LE DOCTEUR CHANNING
ditions, d'amendements et de sous-amendements qu'il est dificile, en définitive, de savoir ce que pense et ce que veut cet esprit de républicain. Veut-il juger Milton ou Bonaparte, le courage lui manque, Devant ces géants, son pinceau tremble, il ne sait trouver que des lieux communs ambitieux. Quand, par exemple, le docteur tonne contre les conquérants et leurs triomphes et fait valoir la profcssion de l'homme de lettres, ne eroit- Ou pas entendre un pédagogue vanter sa grammaire, élever son état au-dessus de toutes les professions humaines et se respecter luimême à l'égal des héros? « J'ai connu, dit Fieldiog, un » excellent homme, qui n'avait qu'un ridicule, c'était de » regarder un maître-d'école comme le plus grand person- » nage du monde, et de se considérer lui-même comme le » plus grand des maltres-d'école, Ces deux idées ne se- » raient point surties de sa tête quand même Alexandre, à » la tête de son armée, eût tenté de les lui arracher. »
Il y a dans les œuvres de Channing de belles et fortes pages; cette éloquence soutenue, élaborée et prôpa: de pour l'effet, rappelle trop les déclamations de Sénèque le rhéteur et celles de l'académicien Thomas. Aussi le docteur Channing, malgré un talent réel et une solennité de
ton puissante , n'a-t-il aucune place marquée parmi les écrivains originaux,
Les nations, comme les hommes, ne découvrent leur originalité propre qu'après de longues épreuves. La litiéralure des États-Unis, sous les puritains, n'est encore que la reproduction servile des sermons farouches du Covenant, Avec Franklin et le cultivateur du Kentucky, l'âme améri.
caine trouve une voix et un accent agréables, gracieux, peu distincts. Ensuite chez Irving quelques tableaux de la nature américaine et quelques tableaux d'intérieur hollandais se détachent avec grâce et vigueur. Fenimore Cooper les suit de près et pousse plus loin qu’eux cette création lente d’une littérature nouvelle.
Cher Cooper, la nature domine l'homme. C'est sur elle, sur la mor et les prairies que l'intérêt de ses romans se concentre; et souvent on regrette qu'il ait parlé d'autre chose que des flots et des bois, tant notre espèce disparaît dans ces vastes solitudes.
Un voyageur s'est trouvé, qui s’occupant exclusivement des oiscaux, des lacs, du daim sauvage, de l'aigle et de ses abris, et s'identifiant aux puissances de la nature, est devenu un grand écrivain, supérieur selon nous à Taimable Irving et à son vigoureux successeur.
AUDURON LE VOYAGEUR.
Naissance d'Audubon, — Ses voyages. — Les foréts d'Amérique, — Le Mississipi, — Les hommes de l'Ouest. — Combat de l'aigle et du cygne.
Si vous avez visité les salons anglais vers 1832, vous aurez remarqué au milieu de cette foule! philosophique, parlant un langage obscur, et coulant à fond sans pitié les plus hautes questions de métaphysique, un homme bien différent de ceux qui l’énvironnaient.
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vait sauvs solitu race conv et le restai mode non c semb dans reur; Je ne cours De lo lemen fronta pensé gulièr la foré vieux longue
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vait déguiser entièrement cette dignité simple et presque sauvage, dont le génie prend le caractère au scin de la solitude qui le nourrit. Pendant que les gens de lettres, race vaniteuse et parlière, entraient dans cette arène de la conversation où ils se disputaient le prix de l'épigramme et le laurier du pédantisme, l'homme dont je veux parler restait debout, le front haut, l'œil libre et fier, silencieux, modeste, écoutant d'un air quelquefois dédaigneux, et non caustique, les prouesses esthétiques dont le tumulte semblait l'étonner. S'il prenait quelquefois la parole, c'était dans un intervalle de repos ; il relevait d'un mot une erreur; il rameuait la discussion à son principe et à son but, Je ne sais quel bon sens sauvage et naïf animait ses discours-rares et pleins de justesse, de modération et de feu. De longs cheveux noirs et ondés se partageaient naturellement sur des tempes lisses et blanches, sur un os frontal disposé pour contenir et protéger la flamme de la pensée. II y avait dans toute sa parure une propreté singulière; vous auriez dit que l'eau du ruisseau, traversant la forêt vierge et baignant les racines séculaires des chênes vieux comme le monde, lui avait servi de miroir. A sa longue chevelure, à son col découvert, à l'indépendance de ses manières, à la mâle élégance qui le caractérisait, vous n'eussiez pas manqué de dire: cet homme n'a pas vécu longtemps dans la vieille Europe; notre civilisation, mère de la politesse affectée qui s’est répandue des cours dans les villes et des villes dans les villages, substituant de vains symboles à des sentiments réels, ne l’a pas marqué de son empreinte vulgaire, Il ne s'est pas effacé sous le poids de l’usage; il a encore sa valeur et son poids. L'allisge, le mensonge de la société n’entrent pour rien dans son caractère et ses mœurs,
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70 Abbuno LE VOYAGEUR,
C'est plaisir de rencontrer un tel homme dans cesassemblées loquaces et scientifiques, où tous les talents et toutes les prétentions coalisés aboutissent à un ennui mortel! Ajoutez aux traits que nous venons d'indiquer une physionomie franche et calme, une coupe de visage hardie, un œil vif, ardent, pénétrant et fixe comme l'œil du faucon, un accent étranger, des expressions insolites, brièvement pittoresques, fortement colorées, spirituelles sans le paraître : vous aurez le portrait à peu près exact de l’historien des oiseaux, de l'Américain Audubon.
II a quitté son nom et se nomme lui-même « l'homme des bois d'Amérique (1); » c’est le seul titre qui lui convienne, Ces solitudes ont été son cabinet de travail. Ces grands déserts peuplés d'animaux sauvages, il les a parcourus dans tous les sens. Il y a respiré, avec l'air chargé des émanations de la végétation primitive, ce respect de la dignité, cette conscience de l'énergie humaine qui ne l'ont jamais quitté.
