M. de Cotte ^tait president de la Coiir des monnaies
les autres sont bruyants. C'est tout au plus s*il ne passe pas pour une b^te, avec ses vapeurs et ses longs silences. L'abb6 nous le peint, se couchant ^ onze heures du soir, se leyant a onze heures du matin, \ivant comme un enfant, pensant comrae un novateur, courant dans les forets comme un daim, grand lecteur de romans. « Apr^s le diner, 11 se place aupr^s de la grand'maraan, ou 11 ferme les yeux, la bouche, les oreilles et reste impassible. » Le due de Gontaut, beau-frere de madame de Ghoiseul, et pere du due de Lauzun, differe autant que possible du baron. II a la gaiety eiuberante, facetieuse. II est sans cesse en qu^te de nouvelles surprises. On le voit arriver un jour a Chanteloup, d^guise en Ph6bu8, avec une perruque de parfilage d*or. « Yous imaginez ais^ment la joie, Tadmiration. La grand'maman voulut essayer la perruque, la garda longtemps, fut se remettre k sa toilette^ et appela ses femmes pour la coifTer. EUes >inrent en courant, et Ang^lique, sans s*apercevoir de rien, ayant piis un peigne, resta la bouche b^ante, les yeux ouverts, la main suspendue, et avec une surprise qui produisit un rire inextinguible. Jamais fac^tie n'a mieux r^ussi. L*auteur en est trSs glorieux*. » Un autre personnage qui tient une grande place dans les amusements de Ciianteloup, est Caraccioli, Tambassadeur de Naples. On sait le portrait qu*en fait Marmontel : Tair ^pais et presque b^te qui faisait place, des qu'il parlait^
1. La lettre 224, dans le premier volume de M. de Sainte- Aulaire, n*est ni k sa date, ni k sa place. II faut lire en t^te 1772 au lieu de 1771, et la mettre, autome second, apr^s la lettre 333.
k la physionomie la plus intelligente; la langue toute parsemde de mots italiens, raais aussi d'expressions hardies et pittoresques ; les gestes animus qui rappelaient ceui d'un autre Napolitain, Tabb^ Galiani. Les lettres de madame du Deffand confirment ce portrait, tout en y ajoutant bien des traits amusants. On y retrouye le grand parleur, contant beaucoup et bien, gesticulant, bredouillant, baragouinant ; M. le douc par-ci, madame Ididouckesse par-la; « c*est toute la com^die italienne », dit la malicieuse aveugle; et ailleurs : « Assez aimable, mais k Vitalienne, a la faridondaine. » Elle va une fois jusqu*a basarder : « Une cervelle de singe dans une t^te de veau. » Mais ce n'est pas son dernier mot. Yoici qui est plus complet et plus deOnitif : « 11 vous divertirait; il vous impatienterait, et enfin, a tout prendre, 11 vous plairait. Son caract^re est franc ; il a de la noblesse et de la bont^ ; il est savant, il est boufTon, il a des traits, du raisonnement, des galimatias, du comique. C*est un mdange de toutes sortes de choses diff^rentes, excepts des mauvaises. » Le Caraccioli, comme Tappelle madame du DefTand, professait une grande v^n^ratioo pour les Choiseul, une admiration galante pour la princesse de Beauvau, et la passion des philosophes et de la philosophic du xviu® ukde. II ^tait M avec Saint-Lambert et d'Alembert, allait chez mademoiselle Lespinasse : on comprend Thumeur de madame du DefTand. On citait de lui une foule de mots. II exprimait d*un trait la relation du due d'Orl^ans avec madame de Montesson, en disant que, ne pouvant la faire
56 LA LITTERATURE AU XVIIl' SIEGLE.
duchesse d'Orl^ans, il s'^tait fait M. de Montesson. Caraccioli finit par Sire nomm^ viceroi de Sicile. II fdllut quitter Paris qu*il airoait tant. Louis XYI, dans son audience de cong^, lui dit : « Yous allez occuper Tune des plus belles places de TEurope. — Ah I sire, r^pondit-il, la plus belle de toutes, n'est-ce pas la place Vend6mc? »
M. du Bucq, en sa qualite de \'oisin de campagne, 6tait souvent k Chanteloup. Du Bucq a\ait ^t6 premier commis de la marine sous Tadministration du due de Praslin, et charge de la direction des colonies. II avail 6crit un Mimoire sur le Commerce des meU^opoles avec lews colonies, et on lui a attribu^ une part dans 1 'Histoire phitosophique des deux Indes de I'abb^ Raynal. « Penseur original, dit TMileur des Mimoires de Malouet, mais un peu subtil, il semblait avoir le privilege de donner la r^plique aux grands esprits de la fin du siecle. » C*est lui que madam e du DelTand mettait aux prises avec Burke, et que le comte de la Marck aimait a faire luller d'espril el de paradoxes avec Mirabeau. Madame du DefTand, qui Tappelail le Metapkysicien, disait de lui, non sans quelque malice : « Dans les mati^res les plus terrestres, il m'el^ve audessus des nues d'ou je meurs de peur de tomber; » mais la critique se trouvail compens^e par ces mots de la duchesse de Choiseul : « Personne ne donne plus k penser que M. du Bucq, et il a souvent le m^rite de dire des choses ^videntes qui n'ont jamais ete
LES EXlLtS DE CHANTELOUP. 57
dites ». La n'^tait pas cependant son plus grand ra6rite. « Son caractere, ^crivait la marquise de Crequi, me convient bien plus que son esprit; il est des bona et des trfis bons. » — C'est a madame de Slael, si je ne me trompe, qu'on attribue ordinairement la definition si connue : « Le bonheur n'est autre chose que Tint^ret dans le calme. » On se trompe : la duchesse de Gboiseul connait d^ja cette sentence, et Tattribue a M. du Bucq, dont on citait ainsi beaucoup de mots. II disait, entre autres, que Thomme parfait est celui qui ressemble a tout le monde et a qui personne ne ressemble. Lorsque M. Necker se laissa associer au ministere deM.de Maurepas comme president du Conseil des finances, du Bucq lui dit : « Yous p^rirez par la loi de Moise qui defend d'atteler ensemble le boeuf et Tdne. » II d^finissait la beauts flamande : du beurre organist. Madame du DelTand am*ait voulu qu on fit un Bucquaniana.
Je m*aperQois que je n^ai encore rien dit de la visile qui fit le plus de bruit a Ghanteloup, de celle de madame du Deffand elle-mSme. Dis le premier moment, madame du Deffand avail exprim^ le d^sir d'aller voir les exiles; elle en reparla souvent depuis lors, et, conlre loute atlente, elle finil par lenir sa promesse. Ses lettres k Walpole renfermenl un r^cit d^taill^ de celle expedition. Walpole, loujours absurde el lyrannique, en Toulail beaucoup k son amie de ce voyage, je ne sals Irop pourquoi. II y eul presque une rupture k cette occasion ; madame du Deffand, blessee pour une fois, renvoya k son
58 LA LlTTfiRATURE AU XVIII' SifiCLE.
acrimonieux correspondant la lettre qu^elle en avail reQue. Get incident g^ta pour elle un s^jour dont elle avait rapports d'ailleurs les meilleurs souvenirs. Elle ne pouvait assez se louer de la reception qu on lui avait faite, des attentions que chacun avait eues pour elle. Malheureusement, avec madame du DelTand, on n'^prouve jamais une s^curit^ absolue; elle a I'air d'etre franche jusqu'a la brusquerie, et, au fond, elle est complimenteuse en face des gens, et in^chante langue derri^re leur dos. Ses meilleurs amis n'y ^chappent pas. La correspondance publi^e par M. de Sainte-Aulaire nous la montre s*abandonnant aui demonstrations au sujet de Texii des Ghoiseul ; ce n'est qu'admiration de leur conduite, 61oge de leur h6roisme. Prenons les lettres k Walpole : tout est change. Elle ne pent croire que la fiert^ du grand-papa ait ^t^ bien entendue. II e\!it ^i6 bien plus sage de s'appuyer sur madame Du Barry. La duchesse et Barth6lemy eux-m^mes ne sont pas ^pargn^s : « Dans tout cela, le r6le de la grand'maman, c*est d'6taler de grands sentiments, de grandes maximes, de laisser 6chapper ce qu'elle pense, et d*en demander pardon a I'abb^, qui fait des soupirs, et couvre ce que la grand 'maman a dit d'indiscret par des aveux de ce qu'il pense, de ce qu'il pr^voit, qui ne sont que platitude et fausset6. » N*est-ce pas elle qui a dit du pauvre cher abb6 : « Un peu jaloux, un peu valet. » On ne pouvait dire plus m6chamment et plus injustement.
Pour le coup, me voilk au bout de ce defile des visi-
teurs de Chanleloup. Voyons maintenant ce qu'ils y faisaient, comment chacun y passait son temps.
l^ dac et la ducbesse de Ghoiseul support^rent la disgrftce avec courage, mais Us ignoraient, au commencement, jusqu ou pourraient aller les rigueurs du roi. Us redoutaient les ressentiments de leurs adversaires. U leur semblait n'etre environn^s que de pieges et d'ennemis. Madame du DefTand avait imaging un chifTre pour correspondre a\'ec la duchessc, et celle-ci ne trou^ait pas leraoyen encore assez sur; elle demandait qu*onnelui ^crivit que par les personnes de confiance qui venaient k Gbanteloup. La duchesse, comme Walpole, comme tout le roonde alors, se d^fiait de la poste. On savait que le cabinet noir livrait le secret des correspondances au roi et k la favorile. a Avez-yous oubli^, 6crit Texil^e, que je ne confie k la poste ni mes sentiments, ni mon indifference, ni mes affaires, ni mon d^soeuvrement, ni mon esprit, ni roa b^tise, ni mes amusements, ni mon ennui? Je n'ai que faire que madame Du Barry, qui voit tout comme Dieu, aille gloser sur tout cela. J'attends les occasions. »
Outre les inquietudes, dans ces premiers moments de Texil, M. et madame de Ghoiseul eurent les difficultes d'un etablissement d'hiver. Gbanteloup n avait ete babitd que rete, et n'offrait aucun dcs conforts d*un chliteau raoderne. II fallut calleutrer les fenttres en y coliant
des bandes de papier, et les portes en y clouant des peaux de mouton. Les chambres eurent de la peine a se chauffer. Les chemin^es n^allaient pas. Le pauvre abb6 ne savait ou se fourrer. « On n*est occup6 qu*a se garantir du froid et de la fumee. On n'a que le second inconvenient au rez-de-chauss^e, ou sont la grand^maman, le grand-papa et madame de Gramont. Au second ou je suis, j^^prouve le premier dans toute sa force. Mod appartement fait le coin du chateau ; il est en plein Nord, et ce Nord est tout entier dans ma chambre ; je grelotte aupr^s du feu, dans mon lit. Gette nuit je me suis lev^, et j*ai mis sur moi tout ce que j'ai trouvc en t&tonnant, redingotes, habits, chaises, livres, etc., et j'6tais a moiti6 geie ce matin. »
II y avait, enfin, des Economies k faire. Le due de Ghoiseul avait perdu ses places. II avait de tout temps beaucoup d6pens6, et il reconnut qu*il ne pouvait continner a vivre sur le m^me pied qu'auparavant. La duchesse alia jusqu'k vendre ses diamants, a se defaire de quelques meubies de prix et k renvoyer une partie de ses domestiques. Toutefois^ ces r^formes ne paraissent pas avoir 6t6 poursuivies avec beaucoup de suite. Nous Savons avec quel empressement les visiteurs accouraient k Ghanteloup, et avec quelle hospitalite lis y ^taient requs. G'etait proprement table et maison ouvertes. On voit par une lettre qu*il y avait plus de cinquante domestiques au chateau, et par une autre, qu*on se rendait un dimanche k la chapelle au nombre de cent personnes. II n'est pas ^tonnant que la fortune du
vieux Grozat, le grand-pere de madame de Glioiseul, y ait pass^.
