Etudes sur la Litterature AU XVIII Siecle
M. Marius Topin avait d^abord voulu nous donner une biographie du cardinal de Polignac. Ghemin faisant, il s'est laiss6 aller a 6tudier plus en detail et k raconter plus au long les affaires d'etat auxquelles a ^t6 raS16 ce diplomate. II est arriv6 ainsi que Taccessoire est devenu le principal, et qu'au lieu d*6crire la y'xQ du n^gociateur, M. Topin a surtout ^crit Thistoire des n^gociations dans lesquelles le cardinal a jou6 un r61e. N^gociations curieuses et iraportantes, d'ailieurs, puisque le r6cit nous fait passer de T^lection d'un roi de Pologne aux humiliantes conferences de Gertruydenberg et k la pai\ laborieuse d* Utrecht.
1. V Europe et les Bourbons sous Louts XIV, par Mariuj Topin. 1868.
2 LA LITTfiRATUKE AU XVIII« SIECLE.
M. Topin aracont^ ces ^v^nements diplomatiques avec agr^ment et solidity. II a mis k profil, non 8eulement les M^moires du temps, mais ies cartons des affaires ^trang^res. On ne peut entrer plus heureusement dans la carri^re de Thistorien. Je ne suivrai pas M. Topin cependant; j*essaierai plutdt de faire le contraire de ce qu*ll a fait, et, k travers les di^tes et les congres, de suivre la vie et de refaire la physionoraie d un homme qui a marqu^, apr^s tout, et qui tient une place dans la seconde moiti6 du regne de Louis XIV.
Melchior de Polignac ^tait n^ le 11 octobre 1661, au Puy en Yelai, d'ou sa famille est originaire et ou elle possede encore son chateau. Sa m6re avait ^t^ compromise dans Talfaire des poisons, avait eu grand peine k s*en tirer, et finit sa \ie en exil au Puy. Le mecontentement du roi s*^tendit au fils aint^, le marquis de Polignac, et fut sur le point d'empecher le mariage de celui-ci avec mademoiselle de Rarabures; heureusement que le dauphin se montra ^pris de la dame, ce que le roi ayant su, il la laissa se marier, tout en Tenveloppant dans la disgrace des Polignac. II ^tait reserve au cardinal de rompre le charrae, au moins en ce qui le concernait personnellement, et de tout surraonter par les services qu*il rendit.
Le jeune Melchior fut de bonne heure destine k r^lise. Apres avoir fait ses premiferes 6tudes au Puy, il Vint a Paris, ou il fit ses humanit^s au college de Clermont, sa philosophie au college d*Harcourt, et enlin sa th^ologie en Sorbonne. G'est a Harcourt qu*il devint
cart^sien. II voulut m^me, dans ses theses, defendre le systerae de Descartes, et cela en depit du professeurqui, parlisan d'Aristote, d^sirait que son ^leve fit mieux honneur k son enseignernent. Le pays Latin fut quelque temps agit6 de cette querelle. On finit par un compromis : I'abW de Polignac soutini les deux systemes par deux actes s^par^s, a des jours difTerents. Ge fut la premiere these cart^sienne soutenue dans 1' University de Paris.
Madame de S6vign<^, qui Tavait connu enfant, nous montre le futur cardinal au moment ou il venait d'achever ses Etudes, et ou il faisait son apparition dans le monde. II avail vingt-quatre ans lorsqu'elle le rencontre pour la premiere fois sous sa plume. L'abb6 de Polignac 6tait en Provence, ou il avail vu madame de Grignan, el s*6tait natureliement fort bienentendu avecelle sur le cart^sianisme. « Est-il possible, 6crit madame de S^vigne a sa (iile, que vous ne puissiez point faire souvenir Tabbt^ de Polignac de la m^re que vous avez en Bretagne? Ta-t-il tout k fait oubliee? II est pr^sentement un abb6 de Versailles, et n'a plus cette grande soutane ou il etait enseveli. » Et un mois plus tard : « Yous avez raison de louer Tabbe de Polignac comme vous faites, il est vraiment tr^s aimable, et c*est une t^te bien organis^e que la sienne. » Quelques ann^es apr^s, rabb6 en ^tait k sa premiere n^gociation, el assistait k un conclave. Goulanges, qui avail accompagn^ le due de Ghaulnes k Rome, voyait souvent Polignac; madame de S6vign6 Ten f^licile : « Je vous trouve heureux d'avoir Tabb^ de Polignac dans voire soci^t^ ; je suis ravie de son sou-
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venir; c'est un des hommes du raonde dont Tespril me parait le plus agreable : il sail tout, il parle de tout; il a toute la douceur, la vivacit6, la complaisance qu'on peut souhaiter dans le commerce. » Dix ans se passent, et c'est toujours le m^me eloge. L'abb6 de Polignac « est plus aimable que jamais ». J'insiste sur ce trait : notrediplomate avait la seduction des manieres et du langage. Saint -Simon, qui ne Taimait pas, est bien force de reconnaitre « ses grdces, ses charmes et son bien dire, si odoriferant et si flatteur ». Polignac est par excellence le negociateur insinuant. Ce qui ne veut pas dire qu*il manquat, dans I'occasion, de decision ou de courage; loin de la !
L'abbe de Polignac avait a peine acheve sa llieologie quand il fut emmen6 a Rome, au conclave de 1689, par le cardinal de Bouillon. II ne fut pourtant pas conclavlste du cardinal, mais rcsta au dehors, servant d'interm^diaire entre le cardinal et I'ambassadeur de France. II se trouva ainsi initie aux negociations les plus secretes, et eut Toccasion, dit Goulanges, a de raontrer I'elevation de son esprit et sa capacite extraordinaire, dans toutes les affaires qui lui furent communiquees ». Un conclave etait alors, pour un jeune diplomate, leplus instructif apprentissage des hommes et des choses. Ceki de 1689 ne dura que quelques jours, mais il ne parait pas en avoir ele plus edifiant. Ce pauvre Goulanges, qui y assistait, lui aussi, bien qu'^en amateur, en 6tait tout scandalise. On le voit par les lettres qu'il ecrivait a sa femme et a madame de Sevigne. II n*6tait pas bon pour
la religion, disait-il, de \oir de pres toutcs ces choses. En vain ses correspondantes lul r^pondaient-elles qu*il fiut s^parer la religion des abus, et que tons les maneges du monde n'erap^chent pas le pape d'etre fait par le Saint-Esprit : Faimable chansonnier avait peine a comprendre que le Saint-Esprit ne commengat pas par purifier un pen les instruments dont 11 se servait. Le conclave terraine et Alexandre YIII couronne, le cardinal de Bouillon resla a Rome pour y trailer dcs questions qui avaient a peu pres brouill^ la France avec la papaut^, la regale et les declarations de 1682. II y retint Tabb^ de Polignac, dont il avait goute les services, et qui lui en rendit de nouveaux. Alexandre YIII aimait le jeune abbe, tout en Tappelant s(^ducteur, « II parait toujours de mon avis, disait-il, et je ne sais comment, pour Tordinaire, il m'entraine dans le sien ». C'est toujours le trait fondamental que nous avons not^, le charme insinuant. Le roi subissait ce charme comme les autres ; on connalt le mot qu'il prononca au sortir d'une audience donnee a Polignac : « Je viens de causer avec un jeune homme qui m^a toujour^ contredit sans que j*aie pu me richer un moment ».
. Coulanges nous mon Ire Polignac au milieu d*uneassez nombreuse compagnie de Francais qui se trouvaient alors a Rome, Scud^ry entre autres, et le prince de Turenne. lis frequentaient les salons, visitaient les monuments. lis monterent ensemble dans la boule qui Bupportc la croix du d6me de Saint-Pierre; Coulanges a cd^br^ Texploit dans une de ses chansons. II en adressa
une autre a Polignac lorsque celui-ci, reparli pour la France, fut forc6 de passer six semaines k Genes, la raer nMtant pas libre.
Vou3 direz : manque de sdrete, Le meilleur courrier est arr^te.
Oui-da, mais en bonne v6nt6, Un port est-il sans felouque, I'abb^?
Un port est-il sans felouque?
Le fait est que Tabb^, gr4ce a sa prudence, arriva trop tard. Le ducde Ghaulnes et le cardinal de Bouillon avaient esp6r6 obtenir quelques concessions du roi dans Taffaire des bulles ; Polignac trouva les dispositions changees. Get incident ne lui nuisit pas. Alexandre VIII mourut aprcs seize mois de regne, et notre abbe suivit de nouveau le cardinal de Bouillon a Rome. On n'en fut pas quitte cette fois-ci a aussi bon corapte que la premiere : I'^lection dura cinq mois.
De relour en France, Tabbe de Polignac, au lieu de rester k la cour, se relira au s^rainaire des Bons-Enfants, et y passa Irois ans dans T^tude. II avait, en effet, avec le g6nie des affaires, un gout decide pour les lettres et les sciences. On se le repr^sente done sans peine attendant dans un loisir studieux que la fortune vint le chercher. Elle lui fut tidfele. Sobieski 6tait ^g6 et infirrae, et sa mort ne pouvait tarder a rendre disponible le tr6ne de Pologne : Louis XIV craignait que ce trdne ne devint vassal de TAutriche ; il resolut d'avoir son candidal a lui, et il commenga par envoyer Polignac a Varsovie. Pour le coup, yoWk Tabb^ monte en grade; ii est arabas-
sadeur extraordinaire. Nous sommes en 1693; iladonc trente-deu\ ans. La situation est difficile; il faudra autant de hardiesse que de souplcsse, mais Polignac a justement le melange de ces qualit^s. D^s le debut; il y a des dangers k braver. La France 6tait alors en guerre avec les puissances maritimes. L'abb^ fut oblige de se deguiser, de se donner pour un courrier. Ge n*est pas tout : le b^timent qui portait ses Equipages et ses efTets, 6choua sur les c6tes de Prusse, ou ii fut pill6. En arrivant, I'ambassadeur trouva Sobieski disputant un reste de vie aux tracas domestiques et aux soucis patriotiques ; la reine mettant tout en usage, tout jusqu'a la beauts que lui avaient laiss^e ses cinquante ann6es, pour faire r^ussir T^lection de son second iils ; les seigneurs polonais enfin turbulents et avides. Polignac ne n^gligea aucune C3ndition de succes. Le roi aimait les lettres ; il lisait ses auteurs classiques j usque dans les camps : Polignac n'eut pas de peine a lui plaire. 11 plut aussi a Marie- Gasimire, mais par d^autres moyens ; il lit comma Mazarin, qui pensait que quand on a lecoeur, on a lout ; bref, s'ii faut en croire Saint-Simon et les bruits du temps, il ^tait « parfaitement bien avec la reine de Pologne ». Ge qui est certain, c'est qu*elle lui avait donn6 son portrait, et que, plus tard, lorsqu'ils se brouill^rent, elle alia elle-m^me Tarracher de la chambre de Tambassadeur. M. Topin n*en refuse pas moins de croire a une intrigue : il trouve que le caraclfere eccl6siastique de I'abb^ de Polignac proteste suflisamment centre une pareille accusation. L'excuse est peut-etre
bien un peu naive. En general, les jugements de M. Topin sur ces sujets et d*autres semblables sont fails pour d^concerler le lecteur. II parle de la nature droite de Polignac, de son respect pour lui menie, de rinferioril^ a laguelle ses vertus le condamnaient en presence d'adversaires sans scrupules, et il se plait ailleurs a mettre en relief « Tinfluence perfide » de son heros. II donne meme de celte perfidie un exeraple bien propre a prouver que Polignac n'avail, en ce genre, rien a apprendre de personne. « II ne craignit pas d*engager Marie-Gasimire a envoyer ses fils en France, et a y placer une partie de ses capitaux. « Yos Ills y vivront selon leur rang, et vous, » madame, vous aurez une ressource qui vous mettra a » Tabri des 6v^nements. » Marie-Gasiraire, convaincue ou fascinee, fit en effet passer en France la somme, '6norme pour Tepoque, de quatre millions de francs, qui, .port^e en grande partie a la Monnaie, fut plus tard rsecretement envoy^e a Polignac pour soulenir la candidature de Gonli. » Joli coup, nous vous I'accordons, monsieur Topin, et bien joue ; mais, de grdce, ne parlous plus apres cela de la delicalessedu negociateur, ei n'insistons pas trop sur sa soutane.