L'amour de la nature a bercé Audubon dès le premier age. Il a passé les nuits à la belle étoile, au pied de l's’bre qui logeait dans ses rameaux le peuple dont il venait étudier les mœurs et que jamais il n’a perdu de vue. Le sentier où l'oiseau voltigeait est celui qu'il a choisi. Le nid de l'aigle, dont le trône était la cime du rocher le plus inaccessible ne l'a po, effrayé. La patience d'un Bénédictin, la passion d'un artiste ont été consacrées par lui à cette étude : l a poursuivi son œuvre à travers tous les dangers et l'a recommencée avec une persévérance sans égale. Ses nuits n'avaient que rêves ailés et gazouillements mélodieux ; les i mages de ses favoris hantaient sa pensée.
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vocation qu Audubon avait reçue de Dieu même, Ilétait ornithologiste à son berceau. II lui fallait des races ailées à peindre, à observer, à détailler, à aimer ; des concerts à écouter dans les bocages ; des plumes brillantes à reproduire ; des ailes vagabondes à suivre dans leurs courbes et dans leurs spirales. Voici comment il analyse cet instinct d'observation solitaire, ce dévouement à une innocente étude, cette abnégation de tous les soins matériels, cette force intellectuelle d'un homme qui, sans maître, fait toute son éducation d'histoire naturelle au fond des bois, et complète seul une branche de la science, branche importante que l'on désespérait de compléter jamais.
« J'ai reçu, dit-il, la vie et la lumière dans le Nouveau; Monde. Mes sieux étaient Français et protestants. Avant d'avoir des amis, les objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon cœur, Avant de connaître et de sentir les rapports de l’homme, je connus et je sentis les rapports de l'homme avec le monde. On me montrait la fleur, l'arbre, le gazon ; et non-seulement je m'en amusais comme font les autres enfants, mais je m'atiachais à eux. Ce n'étaient pas mes jouets, c’étaient mes camarades. Dans mon ignorance je leur prétais une vie supérieure à la mienne: mon respect, mon amour pour ces choses inanimées datent d'une époque que je puis à peine me rappeler, C'est une singularité trop curie:s: our être:tue ; elle a influé sur toutes mes idées, sur tous nes sentiments, Je répétais à peine les premiers mots qu'un enfant bégaie, et qui causent tant de joie à une mère ; je pouvais à peine me soutenir, quand le plaisir que me donnèrent les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du ciel azuré me pénétraient, d'une joie enfantine, Mon intimité commençait à se former avec cette nature que j'ai tant aimée;
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72 h LE VOYAGEUR.
et qui m'a pa; mon culte par tant de vives jouissances : intimité qui ne s’est jamais interrompue ni affaiblie, et qui ne cessera que dans mon tombeau. Un observateur clairvoyant l'eût prédit dès cette époque ; et je suis persuadé que ces premières impressions ont ébauché ma carrière et préparé mes travaux.
» Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature physique me cessa pas de se développer en moi. Quand je ne voyais-ni forêt, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'étais triste et ne jouissais de rien. Je cherchais à me rappeler mes promen’des favorites en peuplant ma chambre d'oiseaux; puis, dès qu'un moment de liberté me rendait à moi-même, je me hâtais d'aller chercher les roches creuses, les grottes couvertes de mousse, bizarres retraites demouettes et des cormorans aux ailes noires (1). Je préfrais ces abris-solitaires aux plafonds dorés et aux alcôves élégantes. Mon père, dont j'étais le seul enfant, servait complaisaminent mes goûts; il aimait à me procurer des œufs, des fleurs, des oiseaux. C'était un homme doué du sentiment religieux et poétique, et qui par ses récits éveilleit en moi l'instinct qui Panimait lui-même, Ceite perfection des formes, cette délicatesse des détails, cette variété des teintes me charmaient. II me présentait la science sous un point de vue coloré et plein d'intérêt, au lieu de la réduire à je ne sais quelle analyse anstomique et morte, qui fait de la nature un squelette.
„Mon père ébauchait aussi l’histoire des oiseaux, de leurs migrations et de leurs amours. Ii me faisait remarquer les manifestations extérieures de leurs espérances ou leurs
(i) v., dans les Études sur les Hommes et les Mœurs au 11 siècle, l'Empire des Oiseaux,
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o Aussi une joie pure et vive, 6 i sible embellirent-elles les années de sut 1 — de ces observations qui préludaient à de plus pénibles ve vaux, et qui me ravissaient, Pendant des heures entières mon attention charinée se fixait sur les œufs brillants lustrés des oiseaux, sur le lit de mousse molle qui res 0 mai et protégeait lours perles chatoyantes, sur les asser qui les soutenaient halancés et suspendus, sur les — nues et battues des vents qui les préservaient des wi. du soleil. Je veillais avec une sorte d'extsse secrète sn développement qui suivait le moment de leur pré 7 les uns étaient éclos les yeux ouverts; les autres 9 ouvraient que plusieurs jours après avoir brisé age 2 loppe. J'attachais mon esprit et mon âme à ces 1 0 mènes dont ls variété me surprenait. J'aimais à 3 le progrès lent de quelques oissaux vers la perfecti 10 leur être, et à voir certaines espèces à peine — 5 à tire d'aile et secouer en volant les débris de leur sé transparente, rai » J'avais dix ans; cette i hi augmentait à mesure que je au e ae Pine voyais j'aurais voulu me l'approprier, Plus dt . les conquérants, je désirais le monde et mes vœux 15 vaient pas de bornes. Je me révoltais contre la mort ö * dépouillait de ses formes les plus belles et de ses lu 0 mables couleurs l'animal ou l'oiseau que j'étais — à saisir, J'inventais mille moyens pour combattre dorer g la mort qui venait rendre tous mes travaux inutiles et 46.
truire les objets de mes affections. J'essayais de lutter contre elle; et les constantes réparations qu'exigeaient mes oiseaux empaillés, la teinte fauve et terne qui décolorait leur beau plumage prouvaient que la mort était plus forte que moi. Je communiquai à mon excellent père le sujet de mon chagrin; ces essais qui disparaissaient entre mes mains, ces animaux si agiles et si frais pendant leur vie, et livrés après leur mort à une si triste métamorphose. Mon père voulut me consoler et m'apporta un volume de Planches coloriées représentant, avec assez d'exactitude, les meines oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les momies décaraient mon petit appartement.