« Si Ton avail conserve, a dit M. Sainte-Beuve, les lettres ou plutdt les gazettes que Tabbe Barthdemy ^crivait de Ghanteloup k madame du DefTand, et ou ii rendait compte du mouvement de soci6l6 jour par jour, on aurait de vrais m^moires sur un int^rieur du grand roonde au xviir si^cle. » Ce sont justement ces gazettes que M. de Sainte - Auiaire nous a donn^es. L'abb^, iidele au litre que lui avail donn^ la vieille aveugle, de sublime en fariboleSy avail invenle de r^diger en style burlesque « les grandes chroniques de Ghanteloup, contenant les oisivet^s, repos, silences, occupations el aulres ^v(^nement8 remarquables de la vie passive qu*on y mene ». Ses lettres n'^taient guere moins plaisantes ni moins d^taill^es que sa chronique; celles de la duchesse complilent le r^cit, et c'esl ainsi que le lecleur se trouve aujourd'hui en dtat de se repr^senter toute cette vie bruyante et brillante d*un chateau franqais k la fm du regne de Louis XV.
On d^jeunait a midi. Jusque-la enticre liberie. Ghacun disposail de sa matinee comme il Tentendait. Madame de Ghoiseul se levait lard, et mettail le temps a sa toilette. Nous avons d'elle une description de son lever, lorsqu*elie ^lait dans les honneurs et a Versailles. Le tableau est piquant, et m^rite de trouver place ici, malgrd la difference des dates et des situations :
« Je viens de m*arracher de mon lit pour achever une
frisure comraenc^e d'hier; quatre pesantes mains accablent ma pauvre t6te. Ce n'est pas le pire pour elle : j'entends r^sonner a mcs oreilles le fer, les papillotes. 11 est trop chaud... Quel ajustement madame mettra-t-elle done aujourd'hui?...Gela va avec telle robe... Angelique, faites done le tocquet; Marianne, appretez le panier. — Vous entendez bien que c'est la supreme Tintin qui ordonne ainsi. Ge n'est pas tout. Un raililaire p4rore de Texpulsion des jesuites; deux mMecins parlent, je crois, de guerre, ou se la font peut-6tre ; un archeveque me montre une decoration d' architecture ; Tun veut attirer mes regards, Fautre occuper mon esprit, tous obtenir raon attention. On me crie de Tautre chambre : Madame, voila les trois quarts; le roi va passer pour la messe... — Allons! vite! vite! mon bonnet, ma coiffe, mon manchon^ mon eventail, mon livre; ne scandalisons per* Sonne. Ma chaise ! mes porteurs ! partons ! — J'arrive de la messe; une femme de mes amies entre presque aussil6t que moi; elle est en habit; mon tres petit cabinet est rempli de la vastitude de son panier. Elle Teut que je continue : — Je n'en feral rien, madame ; je ne serai pas assez mon ennemie pour me priver du plaisir de vous voir et de vous entendre. .. Enfin, elle est partie, reprenons ma lettre. . . »
II y a loin de la au calme de la campagne. Et cependant, la duchesse de Ghoiseul n'avait fait a Ghanteloup aucun sacrifice dc parure ou d'd^gance. « Je veux redevenir jeune, ecrit-elle avec sa genlillesse ordinaire.
el, si je peux, jolie! Je t^cheiai au moins de faire accroire au grand-papa que je suis Tune et l*autre, el comme il aura peu d'objets de comparaison, je Taltraperai plus facilenienl. » Les lellres a ^crire et les arrangements domesliques raenaienl, avec la loilelle, jusqu'a I'heure du dejeuner. On d^jeunail a midi. C'esl alors qu*on faisail les projets pour le resle de la journ^e. On disail adieu a ceux qui aliaienl partir, on parlail de ceux qui devaienl les remplacer. Ghacun apporlait son ^col de gaiet6 k celle premiere reunion. Puis, comme il arrive en pareil cas, lorsqu'on esl nombreux, les plaisanleries prenaient volonliers corps el devenaienl des scenes, des parodies. Am^lie de Lauzun ne fut-elle pas conlrainte un jour de lenir la queue de la casserole?
« Savez-Yous, ecril Barth^lemy, que personne en France ne possede a un plus haul degr6 une quality que vous nelui connaissez pas, celle de faire des oeufsbrouil- 1^8. entail un lalenl enfoui; elle ne se souvient pas du temps ou elle Ta re(^*u. Je crois que c'esl en naissanl. Le hasardTa fail connailre; aussil6t on Ta mis a Tepreuve. Hier malin, ^poque a jamais memorable dans Thistoire des oeuCs, pendanl le dejeuner, on apporla tous les instrumcnls n^cessaires k celle grande operation, un r^chaud, de la nouvelle porcelaine, celle qui, je crois, Yient de vous, du bouillon, du sel, du poivre el des ceufs ; el voila madame de Lauzun qui d'abord tremble cl rongit, et qui ensuile, avec un courage inlrepide,
64 LA .UTTERATURE AU XVIIl* SIECLE.
casse ses oeufs, les ecrase dans la casserole, les tournc a droite et k gauche, dessus, dessous, avec une precision et un succes dont il n'y a point d'exemple. On n'a jamais rien mang6 d'aussi excellent. L*experience fut faite en petit, car il n'y avait que six ceufs; on I'essaiera aujourd'hui en grand. Si elle r^ussit de meme, c'est une superiority d^cidee. »
On a la un 6chantillon des folies plus ou raoins plaisantes, parfois un peu refroidies aujourd'hui a la lecture, dont le grand abb6 cherche k amuser sa correspondante.
Apres le dejeuner, liberty g^nerale. Les uns restent ensemble, les autres se dispersent. On se tient au salon, quelquefois dans Tappartement de madame de Ghoiseul. Get appartement est un peu « la grande rue de Ghanteloup », comme elle s'en plaint; il ouvre de lous c6tes, et tout le monde y passe. Et puis, il y a son clavecin, dont on use, sur lequel on joue et on chante tandis qu'elle est dans son cabinet a ^crire. Entre nous, elle est bien obsM^e par moments de tout ce monde, la pauvre petite duchesse, et bien lasse de ce genre de vie. Mais elle ne veut pas qu'on le sache. Elle est d^cid^e a paraitre satisfaite, et en somrae elle Test, et ne regrette rien. Quant k I'emploi de la journee, il depend du temps. S'il fait beau, on s*amuse en plein air. On joue au volant; on fait de longues cavalcades, Gatti et Barthelemy juch^s chacun sur un grand cheval anglais. On suit les travaux de la campagne. La moisson est une affaire a Ghan-
teloup. II s'y fait trente mille gerbes de ble et autant d'avoine. II y a soixante moissonneurs, quarantc laboureurs, charretiers, batteurs en grange. L'^table renferme quatre-vingts vaches. II en arrive tout un troupeau de Suisse, de belles vaches d'Unterwald, avec leurs pdtres, qui chantent a pleine gorge. G'est un cW^nement, on va a leur rencontre. Nos campagnards, enfm, chassent souvent. Madame de Ghoiseul est des chasses, et toujours en avant. Uexercice du cheval lui est bon. Et, d'ailleurs, ne faut-il pas qu'elle accorapagne le due? Elle court apres son mari, qui court apres le sanglier. Tout cela au desespoir de Tabbe, qui redoute les accidents. Du reste, gibier rare. « Les apr^s-midi 6tant plus longues, on chasse plus longtemps. Nous allons dans la foret, dans des voitures bien fermees; nous y trouvons des chevaux ; nous courons apres les sangliers et le chevreuil; le grand-papa et la grand' maman sont toujours k la tele. Je n*ai jamais vu de sangliers ni de chevreuils, on n*en a point tir6 depuis deux mois que nous chassons ; en voici la raison. On avait un piqueur, on I'a renvoye, parce qu'il mettait tons les jours une poule dans son pot, il la volait dans le poulailler. On en avait pris un autre, qui est all6 a Paris, ou il s'est jete dans le grand monde. On avait de grands cliicns qu'on renvoya parce qu*ils couraient trop vite, et on a pris des bassets qui ne savent pas encore courir.. . »
L'abb^ est intarissable de verve dans la description de ces aventures de chtlteau.
66 LA LITTERATURE AU XVHl* SIECLE.
« Hier nous fumes a la cbasse. Rien de si beau que ce spectacle. Nous avions k notre tete M. de Perceval, capilaine des chasses, qui a ^16 longlemps de celles du roi en qualite de garde-du-corps. II avail un petit surloul de taffetas, couleur de rose, et un grand cheval qui de temps en temps s'arrelait et tournait quatre a cinq fois sur lui-meme. Apres venait le lieutenant des chasses, qui avait la voix et la figure d'un petit docteur que j'ai vu a la com^die italienne ; un premier piqueur avec son cor autour du col, et qui ressemble a M. Western de Tom Jones ; trois ou quatre autres piqueurs, cinq k six gardes et sept a huit cliiens superbes et un peu plus grands que la petite chienne de la grand'maman. Nous lancdmes un chevreuil et tu^mes un loup, a peu pr^s comme les g^n^raux gagnent des batailles, c'est-a-dire que nous entendimes le coup, que nous courumes au bruit, que nous vimes Tennemi ^lendu sur le carreau, que nous en eumes peur, et que nous nous retirames en bon ordre. Dans ce moment, la petite sainte, qui 6tait rest^e dans la caleche, avertit qu'elle avait vu passer le chevreuil dans une petite route. Tons les chasseurs s assemblerent aupres d'elle. On verifia le fait. Ce chevreuil 6tait un lievre. Le sonneur de cloches d'Amboise qui se trouvait la par hasard, dit qu'il avait vu un sanglier s'enfoncer dans un taillis voisin ; nous Tentour^mes, et sans une grosse pluie qui tombait depuis une heure sur nous, nous Taurions forc6. Je crois pourtant que ce sanglier etait un hanneton. Tout le monde fit des merveilles. La grand'maman, le prince (sans pair) et
LES EXlLfiS DE CHANTELOUP. 67
M. de Lauzun couraient avecun courage effroyable quand le chcmin ^tait beau. Gatti trottait, ses deux poings appuy^s sur sa selle et le corps lout courb6, a cause de sa sciatique. Apr^s tous ces heros, je n'ose me noramer; inais j allais assez bien sur un cheval si petit que mes jambes trainaient par terre et se confondaient avec celles du cheval, excepts qu'elles n'etaient pas si jolies. »
Voila pour les jours de beau temps. Quand 11 fait raauvais, on s'en tire comme on peut. Les dames ^crivenl leurs lettres : elles en trouvent toujours k ^crire. Les hommes ont le billard : le due de Ghoiseul en a la passion. Personne, d'ailleurs, n'est plus ingenieux que lui a secr^er des occupations. II va jusqu'a faire de la tapisserie. Madame du DefTand ne revient pas de la facility avec laquelle il s*est mis k cette existence tout unie. « Depuis Chanteloup, je le r^v^re, je Tadore, dit-elle. II est, sans le savoir, le plus grand philosophe qui ait jamais M, » Parmi les gouts qui aident a sa philosophie, il faut compter la musique. 11 joue de la flilite. II accompagne quelquefois sa femme. L'abb^ a d^couvert leurs petits rendez-vous, et sy est gliss6. M. de Ghoiseul vient tout doucement, vers les quatre heures, trouver madame k sa toilette; celle-ci se met au clavecin et joue k livre ouvert tout ce qui se presenle, « sans succes et sans gloire, ajoute Tabb^, mais avec beaucoup dUntrepidite et de plaisir ». Qui, mais comme elie a ^tudi6 pour en arriver 1^ ! Nous avons dejk vu Tardeur qu'elle y mettait et le but de son ambition ing6-
