‹ Etudes sur la Litterature AU XVIII SiecleChapitre 8 sur 8 · PS · texte numérisé non relu

PS

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mais m'arrelant et causant avec les paysans que je voyais occup^s de leurs travaux ordinaires, sans aucun int^r^t pour ce qui se passait autour d'eux. J'en rencontrai ccpendanl qui ra'interrogerent sur les massacres de Paris, en les deplorant, et me disant : « Aussi, c'est » bien terrible que ces arislocrates voulussent tuer tout » le peuple en faisant sauter la ville ! »

» Ge mois de septembre etait superbe ; jamais un plus beau soleil n'eclaira tant d'horreurs. La purete de Tair, la beaute de la campagne, le repos de la nature, calmaient un peu I'agitation de mon coeur, et semblalent Jeter un voile sur le tableau sanglant dont je t^chais de detourner ma vue. Je n etais pas moins triste, mais j etais plus tranquille. En rentrant le soir chez madame Coutard, le troisieme jour de mon arrivee, je vis pour la premiere fois le cuisinier ; il etait dans le salon, et venait donner Tordre de la retraite dans nos chambres a toute la reunion de proscrits ; il allait recevoir son ami N..., de la Commune de Pans, commissaire des prisons, qui lui avait demande du punch. C'est dans ce salon que le rendez-vous devait avoir lieu ; car il ne pouvait pas recevoir a I'office un raagistrat de cette importance. Madame Goulard et moi, nous nous retirclmes dans un cabinet vitre attenant au salon : les autres allerent s*enfermer dans leurs chambres. J'entendis done toute la conversation. Le commissaire municipal avait ^te Tun des juges de Tegorgement de TAbbaye ; il rendait compte a son ami des motifs qui avaient fait massacrer celui-ci et epargner celui-la.»

Malouet reussit, enfin, a obtenir un nouveau passeport,. sous un nom suppose, mais avec sod signalement. A Amiens, il trouva a la tete de la municipality un de. ses anciens collegues de I'Asserablee, qui lui visa ses^ papiers. A Arras, de merae.

« Arrets a la porte de la ville, un garde national qut m'avait yu k TAssembl^e, roe noraroa : ce fut assez pour qu*on me conduisit sous escorte a la niunicipalite. Oa 6tail en seance ; le president etait encore un de nos d^put^s, aussi bicnyeillant que celui d'Araiens. On discutaii je ne sais quelle alTaire ; mais tout le monde en ^tait occupy. Le president m'apercut a mon entree dans la salle i il me (it demander mon passeport par un huissier, 1& visa sans mot dire et me congedia d'un signe. »

A force de secours et de precautions, Malouet finit par arriver a Boulogne, et par monter sur un paquebot qui partait pour Douvres.

« Lorsque nous fumes sous voile, qu*il n'y eut plus a craindre la visite de la municipalite, je vis sortir de» cadres, ou ils s'^taient couches sur des malelas, T^vfique de Coutances, MM. de Monciel et la Tour du Pin, Texministre. Get homme si respectable ^chappait, comma nous, aux assassins ; mais il rentra en France un moift apres, et fut conduit a Techafaud. Sur le port ou je m'embarquai, je rencontrai MM. de Crillon,mes amis, et nous d^tourndmes reciproqucment la vue pour n'avoir pas Tair de nous connaitre : tant il etait dangereux, pour tout ce qui n*etait pas patriote, d'etre aper^u et remarqu^. »

Malouet ne fait pas difficulte de reconnaitre le&

ZH LA LiTT^RATURE AU XVIII* SIEGLE.

illusions dont il se nourrit longtemps pendant son s^jour k Londres. II s'imaginait que Tairaee finirait par comr primer le parti jacobin, et par rendre au roi sa liberty. Du reste, la moderation de ses vues continuait, mem& dans Texil, a le rendre suspect a ceux qui partageaient son infortune. II avait surlout d'interminables discussions avec Cazales, Thorame de la resistance et des principes absolus. « Si Gazales, dit-il, qui avait beaucoup d'esprit, de talent et de courage, avait 6l6 k la t^te de la noblesse, qu*il se fut mis en etat de rajeunir la decrepitude des trois ordres, et de les defendre avec succes contre les communes, j'aurais applaudi a son triomphe sur la d^mocratie, queje redoutais bien plus que Tincons^quence des trois ordres ; mais n*abandonner aucune pretention, lorsque rien n'est dispose pour les soutenir ; provoquer toutes les resistances, quand on s'est laisse d^pouiller de la force qui pent convaincre : voila ce que je n'ai jamais pu concevoir. » Et encore Gazales, ainsi que le fait remarquer Malouet, eiait-il un bomme d'esprit; quelles ne devaient done pas etre les passions de la foule des emigres ! II faut savoir jusqu*ou allait Taveuglemenl des partisans de Tancien regime pour comprendre les violences de la Revolution. La Revolution aurait ete un modele de sagesse et de moderation, qu*elle n'aurait pu s'entendre avec des fanatiques de privileges tels que Teveque d' Arras ou le baron de Breleuil. 11 ne faut rien de moins que I'autorite de Malouet pour croire a I'extravagance de ces personnages. II eut un jour une conversation avec lev^que d' Arras, alors accredite a

Londres comme rainistre des princes fran^ais. Le gouvernement anglais ne d^livrait de passeports aux ^raigr^s que sur la demande de cet 6veque, et Malouet avail et6 le trouver avec MM. de la Tour du Pin et Gilbert de Voisins, qui voulaient rentrer en France. La-dessus, lamentations de Monseigneur. II nepeutconcevoir ce d^couragement des 6migr6s, cette impatience qui ne sait attendre la contre-revolulion.