Polignac mit en ceuvre tout ce que Taclivite, le courage et le g6nie de I'inlrigue lui pouvaient fournir de ressources. Sa vie fut plus d'une fois en danger. Au surplus, que pouvait la diplomatic au milieu de ces passions furibondes, dans une election qui ressemblait a une bataille? II faul lire le recit de la c^r^monie dans M. Topin. On est en champ clos; le sang coule :
« Tout crabord trois des escadrons de Gracovie etun de Posnanie acclaraerent le prince Jacques, mais faibleroent; et aussitdt les cris de vive Contil furent pousses avec force par les trois autres escadrons de Gracovie, cinq de Posnanie et tons ceux de Wilna. Tout a coup une troisieme acclamation se fait entendre ; le nom de Fi'^d^ric-Auguste est prononc^ par les palatinats de Saraogitie, de Mazovie et par quelques escadrons dePrusse. Le tumulte est alors a son corable ; les trois cris diff^rents des ^lecteurs 6branlent le champ d'^lcction, les ad- Tersaires irrit^s se pr^cipitent les uns sur les autres : jusque-la divis^s par ^tendards, ils se raelent, se confondent, se bouleversent, et la poussiere, soulevee par ces sauvages escadrons, couvre d'un immense voile la plaine entiere. Les pointes des sabres, d'abord levies vers le ciel, se baissent pour frapper des compatriotes ; le camp souverain lui-meme est souill6, et le citoyen Papieski, ayant persists a acclamer le prince Jacques, est tu6 par un contiste, et 11 vient, en mourant, ensanglanter la robe du primat-interroi. »
Polignac avait a lutter contre des difficultes plus insurmontables encore que la violence des partis. Ges partis, il en aurait triomphe avec de Targent; et il avait en eflfet prodigu^ les promesses a ces ^lecteurs besogneux. Maiheureusement, il lui aurait fallu des millions pour les satisfaire, et le roi, dont les finances etaient ^puis^es par la guerre, ne lui envoyait rien. G'est a peine si Ton r^pondait aux lettres de Polignac : il se plaint de ne
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recevoir de depeches qu*une fois en six semaines. De ce c5t6 done, le champ reslait llbre devant T^lecteur de Saxe qui, lui, puisait dans la bourse de TAutriche, et qui d'ailleurs etait sur ies lieux. Le candidal frangais, au contraire, le prince de Gonti, ne paraissait pas. Eperduraent amoureux de la duchesse de Bourbon, sa bellesoeur, il ne pouvait se decider a quiUer la France. En vain Polignac reclamait-il son arrivee : « Ne paraitrat-ilpas de letlre et decourrier, 6crivait-il, qui nous soulagent et qui nous discnt enfm : Le roi est parti ! » Gonti finit par partir, madamc de Gaylus nous raconle apr^s quels tristes et tendres adicux enlre lui et madarae la duchesse ; mais I'heure etait pass6e. Arriv6 a Dantzig, il apprit que ses partisans avaient ^i^ battus par son com* p^titeur ; sur quoi il se hdta de revenir a Paris, ayant peine a cacher sa joie, et, dit Saint-Simon, k pardonner k Polignac la peur qu'il lui avaitdonn^e. Lemalheureux n^gociateur eut a supporter pis que cela, la mauvaise humeur de Louis XIV, qui avait esper(5 tout ensemble se d6barrasser de Gonti, et s*en d6barrasser d'une maniere avantageuse a sa politique. Polignac, a son retour de Pologne, ou il venait de passer cinq des plus laborieuses ann6es de sa vie, apres des prodiges de patience et d'audace, fut exil^ en Normandie. « Monsieur Tabb^, lui notiliait le roi, je vous ^cris cette letlre pour vous faire savoir que raon intention est que vous vous rendiez de suite dans votre abbaye de Bonport, et que vous y demeuriez jusqu*a nouvel ordre. »
G'est a cette 6poque, avant le retour de Polignac en
France, qu*il faut placer son voyage en HoUande et sa visile a Bayle. La 16gende veut que le philosoplie sceptique ait, dans le cours de Tentretien, cit6 plusieurs fois Lucrice, ce qui aurait donn6 au fulur cardinal la premiere id^e de son poeme de VAnll-Lucrece. M. Topin adopte cette tradition, ce qui n'a point d'inconvenient, mais ce qui le conduit a un jugement sur Bayle dont le gout me parait contestable. Bayle est un « sophiste artificieux autant que profond » ; il terraine k Rotterdam « une carriere qui aurait pu etre glorieusement utile, et que le scepticisme le plus audacieux devait rendre sterile ». Je pr6viens M. Topin que Ton n'6crit plus ainsi ; on laisse les banalit^s de cette force k T^piscopat et aux gens qui en font m6tier.
L^abbe de Polignac resta quatre ans dans son exil, occup6, dit-on, a son poeme. II n'y avail oubli6 pourtant ni la cour, ni le langage de la cour, et lorsqu'il apprit Tav^nement du due d'Anjou au tr6ne d*Espagne, il se hILta de f^liciler le roi. « Si les prosp6rit6s de Votre Majeste, lui ecrivait-il, nemettent point (ink mesmalheurs, du moinseiles me les font oublier. » Polignac avait le don de ces mots de courtisan. C'est lui qui, surpris par une ond<^e, disait un jour k Louis XIV que la pluie de Marly ne mouillait pas. Le roi fmit par selaisser fl^chir, et permit a Texil^ de reparaitre a Versailles. II fit plus, et le d^dommagea des rigueurs pass^es en lui conf^rant deux nouvelles abbayes, celles de Corbie et de Mouzon. Polignac avait alors quarante ans; il 6tait dans la fleur de r&ge, ou du moins des succ^s. G'est justement a ce
moment que Saint-Simon V<i pris pour le peindre en pied) un de ces portraits vivement accuses, plus ressemblants que flatteurs, comme cet ^crivain sait les peindre. Quand un biographe rencontre de pareilles pages, il n*a qu'une chose a faire, les citer; je cite :
« L abb6 de Polignac, apres ses aventures de Pologne, et Texil dont elles furent suivies, etait enfm revenu sur Teau. G'6tait un grand homme tres bien fait, avec un beau visage, beaucoup d'esprit, surtout de graces et de mani^res, toute sorte de savoir, avec le debit le plus agreable, la voix louchante, une Eloquence douce, insiiiuante, mdle, des termes justes, des tours charmants, une expression particuliere ; tout coulait de source, tout persuadait. Personne n'avait plus de belles-lettres ; ra\issant k mettre les choses les plus abstraites a la port^e commune, amusant en r6cits, et possedant T^corce de lous les arts, de toutes les fabriques, de tous les metiers. €e qui appartenait au sien^ au savoir ou a la profession ecclesiastique, c'^tait ou il etait le moins\erse. 11 voulait plaire au valet, a la servante, comme au maitre et k la ia maitresse. 11 buttait toujours a toucher le cceur, Tesprit et les yeux. On se croyait aisement de I'esprit et des connaissances dans sa conversation ; elle 6tait en la proportion des personnes avec qui il s'entretenait, et sa douceur el sa complaisance faisaient aimer sa personne et admirer ses talents; d ailleurs, tout occupe de son ambition, sans amiti^, sans reconnaissance, sans aucun sentiment que pour soi; faux, dissipateur, sans choix sur
les moycns d'arriver, sans retenue ni pour Dieu, ni pour les homraes, mais avec des voiles et de la delicatesse qui lui faisaient des dupes; galant surtout, plus par facilite, par coquelterie, par ambition que par debauche ; et si le coBur 6tait faux et T^me peu correcte, le jugement etait nul, les mesures erronees, et nulle justesse dans Tesprit, ce qui, avec les dehors les plus gracieux etles plus trompeurs, a toujours fait p^rir entre ses mains toutes les affaires qui lui ont ete commises.
» Avec une figure et des talents si propies k imposer, il ^tait aid^ par une naissance a laquelle les biens ne r^pondaicnt pas, ce qui ^cartait Tenvie et lui conciliait la faveur et les d^sirs. Les dames de la cour les plus aimables, celles d*un Hge sup^rieur les plus considerables, les hommes les plus distingues par leurs places ou par leur consideration, les personnes des deux sexes qui donnaient le plus le ton, il les avait tons gagnes. Le cardinalat ^tait de tout temps son grand point de vue. Deux fois il avait entrepris une licence, deux fois il Tavait abandonn^e. Les bancs, le seroinaire, Tapprentissage de Tepiscopat, toutes ces choses lui puaient, il n'avait pu s*y capliver. 11 lui fallait du grand, du vasle, des affaires, delintrigue... Depuis ce dernier retour, toute la fleur de la cour Tenvironnait sans cesse; il y brillait avec ^clat, il en faisait les d^lices. Le roi mSme s*etait rendu a lui par M. du Maine, a la femmc duquel il s'etait livre. II etait de tous les voyages de Marly, et cVtait k qui jouirait de ses charmes. II en avail pour toutes sortes d'elats, de personnes, d'esprits. »
Un portrait, grav6 par Daull^, d'apres Rigaiid, et plac6 en tele de la premiere Edition de VAnti-Lucrecej peut achever de nous rendre pr^sente la (igure de Polignac. G'est lui, plus dg^ d*une vingtaine d'ann^es, devenu cardinal, niais toujours avec le grand air, la distinction, une physionomie ouverte, spirituelle, anim^e.
Apres les malices du portrait, la perfidie de I'anecdote. Saint-Simon met I'abbe de Polignac au nombre des courtisans qui voulurent plaire a la duchesse de Bourgogne. II nous le montre cherchant a se faire entendre et entendu^ errant la nuit par les jardins de Marly, faisant p^lir de jalousie les Nangis et les Maulevrier, travaillant en m^me temps kse faufileraupresdu due de Bourgogne, a s*6tablir dans sa faveur, a supplanter les dues de Ghevreuse et de Beauvilliers. G'est meme pour I'eloigner que Torcy, son protecteur, I'aurait fait nommer auditeur de role. Saint-Simon ajoute que la duchesse ne le vit pas partir sans douleur. Ge qui est certain, c'est que Polignac ^tait en chemin d'arriver aux honneurs qu*il ambitionnait le plus : le chapeau de cardinal n'6ta1t plus pour lui qu'une aflaire de temps.