68 LA LITTEUATURE AU XVUI- SifeCLE.
nue. « La grand'raaman est au clavecin, ^crit Barth^lemy un matin, etelleyreslera jusqu'a Theure du diner. EUe s'y remettra a sept lieures et y restera jusqu'a onze heures. G'est la vie qu'elle mene depuis deux mois, et qui lui plait infiniment. Elle a un grand objet, celui de se mettre en etat de jouer devant le grand-papa, sans avoir de battement de coeur. II lui faut, pour le remplir, quatorze ans, et elle sera contente si, a cinquante ans, elle pent ex^cuter deux ou trois pieces sans faute. » Les heures des repas changerent plus d'une fois a Chanteloup. Entre un dejeuner tardif et un souper qu*on ne voulait pas renvoyer au milieu de la nuit, on ne savait ou placer le diner, et on finit par le supprimer. On se pliait, du reste, aux saisons, et Ton soupait tant6t plus tdt, tantdt plus tard. Tout le monde ne s'arrangeait pas de ce regime, le prince de Beauvau entre autres. « Je mange tout seul a trois heures, ^crit-il, n'ayant pas encore Tappetit ouvert a raidi lorsqu'on dejeune, et ne pouvant pas attendre a sept heures du soir pour faire mon premier repas en soupant avec la compagnie ; il a fallu, pour que mon regime parut extraordinaire, que je tombasse dans une maison ou on ne dine point, ce qui n*est pas commun a present. » On ^tait nombreux a table, nous le savons : une vinglaine de personnes au moins, quelquefois beaucoup plus. Ghacun venait a Theure qu*il voulait ; les premiers arrives se pla^aient ; on n'attendait personne. Apres le diner, on ne se sdparait plus jusqu'au coucher. G'etait proprement Theure de reunion g^n6rale et de soci^t^. La soiree, d'ailleurs, avait ses
relais. On commeriQait par des jeux de toutes sortes : le pharaon, le trente-et-un, le whist, le trictrac. Les dominos, que Ton fait remonter aux anciens, ^talent alors une nouveaut^ dans les salons. Barth61emy faisait la partie de la duchesse « Je le d6sesp6re tons les soirs, 6crit celle-ci, en le faisant jouer k un jeu qui Tennuie k la mort et qui s*appelle le domino ; c'est le jeu des hussards^ des laquais et des filles. On dit que je le joue sup^rieurement. Je voudrais bien savoir d'ou me \ient cette analogic avec ces trois ordres. »
Au milieu de toutes ces parties, la conversation allait grand train, et deg6n6rait parfois, a son tour, en jeux d'esprit : 6nigmes, chansons, bouts-rim^s. Puis on passait a la lecture. II y avait a Ghanteloup une bibliotheque de six k sept mille volumes, dont I'abb^ Barth61eray 6tait le biblioth^caire nalurel, et que,selon Tusage de tousles biblioth^caires, il arrangeait sans cesse, et ne finissait jamais d'arranger. Selon une coutume non moins repandue, les hdtes de Ghanteloup eraployaient k se metlre d'accord sur leurs lectures, une partie du temps qui devait Stre employ^ k les faire. On passait des apresdinees entieres k d^lib^rer. Les choix qui pr^valaient t^moignent, du reste, des gouts s^rieux d*une soci^t^ que Ton serait tente de croire si futile. Les romans tiennent peu de place clans les apres-midi de Ghanteloup. Nous y trouvons cependant Gil Bios, G'est T^v^que de Ilhodez qui s'etait charge de la lecture. L'^pisode des homelies de Tarchev^que de Grenade enchante Barth61emy : « Ge morceau est divin, s'ecrie-t-il, et du meilleur ton. » On
It suitout beaucoup de Correspon dances et de Memoires, k Chanteloup : les letlres de madame de SevigniS les Memoires de madame de Nemours, qui sont trouv^s amusants; ceux de madame de Maintenon, c*est-k-d[re de la Beaumelle sur madame de Maintenon, qui irapatienlent a Texces, et dont Tabb^ est oblig6 de sauler les trois quarts; les Memoires de Sully, qui font tourner la t^te k la duchesse de Ghoiseul : c'est sa propre expression. EUe en aime jusqu'a la vanity de Tauteur. Et puis, elle trouve de grands rapports entre les intrigues du rfegne de Henri IV et celles dont M. de Clioiseul a 6t6 la \ictime, pour ne pas dire le heros. Suit un parallMe entre les deux roinistres. « Sully avait de grandes qualit^set de grands d^fauts; M. de Ghoiseul a de grands talents et de grands agr^ments. » Ainsi, Tavantage reste clairement au dernier. On n'a jamais pousse plus loin la charmante partialite d'un ctEur ^pris. Parmi les lectures du salon de Chanteloup^ il faut encore mentionner les Memoires de Saint-Simon, qui n'ont 6i6 publics en entier que de nos jours, mais dont le manuscrit ^tait alors aux archives des affaires etrangeres, et dont le due de Ghoiseul s'etait fait fairc une copie. Le due eut un moment la crainte que cette copie ne fut r^clam^e ; il la cacha, et fit prier madame du De(fand,qui avait eu communication de ce manuscrit, de ne plus en parler dans ses lettres. On sait que madame du Deffand goutait fort Saint- Simon. Elle y trouvait « des plaisirs indicibles ». Elle ajoutait, k la v6rit6, que le style en ^tait abominable, les portraits mal faits, et que Tauleur n'^tait point
LES EXILES DE CHANTELOUP. 7i
unhomrae d'esprit; cela rabat un peu du prix deTelogel La lecture conduisait les h6tes de Ghanteloup jusqu'k onze heures ou minuit. G'est k cetle heure qu'arrivait le courrier. Ghacun alors lisait ses lettres; on se communiquait les nouvelles; on parlait politique; on s'^chauffait, comme il arrive, sur les abus publics, les vices du gouvernement, la destitution de celui-ci, I'el^vation de celui-li. II faut voir avec quelle verve d'indignation la duchesse de Ghoiseul parle des malheurs du temps! « G*est un grand esclavage, dit-elle, que d'avoir cbaque jour les oreilles souillees, le cceur navre, Tespril r^volt6, riroagination eflray^e de toutes les horreurs qui se passent, qu'on entend dire et qu on a a craindre pour soi oa pour ses amis. » La colere aidant, on en venait peu k peu k des idees r^volutionnaires. On distinguait entre le prince et les lois. Le premier n'est que le reprdsentant de la nation, et, philosophiquement parlant, il importe peu qu*une nation sgit gouvern^e par tel ou tel individu ; ce sontles lois qui gouvernent r^ellement, et c'est pourquoi le plus atroce des crimes est de les d^truire. Voilk ce qui se disait dans les salons de Ghanteloup, au milieu de ces nobles personnages et de ces femmes s^duisantes. Aussi bien, nous sommes en 177! : 89 n'est pas loin; 93 non plus. La Revolution emportera les abus, mais il en coutera la tete a cette belle duchesse de Gramont,qui est la k m^dire avec son beau-frire du d'Aiguillon ou du Maupeou, k ce spirituel due de Lauzun, dont la femme, ce matin m^me, faisait si bien les oeufs brouill<^s! J'ai dit les amusements de tons les jours k Ghan-
teloup. II y avail aussi les fetes improvis^es, des illuminations, des promenades sur Teau. line ann^e, se trouvant en nombre, et de force, on risqua la comedie. Le xviii^ siecle avait la passion des tli^ties de soci^t^. On se rappelle celui d*]^pinay, et tout ce jeu de coulisses racont6 par Taraie de Francueil. La troupe de Chanteloup etait moins galante et plus ambitieuse. Elle s'attaqua tout d'abord au Tartuffey a YAvare, a la Metromanie. On y joignait de petites pieces, V Esprit de contradiction de Dufresny, le Rendez-vous de Fagan. II y avail deux r^p6lilions par jour, trois representations par semaine. S'il faut en croire notre chroniqueur, le succes fut complet. « On redonna, bier vendredi, Tartuffe, suivi des Fausses infiddit^s. Madame de Poix fit encore madame Pernelle avec un talent et un succes prodigieux. M. de Meun se surpassa dans le rdle de TartufTe, et je pense que celui d'Orgon n a jamais ete rendu k la Com^die-Franqaise com me le rend M. d'Onesan. Lecinqui^me acte, le plus mauvais de la piece, devient, par son habilete, le plus int^ressant de tous, el nous nous surpnmes les larmes aux yeux dans le moment qu'Orgon embrasse sa mere, sa femme et sa (ille. » La duchessedeChoiseul r^ussit tout k fait et du premier coup, roalgr^ sa timidity. Elle jouait Marianne dansle Tartuffe, Lucinde dans le Medecin malgr^ lui, et Betty dans la Jeune Indienne de Ghamfort. Ce dernier rdle surtout lui convenait. « La grand'maman ^tait mise a ravir, ^crit Barth^lemy, et^ quand elle a paru, on Ta trouv^e si jeune et si jolie, que toute la salle a retenti d'applaudis-
sements. 11 est impossible de mieux jouer la premiere scene, et d'y mettre plus de surprise, de naivete et de %ikce ; dans la deuxieme, qui demande la plus grande chaleur, elie a mis tout le sentiment dont elle s'etait penetr^e, mais on a pu s*apercevoir, dans deux ou trois endroits, qu'elle n'etait pas assez forte pour le rendre comme elle le d^sirait. Sa voix, en s'^levant, s'affaiblissait et perdait Tavantage de son medium, qui est aussi sonore que touchant. Malgre cela, cette scene a eu le plus grand succ^s, ainsi que son jeu, auquel on ne pourrait rien ajouter. »
Gependant les evenements marchaient, ou, pour mieux dire, le roi \ieillissait. Un jour vint ou les lettres de Paris annoncerent a Ghanteloup que Louis XV avait la petite v^role. « Vousdevezjuger de tout ce qui passe par les tetes », ajoutait madame du Deffand, sans oser encore trop parler. Le nouveau regne laissa quelques jours les esprits en suspens. Enfln le due d'Aiguillon tomba, et M. de Ghoiseul regut la permission de \'enir faire sa cour *. Son exil ^tait fini, et depuis lors il passa de nouveau les hivers a Paris. Mais il ne rentra point dans la vie politique. Marie-Antoinette, dont il avait n^gocie le mariage, le goutait assez ; mais Louis XYI redoutait son caractke imperieux et ses habitudes d^pensieres. « Tout ce qui est Ghoiseul est mangeur,» disail-il ^. Le due avait,
1. Yoyez, sur le retour du due de Ghoiseul a Paris, Geffroy, Gustave III et la cour de France, t. 1«', p. 301.
2. Louis XVI en voulait surtout au due, d'une reponse que celai-ci avait faite un jour au Dauphiu, p^re du roi, k la suite
74 LA LlTTKRATUKE AU XVlll' SIECLE.
eD.efi[et,d6J2^ bien entamie sa fortuu.e a cette epoque^ et il donaa bientdt ua nouvel ej^enciple de son faste ea construisaijt la pagode de Giianteloup.. Get ^diQce, le seul debris qui reste aujourd'hui de tant de magniticeuce, lui couta quaraote mille ecus. Jamais particuJier n' avail rieii.eleve, siuon de plus beau, du moins de plus exUaordiaaire. G elait un pavilion haul de cent vlugt pieds, et forme de sept salons superposes les uns auxautre§. Gelul du rez-de-chaussee etait orne de tables de marbre sur ksquelles etaient graves, par ordre alphabelique, les noms des personnes qui avaient visits Ghanteloup pendant Texil des Ghoiseul. L'insciiption qui, constatait la destination du monument, avait ete r^dig^e par Barlhelenjy. Quelques mots avaient ^16 ajout^s au nom de madame du DefFand, pour indiquer son age et sa cecile, et marquer ainsi ses titres particuliers a la reconnaissance des amis qu'elle 6tait venue voir dans hur disgrace.
Le due de Ghoiseul mourut en. 1785, laissant des dettes considerables, qu'il priait sa femme d'acquitter. La duchesse n'hesita pas a accepter qette obligation. EUc se retira dans un convent de la rue du Bac, avec un petit nombre de domestiqujes, et, plus tard, lorsque les convents furent supprimes, dans un entresol de la rue de Lille. G'est ainsi qu'elle traversa la Revolution. Le chancelier Pasquier se rappelait I'y avoir quelquefois visit^e. L'abbe Barthelemy, cela va sans dire, lui resta
d'une discussion sur les mesures prises contre les j6suites : « Je pourrai avoir le malheur de devenir votre sujet, mais je He serai jamais votre serviteur. »
LES EXILES DE GIIA^NTELOUF. To
fidcle jusqu'k la fin. L'abb6 etait rest6 gardien du cabinet des m6dai]les, et courut un moment quelque risque. Arr^t6 avec les autres employes de la Bibliotheque, en 1793, il fut, a la suite des d-marches de madame de Choiseul, rerais en liberty au bout de quelques heures seulement de prison. II mourut en 1795, a Yige de quatre-vingts ans. Son amie lui survecut jusqu'en 1801. G*est alors que disparut avec elle tout ce monde de souvenirs aimables et piquants, qu'ont ressuscit^s, apres soixante ann^es, les volumes de M. de Sainte-Aulaire, et dont j'ai cherch6 a composer Timage d'un salon du grand monde a la fin du regne de Louis XV,
D6cembre 1867 et Janvier 1868.
