La Harpe, ibid*, p
272 LA LITT^RATURE AU XVIIl* SifeCLE.
Et cependant le Mercure ne paraissait qu'une fois par mois. II est vrai qu'il 6tait k la fois « liU6raire, mil et politique, » et qu'il avait Tambition de s'adresser k toute espece de lecteurs.
« II fallait, dit Marmontel, que, selon les gouts des aboDD^s, il tint lieu des gazettes aux nouvellistes, qu'il rendtt compte des spectacles aux gens curieux de spectacles; qu'il donndt une juste id^e des productions lit teraires k ceux qui, enlisant avec choix, veulent s'instruire ou s'amuser ; qu^a la saine et sage partie du public qui s'int^resse aux d^couvertes des arts utiles, au progres des arts salutaires, 11 fit part de leurs tentatives et des heureux succes de leurs inventions; qu'aux amateurs des arts agr^ables il annonqdt les ouvrages nouveaux; et quelquefois les ecrits des artistes. La partie des sciences qui torabait sous les sens, et qui pour le public pouvait etre un objet de curiosite, 6tait aussi de son domaine. Mais il fallait surtout qu'il eut un int6ret local et de soci6t6 pour ses abounds de province, et que le bel esprit de telle ville du royaume y Irouvdt de temps en temps son ^nigme, son madrigal, son ^pitre ins6r6e : cette partie du Mercure, la plus frivole en apparence, en etait la plus lucrative. »
Marmontel s'attacha a obtenir la collaboration des jeunes ^crivains du temps : Malfildtre qui y publia ses premieres poesies, Delille qui y insera des fragments de sa traduction des Georgiques, Thomas, Golardeau. G'est la aussi que parurent les Contes moraux, Cependant Marmontel ne garda pas longlemps le Mercure ;
mis a la Bastille pour une parodie qu'il n'ayait pas faite, il en sortit au bout de quelques jours, mais il y perdit son brevet. Le journal passa dans d'autres mains, y d^p^rit, et fmit par devenir une entreprise de librairie. Aprfes avoir fait assez longtemps le Mercure, Raynal se retira avec une pension de mille ^cus sur ce journal. Revenons k Tabb^ Raynal. Le Mercure Tavait mis en relation avec toute la soci^te litt^raire du temps. Rousseau fut de ses coUaborateurs. II venait de remporter le prix propose par TAcad^mie de Dijon lorsque Raynal, en r^dacteur aux aguets, lui demanda des articles. Rousseau accepta la proposition^ et, en effet, c'est dans le Mercure de 1751 que parut la Lettre k Raynal, en r^ponse k une refutation du Discours, et dans le Mercure de 1753 que parut une autre lettre de Jean-Jacques, sur r usage danger eux des ustensiles de cuivre. Rousseau conserva toujours un bon souvenir de Raynal. II se plait, dans les Confessions, k rappeler que I'abbe lui avait offert sa bourse, et qu'il avait soigne Grimm avec devouement, pendant une maladie. Get 61oge a d'autant plus de prix sous la plume de Rousseau, que Raynal appartenait au parti philosophique, et passait sa vie chez Helv^tius, d'Holbach, madame Geoffrin. Marmontel et Morellet^ qui Ty rencontraient, nous ont laiss6 chacun un portrait de lui. lis s'accordent k vanter k la fois Tamenite de son caract^re et Tintemp^rance de sa conversation. Sa m^moire ^tait immense, son Elocution facile, et, une fois lanc^, on ne I'arr^tait pas facilement. Un accent aigre et criard ajoutait k la fatigue causae
par ses monologues. Morellet est celui qui parait TaYoir le mieux pris sur le fait :
<K Boa iiomme, aise a vivre, ne moDtrant rien de I'amour-propre dont les hommes de lettres sont trop souvent ferus, et ne blessant celui de personne; faisant continuellement ses livres dans la societe ; pressant tout ce qui Fapprociiait de questions pour recueillir quelques faits grands ou petits; il ne parlait gu^re que de politique, de commerce, ou pour faire des contes auxquels il ne donnait pas une tournure bien piquante, et qu'il lui arrivait de rep^ter : mais iorsqu'il avait ainsi pris la parole, il la gardait lougtemps. II etait pr^ieux a notre soci^t^, parce qu'il savait tres bien les nouyelles, a cause de ses liaisons avec M. de Puisieux et M. de Saint- Severin*. »
L'activit6 litt^raire de I'abbe Raynal dtait aussi extraordinaire que la fertilite de sa conversation. II menait de front avec le Mercw*e une correspondance adress^e aux cours d'Allemagne, dont il se d6chargea ensuite sur Grimm. Nous venous de le voir cherchant, jusque dans les salons, des mat^riaux pour le grand ouvrage qu'il meditait. Get ouvrage parut enfin, en quatre volumes, sous le titre d'Bistoire philosophique et politique des dtablissements et du commerce des Europeens dans
1. Favartdans son Journal rapporte un exemple de la loquacite de Baynal, mais Tanecdote est exag^r6e et toarne a la caricature (sons la date du 5 janv. 1763).
lesdeuxlndesK L'auleur suivait chronologiquement les d6couvertes faites par les Portugais, les Hollandais, les Anglais, les Frangais, ainsi que Thistoire de leurs 6ta* blissements. Le premier volurae traitait des Indes Orientalss, les autres de TAm^rique. Le tableau des cultures coloniales et du commerce du roonde entier se d^roulait ainsi. II faut reconnaitre que Raynal avait compris Tinfluence des grandes d^couvertes g^ographiques sur la civilisation, et qu'il avait fait preuve d'une certaine habilet6 de mise en oeuvre. Mais la doit s'arrSter T^loge. Comme livre, Touvrage est k la fois mal compost et mal ^crit. Haynal, qui prenait de toutes mains des travaux tout faits, articles fournis par ses amis, morceaux empruntes k des Merits imprimis, Raynal ne se donnait pas la peine de fondre ces matdriaux dans son propre h^cit. Tous ceux qui ont parM de son Histoire ont signal^ Tespece de placage qui est la consequence de cette maniere de faire, Tabsence des transitions les plus n^cessaires. Joignez k cela le melange de s^che statistique et de description pr^tentieuse, de peintures lubriques et de sorties furibondes, des digressions interminables, enfin, a tout propos, des declamations qui 6taient sans doute dans le gout du temps, qui (irent m^me la fortune de Touvrage, mais qui ne paraissent plus aujourd'hui que ridicules.
i. L'uuvra(7e resU anooyme jusqa'ft T^dition de 4780. Mats la paternity de Raynal ^tait notoire, et avou^e en society. Quant au debit du livre, raatorite feroiait les yeux, tolerance, dit La Harpe (Corresp, lilt., I., 20, n.) achetee douze francs par exem-> plaire que I'on donnait an secretaire d'un homme en place*
« On croit entendre, dit S6nancour, un charlatan mont^ sur des tr^teaux, et d^bitant k la multitude eflar^e des lieux coramuns contre le despotisme et la religion, qui n*ont rien de curieux que leur hardiesse. » Or, il n'est pas jusqu'k cet effet de hardiesse qui n'ait disparu pour nous; de sorte que Touvrage, dont I'^rudition a toujours ^t6 inexacte, dont les renseignements ont depuis longtemps vieilli, et dont le fanatisme r^volutionnaire ne nous touche plus, est devenu k la fois le plus surann^, le plus plat et le plus burlesque des livres. Le burlesque y domine ; ce ne sont partout que prosopop^es, discours mis dans la bouche des peuples asservis, discours adress6s aux opprimes. A la An de Farticle sur les Indes Orientales, Raynal se demande si le privilege de la Gompagnie des Indes sera renouvel6. Tout parait Fannoncer, dit-il, puis il s' eerie : « Non, non, il faut que t6t ou tard la justice soit faite. S'il en arrivait autrement, je m'adresserais a la populace. Je lui dirals : Peuples, dont les rugissements ont tant de fois fait trembler vos maitres, qu'attendez-vous? Pour quel moment r^servez-Yous vos flambeaux et les pierres qui pavent vos rues? » Je me hdte d'ajouter que si Raynal sait nous faire trembler, il salt aussi parler k notre « sensibility » et manager a nos regards « le spectacle enchanteur des empires fondes sur la vertu ». Malheureusement, les relations des voyageurs sont ici moins sures.
« Lecteurs, dont les 4mes sensibles viennent de s'^pa-
nouir de joie au r^cit desmoBurs simples et de la sagesse du gouvernement de Bisnapore ; vous qui, fatigues des vices et des d^sordres de votre contree, vous ^tes, sans doule, expatries plus d'une fois par la pens^e, pour devenir les t^moins de la vertu et partager le bonheur de ce recoin du Bengale, c'est avec regret que je vais peutetre d^truire la plus douce des illusions, et r^pandre ramerturae dans voscoeurs. Mais la v6rit6 m'y contraint. H^las I ce Bisnapore et tout ce que je vous at racont6, pourrait bien n'etre qu'une fable. — Je vous entends ; vous vous 6criez avec douleur : une fable? Quoi I il n'y a done que le mal qu'on dit de rhomme qui soit vrai ! etc. »
On n'a jamais 6t6 plus pompeusement ridicule.. Pour achever de donner une idee de I'ouvrage de Raynal, il faudrait citer encore quelques-unes de ses declamations contre les prStres et en faveur de la philosophie. La notion d'un etre absolu a detruit toute morale. II n'est aucun crime que 1' intervention des dieux ne consacre, aucune vertu qu'elle n'avilisse. Quant aux philosophes, c*est a eui seuls a faire les lois. « Apprenez, leur dit-il, que la liberty vient de Dieu, Tautorit^ des hommes. Revelez tons les myst^res qui tiennent Tunivers a la chaine et dans les t^nebres, et que s'apercevant combien on se joue de leur cr^dulit^, les peuples 6clair6s tons a la fois, vengent enfin la gloire de I'espece humaine. » Ce qu*il y a de fdcheux, c'est que ce tour declamatoire des sentiments et des discours devint celui de la nation, celui de la Revolution. Je suis persuade que YBistoire philoso^
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phique des deux Indes a eu plus d' influence 6ur la Revolution franqaise que le Contrat social lui-m^me.