. Nous ne suivrons pas I'abb^ de Polignac aux conferences de Gertruydenberg, en 1710, dans ce hameau de pScheurs ou la jalousie de la Hollande avait confmi^ les pl^nipotentlaires franqais, et ou ses exigences devaient rendre inu tiles les concessions de la France. HuxeUes et Polignac firent tout ce qu'on pouvail attendre d'eux, et r^ussirent du moins a sauver la dignite de leur cour. On salt le mot de Tabbe, en presence de ces pretentions qui
auginentaienl sans cesse : « Messieurs, dit-il aux deputes hoUandais, \ous parlez comme des gens qui no sont pas accoutum^s a vaincre. » Polignac n'avait done pas seulement a sa disposition le mot du courlisan, mais, en g^D^ral, la reparlie prorapte et conforme a la situation. Dix-huit raois plus tard, le marechal d*Huxelles et Tabb^ de Polignac furent envoy^s a Ulrechl, cette fois pour conclure une paix que la bonne volont^ de TAngleterre rendait certaine. II y eut, cependant, bien des difficull^s encore, et Tabb^ fut de nouveau appel6 a user de ses ressources de conciliation. « II glissa sur tout, dit Saint- Simon, avec accortise, sans cMer sur les affaires. » II ne signa pourtant pas le trait6; il venait d'etre eniin Domm^ cardinal, a la nomination du pretendant, et il ne Toulut pas mettre son nom au bas d'un acte qui excluait a jamais les Stuarts du tr6ne d*Angleterre. 11 fut, du rcste, magnifiquement recompense de ses services par le foi, qui le nomma maitre de sa chapelle, et qui lui donna Tabbaye de Corbie, cinquante raille livres de rente, et une chambre k Marly.
La Regence lui fut moins favorable. Polignac ^tait Iris avant dans la confiance du due et de la duchesse du Maine ; il les conseilla dans leurs intrigues, et il en fut puni par un exil dans son abbaye d'Anchin, en Flandre. D'Argenson explique aulrement celle disgrto de Polignac, ou, du moins, Torigine du ra6contentement du r^ gent. II s agissait des renonciations du traits d' Utrecht et de Talliance avec I'Angleterre, points sur lesquels Dubois aurait eu un avis oppose k celui de notre diplo-
16 L\ LITTERATURli A U XV11I« SIECLE.
mate. Ce qui est certain, c'est que Polignac prit son mal en patience. II avait, entre autres dons heureux, J*6lasticit^, la bonne hunaeur, la facility a s*amuser de tout. « Je Tai vu, raconle d'Argenson, dans son exil, a Anchin, sauter de joie de cc que je lui avais procure deux belles vaches de Furnes. » La disgrace, d'ailleurs, ne dura pas longleraps. Polignac quitta Anchin, en 1721, pour prendre part a un conclave; puis il resta charge des affaires de France, k Rome, jusqu'en 1730. II y mit fin aux troubles causes par la bulle Unigcnitus, en n^gociant la reconciliation du cardinal de Noailles avec le Saint-Siege ^ . Je place a r^poque de son retour dltalie deux lettres nondatees de madame de Simiane, qui avait herite du gout de sa grand*m^re pour Polignac, et qui, etant alors en Pro-
1. Le mus^e du Louvre poss^de un tableau de Panini reprosentant un concert donn^ par le cardinal de Polignac le 26 novembre 1729, k TAmbassade de Rome, pour cel^brer la naissance du dauphin, fils de Louis XV. « Le cardinal de Polignac, dit le Mer^ cure de France^ avait fait transformer la cour du palais de TAmbassade en un tb^&tre magnifiquc ^clair^ par une quantity de lustres. La principale facade de cette cour ^tait occup^e par la sc^ne^ port^e sur des nu6es, ou cent trente joueurs d'instruments ^talent ranges et v^tus en g^nies, avec des couronues de laurier sur la t^te, des ceintures etdes bracelets noirs garnis de pierreries. Les six musiciens representant Jupiter, Apollon, Mars, Astr^e, la Paix et la Fortune, ^talent chacun habill^s comme la fable repr^sente ces divinit^s, et avec leurs attrlbuts. Les cinq arcades formaient cinq perspectives qui representaient autant de galeries au bout desquelles on voyait les statues en or de Hugues Capet, Philippc-Auguste, saint Louis, Henri IV et Louis XIV, etc. Les paroles de la cantate 6taient de Metastase et la musique de Leonard de Vinci. »
vence, le giieltait au passage. Malheureusement, le cardinal reyenail par un autre cheinin. « N*etes-\ous pas bien fdche, mon cher marquis, ^crit-elle a M. de CaumoDt, de la route qu'a prise celte Eminence de Polignac? Peuton faire un si \iiain tour a ses amis? Pour moi, j'en suis d^sesp^ree, et dans une colore contre lui que je ne lui cacherai pas, assureraent. » Ft un peu apr^s : « On pretend qu'il va a Auch (il ^lait archev^que d*Auch, « ou il ne mit le pied de sa vie », dil Saint-Simon), et en (ournant et relournant sa marchede toutesles faqons, il ne pcut, dit-on, passer qu'k Avignon. Aunom de Dieu, que je le sache! j'y volerai. »
Le cardinal passa ses dernieres ann^es dans la jouis* sance de sa reputation, de sa fortune et des lettres. II elait membre de TAcademie francaise, ou il a\ait succede a Bossuet, membre honoraire de TAcademie des sciences et de celle des inscriptions. II avait le gout des anliquites. II avait fait faire, avec intelligence et succ^s, des fouilles a Rome, et avait form6 une tres riche collection de roedailles et de statues. II se distinguait par sa connaissancc des langues anciennes et modernes*. Sa latinit6 passail k bon droit pour exquise. G'est raeme
1. Une anecdote racontee f^a^rSpence {Anecdotes, observations and characters^ London, 1820) tendrait cependant k faire croire qu'il ne savait pas Tanglais. £n e!Tet, il n'aurait connu le Paradis perdu de Milton que par des sommaires traduits pour lui en fran- <;ais par un Anglais de ses amis. Le jugement porl^ par Polignac 8ur le poime dont il n*avait ainsi vu qa'une analyse, etait le suivant : « L'bommc, disait-il, qui a con(^n un pareil plan doit 6tre Ton d3S plus grands poetes qui suient jamais nes. »
com me Tun des plus habiles poetes latins des temps modernes qu'il est reste c^l^bre. II avait commence k Bonport, dans son premier exil, ce po^me de VAnti-Lucretins sive de Deo et Natura, auquel il travailla toute sa \ie, et qu'il a laisse inachev^. L'auteur, a la v6rit6, ne s'^tait pas fait faute d*en lire qa et \k des morceaux, et il avait pu jouir ainsi par anticipation de sa gloire posthume. Le due de Bourgogne et le due du Maine traduisaient YAnti-Lua ece, Boileau en approuvait la versKication, Malebranche en applaudissait les bonnes doctrines. C'est sous les auspices de Polignac que Voltaire visite le Temple du Gout, et Ton sait que le po6me commence par un 6loge de Polignac :
Le cardinal, oracle de la France, Non ce Mentor quigouvcrne aujourd'hui, Mais ce Nestor qui du Piude est Tappui, Qui des savants a pass6 I'esp^rance, Qui les soutient, qui les anime tous, Qui les Rehire, et qui r^gne sur nous Par les attraits de sa douce Eloquence ; Ce cardinal qui sur un nouveau ton En vers latins fait parler la sagesse^ R^unissant Virgile avec Platon^ Vengeur du ciel et vainqueur de Lucr^ce ^.
Yainqueur de Lucrece ? pas en poesie, dans tous les cas. Le po^me du cardinal n'est pas seulement un jeu
1. Voltaire s*exprime moins favorablement sur le compte de IMn//- Lucrece dans une lettrea madame duDeffand (13 oct. 1759) : « L'auteur m'en avait autrefois lu vingt vers qui me parurent fort beaux : Tabb^ de Rothelin m'assura que tout le reste ^tait bien
d'esprit peniblc,conime Test necessairement toute composition ^crite dans une langue morte; ce n*est pas seulement une grande machine didactique, et, qui pis est, physique et m^taphysique, oii Ton \oit figurer le vide, les atomes, la pesanteur, ou Tauteur s'escrime contre Newton, Spinosa et Gassendi ; ce qui y manque surtout, c*est la po^sie. II n'y a rien qui rappelle les magnifiques Episodes, les traits d'imagination et de sentiment qui ^clatent Qa et la dans Lucr^ce, et qui en font le premier des pontes romains. Les dix ou douze mille vers du cardinal de Polignac ne sont qu'aflaire d'^rudition ing6nieusc et de difficult^ vaincue. Malheureusement pour lui, Tauleur a paye cher cet amusement de ses lolsirs. Son nom n'est rest6 attach^ a aucune des grandes n^gociations auxquelles le diplomate avait pris part, et il ne rappelle guere aujourd*hui d'autre souvenir que celui d'un poeme que personne ne lit. 11 y a la une sorte d'ironie du sort, une injustice de Thistoire, contre laquelle M. Topiu a bien fait de protester, et que son volume contribuera peut-etre a redresser.
Mai 186S.
aa-de3SU3. Je pris le cardinal de Polignac pour ua ancien Romain, et pour un homme sup^rieur a Virgilc ; mais quand son po^me fut imprim^^ je le pris pour ce qu*il est : po^me sans po^sie, et philosophie sans raison. » Madame du Deffand qui avait connu Polignac le dit « beau diseur, grand conteur et d'une excessive cr^dulitS ».
LES EXILl^S DE CHANTELOUP'
Chanteloup, ficr oiicorc <lc IVxil do Son mattre. Delille. {Les Jariitts.)