Le nom du baron de Gleichen se rencontre souvent dans les M6moires du xviii" siicle, en particulier dans les lettres de la ducbesse de Ghoiseul et de ses amis. On ne pent lire cette correspondance sans voir d'ici le bon et taciturne Allemand, tant6t assis sur sa petite chaise k c6t^ du tonneau de madarae du DefTand, tant6t k Chanteloup, perch^ sur quelque grand cheval, et suivant, avec I'abb^ Barth^lemy, la verlueuse amie qu*ils adoraient tons deux en secret. Lebaron avail beau coup v^cu a Paris, beaucoup voyag6 et vu toule espece de monde ; peu d^hommes ^taient mieux places que lui pour 6criresur la soci6t6 de la seconde moiti^ du sikle, si quelque jour, dans sa vieillesse, apres une revolution qui avait rejet^ si loin tout ce pass^, il lui prenait la fantaisie d'6voquer ses souvenirs. Cette fantaisie, Gleichen Teut heureusement. Retire k Ratisbonne, dans les der-
1. Souvenirs de Charles-Henri y baron de Gleichen^ pr6c6des d'une notice de M. Paul Grimblot, Paris. 1868.
nieres annees de sa vie, il avail ^crit, a la priere de quelques amis, des Meraoires, qui, longtemps rest^s manuscrits, ont fini par 6tre publics en AUemagne il y a une vingtaine d'ann^es. G'estce volume que M. Grimblot a fait r^imprimer chez Techner, avec le soin et I'exactitude qu'il met a tout. L'ouvrage est des plus agr^ables. Rien de bien piquant et de bien nouveau, raais quelques trails de plus sur un siecle dont on »e nous parlera jamais assez.
Gleichen 6tait fils du grand veneur de la petite cour de Bayreuth. N6 en 1735, il tit ses 6tudes a Leipzig, el BfTtB avoir acheve son Mucation a Paris, il revint aupr^s du margrave, qui le nomoia d'ai)ord geatilhomme de sa cbambre, puis chambellan de la margravine. La margravine n*^tait autre que la celebre Wilhelmine, la siBur de Fr^d^ric le Grand, Tauteur des Memoires, EUe avail le gout des arts, de ritalie, la passion de Rome. « Si Ton m*y veut un peu de bien, ^rivait-elle, je le m^rite par le tendre amour que j'ai pour ce paradis, » Elle y envoya Gleichen, en 1756, le chargeant de loutes sortes de commissions, d'achat de curlosit^s. « Je vous laisse enlierement le maitre de mes Ir^sors, lui ^crivait-elle, et d'en acheter tout ce qu'il vous plaira. Le diable regne beaucoup chez moi a force de retrancher sur mes charmes. Je vous envoie deux cents sequins, que vous pourrez employer a voire plaisir, pour ce que vous trouverez de plus beau. »
Gleichen resta deux ans en Italic, jusqu'a la mort de la margravine. C'est la qu'il fit la connalssance du due de Ghoiseul, alors comte de Stainville. II a d4crit le
LE BARON HE OLElCHE>f. 79
charme de ce s^jour 4e Rome: « L'aniw^e 1756 a ^t6 la plus heureusede ma vie, ^\e m'a coml)l^,4 Tdge de vingt ans, de loutes les jouissances de Tltalie et de Parte. Je viTais k Rome au sein des beaux-arts, et chez le eomte de Slainville, alors ambassadeur de Frattce> dans I'intimit6 d'une soci^t^ dont les agrdments ^laient aU'^dessui de lout ce que j'ai trouv6 depuis k Paris de plus exquis en ce genre. G'^tait, avant tout, le maftre de la maiden dans toute la ftratcheur de sa joyeuse amabilittS, et ma» dame de Stainville, k Tdge de dix-sept ans, pleine de graces, de gaiet^^et annon^ant d<5j^ les qualit^s solides de Boncoeuret de son esprit.Puisily avail le baillide Solar*, Tabb^ Barlh^lemy, !e president de Cotte, la Condamine, le marquis d'Alerael M. Boyer de Fondcolombe qui composaient ce cercle ; et les m^mes personnages se trouvanl r^unis quelques ann^s apres autour de M. de Ghoiseul, devenu ministre des affaires 6trangeres, nous nous rappelions souvent nos belles soir^s de Rome et de Frascati, les dilT^rcnls sujets de conversation qui nous avalent int^ress^'s davantage, et entre autres le Masque de fer. » Le Masque de fer I 11 est de bons esprits qui se sont demand^ si Thistoire de ce prisonnier nVtait pas une fable, que le silence de Saint-Simon sufllrait k rendre suspecle, et dont Tauioril^ de Voltaire ne sauralt dis-
1 . « Le bail)! de Solars ambassadeur dc Sardaigne, a dprouv^ de lui (Ghoiseul) les elTets les plus recherch^s et les plus tendres d'une amiti6 presque filiale. II est le seul homme que le due de Choiseul ait traits avec une sorte de respect, peut-Mre parce qull avait ^t^ a Rome son instituteur en politique. • (oLStci^Kx.)
siper le caractere legendaire, puisque Voltaire n'a pas indiqu6 la source de ses informations. II en serait du Masque de fer comme de cet enfant a la dent d'or, sur lequel les savants discut^rent jusqu'au moment ou, quelqu'un s*6tant avis6 de regarder dans la bouche de Tenfant, on reconnut que le sujet du debat n'avalt jamais exists. A vrai dire, je ne crois pas qu'on se d6barrasse aussi facilement du myst6rieux captif. II faudrait dans tous les cas tenir compte du t^moignage du baron de Gleichen. Ghoiseul, selon lui, eut le plus vif d^sir de pen6trer le secret ; il fit faire des recherches aux alfaires 6lrangeres, au dep6t de la guerre, k la Bastille ; il interrogea le roi ; il le fit interroger par madame de Pompadour. Lasse des importunit^s de celle-ci, Louis XV finit par lui dire que c'^tait le secret de I'Elat. « Apr^s MM. de Louvois et Chamillard, personnen'en a eu connaissance que M. le Regent et le cardinal de Fleury; ce dernier m'en a instruit. II n'y a au monde que moi qui le sache, et il doit etre enterr6 avec moi. » Gleichen, en rapportant ce discours, atteste sur son honneur qu'il lui fut ainsi r6p6t6 par M. de Ghoiseul, le lendemain merae du jour ou madame de Pompadouf Tavait fait connaitre a ce dernier. Gleichen raconte plusieurs traits du due de Ghoiseul, un entre autres qui a 6t6 souvent rapporte, mais moins exactement. G'^tait a I'^poque de son ambassadeaRome, et des le premier carnaval. II s'agissait d'une loge, attribuee jusque-la aux ambassadeurs de France, et, par m^garde ou par malice, donn6e au gouverneur de Rome. Ghoiseul arme ses gens, occupe la loge, et fait dire au
gouTerneur que, s'il essaie d'y enlrer, ille ferajeterdans le parterre. « Tout Rome fut p^trifi^. Le pape, ne sachant que dire^ chargea le cardinal Valenti de faire une mercuriale k Tambassadeur. Ge pr^lat, qui a\ait beaucoupde dignity et d'eloquence, composa une harangue tr^s ^nergique, qu'il debita avec I'assurance de terrasser le jeune ambassadeur, Savez-vous ce qu'il me repondit? me dit le cardinal, qui m'a raconte Thistoire Tann^e d'aprfes: il claqua des doigts (c'^tait son geste favori d'insouciance) presque sous mon nez et me dit: « Vous vous moquez de moi, monseigneur, voilk trop de » bruit pour un petit prestolet, quand 11 s'agit d'un am- » bassadeur de France »; ensuite il fit une pirouette sur le talon et sortit. » Gette maniere d^gagee r^ussit: la morgue romaine fut ddconcert^e, et Ton admira bient6t celui qu'on avait d'abord redouts.
Ghoiseul fut toujours tel que nous \enons de le voir, petulant, 6tourdi, brillant, capable de vues pourtanl, et, au total, un homme politique. Gleichen s'est plu k retracer cette figure dont, — 11 n*est pas difficile de levoir, — son imagination 6tait restee frappee.
« Le due de Ghoiseul ^tait d'une taille assez petite, plus robuste que svelte, et d'une laideur fort agr^able ; ses petits yeux brillaient d'esprit ; son nez au vent lui donnait un air plaisant, et ses grosses l^vres riantes annon^aient la gaiety de ses propos. Bon, noble, franc, g^n^reux, galant, roagnifique, liberal, fier, audacieux, bouillant et emport6 ro£me,il rappelait Tid^ des anciens
82 LA LITT^RATURE AU XVIII« SifeCLE.
chevaliers francais. Mais il joignait aussi k ces qualit^d plusieurs d^fauts de sa nation : il 6tait l^ger, indiscret, pr^somptueux, libertin,prodigue, petulant et ayantageux.
» Jamais je n*ai connu un horame qui ait su r^pandre autour de lui la joie et le contentement autant que lui. Quand il entrait dans une charobre, il fouillait dans ses poches, et semblait en tirer une abondance intarissable de plaisanteries et de gaiety. II ne r^sistait pas k Tenvie de rendre beureux ceux qui sayaient lui peindre le bonheur dont il pourrait les combler. II puisait dans les tr^sors du cr(^dit pour les obliger, pourvu que cela ne lui coutdt pas trop de peine. Au contraire, Timage du malheur lui 6tait insupportable, et je lui ai entendu faire des plaisanteries qui me paraissaient afTreuses, sur les pleurs de la famille de son cousin, Ghoiseul le roarin, qu*il avait 616 oblige de faire exiler pour se mettre a Tabri de ses menses enrag^es ; et Yoila comme il s'arroait par une feinte duret6 contre la facility et la faiblesse, qui lui 6taient naturelles. Je lui ai entendu r^pondre k madame|de Ghoiseul quiTappelaituntyran: — Ditesuntyran de cotoni Aussi, un moyen sur d'obtenir de lui ce qu'on voulait, 6tait de Tirriter auparavanl sur un autre objet ; cette colore pass6e, le lion devenait un mouton. J'ai employ^ deux fois contre lui ce secret que je n'ai corarouniqu6 k personne, et sans jamais en avoir abus6.
» ... M.de Ghoiseul avait men6une vie dissip6eet libertine dans sa premiere jeunesse. Nomm6 ambassadeur a Rome, il 6tait encore fort ignorant; 11 lisait peu, mais n'oubliait jamais rien de ce qu*il avait lu : son esprit
prompt, adroit) p^n^trant et juste, entendaitk deroi-mot, devancait les explications, et cachait son ignorance en ^blouissant par sa perspicacity. Aussi se contentait-ii de savoir Tessentiel des choses, abandonnant les details aux secretaires et k ses coramis. II ecrivait de sa main les d^peches les plus secretes sans faire un brouillon ; il n'en gardait pas de copies, et les envoyait par des courriers. Son Venture ^tait si illisible, qu'un ministre fut oblig^ un jour de renvoyer la d^p6che, en all^guant rimpossibilit^ de la d^chiffrer. 11 travaiilait peu et faisait beaucoup. Ses intrigues et ses plaisirs lui enlevaient un temps considerable, mais il le regagnait par la pramptitude de son g^nie et la facility de son travail.