Je Tai dit, la mani^re dont se fit VHistoire philosophique explique une partie de ses d^fauts. Raynal avail mis tous ses amis k contribution. II avait tir6 d'eux des raorceaux, des m^moires qu*il ins^ra lels quels. II fit son livre comrae on fait un journal, en r^unissant les travaux d'une foule de collaborateurs, II en fut moins Tauteur que T^diteur responsable. Un 6crivain oubli6 aujourd'hui, Pechm^ja*, lui fournit le grand morceau sur la traite des noirs. Le dii-neuviime livre tout entier, celui qui termine I'ouvrage, qui en resume les doctrines et en tire les conclusions, 6tait de Deleyre, I'ami de Rousseau et de Ducis. Un tiers de I'ouvrage, s'il faut en croire Grimm, reviendrait a Diderot. On salt avec quelle bonhomie Diderot mettait au service de ses amis, pour ne pas dire du premier venu, la f6condit6de son cerveau. Raynal venait lui demander secours : aussitdt mattre Denis de saisir la plume, de noircir le papier, s*6chauffant de sa verve, s'enivranl de son eloquence. « Mais qui osera signer cela? demandait-il, etonne de sa propre audace. — Moi, r^pondait Raynal; allez toujours. » Malouet raconte que Raynal se repenlit plus tard de la part qu'il avait laiss^e a Diderot dans son ceuvre. II avouait que ce dernier lui avait corrig^ son style, mais il se plaignait de la tyrannie de ce coliaborateur, qui lui
1. « Honfme d'esprit, dit La Harpe, connu par un eloge de Colbert ou il y avait des beaut^s. » {Corresp. Hit., I, 18.)
L*ABB6 RATNAL. S70
aurait impost eii qaelque sorte des declamations contre la religion et le despotisnie. Aveux tardifs d'un penitent, et auxquels il ne faut pas trop ajouier foi.
Le succ^s du livre de Fabb^ Raynal peut se mesurer par le nombre des Editions qui en furent faites. II y en eut plus de vingt, et plus de cinquante contrefa^ons. On en donna des abr^g^s. II y eut un Esprit de Raynal, il y eut un Raynal de la jeunesse. L'ouvrage avait qiiatre volumes dans la premiere Mition, celle de 1770, et ne portait point le nom de Raynal. II avait 6te imprim^ a Nantes, et, a ce que pretendaient les libraires, sans Taveu de Tauteur. Grimm dit qu'il etait fort rare et se vendait fort cher, ce qui s'eiplique par la crainte d'une saisie. Ges precautions furent peut-Stre cause que le livre ne At pas tout de suite son eiTet, Grimm n*en rend coropte qu'au mois d'avril 1772, et, au mois de mai de la mSme ann^e, Voltaire ne Tavait pas encore lu. II ^crit a Condorcet qu*il va le faire venir sur sa parole, mais, ajoute-t-il, « j ai bien peur que ce ne soit un r^chaud^ avec de la declamation. La plupart des livres nouveaux ne sont que cela ». Voltaire ne croyait pas si bien dire. Grimm, lui, regarde le livre comme capital, et destine a faire une forte sensation ; ce qui ne TempSche pas d'en relever tr^s sens^ment les defauts. II y trouvait « des idees d*un bonhomme plu* t6t que d*un vrai philosophe, et des vues plus humaines que vraiment philosophiques ». II est curieux que Morellet se trompe sur T^poque de la publication de VHistoire philosophique. II suppose qu*eUe parut pendant
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son s6jour en Angleterre, c'est-a-dire en 1772. Quoi qu'il en soil, Morellet 6lait encore h Londres, lorsqu il regut de Turgot une lettre qui m^rite de trouver place ici. II est int6ressant de voir comment un r^forraateur sincere et pratique juge la philanthropic fastueuse de I'abb^.
« Je suis curieux de savoir ce que les Anglais auront pens6 de VHistoire des deux Indes, J'avoue qu'en admirant le talent de Tauteur et son ouvrage, j'ai 6t6 un pen choque de Tincoh^rence de ses idees, et de voir tons les paradoxes les plus opposes mis en avant et defendus avec la m^me chaleur, la m^me Eloquence, le m6me fanatisme, II est tant6t rigoriste comme Richardson, tantdt immoral comme Helv^tius, tant6t enthousiaste des vertus douces et tendres, tantdt de ladebauche, tant6t du courage feroce; traitant Tesclavage d'abominable, et voulant des esclaves ; d^raisonnant en physique, d6raisonnant en m^taphysique et souvent en politique ; il ne r6sulte rien de son livre, sinon que Tauteur est un homme de beaucoup d'esprit, tres instruit, mais qui n'a aucune idee arret^e, et qui se laisse emporter par Tenthousiasme d'un jeune rh6teur. II semble avoir pris a tdche de soutenir successivement tous les paradoxes qui se sont pr6sent6sk luidans ses lectures et dans ses reves. II est plus instruit, plus sensible, et a une eloquence plus naturelle qu'Helv6tius ; mais il est, en v6rit6, aussi incoherent dans ses id6es, et aussi Stranger au vrai syst^me de Thomme. »
L'ABBE RXYNAL. 281
Et maintenant, pour en finir avec ces jugeraents du xvm* si6cle sur un livre qui y a tenu une si grande place, mettons en regard de Thonnete Turgot le plus petulant, le plus paradoxal, le plus sans-fa^on des 6crivains de I'^poque, un etranger, celui-la, et un Napolitain, car le Franqais a beau etre cynique, il conserve d'ordinaire un fonds de respect huraain, ou, si I'onveut, de pretentions humanitaires ; il ne dechire pas les voiles aussi r6solument. Voici comment I'abb^ Galiani s'exprimait sur le livre de I'abb^ Raynal :
« C'est le livre d'un homme de bien, mais ce n'est pas mon livre. En politique, je n'adraets que le machiav^lisme pur, sans mdange, cru, vert, dans toute sa force, dans toute son 4pret^. Raynal s'etonne que nous fassions la traite des negres en Afrique,et pourquoi ne s'^tonnet-il pas qu'on fasse la traite des mulcts de la Guyenne en Espagne ? Y a-t-il rien de si horrible que de ch^trer les taureaux, de couper la queue aux chevaux, etc.? II nous reproche d'etre les brigands des Indes ; mais Scipion put bien I'^tre des c6tes de Barbaric, et C^sar des Gaules. II dit que cela tournera mal ; mais tout le bien tourne en mal. Le veau de Pontoise se tourne en ordures, n'en mangez done pas ; la danse en lassitude, ne dansez done pas ; Tamour en peines, n'aimez done pas. Ainsi mon avis est qu'on achete des nigres tant qu'on nous en vendra ; de continuer nos ravages aux Indes tant que cela nous r^ussira, sauf k nous retirer quand nous serons battus. II n'y a pas de commerce lucratif au roonde ; d^-
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trompez-vous. Le seul bon est de Iroquer des coups de b^ton qu'on donne, contre des roupies qu'on regoit : c'esl le commerce du plus fort. Voilk mon livre. Bonsoir. »
Humanity ro^me et morality a part, il faut dire que Galiani se montre ici rooins profond qu'il ne pense. Le raachiavelisme s'imagine ^tre habile, par cola seul qu*il est raachiavelisme, et il ne voit pas qu'il devient tres vite dupe et doctrinaire a son tour. C'est une illusion de croire que la politique puisse se traiter d'apres des regies absolues, mais e'en est une aussi de croire que tout, en politique, soit 6galeraent vrai ou ^galement faux. Le veritable homme d'etat ne sacriHe les colonies ni k un principe, ni k un manque de principes. L^ancienne monarchie tit comme le voulait Galiani ; elle continua lant que cela lui reussit : puis le jour vint ou cela ne lui reussit plus, et ou la terre lui manqua sous les pieds. Je me demande ce qu'aurait dit Galiani, s'il avait v6cu jusqu'k ce jour-la.
