DE L'IMAGINATION
courci ou allongé démesurément ; l’une est à l'autre ce que la caricature est au portrait.
De meme qu'il serait impossible à un homme privé de souvenir d'avoir de l'imagination, cette qualité de l'intelligence ne peut appartenir à un peuple né hier, dont tout le passé date de la veille,
Les États-Unis d'Amérique, remarquables et grandioses à tant d'égards, sont essentiellement modernes; leur génie est matériel et mécanique ; leur force git dans leur bon sens, dans la patience de l'observation et de l'industrie. C'est (nous venons de le dire) un pays sans imagination parce qu'il est sans souvenirs. Les contrées vieillies dans le malheur, l'Irlande et l'Écosse, par exemple, prêtent beaucoup à l'imagination. Elles ont acheté cher cette faculté brillante : pas un château dont les pierres ne soient tachées de sang, dont la légende ne parle de meurtres; pos une forteresse dont l'écho ne vous apporte un bruit lointain de violences; l'atmosphère des montagnes galliques est peuplée de fantômes ; tous les lacs ont leur fée, toutes les cavernes leur enchanteur ; l'ombre de Bruce est errante dans ces chapelles sombres ; le nom de Wallace retentit avec le sugh du vent qui bruit dans les vieux arceaux.
Les États-Unis, par un phénomène que nous venons d'expliquer, manquent du crépuscule et de la pénombre que donne la perspective. La langue elle-même n'y est pas fille du sol; elle a passé la mer et s’est naturalisée au-delà de l'Océan. Pour conserver la pureté de leur style, les ‘écrivains américains sont forcés de tenir leur regard constamment fixé sur la mère · patrie où se trouvent leur type et leur modèle, S'ils innovent, ils craignent la vulgarité ou l'emphase. Ils ressemblent, sous ce rapport, à ces écrivains modernes qui, se servant d’une langue-morte, ont cru pouvair nous
10 BENJAMIN FRANELIN.
rendre Cicéron, Démosthène et Tite-Live ; oubliant que c'est la vie sociale d'un peuple qui donne du prix et de l'énergie à son langage, qu'un idiôme détaché de la société et des mœurs nationales est un raneau détaché de son arbre et privé de sève, L'Écosse elle-même s'enorgueillit d'un dialecte; elle a son poète Burns, dont l'inspiration s'éteignait dès qu'il était jufidèle au patois de sa province.
Les républicains des États-Unis, peuple vierge, plein de grandeur, dont la lutte contre la nature n’est pes encore terminée, dont toute l'énergie doit nécessairement se porter vers la fondation des villes et le développement de l'industrie; nation dont l'avenir est la patrie, et à laquelle le passé manque; — à peine éclose, et géant déjà ; — qui n'a pas eu d'enfance ou de jeunesse et doni lo maturité a précédé l'adolescence ; — ne reconnaissent “ans leur histoire aucune de ces transitions de la faiblesse à la virilités nulle de ces époques dont la chaîne embellie par les traditions reçoit plus tard la consécration de la poésie. Voici ses soldats , ses législateurs et ses artisaus, forte et noble race qui lui suffit; — les poètes naîtront plus tard,
Le premier de ses écrivains est un artisan législateur, c'est Franklin, 4
8 ui,
Benjamin Franklin, — Sir John Crevecœur, — Lettres d'un cultive teur américain, — jouathan Fdwards,
J'ai déjà paris de Franklin, type du génie national; politique consommé, dialecticien sublil, amoureux de l'u-
fant, et
ment de por-
s d'un cultiva-
nie national; s de lue
Sin JOHN CABYÉCOŒUR. 11
tile, Son style a les qualités de s8 pensée : bon sens, lucidité, bieaveillance, onction fine et narquoise. II nes'adresse ni aux souvenirs ni même aux espérances, aucune nuance passionnée ne ce mêle à son langage. C'est la raison rustique et avenante, la prudence qui sourit, Appeles-le prosaïque et vulgaire ; son ombre ne s'en courroucera pas. Sa charmante Parabole contre la persécution; son Pauvre Kobin, manuel destiné à un peuple enfant, dont les lisières guident encore la marche incertaine ; son Examen devant le conseil privé, sont des chefs-d'œuvre de sagacité politique. On y reconnaît sous des formes ingénues et ingénieuses la souplesse de l'esprit le plus rare.
Peu de temps avant que la révolution américaine éclalat, un livre parut, livre peu connu aujourd'hui, mais dont le ton et le style sont caractéristiques ; les Lettres d’un Cultirateur américain. Sir John Crevecmur, auteur de cet ouvrage publié sous le pseudonyme d'Hector Saint-Jean, mérite une place honorable au nombre des écrivains modernes. Paysages, mœurs, langage, sentiments, tout y est essentiellement américain. L'existence du colon y ap paraît reproduite avec énergie et simplicité ; l'exagération n’est jamais dans l'épithète ni dans la couleur, Vous retrouvez non les objets seulement, mais aussi les sensations et les idées d'une contrée encore neuve; vous voyez l'auteur attacher à la charrue qu'il guide la chaise de son petit en · fant, et promener à la fois sur les sillons que le soc creuse l'enfant et la charrue, pendant que sa femme, assise à l'autre bout du champ sous un arbre, tricote-pour l'hiver le vêtement de laine, Ailleurs c'est un due) entre deux serpents, duel dons le récit est grave et solennel comme une des batailles d'Hemère ; la forte impression que l'auteur on a reçue 90 révèle tout entière dans son style; si l’un des