» Jamais il n'y a eu un ministre aussi indiscretdans ses propos que M. de Ghoiseul; c'^tait son d^faut principal. Sa l^g^rete, la fougue de son esprit, son goi!it pour les plaisanteries^ et souvent Teffervescence de sa bile, en 6taient les causes principales. Cependant il y en ayait encore d'autres plus nobles dans le fond de son coeur, qui font presque honneur a son indiscretion : la sincerity de son kme haissait, autant que la justesse de son esprit, tout ce qui etait faux, et I'^l^vation de son caractere d^daignait les reserves timides et le p^dantisme rainutieux de la politique. L'exp^rience Tayant amend enfm k reconnaitre son ddfaut, il a mieux aim6 s'en faire un jeu que de s'en corriger. II inventait des indiscretions pour donner le change, et il se consolait d'un embarras par le plaisir de s'en tirer ; car la prerogative la plus eminente de son gdnie etait Tart de trouver
remede k tout. II 6tait Thomme du moment pour jouir, faillir et r^parer, vraiment prodigieux pour trouver des expedients; et s'il avail v^cu jusqu'i la Revolution, lui seul peut-^tre aurait ete capable d'imaginer un moyen pour Tarr^ter. »
Un beau portrait, n'est-ce pas? dont on sent la ressemblance, et ou Ton interroge les traits comrae on ferait devant une peinture, pour y saisir le caractere de Thomme, ce melange singulier de l^gerete et de capacity. Le due de Ghoiseul nous int^resserait, d'ailleurs, quand il n'aurait et6 que le mari de sa femme. On aime a savoir a quel maltre la charmante petite duchesse avait affaire, et de quoi se composaient son bonheur ou ses tristesses domestiques. En ce qui la regarde, le baron de Gleichen nous a bien servis. Grand admirateur de cette femme accomplie, il ne le cede pas k Horace Walpole pour Tenthousiasrae avec lequel il la c^lebre :
« Madame de Ghoiseul a et6 Tetre le plus moraleraent parfait que j'aie connu; elle etait Spouse incomparable, amie fidele et prudente, et femme sans reproche. G'6tait une sainte, quoiqu'elle n'eut d'autres croyances que celles que prescrit la vertu ; mais sa mauvaise sante, la delicatesse de ses nerfs, la melancolie de son humeur et la subtilite de son esprit, la rendaient s6rieuse, severe, minutieuse, dissertatrice, m^taphysicienne, et presque prude. Voila du moins comme elle etait representee k son mari par sa soeur et le cercle joyeux qui se
divertissait chez elle. Malgr6 cela, il etait p6n6tr6 d'estime, de reconnaissance et de respect pour une femme qui Tadorait, qui lui conciliait les ennemis de sa soeur, et k qui soncoeur rendait la justice d'avoir une vertu plus pure, plus solide, et plusm6ritoirequen'6taitlasienne. »
Les amis de la duchesse de Ghoiseul devenaient facilement les ennemis de sa belle-soeur et de sa rivale, la duchesse de Gramont. Gleichen en veut k cette derniere. On define, dans les lignesouilla peint, le souvenir d'un long ressentiment. L'abb^ Barthdemy avait 6le plus indulgent et plus Equitable. Naturellement pr^venu contre elle, il n*avait pas tard^, dans Texil de Ghanteloup, a reconnaitre le m^rite de la soeur du due de Ghoiseul : « Quand Yous verrez madamede Gramont, 6crivait-ilkmadamedu Deffand,vousrairaerez,ievousenr^ponds.Elle sera certainement empress^e kvous plaire, et il vous sera difdcilede lui r^sister. Personne ne met plus facilement a son aise, n'est plus indulgent et n*applaudit avec plus dc plaisir k ce qui m^rite de Fetre ; personne n*6coute et ne r^pond mieux, ne dit des choses plus agr^ables a chacun, et ne les dit d'une mani^re plus simple et plus naturelle. » II y a loin de 1^ au portrait que nous a laiss^ Gleichen :
« La duchesse de Gramont etait plus homme que femme ; elle avait une grosse voix, le maintien hardi et hautain, des mani^res libres et brusques: tout cela lui donnait un air tant soit peu hermaphrodite. Elle poss^dait les qualit^s de son fr^re, mais plus prononc^es, ce
W LA MTTftRATnUE AH XVIIf J^IECLE.
qui leur donnait une teinte rude et choquante dans une ferame. Getle ressemblance avec M. de Ghoiseul, jointe a I'art de savoir I'amuser, lui avail donn6 un empire sur lui, qu'elle aftichait avec une insolence essentiellement nuisible k la reputation et m^me k la fortune de son fr^re; car cette femme irap^rieuse et tranchante a beaucoup acc616r6 la chute de M. de Ghoiseul, tandis qu'elle aurait 6t6 au moins retard^e par Tint^rdt extreme que roadame de Ghoiseul inspirait au roi^ k toute la cour, et m^me aux ennemis de son mari *. »
Le comte de Stainville, vers la fin de 1758, ^tait devenu due de Ghoiseul et ministre des affaires ^trangeres. Au m^me moment, la margravine de Bayreuth 6tant morle, Gleichen quittait Tltalie, et venait k Paris poursuivre je ne sais quelles reclamations aunom de son souverain.
II y resta plusieurs mois. C'est k celle ^poque que se rapporteunelettredeDiderot^ mademoiselle Voland, dans laquelle 11 parle d'une promenade sentimentale a Marly, en compagnie de Gleichen. Ilsemble quMls avaient perdu Tobjet d*une commune affection. « Nous nous parlions pen, nous sentions beaucoup, nous souffrions tons les deux ; mais il etait plus a plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes yeux vers la ville, les siens etaient souvent attaches a laterre; il y cherchait un
1. On voit, au mus^e de Tours, les portraits du due deCboiseul et de sa soeur, enfanls; c'est ua ouvrage ea tapisserie d'apr^s Drottais.
objet qui n'est plus. » C*est aussi k cette ^poque que
Glelchen fit la connaissance de Saint-Germain. L'aven-
turier 4tait alors dans la fleur de sa C^16brit6. Tout le
roondele recherchait ; 11 6tail bieni^e^u chez les Ghoiseul^
le marshal de Belle-Isle ne jurait que par lui et lui
demaadait des modules de bateaux plats pour envahir
TAngleterre; le roi lui avait donne un appartement k
Ghambord ; il passait a Versailles des soirees enti^res
avec Sa Majesty et madame de Pompadour. Gleichen
dina avec Saint-Germain chez une madame Lambert. II le
d^peint de taille moyenne, tr^s robuste, paraissant Ag<^
de soixante ans, y^tu avec une simplicity magnifique et
recherch^e, jetant sans facon, en entrant^ son chapeau
et son ^p^e sur le lit de la maflresse de la maison,
interrompant la conversation, contredisant tout le monde,
vantard. II observail un r^irac rigoureux, et recom-
mandait de ne jamais boire en mangeant. 11 parlait la
plupart des langues de TEurope, Tallemand et Tanglais
fort bien, le fran^ais ayec un accent pi^montais, Titalien
sup4rieurement, Tespagnol et le portugais sans le raoin-
dre accent. La police ne put d^couvrir qui il 6tait^ ni
rodme sa patrie. Le due de Ghoiseul le disait fils d*un
juif portugais, mais sans en savoir plus que les autres.
Gleichen plut k Saint-Germain, qui Tinvita k venir
chez lui, lui roontra des tableaux rares, de magnifiques
pierreries : « Je crus yoir les tr^sors de la larope mer-
veilleuse. 11 y avait, entre autres, une opale d'une gros-
seur monstrueuse et un saphir blanc de la taille d'un
ORuf, qui eira<;alt par son ^clat celui de toutes les pierres
de comparaison que je mettais k c6t6 de lui. J'ose me vanter de me connaftre en bijoux, et je puis assurer que Tceil ne pouvait d^couvrir aucune raison pour douter de la finesse de ces pierres, d'autant plus qu'elles n'^taient pas mont^es. » Le margrave d'Anspach se vantait pourtant d'avoir constats qu'elles 6taient fausses. Gomme Saint-Germain ne les perdait jamais de Yue, le prince demanda un jour la permission de porter un diamant a sa femme qui 6tait au lit; Faventurier ne put s'y refuser, mais le joaillier de la cour ^tait \k tout pret, la lime a la main ; il saisit la pier re au passage, la toucha de son instrument et d^clara qu'elle n'avait pas supports Tepreuve,
Le grand art de Saint-Germain ^tait de parler des scenes pass^es et des personnages historiques avec une minutiede details qui semblait trahir le t^moin oculaire.
<( Je restai chez lui jusqu'k minuit, dit Gleichen en racontant sa premiere visite, et le quiltai son trfes fidele sectateur. Je Fai suivi pendant six mois avec Tassiduit^ la plus soumise, et il ne m'a rien appris, sinon k connaitre la marche et la singularity de la charlatanerie. Jamais homme de sa sorte n'a eu comme lui le talent d'exciter la curiosity et de manier la credulity de ceux qui r^coutaient. II savait doser le merveilleux de ses recits suivant la r^ceptibilit^ deson auditeur. Quandilracontait a une b^te un fait du temps de Charles-Quint, il lui confiait tout crument qu'il y avait assists, et quand il parlait k quelqu'un demoins cr^dule, il se contentait de
peindre les plus petites circonstances, les mines et les gestesdes interlocuteurs, jusqu'a la chambre et la place qu'ils occupaient, avec un d(^tail et une vivacite qui faisaientTimpression d'enlendreun homme quiy avaitr^ellement ^t6 present. Quelquefois, en rendant un discours de FranQois I" ou de Henri VIII, il contrefaisait la distraction et disait: « Le roi se tourna vers raoi... » II avalait prompteraent le moi et continuait avec la precipitation d'un homme qui s*est oub1i6 : <( vers le due un tel. »
Saint-Germain mourut prfes de Schleswig, chez le prince Charles de Hesse, dont il avait subjugue I'esprit Le prince, ayant h6rit6 des papiers du defunt et ayant rcQu les lettres arriv^es pour lui apres sa mort, en sut probablement sur le corapte de Taventurier un peu plus que le public; mais, s'il en fut ainsi, il gardason secret, et r^sista k toutes les tentatives que firent ses amis et ses fr^res mSmes pour le lui arracher.
Gleichen, en 1759, passa du service du margrave de Bayreuth a celui du roi de Danemark, et fut oblige d'aller k Gopenhague presenter ses devoirs a sonnouveau maitre. Le pauvre homme s'y trouva fort a plaindre : il faisait si froid k Gopenhague, on s'y ennuyait si cordialement I « L'ennui, 6crivait-il k Tabb^ Barth^lemy, y est aussi epais que I'eau qu'on y boit et I'air qu'on y respire. Hors d'ici, on ne s'ennuie que par rafdnement. » La duchesse de Ghoiseul essavait en vain de le consoler. Elle le
mettait en garde contre son imagination : « N'appelez pas
00 LA LITTERATITKE ATJ XVlII' SIECLE.
raalheur, l«i disak-elte, ce qiii n'est souvenl qu'^une suite d€s <5ontrari6t^s ordinaires de la yie. Sachez qu'il n'est impossible h personne de n'6tre pas raalheurcux, et croyez en mSme temps qu'il n'est pas plus impossible d'etre heureux. » Et encore: « La meiUeure recetle que j'aie h voos donner confre Tennut est de vous le cacber h tousm^me: quand on s'y iivre, il nous point tout de ses couleurs. » Admirables conseils, mais qui ont un tort, celui de n'^tre gufere k Tusage de ceux qui en auraient besoin.
Gleichen finit par 6tre nomm6 rainistre de Danemark en Espagne. Ce n'^tait pas encore son affaire; il aurait mieux aime quelque cour d'Allemagne. II fallut pourtant accepter, et il passa trois ann^es k Madrid, de la fin de 1760 k celle de 1 763. Ferdinand VI venait de mourir lorsqu*il y arriva. Ce rot 6tait a rnoiti^ fou, croyant toujours qu'on en voulait k sa vie. Lorsqu'il apprit la tentative d'assassinat a laquelle Joseph de Portugal 6chappa en 1758, Ferdinand s'orienta dans sa chambre, demanike k avoir la France k sa droite et le Portugal a sa gauche; puis, tenant la lettre qu'il relisait : « Malheur ! s'ecriat-il; ici un coup de poignard, \k un coup de pistolet. et moi au milieu I » Apr^s quoi il se fourra sous le lit de la reine, d'od Ton eut beaucoup de peine a le tirer.
Charles III, qui succ6da a Ferdinand son frfere, avait H€ roi de Naples avant de devenir roi d'Espagne. Gleichen Tavait connu en Italic, et en parle avec 61oge, presque avec affection. Charles ^tail d'une laideur remarquable, trfes mal tourn4, mais il avait un air de
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bonhomie, II portait toujours tem^rac costume : un grand diapeau, nne petite queue, des culottes de peau, dcs has de lainc roul^s, des poches qui semblatcnt des havresacs, tant eltes ^taient toujours remplies ! Du sens commun sans esprit ; jamais un mot brillant, mais jamais non plus de sottise. II aimait peu les affaires et beaucoup la chasse, courait le ccrf ou le sanglier huit heures par jour. Son confesseur lui ayant inteidit ce plaisir les f^tcs et dimanches, le roi, ces jours-li, faisait porter dans son pare unc voliere remplie d'oiseaux, qu'on Idchait Tun aprJs Tautre, et qu*il tuait au vol.