Dix ans apres la premiere Edition de VHistoire philosophique, Raynal en donna une nouvelle^ k laquelle il ne mit pas seulement son noro, mais qu'il orna aussi de son portrait. « Sot portrait, dit Grimm, et qui lui ressemble si peu. » L'auteur, en effet, qu'on s'ac-
1. La Harpe {Corresp, litt.f p. 17) annonce, en ioail774, une nouvelle Edition, en sept volumes, anonyme comme les pr6cedentes, mais corrigee et augment^e de beaucoup de morceaux et d*un volume entier.
corde kd^peindre fort bon homme, s'^tait fait repr^senter la pluroe k la main, dans une attitude th^atrale, et il avait laiss^ inscrire au-dessous une d^dicace « au d6fenseur de rhumanit^, de la vi^rit^, de la liberty ». La nouvelle Mition ^tait augment^e de quelques documents utiles, de nouveaux traits encore plus hardis que ceux des Editions pr^c^dentes, et de tirades dirig^es contre Maurepas. Necker, en revanche, y 6tait fort bien traits, si bien qu on appela Raynal le timbalier du parti Necker. Grimm assure que I'abbe s'etait donn6 la peine de rectitier ses renseignements et de modifier son style. Du reste, m^mes digressions et memes declamations. « On dirait que Tauteur apr^s avoir fmi son ouvrage, craignant que le fond n'en fiit pas assez int6ressant par lui-m^me, s'est empress^ d\ jeter au hasard toutes les fleurs de philosophic et de rh^torique qu'il a pu trouver dans ses recueils et dans ceux de ses amis. » Cette foisci, r^tat se joignit k FEglise pour crier vengeance. Le livre fut censur6 par la Sorbonne, bril^l^le 29 mai 1781, au pied du grand escalier, et 1 auteur, d^cr^t^ de prise de corps par le Parlement de Paris^ fut oblige de quitter la France. II se rendit k Spa, k Gotha, k Berlin. Frederic, assez mal traite dans la premiere edition, se montra froid. II attendit, pour recevoir Tecrivain, que celui-ci lui eut demande une audience, el il affecta de ne pas m^me connaitreTexistence de VHistoire philosophique. On sait comment le souverain raconte cetle visite de Raynal, dans une lettre adressee k d'AIembert : « J*ai vu votre abbe Raynal ; il parle beaucoup. A la maoi^re
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dont il me parlait de la puissance, des ressources et des richesses de tous les peuplesjecroyais m'entreleniravec la Providence. Je me suis bien gard6 de revoquer en doute Texactitude de ses calculs: j'ai compris qu'iln'entendrait pas raillerie sur un ecu *, » Raynal fut mieux recu k Saint-P^tersbourg, par Catherine, et a Londres, ou le president de la Ghambre des communes, ayant appris qu'il ^tait dans la galerie, interrompit la discussion pour le faire placer '. II avait visits la Suisse dans un voyage precedent, et y avait laiss6 des souvenirs de sa g^n6rosit6 ; car Raynal avait acquis une grande fortune, et aimait k en faire un usage moiti6 fastueux, moiti6 philanthropique. A Lausanne, il avait fait une fondation pour des vieillards indigents ; a Lucerne, il avait 61ev6 a ses frais un ob^lisque a la m^moire des trois h^ros du Grutli, en ayant soin de faire placer pres de leur image son propre buste, sculpts par Tassaert.
Raynal passa la plus grande partie de son exil en Prusse, Au bout de cinq ans, en 1787, il obtint la permission de rentrer en France, a la condition, toutefois, de ne pas venir k Paris. Malouet, qui I'avait beaucoup connu, 6tait intendant de la marine a Toulon; Raynal
1. Sur Tentrevue de Raynal avec Frederic, voy. le troisieme volume des Souvenirs de Thiebaud, et sur les impressions que Raynal rapporta de Berlin, voy. les M^moirps de Malouet^ 1. 1^', p. 229 et suiv.
2. Mieux que cela^ un neveu de Raynal, pris par les Anglais sur un vaisseau francais^ fut mis en liberie lorsqu'on sut qu'il ^tait parent de Tauteur de VHistoire des deux fndes (voy. La Harpe, Corresp. litL, IF, 329).
cut Fidee d'aller Ty trouver. II arriva un soir que le salon de Tlntendance ^tait plein de raonde. Ge fut un coup de th^^tre pour I'assembl^e. L'abb6 eut a peine embrass6 Malouet, qu'il se mit a p^rorer comme s'il eut repris une conversation de la veille. La Hollande 6tait alors en lutte avec rAutriche, au sujet de la fermeture de TEscaut) et un amiral hollandais se trouvait justeroent la.
Quelle occasion pour Raynal I Le voila qui se lance dans la question, exposant les pretentions, ^nuintrant les trait^s, examinant les inter^ts de chaque partie :
« Apres avoir parl^. pendant troisheures, dit Malouet, sans lasser personne, il me dit qu'il ^tait a jeun depuis vingt-quatre heures, qu'il ne vivait que de lait, et qu'il n'ayait pu en trouver sur la route. II paraissait, en elFet, ^puis^. Je le fis rafratchir et reposer. Sa visite a dur6 trois ans et se serait prolong^e, s'il I'avait voulu. C'^tait rh6te le moins incommode, le moins exigeant que j*aie connu. II parlait prodigieusement, mais s'arr^tait toujours quand il s'apercevait qu'il fatiguait Tattention, ou qu'il ne Texcitait plus. Sa m^moire etonnante 6tait un repertoire encyclopedique, ou Ton pouvait puiser a volonte des anecdotes politiques, litt^raires, des faits historiques et des vues justes sur les divers interets des peuples de TEurope. Gomme il travaillait dix ou douze heures par jour, il n'etait avec nous qu'une partie de la soiree, et nous n'en avions jamais trop. »
286 LA LITTERATURE AU XVIII' SifeCLE.
Raynal avait alors sohante-seize ans. 11 n'avait pas attendu la Revolution pour revenir de la plupart de ses opinions philosophiques et politiques. S'il faut en croire Malouet, il ne voulait retrancher du christianisrae que le pape, I'enfer et les moines ; le reste lui convenait assez, et 11 assistait avec respect aux c^r^monies religieuses. En fait de gouvernement, il en voulait autant a la d6mocratie qu'au despotisme, s'eraportant contre la feodalit^, les privileges, les ordres, mais redoutant encore plus le regne de la multitude. II deraandait une autorit^ forte, mais juste; une volonte legale, absolue dans tout ce qui est reconnu bon et utile I On n*est pas plus naif que ne I'etait devenu ce grand revolutionnaire penitent. II avait entrepris d'amender son ouvrage ; ces corrections ne se sont pas retrouvees, ou du moins, elles n'ont pas et^ raises a profit pour la derniere Edition, celle de 1820. Raynal s'occupait aussi, vers la fin de sa vie, d'un livre Bur les r6fugi6s qui s'^taient ^tablis a 1 etranger k la suite de la revocation de I'^dit de Nantes. Mais tons ces travaux furent interrorapus par la convocation des 6tats g6n6raux. L*6crivain s*6tait, a cette 6poque, retir6 k Marseille. Nomme depute, il refusa. II ^tait inquiet des 6venements qui se pr^paraient, et il se regardait comme egalement mal plac6 pour servir le peuple ou le roi. « Le premier, disait-il, croirait que je me suis vendu k la cour, si je parlais autrement que mon livre, et la cour se defierait de moi, comme d'un ennemi, si je voulais d6fendre Tautorite legitime. »
L'Assembl6e natiopale succ^da aux etats gen^raux.
Malouet, fort engage, on le sait^ dans la lutte deg partis, ^tait rest^ en correspondance avec Haynal) alors fix^ k Marseille. Lorsque Mirabeau mourut et laissa sans chef le parti de la cour, Malouet forma le projet de lui donner un successeur dans la personne du vieux philosophe. II s'imaginait que si quelqu'un pouvait contenir la Revolution, c*6tait celui qui y avait tant travaille sans le youloir, « et dont le nom, dit-il, se trouvait sans cesse dans la bouche des patriotes k c6te. du nom de Jean-Jacques ». Mais, pour cela, il fallait faire revenir Raynal a Paris, et pour le faire revenir, il fallait obtenir la suppression de Tarret du Parlement qui Tavait d^cr^t^ de prise de corps. Malouet se chargea de la d-marche, et s'en tira avec assez d adresse, presentant Texil^ corame un pre-> curseur et un ap6tre de la liberty, tout en faisant des reserves sur les doctrines de VHistoire philosophique. La motion surprit la gauche, indisposa la droite, et tinit par r^unir tous les suffrages. L'Assembl^e rendit, k la presque unanimity, un d^cret qui priait le roi de supprimer la condamnation de Raynal.
