‹ Études sur la littérature et les moeurs des Anglo-Américains au XIXe siècle [microforme]Chapitre 14 sur 138 · LE CULTIVATEUR AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

LE CULTIVATEUR AMÉRICAIN

héros était Hector et l'autre Patrocle, l’auteur ne trouverait pas des paroles plus nobles. II a, pour tous les objets dont il est frappé , des nuances pleines de vie et de grâce; il ne peint pas la nature dans son cabinet et ne se fait pas poète descriptif; telle il la voit, telle il la répète. II ne se préoccupe jamais de ce què les salons de Paris ou de Londres penseront de son œuvre, si un journal la critiquera. Comme il se mêle de bon cœur aux amusements du peuple de Nantucket; quelle alacrité, quelle puissance d' industrie et de travail respireut dans ses pages; comme son cœur bat à l'unisson de tous les cœurs; comme il nous force de nous associer aux dangers de la pêche de la baleine et de prendre intérêt aux fêtes joyeuses dont ces dangers sont couronnés ! Sous toutes les latitudes, ne sont-ce pas choses excellentes que la force et la joie ? Les peindre de manière à les faire partager, n'est-ce pas un talent remarquable et rare? Cet écrivain très-peu lu, atteint dans quelques parties de son œuvre un degré d'intérêt dramatique peu commun. I guerre d'Amérique va éclater; les sourds murmures de la tempête grondent au loin; les Indiens menacent de pousser le cri de guerre et d'inonder les plantations éloignées des côtes, La colonie à peine formée peut succomber. Ces présages vous attristent; et lorsque vous fermez le livre, vous avez besoin d'être rassuré par l'histoire et de bien vous convaincre que les terreurs du colon n’ont pas été réalisées, et que l’Herculc colonial a étouffé les serpents de son berceau. a Le troisième écrivain remarquable que nous rencontrons dans les annales littéraires de l'Amérique, est un logicien dont la célébrité ne semble pas s'être propagée en Europe, mais dont le mérite ne peut être"contestée, Jonathan Edwards, ecclésiastique, né dans le Massachussets, a

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écrit un Traité de la Volonté qui le range au nombre des plus subtils écrivains. C'est un homme qui ne veut pas vous persdäder, mais se convaincre. Chez lui pas un subterfuge , pas une évasion ni un paralogisme. Une objection se présente-t-elle, il n’essaie point de la déguiser ou de l’affaiblir. Lisez-le, vous trouverez ensuite Hobbes dogmatique et Priestley insolent. C'est avec une bonne foi parfaite qu'il tente d'éclaircir les difficultés inextricables où sa pensée se plonge dès qu'elle aborde les théories du libre arbitre.

Chéz ces trois écrivains on admire une faconde naïve, une facilité heureuse, une raison môûre et sagace, — l'imagination fait défaut, Le Cultivateur américain est peut-être celui d’entre eux qui, par la fraîcheur de ses tableaux, a le plus d'attrait et se pare d'une sorte d'originalité, Franklin se rapproche de Fénelon, de Bunyan et d' Addison. II y a chez Jonathan Edwards quelque chose du raisonnement ſerme, net et pressant de Descartes; l’éloquence passionnée et l'imagination poétique manquent à tous les trois. N

Gouverneur - Morris. L'aristocrate américain, — Paris observé de 4789 à 4792 par un fondateur de la fédération américaine,

Cette qualité ne se trouve pas davantage chez un diplomate et un observateur distingué, Gouverneur-Morris, homme d'esprit et honnête homme „ doùé d'une assez vive sagacité, d’un jugement droit, d'un sang-froid qui

— er gent ho tome —

le sauvait dans les moments de crise, et qui lui permit de traverser paisiblement la révolution française. Jamais Morris ne s’exposait en pure perte ; jamais il ne courait au-devant du danger ; mais s'il y avait nécessité, urgence, devoir, il faisait halte, montrait un front calme, et bravait le péril : c'est une des belles parties du caractère américain. Ses discours au Congrès et ses notes avaient puissamment contribué à la bonne organisation de la démocratie fédérative, et surtout à celle des finances américaines, Ami de Washington, il ne s'était lié qu'avec un seul des étrangers qui avaient offert leurs services à la république nouvelle pendaut sa lutte ; au marquis de Lafayette : « Les autres (dit » Washington dans une lettre à Morris) sont ou des aven- » turiers que l'épuisement de leurs ressources nous envoie, » ou des espions soldés par les cours étrangères pour sur- „ veiller nos mouvements, ou des hommes dont l'âme » est livrée à un vain désir de gloire qui leur ferait sacri- » fier les plus saints intérêts à leur ambition person- » nelle. »