c( Quelle difference cependant, nous disait-il, de rentrer dans votre pays en proscrits, ou d*y rentrer triomphants ! Vous, monsieur de Gilbert, vous renoncezdoncaoccuper au Parlement, la charge de monsieur votre pere ? Gar ce n'est pas d'un emigre apostat qu*on fera jamais un president a morlier. — Eh, mon Dieu I lui dis-je, avant de songer a 6tre president, 11 faut avoir du pain, et ce n*est pas en restant k Londres que ce jeune homme et sa famille pourront ressaisir quelques debris de leur fortune. Veuillez done bien, monsieur, declarer que vous ne mettez aucune opposition a la rentr^e en France de M. de Gilbert. » Ge qui fut fait d*assez mauvaise humeur. Vint ensuite la demande de M. la Tour du Pin. « Pour vous, lui dit I'^v^que, vous pouvez nous ^tre utile, et fort utile k Paris. — Comment cela, r^pliqua M. de la Tour du Pin? j'aurai bien de la peine k m'etre utile k moi-m^me. — Je connais, dit T^vSque, vos liaisons ayec I'^vSque d'Autun. Vous pouvez lui parler, causer franchement avec lui, lui porter, par exemple, une parole de moi, une proposition. — Et quelle parole, quelle pro-

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position voulez-vous que je lui dise ? — Le voici : il taut le ramener a nous ; 11 faut qu'il nous serve, qu'il engage Bonaparte k traiter avec les princes ; nous le ferons connotable. »

» Je pris alors la parole : « Mais pour M. de Talleyrand, ique ferez-vous? — Gertainement, je le servirai de lout inon coBur ; il me connait, il salt que je suis incapable de lui manquer de parole ; M. de la Tour du Pin peut lui <lire que si nous rentrons en France, yeritablement, ii ne peut pas y rester ; mais je lui garantis un sauf-conduit pour aller vivre en tel pays etranger qui lui conviendra le mieux. »

Si Malouet n'avait plus a craindre pour sa vie, I'exil, en se prolongeant, brisait peu k peu les ressorts de son *^me. Son isolement ne faisait qu'augmenter ; la peur de la confiscation engagea plusieurs de ses compagnons a rentrer en France au p6ril de leurs jours, et quelques-uns payerent, en effet, leur imprudence de leur vie. Sa sante ^'altOrait. Le proces du roi put seul le tirer de cet 6tat d^afTaissement. On sail que Malouet se proposa comme dOfenseur de Louis XVI ; la Convention passa a Tordre tlu jour en ordonnant que le nom de Tavocat officieui fut inscrit sur la liste des OmigrOs.

Les M^moires de Malouet s'arr^tent ici, au milieu des ennuis du proscrit. II ne rentra en France qu'en 1801. En 1803, apres la paix d^Amiens, il fut fait commissaire g^n^ral de la marine, puis prOfet maritime a Anvers. L'empereur, qui voulait faire de cette ville une machine

LES MEMOIREvS DE MALOUET. 325

de guerre contre FAngleterre, chargea Malouet d*y creer des chantiers, un arsenal et une flotle. En 1810, Thabile administrateur fut appele au conseil d'Etat; en 181 i, sur un ordre dat^ de Moscou, il fut mis k la retraite et e\M a quarante lieues de Paris. La brutality imperiale lui donnait quinze jours pour choisir un domicile. Le seul crime de Malouet 6lait, pour me servir des expressions du comte Beugnot, « d*avoir adresse a Tempereur des conseils salulaires, ou se reconnaissait Thomrae d'Etat tclaire et le serviteur courageux ». Malouet se retira en Touraine ; il en fut rappele par la premiere Reslauration, qui le nomma ministre de la marine. Mais il touchait a la fin de ses forces et de sa vie. 11 mourut le 6 septerabre 1814, a I'age de soixantequinze ans. Son nora est reste, avec ceux de Mounier et de Lally, la personoification de la Revolution telle qu'elle aurait pu ou du se faire... si tous les hommes ^taient des Malouet.

Juin 1868.

iO

Que M. Stuart Mill et les autres partisans de T^galit^ des sexes expliquent le fait comme ils le pourront, une chose est certaine, c'est que les femmes ont rarement r^ussi dans la peinture. Les exceptions sont en si petit nombre qu'elles ne servent qu'^ rendre la regie plus frappante. Angelica KaufTmann est la seule qui se soit fait un nom dans la grande peinture ; les autres se sont k peu de chose pris born^es au portrait. II est vrai de dire que, dans ce dernier genre, quelques-unes ont excell^. Qui n'a pas admir^, dans nos Expositions, les ouvrages de madanae Henriette Brown et de mademoiselle Jacquemart? Qui, au Louvre, ne s'est arr6t6 deyant les toiles de madame Yig^e Lebrun ?

Madame Lebrun a joui , au siMe dernier, d'une Togue immense. Elle a parcouru Tltalie, TAllemagne, la Russie, TAngleterre, peignant toutes les t^tes nobles ou

1. Souvenirs de madame Vigie Lebrun, — Paris, chts Charpentier. — 2 vol. iu-iS.

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couronnees de TEurope. Elle a laiss6 pres de sept cenU portraits, et a fait preu\e de qiialites incontestables, coloris, 6i^gance, distinction. Madame Lebrun 6tait en m^me temps una femmc d'esprit et d'agrement. Elle avait beaucoup vu de raonde, et elle avait amasse des souvenirs. Elle eut Tidee de les ^crire vers la iin de sa vie. Toulefois, I'^dition qui eu fut publiee de 1835 a 4837, n'entra point dans le commerce, si je ne me Irorape, et fut distribuee aux amis de Tauteur. Dans tous les cas, la nouvelle edition, donnee parM. Charpentier, ne s'annonce point comme une reimpression. Pas un mot d'introduction non plus, pour nous donner quelques-unes de ces dates don I madame Lebrun elle-meme est si avare, et pour nous dire quand elle a redige ses Memo ires, L'ouvrage a I'air de tomber du ciel. Ce n*est pas le seul grief que nous ayons contre I'^diteur : Madame Lebrun etait d'une grande ignorance en tout ce qui ne concernait pas son art; elle etait brouiUee avec les noms propres, tant ceux de villes que ceux d'hommes ; il n'en est pas un qu'elle n'estropie : van der Heist, pour elle, ^devientWanols; le serment des trois Suisses devient la conjuration de Rutti I II eut et6 facile, k ce qu'il me semble, de faire corriger des fautes aussi grossieres. Enfin, s'il faut tout dire, je crois que Touvrage aurait gagne a etre abreg6. Toute la premiere partie est tres agr^able : il y a sur la soci6t6 du xviii® siecle et sur les premiers temps de la Revolution, de ces details qui, sans 6tre fort nouveaux, ont toujours le don de nous inleresser; mais plus tard, I'auteur se

met a voyager; elle parcourt I'Europe, et elle nous donne des descriptions qui sont devenues banales depuis que tout le monde a vu les memes pays. 11 y aurait eu la des retrancheinents a faire, dans I'int^ri^t mSme d'un livre qui, je le r^pete, est, a bien des 6gards, curieux et attachant.