Raynal ne perdit pas un instant pour revenir a Paris. II y arrivait avec le besoin de faire une esp^ce d*amende honorable pour ses anciennes opinions, et, sans doute auMi, de tenter ce que pourrait Tautorit^ de son nom pour la cause roonarchique. II fut convenu qu*il adres-* serait une lettre k TAssembl^e. M. de Glermont-Tonnerre^ qui Mail dans le tecret, r^digea la lettre. Raynal la trou" vait trop mod^r6e, « et y m^la quelques^uDes de ses phrases roides et Bicbes». G'^taitun manifeste en faveur
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de raulorit^ royale. L'ecrivain s'y pr^sentait comme un \ieil ami de la liberty, qui, apres avoir longtemps parl6 aux rois de leurs devoirs, demandait a parler au peuple de ses erreurs. « Serait-il done vrai, disait-il, qu'il fallut me rappeler avec effroi que je suis un de ceux qui, en 6prouvant une indignation g^nereuse contre le pouvoir arbitraire, ont peut-etre donne des armes a la licence? » II 6tait facile de prevoir qu'une pareille adresse exciterait des tempetes. Mais laissons Malouet raconter cette stance du 31 mai 1791 :
« Le president eut a peine prononc^ le nom de I'abbe Raynal, et le tilre de son adresse a TAssemblee, que la salle retentit d'applaudissements. II n'y eut pas moyen d'entendre ce qu'il ajoutait, en tremblant : que I'Asserabl6e serait peut-etre etonn^e des censures que Tauteur melait a ses hommages.Un bruit adreux d'enthousiasme, d'ad miration au nom de Tabb^ Raynal ne permettait d'entendre autre chose que: « Lisez! Lisezvite! La lecture de « Tadresse ! » Les patriotes se persuadaient que le cdt6 droit voulaitrempecher. C'6taient des cris, des gestes de commandement, et le pietinement usit^ dans les grandes occasions. Entin I'ecrit fatal est remis a un secretaire ; il monte a la tribune; un silence profond succede au tumulte, et la gravity respectueuse, les complimenis de Texorde entretenant les premieres dispositions, on voyait le ravissement des spectateurs et des deputes patriotes de recevoir cet hommage solennel du patriarche de la democratic. Le premier paragraphe retrograde sur les maux,
L'ABBfi RAYNAL. 289
les exces de la Revolution rembrunit tout a coup les figures; on se dresse, on se regarde, on s'indigne; mais on s'altend ades retours aux bienfaits, aux grands r^sul* tats de la r^g^n^ration sociale. La patience ^chappe k quelques-uns; on leur impose silence. Ge n'est plus une adresse, c'est un dramedont chacun veut voir le denouement : on ^coute encore. Le secretaire poursuil ; il arrive a I'effrayant tableau des d^sordres., des crimes, de la dissolution qui s*avance. Le c6te droit, qui avait d'abord et6 constern6 de Thommage, s'exalte sur la censure. On entend d*un cote : « Bravo ! » et de Tautre : « Quelle audace ! Vengeance I » L'Assembiee est insultee I C'est du Malouetl » Le tumulte s'accroit; vingt deputes se levent a la fois pour demander la parole; on d^nonce Tauteur, le president, le secretaire. On parle de mettre le premier au Temple, de destituer les deux aulres. Robespierre monte k la tribune, et c'est la premiere, la seule fois que je Taie vu adroit et meme eloquent. »
Robespierre demanda k TAssembiee de dedaigner des ennemis de la liberte qui avaient ete chercher un vieillard respectable sur le bord de la tombe, pour lui faire abjurer les piincipes qui Tavaient rendu cei^bre. L'Assembiee se laissa persuader, et passa k Tordre du jour. L'incident n'eut pas d'autres suites. Malouet avoue que Tadresse de Raynal fit une grande sensation dans le pays, mais qu*ellen'eut aucun effet utile ^
i. Andr^Ch^nier publia dans le Moniteur du 5 juin un article
II ne faut pas croire pourtant que Baynal, comme il arrive souvent, prit plaisir a renier tous ses sentiments passes. II 6tait du parti royaliste, voila tout ; il croyait, comme Malouet, que la monarchie 6tait n^cessaire a la France, el se refusait a confondre la liberty avec la r^publique. II ne se faisait, du reste, aucune illusion, ni sur les r^publicains dont 11 reconnaissait la force, ni sur le parti de la cour, dont il maudissait les prdjug^s : « Vos aristocrates, disait-il a Malouet, en causant avec lui un jour sur la marche des ^Tenements, vos aristocrates sont des fous qui aimeraient mieux me voir pendre que de me placer k leur tete, si j'etais en etat de les sauver. lis n'auraient pas plus accepts Mirabeau que moi ; et ce Mirabeau, que vous regrettez, aurait soreu let de mon adresse. lis disent que je radote; ils auraient dit avec autant de raison qu'on Tavait gagn^ a prix d'argent, et il aurait fmi par la lanterne. »
Raynal, depuis la scene de Tadresse, disparait presque compietement. Attriste, impuissant, suspect, le vieillard se retira a Passy, puis a Montlh^ry. La Terreur T^pargna. Lorsque le Directoire organisa Tlnstitut, il fut nomm6 membre de la classe d'histoire, mais il n'y prit point
sous forme de lettre a Raynal, dans lequel il traite tr^s s^v^rement la d-marche da vieillard. « Quel a 6t^ retonnement, dit-il, de vous voir prendre le ton de vos anciens persecuteurs, de vous voir regarder comme ami et comme alli6 par ceux qui jadis ne par-, laient de vous qu^avec ces expressions injurieuses qu'eux et leurs pareils prodiguaient a quiconque hal'ssait le fanatisme et la tyrannic et Youlait le bonheur du genre humaia t »
L'ABBE RAYNAL. i9l
Stance. G'etail peu de temps avant sa mort. II 6tait venu a Ghailiot pour voir un ami; il y prit froid, y tomba malade et y mourut, le 6 mars 1796, k Tage de quatre-vingt-cinq ans, laissanl un livre qu'on ne lit plus, mais qu'on n a pas le droit de n^gliger, puisqu*il contribua plus qu'aucun autre peut-etre au ton et au tour que prit la Revolution frangaise.
Juin 1868.
Les Memoires de Malouet nous olTrent un recit de la vie de I'auteur, quelques fails nouveaux relatifs a la Revolution, et enlin des jugements qui, s'ils ne vont pas loujours jusqu'au dernier fond des choses, ont le inerite de sugg^rer bien des reflexions sur des 6veneraents dont Malouet fut le t^moin. Nous n'a\ons adaire ici ni a un 6crivain, ni k un philosophe, inais a un liorame de bien et a un homme de sens. II a combatlu la Revolution sans la maudire; sans Taccepter, il la comprise. Disons mieux: il a 6te de ceux qui voulaient la Revolution, mais qui, dans Tint^ret meme de celle-ci, Tauraient voulue moins radicale. D'autres ne voient que la grandeur tragique de nos bouleversements ; Malouet, lui, aurait pr6f6r6 que notre Revolution eul moins fait figure dans Thistoire, qu'elle eQt moins eu Tambition de realiser la
1. Publics par son petit-fils, le baron Malouet ; 2 vol. in-8. 1868.
raison absolue, et qu'elle n'eut pas 6te toujours a refaire. Deux raanieres de voir sur ces sujets, qui resteront sans doute toujours en presence.
Pierre-Ylctor Malouet etait Auvergnat, et de Riom, tout com me M. Elouher. II 6tait n6 le 11 f^vrier 1740 d'une famille sans fortune. Son Education fut tres n^glig6e. Apr^s avoir eu un precepleur ignorant et spirituel qui ne lui apprit rien, il alia a Juilly, d'ou il sortit avec peu de latin, et pas du tout de grec. Le gout des lettres Tentrainaity el, tout en faisant son droit, 11 s'essaya dans la poesie. On trouve dans le Mercure du temps, une ode de lui sur la prise de Mahon, une autre au prince de Gonde, le tout avec force periphrases, un « acier recourbe » pour un sabre, un « monstre d'airain » pour un canon. Malouet se risqua meme a presenter une trag^die et deux comedies au Th^atre-Frangais. Heureusement pour lui que Lekain lui en montra les defauts, et qu'il eut le bon sens d*6couler Lekain. « Le sujet de ma trag^die 6tait la Mort (TAchille; les deux comedies etaient, Tunela J/orfe el la Nature, I'autre les Remarques sw Vhisioirey pieces en un acte, ou il y avait quelques plaisanteries passables, mais sans intrigue. Biles abondaient en mauvais vers. Ma trag^die itait mal ecrite, sauf une seule scene. La coupe des actes, T intrigue et le d^noument n'^taient pas sans m^rite ; j avais puis^ dans la traduction de Vlliade tout ce qu'il y avait debon. »
A dix-huit ans, Malouet avait fini sou droit et n'^tait point press6 de quitter Paris, oii il 6tait tombe en d'assez mauvaises mains, tout au thedlre et a des liaisons compro-
LBS M^MOIRES DB MALOUBT. 993
meltantes. On comprit la n^cessite de T^loigner, et on Tattacha k M. de Merle, ambassadeur en Portugal. Malouet partit pour Lisbonne, au coraraencement de 1759. II se nt promptement k sa nouvelle position, recommenqa 8on Mu cation, apprit les usages du monde. Sa position lui permettait de voir la cour de pres, et il nous a laiss^ quelques souvenirs du roi Joseph et de son ministre :
« Assistant un jour a un combat de taureaux, dans la loge des ministres Strangers, qui ^tait assez pres de celle du roi, nous aperqQmes un mouvement alternatif de S,a Majeste, qui se penchait en avant de la loge et se reculait ensuite en riant k gorge d^ploy^e. La loge au dessous ^lait celle des chanibellans de la cour. Nous yfmes tr&s distinctement le roi cracher sur un de ces messieurs qui s*essuyait en riant et en regardant son maitre d'un air qui serablait dire: Tant qu'il yous plaira,Sire; jesuis trop heureux de vous amuser. »
Malouet vit souvent le marquis de Pombal. G'^tait, selon lui, non pas un grand ministre, mais le seul Thomme qui eut de Tesprit et du caract^re a la cour de Portugal. Pombal avait voyag^ ; il parlait plusieurs Iangues, et connaissait notre litt^rature. II savait par coeur les Proiinciales^ et les citait souvent en parlant des j^suites. II d^testait les pr^tres et en 6tait craint ; il bai« salt la main de son confesseur, mais celui-ci ne Tapprochait qu'en tremblant. En g^n^ral, telle 6tait la terreur qu'inspirait le ministre, qu*aucun Portugais n^osait s'ex-
pliquer sur les affaires publiques. On se contentait de dire tout bas que la conspiration d'Aveiro avait 6te suppos^e par Pombal pour perdre ses ennemis et y envelopper les j^suites. Malouet ne parvint pas a eclaircir la question; « mais, dit-ii, ce que j*ai vu de la faiblesse et de la nullil6 du roi, de la tyrannie du ininistre, de Taudace et de la violence de son caractere, rae disposait a croire qu'il n'^tait point de noirceur dont il ne fiit capable. »
M. de Merle fut rappele en 1760, et Malouet le suivit. Us revinrent par TEspagne, oii regnait Charles III :
« C*^tait un honnete horame, religieux, ferme, d'un caractere elev6, mais avec peu de lumieres ; une mauvaise Education italienne n'avait pas perrnis a son bon naturel de se d^velopper. Passionne pour la chasse, il courait le cerf ou le sanglier huit heures par jour, excepts lesdimancheset les fetes. Son confesseur lui avait interdit la chasse ces jours-la ; mais le roi, pour s'en d^domniager, faisait porter dans son pare une voliere remplie d'oiseaux, qu'on Idchait Tun apres Tautre, et les tuait au vol. »
De retour en France, Malouet fut envoye k Tarmee du marechal de Broglie, en quality d'inspecteur de la r^gie des fourrages. II 6tait bien pay^, n'avait riena faire, et il assista commod^ment aux operations militaires de Westphalie, en 1761 et 1762. A la paix, il fallutlui donner une autre sinecure — Tadrainistration en a tou-
jours 6te surchargee, — on le noraraa inspecteur des embarquemenls pour les colonies a Rochefort, et on Unit par Tenvoyer a Saint-Domingue, ou il passa cinq ans, de 1768 a 1773. G'est en s'y rendant, dans les loisirs do la travers6e, que Malouet coraposa ses Quatre parties du jour a la mer, poeme en prose dans le gout du temps, qui lui valut Thonneur d'etre declare 6mule de Tabbe de Reyrac! i)n y trouvaitla description de la manoeuvre, les scenes de la mer, les incidents du bord. A la fm, le lecteur touchait au port. « Ge n'est plus une illusion, la lerre est devant nous ; nous la voyons sortir du sein des mers ! » le merite etait de rend re tons les details nautiques par des circonlocutions.