+ Ce fut pour mob une vive et ardente joie. Je retrouvais donc enfin, non il est vrai les êtres que j'aimais , et dont j'avais fait les compagnons de ma première enfance, mais leur image ressemblante. Je pensai que le moyen de m'approprier la nature, c'était de la copier. Me voilà donc, dessinateur imberbe et inexpérimenté, copiant tout ce qui se présentait à mes yeux, el le copiant mal.
» Pendant des années, je fis et je reſis des oiseaux. Ces oiseaux ressemblaient taur-à-tour à des quadrupèdes ou à des poissans. Moi qui avais obstinément blämé les planches du livre que mon père m'avait donné; moi dont la critique avait relevé mille défauts daps ces portraits, combien je fus honteux quand mes padents efforts n’aboutirent qu'à des résultats si misérables, qu'à peine pouvais-je reconnaître moi-mêine l'oiseau que je venais de dessiner. Mon pinceau, père et créateur d’une race inouie et disproportionnée, me faisait pitié à moi-même. Loin de me décourager, ce désappointement irvita ma passion. Plus mes oiseaux étaient mal dessinés et mal peints, plus les originaux me semblaient adwirables. En copiant et recopiant leurs farnes, leur
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plumage et leurs diverses particularités , je continuais sans le savoir l'étude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie comparée. Tous les détails de l'organisation des oiseaux, je les connaissais d'autant mieux, que je cher: chais avec une plus laborieuse patience à les reproduire exactement. Telle était l'intensité de cette passion puérile qui n’a pas diminué avec l'âge, que si l'on m'eût enlevé mes dessins, je crois que l'on m’eût donné la mort, Ce travail occupait mes nuits et mes jours. Chaque année produisait une immense quantité de détestables dessins, que je condamnais au feu, le jour de ma naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de papier barbouillé allumaient dans le foyer paternel. 15
» Mon pere crut découvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle pour les arts du dessin, A quinze ans, il m'envoya à Paris, où j'étudiai les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques, des bouches colossales, des têtes de chevaux antiques sortirent de mon crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier me semblait froide et dénuée d'intérêt. Je re · vins à mes forêts natales.
»A peine de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur, mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour moi.
v Je reçus de mon père un don qui me fut doublement agréable, et par la valeur même du cadeau, et par le charme. d'une attention qui flattait mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d’une plantation magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière Schuylkil, et traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai dans co délicieux séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, les collines boisées offrent au paysagiste de si pitio-
resques modèles. Dieu bénit mon union ; les soins du ménage, la tendresse que je ressentais pour ma femme et la naissance de deux enfants ne diminuèrent pas ma passion ornithologique. Mes amis la désapprouvaient,
» Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent, Mon enthousiasme me sontenait toujours: et vingt années d'investigations et d'observations accrurent encore cette flamme secrète qui m'animait. C'était vers les bois antiques du continent américain qu'un invincible attrait me précipitait, malgré les conseils de tous ceux qui me connaissaient, Ils ne pouvaient s'associer à mes pensées, jouir dé mon bonheur, ni savoir quelle volupté c'est pour moi d'observer de mes propres yeux les scènes vivantes de la nature. Pour eux j'étais un monomane, inaccessible à toute autre idée qu'à une idée dominante, un fou négligeant ses devoirs et sacrifiant ses intéreis à la folie qui le possède. J'entreprenais seul de longs et périlleux voyages ; je battais les bois, je m'égarais dans les solitudes séculaires ; les rives de nos lacs immenses, nos vastes prairies, et les plages de l'Atlantique me voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des annécs s'écoulèrent ainsi loin de ma famille.
» Lecteur ! ce n'était pas un désir de gloire qui me conduisait dans cet exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la posséder tout entière ; homme fait, le même désir, la même ivresse vivaient dans mon cœur. Jamais alors je ne conçus l'espérance de devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à Philadelphie, m'engagea vivement à publier mes essais, et changea le cours de mes
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AUDURON.
idées : c'était le premier encouragement que l'on me donnaît. D'ailleurs Philadelphie et New-York, où je reçus un excellent accueil, ne m'offrirent aucun moyen pécuniaire de continuer mon entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque glissa de nouveau sur ces lacs qui semblent des océans, je m'enfonçai de nouveau dans mes
solitudes chéries.
» Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection
se complétait ; je commençai à rêver la gloire ; le burin d'un graveur européen ne pourrait-il pas éterniser l'œuvre de ma jeunesse, le résultat de ce labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressèrent mon imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir sa-
grandir.
» Après avoir habité pendant plusieurs années le village d'Henderson, dans lc Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie. Mes dessins, mon trésor, mon espoir étaient soigneusement emballés dans une malle que je fermai et que je conũai à l'un de mes parents, non sans le prier de ailler avec le plus grand soin sur ce dépot si précieux pour moi. Mon absence dura six semaines, Aussitôt après mon retour, je demandai ce qu'était devenue ma malle, On me l'apporta; je l'ouvris. Jugez de mon désespoir. II n'y avait plus là que des lambeaux de papier déchiré, morcelé, presque en poussière ; lit commode et doux, sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwege. Un couple de ces animaux avait rongé le bois, s'était introduit dans la boîte, et y avait installé sa famille : voilà tout ce qui me restait de mes travaux; près de deux mille habitants de l'air, dessinés et coloriés de ma main, étaient anéantis. Une flamme poignante iraversa mon cerveau comme une flèche de feu ;:tous mes nerfs ébranlés
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frémirent ; j'eus la fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force bysique et la force moraie se réveillèrent en mol. Je repris mon fusil, mon album, ma gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts, comme si rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant mes dessius, et charmé de voir qu'ils réussissaient mieux qu'auparavant. II me fallut trois années pour réparer le dommage causé par les rats de Norwége : ce furent trois années de bonheur.
» Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s’y trouvaient encore me causaient de regret et de chagrin : je désirais vivement être en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre à fin une si vaste entreprise! Je me promis de ne rien négliger de ce que ma bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en jour je m'éloignai davantage des lieux habités par les hommes; dix-huit mois s’écoulèrent; ma tâche était remplie ; j'avais exploré toutes les retraites de nos forêts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors la Louisiane ; et, empor tant avec moi tous les oiseaux du nouveau continent, je fis voile pour le vieux monde,
» Une traversée heureuse me conduisit en Angleterre, A l'aspect de ces côtes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage pouvait me payer de tant de peines, dont l'indifférence pouvait aussi me laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empêcher de ressentir une terreur et une anxiété profondes, Je songeai à ma situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n'avais pas un seul ami, à ce désert peuplé d'hommes inconnus, peut-être hostiles. Je regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage ; et mon entreprise, qui m'avait paru aventureuse jusqu'à l'héroisme, me sembla folle
reurs
semaines. Ense réveillèrent ma gibecière, forêts, comme cant mes desmieux qu auparer le domnt trois années
les lacunes qui et de chagrin :
pléter. Seul et ste entreprise!
ue ma bourse, ir. De jour en és par les home était remplie ; rêts. J'allai vi- ; et, emportant nent, je fis voile
en Angleterre, ce de cette ville wer de tant de > laisser languir npêcher de res- Je songeai à ma un pays où je ; d'hommes ines bois, la déise, qui m'avait le sembla folle
jusqu'à la démence, Dieu soit loué ! A Liverpool, les Rosco, les Rathbone, les Trail, les Chorley, les Mellie; à Manchester, les Grecg, les Lloyd, les Sergeant, les Holme, les Blackwail, les Bentley m'accucillirent, me soutinrent, me protégèrent, et ma gratitude se plait à leur offrir ici le tribut que mon cœur leur doit, Édinbourg ne m'a pas offert des patrons moins ardents ni moins généreux. »
Tel est le récit d'Audubon de la science, cette passion :
ont donné des fruits dignes son nom. Nous avons admiré dans les salle t Royale d'Édinbourg l'exposition publique de ses dessins originaux, coloriés à l'aquarelle. Une puissance magique nous transportait dans les forêts que cet homme de génie a si longtemps habitées, Savants et ignorants ont été également frappés de ce spectacle que nous ne tenterons pas de reproduire.
Imaginez un paysage tout américain, arbres, fleurs, gazon, jusqu'aux teintes du ciel et des eaux, animées d'une vie réelle, spéciale, transatlantique. Sur ces branches, dans ces rameaux, sur. ces plages copiées par le pinceau le plus sévèrement fidèle, se jouent les races aériennes du Nouveau-Monde ; grandes comme nature, avec leur attitude particulière, leur individualité, et leurs singularités, Tous les plumages étincèlent des nuances mêmes de la nature. Vous les voyez en mouvement ou en repos, dans leurs jeux et dans leurs guerres, dans leurs fureurs et dans leurs caresses, chantant, couvant, endormis, éveillés, fendant l'air, effleurant les ondes, s’entre-déchirant dans leurs combats. C’est une vision réelle et palpable du Nouveau-Monde, avec son atmosphère, sa végétation
ne; son amour ardent ont appeler héroïque,
grandiose, et ses peuplades qui ne reconnaissent pas le joug
de l'homme. Le soleil scintille à travers la clairière des bois; le cygne flotte suspendu entre un ciel sans nuage et une onde resplendissante; d'étranges et majestueuses figures arpentent le sol, étincelant du mica semé sur les rives da l'Océan Atlantique. Et cette réalisation d'un hémisphère entier, ce tableau d'une nature si puissante est sorti du pinceau d'un seul homme, obscur et ignoré; triomphe inoui de la patience et du génie, résultat de mille triomphes remportés sur d'innombrables obstacles.
Les amis des arts encouragèrent Audubon à faire graver et publier son grand ouvrage. C'était une témérité. II s'agissait de quatre cents planches de format atlantique et de deux mille figures coloriées, Une seule contrée au monde pouvait offrir à son auteur le patronage nécessaire : la Grande-Bretagne, Eufn, grâce aux encouragements qu'il a reçus ce monument est achevé.
C'est la république des oiseaux, un monde inconnu qui respire dans ces belles gravures. Le texte est digne des planches; vous n'y trouvez pas une analyse froide ou une pompeuse description, mais le roman de ce peuple ailé que le naturaliste a étudié dans ses retraites. L'amour des oiseaux se communique au lecteur. Audubon mêle sa propre histoire à l'histoire de ses favoris ; il vous associe à ses aventures ; il rapporte avec gratitude les noms de tous ceux qui l'ont assisté dans ses travaux. On marche avec lui à travers ces vastes paysages américains, On suit le cours de ces fleuves gigantesques dont les nappes immenses recueillent sur leur route les ruisseaux du même continent, pour rouler jusqu’à la mer ces ondes réunies, Tantôt Audubon voyageait seul; tantôt sa femme et ses enfants l’ac-
nt pas le joug rière des bois; | nuage et une 1euses figures ur les rives de n hémisphère e est sorti du ré; triomphe ille triomphes
n à faire graune témérité.
at atlantique et trée au monde écessaire : la gements qu'il
onde inconnu > est digne des froide ou une ce peuple ailé „ L'amour des n mêle sa pros associe à ses s de tous ceux he avec Jui à uit le cours de enges recueilontinent, pour Tantôt Audus enfants l’ac-
5%, © es e
23 WEST MAIN STN,
Sir
tion
CIHM/ICMH CIHM/ICMH Microfiche Collection de Series. microfiches.