Mademoiselle Vigoe 6lait nee en 1753. Sa mere ^tait belle, mais « d'une sagesse austfere », et avec des habitudes de pi^te. « Nous entendions loujours la grand*messe; nous allions aux odlccs divins. Dans le carerae surtout, nous n'en raanquions aucun, pas me me les priires du soir. » Le caractere et la conduite du pere offraient un conlraste complet avec cette s6veril6. Louis Yigee adorait sa femme comme une divinity, mais, ajoute madame Lebrun, « les grisettes lui tournaient la tele. Le premier jour de Tan etait pour lui un jour de fete ; il courait a pied tout Paris, sans faire une seule visite, uniqueraent pour embrasser toutes les jeunes (illettes qu'il rencontrait, sous le pr^texte de leur souhaiter une bonne annee. » Vigee peignait au pastel : « II y a des portraits de lui qui seraient dignes du fameux Latour. n II avait de Tesprit, un fonds de gaiet^ naturelle, la passion de son art, les plus etranges distfactions. II recevait des artistes, des gens de letlres ; Doyen, dont les conseils furent plus tard si utiles a notre artiste ; Pointinet, dont la credulity ^tait c^lebre. « Un jour, par cxemple, on r^ussit k lui persuader qu'il existait une charge d'ecran du roi; et voilk qu'on le place devant le feu le plus ardent, de maniere a lui griller les

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mollets. Pour peu qu*il voulut s eloigner : « Ne bougez » pas, disait-on, il faut yous habituer a la grande cha- » leur, autrement vous n'aurez pas la charge. » "j

Madame Lebrun avait conserve le souvenir des bruyants soupers dans lesquels son pere r^unissait ces h6tes. « On me faisait quitter la table avant le dessert^ roais de roachambrej'entendais desrires, desjoies, des chansons, auiquels je ne comprenais rien, a vrai dire, et qui pourtant n'en rendaient pas moins mes jours de cong^ d^licieux. »

On peut se tigurer quelle fut T^ducation de la jeune (ille dans un pareil int^rieur. Mise au convent a Tdge de six ans, elle en sortit k onze pour faire sa premiere communion, et depuis lors, eile demeura chez ses parents. Elle dessina d^s qu'elle put tenir un crayon, tragant des figures sur ses cahiers, sur ies murs, sur le sable, partout. Son pere Ty encourageait , la laissait barbouiller avec ses pastels. « Je me souviens qu^a Tdge de sept ou huit ans, je dessinai a la lampe un horome a barbe, que j'ai toujours gard^. Je le fis voir k mon p6re qui s*ecria transports de joie : Tu seras peintre^ mon enfant, ou jamais il nen sera, » Evidemment, son pere avait un faible pour elle. Sa m^re, au contraire, la traitait avec sSvSritS. Le peu d'agr6ments de la jeune fille y etait pour quelque chose. « Gar, dit-elle, a cetle Spoque dema vie, j'Stais laide. J'avais un front Snorroe, Ies yeux tres en Toners; mon nez Stait le seul joli trait de mon visage p41e et amaigri. En outre, j*avais grandi si rapidement qu'il m'Stait impossible de me tenir

LES SOUVENIRS 1)E MADAME LEBRUN. iH

droite, je pliais comme un roseau. Toutes ces imperfections desolaient ma mere. »

Hdtons nous d'ajouter que cette laideur fut passagere. A quatorze ans, une metamorphose s'^tait faite, e^ mademoiselle Vig^e ^tait devenuejolie. Elle Tavoue tout aussi naturellement : « Ma m^re me menait aux Tuileries les dimanches ; elle ^tait encore fort belle elle-mftmer et tant d'ann^es se sont pass^es depuis lors, que je puis vous dire aujourd'hui qu'on nous suivait de telle maniire que j'en ^tais beaucoup plus embarrass^e que' flattie. »

Mais j'anticipe. La jeune iille n'etait guere revenue* que depuis un an au logis, lorsqu'elle perdit son faibleet tendre pere. II mourut, en 1768, des suites d*un accident : il avait avale une arete de poisson, qu'on ne put extirper sans faire des incisions ; les plaies s'enveniH m^'ent, et au bout de deux mois le malade succomba*.. Madame Yig^e pleura beaucoup, ce qui ne Temp^cha pas de se remarier tr^s peu de temps apr^s. II paraft qu'il y avait necessity, sa fortune ne suffisant pas aux. d^penses de la maison. Mais I'homme qu*elle ^pousa^ un riche joaillier, ^tait avare, avide m^me; et, non content de refuser aux enfants de Yigee jusqu au n^e*saire, il s*appropriait les gains de la jeune tille. Celle-ci gagnait dej& beaucoup d*argent. Elle s'^tait s^rieusement mise k la peinture^ travaillant dans les mus^, copiant d apris nature, protitant des conseils de Josqph Yernet dont elle avait fait la connaissance. La liste de ses portraits, dress^ par elle-ni^me, remoote jusqu'ii

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1768, lojsqu'elle n'avait que treize ans. Cetle pr^cocile ajoutait a sa reputation. Tout le monde voulait poser devant elle, ou du moins visiter son atelier. Madame Geoffrin fut du nombre. « Ayant entendu parler de raoi, elle \inl me voir un malin, et me dit les choses ies plus flatteuses sur ma personne et sur mon talent. Quoiqu'elle ne fut pas alors tres agee, je lui aurais donn6 cent ans ; car, non seulement elle se tenail un peu courb6e, mais son costume la vieillissait beaucoup. Elle etait vetue d'une robe gris de fer, et portait sur sa lete un bonnet a grand papillon, reconvert d'une coiffe noire, nou^e sous le menton. A pareil clge maintenant, les femmes, au conlraire, reussissent a se rajeunir par le soin qu*elles apportent a leur toilette. »

