II. KAMMAPA ET LITAOLANÉ
On dit qu’autrefois tous les hommes périrent. Un animal prodigieux qu’on nomme Kammapa les dévora , grands et petits. Cette bête était horrible ; il y avait une distance si grande d’une extrémité de son corps à l’autre, que les yeux
les p!o:% perçants pouvaient a peine l'embrasser tout entière. Il oe resta sur la terre qu'one femme, qui échappa a la férocité de Kammapa en se tenant soigneuse ment cachée. Cette femme conçu t et enfanta on 61s, dans une s ieûie étable a veaux. Elle fut tressnrprise , en le considérant de près, de loi trouver le cou orne dfon collier cfamniettes divinatoires. « Puisqu’il en est ainsi, di t-eife , son nom sera Litaolané, on le Devin. Pauvre enfant, dans quel temps est'il né l Comment et happera-t-il a Kammapa ? Que loi serviront ses amulettes } » Elle pariait ainsi en ramassant dehors quelques brins de fumier, qui devaient servir de couche a son nourrisson. En rentrant dans rétable, die faillit mourir de surprise et d’effroi : l'enfant était déjà parvenu a la stature d’an homme fait, et 0 proferait des discours pleins de sagesse. D sort aussitôt et s'étonne de la vditude qui régné autour de lui. « Ma mere, dit-3 , ou sont les hommes } NV a-t-il que toi et moi sur la terre ? — Mon enfant, répond la femme en tremblant, les hommes couvraient, il n'y a pas longtemps , les vallées et les montagnes; mais la bête dont la voix fait trembler les rochers les a tous détruits. — Ou est cette bête ? — La voilà tout près de nous. » Litaolané prend un couteau, et, sourd aux prières de sa mere , il va attaquer le mangeur du monde. Kammapa ouvre son épouvantable gueale et l'engloutit; mais l’enfant de la femme nest pas mort; il est entré, armé de son couteau, dans l'estomac du monstre, et lui déchire les entrailles. Kammapa pousse un horrible mugissement et tombe; Litaolané commence aussitôt a s'ouvrir un passage : mais la pointe de son couteau fait pousser des cris a des milliers de créatures humaines enfermées vivantes avec lui. Des voix sans nombre s’élèvent de toutes parts et lui crient : • Prends garde . tu nous perces! » Il parvieut cependant a
ÉNIGMES ET CONTES
pratiquer une ouverture par laquelle les nations de la terre sortent avec lui du ventre de Kammapa. Les hommes, délivrés de la mort, se dirent les uns aux autres: «Qui est celui-ci , qui est né de la femme seule et qui n’a jamais connu les jeux de l’enfance ? D’où vient-il ? C’est un prodige et non un homme. Il ne saurait avoir de part avec nous ; faisons-le disparaître de la terre.» Cela dit, ils creusèrent une fosse profonde, la recouvrirent à sa surface avec un peu de gazon , et placèrent un siège dessus; puis un envoyé courut vers Litaolané, et lui dit : « Les anciens de ton peuple se sont assemblés , et désirent que tu viennes t’asseoir au milieu d’eux. L’enfant de la femme alla; mais, en passant près du siège, il y poussa adroitement un de ses adversaires, qui disparut pour toujours. Les hommes se dirent encore: « Litaolané a l’habitude de se reposer au soleil près d’un tas de roseaux ; cachons un guerrier armé dans les roseaux. » Cette embûche ne réussit pas mieux que la première ; Litaolané n’ignorait rien, et sa sagesse confondait toujours la malice de ses persécuteurs. Plusieurs d’entre eux , en tâchant de le jeter dans un grand feu, y tombèrent eux-mêmes. Un jour qu’il était vivement poursuivi , il arriva au bord d’une rivière profonde et se métamorphosa en pierre; son ennemi, surpris de ne pas le trouver, saisit cette pierre et la lança sur la rive opposée, en disant : « Voilà comment je lui casserais la tête, si je l’apercevais sur l’autre bord. » La pierre redevint homme, et Litaolané sourit sans crainte à son adversaire, qui, ne pouvant plus l’atteindre, exhala sa fureur par des cris et des gestes menaçants.
Ce conte serait-il une tradition confuse de la rédemption des hommes opérée par Jésus-Christ P Je n’oserais certainement pas l’affirmer ; cependant on comprendrait
sans peine que Kammapa fût Satan. Dans tous les temps l’imagination s’est complue à revêtir cet esprit des formes les plus hideuses, et les maux qu’il a causés ont souvent été comparés aux ravages d’une bête féroce. La conception surnaturelle de Litaolané , sa naissance dans une étable, sa qualité de prophète, sa sagesse prématurée , la victoire qu’il remporta sur Kammapa en devenant sa victime, les persécutions dont il fut l’objet, semblent autant de points de rapprochement avec l’histoire de notre divin Sauveur; j’ajouterai que les naturels s’avouent incapables de donner l’explication de cette légende extraordinaire.