Quand cette grande et belle révolution d'Amérique, si peu tachée de sang innocent, si noble et si grave, fut terminée, et que Washington, au lieu de briguer le premier rang du nouvel Empire fédéral, chercha par tous les moyens honnêtes à fuir sa propre gloire et à se soustraire aux récompenses ordinaires de l'ambition, Gouverneur-Morris, dont la fortune était considérable et la position sociale excel · lente, voulut visiter l'Europe. Washington lui donna plusieurs lettres de recommandation pour ses amis, et le chargea, détail caractéristique, + de lui acheter à Paris une » montre plate, en or, sans aucun ornement, non pas (dit- » il dans sa lettre), quelque montre de fat et d' homme qui » veuille la faire briller aux yeux, mais dont l'exécution

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» intérieure soit extrêmement soi i Wee soignée et l'aspect extérieur Morris partit pour la France d'où il écrivit à 7 t à entre les années 1 789 et 1792, un grand nombre 41 1 que Jared Sparks, l'un des biographes les plus infatigables des États-Unis, « publiées en 1802-aves la Vie de Gouvers neur-Morris (1), son compatriote, C'est quelque chose de

peu amusant que la biographie traitée Sparks l'a traitée . mr ae

mieux ce styl et cette bonne foi de l'homme d'affaires here apprêts du biographe-rhéteur. … Voici les pièces du pros

Les actes politiques de Morris, citoyen des États-Unis d'Amérique, furent honorables sans être brillants. Les

qualités de son esprit étrient complétement américaines; un

bon sens pénétrant, un grand ö

i , goût pour l'ordre et l' nomie; une sévérité douce et bienveillante dans sa e de juger les hommes ; quant aux soins de la fortune, une Prudence consommée et une patience exemplaire, L'esprit

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16 GOUYERNEUR-MORRIS.

gastronomie par exemple, et l'amour du rien-faire, qui le mettaient de niveau avec la France de Louis XV, et l’associaient à son mouvement.

Morris est un observateur précieux ; jamais la révolution française ne fut jugée par un témoin aussi impartial, par un homme venu de l'autre monde pour assister à ce grand drame, par un Américain, membre du Congrès où siégèrent Franklin et Washington. Démocrate de fait, et non de théorie, il sait par expérience comment se fonde la liberté, II n’en appelle pas au souvenir de Rome et d'Athènes; ses propres souvenirs lui suffisent. Il a manipulé les intérêts d'une nation qui se faisait rèpublique en dépit de la métropole, et qui a eu aussi, elle, ses nobles combats, ses crises terribles, ses moments d'exaltation, ses révolutions violentes, ses martyrs, ses héros, ses obstacles à franchir.

Comment Gouverneur-Morris va-t-il apprécier la liberté nouvelle de la France? Les moteurs de ce grand changement passeront sous ses yeux, et déploieront devant lui toutes leurs ressources. Il est assurément curieux d'examiner leur portrait, fait par un homme si peu intéressé à mentir, Quel regard va-t-il jeter sur ces théories ardentes et ces vapeurs philosophiques , dont l'éruption continuelle dévorait la société pour la refondre? Considère-t-il cette véhémence comme un gage de durée, cette puissante ébullition comme une preuve de force? Nos Mirabeau, nos Camille Desmoulins, il les a contemplés à l'œuvre ; il a consigné ses réflexions dans un journal qu’on publie maintenant. Quelle a été sa prophétie ? Vous ne l’accuserez pas davoir jugé après coup ou d’avoir cédé aux prédilections d'une naissance aristocratique. Sa sévérité, s’il en montre, ne peut être que la sévérité d'un ami, Quelle espèce de pen-

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ressemble-t-il à un partisan de Pitt et de Cobourg ? Suivons-le, écoutons-le, l

C'était en 1789 : les esprits étaient émus en France, les têtes fermentaient, — Morris, en débarquant au Havre, Y fait la connaissance d'un petit gentilhomme qui lui paraît un phénomène : c'était le premier échantillon de cette espèce qui se fût offert à lui : un réformateur universel ; un homme à plans et à systèmes: un petit monsieur dont le cerveau bout de politique et de philanthropic et de philosophie; un génie qui règlerait mieux que Lycurgue ou Alfred-le-Grand, les destinées de vingt Empires. Ce qui est excellent à observer, c'est, en face de notre gentilhamme législateur, la surprise du bon Morris qui vient lui-même d'être législateur et de fonder un État, II note cette curicuse et remuante figure sur son carnet, et continue sa route.