On peui croire que la jeune fille n^atleignit pas une aussi grande celebrite sans elre entouree de seductions. D'autant plus, commeelle aimea le r^p^tcr, qu'elle etait devenue fort belle, et qu'a cette epoque « la beaute etait une Illustration ». Mais elle raenait une vie laborieuse, ^^vere meme. Elle couchait au pied du lit de sa mere, 4ans un coin enfonc6 ou le jour n'arrivait jamais. Son seul plaisir 6tait, les jours de fete et les dimanches, de se promener dans la grande allee du Palais-Royal, avec sa mere et son beau-pere. Mademoiselle Vig^e ^tait protegee, en outre, par ses principes, et, plus encore, par son ignorance. « Mon bonheur, dit-elle, voulait que je ne connusse pas encore un seul roman. Le premier que j'ai lu (c'etait Clarisse Harloive^ qui m*a prodigieusement int^ressee), je ne Tai lu qu'apres mon mariage;

jusqoc-la je ne lisats que des livres saints, la morale des saints Peres entre autres, dont je ne me lassais pas, car tout est la, et quelques livres de classe de noon frere. » Ainsi arm6e, mademoiselle Vigee n'eut pas de peine a tenir en respect « les amateurs de sa figure, qui lui faisaient peindre la leur, dans Tespoir de parvenir a lui plaire ». EUe nous a donne sa recette. « Des que je m'apercevais quils voulaienl me faire des yeux tendres, je les peignais d regards perduSy ce qui s'oppose k ce que Ton regarde le peintre. Alors, au moindre mouveinent que f'aisaient leurs pruncUcs de mon c6te, je leur disais : fen suis aux yeux; ceh les contrariait un peu, comme vous pouvez croire, et ma mere, qui ne me quittait pas, et que j^avais mise dans ma confidence, riait tout bas. » •

Madame Lebrun rappelle un temoignage qui lui fut rendu a quelque temps de la presque publiquement. G'etaitalasortie duGolisee. ((Le large perron qui conduisait a lasalle du concert 6tait le rendez-vous de tous les Elegants de Paris, qui, places sous les portiques illumines, ne laissaient point passer une femme sans lancer une epigramme. Un soir, comme j*en descendais les degres avec ma mere, le due de Chartres, depuis Philippe- ^galitE, sc tenait la, donnant le bras au marquis de Genlis, son compagnon d'orgies, et les pauvres femmes qui se prEsentaient k leurs yeux n'echappaient point a leurs sarcasmes les plus infdmes. — All ! pour celle-ci, dit le due tr^s haut en me designant, il n'y a rien a dire. — Ce mot, que bcaucoup de pcrsonnes entendirent,

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ainsi que moi, me causa una si grande satisfaction, que je me le rappelle encore aujourd^hui avec un certain plaisir. »

Mademoiselle Yigee avait yingt ans lorsqu*elle se maria, au commencement de 1776. £lle epousa Lebrun, qui en avait vingt-sept. Lebrun se connaissait en tableaux, il en faisait le commerce, et il y ayait gagn^ de Targent. Demeurant dans la meme maison que la jeune artiste, il lui pr^tait quelques-unes de ses belles toiles pour les copier : ainsi se fit la Connaissance, puis le mariage. Ge n'est pas que mademoiselle Yig^e fut tr^s pressee de se marier ; mais Lebrun avait une jolie figure, il passait pour plus riche qu'il n*6tait, ce qui le rendait un parti avantageux pour une fille sans fortune ; enfin^ et surtout, mademoiselle Yigee ne pouvait plus supporter de vivre avec son beau-pere. Elle ne devait pourtant pas gagnor beaucoup au change. « Je me sentais 81 peu entrainde, raconte-t-elle, a faire le sacrifice de ma liberty, qu*en allant a T^glise, je me disais encore : Dirai-je oui? dirai-je non? H61as ! j'ai dit oui, et j*ai change mes pelnes contre d autres peines. Ge n'est pas que M. Lebrun fut un mechant homme : son caract^re offrait un melange de douceur et de vivacite; 11 et&it d*une grande obligeance pour tout le roonde ; en un mot, il etait tres aimable ; mais sa passion effr^n^e pour les femmes de mauvaises moeurs, jointe k la passion du jeu, ont caus^ la ruine de sa fortune et de la mlenne, dont il disposait enti^rement^ au point qu*en 1789, lorsque je quittai la France, je ne poss^daispas vingt

francs de reyenu, apres avoir gagne, pour ma part, plusd'un million. II ayait tout mange. »

Les avert) ssements ne manquerent pas, mais lis eurent rinconvenient d*arriv6r trop tard. Le mariage fut teaiv quelque temps secret, pour permettre a Lebrun de terminer une affaire dans laquelle avait figure un autre projet d union. Mademoiselle Yig^e passait done seulement pour fiancee, et elle etait obligee d'entendre ceux, qui venaient la supplier de se degager. « Tantdt c*6tait Aubert, joaillier de la couronne, qui me disait avec amiti(^ : — Vous feriez mieux de vous attacher une pierre au cou et de vous jeter dans la riviere que d'^pouser Lebrun. Tantdt c'6tait la duchesse d*Aremberg, accompign^e de madame de Canillac et de madame de Souza^ alors ambassadrice de Portugal, toutes trois si jeuneset si jolies, qui m'apportaient leurs conseils tardiffr quand j*6tais marine depuis quinze jours. — Au noi»« du ciel, me disait la duchesse, n*6pouse2 pas M. Lebruo, vous seriez trop malbeureuse. — Puis elle me contait une foule de choses que j 'avals le bonheur de ne pas. croire enti^rement, quoiqu'elles se soient trop confirmeesdepuis ; mais ma m^re, qui se trouvait lit, avait peine k retenir ses larmes. »