Les seules pieces de th^fttre que Gleichen eiit vues k Madrid ^taient les comedies sacr^es appel^s Autos sacrament ales. II faut, on I'aTOuera, avoir une certaine confiance dans le caractfere d'un voyageur pour accepter, surson t^moignage, le r^cit des seines suivantes :
« La premiere k laquelle je me suis Irouv^ ^tait une pike all^gorique, qui repr^senlait une foire. J4sus-Christ et la Sainte-Vierge y tenaient boutique en rivalit^ avec la Mort et le P^cli^, et les Ames y venaient faire des emplettes. La boutique de Notre-Seigneur ^tait sur le devant du th^&tre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait pour enseigne une hostie et un calice, environnfe de rayons transparents. Tout le jargon marchand 6tait prodigu^ par la Mori et le P^ch^, pour s'attirer des chalands, pour les s^duire et les tromper, tandisquedes morceaux de la plus belle Eloquence ^talent r^cit^s par Wsus-Chrlst et la I Sainte-Vierge, pour d^toumer et
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d^tromper ces 4mes ^garees. Mais malgre cela lis irendaient moins que les autres, ce qui produisit, k la fin de la piece, le sujet d'un pas de quatre, qui exprimait leur jalousie, et qui se termina k Tavantage de Notre- Seigneur et de sa mere, lesquels chass^rent la Mort et le P6ch6 k grands coups d'^trivieres. Une autre pi^ce assez plaisante et fort spirituelle est la com6die du pape Pie Y. G'est une critique tres bien faite des moeurs espagnoles. Dans la derniere scene on volt ce pape, qui est un saint, sur un tr6ne au milieu de ses cardinaux, et deux avocats plaider devant ce consistoire pour et contre les belles qualit^s et les d6fauts des Espagnols; Tavocat contre fmit par d6noncer le fandango comme une danse scandaleuse et licencieuse, et digne de la censure apostolique; alors I'avocat pour tire une guitare de dessous son manteau, et dit qu'il faut avant tout avoir entendu un fandango avant que de pouvoir en juger. II le joue, et bientot le plus jeune des cardinaux ne pent plus y tenir : il se tr6mousse, descend de son siege et remue les jambes ; le second en fait autant ; la meme envie passe au troisieme et les gagne Tun apres I'autre, jusqu'au saint-pire, qui r^siste longterops, mais qui entin se mele parmi eux, et tons finissent par danser et rendre justice au fandango. »
Apr^s trois ans de sejour en Espagne, le baron de Gleichen arriva enfin au poste qu'il d^sirait le plus au monde, une mission en France. II fut nomm6, en 1763, envoys extraordinaire du roi de Danemark prfes la cour
de Versailles. II occupa ces fonctions jusqu'en 1770, et r^ussit a faire acquitter una partie des subsides arri^r^s que la France devait au Danemark, ce qui 6tait Tobjet principal de sa mission. Gleichen fut mis k une rude epreuve pendant son sejour a Paris ; il eut k recevoir le roi de Danemark, lors du voyage que celui-ci fit en France en 1768. Les Gorrespondances et les Memoires du temps sont pleins du r^cit de cette visite. Ge malheureux Christian VII, qui finit par la folie, avait toujours eu le cerveau un pen faible. Son Education avait 6t^ deplorable. Son gouverneur, M. de Reventlow, ^tait un brutal qui le meurtrissait de coups. Le pauvre prince aspirait a devenir endurci, invulnerable, et il se palpait le ventre pour voir s'il approchait du but. II avait ete en Angleterre avant de venir en France. Walpole I'avail depeint a madame du Deffand. « Ah ! ma petite, on vous a tromp^e; ce n'est point le roi de Danemark qui vient de debarquer dans notre lie, c'est I'empereur des fees. G'est une poup^e que la grand' maman (madame de Choiseul) pourrait vous presenter dans un tableau. Son visage n'est pas mal, il est assez bien fait, et son air, dans un microscope, est tres imposant. » Et dans une lettre a Georges Montagu : « Je suis venu k la ville pour voir le roi de Danemark, il est si petit qu*on le jugerait sorti d'une noisette, comme nos princes des contes de f^es ; cependant, il n'est ni mal b^ti, ni grele; il est p4le sans doute et son visage est maigre, mais je ne le trouve pas laid du tout. II a beaucoup des traits du feu roi. Son air est plus noble que l^ger, et si Ton considere qu'il n'a pas vingt
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aas^ on le troave aussi bien que i^ut Vetre ua roi de laarkKiAeUes. . . 11 se eoateAte de preDdre le tiUre d'altesse : e'est une modestie d autaat plus d6fdac^ qii'ilse conduit absolumeal en roi. II se carre, dans les eercks, eomme UD moiaeau fraac. II a pour favori ua jfeuAe hooune de ¥iagt-tFoIs aD«, aomroe Holke, d'assez boaoe ume, mais qui parait un fat achev6. Quaat k rhaaofrien Berastorff, soa preuuer axiaistre, c'est ua booime de beavusouf de seas. »
La Yisite de Christiaa a Paris iai Tua des eveneiaeats du siecle. II faut lire daas GriHuei le r^eit des £eties die toutes sortes qu'oa lui doana peadaAt ks sept semaiaes qa'il resta ea Fraace: « Nous feroas crever k petit Daaois, ^crit madame du Deffaad (elle Tappelk oirdiAairemeat \e petit Poin^on, par allusioa k ua coale de La mere TOie) ; 11 est impossibk qu'ii r^sisle a la vie (|u'il meae; c'est tous les jours des ba^, desoperas-cooiiques, des eom^dies, a toutes tes maisoas coyaks qu'il ^isite. Le roi k combk de pr^seats et d'amiti^s^ le U'aite coauaa sou ills. G'est ua petit oiseau bka silQ^; sea laeotoi' (BeraatoriT) ae k perd pas de i^ue, et, comaie '^ est k* deceace aieme, il le coaduit fort biea. »
Gkichea racoate, au sujet de ce v^^yage*, u& tcail cudeux de Tetiquetle de la cour de Fraaee :.
<f Ea a^gociaat avec M. de Choiseul sur kmaaiece doot le roi de Danemark devait ^tre regu, oa m'avait sioguliecenieat recommand^ d'obteair que k» deuji. moaarques ae se yisseat tous ks deux que seals daas k peemi^
LV, SAHOM DE GLKICUKN. 95
eotrevu€, et porte close; que le roi de France doan4t le tJli'C de majeste a celui de Danemark, et qu'ensuite ce dernier demeurerait duns le plus entier incognito. M. de Gboisenl me r^pondit que, quoiqu'U eut Tordre de son uiaitre de m'accorder tout ce que j,e voudrais en matiere d'etiquette, j« devais savoir que ma demande ^tait impossible, puisque le roi de France a'^tait jaoiais reste seul un instant de sa vie, pas meme etant daas sa garderobe, et qu'il ne lui ^tait pas permit de chasser de sa chdJiftbi'e les personnes qui, par les privileges de leurs charges, ont le droit d'y rester. La premiere entrevue se passa done en presence de tous les principaui personnages. Mais le lendemain, Louis XV rendam la visite a Giiristian Yll, accompagn^ de quelques princes du sang et de toute sa cour, ce dernier courut au-devant du roi de France, le prit par la main, et, marchant fort vite, Tentraina vers son cabinet, dont il entr'ouvrit la porte, s'y gUfisa adrift lui et la refecma k double tour. Tout cela se passa si lestement que le due d'Orleans, poussi par la fouls qui se pressait de suivre, heurta avec son gros venire coatre la porte, et voUa Louis XV reste seul av^ un Stranger pour la premiere fois de sa vie. Le& deux rois s'entretinrent assez longtemps, et furent fort conteats Vun de Taiiire. »
U parait, en efTet, que le jeune prince se tii^a assez bieo d'affaire. On lui pretait mSme des mots spirituels. Gleifihen se contentA de lui attribuer un certain tact^ du a celte finesse u)6ipe d'organiaalion nerveuse qjui devinl
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plus tard de la folie. Madame du Deffand est plus
severe.
« Sa Majest6 danoise a jet6 d'abord tout son feu. Excepte quelques louanges qu'il donne de temps en temps a Voltaire et au feu president de Montesquieu, il ne dit rien qu'on puisse r^peter. Tons les doges qu'on pent faire de lui consistent a n* avoir rien dit ni rien fait de ridicule et de mal a propos. II est, dit-on, comme une figure de cire; on croirait qu'il ne voit ni n'entend. II n'a point paru sensible a aucune des f^tes qu'on lui a donnees; quand, au spectacle, le parterre applaudit, il bat des mains. A Ghantilly, on repr^senta le Sylphe : Tacteur qui chanta :
Vous ^tes roi, jeune et charmant, Et vous doutez qu'on vous adore, etc.
se tourna vers lui. Tout lemonde battit des mains, et lui avec lesautres; de la on a juge qu'il dait imbecile. Je suspends mon jugement, je crois que c'est un enfant fatigue, ennuy6 et 6tourdi de tout ce qu'on lui fait voir et entendre. »
Gleichen a conserve le souvenir de plusieurs des personnes dont il avait fait la connaissance a Paris. II etait tres lie avec toute la famille Mirabeau,et comme I'enfant de la maison. Etrange race que celle-la ! Gleichen excuse le marquis, YAmi des hommes, en rappelant que, s*il a 6t6 mauvais pere et mauvais mari, il avait une femme
debordee dans sa conduite, et un fils qu'il fallait empecher d'aller a I'^chafaud. Parlant de ce dernier, noire baron r6p6tait souvent a ses parents : « Vous pourriez en faire un grand homme, et vous en ferez un grand sc6l^rat. » La mere du marquis de Mirabeau n'^tait pas la moins bizarre de la famille. Douee de penetration, d une juslesse et d*une force d'espritremarquables, elle ^taiten meme temps devote et scrupuleuse a I'exces. A I'dge de quatre-vingt-deux ans elle tomba malade d'une goulte remont^e, fut mal soignee et devint folle furieuse; elle arrachait ses veteraents : on fut oblige de la coucher sur la paille, et de la^metlre sous la garde d'un vieux valet, qui pouvait seul en venir a bout, parce qu'elle s'en ^lait Uprise. Ge qu*il y a de plus curieux, c'est que sa folie la faisait parler et agir au rebours de ses principes. « Gettefemmc si vertueuse, si prude, qui s'offensait de Tombre d*une expression Equivoque, vomissait des paroles qui auraient r6volte les oreilles d'un grenadier, et qu*on aurait cru devoir lui Stre totalement inconnues, et caressait sans cesse son garde septuag6naire. Le second produit de sa rage ^taient les blasphemes les plus horribles, et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de renier Dieu, ou qu'elle T^tranglerait. »
Un autre original 6tait le mar^chal de Brissac, celui dontmadame deChoiseul^crivait, lorsqu'il fut nomm^gouverneur de Paris : « Les strangers le prendronl pour un com^dien de campagne! » Ses ridicules, s'il faut en croire Gleichen, avaient les graces de la naivete et les charmes du romanesque. « Sou style gaulois, ses phrases
aiuphigouriquesy ses bas ponceau fouI^s, soif )(}9fe^aacorps a i^Fands parements et boutanix6, les dmn peflfeis ciueoes qui terrainaient sa frisure eibauss^e, Unit cefa aUait parfaiteraent a I'air de son kane, De loin, on croyait voir un vieux fou ; mais, de pres, c'^tait nn homn»e in temps dea Bayards, e( ee qui rendait son b^roilsme cemi^ pleienieAl aimaUe^ c'esft que ks forme» de sa verta 6tffjefft assez grotesques pour ae pfts trop humilier Taffiour-propFe de ses coiitemporai»s. »
VvLfk des salons que Gleichen frequenta le plus peTfdant les sep( ann^es qu'il passa k Paris, fat eelni ^ raadawd Geoffrio. Quand on 6crira rbistom de €% salofi, qu'on a ^ bien appel^ I'liae des institutioiis du xvih*^ si^ck, il faudra, aui renseignemeiXs fournis par Marmontel et Morellet, joindre les traits indiqu6s pair Gleichen^ On avait peine, it T^poque oii tl eonnuf mt^ame Geoffrin, a retrouver cfaes elle quelques restes i% eelte beauts qui avait autrefois enchants ses contemporaiiis^ 11 y avait beaucoup d'art dans eette BMiniere d'^(#e qui (aisait son charme et son autorite, mais cet apt ne paraissait pas. Tout en elk sembiait ordinairre, el cependant on eut inutlkment cherche a Timiter. Uft hm bourgeois donnait un caractere plus piquant, parfoi!9 m^rae un caractere ^kve k la sagesse (ie ses discours. Elle 6tait essentiellement raisonsabk, methodiqae^ ew tout ce qu'elle faisait. Les heures de sa jouro^e ^taienl s^v^rement distribuees. Elle avait tout reduit en prkih cipes. Elle airaait diriger ses amis, apprendre au>x mmp veaux veous, au<x 6ti*aii|^rs, ee Paris qu- eUe coniimissallr
dit Gleichen, mieux qu'aucun ministry de police. Les eoQseils qu'eiie donnait aux jeunes gens recommandaient k la fois la prudence et la bont6 : ^couter de maniere k (aire croire a fott-e inteiiocuteur qu'il a dit les plus belles choses du inonde ; se donner tout d abord pour ce qu'oQ est, maiB rester telqu'on s'est donn^; nes'imposer que les devoirs essentiels, mais sans y manquer jamais. Du reste, si Ton se mettait une fois sur ie pied d'^couter les conseils de madame Geoff rin, il faliait lessuivre, autrement elle se f4chait.