Malouet trouva la colonic dans un grand desordre, et essaya en vain d'y introduire des r^formes. II etait surtout r^volte des cruautes dont les negres etaient les victimes. Sans demander qu'on abolit Tesclavage, ii aurait voulu qu'on assurdt a Tesclavela protection des lois. II 6tait, du reste, lui-m§me devenu proprietaire de noirs et colon. G'est a Saint-Doraingue qu'il lit sa fortune et qu'il se maria. La vie coloniale lui plaisait, et Talt^ration de sa sant^ put seule le fairerevenir en France. II fut, peu apres son retour, nomme coraraissaire g^n^ral dela marine, par la faveur de M. Sartines, et il passa deux ann^es k Paris, dans une honn^tc aisance, partag6 entre les devoirs de sa charge et les plaisirs de la society. II frc^quentait surtout le salon de madame de Gastellane, qui etait un peu d6vote, mais dont le mari^en revanche, ^tait un peu philosophe. Ge dernier
2M LA tITTERATURE AU XVIII' SIECLE.
luifitfairelaconnaissancedes encyclop^distes, de Raynal surtout; avec lequel il se lia etroitement. II allait aussi chez madame du Deffand, chez mademoiselle Lespinasse. Ge n'est pas que Malouet eut adopte les opinions de la soci^te dans laquelle il se trouvait ainsi lance. II avail en religion les memes vues decentes et moder^es qu'en politique; les mysteres reveles, pour me servir de ses propres termes, ^pouvantaicnt sa raison, mais les merveilles de la nature lui demontraient qu^elle avait un auteur. On voit d'ailleurs qu'il etait fait pour jouir de cette vie brillante et facile des salons de Paris, a la On du regne de Louis XV. « C'est a cette ^poque, dit-il, que tant de libelles ont diffamee, que tant d'horreurs ont suivie ; c'e^t a cette epoque que nos moem*s etaient les plus douces, que la societe avait le plus de charmes, que toutes les classes qui la composent jouissaient le plus de la liberty que comporle un Etat mouarchique. Serait-il done vrai qu il n'y a que Tausterite des principes etdes formes sociales.qui puisse preserver un peuple de la corruption? qu'elle s'engendre dans le monde le plus poll, au milieu des lumieres, et que les progr^s apparents de la civilisation sont inseparables des progres de la perversity? »
Nous ne suivrons pas Malouet dans une mission en Guyane que lui conQa M. de Maurepas. II s'agissait daller contr61er sur les lieux les plans de colonisation d'un certain baron de Bessner, aventurier et chimerique. Bessner pr^tendait fonder un grand etablissement sur le modele de celui des j6suites au Paraguay, cent cinquante villages indiens, quai*ante villages de negres libres. On
devait policer les naturels au moyen de la musique. On promettait aux actionnaires quarante mille livres de rente pour douze mille francs une fois pay^s. Une carte qui accompagnait le memoire du baron^ fit surtout un efTet prodigieux k Versailles. Bessner n'y avait pas seulemen! figur^ les ^tablissements projet^s, mais^ sur diff6rents points, il avait sem6 n^gligemraent la vanille, le , cacao, les Apices, les gisements d*or, les mines de diamant. II est inutile d*ajouter que Malouet essaya en vain de tirer quelque parti de ces plans, et qu'il dut se rabattre sur des travaux de d^frichement et de plantation autour de Cayenne. Encore fut-il traverse dans ses elTorts^ Au bout de deux ans, il ahandonna la partie. II revint en Prance, en 1778, fut parfaitement requ k Versailles, et envoys d'abord k Marseille, puis a Toulon^ comme intendant de la marine. II passa k Toulon huit ann^es, qu*il appelle les plus heureuses de sa vie. II y ^tait encore lorsque la Revolution s*annon^ par la convocation des ^tats g^n^raux.
Malouet croyait n^cessaires des ameliorations dans le gouvernement du pays; il croyait ces ameliorations faciles, et aussit6t que les etats g^n^raux furent annonces, il desira y etre envoye. Sur ces entrefaites, sa ville natale le deputa k Versailles pour demander d'etre designee comme chef-lieu de Tassembiee du bailliage. II accepta cette mission avec ravissement, dit-U; ce fut ^aleroent lui qui redigea les cahiers du bailliage. Riomi enfin, le nomma premier depute aux etats et par acclamation. Des son arrivee k Paris, ou il n'avait pas ete
depuis trois ans, la yiolence des discussions et la faiblesse des caract^res dissip^reot les illusions qu'il s'etait faites au fond de sa province. II ^tait outre de voir la politique devenue TafTaire de tout le monde, de petits bourgeois citer le Contrat social j chacun dMaroer contre la tyrannic et proposer sa constitution. Les hommes sur lesquels il avait cru pouvoir compter, ne tromperent pas moins son attente ; Necker, en particu* lier, dont il avait attendu la reforine de la monarchie. Malouet a trac6 de ce ministre, avec lequel il a 6t6 tres 116, un portrait plus ressemblant que flatteur. C'est bien ainsi qu*on se le represente : la t^te renvers^e en arriere, les yeux au plafond, moins de hauteur pourtant que d*ind6cision ; un orgueil timide ; se croyant un grand ascendant sur les esprits, et d^concert^ a la premiere resistance; pr^sumant trop de ses forces et ne puisant aucune Anergic dans la bonne opinion qu'il avait de lui* meme ; honnete et insuffisant ; ne repugnant point, du reste, aux petites habiletes. Malouet en donne un curieux exemple :
« Dans la distribution locale du batimeut destine a Tassemblee des dtats g^n^raux, il y avait la salle du Tr6ne ou des trois ordres, une salle pour la noblesse, une pour le clerg6, et point pour les communes, qui rest^rent tout naturellement Stabiles dans la salle des ^tats, la plus vaste, la plus orn^e, et toute garnie de tribunes pour les spectateurs, qui prirent possession des loges communes de la salle. Quand on s apergut que cette
foule d'^trangers et leurs applaudissements ne faisaient qu'exciter Taudace des parleurs les plus v6h^ments, on sentit toutes les consequences de cette installation. Eb bien ! croirait-on que M. Necker ait eu la pens^e de supposer un accident d'eboulement de terre, d'enfoncement des caves des Menus, et de faire 6crouler pendant la nuit la charpente de la grande salle, pour deplacer et installer s^par^ment les trois ordres? »
L^une des parties les plus int^ressantesdesi/emo/re^ de Malouel est celle qui se rapporte k Mirabeau. L'auteur, qui avait a la fois de r^loignement pour le caractere de Mirabeau et de la sympathie pour ses tendances politiques, I'a jug6 avec equity. « II 6tait n6 bon, dit-il; on le rendit dangereux, quand il pou\ait etre utile par la justesse de ses vues et I'energie de son caractere. » — « 11 est presque le seul dans TAssemblee, ajoute-t-il, qui ait vu, des le comnQencement, la Revolution sous son veritable aspect, celui d'une subversion totale. » Le malheur voulut que les conservateurs raeprisassent Mirabeau au debut, a cause de sa mauvaise reputation, puis, lorsqu'ils eurent reconnu son audace et sa puissance, quHls travaillassenl a le perdre au lieu de chercher k le gaguer. On lit pis : on le repoussa lorsqu*il fit les premieres demarches pour se rapprocher de la royauie. Malouet etait d'autant roieux place pour raconter comment les choses se pass^rent, qu'il servit lui-
in^me d'interiu6diaire entre Mirabeau et les raiaistres.