Grange int^rieur assur^ment que celul de notre jeune artiste. Pour elle, sa « ch^re peinture » U console de tout. £lle a de plus en plus la vogue. Le* nombre des portraits qu'elle a peints k cette ^poque est prodigieux. Elle donne jusqu*a trois stances par jour. G'est k peine si sa grossesse et ses couches peuvent Tar-

rSter. « Tout heureuse que je me sentisse a I'id^e de de?enir m^re, je n 'avals pas songe le moins du monde a preparer rien de ce qu*il faut pour une accouch^e. Le jour de la naissance de ma fiUe, je n*ai point quitte mon atelier, et je travaillais a ma Venus qui lie les ailes de TAmour dans les intervalles que me laissaient les douleurs. »

Lebrun, de son c6t6, d^pensier, avide, ne songeait qu'^ tirer parti du talent de sa femme. II la contraignit, pendant quelque temps, a avoir des deves, dans Tespoir d y gagner davantage. II s*eraparait du prix de ses tableaux. Les portraits de roadame Lebrun ^taient fort l)ien pay6s; elle n'en faisaitpas au-dessousdecentlouis, et elle recevait parfois jusqu'^ huit et dix mille francs, ce qui ^tait considerable pour ce temps-la. Mais de tout cela la pauvre femme ne touchait pas un sou. « Ceux qui m entouraient savent que M. Lebrun s*emparait en totality de Targent que je gagnais, mc disant qu'il le ferait valoir dans son commerce. Je ne gardais souvent que six francs dans ma poche. Lorsque, en 1788, je (is le portrait du beau prince Lubomirski^ alors adolescent, 15a tante, la princesse Lubomirska, m*envoya douze mille francs, sur lesquels je priai M. Lebrun de me laisser deux louis ; mais 11 me les refusa, pr^tendant avoir bcsoin de la somme entiere pour solder tout de suite un biUet. II etait plus habituel, au reste^ que M. Lebrun toucbdt lui-meme, et tres souvent il u(?gligeait de me dire que Ton m'avait payee.

» Une seule fois dans ma vie, au mois de septem-

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bre 1789, j ai recu le prix d'un portrait: c'etait celui du bailli de Grussol, qui m'envoya cent louis. Heureusement mon niari etait absent, en sorte que je pus garder cette somme qui, peu de jours apr^s le 5 octohre, rae servit pour aller a Rome. »

Madame Lebrun entre dans ces details pour repousser les bruits calomnieux que Ton faisait courir sur ses relations avec M. de Galonne, sur le prix extravagant que ce ministre lui aurait pay6 pour son portrait, sur Torigine des ressources, en fin, avec lesquelles Lebrun faisait batir son h6tel de la rue du Gros-Ghenet. Lebrun semble bien n'avoir pas 6i6 assez sensible aux roechancet^s auxquelles sa femme pouvait se trouver en butte. Ge qui est certain, c'est que s'il y pr^tait par son luxe, elle vivait, pour sa part, aussi simplement que possible. Le mari avait un grand appartement, rlchement meubl6, orn^ de tableaux des grands maitres; la femme 6tait r^duite a occuper une petite antichambre et une charabre a couclier qui lui servait de salon. Mais sa renommee, et sans doute aussi son agrement, sa distinction, n*en attiraient pas moins les visiteurs ; et, comme ellele dit ellerodme, elle recevait tons les soirs la cour et la \ille. On entendait chez elle la meillenre musique de Paris. Gr6try y faisait executer des morccaux int^dits de ses operas ; Garat y chantait, Viotti y jouait du violon, Gramer du piano. « Les grandes dames, les grands seigneurs, les hommes marquants dans les lettres et dans les arts, tout arrivait dans cette charabre : c'etait a qui serait de mes soirees, ou la foule etait telle que, faute de

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8iege, les mar^chaux dc France s^asseyaient par terre, 6t je me rappelle que le nar^chal de Noailles, tr^ ^os et tr^s 4ge, eut un soir la plus grande peine a se relever. »

Madame Lebrun avail aussi ses soupers, ce repas que madame du DeiTant appelait Tune des quatre fins de Thomme, et qui tient une si grande place dans Thistoire du xviii® siecle. « On ne saurait juger, dit madame Lebrun, ce qu'etait la soci6t6 en France, quand on n*a pas Yu le temps ou, toutes les afTaires du jour termin^es, doQze ou quinze personnes aimables se r^unissaient chez une maitrese de maison pour y finir leur soiree. Une sorte de confiance et d*intimit^ r^gnait entre les convives, ct conime les gens du bon ton peuvent toujours bannir la g^ne sans inconvenient, c'etait dans les soupers que la bonne society de Paris se montrait sup^rieure a celle de toute r£urope. » Les invites se r6unissaient chez madame Lebrun, a neuf heures. Point de politique; on racontait Tanecdote du jour, on causait litt^rature, on 6coutait les vers de quelque po^te present, on jouait des charades en action. A dix heures, on se mettait a table. Le repas ^tait des plus simples. « U se composait toujours d'une Yolaille, d'un poisson, d*un plat de l^umes et d'une salade ; en sorte que si je me laissais entratner k retenir quelques visiteurs, il n'y avait r^ellement pas de quoi manger pour tout le monde. Mais peu importait ; on ^tait gai, on etait aimable, les heures passaient comme des minutes, et vers minuit, chacun se retirait. »

Delille, Lebrun le poete, le chevalier de Bouiflers, le

vicoiQte de Segur, 6taient du nombre des habitues de ces soupers et les rendaient les plus amusants de Paris. Madame Lebrun professait une admiration sans bornes pour Lebrun-Pindare. Non pas qu*elle se fit illusion sur ses d^fauts, mais Tengouement pour son pr^tendu g^nie faisait tout excuser.