Canadian institute for Historical Microreproductions / lnstitut canadien de microre productions historiques
AUDUBON. 81 18 compegnaient. Écoutons-le encore, ou plutôt voyageons ls; avec lui. i id « Lorsque je quittai la Pensylvanie pour retourner dans Fes le Kentucky, j'emmenai avec moi ma femme et mon fils D aîné, alors en bas âge. Les eaux étaient très-basses, J'ache-
tui un skiff, ou bateau plat, très-large et fort commode, Nous fimes nos provisions d'avance ; deux nègres vigoureux 1 nous accompagnèrent, et nous partimes. |
| » C'était vers la fin d'octobre. L Ohio, le roi des fleuves, | reflétait dans ses eaux paisibles ces belles teintes autom-
ra- nales (1) qui dorent et bro zent les feuillages, à l'approche té. de l'hiver, Des festons de vignes, étincelantes comme de le et l'acier bruni, ou rouges comme l'airain frappé du soleil, nde zuspendaient leurs guirlandes aux grands arbres de la rive. | la Les clartés du jour, frappant les ondes limpides, se réverju'il béraient sur le feuillage, mi-parti d’une verdure tenace et
| de cette couleur ardente et safranée, plus prestigieuse peut-
h être que les couleurs vives et pures du printemps. L'at- Hi mosphère était tiède ; le disque du soleil était couleur de des feu, Rien ne ridait la surface de l'eau, que notre rame ane seule agitait. Paisibles et silencieux, nous avaugions, conalle templant la beauté des scenes qui nous environnaient de des leur magnificence sauvage. Quelquefois une foule de petits 12 7 poissons, poursuivis par le chat aquatique (2) s'élançaient sé hors du fleuve, comme des flèches, et retombaient en 1175 pluie d'argent; la perche blanche batinit de ses uageoires | à la quille de notre bateau et nous suivait par troupes bruyantes. J'ai rarement éprouvé une sensation plus déur 090 Mot angles qui, faisait partie de l’ancienne langue française 4 et que nous croyons devoir rendre à notre idiome. Ronsard et Vauquelin de la Fresunie l'ont employé, 1 t (2) Maler- cat. ES 4
cn
licieusement, plus innocemment profonde. J'avais N tous les objets de mes affections, et cette belle nature nous souriait.
* D'un côté de l'Ohio s'élèvent de hautes collines aux croupes élégantes et aux pentes mollement iuclinées : sur la gauche, de vastes plaines. fertiles et boisées se prolongent jusqu'à l'horizon. Du sein du fleuve des nes de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des corbeilles. Le fleuve serpente doucement autour de ses Îles, dont les sinuosités et les courbes sont, si bizarrement ondulenses, que souvent vous eroiries votzuer sur un grand lac et non sur une rivière. Quelques défrichements commencés sur les rivages s'offrirent à nos regards ; ils menaçaient d'un envahissement prochain la beauté primitive de ces solitudes, et je ne pus les voir sans regret.
» À l'approche de la nuit, à mesure que l'ombre s'épandait sur le fleuve, une plus profonde émotion nous saisissait. La clochette des troupeaux Lintait au loin; le cornet du batelier, suivant les détours de la riviere, arrivait jusqu'à nous; le long eri de guerre du grand hibou, le bruit sourd de ses ailes, fendant l'air silencieux ; tous ces bruits devenant, plus distincts à mesure. que le jour baissait, nous les écoutions avec un intérêt puissant et une curiosité indicible. Le soleil reparaissait enfin ; quelques notes éparses, échappées aux habitants des bois, nous annonçaient l'éveil de la nature ; le daim traversait le courant
et nous apprenait que bientôt la neige couvrirait les champsz
cà et là. le toit bas et l'habitation isolée du colon révélaient une civilisation naissante, Nous rencontrions de temps à autre quelques bateaux plats, charges de bois ou de marchandises, et que nous ne tardions pas à dépasser ; d'autres nacelles plus petites étaient chargées .d'émigrés
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que l'ombre s'éle émotion nous Mait au loin ; le la rivière, arridu grand hibou, silencieux ; tous sure. que le jour et puissant et une enfin ; quelques es bois, nous anversait le courant vrirait les champsz du colon révérencontrions de argés de bois ou s pas à dépasser ; argées .d'émigrés
de toutes les parties du monde, qui allaient chercher au
loin un asile et planter leur tente dans ces solitudes,
„Les outardes et les pintades qui abondaient sur ces beaux rivages, et qui venaiént sans défiance volülger autour de nous, servaient à nos repas. D'un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous. choisis: sions pour salle à manger quelque buisson ombreux, tapissé d'une mousse verte et douce; nous allumions du feu avec des tag et je doute en vérité he jamais gastronome nit trouvé dans le luxe de sa table de plus exquises voluptés. Hs
» Ces heureux jours 8 écouleient, et chaque moment nous rapprochait du foyer natal, Nous nous trouvions près
du ruisseau des Pigeons qui se perd daus FOhio, quand
un bruit étrange vint nous surprendre. G'étaient les dissonances les plus épouvantables ; des hurlements semblables au whoup! des Indiens, terrible cri de guerre que nous connaissions trop bien pour ne pas le redouter. Je ramai vigoureusement, pour échapper au péril qui nous menaçait, Al n'y avait pas huit jours que des peaux-rouges s'étaient répandus dans la campagne, avaient détruit les habitatinns des co. ons, massacré les enfants et les femmes, et couvert de sang leurs défrichements commencés. Pendant quelques minutes, une terreur. profonde nous saisit Les cris redoublaient. Enfin nous aperçümes sous d’épais- halliers, une troupe d'hommes et de femmes qui, les mains levées au ciel et la tête haute, poussaient en chœur et d'un air frénétique, ces gémissements, ces hurlements, ces hourras barbares. C'étaient des Méthodistes qui venaient accomplir dans cette solitude, loin des profanes et des sceptiques, leurs rites pieux : le tumulte discordant de leurs voix
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8h LE NATURALISTE
criardes était l'expression ds leur enthousiasme. Nous arrivâmes à Henderson. r bn!