Le 3 février 1789 il arrive à Paris, ville éclatante de luxe, Pétillante d'esprit, saturée de plaisirs, où va s'ouvrir la terrible scène des États-Généraux,

Les premières personnes qu'il visite sont dJeff:;:on, ministre plénipotentiaire des États-Ufiis en France, et M. de. Lafayette, pour le caractère duquel il professe une haute estime, sans Partager ses émotions et ses jugements. La physionomie de la France réformatrice l'étonne, L'impression produite sur son esprit par l’enthousiasme universel, par les mœurs de la cour, par la ferveur étourdie des avocats, des gens de loi, des gens de lettres, est loin d’être fa-

vorable, Il ne retrouve nulle part cette religieuse profondeur de sensations et de décisions qui sont un gage d'avenir pour les peuples. Au lieu d'admirer ce grand zèle pour une liberté purement théorique et de se laisser enflammer par la bruyante logomachie des orateurs et des écrivains ; au lieu de s'associer à cette superstition populaire qui devait, six ans plus tard, devenir un ardent fanatisme, notre Américain qui va au fond des choses et cherche de bonne foi au milieu de ce chaos brûlant des germes de véritable indépendance, de liberté réelle, reconnaît avec douleur que ces germes manquent. Dès le premier jour, il prédit la chute inévitable et sanglante de la république française qui va s'établir,

Aussi ses opinions politiques ne s’accordèrent-elles jamais avec celles de M. de Lafayette son ami. La première fois que le nom de cet homme célèbre se trouve mentionné dans son journal, voici de quelle manière s'exprime Morris : Lafayette is full of politics; ke appears to be too re · publican for the genius of his country. « Lafayette est absorbé par la politique, il semble être trop républicain pour son pays. » On a beau dire à Morris: « Nous voulons la liberté que vous avez conquise. » II s'obstine à répondre : « Ce n’est pas là ma liberté d'Amérique. » M. de Lafayette lui communique le brouillon de la célèbre Déclaration des Droits de l'Homme, qu'il va lire à l’Assemblée Nationale. Morris, toujours homme de sens, prétend que des mots

ne sont pas des choses, et que les assertions dogmatiques

sont de peu d'importance quand il s’agit du bonheur des masses, I gave him my opinions, and suggested several amendments tending to soften the high-coloured expres-

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tions are produced. « Je lui dis ce que j en pensais, et je

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lui suggérai plusieurs amendements tendant à adoucir la teinte exagérée de ses expressions de liberté, Ce n'est pas avec de grands mots qu'on fait des révolutions, »

Hélas! Morris touchait du doigt notre blessure. II y avait certes trop de grands mots dans tout cela; l'homme de lettres et le rhéteur dominaient trop notre première révolution. On avait trop de foi aux paroles, on leur sacrifiait trop inconsidérément les choses. Le peuple croyait faire de la liberté, comme Rousseau avait fait de la vertu, en déclamant; cela effrayait un ‘étranger qui avait vu se développer par la seule puissance des mœurs une liberté véritable, II ne pouvait pas oublier qu'il avait pris la part la plus active, et joué un rôle essentiel dans une révolution couronnée de succès, de fortune, de puissance, Comment Morris ne craindrait-il pas l'avortement de toutes ces pa roles spartiates, romaines et ampoulées? Fondateur d'une démocratie ; il n'a rien vu de ces souvenirs grecs dans le berceau des institutions qu'il a concouru à former. Ce qui lui semble incompatible avec l'établissement de la liberté, c'est la fureur violente des rénovations; c'est la confiance aveugle et enfantine de ceux qui croient jeter des bases d' institutions durables avec de l'enthousiasme et des phrases. i 3 C'est dans les Mémoires de Morris, qu'il faut voir com» ment l'ami de Washington apprécie les politiques pape: rassiers ( paper-politicians) qui sortent du greffe et de la Sorbonne pour régenter les royaumes. Le dédain de ce républicain pour les républicains parleurs va quelquefois jusqu'à l'injustice, Il n'a pas ae d'indulgence pour notre vieux pays civilisé, surchargé de colléges et d'acadé mies, imprégné de souvenirs latins et grecs; pour une capitale sur laquelle la régence et Louis XV ont passé; pour