On sait T^troite liaison qui existait entre madame Geoffrin et Timp^ratrice Catiierine. Elles entretenaient une correspondance suivie. La bourgeoise de Paris ^crivait librement k son imp^riale amie ce que son zele pouvait lui inspirer : « Lorsque le raanifeste sur la mort de Pierre III parut, elle osa mander a Timpdrntrice le mauvais effet que ce mt^moire, si contraire a ce que tout le monde savait, produirait dans le public. Catherine, sans en etre bless^e, r^pondit : — Hdas ! madame, ce M^moire n'a pas ^t^ compost pour les pays Strangers; 11 a M fait pour un peuple auquel ii faut dire tout ce qu*il faut croire. » Onne met pas plus d'esprit dans le crime I
Madame Geoffrin avait une fille aussi extravagante que k m^re ^tait raisonnable, le plus curieux melange qu'on ait jamais vu, assez de sens pour goiiter Plutarque et Montaigne, assez de devotion pour bair les philosophes, aisez de folie pour faire douter de sa raison. Le portrait qu*a trac^ d'elle notre baron est Tune des pages les plus curteuses de son Yolume.
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« Elle avail ete fort belle, et sa mere Tavait forc^e d'^pouser un mari vieux, jaloux et pauyre, pour lui donner un grand nom, ce qui a 6t6 la source de leur m^sintelligence. D^livr^e de bonne heure de la tyrannic de son mari, son premier soin fut de s*affranchir de celle de sa mere, qui fut obligee de prendre patience, voyant que sa f)lle avail h6rit6 d'elle la fermele, I'espril el la violence du caraclere, suffisants pour lui r^sister et pour etre mailresse absolue de ses volonles.
» Madame de la Fert^-Imbeault ^tail bonne, franche, gaie, Vive, brusque et bruyante, parce qu*elle 6tail fort sourde. Elle s*^tait donne une eiistence Ires singuli^re en se donnanl pour foUe. Ce r61e, qu'elle appelait son domino, 6tait jou6 par elle si parfaitemenl, que des sols y etaienl tromp^s, et qu'il faisait les delices des gens d'espril avec lesquels elle vivait. Elle soulevail de temps en temps ce joli masque, si agreable a I'amour-propre de tout le monde, pour montrer adroitement les coins les plus interessants de la figure nalurelle; el, m^lanl la verity aux extravagances, le savoir a Tignorance, el la sagesse a la deraison, elle savail faire aimer el- respecter sa folie.
» Ses succes en ce genre, joints a son gout pour les chansons el les divertissements du bon vieux temps, inspirferent k son imagination un plan dont Tex^cution la rendit presque c^lebre a Paris el dans les pays Strangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la Fete des Fous el de la mere-foUe a Dijon, et les productions piquanles du regiment de la Calotte, elle donna a ses id6es une forme
moins satirique, plus decente et encore plus gaie, parce que c ^tait de la folie toute pure, et fonda Pordre des Lanturlus. Les lois principales 6taient de n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons et de dire des Mtises spirituelles. II ^tait divis6 en deux classes, celle des Lampons parce que le refrain de ses chansons 6tait : Garaarades, Lampons; et celle des Lanturlus dontles chansons finissaient par Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Fert^-Imbeault s'etait d^claree reine de cet ordre, et dlstribuait k ses favoris les charges de la couronne. Non seulement toute sa society ^tait Lanturlus, mais aussi beaucoup de grands seigneurs ont ^16 admis a cet honneur, entre autres Paul I*"", alors grand-due de Russie, Ic prince Henri de Prusse, les dues de Gotha et de Weimar, et meme les deux freres de Louis XVI ont demand^ k etre requs, mais Tetiquette de Versailles ^'tait trop s6rieuse pour se prater k ces folies, que la gravity pincee du prince Henri n'avait pas d^daign^e. Je le vis pourtant faire une grimace fort plaisante, lorsqu'on Tobligea a se mettre a genoux pour baiser la main de notre reine. »
Gleichen, en sa quality d^etranger, n'^tait tout k fait enr6le dans aucune des coteries qui se partageaient alors la soci^t^. II lui ^lait perrais d'aller d'un salon a Tautre, de madame GeoiTrin a madame du DefTand. On sait ce que celle-ci pensait de la premiere; quelqu'un faisant T^loge de madame GeoiTrin : « Voila biendu bruit pour une omelette au lard I » s'ecria Taristocratique
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h6tesse de Saint- Josephe. Gleichen, pour ^tre des familiers de madarae Geoffrin, n'en 6tait pas moins Tun des favoris de madame du DelTand. Nous les trouvons aux prises un jour d'huraeur, en 1769: « Tout le monde rae d^plaU, ecrit I'aveugle, jusqu'au baron ; nous nous grondons, nous nous ergotons; il me d^bite des sophismes, je le combats par des lleux communs. J*ai des vapeurs, des noirceurs, de Thumeur. Ohije ne suis rien sans vous I » La lettre est adress^e k la duchesse de Ghoiseul, que le baron, on Ta d^ja yu, avait connue a Rome bien des ann^es auparavant, et pr^s de laquelle il faisait de longs s^jours a Chanteloup. On s'enviait les visites de Taimable Allemand, on se Tarrachait. « Mon baron ira vous trouver d'aujourd*hui en huit, 4crit madame du Deffand ; jadis il ne devait 6tre admis que par moi; je devais ^tre le pr^texte de la pr6f6rence que vous lui accorderiez.
)) Quejes temps sont changes depuis cet lieareux jour! »
L'abb6 Barth^lemy, de son c6t6, fait semblant d'etre jaloux. « Votre baron, qui m'a enleve ma chaise aupris de vous, que je devrais hair et que je suis forc6d'aimer, se porte comme un ange, vit comme un enfant, pense comme un novateur, et court toute la journ^e dans les for^ts comme un daim. II lit des romans; je concois ais^ment que ce genre doit lui plaire, parce que le mervelUeuxle touche infmiment. » Et, dans une autre lettre, ^galement dat^e de Chanteloup, toute pleine d*un airoable badinage :
LE BARON DK GLKICHKN. 103
« II se pr^sentera chez vous un homme qui s'appelle le baron de GMchen : c'est une espfece d'aventurier qui va de pays en pays, debitant ses agr^raents et son esprit, et quand il a gagn(^ tous les coeurs, dans une yille ou dans un chateau, il les laisse la et s'en va d'un autre c6t6. C'est ainsi qu'il nous a trait^s : et comrae il vous traiterait de m^me, je vais tocher de vous pr^munir contre lui. Je crois avoir dit qu'il a de Tesprit, mais il en fait rarement usage, et il a souvent la perfidie d*6couter en silence les b^tises et les platitudes ; il fait plus : il s'oublie a tout moment lui-m^me, et il exagere le m^rite des autres, except^ le v6lre et celui de la grand'maman. Vous lui demanderez si cette grand'maman la bien accueilli; il baissera la voix et les yeux, et il vous r^pondra qu'elle Fa recu avec beaucoup de bont6 ; il ne vous dira pas qu'elle 6tait enchant^e de le voir, qu'elle 4tait sans ccsse occup^e de lui, qu'elle Ta vu partir avec le plus grand regret, et que nous avons tous partag6 ces sentiments. Un autre defaut que je lui trouve,c*est d'etre menteur au supreme degr4; non qu'il d^guise la verile, mais il Taltere, mais il n'a pas le mot propre, mais il est tout de feu pour les id^es et tout de glace pour les sentiments. Vous voudrez savoir de lui si la grand'maman vous aime, si nous parlons de vous, si nous d^sirons de vous voir; il vous r^pondra simplement: Qui, madame; et ne vous dira point que vos souvenirs sont plus doux pour nous que tous nos autres plaisirs, et vos lettres plus que la gazette, parce que nous aimons mieux This* toire de vos pens^s que celle de toutes les guerres du
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monde. II 6tait bon que vous fussiez instruite de ces petils details, afin que M. le baron ne vous donn^t pas de fausses idees de nous et de lui. »
La visite du roi de Daneraark a Paris ne fut pas aussi favorable a Gleichen qu'on aurait pu le supposer. Soil jalousie de BernslorIT, soil malveillance de Struens^e, le baron fut rappele au commencement de 1770. II est vrai que ce fut pour etre envoye a Naples quelques mois apres, mais Naples n'^tait pas Paris. II n'y resta pas longlemps. Le posle fut supprim^, et Gleichen fut norara^ ministre a Stuttgart. C'etait dechoir; la residence, d'ailleurs, n'avait rien d'attrayant; Gleichen refusa de s'y rendre, et demanda sa retraite, qui fut reglee a mille thalers. II avait recouvr6 sa libert^^ il en profita pour voyager. Nous le voyons des lors errer par toute TEurope, en France, en Angleterre, en Allemagne.
Si Gleichen savait ^tre airaable, il y avait d'autant plus de merite, que son caractere le rendait malheureux, et aurait pu le rendre morose. II parait avoir 6t6 atteint d'hypocondrie, fort occupe de ses petites miseres. Ses amis ne laissent pas que de le railler un peu sur ses eternels sujets de plainte. II les impatiente, et les amuse. Ecrit-il ? « c'est un cliapitre qui manquait a J^r^raie, et qu'il a decouvert dans quelque manuscrit d' Allemagne. » Ses affaires ne sont pas plus brillantes que sa sant^. II est inquiet, ind^cis, ne pent se fixer. « II dit qu'il viendra passer I'hiver a Paris, ^crit madame du Deffand; il ira le printemps k Chanteloup ; aprfes cela, il se relirera
comme un vieux chat dans quelque coin pour y mourir. » C'est encore la, k Chanteloup, qii*il 6tait le plusheureux. Le grand abb^, dans une lettre datee de 1773, nous d^crit la vie qu'il y menait: « II se couche a onze heures, se l^ve, je crois, k onze heures; quand il fait beau, nous allons nous promener; s*il fait vilain, il assiste a la leqon de la grand'maman ; k diner, il se place aupr^s d'elle; et, quand ils trouvent un instant de silence, ils se disent quelques mots, mais d'une syllabe, car je d^He de trou-^ ver le temps d*en prononcer deux. Apres le dtner, il se place aupr^s de la grand'maman, ou il ferme les yeux, la bouche,les oreilles, et reste impassible. II est enchants d'etre ici. »
Les Souvenirs de Gleichen nous le montrent a Vienne en 1790, au moment ou y arrivait Tempereur Leopold, qui venait de succ^der a son frfere. Le baron avait vu de pres Joseph et Leopold. II disait du premier que c'6tait un ragout parfait, ou rien ne domine. Joseph II, en effet, n'avait rien de grand. La simplicity de sa maniere d'etre ne pouTait passer pour une singularity, tant elle lui 6tait naturelle. Peu sensible, peu g^n^reux, sans 616vation ni dtendue d'esprit, jaloux de son autorit^, maitre de lui-meme, tres actif, tr^s bavard, il s'est distingu6 par ses bonnes intentions plus que par sa capacite. Quant a Leopold, il a trop peu occupe le tr6ne imperial pour qu'pn puisse le juger sureraent. Gleichen Tavait connu en Toscane; il eut de la peine a le reconnaitre lorsqu'il le revit a Vienne. « Je dois avouer qu'a ma grande surprise je Tai trouv6 si different pour la figure.
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['(unbonpoint, TJiumeur et Les mani^res, qu'entrant chez lui je eroyai« que c'^tait un autr^ faomme qui avait prig 8a piaee, et, pendant touie la demi-heure que je lui ai parity je n'ai absolument rien trouv^ qui roe le rappei4t. Get hxH»me que j 'avals vu cinq ann6es auparavant si maigre, si trisle, si me'ancolique et si silencieux, ^tait gras et gras, gai et d'une loquacity presque indiscrete. » Gleichen pro£esse, du resta, une admiration sans boroes pour ce prince, qu'il appelle le h^ros de son eoeur, et dont il invoque la m^moire dans une piX)sopop^ attendrie.