« Je ne crois pas, dit-elle, avoir eu pour aucun auteur vivant autant d'admiration que j*en avais pour Lebrun, qui s'^tait lui-m^rae surnoram6 Pindare. Le caractire grandiose de ses po6sies excitait tellement mon enthousiasrae, que j*avais pris pour ce po^te une veritable aroiti^. Tout prodigieux qu'^tait Torgueil de cet homme c616bre, je le trouvais si naturel, il ne me venait point en t^te que le ridicule diit jamais s*y attacher. Ainsi, le jour ou Lebrun termina son ode intitul^e Exegi monumentum, et qu*il nous la fit entendre, il put aniver k ces vers :

Comme un c^dre aux vastes ombrages Mon nom, croissant avec les dges, Rigne snr la post^rit^.

Slides, vons 6tes ma conqu&te ; £i la palme qni ceint ma lite Rayonne d'immortalite !

sans que personne de nous n'y trouvilt rien & dire, sinon : « G*e8t superbe ! c'est vrai I »

Pauvre Lebrun ! on ne peut 8*erap^cher, en lisant cet vers, de se demander quelle serait sa surprise 8*11 reve-

340 LA LITTEKATURE AU XVin« SIKCLK.

nait ail milieu de nous, ct s'il voyail dans quelle profondeur d'oubli son nom esl tomb(^. Est-il stir qu un seul candidal au baccalaur^at es lettres put nous dire qui il etait, et par quels ouvrages il s'est fait connaitre? Est-il siir que le public, si tant est qu*il en ait entendu parler, ne le confonde pas avec son homonyme du Senat? D^cid^ment, toute cette poesie des derni^res annees du xviii*^ Steele n'est pas raoins la fin du g^nie dassique et de notre ancienne litl^ralure, que le r^gne de Louis XVI n'est la lin du vieil ordre de choses et de la monarch ie.

Le bon naturel de notre artiste se montrait precis^ment dans les preventions de son amiti4. <i Lebrun, ditelle, venait tres souvent chez moi ; je n'arrangeais pas la plus petite reunion que je ne Tinvitasse un des premiers, car mon admiration pour son talent me le faisait aimer, au point que je ne pouvais soufTrir que Ton dit du mal de lui. Un jour, j avais quelques personnes k diner; j*entendis attaquer sa moralite de la fagon la plus grave. On disait, entre autres choses, qu'il avait vendu sa femme au prince de Gonti. On sent bien que je n'en voulus rien croire ; j'etais furieuse : « Ne m'a-t-on pas aussi » calomni^e! disais-je dans ma colere. Voyez toutes » les absurd it^s que Ton d^bite sur moi au sujet de » M. de Galonne ! Ge que vous dites n*est pas plus vrai, » j'en suis certaine. » En(in, voyant que je ne parvenais pas a dissuader les accusateurs, je pris le parti de quitter la table, pour alter plcurer dans ma chambre k coucher. »

L amitie de madame Lebrun pour le poi?te ne resista

cependant pas a la grande ^preuve de la Revolution. Notre Pindare, apr^s avoir chant6 Louis XVI et recu une pension sur sa cassette, devinl patriole, et, commeil le dit quelque part, il osa :

D'lm vers republicain 6poava»ter les rois.

11 avait m^me ecrit des strophes triomphantes sur la mort du roi et de la rtine. Des lors, son ancienne amie n'^prouva plus pour lui que de I'horreur. lis ne se revirent jamais.

Mais revenons aux plaisirs de society, dont madame Lebrun avait conserve un souvenir si ebloui. Parmi ces plaisirs, la comedie de salon avait naturelleinent sa place : il n*etait pas si petit appartement oii on nelajoudt alors. Princes, nobles ou bourgeois, c'etait a qui se donnerait ce divertissement. Madame Lebrun faisait les soubrettes; son frere remplissait les premiers rdles, et avec succes. Un seul faisait tache dans la troupe : qu'on devlne lequel ! « Tons nos acteurs ^laient cxcellents, 6crit Tauleur des Souvenirs, excepts Talma. Vous riez, sans doutc? Le fait est que Talma, qui jouait les amoureux avec nous, i^tait gauche, embarrass^, et que personne alors n'aurait pu prevoir qu'il deviendrait un acteur inimitable. Ma sui*prise a ete grande, je Tavoue, quand j*ai vu nctre jeune premier surpasser Larive et remplacer Lekain. Mais le temps qu*il a fallu pour op^rer cette metamorphose et toutes celles du m^me genre, me prouve qu*un talent dramatique est de tous les talents

celui qui s'acquiert le plus tard. Remarquez bien qu'on ne connait pas un seul grand acteur qui Tail 6t6 dans sa jennesse. »

On ne peut plus lire cette assertion aujourd'hui sans penser au d^raenli qu eile a regu de mademoiselle Rachel. Et Dependant, la reraarque reste juste en g^n^ral, et trouve tousles jours encore sa confirmation.

Couronnons tons ces souvenirs par le r^cit d'un souper que raadame Lebrun donna vers ce temps-la, et qui fit tant de bruit qu'elle en trouva plus tard partoul la renomm^e a Tetranger :

« Un soir que j'avais invito douze ou quinze personnes a venir entendre une lecture du poete Lebrun, raon frere me lut auparavant quelques pages du voyage di!Anacharsis. Quand il arriva a Tendroit oii, en d^crivant un dtner grec, on explique la mani^re de faire plusieurs sauces : « II faudrait, me dit-il, faire goAter cela ce soir. » Je fis aussitdt monter ma cuisini^re, je la mis bien au fait, et nous convinmes qu'elle ferait une certaine sauce pour les poulardes, et une autre pour Tanguille. Gomme j'attendais de fort jolies femmes, j'imaginai de nous costumer tons a la grecque afin de faire une surprise a M. de Vaudreuil et a M. Boutin, que je savais ne devoir arriver qu*k dix heures. Mon atelier, plein de tout ce qui me servait k draper raes modules, devait me fournir assez de v^tements, et le comte de Parois, qui logeait dans ma maison, rue de Glery, avait une superbe collection de vases ^trusques. R vint pr^cls^ment chez moi ce jour-1^, vers