En 1770, le due de Choiseul 6lail ministre des adaires ^Irangeres et de la guerre, et son cousin, le due de Praslin, 6lait ministre de la marine. Le 24 decembre, ils recurent chaeun une lettre de cachet, par laquelle le roi leur notifiait a la fois leur destitution et leur exil. Gelle que recut le due de Praslin 6tait breve : « Je n'ai plus besoin de vos services, lui ^crivait son gracieux raaitre, et je vous exile a Praslin, oii vous vous rendrez dans vingt-quatre lieures. » Le ministre venait de diner quand I'ordre du roi arriva, et, selon son habitude, ilfaisait un somme; on Teveilla pour lui remetlre la lettre, il la lut, donna ses ordres pour le depart, fit refermer ses rideaux,
1. Correspondance complete de madame du Deffand avec la duchesse de Choiseidj Vabb6 Barthdlemy et M. Craufurt, publiee avec une introduction parM. le marquis de Sainte-Aulaiie. Nuuvelle Edition, revue et consid^rablement augment^e.
et se rendormit jusqu'au moment de mooter en voilure. Quant au due de Choiseul, la letlre que lui ^crivit le roi ^tait moins laconique, mais elle trahissait encore plus Tinsolence du despote : « Mon cousin, ainsi s'exprimait Louis XV, le m6contentement que me causent vos services me force a vous exiler a Chanteloup, ou vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. Je vous aurais envoys beaucoup plus loin, si ce u'^tait Testime particuli^re que j'ai pour madame la ducbesse de Gboiseul, dont la sante m'est fort interessante. Prenez garde quevotre conduite ne me fasse prendre un autre parti. Sur ce,ieprie Dieu, mon cousin, qu'ii vous ait en sa sainte garde. » *
filev6 au pouvoir par une favorite, le due de Ghoiseul 6tait renverse par une autre. 11 devait sa fortune a madame de Pompadour : c'est elle qui Tavait fait nommer a Tambassade de Rome, puis a eelle de Yienne, puis, en 1758, lors de la retraite de Bernis, au ministere des affaires ^trang^res. Ghoiseul a iaiss6, dans Thistoire de la politique frangaise sous Louis XY, le souvenir de plusieurs fautes et de quelques suce^s. 11 fut Tun des auteurs du trait6 de Yersailles, et, par consequent, de la guerre de Sept ans; mais lorsqu'il fallut signer unepaix honteuse, il sut se la faire pardonner par deux mesures populaires : le paete de famille et Texpulsion des j^suites. II n'est pas jusqu'a sa disgrace qui ne Talt servi, puisqu'elle lui ^pargna I'odieux de la lutte avee les parlements et la responsabilit^ du partage de la Pologne. 11 ne dut sa cbute, d'ailleurs, qu'a la resistance qu'il avait opposee k la faveur de madame Du Barry, de sorte que
son exil lui valut une reputation d'ind^pendance et groupa autour de sa personne tous les adversaires de la nouvelle favorite.
Ghanteloup, oh ie due de Ghoiseul fut exil6, etait un beau chMeau, pr^s d'Amboise, qui avait et6 bdti par la princesse des Ursins*, ou Bolingbroke s'^lait retire lorsqu'ii quitta TAnglelerre en 4754, et qui a appartenu depuis h. Gliaptal, le c6lebre chimiste. II a fini par etre ras^, et il ne reste rien aujourd'hui de la magnificence des Ghoiseul que la pagode dev^e en m^moire de la (iddite de leurs amis.
Le ministre disgraci6 se rendit a la h4te a Ghanteloup, soutenu dans ce revers par la grandeur meme de r6v6nement. Gar ce fut un des ^v^nements du regne que cette destitution brutale d'un ministre. Ghoiseul ^tait populaire ; la Du Barry ne r^gnait pas encore sans conteste : il y avait des m^contents, de Topposition, et les plus courageux ne craignirent pas de porter a Ghanteloup le t^moignagc de leur attachement. Au commencement, il fallait une permission du roi pour faire le voyage; plus tard, on se contenta de n*en avoir pas recu la defense ; au bout de quelque temps, ce fut un pelerinage universel, affaire tout ensemble de politique et de bon ton. L'hospitalite de Ghanteloup 6tait d'ailleurs sans limites. Tous les jours des arrives ou des departs. L*un des hdtes de la maison comparait ce mouvement au flux et au reflux :
1. Voir sur la construction de Ghanteloup par la princesse des L'rsins, les M^moires de Saint-Simon, t. X, p. 150 et suiv. (Wit. ii.-18 do Uacbette}. |
24 LA LITT^RATURE AU XVllI* SitCLE.
« Je crois etre a rembouchure d'un port, disait-il, ou je vois sans cesse aller ou venir une foule de Mtiraents de toutes nations. » Oncomprend quelles depenses devait entrainer un pareil genre de vie. Mais le ducnecomptait pas. Dutens nous a raconte les habitudes de rh6tel de Choiscul. Tous les jours, un peu avant Theure du souper, le raaitre d'h6tel venait jeter un coup d'oBil dans les salons et, au juger, il faisait mettre quarante ou cinquante converts. Gela continua aussi longtemps que vecut le somptueux ministre; ajoutons que, vers la iin de sa vie, il fut contraint de vendre son h6tel de la rue de Richelieu, et qu'a sa mort il laissa six millions de dettes ^ Mais il est temps de faire connaitre les habitants de Ghanteloup. Le due de Choiseul, pour coramencer par le maitrede la maison, n'elait pas beau : petit dc taillc, cou gros et court, la tele un peu engagee dans les epaules, les levres grosses et sensuelles, mais une physionoraie ouverte el un air de bonne humeur. On nous U peint leger, mobile, petit-maitre, ne doutant de rien, entreprenant pres des femmes. II portait de son insouciance dans la politique. II engagea la lutte avec la favorite sans se dissimuler le risque qu'il y courait. « II sera, disait madame du Dedand, corome Charles YII ; on ne pent perdre un royaume plus gaiement. » II existe une jolie anecdote sur ce sujet. Peu de jours avant sa disgrace, Choiseul veut entrer de bon matin chez le roi, et il
1. 11 vendit ses tableaux en 1772. Voy. sur celle vente la Correspondance de Grimm ^ t. VII, p. 467.
LES EXILES DE CIlAISTELOUI». 25
Irouve la porte fermee. II se retourne et se voit nez a nez avec le due d^Aiguillon, le chef du triuraviral qui Iravaillait a sa ruine. << Eh bien I lui dit-il, vous me chassez done! J'espere qu'ils m*enverront a Chanteloup. Vous prendfiiz mes places; quelqu'un vous chassera a son lour, ils vous enverront a Yerelz. Nous serous voisins, nous n'auronsplus d'afTaires poliliques, nous voisinerons et nous en dirons de bonnes! » La philosophie du due deChoiseul ne se d^mentit pas. II prit son exil, non seulement en patience, mais avecgaiete, se creant dcs occupations, jouant au billard, qu*il aimait avec passion, coquetant avec les denies, d^frichant ses terres, engraissant ses troupeaux. « Je suis intimement convaincue, ecrit madarae du Dedand, apres une visile a Chanteloup, qu'il ne regrette rien, et qu'il est parfaitement heureux. »
La duchesse de Ghoiseul, que Ton connaissait deja par quelques passages des lettres de Walpole, mais qui est completement mise en lumiere aujourd*hui par sa propre correspondance, est une des figures les plus sMuisantes du xviii" siecle. Elle 6tait petite, mais « faite corame un modele » : c*est le mot qui revicnt souvent sous la plume de ses amis. Un compose de grilce ingenue, d*humeur aimable et de bon sens. Point de bcaute proprcment dile, mais un jolt visage avec des yeux expressifs. Au moral, tout a fait iniiressante, De la modestie, de la timidity mSme, celle qui nait de la deliance de soi, et neanmoins de renjouement et des attentions pour tout le monde. Un esprit prompt
el juste, une mani^re de parlor singulierement nctte, uq son de voix agr^able. Bref, dans lout son etre, quelque chose de d^licat, de decent et de correct. Walpole ne cache pas son admiration. Gette ferome mignonne et accomplie lui faisalt reffet d'une reine d'all6gorie. « Ah! s*^crie-t-il, c*est la plus genlille, la plus airaable, la plus honndte petite creature qui soil jamais sortie d'un oeuf enchants I »
Plus on lit les lettres de la duchesse, plus on est sous le charme. Ge n'est pas un eblouissement, mais un attrait; elle ne passionne pas, mais elle inspire k la fois le respect et la curiosity. Elle offre un singulier melange de raison et de sentiment. Son fond, cVst le droit sens. Elle r^fl^chit, elle observe, elle s'est fait de bonne heure une philosophie de la vie : philosophic toute simple, d*ailleurs, el toute pratique, car elle redoute ce qui est alambiqu^. Elle se d^fie des lumieres dout on faisait tant de bruit alors, et elle trouve qu'on s*61eve avec trop d*acharnement contre les pr^jug^s reQus. La meilleure philosophie, k son avis, « est celle qui diminue Tiropression des malheurs^ qui multiplie les jouissances, qui apprend que le bien particulier ne se trouve que dans le bien g^n^ral, et Tint^rSt personnel dans ce qui est bon, dans ce qui est juste; qui apprend en(in a vivre avec les hommes, car c'est la loi de la nature... Une telle philosophie est bonne pour soi et pour les aulres; c*est celle ou j'aspire. En attendant^ je vais au jour la journ^e, comme tout le monde, croyant avoir raison aujourd*hui, voyant demain queje me suistrompee, secouantToreille,
et recommengani sur nouveaux frais, toujours de chute en chute, mais fai.sant le moins de mal que je puis, k moi et aux autres. » La petite duchesse est bien telle qu*elle se peint, ni optimiste ni pessimiste, et, faute de pouvoir changer la vie, cherchant k en tirer le meilleur parti possible. Elle se vantait non seulement de savoir employer le temps, mais aussi de savoir le perdre. Veuton saToir la recelte avec laquelle elle cherchait a combattre I'ennui de madame du Deffand? « Soupez peu, lui disait-elle, ouvrez vos fen^tres, proraenez-vous en carrosse, et appr^ciez les choses et les gens. Avec cela, vous airaerez peu, mais vous hairez peu aussi. Vous n aurez pas de grandes jouissances, mais vous n'aurez pas tion plus de grands m^comptes. »
On voit d*ici quelles seront les lacunes de cette nature, d'ailleurs si ^quilibr^ et si heureuse. Elle n*aura point de faiblesse, mais peut-4tre un peu de s^cheresse. Elle redoutera Femphase, mais elle risquera de confondre la chaleur avec Temphase. Sa mere ne lui avait jamais donn^ qu'un seul pr^cepte : Ma filler nayez pas de goiii! Et, en effet, la duchesse de Ghoiseul est toute pr^te a trouver que le d6faut de gout no nuit gu^re a Tesprit. Elle n'a pas d* imagination. Elle manque de tendresse. Elle ne trahit pas le moindre penchant pour la devotion. Au total, exc^s de raison et de m^rite, la sCiret^ du caractire plutdt que la richcsse de Tdme, une admirable rectitude dans un temperament mediocre. Au moral comme au physique, de la maigreur. « Si j'^tais le maitre, disait Tabbe Barth^lemy, je lui 6terais la
28 LA LITTI^RATUUE AU XVIII' SJECLE.
moitie de ses vertus, et j'augmenterais ses forces du
double; elle resterait toujours la plus hoiinete ferame du
monde et elle ne serait pas la plus frele. »
Apres quoi, et pour etre tout k fait exact, il faut
ajouter que la duchesse de Ghoiseul proteste elle-meme
contre nos jugements. Elle ne veut pas entendre parler
de ces beaux principes dont on lui fait honneur, de cette
calme raison sous Tempire de laquelle on la croil plac^e.