des hommes qui ont lu Jean-Jacques en sortant d'un petit souper, et qui tout pétris de monarchie, enivrés de désirs patriotiques, s elancent avec une passion d'enfants vers le but idéal dont leurs habitudes et leurs désirs les éloignent. Morris a trop constamment sous les yeux l'Amérique, pays neuf, aux mœurs simples, aux intérêts peu complexes, aux idées sérieuses et fortes; — nation qui s'embarrassait peu d'imiter Epaminondas et d'avoir des Démosthènes, pourvu que le port de Boston fût libre, et que le droit du timbre ne diminuât pas ses profits. Comment Morris n'eût-il pas pris en pitié les discussions métaphysiques et les spéculations à perte de vue? La politique n’est pas une affaire de sentiment et de passion; et Morris était effrayé autant que supris de ce qu'il voyait. On ré- » ſorme ici, dit-il, avec une étourderie sans pareille. Tout » le monde s'en mêle. Chacun a son plan; tout le monde » apporte des théories. Les médecins du corps social pul- » lulent. II n'y a pas si petit avoué, si mince écolier de » rhétorique, qui ne se fasse réformateur à son tour. Où » donc est la force morale et intellectuelle qui seule pour- » rait sauver la France? Un peu d'énergie et des mœurs » meilleures lui seraient plus utiles que toutes ces paroles. »

Pendant les diverses crises de la Révolution française,

de 1789 à 4794, Morris que ce spectacle rempli de leçous sanglantes affermissait dans son opinion, ne cessait pas de crier à tous les partis qu'ils se perdaient et qu'ils ruinaient la liberté. de leur patrie. Enfin sa désapprobation devint si complète et si prononcée que les républicains français, mécontents d'avoir un censeur de ce genre, sollicitèrent son rappel en 1794. Morris avait été nominé chargé d'affaires des États-Unis, en remplacement de Jefferson. Rien de plus facile en apparence, pour un ministre de la

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GOUVERNEUH-MORRIS. 21

république américaine, que de marcher de conserve et de bon accord avec les chefs de la république française, Mais ces derniers avaient fait tant de chemin en peu de temps, que Washington, Franklin et Morris étaient restés en arrière. Après avoir été deux ou trois fois inscrit sur la liste des Suspects, notre républicain retourna donc en Amérique, où il vécut paisible dans son établissement de Morrisania, et où il est mort il y a peu de temps,

L’Amériesin Gouverneur- Morris à Paris, de 1789 à 1792, — Préludes de la Révolution, — Opinion de Jefferson sur la Revolution française,

Je ne sais si aucun observateur a été aussi heureusement placé que Morris pour bien voir notre révolution. Ministre Plénipotentiaire d'une république amie, homme riche et indépendant, ses rapports avec les agens du pouvoir étaient fréquents, faciles et confidentiels. Comme Américain et membre du Congrès, il avait droit à la faveur et la prédilection des révolutionnaires exaltés. Homme instruit et bien élevé, lié avec M. de Lafayette, il avait accès dans les salons de la haute noblesse et dans les cabinets de la monarchie mourante. Tout en s'associant à l'élan du peuple vers la liberté, jamais il n'avait dissimulé sa pitié pour le sort d'une aristocratie longtemps florissante et tout-à-coup déracinée, Aussi toutes les portes lui étaientelles ouvertes : celles des clubs où la révolution bouillon-

nait; celles des hôtels où se réunissaient les débris frémissants du parti monarchique. II y a mille petits traits curieux, mille lueurs anecdotiques consignés dans le carnet du voyageur ; on y voit comment les marquis et les comtes s'amusalent à la veille de la redoutable catastrophe; comment jeunes et vieux seigneurs, dont la tête allait être menacée, attachaient, dans la chapelle et pendant la messe, une bougie allumée à la soutane d'un abbé à la mode; quelles discussions politico - romanesques s'agitaient chez les restaurateurs de Versailles; comment la monarchie qui s'en allait cherchait partout des avis, des conseils, des directious, et les prenait de toutes mains pour ne suivre que les pires. A côté de ces détails, l'observateur américain place ses réilu:ions qui sont toujours des presa · ges: la date s'y troure, et cette date est merveilleuse ; Morris dicte d'avance les événements d'une ou deux années.

La république va s'établir et il nous l'annonce ; la république doit se résoudre en dictature et en tyrannie; il nous l'apprend dès 1791. S'il apprécie un personnage, s'il prédh un résultat, le temps se charge de prouver que Thomae a été bien jugé, que le résultat était inévitable.