quatre heures. Je lui fis part de mon projet, en sorte qu'il m'apporta une quantity de coupes, de vases, parmi lesquels je choisis. Je nettoyai tous ces objets moi-m^me, et je les pla<^ai sur une table de bois d'acajou, dress^e sans nappe. Gela fait, je plagai derriire les chaises un immense paravent, que j*eus soin de dissimuler en le couvrant d'une draperie, attach6ede distance en distance, comme on en Yoit dans les tableaux du Poussin. Une lampe suspendue donnait une forte lumiere sur la table ; enfm tout ^tait pr6par6, jusqu*a mes costumes, lorsque la fille de Joseph Yernet, la charmante madame Chalgrin, arriva la premiere. Aussitdt je lacoifTe, je Thabille. Puis vint madame de Bonneuil, si remarquable par sa beaut6; madame de Vig^e, ma belle-soeur, qui, sans^tre aussi jolie, avait les plus beaux yeux du monde, et les voila toutes trois m^tamorphos6es en v^ritables Ath6niennes. Lebrun-Pindare entre ; on lui 6te sa poudre, on defait ses boucles dec6t^, et je lui ajuste sur la t^te une couronne de lauriers, avec laquelle je venais de peindre le jeune prince Henry Lubomirski en Amour de la gloire. Le comte de Parois avail justement un grand manteau de pourpre, qui me servit a draper mon po^te, dont je fis en un clin d'oeil Pindare, Anacreon. Puis vint le marquis de Gubieres. Tandis que Ton va chercher chez lui une guitare qu*il avait fait monter en lyre dor^e, jc Ic costume; je costume aussi M. de Riviere (fr6re de ma belle-soeur), Ginguene et Ghaudet le fameux sculpteur.

» L'heure s'avangait ; j*avais peu de temps pour penser

34i LA LITTERATURE AU XVIII* SIECLE.

a raoi : mais commme je portais toujours des robes blanches en forme de tunique, ce qu'on appelle a present des blouses, il me suffit de mettre un voile et une couronne de fleurs sur ma t^te. Je soignai principalement ma fille, charraanle enfant, et mademoiselle de Bonneuil, aiijourd'hui madame Regnault-d'Ang^ly, qui etait belle comme un ange. Toutes deux etaient ravissantes a voir, porlant un vase antique tres l^ger, et s'appretanl a nous servir a boire.

» A neuf heures et deraie, les pri^paratifs ^talent terminus, et, des que nous fumes tons places, Teffet de cetle table etait si neuf, si pittoresque, que nous nous levions, chacun a notre tour, pour aller regarder ceux qui restaient assis.

» A dix heures, nous enlendimes enlrer la voilure du comte de Vaudreuil et de Boutin, et quand ces deux messieurs arriverent devant la porte de la salle a manger, dont j'avais fait ouvrir les deux baltants, ils nous trouverenl chantant le choeur de Gliick : le dicu dc Paphos et de Gnide, que M. de Gubieres accompagnait avec sa lyre.

» De mes jours, je n'ai vu deux figures aussi etonn^es, aussi stupefaites que celles de M. de Vaudreuil et de son compagnon. lis etaient surpris et charmes, au point qu*ils resterent un temps infini debout, avant de se decider a prendre les places que nous avions gardees pour eux.

» Outre les deux plats dont je vous ai deja parle, nous avions pour souper un gdteau fait avec du miel et du

raisin de Gorinthe, et deux plats de legumes. A la v6rite, nous biimes ce soir-15, une bouteille de vieux vin de Chypre dont on m'avait fait present; mais voila tout Texces. Nous n'en reslames pas moins tres longtemps a table, ou Lebrun nous r^cila plusieurs odes d'Anacreon qu'il avait traduites, et je no crois pas avoir jamais passe une soiree aussi arausante.

» M. Boutin et M. de Yaudreuil en etaient telleraent enthousiasm^s qu'ils en parlerent le lendemain a toutes leurs connaissances. Quelques femraes de la cour me deraanderent une seconde representation de cette plaisanterie. Je refusal pour diff^renles raisons, et plusieurs d'entre elles furent bless^es de mon refus. Bient6t le bruit se r^pandit dans le monde que ce souper m'avait coute vingt mille francs. Le roi en parla avec liumeur au marquis deCubieres, qui, fortheureusement, avait eteun de nos convives, et qui convainquit Sa Majeste de la sottise d'un pareil propos.

» N^anmoins, ce que Ton tenait k Versailles au prix modeste de vingt mille francs, fut port6 a Rome a quarante mille; a Vienne, la baronne de Strogonoffm'appril que j avals depens6 soixante mille francs pour mon souper grec.

» Vous savez qu'aPetersbourg la somme est enfin restee a quatre-vingt mille, et la v6rit6 est que ce souper m'a cout^ k pen pres quinze francs. »

Au milieu de ces travaux et de ces plaisirs, la renoromi^e de roadame Lebrun allait grandissant. Elle

n elait pas seulement a la mode, elle recevait des temoignages publics et autoris^s. Ayant fait hommage a TAcad^mie fran^aise des portraits de La Bruyere et du cardinal de Fleury, la compagnie lui donna ses entries a toutes ses assemblies publiques. Elle profitait quelquefois de ce privilege. Un jour qu'elle assistait a une stance, La Harpe y lut un discours en vers sur le talent des femmes. II est probable que madame Lebrun n'etait pas sans ignorer quel etait le sujet de la lecture, et m^me sans soupQonner que son nom pourrait y trouver place. Elle n'en fut pas moins embarrass^e, lorsque le poete arriva a un eloge aussi direct et aussi personnel que le suivant :

Lebrun, de la beauts le peintre et le modMe, Moderne Rosalba, mais plus brillante qu'elle, Joint la voix de Favart au souris de Y^nus.