Elle declare que son caractere, au contraire, est un des
plus violents et des plus passionn^s qui aient jamais
exists, et que, si elle a quelque m^rite, c'est d'en avoir
un peu triomphe. Les coeurs froids sont reprouves, dit-
elle. Enfin elle ne se lasse pas de repousser les reproches
de roadarae du Deffand, qui se plaisait a lui repcter :
« Yous savez que \ous m'aimez, inais vous ne le sentez
pas. » Je laisse la contradiction telle qu*elle est, et je me contente de rappeler que la petite duchesse, quelles
qu'aient pu etre les ardeurs int6rleures, est reside essen-
tielleraent raisonnable et raailresse d'ollc-mArae.
Ge qui pourrait faire croire que madame de Ghoiseul
^tait au fond plus facile a emouvoir qu'elle ne le parais-
salt, c*est que nous lui connaissons deux passions :
Tamour de son mari et la haine de sa belle-sceur. Rien,
en apparence, de moins assorti que le due et la duchesse
de Ghoiseul : Tune aussi exemplaire que Tautre etait
\olage; ce qui n^emp^chait pas que la femme n'aim^t
son mari avec une tendresse, une admiration, und^voue-
ment qui ne se dementirent pas un moment, et que les
infidelites les plus scandalcuses du due ne parvinrent
LES KXILES DE CIIANTELOUP. 29
jamais a entamer. Bile n*aspirait qu*a lui plaire, et tiroide devant lui, cherchant a defober son approbation, on aurait dil line jeune fillc qui trahit en rougissant les Amotions d'un sentiment inavoue. « Elle joue du clavecin toule la journ^e, ecrit I'abb^ Barth^lemy, et prend sur son sommeil pour ^tudier. Savez-vous pourquoi? afm de parvenir a jouer une piece ou deux devant le grandpapa sans trembler. » (Le grand-papa, la grand' maman, nous aveitissons une fois pour toutes que ce sont les terraes par lesqnels on designe le due et la duchesse dans la soci^te de ma dame du Deffand, laquelle, dans cette plaisanlerie; devient en revanche la petite- fille.) Un autre jour, c'est la grand'maman elle-m^me qui parle. Elle voudrait savoir si son mariest content d'elle, et, puisqu*il ne lui en montre rien a elle-m^me, s'il n'en aurait pas dit quelque chose a la vieille amie. « DitesmDi, ma chere petite-tille, le grand-papa est-il remont^ mercredi apr^s m'avoir mise dans mon carrosse? a-t-il pirle de moi? quen a-t-il dit, et de quel ton? II me sembie qu'il commence a n*^tre plus honteux de moi, et c^est deja un grand point de ne plus blesser Tamourpropre des gens dont on veut ^tre aim6! » Puis elle continue :
« Avouez que c'est un excellent homme que ce grand* papa; mais ce n'est pas tout d'etre le meilleur des hommes, je vous assure que c*est le plus grand que le siMe ait produit. On s*apprlvolse avec sa bonhomie, et on ne remarque pas les talents sup^rieurs et les qua-
30 LA LITTERATURE AU XVIJI* SIKGLE.
lit^s sublimes qui sontaupres, etque sa modestie couvre; on les reconnaitra quand il n'y sera plus ; et il sera bien plus grand dans Thistoire qu'il ne nous le parait, parce qu*on n*y verra pas ses faiblesses, relev^es du public son contemporain, parce quMl est jaloux du bonheur de ceux qui en profitent; faiblesses qui sont le fruit d*un caract^e facile, d*un coeur trop sensible, d'une 4nie franche et tout k d^couvert ; faiblesses dont les inconv^nients ne portent sur aucune chose essentielle, et ne peuvent le d^grader dans Thistoire, ou le souvenir ne s'en conserve m^me pas. Jene crois point que ce jugement soit Teffet de Taveuglement du sentiment ou de la vanity. Yous dont j'estimela justesse et la justice Je desire que vousleconfirmiez. II est bien ridicule de parler de son mari ; il est plus ridicule encore de^le vanter; mais je parle a une petitefille qui m'aime et qui aurait de Tindulgence mSme pour une faiblesse. Doutez-vous de mon sentiment, ma chere enfant, apres cette coniiance? Montrer tout ce qu'on pense, tout ce qu'on sent, me parait en ^tre la grande preuve, et vous etes peut-etre la seule du monde a qui j'osasse la donner. »
Pauvre ducliesse de Choiseul! Qu'aurait-elle dit, si elle avait lu le dernier volume de Michelet? si elle avait pu pr6voir que Thistoire, bien loin de perdre le souvenir des faiblesses, ne cherche rien tant aujourd^hui qu'a les relever, et k y decouvrir le dernier ressort des ^v^nements?
Quant k sa belle-soeur, la duchesse de Gramont,
madame de Ghoiseul la ha'issait : c'esl elle qui Tavoue. Mais cetle haine n'^tait que la contre-partie de Tamour qu'elle portait^ sou roari, et reflet d'une legitime jalousie, puisque le due de Ghoiseul passe pour avoir port4 a sa soeur une afTection plus que fratornelle. De la, entre madame de Glioiseul et madame de Giamont, une inimiti^ ouverte. Les choses en ^taient h ce point que le due de Ghoiseul etant atleint un jour d*un acces n^phr^tique, sa femme dul prendre sur elle et faire un effort de g^u^rosite pour donner des nouvelles du malade k la duchesse de Gramont. On pent juger des difficult^s que Texil cr^apour les deux belles-soeurs loi*squ'il les reunit sous le m^roe toit. La duchesse de Gramont, en efTet, n'avait pas li^sit^ a suivre son fr^re a Ghanteloup. II y eut aussitdt une explication, dans laquelle madame de Ghoiseul montra une fermele qui ne lui faisait jamais d6faut dans les grandes circonstances. Yoici comment elle raconte elle-m^me a madame du Deffand ce qui se passa k cette occasion :
« J*ai eu, avec madame de Gramont, le jour de son arriv^e, en pr^'sence de M. de Ghoiseul, une conversation qui doit assurer ma tranquillity. J'y ai mis beaucoup depolitesse, d'honnStetepour madame de Gramont, de tendresse el de soumission pour mon mari, de franchise, et peut-^tre m^me de dignity pour moi. J'ai declar6 que je voulais etre la maitresse dans ma terre et dans ma maison ; que chacun le serait chez soi pour tout ce qui lui serait propre ; que je n*exigeais Tamiti^ de per-
Sonne ; que je m*engagcrais a faire de mon niieux pour contenter lout le monde et que tout le monde se trouvAt bien chez moi ; raais que je ne ro'engageais ni a Tamitie ni k Testime de tout le monde; qu'a Tegard de Testirae, j*en avals pour elle, madamc de Gramont; qu^a I'egard de ramiti^, je ne lui en promettais ni ne lui en demandais ; mais que nous devious bien vivre ensemble pour le bonheur de son frere, qui nous rasi^emblait ici ; que si elle se conduisait bien avec moi, je lui repondais qu'elle en serait contente; que si elle sc conduisait raal, j'esperais qu'elle en serait contente encore. »
L'explication continue sur ce ton. Madame de Choiseul n'^pargne pas les reproches a son mari lui-meme. Elle ira au-devant de sss desirs ; elle promet d'inviter toutes les personnes dont la soci^te pourra lui ^tre agr^able, en ajoutant, d it -elle, qu*elle aurait seulemenl desire, pour sa propre satisfaction, que M. de Choiseul eut des amis mieux faits pour lui faire honncur. Elle faisait allusion a une madame d'Amblimont, celle que madame de Pompadour appelait mon torchon. La conversation ne s'en acheve pas moins de la maniere la plus satisfaisante :
« On a voulu entrer en justification sur le passe. J*ai bris6 court en disant qu'il ne fallait pas rappeler des choses qui ne pouvaient que renouveler I'aigreur ; que, puisque nous ne nous engagions point a nous aimer, nous en avions assez dit pour savoir a quoi nous en tenir sur
notreconduile future. On a ^te tres content de cette conversation. Depuis, tout va bien: pas la moindre humeur, beaucoup de liberty ; je sais m^me qu'on est enchant(^ de moi, et moije suis fort contente de tout le raonde. »
Les relations ainsi fondees devinrent de plus en plus satisfaisantes. Madame de Choiseul ne fait pas difficulte de vanler les precedes de sa belle-soeur. « Je ne puis en dire assez de bien, ecrit-elle six semaines apr^s la lettre prec^dente, et j'en suis on ne saurait plus contente et plus ^dili^e. » L'abbe Barth^lemy rend le m^me t^moignage a la duchessc de Gramont : « Infiniment honnele^ dlt-il, polie, aimable; pas la moindre humeur ; pleine de provenance et d'attentions ; ne disant que des choses agreables et inspirant la confiance et la liberty. Ellea pour sa belle-soeur les meilleurs procOdes possibles, et la belle-sceur en est fort contente. »
£t dans une autre lettre, oii il depeint Tinterieur de Chanteloup :
« II n*y ani parti ni division. Les amisdeM. de Choiseul deviennent ceux de la grand'maman, du moins en apparence, et cela suffit pour la tranquillity intOrieure. Madame de Gramont se conduit d'une maniere supOrieure et celeste; elle a pour la grand *maman les attentions les plus aimables et Thonn^^tete la mieux soutenue. La grand*maman en est attend rie, et a raison de Tetre. Quand vous verrez madame de Gramont, vous Taimerez, je vous en reponds. Elle sera certainement empressOe k
vous plaire, et il vous serait difficile de lui r^sister. Personne ne met plus facilement k son aise, n*est plus indulgent et n'applaudit avec plus de plaisir a ce qui m^rite de T^tre; personne n'6coule el ne r^pond mieux, ne dit des choses plus agr^ables a chacun, et ne les dit d'une roani^re plus simple et plus naturelle. Je vous pr^dis que vous en serez tres contente. »
Madame du DcfTand, a qui cette lettre ^(ait adressee, fut enchant^e, en eiTet, de la duchesse lorsqu*elle la vit k Paris. « EUe est si aimable, disait-elle, que, quand on est aupres d'elle, on Taime tant qu'on oublie ses torts. » On Yoit assez que la duchesse de Gramont n'^tait pas une personne ordinaire. Moins parfaite que sa bellesoeur, elle exer^ait une plus grande fascination. G*6tait une nature, non pas sans doute plus distingu^e, mais plus forte. La duchesse de Choiseul avait le courage des grandes choses et non des petites, tandis que la duchesse de Gramont ^tait « absoluraent raaitresse de son ime ». On vantait son Eloquence : facility k s'exprimer, clart6, 6nergie. Elle faisait de temps en temps, pendant les ann^es d'exil de son frere, un s^jour a Paris, et il faut voir comme elle y 4tait accueillie I On lui faisait fete k la cour et k la ville. « Jamais, ^crit madame du Deffand, non jamais, on n'a eu pour personne autant d'amour, d'empressement,d'enivrement.C'6tait une hontede n'avoir 6t6 admis [avec elle] a aucun souper, une gloire d'avoir 6te k beaucoup. » On sail, d'ailleurs, que cette femme remarquable ne se dementit pas devant la mort. Tra-
LES EXILfiS DE GHANTELOUP. 35
duite, en 1794, devant le tribunal r^volutionnaire, elle brava la sentence qui allait la frapper, et ne chercha qu'k faire acquitter son amie, la duchesse du Ch^telet, qui comparaissait en m§me temps qu^elle. EUe n'y r^ussit pas, et elles p^rirent ensemble sur T^chafaud. Egalement distingu6e par la beauts et par Tesprit, accessible a bien des faiblesses, mais dou^e de bien des charmes, et, en mdme temps, de bien des qualit^s solides de caract^re, brillante dans la vie et h^roique dans la mort, la ducliesse de Gramont peut passer pour une image de ce xviii° si^cle oil elle a v4cu, qui a r^uni lui-mSme tous les contrastes, disons mieux, toutes les contradictions : si^clo enthousiaste et incr^dule, siecle naif et corroropu, tour a tour repoussant et s^ducteur, siMe dont on ne peut dire s'il a ^t^ plus grand ou plus petit, mais dont 11 faut dire, k notre 61oge et a notre confusion, qu'il est le plus fran^ais de notre histoire^
Je n^ai pas achev^, il s*en faut, d'^numerer tous les li6tes de Chanteloup. J'y reviendrai done. En attendant,
1. Une note de la correspondance de madame du Deffand reoferme le portrait suivant de la duchesse de Gramont : « Sa per- Sonne ^tait grasse et forte, son teint ^clatant, ses yeax vifs et petits, sa voix rauqae; son abord et son maintien poavaient, au premier abord, paraitre repoussants; mais son ftme ^tait ^levde, gin^reuse et vraie, douce, franche et pleine de charmes pour ses amis et sa soci^t^ en g^n^ral ; son caract^re fort et d^cid^, son affection vive, ferme et attentive k tout ce qui poavait 6tre utile ou agr^able k ceux qui la poss^daient ; on ne perdait son amitii que par des actions basses ou par une conduite perfide. »