Voici comment Il décrit les marériaur de lu révolution qui va éclater : ë

« Ces matériaux, dit Morris, sont nombreux et ardents, » mais sans valeur ftrinsèque, Daus le pays où je me » trouve, tout le monde convient que la moralité générale » est tombée au degré le plus bas (an utter prostration). » Aucune figure de rhétorique, aucune vigueur de langage ne pourrait donner l’idée de cette extrême licence. I » faudrait eiter cent anecdotes, rappeler mille faits connus

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GOUVERNEUR-MORAIS. 28

» du public, pour donner une idée de cette dépravatlon. » C'est une complète pourriture (an extreme rottenness), » Je n'ignore pas qu'il y a ici des hommes et des femmes » dont les vertus sont grandes et pures ; j'ai même le bon- » heur d'en compter plusieurs au nombre de mes amis » Mais on aurait tort de juger la France d'après ces excep- » tions; ce sont des personnes hors de la règle commune, » des êtres à part, qui ressurtent avec éclat sur un fond » de mœurs vicieuses dont l'aspect est vraiment désespé- » rant, Et c'est avec ces matériaux vermoulus qu'on veut » élever l'édifice de la liberté! Vous ne le penserez pus, » mon ami (c'est à Washington qu'il s'adresse). II n'est » pas absolument impossible que ces éléments insuffisants » et fragiles acquièrent plus tard de Ia force et de la soli- » dité. En attendant qu'ils durcissent à l'air, que de dan- » gers à craindre ! Que de Chances contre la durée de l'6- » difice ! Comment ne pas voir que ce mauvais essai d'ar- » chitecture sans base et sans ciment croulera de lui-même, » et finira par écraser ceux qui l'auront construit ! .

On est tenté, par amour pour la France, d'accuser ici l'Américain d'iujostice; cependant, quand on vent examiner sans prévention l’époque dont il parle, et qu'on a sous les yeux les Mémoires de Bachaumont, la Correspondance de Grimm, les Œuvres de Laclos, — les Lettres de Madame d Epinay, cette rouée sentimentale, — les Leitres de Mademoiselle de Lespinasse, qui aimait avec une passion si naïvement philosophique trois hommes à la fois; et les facéties de M. de Caylus, et les gracieusetés de notre ami Crébillon le jeune; — on est bien forcé de penser avec Morris, qu'il n'y a pas beaucoup de république R-dedans; — que l'affaire du Collier, les procès de Benumarchais, le scandale de madame d Eon, les antécédents de

2 GoUVEANEUn-MOnnIs

Mirabeau, la faveur de l'abbé-cardinal de Bernis sont d'étranges propylées pour conduire à une démocratie austore. II faut excuser Morris, élevé dans le respect des lois, du mariage, du serment, de la sainteté des familles; lui qui a vu fleurir au sein de ce respect, au sein de ces mœurs, non pas une ombre de république, une fantasmagorie sanglante, mais une vraie république industrieuse et calme. Quelques jours après avoir écrit cette lettre à Washington, il écrit à M. Jay :

Quand je réfléchis combien peu cette nation est pré- » parée par son éducation et ses habitudes à jouir de la li- » berté complète, je tremble en vérité pour elle; elle dé- » passera le but ou plutôt je pense que le but est déjà dé- » passé, On.a senti pend aut trop longtemps le poids acca- » blant de l'autorité royale. Aujourd'hui l’on voit avec » plaisir tout ce qui peut la restreindre ou la briser; on » court à la république, et comment soutiendra-t-on cette » république? La France ne connaît pas encore les maux » auxquels l'exposerait nécessairement la faiblesse exagérée » du pouvoir exécutif, Elle ne redoute que la tyrannie du » pouvuir, tyrannie qui ne peut plus l’atteindre ; elle ne se » prémunit pas assez contre l'anarchie, le plus grand, » le plus fatal écueil qu'elle ait à redouter nnen » Cela fut écrit en 1789.

Nous avons déjà remarqué chez Morris un mélange de moralité sévère et de finesse sociale très-exercée. 11 a juste assez de puritanisme américain pour ne pas excuser le moindre vice, et assez d'expérience du monde pour ne pas être dupe d'un seul faux-semblant. Ajoutez à cela qu'il ne fait point de portraits brillants dans l'intention d'être ad-

de Bernis sont émocratie ausespect des lois, es familles; lui n de ces mœurs, tasmagorie sanieuse et calme.

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