La Harpe, en lisant ce passage, porta les yeux sur Tartiste ; aussi t6t tout le public, y compris le roi de SuMe et la duchesse de Ghartres qui etaient presents, se leva et se tourna vers madame Lebrun en applaudissant. Une autre fois, c'est en plein th^^tre qu'elle recut une ovation. On jouait un vaudeville intitule la Reunion des Arts; I'actrice qui personnifiait la Peinture avait pris les traits et la tournure de madame Lebrun, et la repr^sentait occup6e a faire un portrait de la reine, qui venait justement d'etre expose et d'avoir un grand succes. « Au m^me instant, raconte r^crivain, tout ce qui ^tait au parterre et dans les loges se tourna Ters moi en applau-

dissant a tout rorapre : je ne crois pas que Ton puisse jamais Stre aussi touch^e, aussi reconnaissante que je le fus ce soir-lk. »

Je ne quitterai point les volumes de madame Lebrun sans lui emprunter un dernier souvenir de Tancien regime :

u G'est en 1786 que j'allai pour la premiere fois a Louveciennes, ou j'avais promis de peindre madame Du Barry, et j'6tais exlr^mement curieuse de voir cetle favorite dont j'avais si souvent entendu parler. Madame Du Barry pouvait avoir alors quarante-cinq ans environ. Elle etait grande, sans Tetre trop ; elle avait de Tembonpoint, la gorge un peu forte, mais fort belle ; son visage etait encore charmant, ses traits reguliers et gracieux ; ses cheveux ^taient cendr6s et boucl^s comme ceux d'un enfant; son teint seulement commengait a se g^ter. Elle me re^ut avec beaucoup de gr4ce, et me parut avoir fort bon ton; mais je lui trouvai plus de natureldansTesprit que dans les mani^res : son regard 6tait celui d'une coquette, car ses yeux allonges n'^taient jamais entierement ouverts, et sa prononciation avait quelque chose d'enfantin qui ne seyait plus k son 4ge... Ges restes de magnificence contrastaient avec la simplicite qu elle avait adoptee, et dans sa toilette et dans sa fa^on de vivre. V^i€ comme Thiver, madame Du Barry ne portait plus que des robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et, tons les jours, quelque temps qu'il fit, elle 86 promenait dans son pare ou dehors, sans qu'il en

r^sultat aucun inconvenient pour elle, lant le sejour de la campagne avait rendu sa sante robuste. Elle n'avait conserve auciine relation avec la norabreuse cour qui pendant longteraps Tavait entouree. Uambassadrice de Portugal, la belle madarae de Souza, et la marquise de Brunoy, etaient, je crois, les deu x seules ferames qu'elle vit alors... Les soirs, nous elions le plus souvenl seuls au coin du feu, madame Du Barry et moi. Elle rae parlait quelquefois de Louis XV et de sa cour, toujours avec le plus- grand respect pour Tun, et les plus grands raenagements pour I'autre. Mais elle evitait tons details; il etait meme evident qu*elle preferait s'abstenir de ce sujet d'entretien, en sorle qu habiluelleraent sa conversation etait assez nulle. Au reste, elle se montrait aussi bonne femme par ses paroles que par ses aclions, et elle faisait beaucoup de bien a Louveciennes, ou tous les pauvres etaient secourus par elle. Nous allions souvent ensemble visiter quelques malheureux, et je me rappelle encore la sainte colere ou je la vis, un jour, chez une pauvre accouchee qui manquait de tout. »

Gependant la Revolution approchait, et, avec elle, la ruine de tout ce monde elegant et joyeiix, ou madame Lebrun s'etait si bien fait sa place, et dont elle etait Tarliste favori. Les evenements de 1789 lajeterent dans Tepouvante, et elle fut des premieres a quitter la France, « J'eiais alors tellement changee, dit-elle, que la veille de mon depart, elant allee chez ma mere pour lui faire mes adieux, elle ne me reconnut quk mon son de voix,

et il nW avail pas trois semaines que nous nous etions vues. )> Madame Lebrun alia a Rome et passa trois ans en Italie. Elle y vivait des portraits qu'elle faisait; la Togue, du reste, Tavait suivie a T^tranger, et elle ne pouvait satisfaire aux demandes. « Bien loin, 6crit-elle, que M. Lebrun m'ait jamais fait passer de Targent, il m^^crivit des lettres si lamentables sur sa detresse, que je lui envoyai une fois mille 6cus, et une autre fois cent louis ; de meme que plus tard, j'envoyai la momesorome a ma mere. »

Dltalie elle se rendit a Vienne, puis en Russie, peignant toujours, retablissant sa fortune, mais non sans regrelter la libeite de suivre ses inclinations. « Je rae s^chais a la portraiture. Il en r^sulte qu*apres avoir d^Y0u6 ma jeunesse au travail avec une Constance, une assiduite assez rares dans une femme, airoant mon art autant que ma vie, je puis a peine compter quatre ouvrages (portraits compris) dont je sois r^ellement conten te. » A la bonne heure, voila de ces aveux qui trahissent Tartiste !

Madame Lebrun ne revint en France qu'a la fm de

1801. Elle fit encore en Angleterre et en Suisse des

voyages dont le recit allonge trop ses Souvenirs, Elle

vecut jusqu'en 1842. M. Lebrun etait mort trente ans

auparavant : depuis longtemps il n*y avait plus aucune

espece de relations cut re les deux epoux. La mort de sa

fille alTecta plus vivement notre artiste. C'etait une belle

personne, dou^e de talents, mais d'un caractere roma-

nesque. Fort jcune encore, sa recreation favorite dtait

de composer des remans. Sa m^re, en rentrant, la trouvait souvent occup^e a ^crire ; elle la faisait coucher, et I'enfant se relevait en cachette pour achever un chapitre. La jeune fille se raaria, en Russie, centre le gr6 de sa mere. Elle 6pousa « un homme sans talents, sans fortune et sans nom ». Ge mariage ne f ut pas heureux ; mais la ressemblance des chagrins ne rapprocha pas les deux femroes.

J'aurais pu poursuivre cette analyse des Souvenirs de madame Lebrun ; il y aurait, entre autres, sur la cour de Russie, a la fin du si^cle dernier, plus d'une page k ciler, k rapprocher peut-etre de celles de M. de S^gur sur le meroe sujet. D'un autre c6le, je I'ai d^jk dit, il y a quelques longueurs. Je comprends que madame Lebrun ait cede, dans sa vieiilesse, au plaisir d'imprimer toutes ses relations de voyage, mais je comprends moins qu'on les reproduise si consciencieusement aujourd'hui.

D6cembre 1869.

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