36 LA LITTERATUKE AU XVlIp SIECLE.
Je ne veux pas meseparer des exiles sans dire un mot de la publication qui nous les a fait connaitre. La Congespondance de madame du Deffand avec la duchesse de Choiseul et Vabb6 Barthelemy^ publiee, en 1859, en deux volumes, par M. le marquis de Sainte-Aulaire, a ete Tune des bonnes fortunes litl^raires de ces dernieres ann^es. La duchesse, a peine connue jusque-la, nous y opparaissaitjout a coup avec sa grdce modesle, et nous I.Jssait voir, autour d'elle, dans son cb^teau deTouraine, lout un coin anirae et brillant du r^gne de Louis XV. La premiere Edition de ce livre ayant ete rapidement ^puisee, M. de Sainte-Aulaire vient d'en donner une seconde, augmentee de beaucoup de lettres de la duchesee de Choiseul, et d'une correspondance inMite de madame du Deffand avec Tun de ses amis les plus chers, « mon petit Craufurt », comrae elle I'appelait. Ces leltres ont ete corarauniquees a I'editeur par le general Craufurt, petit-neveu de celui a qui elles ont 6te adressees. Quant a la correspondance entre madame du Deffand et la duchesse de Choiseul, les originaux sont en la possession de M. de Sainte-Aulaire lui-meme, qui les a trouv^s, si je ne me trorape, dans la riche collection d'autographes de son beau-pere, le comte d'Estourmel. L'editeur nous apprend que la ducliesse ecrivait d'une maniere peu lisible, et qu'elle n*avait pas d'orthographe. Je n'ai pas besoin de dire qu'ilacorrige les fautes. 11 nous apprend, en outre, qu'il a supprime quelques lettres comroe offrant peu d*interet, et quelques passages de lettres comme peu d^cents ou peu edifiants. Je ne feral pas la
guerre k M. de Sainle-Aulaire pour si peu, et je me contenterai de le f^liciter d'avoirpu inscrire son nom sur le litre d'un livre aussi precieux et aussi agr6able. II y avait longtemps, pour ma part, que je n*avais fait de lecture si attachante.
Parmi les exiles de Ghanteloup, il faut bien compter l*abbe Barth61emy, puisqu'il ^tait de la maison^ et qu'il suivit ses protecteurs en Touraine, des qu*il en eut obtenu la permission. L'auteur du Voyage d'Anacharsis est Tun des exemples les plus aimables de Tabb^ domestique, si commun au xviii^ si^cle, espece de familier, a la fois ami et dependant, dans la confidence de tout et de tons, faisant la partie du mari, ^crivant les lettres de la femme, surveillant T^ducation des enfants, donnant un coup d*oeil k la biblioth^que, quelquefois ridicule, quelquefois, au contraire, Tobjet d'un attachement veritable et merits. Barth^lemy ^tait n6 en 1716, pres de Marseille, et avait 6tudi6 pour T^tat eccl^siastique, mais sans s*dever au-dessus du petit collet. II savait le grec, avait le gout de la numismatique, et devint garde du cabinet des m^dailles. II ne le fut pas longtemps ; le due de Choiseul, alors comte de StainTille, ayant 6t6 nomm^ k Tambassade de Rome^ y emmena Tabb^, en 1755. Gelui-ci en revint avec son protecteur, comme on disait, et depuis lors il ne quitta plus l*h6tel Ghoiseul. Nous avons une lettre de lui k
madame du DefTand, ou il laissc percer les regrets que lui faisait parfois 6prouver une carri^re interrompue.
(( Au fond, disait-il, je ne suis pas aimable ; aiissi n'^lais-je pas fail pour vivre dans le monde. Des cir- Constances que je n'ai pas cherch^es m'ont arrach^ de mon cabinet oii j'avais v^cu longteraps, d'un petit norabre d'amis, infiniment heureui parce que j*avais la passion du travail, et que des succes assez flatteurs dans mon genre m'en promettaient de plus flatteurs encore. Le hasard m'a fait connaitre le grand-papa et la grand'maman. Le sentiment que jeleur aivou^ m*a d6voy6 de ma carri^re. Yous savez a quel point je suis pen6tr6 de leurs bont^s, mais vous ne savez pas qu'en leur sacrifiant mon temps, mon obscurity, mon repos, et surtout la reputation que je pouvais avoir dans inon metier, je leur ai fait les plus grands sacrifices dont j'^tais capable : ils me reviennent quelquefois dans Tesprit, et alors je souffre cruellement. Mais comme, d'un autre c6te, la cause en est belle, j'^carte comme je puis ces id^es, et je me Idisse entrainer par ma destin^e. Je vous prie de bruler ma lettre. J'ai ^t^ conduit k vous ouvrir mon coeur par les marques d'amiti^ et de bont^ dont toutes vos letlres sont remplies. Ne cherchez pas ^me consoler. Assur^ment, je ne suis pas k plaindre. Je connais si bien le prix de ce que je possede, que je donnerais ma vie pour ne pas le perdre. Au nom de Dieu, ne laisscz rien transpirer de tout ceci, ni dans vos lettres, ni dans vos conversations avec la grand'maman! EUe s'affligerait si elle
pouvait soupQonner que je regrelte encore quelque chose. Ne vous en affligez pas vous-meme pour moi, car ces regrets ne sont pas de longue dur^e, et je sens tous les jours qu'ils deviennent raoins vifs. II n'en est pas de mSme des sentiments qui m*attachent a vous. »
On a Ik les plaintes secretes, le poids des chaines dories. A Text^rieur et d ordinaire, Barlh61emy nous apparaft assez console. II avait, pour ^toulTer ses regrets, deux moyens, Tindiff^rence philosophique et les compensations de Tamiti^. « Je suis, dit-il, un de ces ^tres inutiles dont on ne pent dire ni bien ni mal, vivant au jour la journee ettrafnant ma charrue comme je puis. Heureusement quand le sillon n'est pas bien fait, je ne m*en soucie guere. » Mais surtout, il y avait entrelui et les Ghoiseul une affection r^ciproque et confirmee par le temps. « L'abb^ est bon a tout, dit la duchesse, et fait tout ce qui est bon. » Et une autre fois: « Ah I vous avez raison, ma chere petite-fille, Tabb^ est un homme unique ; il est mieux que cela et pour vous et pour moi, c'est un ami unique. » II faut reconnattre que, k part les jours de vapeurs, la gaiety deTabb^en faisait le plus agr^able des commensaux. Laduchesse disait qu'il avail Vesprit d'etre gai, Ses lettres le montrent toujours de bonne humeur, prenant sa part des inter^ts et des amusements, volon tiers meme boute-en-train. Un jour, ii 6crit k madame du DefTand, au nom de la duchesse, en imitant T^criture de celle-ci, et en glissant sous cette plume d*emprunt tel mot pur gaulois. Un autre jour, il
arrive chez la vieille aveugle, et cherche encore k lui donner le change. G'est elle qui raconte: « II d^barqua chez moi jeudi, a six heures, entra dans ma chambre sans se faire annoncer. Je viens, dit-il en contrefaisant sa voix, de la part de madame la roarechale. — De laquelle? — Ah! je ne sais pas son nom, je ne suis entr^ chez elle que ce matin. — En qualite de quoi ? de valet de chambre ou de laquais? — Non, d'aumdnier. Un petit 6clat de rire qu*il til me fit crier : Ah I c'est I'abbe! » On a de la peine, n'est-ce pas, k se representer le grand abbe, comme on Tappelait, avec sa haute stature et tout son grec, faisant des espiegleries ou batifolant par la maison. Madame de Ghoiseul nous decrit sa tenuc et ses occupations : « Ge qu'il fait dans le salon? II coupe du papier, se roule sur le tapis avec Lindor (le chien), fait des niches k tout le monde, ou se tient dans un coin sans rien dire, a 4couter ce qu'on dit pour s*en moquer. Yoillt a quoi Theureux abbe passe sa vie. » II n*est pasjusqu'aux cavalcades et aux chusses dans lesquelles il ne joue son r61e. II risqua une fois de s'y rompre le cou. « Hier, Tabb^ ^tant a la chasse, arrete sur son cheval, il s*est avis6 de vouloir faire le joli coeur et de passer la jambe sur Tarpon de la selle a la mani^re des femmes; il a glisse dans cette position, et est malheureusement tomb6 a faux sur T^paule et s'est cass^ la clavicule. » L'afTection de la duchesse delate tout entiere k cette occasion : « Ne suis-jc pas bien malheureuse, ^crit-elle, qu*il arrive un pareil accident a Chanteloup, et que ce soit mon meilleur ami qui Teprouve? »
LES EXILfiS DE CHANTELOUP. 41
De pareilles expressions en disent beaucoup, et ajoutent comma des traits nouveaux a la souriante physionomie de TabM; ce n'est plus ni T^rudit qui, ddinsAnackarsis, disserte doctoralement ayec le grand-pretre d'lsis sur les causes secondaires, ni le farailier de chdteau complaisant et amusant, c'est un membrede la faroiile corapl^tement adopts, et ch^ri pour de solides qualit^s.
