VOYAGEURS ET ROMANCIERS
vrières (1), et le prix de la main-d'œuvre est assez cher pour que chacune de ces demoiselles, après avoir accompli sa tâche, se retire dans sa petite chambre, lise ou écrive, sorte armée d'une ombrelle verte et se donne des airs de duchesse qui ont émerveillé les touristes anglais. L'explication de ce fait est bien simple. II fant des bras à l'Amérique travailleuse, qui n'a pas quitté encore la période du labeur physique: c'est ini qu'elle rétribue, lo labeur intellectuel n’est pour elle q un ornement factice, Elle possède, il est vrai, des universités et des rolléges, qui ressemblent assez aux décorations de carton que Potemkin montrait à son impératrice Ou en jugera par un seul exemple; dans un recueil an.éricain, d a des pr‘:entions à l'érudition, le mot dives, dont tous les écoliers : onnaissent le pluriel, divites, se trouvait transſoru , c 1 diveses (the diveses of our land).
Pourquoi miss Martineau s'étonne · l· n que les ouvriàres de Lowell soiept des demoiselle, et prennent des airs? Elles sont princesses ; leur blason, c'est celui du pays, un bateau à vapeur et une machine à filer. Cette congrégation de fileuses du Massachussetts a eu naturellement l'idée de se former en académie et de présenter au monde littéraire un échantillon de ses talents de conteuses, de romancières et de poètes, En effet, ce sont des femmes de loisir que ces ouvrières qui réalisent de cent à deux cents dollars par année, portent des montres d’or, suspendent une douzaine de robes de soie dans leur garde-robe, et peuvent bien s’octroyer de temps à autre les douceurs de la mélancolie, de la rêverie „ % la poésie. Ces béguines de l'industrie américaine se sont donc cotisées pour rédiger et faire imprimer une sorte d'almanach des muses, sous le (1) V. plus bas, Avenin pe Ann, un
336 LOWELL OFFERING,
titre de Lowell Offering, « l'Offrande de Lowell. » 11 ya là tout ce qui peut traverser l'esprit de jeunes filles oisives; de la prose, des vers, des odes, des sonnets, de l'amour, du caprice, des caveaux, des spectres, des nuages ct des tourelles; un mélange singulier des précieuses ridicules des modernes romanciers, *
Anna, Tabitha, Oriana, Lucinda, Gregoria, Alleghania, Atala, Gesmunda, Tancreda, velleda (où vont se nicher les jolis noms du cabinet bleu d’Arthénice 7), signent ces médiocres fragments, dont à peine deux ou trois obticndraient admission dans un journal européen de l'ordre le plus humble, mais dont l’ensemble est un curieux phénomène. Nous avons vu naître ici les poésies des ouvriers, qui, entre nous, disons-le tout bas, ne valent pas de bon pain et de bonnes bottes (1). Les Américains ont les poésies des ouvrières, que je n'hésiterais pas à donner en masse pour une paire de bas bien raccommodée ou un mouchoir convenablement ourlé. A quoi bon de la poésie ouvrière ? Vivent les ouvriers poétiques, ne faisant de vers que si Dieu les leur commande, et conservant au fond de leur cœur le foyer sacré du beau moral, l'amour de la nature et de l’honnête, la virile énergie et ta:facuité du dévoueent!
De toutes les pièces des ouvrières, une seule mérite d'être citée. L'idée en est grandiose et extravagante, le style élevé et bizarre, et si cette fantaisie était tombée dans l'esprit de Jean-Paul-Frédéric Richter, non dans celui d'une factory-girl de Lowell, le grand mystique allemand lui eût donné une valeur puissante : telles qu'elles sont, ces pages sorties d'une plume de dix-huit ans, ot de la plume d'une ouvrière vivant à l’autre bout du monde, sont fort
(4) V. plus haut, le Foncenon pe Suerrieuo,
de Lowell. „ II y a de jeunes filles oisides sonnets, de l'aspectres, des nuages des précieuses ridi-
regoria, Alleghania, à (où vont se nirthénice ?) , signent e deux ou trois ob- ‘uropéen de l'ordre st un curieux phéoésies des ouvriers, valent pas de bon ains ont les poésies à donner en masse ée ou un mouchoir la potsie ouvrière ?
ant de vers que si nt au fond de leur mour de la nature faculté du dévoue-
seule mérite d’être gante, le style élevé ombée dans l'esprit dans celui d’une tique allemand lui qu'elles sont, ces ns, et de la plume 1 monde, sont fort