» Ce voyage de deux cents milles m'a laissé de délicieux souvenirs, Depuis vingt années ces rives désertes et charmantes ont changé de face. Leur grandeur native, leur primitive beauté se sont effacées, Plus de rameaux épais qui dessinent leur arcade verdoyanie au-dessus du fleuve ; les vieux arbres ont disparu; Ja bache éclaircit tous les jours ces belles forêts, qui décoraient d'un long feston mobile 18 sommet de tous les coteaux; le sang des indigènes et des nouveaux habitants s'est mélé aux ondes du fleuve dont ils se disputaient la possession exclusive. Vous n'y rencontrerez plus ni l’Indien couronné de son disdeme de plumes, ni ces troupeaux de bufles et de daims qui se frayaient passage en caravanes bruyantes, à travers les-clairières des bois. Des villages, des hameaux
et des villes ont envahi ces domaines (1). Le marteau y retentit; la scie y prépare en criant de nouvelles habitations. Quand les instruments du charpentier et du maçon 80 reposent et se taisent, l'incendie dévore des forêts tout entières ; et la civilisation s'annonce per des ravages. Le sein calme de l'Ohio est sillonné par une foule de bateaux à vapeur, qui troublent ses ondes et obscurcissent l'air de leur trace de ſumée. Le commerce vient s'asseoir sous ces rochers antiques; et l’Europe nous jette tous les ans le surplus de sa population, comme pour nous aider dans cet envahissement progressif, conquête inévitable.
» Les philosophes décideront la question de savoir si ce progrès de la civilisation doit être un -objet de joie ou de mélancolie pour le penseur. Je l'ignore; mais à force de vivre sous ces ombrages et de diriger mon bateau sur ces 250%) Ul 46 %/%c%jñ?v LE e ee
sme, Nous ar- rivières, um sentiment de tendresse presque passionnée, et bn dont plus dun lecteur blämera l'expression, m'avait atlasé de délicieux ché à eux. Je regrette que nul écrivain, aucun peintre de ésertes et char- génie n'ait conservé l'image de ces beautés qui vont dispa-
ur native, leur raître, Peut-être nos Irving et nos Cooper entreprendrontrameaux épais ils une tâche si digne d'eux. Ce tableau curieux d’une cissus du fleuve ; vilisation naissante, cette lutte de la société à son berceau laircit tous les avec la nature vierge, sont bien dignes d’être conservés. un long feston Page qui manquait à l'histoire de tous les peuples, elle le sang des in- complétera les annales du genre humain ; on saura que des mélé aux ondes héros véritables, des aventuriers audacieux, ont, au péril sion exclusive. de leur vie, au prix de travaux et de peines incroyables,
ouronné de son élevé leur cabane assaillie par les indigènes, attaquée par de buflles et de les animaux des bois; qu'ils ont combattu pendant des
anes bruyantes, années le climat, un sol rebelle à la charrue, et l’isolees, des hameaux ment de leur position. Ces braves colons, les Croghan, les e marteau y re- Boon, les Clark, n'ont pas moins de droits à la renommée les habitations. que les Romulus et les Cécrops. Nés dans une époque d'a-
lu maçon se re- nalyse et de science, ils ne s’environneront pas de voiles forêts tout en- théurgiques; leur vie possède un intérêt plus puissant, ravages. Le sein celui de la réalité, »
de bateaux à va- Nous ne ferons pas au lecteur l'injure de commenter le sent l'air de leur mérite de ces belles pages; un sentiment vrai les anime; oir sous ces ro- ce coloris pur et vif, ce ton simple et ardent, cette convicles ans le sur- tion inimitable appartiennent aux plus heureux génies; y aider dens cet Audubon écrit, on le voit, sous la dictée de ses impres-
ble. : sions personnelles. La fidélité du pinceau n’est pas moins a de savoir si ce remarquable dans cette description d'un ouragan dans l’Ajet de joie ou de mérique septentrionale.
mais à force de Jur le continent américain l'ouragan ne passe point
n bateau sur ces ‘sans laisser de tracés. Pour moi, qui fus témoin d'un de PIRE Ea ‘ces terribles phénomènes, j en ai gardé un si vif souvenir,
* . ͤĩ ge
que l'on me soupçonnerait peut-être d'oxagération si je retraçais la sensation pénible que j'éprouve encere lorsque J'essaie d'en rappeler les détails.
» Je voyageais à cheval. Je me trouvais entre Shawaney et la crique du Canot; le temps était beau; l'air était doux; je chevauchais lentement. A peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la crique du Canot de celle d’Highland, le ciel s'obscureit ; un brouillard dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrétai plein d'étonnement; je ressentais une ardente soif que j'étanchai dans le ruisseau voisin. Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se dessina sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des arbres tressaillirent ; puis ce mouvement se communiqua aux branches inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner, s'enlever, fuir devant ie souſſle du vent, et toute la forêt passer devant moi comme un torrent de gigantesques et effrayants fantômes, Ces troncs se heurtaient, 3e broyaient dans leur route. Au centre du courant tempétucux, les têtes des plus gros arbres se trouvaient forcées de prendre une direction oblique et de fléchir : au-dessous et au-dessus d'eux, une masse épaisse de branchages, de rameaux. brisés et de poussière. soulevée fuyait sous la même impulsion. L'es-
pace occupé naguère. par tous ces arbres n'était plus
qu’une arène vide, semée de racines et de débris ; vous eussiez dit le lit du Meschacebé mis à nu. Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus de violence; l'impétüosité de leur chute n'est. pes plus terrible.