G'^talt a la fin de roai 1789. Malouet partageait les preventions gen^rales contre le grand orateur el ne cherchait qu'a Teviter, lorsque Duroveray et Dumont, les deux Genevois, vinrent lui demander un rendez-vous de la part de Mirabeau. Assez embarrasse, Malouet accepta cependant pour le soir meme. Mirabeau entra aussitoten matiere : « Je viens a vous, dit-il a Malouet, sur votre reputation. Yos opinions se rapprochent plus desmiennes que vous ne penseriez. Vous etes, je le sais, un des sages amis delaliberte, et moi aussi; vous ^tes efTray^ des orages qui s'amoncellent, je ne le suis pas moins. 11 s'agit de savoir si la monarchie et le raonarque survivronl a la temp^te qui se prepare, ou si les fautes faites, et celles qu'on ne manquera pas de faire encore, nous engloutiront tous. » Mirabeau expliqua ensuite de quo! il s'agissait. 11 voulait que Malouet lui m^nage^t une entrevue avec les deux ministres dirigeants, Necker et Montmorin. 11 supposait que ces ministres avaient un plan sur les concessions ou la resistance a faire aux etats g^n^raux. « Si ce plan, ajoutait Mirabeau, est raisonnable, dans le systeme monarchique, je m'engage a le soutenir et a employer tous mes moyens, toute mon influence, pour empecher Tinvasion de la democratic qui s'avance sur nous. »
On pent coraprendre quelle fut Timpression de Malouet en entendant ces paroles. Ce Mirabeau, qu'il avait tant redoute, se trouvait etre le seul horame qui partage&t ses vues. II eut de la peine a contenir sa satis-
faction, ct il consentil a voir les ministres. II les liouva froids. Necker doutait du credit de Mirabeau ; Montmorin pr^tendait qu'il avait d^ja 6te trompe par lui. La conference eut lieu cependant le lendemain matin, entre Necker et Mirabeau. Malheureusement, Malouet ne crut pas devoir y assister, de sorte que deux hommes qui se d^testaient et se d^daignaient reciproquement, se trouverent face a face, sans inlerm^diaire. « Monsieur, dit Mirabeau, apres un moment de silence, M. Malouet m*a assure que vous a\iez corapris et approuY^ les motifs de Texplication que je desire avoir avec vous. — Monsieur, r^pondit Necker, M. Malouet m*a dit que vous aviez des propositions a me faire : quelles sont-elles ? » L^-dessus, Mirabeau, blesse du ton du minislre, et du sens qu'il attachait ^videmment au mot de propositions^ se leva en colere, et lui dit : <( Ma proposition est de vous souhaiter le bonjour, » et il s'en alia. Le jour m^me, Mirabeau revit Malouet a TAssembi^e ; il passa, tout rouge de colore, a c6t6 de lui, et lui dit en enjambant un des bancs : « Yotre horn me est un sot^ il aura de mes nouvelles ! »
Malouet regretta, avec raison, Tinsucces de cette d-marche.
« M. de Mirabeau, dit-il, n'etail pas homme a se vendre Uchement et bSteroent. G'-tait par int-ret, par calcul, autant que par sentiment qu*il airoait la liberty. Sa raison, qui lui faisait apercevoir tous les dangers de refTervescence actuelle, lui faisait sentir aussi que, pour
304 LA I^ITTERATUKE AU XVIll* SIECLE.
lui-mSme comrae pour la cour, il n'y avail d'autre parti a prendre que Tabdication positive du pouvoir absolu. En se trouvant sur ce point d'accord avec les ministres, ils se seraient facilement rapproches sur tous les autres. J'ignore si M. Necker eut la simplicite de croire que Mirabeau ne venait a lui que pour lui deraander quelques railiiers de louis, et suivre, a cetle condition, ses instructions' . »
Mirabeau, apres les evenements d'oclobre, lit encore une tentative inutile pour se rapprocher de la cour. II offrit ses services au roi par Tinterm^diaire de son amile comte de La Marck; Necker rejeta de nouveau ses propositions. Le comte de La Marck tinit cepcndant par triompher des repugnances de la cour, et par menager entre Mirabeau et la reinecette fameuse entrevuedu3juillet 1790, trop romanesqueraent racont^e par madame Gampan. Quoiqu*il en soit, et apres bien des pourparlers, Mirabeau reussit a faire adopter son plan pour empecher I'^croulement total de la monarchic ; car c'est a cela qu'on en etait rMuit alors, au commencement de 1791. Malouet, qui fut mis dans la confidence des deliberations, nous en donne le r^cit. Le 11 fevrier, a TAssembl^e, pendant la seance du matin, Mirabeau lui fait passer un billet dans lequel il lui proposait une conference pour le lendemain
1. La substance du r^cit que je viens de rapporter, d'apresies M^moires, avail deja et^ donate par Tauteur, en 1792, dans le tome III du recueil intitule : Collection des [opinions de Malouet.
soir, chez M. de Montraorin.Neckern^^taitplusministre, et Montmorin, que nous avons vu toul a Theure si raide, avail compris la n^cessit^ de s'entendre avec le loutpuissant tribun. Malouet, avant d'aller au rendez-vous, voulut pourtant savoir ou en ^taient les choses, et il alia questionner Montmorin. Gelui-ci ouvrit une cassette dans laquelle se trouvaient les lettres echang^es entre le roi et MirabeaU) une trentaine au moins, un memoire de Mirabeau sur le plan de conduite qu*il proposait, et enlin, dans la m^me chemise, un bon da roi de deux millions qui devait ^Ire remis a Mirabeau apresTexecution deson plan. La vue de cette lettre de change ^branla la coniiance de Malouet ; il craignait que ce ne filt une affaire d'argent, qu'on ne put s'appuyer sur un homme v6nal, que Mirabeau, d'ailleurs, une fois enrichi, ne devint suspect, el ne perdit la popularite qui faisait sa force. Montmorin le rassura. La d-marche de Mirabeau pour sauver la monarchie avail ete toule sponlanee ; il n^avait point 6le question d'argent ; c*esl de son propre mouvement que le roi avail ^crit le bon de deux millions, aprcs avoir lu le memoire. Montmorin n*en avail pas mSme parl^ a Mirabeau, et lui avail dil seulement qu*il pouvait s*allendre a des marques eclalanles de la reconnaissance du roi. Cependant, el sans qu*il eut ete question d*argent enlre eux, il lui faisait depuis lors remettre dix mille francs par mois. « M. de Montmorin ne mc disail pas toul, ajoute Malouet ; nous soupconnions que le d6crel sur le droit de paix elde guerre, sur la lisle civile et quelques autres avaienl et6 pay^s ; il en convinl : et
sans me sp^cifi^r les sommes ni tous ceux quilesavaienl reques, je ne pus pas douter qii*il n'y eut une partie de la liste civile plac^e k fonds perdus. »
C'est le roi qui avail voulu que le plan de Mirabeau fut communique k Malouet. Gelui-ci emporta le manuscrit pour le lire avant la conference du lendemain. II en fut tres content. « G'^tait, dit-il, un m^moire trfes raisonne et tres bien ^crit sur T^tat actuel de TAssembl^e et de la Revolution et sur les moyens de contre-r^volution ; car e'en etait une quMl voulait faire, mais telle qu'elleeut convenu a tous les partisans honnetcs de la liberty.
)> Ce qui me frappa le plus, continue Malouet, dans la premiere partie du m6moire, c'est la severity avec laquelle Tauteur traitait tous les partis, sauf le n6tre, qu'il accusait seulement de maladresse. La cour, le clerg^, la noblesse, le parti populaire, avaient chacun leur part d'anathemes. Les intrigues, les faux principes, les crimes et les criminels, sans designation sp^ciale : tout etait peint des plus fortes couleurs. Sa rude eloquence s'etait exercee sur cet entassement monstrueux de sottises, de crimes et de desordres, dont il faisait un effrayant tableau. II presentait les causes et la generation des evenements a peu pres comme je les ai indiquees, parlant de factions sans designer les factieux, et insistant surtout sur la sotlise, la vanite, Tignorance de toutes les classes de la nation et de ses representants, qui ne lui auraient pas rendu autant d'honneurs apr^s sa mort s'ils avaient su comment il les traitait en general et en particulier. »
La seconde partie du m^moire ^tait un plan de contrerevolution. Mirabeau proposait de dissoudre rAssemblec, d'en former una nouvelle, compos^e d'hommes siges d6sign^s par la couronne ; et, avec le secours de cette Assembl<^e, de refaire une constitution dont voici les traits principaux : deux Chambres, le roi arm^ du droit de dissolution et dn veto absolu, la responsabilit^ ministorielle, Tabolition des privileges on^reux au peupie, et Tapplication d*un tiers des biens du clerg6 k Tacquitteraent de la dette nationale.
Suivait la partie, sinon la plus importante, du moins la plus delicate et la plus difficile du projet, les moyens d 'execution. Malouet avail ses doutes a ce sujet, et il les exposa a Tentrevue du lendemain. Mais il faut le laisser raconter lui-mi me cette memorable conference :
« £lle dura depuis dix heures du soir jusqu'a deux lieures du matin. Mirabeau 6tait harass^. II avait d^jk le germe de la maladie dont il est roort; ses yeux, enflaroro^s et converts de sang, sortaient de leur orbite; il ^tait horrible, mais jamais je ne lui ai vu plus d*^nergie, plus d'eloquence : II n*est plus temps, me dit-il, de calculer les inconv^nients. Si vous en trouvez a ce que je propose, faites mieux, mais faites vite, car nous ne pouvons vivre longtemps. En attendant, nous p^rirons de consomption ou de mort violente. Plus yous insistez sur le mal qui existe, plus la r<^paration en est urgente. M*en contestez-vous les moyens? Nommez celui qui, avec la ro^me volont^ que moi, est dans une meilleure position
pour agir. Toute la partie saine du peuple, et raerae une portion de la canaille est a moi. Qu*on me soupgonne, qu*on m'accuse d'etre vendu k la cour, peu m'importel Personne ne croira que je lui ai vendu la liberie de mon pays, que je lui prepare des fers. Je leur dirai, oui, je leur dirai : Vous m'avez vu dans vos rangs, luttant contre la tyrannie, et c*est elle que je combats encore; mais Tautorite legale, la monarchie constitutionnelle, Tautorite tutelaire du monarque, je me suis toujours reserve le droit et Tobligalion de les defendre... Prenez bien garde, ajouta-t-il, que je suis le seul dans cette horde patriotique qui puisse parler ainsi sans faire volteface. Je n'ai jamais adopte leur roman, ni leur metaphysique, ni leurs crimes inutiles. »
Mirabeau avait raison : en proposant ce projet de contre-r^ volution, il restait fidele a ses vues politiques. II y a deux choses qu'il faut distinguer en jugeant la conduite de Mirabeau : la question de venalit6 et cellede corruplion. J'entends par corruption le crime dont il se serait rendu coupable si, pour I'argent qu*il esperait en tirer, il avait professe de nouvelles opinions et agi contre son sentiment intime du juste et de I'utile. II n'y eut rien de pareil chez lui. II eut un tort qu'on ne pent trop reprouver chez I'homme politique, celuide se faire payer, mais, comme le disait Lafayette, il ne se fit jamais payer que dans le sens de ses opinions. Mirabeau ne se vendit pas, au sens le plus fdcheux du mot, puisque, en se rapprochant des Tuileries, il n*eut rien a abandonner de ses
principes. Les n^gociations secretes qu*il noua avec le roi, les efforts qu'il s'engagea a tenter pour ramener la Revolution en arriere, ne constituaient de sa part aucun changement de drapeau, ni m^me, au fond, de conduite. On est tellement habitue a voir dans Mirabeau le tribun qui d^chaina la Revolution, on se rappelle si bien ses immortelles violences, qu'on oublie la moderation toute pratique de ses vues. A tort ou k raison, il n'avait, des Torigine, demand^ qu'une chose a la Revolution: un gouvernement repr^sentatif, une royaute constilutionnelle et contrdl^e. II ne voulait a aucun prix, ni aller au deli, ni revenir en deck.