Apres Tabb^, le m^decin de la maison : Gatti, Tlta* lien, le docteur a la mode, un ap6tre de Tinoculation. La duchesse de Ghoiseul, nous le savons, qui a tant de force d*^me dans les grandes choses, manque de prudence ou de fermet^ dans les petites ; elle observe mal son regime; Gatti est le seul qui sache la conduire. Malheureusement GaUi n'est pas toujours la. II va a Paris, ou il est fort recherche ; k Florence, sa patrie, oii il fait une chute quile retient malade. Hen fait aussi k Ghanteloup, ou nous le trouvons, juch6 sur un grand cheval, comme rabb6 Barthflemy; le cheval prend le mors aux dents, et jette son cavalier dans les broussailles. G*^tait un tr^s amusant compagnon que Gatti. Le marquis de Hirabeau Favait eu a demeure chez lui, h Fleury, et il a d^crit ce qu'il appelle la naivete foile de son hdte. « L'apres-midi, il jouedeux sols k uneparlie de dames, et quand on lui en souffle une, il pleure et se roule comme un enfant. A la promenade, s'iltrouve une branche cass^e et la pent mettre en ^quilibre sur sa main, il fait un quart d'heure en zigzag avec cette compagnie^ roule comme un egar^ dans le salon, et s'attrape vingt fois en pingant la lumi^re et la portant k sa bouche, parce
42 LA LITTEUATUHE AU XVIII- .=^IECLE.
que c est de la chandeile. Mais il a vu et salt tant de choses, fait d'ailleurs tant de raisonnements que vous connaissez, il est au fond si honn^te et si bienveillant, si amoureux de la vie, de lair, des promenades^ etprend tant d'int^r^t a qui d^loge le soir, qu'il est excellent. » Nous connaissons maintenant les h6tes du chateau ; il nous reste a voir passer la procession des personnages de tout rang qui viennent les visiter dans leur exil. C'est comme une lanterne roagique oii figure la moiti^ du xviii'' siecle. Et il ne faut pas croire que la disgrdce y attristc les 4mes. « Ah I mon Dieu, s*6crie Tabb^ Barth^lemy, que de monde, que de cris, que de bruit, que de rires per^ants, que de portes qu'on semble enfoncer, que de chiens qui aboient, que de conversations tumultueuses, que de polissonneries, que de voix, de bras,de pieds en Fair, que d'Mats de rire aubillard, au salon, a la piece du clavecin ! » Ge ne sont cliaque jour que departs et arriv6es I « Je ne vous ai pas nomme ceux qui sont ici, vingt en tout. Gomptez bien : M. et madame de Beauvau, M. et madame d'Husson, mesdames de Poix, de Fleury et d'Ossun; MM. de Liancourt, de Durtal, de Jarnac, de Montesquiou, de Gleichen, de Boufilers, Tabb^ Beliardi et moi : dix-sept, c'est-a-dire quinze. Joignez-y M. de Tlsle, en voila seize, et le marl, la femme et les doux s(jpurs. M. de Durtal part ce soir. M. de Liancourt va demain k Saumur, pour revenir mardi et partir samedi avec mesdames de Poix et d'Ossun. C'est madame de Fleury qui a introduit ici le meilleur des tons. On appelle ces Irois dames les trois
Gr&ccs. Leur position n'est pas si tranquille que ceUe des trois divinit^s ; je voudrais leur trouver des noms. J'ai celui de madaroe de Fleury, c'est I'Aquilon. »
Une lettre pr^cedente nous donne Texplication de ce dernier sobriquet : « Madame la marquise de Fleury est ici. La connaissez-Yous ? Je ne Tavais jamais Tue, etje crois n'avoir ni assez d'yeux ni assez d'oreilles pour la voir et Tentendre. C'est une volubility d*id^es et de paroles, une chaleur de conversation si grande, que la grand*maman lui disait hier: Je crains que vous ne T0U8 erobrasiez tout d*un coup, et que nous soyons tous consumes dans vos flarames. G'est d*elle que M. Walpole, le banquier, disait au grand-papa : C'est une femme tr&s amusante; mais qu'est-ce qu'on fait de Qa dans sa maison ? » Madame du DefTand ne connaissait pas madamede Fleury; « mais, 6crit-elle, par tout ce qu*on en dit, elle me parait un peu folle ». Elle ne T^tait nullement, et avail, au contraire, autant d'esprit et de gaiety que de vehemence.
Le prince et la princesse de Beauvau furent des premiers k soUiciter la permission dialler voir, a Ghanteloup, le roinistre exil^. Le roi refusa d'abord, et ne c6da que de mauvaise grdce. La lettre qu'il ^crivit au marshal t^moigne de sa mauvaise humeur : « Mon cousin, vous dtes bien vif et tenace dans ce que vous d^sirez ; je ne suis pas surpris que le beau sexe ne puisse vous r^sister longtemps; moi, qui n'en suis pas, je devrais vous refuser, et je le ferais si je ne vous avals pas fait trop esp^rer que je vous laisserais aller a Ghanteloup ; car
j*ai de bonnes raisons pour cela, et cet empressement
d*y aller ne me plait pas du tout, sachez-le. » Le prince
en fut quitte pour un peu de froideur. G^^tait un horame
de m^rite, qui ne manquait point d*esprit et qui fut de
TAcad^mie. La duchesse de Ghoiseul lo pret'erait a sa
femme. EUe avait eu des difficultes avec celle-ci, une
eiplieation au sujet de je ne sais quelle aventure ; bref,
les deux dames avaient de T^loignement Tune pour
Tautre. EUes dilTeraient trop de caractere. La duchesse
de Ghoiseul ^iait douce, modeste ; la princesse de Beau-
yau 4tait fi^re, d^daigneuse ; elle avait des airs de pro-
tection ; un ton d^cid^ qui eiTarouchait ; une Eloquence
emport6e ; en tout, quelque chose de violent, d'excessif.
Madame du DefTand la comparait au Satan de Millon ;
elle Tappelait la Dominante. « Le dernier vendredi,
6crit-elle, la Dominante fut plus dominante que jamais.
Ah ! c*est une grande princesse ; mais sa gloire, son
brillant, m'^blouissent et m*atterrent ; et, malgre toute
la disposition que j'ai a Taimer, tout Tesprit et les
bonnes qualit^s que je lui connais, il y a des moments
oii elle m*est (gardez-m'en le secret) insupportable. »
Toutefois, a Ghanteloup, les dissonances s'effacerent. La
duchesse sut gr6 a madame de Beauvau du d^vouement
qu'elle avait montr6 au due, et d'ailleurs, on avait des
ennemis communs : cela suffit quelquefois pour fonder
des amities ^
1 Madame du DelTand, dans une lettre a Horace Walpole (20 f6vr. 1167), caract^rise d'un mot les deux ^poiix, mais toujours avec une certaine amertume. « La dame, dit-elle, est d'une
LES EXILES DE CHANTELOUP. 4o
La duchesse de Choiseul savait passer par-dessus bicn d'autres griefs. La comtesse de Brionne suivit de pr6s les Beauvau a Chanteloup. Elle avail, s'il faut en crolre les caquets dont inadarae du Deffand r^galait Walpole, ^16 fort des amies du due de Choiseul, et elle lui arail merae cout6 beaucoup d'argent. La duchesse ne Ten regut pas raoins bien ; la comtesse, de son cote, s'^prit d'une passion pour la duchesse. Les visites de madame de Brionne k Chanteloup etaient fr^quentes. Elle y amenait sa fille, mademoiselle de Lorraine, et toutesdeux plaisaient k tous. « Je ne la connaissais pas, dit madame de Choiseul, et elle me plait beaucoup, parce qu*elle est en lout fort differente des preventions que j'avais sur elle. Ost une femrae tres raisonnable, qui a beaucoup plus d'esprit et de fond qu'on ne croit, et qui joint a cela une douceur et une facilite dans la society qui la rendent inOniment aimable. Mademoiselle de Lorraine, qu*elle nous avail amenee, est un modele de gr^ce et d*6ducation. » L abbe Bartheleray rench^rit encore sur ces (^loges : « Quelqu*un qui me plait infmiment, c'est madame la comtesse de Brionne par le caractfere de son esprit, par sa douceur, son honn^tet^, sa bonte et son m6rite. Et puis, elle aime tant la grand'maman I Mademoiselle de Lorraine, sa fdle, est aussi aimable qu*elle est jolie, et etonnante pour le progres de ses idees et de ses principes. On pent jouer avec elle
personnalit^ intolerable, le mari d'nne soumission aveugle, plas par paresse et par indifference que par exc^s de passion. » II est vrai que lorsque plas tard, le roi rctira au prince de Beauvau son
46 LA LITTEUATURE AU XVllI* SIECLE.
comme avec un enfant de dix ans, et causer corame si
elle en avail trenle. D'ailleurs, d'une gaiete si douce I »
Les trois Boufflers, la conilesse, la marquise et la
commaadement du Languedoc, madame du Deffand ^crit a la ducbesse de Choiseul, que « son niaintien est admirable ». » 11 n'y a pas, sous le ciel, ajoute-t-elle, un homrae plus courageux, plus noble et plus simple » (Letlre du28 aout 1771). On vient de voir ce que Ton pensait de la mar^chale de Beauvau dans la soci^t^ du due de Choiseul. Marmontel Tavait connue, et en parle tout autrement. II vante sa politesse pleine de naturel et de charme ; son caractere, le plus aimable et le plus accompli qu'il y ait sous le ciel ; elle a toujours raison, mais la justesse de son esprit « est accompagn^e de tant de douceur, de simplicity, de modestie et de gr;\ce, qu'elle nous fait aimer la superiority m^me qu elle a sur nous. » Voil^ des temoignages qu'il n'est pas ais^ de concilier, et qui nous avertissent combien, en ces sujets, il faut apprendre a faire de reserves, et que les affirmations les plus positives n'ont jamais que la valeur d'un renseigncment. Au surplus, nous connaissons aujourd'hui le marechal de Beauvau ei sa femme mieux que ne faisaient les contemporains eux-m^mes. lis sont Tun et I'autre tout entiers dan? les Souvenirs que la princesse a consacr^s a son marl, et qu'avait recueillis feu madame Standish (1872. Chez Techner). Qu'ajouter, en effet, k un passage comme celui dans lequel madame de Beauvau, deux ans apr^s la mort du marechal, exprime TafTection qui les avait unis: u Voiis expliquer comment deux personnes se sont aim^es pendant quarante annees, non comme amis, non comme ^poux, non plus m^me comme amants, mais comme s'ils navaient 6t^ cr^^s que pour jouir Tun de I'autre, pour confondre leurs goi^its, leurs inter^ls, pour trouver de continuels motifs de se pr^f^rer k tout, pour ne se quitter jamais sans peine, ne se retrouver jamais qu'avec un plaisir m616 d'6molion ; pour expliquer, dis-je, la nature de cette intime union, il faudrait un nom qui ne convtnt qu*& elle. » Ainsi qu'on Ta tr^s bien exprime, cette union fut du petit nombre de celles qui d^mentent Tassertion de La Rochefoucauld, qu*il n*y a pas de mariage d^licieux.
duchesse, parurent tour a tour a Ghanteloup. La comtesse, si coniiue comme Taraie du prince de Gonti, et, par suite, sous le nom de Yldole du temple et de la Divinite, ne tient pas cependant une grande place dans la correspoudance de madarae du DefTand avec la duchcsse de Ghoiseul, et ce sont ses ridicules qui y sont surtout relev^s. On lui reproche un peu de p6danterie, le gout des grands mots s6rieux, tels que societi, gouvernement, ordre public, et surtout la satisfaction d'elle-m^me: « attributdela divinitel » disait-on mailcicusement.