» Quand la première fureur de l'ouragan fut. épuisée er comme assouvie, des millions de rameaux fracassés volaient encore dans l'air, et la marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura encore quel-
form:
ron
ntre Shawaney air était doux;
entré dans la Canot de celle d dense simula d'étohnement; lans le ruisseau endre. Une taébreux du ciel.
llirent; puis ce inférieures. Je raciner, s'enlela forêt passer es et effrayants aient dans leur 8 têtes des plus e une direction sus d'eux, une x. brisés et de apulsion. L. ess n'était. plus a débris ; vous Les cataractes lence; l'impé-
an fut. épuisée x. fracassés vocolonne dense
a encore quel-
ques heures, comme déterminée par une force d'attraction. Le ciel s'était couvert d'un voile verdaire et lugubre ; une odeur de soufre très-désegréable imprégnait lausphère. J'attendis en silence et dans la stupeur, que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires m'appelaient à Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent aérien, conduisant par la bride mon cheval, qu'effrayaient. tous ces cadavres d'arbres dépouillés et renversés. Les ruines de la forêt détruite étaient entassées sur le sol, où elles formaient un si épais rempart, que souvent obligé de me frayer un sentier dans ce labyrinthe, et tantôt de me glisser sous les branches enlacées, tantôt de les franchir d'un élan, j'éprouvai, pendant le temps que je consscrai à ce travail, une mortelle fatigue,
» Cette bouffée de vent dont la colonne occupait. dvi ron un quart de mille emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux entiers d'émigrer violeument à travers les airs. On trouva une pauyxe vache morte sur la cime d'un sapin où l'avait portée l'aile de l'auragan. La vallée est encore aujourd'hui un lien désolé, couvert de mousse et de ronces, inacessible aux hommes; les bêtes de proie l'ont choisie pour asile.» .
Pendant les longues excursions de notre ‘naturaliste, des dangers d'une autre espèce. vinrent aurai le menacer : le récit suivant ne serait pas déplacé.d :: :n des romans de Cooper,
« Après avoir parcouru le Haut-Mississipi, dit-il, je fus obligé de traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui ressemblent. à de océans de fleurs et de gazon. Le temps était magnifique. Tout était frais, verdoyant, étincelant de rosée autour de moi, Chaussé de bons mo-
rs 2
cassins (1), suivi d'un chien fidèle, armé de mon fusil et chargé de mon havresac, je cheminais lentement, ravi de l'éclat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperçusse un toit, un abri, un asile que ma lassitude cherchait, Les oiseaux de nuit attirés par le hourdunne ment des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes au-dessus de ma tête, et me couronnaient de leurs cercles concentriques; le gémissement des renards qui parvenait jusqu'à moi, semblait m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rôdent la nuit,
» En effet j'entrevis une lumière vers laquelle je me dirigeai. Elle sortait d'une hutte isolée, dont la porte ent'rouvertelaissait pénétrer mon regard jusqu’au foyer allumé; une figure d'homme ou de femme passait et repassait entre la flamme et moi, C'était une femme. Arrivé à la hutte, je demandai à cette femme si je pourrais trouver sous son toit une retraite pour la nuit.
„ Oui, » répondit-elle sans me regarder,
» 8a voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi-nue. J’entrai, je m'assis sans Cérémonie sur un vieil escabeau, près du foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien, dont les coudes s’appuyaient sur ses genoox, et dont les mains soutenaient la tete. Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche d'un homme civiliss. Les voyageurs n’ont pas manqué d'interpréter comme indicé de paresse, de stupidité, d'apathie , ce silence né de l'orgueil le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille ; beau-
1 00 Espèce de brodequins fourrés très-usités daus l'Amérique du ord,
WW
de mon fusil et tement, ravi de ms et des faons jvais un vieux l'horizon, sans que ma lassitude le hourdunne- , battaient des naient de leurs es renards qui cer le voisinage la nuit,
laquelle je me t la porte enau foyerallumé; t repassait entre rivé à la hutte, rouver sous son
éable. Elle était rémonie sur un moi se trouvait nent sur ses gee. Selon l'usage pas à l'approche nt pas manqué > stupidité, d'a- 18 hautain. Un muraille ; beau-
ns l'Amérique du
coup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre. L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai la parole en français, idiome dont la plupart des Indiens de ces contrées savent au moins quelques mots, II leva la tête, me montra du doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur son visage; puis de l'œil qui lui restait, il lança sur mol un regard singulièrement significatif. Je sus depuis que la flèche de son arc s'étant cassée au moment où la curde était tendue, un des morceaux de l'arme brisée était revenu frapper l'œil de l'Indien et l'avait crevé. II souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il éprouvait, conberralent leur dignité fière; il était bien fait, agile, dispos ; sa physionomie intelligente et candide. J'admirais ce courage du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.
» Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buſſles non tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle montre à répétition, et je dis à cette femme :
Il est tard, je suis los: j'ai faim, pourriez-vous me donner à manger ? »
» Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de moi.
« — Oui, me dit-elle d’un ton singulier, si vous remuez un peu les cendres, vous y trouverez un gâteau qui doit être cuit ; j'ai aussi de la chair de bufle salée et d'excellente venaison. Je vais vous apporter cela... Mais, que votre montre est belle et brillaute! Prêtez-la-moi, je vous
» Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle prit la montre, Ia tourna, la retourna, l'éxa-
90 LE NATURALISTE mina dans tous les sens, et finit par passer la chaine d'or à son col.
« — Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'exuse, si je possédais une montre pareille! »
» Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et pressé d'un grand appétit, je me mis à souper ; mon chien me tenait compagnie et partageait mon repas, Javais souvent parcouru les solitudes ainéricaines, sans rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure et sa voix rauque, ne mn'inspirait aucun soupgoy.