Mais retournons au recit de Malouet. Mirabeau, pendant la conference qui se tint chez M. de Montmorin, parla presque seul, comme s*il eQt ete k la tribune, la voix tonnante, le geste ardent. Ufinitpar dissiper toutes les preventions et tons les doutes de Malouet. Celuici avait glisse imprudemment le mot de mal k r^parer. Mirabeau s*emporla : « Non, s'^cria-t-il, je n'ai pas fait le mal volontaireraent : j*ai subi le joug des circonstances. Le grand mal qui a ete fait est Toeuvre de tous, sauf les crimes, qui appartiennent a quelques-uns. Yous, moder^s, qui ne Tavez pas H€ assez pour m'appr^cier; Yous, ministres, qui n*avez pas fait un pas qui ne soit une faute; et vous, sotte Assembiee, qui ne savez ce que vous dites ni ce que vous faites : \oi\k les auteurs du mal. » 11 fallut enfm rompre Tentretien. Mirabeau etait epuise de fatigue, couvert de sueur, il avail la fi^vre. La prochaine entrevue fut renvoy^e k huitaine, afin de
lui laisser quelques jours de repos. Mais celte entrevue ne devait pas avoir lieu. Mirabeau se mettait au lit le lenderoain, et il ne s'en releva plus. Malouet fut de ceux qui suivirent son convoi.
Malouet fut certainement le plus sense, le plus honn^te et le plus courageux des membres du parti royaliste dans I'Assembl^e constituante. II a et^ le vrai chef des monarchiensy corome on les appelait dans le jargon du temps. Nul n'a plus ardemment desir^ que les r^formes laissassent debout les anciennes institutions du royaume^ que la liberty se conciliat avec un pouvoir souverain. II s'est tromp^, cela n'est que trop clair; raais comment lui en faire un reproche, lorsqu'on voit cjmbien nous sommes encore pen avanc^s et pen d'accord sur les questions qui s'agitaient en 89?
Malouet employa tons ses efforts a 6clairer le roi aussi longtempsque la partiene fut pas completemeiit perdue ^ puis a le sauver lorsqu'il y alia du salut de sa personne. II avait voulu donner sa demission apr^s les journ^es d'octobre, raais il pensait avec raison que des demissions individuelles ne feraient aucun effet, et tres peu de membres de la droite ayant consenti k une action commune, il iinit par rester. Quelque temps apr^s, k lafinde 1789, il chercha k rallier le parti mod^r^ en fondant un Club des Jrnpartiaux, Les opinions de Malouet se montrent clairement a cette occasion. II n*avait pas voulu la Rove-
mS MEMOIRES DE MALOUET. 311
lution corome revolution ; il ne la croyait pas n^essaire ; et quand elle eut delate, il ne la regarda point comma irresistible. La faiblesse du roi le d^solait. <( II y a tel capitaine de grenadiers, dit-il, qui Teut sauve, lui et TEtat, s'il Tavait laisse faire. » Malouet avait une aversion sincere pour le despotisme ; il accusait Taristocratie d^avoir produit tons les d^sordres par ses pretentions irritantes : il ne desirait rien tant qu*une reforrne radicale des abus de toutes sortes qui rongeaient le corps social ; en fin, il reconnaissait la necessity de la liberie politique, et il ne craint pas, dans ses Memoir es, d'insister sur Timpulsion qui, en 89, poussait la France entiere k chercher des garanties contre le pouvoir. Malouet avait done des principes qu'on peut appeler liberaux, mais il manquait tout a fait du teroperainent revolutionnaire. II avait plus de bon sens que d'enthousiasme. 11 craignait non seulement les declamations et les opinions extremes, mais les theories. La metaphysique politique de la Declaration des droits lui paraissait ridicule. Essentiellement raisonnable, il demandait que tout s'accomplit selon les regies de la raison. Essentiellement raodere, il aurait souhaite que les changements se consommassent par une transaction amiable entre les interets anciens et les interets nouveaux. Homme de gouvernement, le peuple lui semblait inhahile a se gouverner lui-meme, et le pouvoir royal n'etait rien de moins a ses yeux que la condition m^me de I'ordre public et de retat social. Ce dernier point etait pour Malouet le point fixe autour duquel gravitait loute sa pensee politique.
Des le Jeu de Paume, nous le voyons proposer comme amendement la declaration de ne jamais se s^parer du roi; dans la discussion de la constitution^ il soutient a\ec ardeur la necessite du veto absolu ; dans le programme du Club des Impariiaux, il declare qu'il faut se hdter de rend re au prince Texercice du pouvoir supreme.
Les erreurs de Malouet sur la Revolution ne sont pas difficiles a d^meler. La premiere, c'est qu'il ne comprit pas que la Revolution etait une revolution, et ne pouvait etre autre chose. On la personnifie, on en fait une sorte d'etre moral, puis on lui adresse des reproches de deraison, de violence, que sais-je? « II aurait fallu faire ceci, » — « il aurait fallu eviter cela. » En verite, c'est abuser du point de vue de la liberty humaine. II est oiseux de dire au torrent d^vasteur qu'il aurait mieux fait de feconder des p^turages. La Revolution frangaise est un mouvement qui a eu ses causes, et dont, ces causes une fois donnees, la violence et la direction etaient fatales. Et cela est d'autant plus vrai, que ces causes n'etaient pas seulement materielles. II n'y avait pas seulement, a la fin du xviii* si^cle, des souffrances a guerir, des besoins a satisfaire, des abus k reformer, il y avait aussi des idees qui demandaient a se realiser. Le peuple soufTrait, les privileges pesaient, la banqueroute mena- Qait ; oui, mais il y avait, en outre, une classe tout entiere de la societe qui redamait sa place au soleil ; 11 y avait le moyen age qui croulait, la philosophie qui s'etait emparee de toutes les tetes, des notions abstraites mais
puissantes, droit, egalite, liberie, qui passionnaient toutes les dmes, un nouvel ideal qui s*etait lev^ dans le del de rhumanil^. Malouel aurail voulu qu on reformat la society au lieu d'en creer une nouvelle; et, assur^ment, 11 aurait eu laison, si, en pareille maliere, il s'agissail de vceux ; nous savons tous aujourd'hui par experience qu'un peuple ne rompt pas impun^ment les liens de la tradition : mais quelle naivete que d*aller demander le respect de Thistoire a des hommes dont Thisloire etait le r6cit de leur servitude, et qui s'etaient grists du Contrat social!
Autre erreur. Les monarchiens voulaient une royaut6, non pas absolue sans doute, mais effective et ind^pendante. Malouet s'emporte a Tidee que le roi des Fran^ais soit reduit k la condition d'un doge de Venise. « Le monarque, dit-il, doit etre la loi agissante dans toutes les parties de Tempire, ou il n'est rien ; il ne doit rencontrer d'autres contradicteurs que les organes de la loi, et d'autre obstacle que la formule de la loi, d^fendue au besoin par la nation tout entiere. » Nous connaissons le systeme. Nous Tavons vu k Tceuvre sous la Restauration, sous Louis- Philippe lui-meme, et Ton peut dire qu'il est encore en vigueur aujourd'hui. Le pouvoir, en France, a 6t6 partag6 entre le prince et le Parlement, Tun pouvant tout faire, Tautre pouvant se refuser k tout, sans aucun moyen de les einp6cher d'entrer en lutte, ni de mettre fin au conflit une fois qu*il serait engage. Et chacun des deux pouvoirs a son ultima ratio : Tun, le coup d'Etat ; Tautre, le refus des subsides ou Fappel aux
armes. Le fait est que, depuis la ruine du droit divin et I'avenement de la politique rationelle, la royaute ne semble plus avoir de raison d'etre suffisante. Le systerae anglais lui-m^me, qui laisse au souverain un r6le simplement honorilique, n'a d'autre valeur que de fournir une transition entre Tancien pouvoir royal et la r^publique de Tavenir. Voila ce que Malouet n a pas compris. II est vrai qu'il n'avait pas, coraine nous, Texp^rience de deux ou trois changemeats de dynasties, et il est vrai que, malgr6 cette experience, nous en sommes aujourd'hui encore a chercher cette quadrature du cercle, un gouverneraent personnel compatible avec un peuple libre.