La marquise de Boufflers avait aussi son surnom dans cette society ^ EUe, sa tille, la comtesse de Boisgelin, et sa ni^ce, la vicomtesse de Gambis, s*appelaient, on ne salt trop pourquoi, les oiseaux de Steinkerke, La marquise de Boufflers n'alla a Ghanteloup qu'un moment, pour assister aux derniers moments de son fils afn6, qui y mourut en 1774. Son second fils etait le chevalier de Boufflers, si celebre par ses chansons, ses contes et ses aventures. G^est de sa mere qu'il tenait le talent des vers de society. On se passait les couplets de la marquise. Madame du Defl'and les envoyait aux exiles, celui-ci, par exemple :
Dimanche, j'^tais aimable ; Lundi, je fus aatrement ; Mardi, je pris I'air capable ; Mercredi, je fis Teufant;
1. Elle 6tait S(rur du prince de Beaavaa, ainsi que de la princesse de Cbimay et de la mar^chale de Mirepoix,
Jeudi, je fus raisonnable; Vendredi, j'eus un amant; Samedi, je fus coupable ; Dimanche, il fiit inconstant.
Ge dernier trait s*applique-l-il au prince de Beauffreniont, dit V Incomparable ^ auquel la marquise, a tracers toute cetle correspondance, parait si attach^e? II est vrai qu'a entendre madame du DefTand, cet amour n'^tait pas d(^sint^ress6 : « Qu est-ce qu*elle deviendrait en son absence? Nourriture, voiture, tout lui manquerait. » Mais elle est si mauvaise langue, madame du DeiTand! V Incomparable lui-meme ne lui agr^e qu*a moiti^: « Ne trouvez-vous pas, ecrit-elle, que sa presence est d^licieuse, quoique son absence ne soit pas insupportable? » Nous avons, au reste, un portrait en pied du prince de BeauiTremont, trace de la main de la duchesse de Choiseul, et qui est Tune de ses plus jolies pages, un vrai caractere k La Bruyere-
« Je vois que \ous aviez compte que ce serait le prince qui m'apporterait votre derniere lettre. Point du tout, c'est madame du Gh^telet qui me Ta remise. Ce dernier trait m*avait persuadee que je pouvais faire mon deuil de lui pour cette annee ; mais il est arrive le lendemain, propre^ repos^, comme s'il sortait de son lit. II croit n'^tre pas sorti d*ici depuis que nous y sommes. Il y etait etabli en arrivant, et malgr^ son grand amour pour la marquise de Boufflers, je crois qu*il ne faudrait qu'un pr^texte pour le retenir, ou seulement lui laisser
oublier d*en partir. II ne s'amuse, ni ne s'ennuie; il n*est point content, il est heureux, excepts quand on lui persuade qu'il a des affaires, parce qu'il craint d'avoir a s'en inqui^ter un jour. II esi d^ja d^gout^ de sa roaison de campagne, parce qu'il y faut aller et quMl faut en rcvenir; parce qu'il n'a pas pu avoir un pretre pour dire dans sa chapelle une messe qu'il n'aurait pas entendue ; parce qu'il faut savoir qui il aura a souper, le dire a son cuisinier, peut-etre voir ses comptes tons les mois, et s'apercevoir qu'il est \o\6 sans oser le dire. Mais comme il apris cette roaison sans gout, il la gardera de m^roe, par Tembarras de s'en dt^faire, et il ira quand on Ty minera. II pretend que c est pour moi qu'il I'a prise, et il ne Ta cependant que depuis mon e\il. J 'en ris, ct il trouve tr^s bon qu'on ne fasse pas plus de fond sur ce qu'il dit qu'il n'en fait lui-meme. Tout Ic monde lui convient, et il convient a tout le monde. II sera philosopbe ou caiUette, ignorant ou lettre, spirituel ou stupide : tout cela se trouve dans la meme boutique, s'y laisse voir sans se roonlrer, et se produit ^galement sans effort. Tel est votre Incomparable, ma chere pelilcnile, et veri tablemen t incomparable, en ayant cependant Tair de ressembler a tout le monde. Le calme de son 4me repose la mienne. C'est de I'eau qui dort et qui ne croupit pas ; raais je voudrais qu^elle s'^veillit quelque* fois, ne fiit-ce que pour connaitre son cours. Yous me direz que sa pente est vers roadame de B... Si vous Toulez? parce qu*il la trouve la; mais une autre la remplacerait, ce serait la mSme chose. C'est une vertu de
roi qu'il partage avec les maitres du raonde. Je lui ai dit que vous \ous plaigniez de ne. le point voir. II pretend n'etre pas sorti de chez vous, et il en prend a teiuoin voire cavagnol, auquel il croit avoir perdu deux mille francs a trois louis par jour. Mais laissons la le prince, p3ur parler de Tabbe, qui ne dort pas si bien, mais qui aime mieux ! »
Trouverait-on beaucoup de femmes aujourd'hui qui, comnie madame de Ghoiseul, sans reputation de litt^rature ou de bel esprit, ^criraient ainsi a main lev^e, au courant de la plume, et trouveraient du premier jet Vagencement si heureux, le trait si juste et si tin?
La duchesse de Boufflers, plus connue, du nom de son second mari, comme marechale de Luxembourg, est celfebre par le couplet du chevalier de Tressan, par ses bons mots, et par Tasile qu'elle oll'rit a Rousseau. Madame du Deffand pretend qu'elle n'alla k Ghanteloup que pour faire comme tout le monde, et par esprit d'opposition; mieux que ccla: clle aurait ete ennemie des Choiseul, et se serait reconcili^e avec eux pour pouvoir entreprendre le voyage k la mode. Une fois la connaissance faite, on se plut, et la marechale retourna plus d'une fois chez ses nouveaux amis. Madame de Luxembourg est un autre exemple frappanl de la difficult^ d'arriver a une image precise et sure de ces femmes brillantes, qui ne vivent plus que dans les lettres et les M^moires du temps. Madame du DefTand la fait m^chante; c'est une rose, mais qui a des Opines; une
chalte, mais qui ne fait pas toujours patte de velours. Walpole abonde dans le meme sens : 11 nous la montre adoucie par Tdge, mais agilee et ayant peur du diable. Le due de L^vis, qui la connut a la meme 6poque, nous parle de ses formes cassantes, de ses boutades, des scenes qu'elle faisait. Rousseau tout au contraire. A peine Teut-il vue, qu'il fut subjugu(^. Rien de cet entretien mordant qu*on lui pretait : « La conversation de madame de Luxembourg, dit-il, ne petille pas d*esprit ; ce ne sont pas des saillies, ce n'est pas m^me proprement dc la finesse; maisc'estuned^Hcatesse exquise qui ne frappe jamais et qui plait toujours. » Ge qui est certain, c est que la duchesse de Ghoiseul en etait venue a ne plus la voir partir sans regrets. II est vrai qu*il y avait entre ci!s deux femmes un autre lien que le charme qu'elles puuvaient trouver dans la soci^t^ Tune de Tautre. La mar<^chale amenait avec elle k Gtianteloup sa petite-fille, Amdie de Boufflers, qui avait epousi^ le brillant et infortun6 due de Lauzun ^ . La mere de Lauzun ^tait une sceur de madame de Ghoiseul, de sorte que la jeune duchesse se trouvait etre niece par alliance de cette derni^re. On sait quel 6tait le charme d'Amelie : « II n*y a pas une jeune personne plus aimable, disait madame de Ghoiseul^ mieux dev^e, plus int^ressante et plus charmante en tout ; c'est un naturel parfait, orn^ de toute la culture qui lui est propre, mais sans aucune
1. Et qu'il faut se garder de confondre avec la comtesse Am^lie de Boufflers, n£e des AUears, etbelle-fille de la comtesse de Boufflers dont il est parl^ plus baut.
maniere... Je veux que T^ge, la figure, I'esprit, le maintien, le caraclere soient assort is, et raadarae de Lauzun est un modele de ce parfait assortiment. » II faut lire toute la letlre.
La soci^t^ de Ghanteloup n'^tait pas moins riche en hommes qu'en ferames. Les uns etaient brillants, d'autres considi§ rabies, d*autres arausants ou fantasques. On y voit des pr^lats, le cardinal de Rohan, T^veque d*Arras, Tarcheveque d'Aix, celui de Toulouse, Lom6nie de Brienne, le futur cardinal. Ce dernier 6tait neveu de madame du Deffand, qui lui avait tire son horoscope sous forme d'un de ces portraits alors en vogue. Elle lui avait reconnu le gout et le talent des affaires, I'activit^, une immense ambition, etelle lui avait pr^dit une grande fortune. Madame de Ghoiseul le jugeait moins bien; elle le croyait « dans le fond assez insouciant », bon, du reste, indulgent, gai, facile, aimable.
Ghanteloup vit plus d'une fois arriver ces deux enfants gates du xviii® siecle, le due de Lauzun et le chevalier de Boufflers. La correspondance que nous avons parcourue n'a conserve aucune trace des folies du chevalier. Lauzun, lui-m^me, y parait tout rang6. G*est lui, ^crit Tabb^ Barth^lemy, « qui, k mon avis, de tons ceux qui viennent ici, a le plus d'esprit et le meilleur ton de plaisanterie ». On voit, a ce mot, que rabb6 souffrait quelquefois du genre qui r^gnait dans ce beau monde de Paris egare en province. II touche ailleurs plus directement a ce sujet, et raconte une anecdote qui marque si bien ce cote des moeurs du
temps, que je ne puis m'emp^cher de la citer. De graves personnages, un president de Golte, un Malesherbes, pris en flagrant d^lit d'espieglerie et de gambade: la chose en yaut la peine !
« A propos, je voudrais bien savoir qu'est-ce qu'on appelle dans le monde le bon ton, la bonne compagnie? Ou plut6t, je le sais a present, et je me rappelle une r^ponse d'un abb6 Le Boeuf, dont je vous ai parle une fois. Nous avions ^t6, lui et moi, d6put^s par TAcad^mie k Clichy, pour voir quelques antiquit^s qu'on Tenait de d^couyrir. Je ne sais par quel hasard, nous y alldmes avec M. de Malesherbes, M. Boutin, et, je crois, le president de Golte^ II avait plu; on trouvait plaisant de s'^clabousser, de se poursuivre a coups de mottes de terre, et de faire toutes les polissonneries possibles. L'abb^ Le Boeuf marchait lentement. Je lui dis : « Que » pensez-YOus de tons ces jeui-1^? » II me dit fort naturellement : « C'est apparemment la ce qu*on appelle le » ton de la bonne compagnie. » II le croyait, 11 n'^tait jamais sorti de son cabinet. Eh bien I je le crois, moi, parce que je suis sorti du mien, et je ne serai plus embarrass^ de d^finir le bon ton. )>
Mais je reviens k ma galerie des originaux de Chanteloup. II y en a de toutes les esp^ces. Le baron de Gleicben, ministre de Danemark, est aussi taciturne que