Tous les historiens ont parle des singularities de Kaunitz, le Talleyrand du xviii« siecle, le seul rival digne de lui qu'eut rencontr^ Fr^d^ric. Ge dernier, dans ses M^moires, a su rendre justice au droit sens du c^I^bre diplomate, a sa profondeur dans les afTaires, a son adresse infinie; mais il s'est plu en meme temps a DOter ses travers. Rulbiere, dans un de ces beaux portraits k la maniere antique, qui ornent THistoire dc I'anarcbie de Pologne, ne craint pas de nous montrer le grand ministre passant la journee a ajuster les miUe bouelas de sa chevelure. Francois P', selon lui, n'avait jamais fail preuve da plus de sagacite qu'en d^couvrant un m^rite r^el sous un pareil amas de ridicules. Marmontel, da son c6te, qui avait connu Kaunitz k Paris, chez M. de la Poplinii^re, avoue qua, de tous les hommes qu'il a vufi, c'est celui sur le corapte duqucl il s'est le plus tromp^: « Je le croyais, dit-il, plus occupy du eoin de sa 6ant6, de sa figure, et singuli^rement de sa coiffure
et de 8on teint, que des int^r^ta de sa cour. Je k sur« pris un jaur, au retour d'une promenade de ehasse^ s'^tant enduK la peau d'un jaune d'oeuf pour enlever le b4le. ))
MaiSy de k)us ces portraits, aucun n'est attssi comple( que celui qui a M trac6 par le baron de Gleichen : *
(( Le prince de Kaunitz etait grand^ bien fait^ recherche dans sa parure^ ridicule par sa perruque a cinq pointed, fort grave dans son maintien, path^iique dans son discourse et assez raide ; mais sa raideur lui allait bien mieux qu'aui autres seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir de droit, elle avait m^noe les graces d'une contenanee naturelle^ et portait le cachet de la superiority. II etait bon, juste, loyal, desint^ress^, ^uoique aimant et demandant m^me tout bonnement aux cours des cadeaux en vins, chevaux, tableaux, et autres articles qui avaient rapport k ses gouts. II parlait en tertnes choisis, lentement et avec grande reflexion. II jouissait du bonheur d'avoir un grand nombre de gouts, et de n'elre sujet a aucnne passion. Ses amis se plaignaient du peu de bien qu'il leur faisait, nmis ses ennemis n*ayaient it se plaindre d'aucun mal, ni d'aucune vengeance de sa part. II ^coutait avec une patience et una attention extremes les details les plus diffus, et r^pondait exactement k chaque point, mais il n'admettait guere la r^plique. II etait fort ^conome de son ti'a*
vail, et paraissait prodigue de son temps, en s'occupant longuement a des choses de fantaisie, et souvent a des niaiseries; raais son but 6tait de se menager beaucoup de temps pour penser, et de se conserver la tete fraiche et bien reposee. Une de ses maximes principales, et qu'il d6bitait souvent, etait de ne jamais rien faire de ce qu*un autre aurait pu faire a sa place. « J'aimerais mieux d^couper du papier, disait-il, que d*6crire une ligne qu'un autre pourrrait 6crire aussi bien que moi. » Le d6faujt principal du prince de Kaunitz 6tait T^goi'sme, mais un egoisme qui, 6tant calculi, simple et parfait, devenait raisonnable et ne faisait de mal a personne. II s'occupait avant toutes choses de sa sant6, en 61oignant les chagrins, et sacriliant toutes les convenances a sa commodity, a ses gouts et a son bien-etre. D4j^, dans sa jeunesse, il avait accoutum6 Timperatrice Marie-Th6r6se a lui permettre de fermer ses fenetres et k prendre sa capote en sa presence, quand il trouvait qu'il faisait trop froid dans sa chambre. Pour se maintenir dans une temperature 6gale, il avait en hiver un surtout et un manteau, qu*il dtait et qu'il prenait alternativement. A la fm des repas, on lui portait un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et il faisait sans ceremonic une longue toilette de bouche devant toute la compagnie. Accoutum6 a se retirer k onze heures du soir, il ne se g^nait ni pour un archiduc, ni meme pour Tempereur. Pour ne penser ni a la mort ni k la vieillesse, il voulut qu'on ignordt son jour de naissance, qu*on ne lui parMt jamais d*un homme mourant, et meme la mort de celui
de ses Ills qu'il aimait le plus, et qu'il savait fort malade, ne lui a 6t6 annonc^e que par Thabit de deuil que son valet de chambre lui pr^senta. »
Le baron de Gleichen avait un c6t6 myslique dans I'esprit, et, comme il le dit lui-m§rae, le m^pris de ce que nous savons, aussi bien que le respect de ce que nous ignorons; par suite, une inquietude au milieu de son scepticisme habituel, le gout des impossibilit^s, le penchant pour les aventuriers et les sciences occultes. De la, dans ses Souvenirs y toute une s^rie de chapitres sur les charlatans et les illumines, qui occupent une si grande place dans Thistoire du xviu° siecle. Nous Tayons d^ja vu en compagnie de Saint-Germain ; 11 ayait aussi connu Cagliostro, dont 11 reconnait le charlatanlsme et Timpertinence, mais dont il yante les traitements curatifs, le zele medical et le d^slnteressement. « Je Tai yu, dit-11, courir au milieu d'une averse, ayec un tr^s bel habit, au secours d'un mourant, sans se donner le temps de prendre un parapluie, et j'ai y^rifie trois cures merveilleuses qu'il a faites a Strasbourg. »
Gleichen, qui paralt avoir successivement sulvi et abandonn^ tons les mystagogues du siecle, avait ^t^ disciple de Saint-Martin, mais sans rien apprendre d'important pr^s de lui, et m^me sans en rien retenir. 11 avait plus de gout pour Lavaler, qu'il appelle Thomme le plus estimable de son temps, celui qui a fait le plus de bien dans sa sphere. Lavater ^lait vain, mais d'une vanity douce, sans pretentions ni vanteric. II avait
no LA. L1TT6rATURE AU XVIII* SIEGLE,
Tamour du inerveilleui; mais c'est qu'il « avail trop d'esprit pour se contenter de ce que nous savons, trop d'imagination pour resisler aux charmes des possibilit^s, et trop de foi religieuse pour ne pas croire facilement tout ce qu'il trouvait dans les traditions chr6tiennes, et qui avait quelque rapport avec ses id^es favorites. » Lavater croyait a la perp6tuit4 des dons miraculeux accord^s jadis aux apdtres. II s'imaginait, sur la foi d'un passage de I'^criture, que saint Jean r£vang61iste n'^tait pas mort, qu'il se promenait encore sur la terre, et il se flattait d'avoir un jour Thonneur de sa Yisite. Gleichen assure que le pieux mystique avait annonc6 sa mort tragiqne dans une lettre a une dame de ses amies.
Le chapitre consacr6 a madame de la Croix est peuletre le plus extraordinaire du volume. Gette dame avait surtout affaire au diable. EUe s'occupait d'exorcismes, chassait les demons du corps des possM6s. II est vrai que les demons s'en vengeaient cruellement quelquefois. Mais 11 faut ici laisser de nouveau la parole a notre baron. G'est un t^moin oculaire qui va parler, ne Toublions pas :
« Je finirai cet article par une sc^ne que je ne puis ni oublier ni m'expliquer. Madame de la Groix avait un poss^d^ qui, induit par un meunier son voisin, avait form^ un pacte avec le diable sans le savoir, et qui par consequent pouvait 6tre d61ivr6. Toutes les fois qu'il venait chez elle, il se jetait a genoux et sanglotait en
LEtBARON DB 6LEICHEN. lil
racontant les tourments horribles qu'il soufTrait sans cesse. Elle le couchait sur un canap^, lui d^couvrait le ventre, y appliquait des reliques et de Teau benile. Alorsy on entendait un gargouillement affreux dans le ventre, et le patient jetait des cris effroyables; mais le diable tenait ferine, et nos esp^rances de le voir sortir furent toujours tromp^es. Un jour, ce poss^d^ devint furieux, sauta a bas du canap^, et lit mine de se jeter sur nous. Madame de la Groix se rait entre lui et nous, et d'un air menaqant le remit k sa place ; alors 11 grinqait des dents avec une force si extraordinaire que les passants dans la rue auraient pu Tentendre, et prof^rait en 6cumant des blasphemes si horribles et si nouveaux, qu'ils nous faisaient dresser les cheveux sur la tete. De la il passa aux invectives les plus atroces contre madame de la Groix et (init par Tenum^ration la plus scanda leuse de tous les p6ch^s que cette pauvre femme pouvait avoir commis dans toute sa vie, avec des details dont plusieurs m'^taient connus, et encore beaucoup d'autres capables de la faire mourir de confusion. Elle ^coutait tout cela les yeux tournes vers le ciel et les mains croift^es sur la poitrine, et pleurant amirement. A la jeunesse pres, elle ressemblait a sainte Madeleine. Quand le patient eut termini son discours, elle se mit a genoux, et nous dit : « Messieurs, voilk un chatiraent de mes i( pech^s bien juste, que Dieu accorde a ma penitence; je <c ro^rite ces humiliations que j'ai ^prouv^es devant <c vous, et je voudrais les essuyer devant tout Paris, si « je pouvais expier par la toutes mes fautes. »
na LA LITTERATURE AU XVIIl« SIEGLE.
Le baron de Gleichen vit, a Paris, les commencements de la Ilevolulion, niais les commencemenls seulement. Aussi cette 6poque tient-elle pen de place dans ses Souvenirs, On y remarquera cependant le portrait de M. Necker et celui de M. de Galonne. Le premier pen aimable, mais infiniment estimable ; le second ravissant tout le monde par sa parole et ses largesses. Gleichen appelle le discours de M. de Galonne, a I'ouverture de TAssemblee des notables, le plus (!*loquent, le plus beau et le plus ing^nieux qui ait peut-etre jamais ete prononc6. La Revolution avait boulevers^ Texistence de n3tre baron. II finit par se retirer a Ratisbonne, oil il raourut le 5 avril 1807.
J'ai donn6 de nombreux extraits du volume public par M. Grimblot ; il ne faut pas croire cependant que je I'aie epuis^. J'y laisse avec regret une foule d'anecdotes, de portraits, que le lecleur devra y chercher lui-meme. II y a aussi quelques bons mots, celui-ci, entre autres, de Tabbe Galiani : « Le chien qui s*imagine qu'il tourne le roti, ne salt pas que c'est le r6ti qui le fait tourner. » On voit d'ici les applications.
Je voudrais terminer par une requite adressee a Tediteur si competent des souvenirs du baron, Puisque M. Grimblot connait si bien les Ghoiseul et leur cercle, puisqu'il aime comme nous ce coin du xviu** siecle, ne devrait-il pas nous donner une nouvelle edition des Memoires du due de Ghoiseul ? lis sont rares, peu connus, et si Tauthenticil^ en a ete contest6e, personne mieux que M. Grimblot ne serait en ^tat d'examiner la
question. On pourrait y joindre la Conversation enlre M. de Choiseul et madame de Guemenee^ 6crite sans doule par M. de Choiseul lui-merae, et publi^e dans les Tableaux de genre et d'^hisioire de M. Barriere. II y aurait lieu, enfin, de consuller un m6raoire du due de Choiseul, pr6sent6 au roi k la fin de 1763. C'est une esp^ce de compte rendu de Tadrainistration du ministre pendant les six ann6es qu'il avait 6t6 aux atlaires. L'6crit est rest^ inMit, raais il a 6t6 signals et analyse par M. de Barante dans un article de Tancienne Revue frangaise^.
Mars 1869.
1. M. Jobez, dans le cinqui^me volume de son ouvrage intitule la France sous Louis XV^ signale des m^moires manuscrits de Choiseul comme existant aux affaires ^trang^res: simples fragments, Dials qui renferment des faits et des jugements int^ressants — M. Grimblot est mort depuis que ces lignes ont ^t^ Sorites, mais nous croyons savoir qu'il a laiss^ une bistoire mannscrite du minist^re de Choiseul, outre une collection importante de pieces relatives ^ cette ^poque de notre histoire.
GUSTAVE lir