Une derniere erreur de Malouet a et6 tres bien signa- 16e par M. Quinet. Les monarchiens voulaient concilier la liberte nouvelle avec Tancienne royaute. Mais la royaute, c'6tait le roi, c*6tait Louis XVI, c'est-i-dire qu'il fallait faire accepter un bouleversement k celui qui en etait la victime, que dis-je ? charger d'executer la nouvelle constitution le prince merae que cette constitution avait depouille. « Nous savons maintenant, dit M. Quinet, la raison pourquoi de vieilles dynasties ne peuvent se prater a de pareils changements : c'est que le souvenir de leur toute-puissance leur gfite tout ce qu on leur laisse d'autorite. Un prince nouveau pent se faire k ces diminutions de fortune ; il ne les sent pas, il n'a au contraire devant les yeux que son elevation inesper6e. Un trdne abaiss6 est toujours pour lui un trdne. Ce ne sera pour le prince legitime qu'une honte eternelle, a laqcLelle
il ne s*habituera jamais. >> Cette id6e si simple ne parait pas avoir arrete un instant Malouet ni ses amis.
Les efforts de Malouet 6taient lous destines k 6chouer. Le Club des Impartlaux ne parvint pas a se constituer, et le Club monarchique, qui lui succ6da, n'eut que deux seances. Le parti avait un journal, et ce journal fut oblige de disparaitre; on ne trouvait point de colporteurs pour le vendre. Malouet, nous Tavons vu, reporta ses esp^rances sur Mirabeau, puis sur le vieux Raynal ; mai;^ Mirabeau mourut au moment m)me ou la cour venait d'approuver ses desseins, et Raynal fut hu^ lorsqu'il voulut faire entendre k I'Assemblee nationale la critique de la constitution. Apres la fuite de Varennes, Barnave eut a son tour le d<^sir d'cnrayer la Revolution €t de relablir I'autorit^ royale ; il s'aboucha a cet effet avec Malouet, et il fut convenu qu on profiterait de la revision de Tacte constitutionnel pour le modifier dansle sens royalistc; cette tentative ne reussit pas mieux que les autres. . Malouet, d'ailleurs, n'^tait guere moins m^conlent de ses amis que de ses adversaires. II bl4me avec 6nergie, non seulement T^migi^ation, mais I'exasp^ration de ceux qui ^talent restes, la resolution prise par la droite d'assist^r aux stances sans prendre part aux deliberations, Thabitude de ne plus voir de remede au mal que dans Taggravation meme du mal. Ajoutons qu*il ne ci aint pas de reconnaitre ses propres fautes ; le decret de non- reelection, qui exclut de la Legislative les merobres de la Constituante, ce decret surtout lui paratt avec raison une des erreurs capitales de I'Assemblee, et
ii avoue qu*il y coopera aussi etourdiment qu'aucun de ses coUegues.
Exclu des affaires publiques par son propre \ole, Malouet se rabattit a sauver la personne du roi, dont le palais n'etait plus qu*une prison. II y eut un premier plan concerte avec M. de Glermont-Tonnerre, avant la journee du 20 juin; un autre, plus tard, dans lequel 6taient enlres M. de Montmorin et le due de la Rochefoucauld- Liancourl. Au dernier moment, le 7 aout, Malouet et Lally s'occupaient encore des moyens de faire enlever la famille royale par les Suisses, et de la conduire a Ponloise. L*indecision du roi et de la reine lit tout avorter. Le 10 aout arriva, et Malouet fut oblige de s'occuper de sa propre siirete.
11 sortit de sa raaison, rue d'Enfer, dans la nuit du 10 aout, et il n'y rentra plus. Elle ^'tait entouree, des le matin, par les hommes qui avaient massacre M. de Glermont-Tonnerre a la Croix-Rouge. Malouet erra des lors d'asile en asile, changeant souvent de refuge pour derouter Tactivit^ des rechercbes. La difficulte de s'y derober s'accrut encore la veille du massacre des prisons, a cause des visites domiciliaires qui devaient fournir les victimes du lendemain. Les barrieres etaient ferrates, la Seine surveill^e, les issues des rues occupees, et les habitants avaient recu la defense de sortir de leurs maisons, et I'ordre de laisser les portes ouverles. Je laisse Malouet raconter la maniere dont il echappa :
« Je me trouvai tres embarrasse de I'asile que j'avais
LES MEMOIRBS DE MALOUET. ai7
a choisir ce jour-la. Les bdtels garnis paraissaient ^tr& les plus exposes aux recherches : j*y renongai pour cett& nuit, et je roe proposal de la passer entre des piles d& bois qui ^talent pres de la place de I'Od^on. 11 rtieui et6 difficile d'^chapper aux palrouilles qui r6daient partout ; roais je ne voyais pas d'autre expedient. Ma bellesoeur vint me dire qu'elle avait consulle le propri6laire^ de sa maisoii, qui ^tait un honnete bororoe, estim^dans sa section, dont il 6tait commissaire. Nomme pour accom-pagner les patrouilles dans Tint^rieur des maisons, ii se flattait qu'on n'entrerait point cbez lui, et qu*en annon- Qant qu'il avait fait lui-ineme la visite de sa maison, les gardes ses camarades Ten croiraient sur parole. Je roe rendis, en consL'quence, chez roadame Bebotte, a la nuii tombante, et, a dix lieures, nous vimes arriver sur la place le bataillon de la section. On battit un ban portani ordre d*arreter tons les ennemis connus de la Revolution*, et d^en faire la recbercbe avec soin dans toutes les maisons ; on distribua les escouades et les sentinelles pour eropecber toute comrounication d'une roaison et d^un& rue a Fautre; endn, tons les postes etant assign^s^ cbaque escouade de buit bomroes s*empara d'une maison. lis avaient dej^ repasse trois ou quatre fois devant ceU& du coromissaire sans y entrer, lorsqu a minuit, nou» entendons frapper k coups redoubles. La porte s^ouvre,. et dans Tinstant la troupe se precipite dans Tescalier et entre dans Tappartement oCi je roe trouvais avec ncia belle-soeur. Elle ^tait ^tendue sans connaissance sur un canap^, et moi k cdt6 d'elle, lul donnant un verre d'eau
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et des sels d*Angleterre. De ces di\ hommes qui coinposaient la garde, il n*y avail que le commissaire et un tapissier qui me connussent ; les autres me prirent pour un medecin appele pour soulager la malade, et je soutins ce r61e avec assez de sang-froid. Je les priai de visiter le plus prompteraent possible les pieces attenantes au salon, et de ne pas y enlrer pour menager la pauvre malade. La vue d'une femme 6vanouie, d'une figure agr^able, les attendrit. lis sortirent aussitot en me laissant aupres d'elle: ils allerent me chercher dans tous les cabinets, sous les paillasses et les matelas, car c'^tait moi qu'ils cherchaient. L'honnete commissaire et le brave tapissier, p41issant et mourant de peur pour moi, me gardeirent le secret. »
Malouet parvint a sortir de Paris. Un jeune bomme qu^il ne connaissait point, et qui allait tous les jours a sa maison de Neuilly, lui fit offrir le passeport dont il se servait. Une fois arrive a Neuilly, on devait s'occuper de lui procurer un autre passeport pour quitter la France. Voili Malouet en voiture :
« Arriv6 a la barriere de la Conference, le garde m*arr^te, et me fait monter, malgr^ mon passeport, au comit6 de la section du Roule, qui ^tait en seance. Gent individus au moins y ^talent reunis, les uns d^nonces et arr^t^s, les autres accusateurs, autour d'une longue table recouverte d*un tapis vert. Les spectaleurs, gesticulant, vocif^rant, paraissaient pr^ts k en venir aux
mains, et mon entree dans la salle fut le aignal d'une inel^e dans laquelle je me sauvai par la btenyeiliance du president, qui ^tait sureraent un honn^te homme entoure de betes feroces. Un des plus animus, brandissant son sabre pour frapper son antagoniste, s'arrete en me voyant, et s'ecrie : « Voila Malouet ! » Le champion adverse, raoins occupy de moi que de son ennemi, saisit cet instant pour Tassoromer d'un coup de crosse de fusil. Mon denonciateur terrass^, le president, auquel un factionnaire avait porte mon passeport, le signe et me dit a mi-voix : « Ciloyen, sauvez-vous I » Je ne me le fis pas r^peter ; je gagnai la porte de I'escalier. . . » Je me rendisle soir m^me a Genevilliers, chez madame Coutard. G'etait une femme de mes amies d'une bonte et d'une vertu rares ; devote jusqu'a la superstition, elle n'en ^tait pas raoins indulgente et g^n^reuse : elle vivait a la caropagne, sous la protection de son cuisinier, enrag^ jacobin^ mais idoMtrant sa maitresse. Get homme, lie avec les egorgeurs, membre du comite de sa section, impitoyable pour les aristocrates, ne faisait gr^ce qu'a sa maitresse et k ses amis, qui ^taient sacr^s pour lui. La maison de madame Coutard etait un asile inviolable sous la sauvegarde du cuisinier ; et la bonne dame y avait recueilli trois religieuses de Meaux, deux pre! res de sa paroisse et moi. La porte exactement ferm^e, nous ^tions libres dans Tint^rieur. Le cuisinier commandait dans cette enceinte comme dans le village. J*^tais errant dans les environs une grande partie du jour, ^vitant tout ce qui avait une allure bourgeoise,