» Tout-à-coup l' Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la hutte : je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette agitation qu'il laisse paraître, Mais il saisit l'instant où la vicille femme nous tourne le dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi un regard si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de tressaillir, Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des yeux. 11 me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris, Après s'être assis. de nouveau, il se lève encore, et passant tout à côté de moi, il me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se retourne : il court reprendre sa place sur l’escabcau, examine son tomahawk (1), aiguise sur une pierre son coufeau de chasse, en examine la pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à {a dérobée ces œil- Jades Lg ES dont l'éclat eût fait baisser le regard le
** » Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le sauvage : j'étais en danger. J'échangeai alors (1). Espèce de massue indienne.
= D C0 D © = © + «ee ©, € ed € D = eg © ou © = = = ©
= me bu CE
la chaine d'or e d'un air d'ex-
Jui laissai sans r si naïvement, à souper ; mon mon repas, J'aines, sans renmalgré sa phyinspirait aucun
devant moi, se louleur devenue laisse paraître, nous lourne le n regard si aruis m'empêcher t de ces signes, 'irrite de n'être u, il se lève enme pince la côte La femme se l'escabcau, exapierre son couse met à fumer ser le regard le
stérieux que me ‘échangeai alors
des regards d'intelligence avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse, Elle me la rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant mon fusil à deux coups, Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et je rentral. I. Indien me suivait de l'œil. Je m tendis sur une peau de buflle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et fermant les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. L'Indien, appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.
Un bruit se fit entendre ; mes paupières s'ouvrirent ; je vis deux jeunes gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte; ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer, La vieille femme, leur mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en bureut largement. Puis, jetant les Yeux tour-à-tour sur l'Indien blessé et sur le coin nù je “eposais, ils demandèrent qui j'étais,et pourquoi ce chien de sauvage était entré dans la hutte, Ils parlaient anglais ; l'Indien ne comprenait pas un mot de cette langue, La mère les attira vers l'extrémité opposée de la hutte, me montra da doigt, et dass une longue conférence discuta sans doute avec ses dignes Gls les moyens de 8e défaire de moi et de s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité, Les gens recommencèrent à boire; l'ivresse. les gagna ; la vieille buvait avec eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne 1ardersient pas à les mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la main le dos de mon chien, et j'arimai. mon fusil, L'admirable sagacité de cet animal l'avertit du péril que je courais. Il agita ra queue, s'asit l'œil fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien immobile, avait une main appuyée sur le manche de son. couteau de
ne es
chasse et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont le silence augmentait l'intérêt.
„La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine, dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser se trouvait dans un des coins: elle la fit tourner lentement, aiguisa soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la meule, et ne perdis pas un des inouvements de l’infernale créature; le foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses complices chancelaient sur leurs jambes avinées, le sauvage toujours caline restait debout ; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé de manière à frapper de mort celui qui s'approcherait de moi; mom chien regardait alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente dura longtemps: une sueur froide couvrait mes membres.
« — Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. II dort; je me charge de lui. Dépêchez cet Indien. »
» Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied touchait à peine la terre. L'indien s'était levé; le tomahawk que sa main brandissait allait tomber sur l’un des assassins, et j'allais presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la porte.
» Je me levai, j'ouvris. C'étaient deux voyageurs canadiens, vrais Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un gesté éloquent désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à peine intelligible :
« — Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc et moi l'homme rouge. Grand-Espit ! lui I... vous envoyer, hommes bancs?» PE FPT e » Jo confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai
t une scène fort l'intérêt.
te un long coun'envoyer dans rouvait dans un zuisa soigneuse à goutte sur la ts de l’infernale s traits décharlaient sur leurs restait debout ; ait prête à abatmon fusil était ui qui s’apprornativement son ura longtemps;
à ses enfants. II dien, »
zurè mais ptu- L'indien s'était allait tomber double détente la porte.
joyageurs cañarivée. L'Indien, le la mégère, et ble :
ne blanc et moi envoyer, hom-
„ et je racontsi
AUDURON. 93
aux voyageurs, tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer. La vieille femme, stupéfaite, tenait encore en main son couteau, Les deux jeunes gens irres ne uièrent pas leurs intentions d'assassinat; la vieille s'emporta en imprécations et en vociférations qui ne la sauvèrent pas. Nous garrotiâmes les pieds et les mains de ces trois misérables; I Indien se mit à exécuter une de ces danses burlesques et wriomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous passâmes la nuit dans la hutte; et l'aurore reparut vermeille et riante.
» II s'agissait de châtier les assassins. Nous délièmes leurs pieds, mais nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçämes de nous suivre. II y a dans ces contrées éloignées une singulière législation établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges ; nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en cendres, Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet ignominieux supplice, et après les avoir détachés, nous conlinuâmes notre voyage, accompagnés du jeune. guerrier indien qui fumait gravement sur la route.
„ Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du monde: vous trouvez épars dans ces prairies sans limites, des assassins de Vienne ét de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s’amortissent et leurs mœurs s’améliorent,
Quand ils reviennent à leufs penchants criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus éloignées ; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables tanières, Des magistrats nommés régulateurs sont chargés de cot office ; voici comment ils procèdent:
» Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis un meurtre ou un larcin, outragé ourertement la decence et la probité, les notables de l'endroit choisissent dans leur sein ‘plusieurs personnes chargées d'examiner et de punir le coupable ; ce sont les régulateurs. Un premier délit est puni d'exil, Le criminel doit quitter, dans un laps de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose reparaître dans les environs et y commettre de nouvelles violences, malheur à lui. Les régulateurs le déclarent hors la loi. On brûle son habitations le delinquant, attaché’ à un arbre, est ſouetté sans pitié; meurtrier avec préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa tête sanglante détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on r'egardera peut-être comme barbare, est nécessaire à la sécurité de ces établissements naissante,
‘» Les’natigateurs du Bas-Obio et du Mississipi n'ont pas oublié le nom de Mason, le Rob-Roy de l'ouest de l' Amérique, C'était un homme gigantesque, adroit, courageux, infatigable, et qui, à la tête d'une bande armée et nom breuse, portait la terreur et le ravage dans toutes les contrees environnantes. II s'était établi au confluent de l'Ohio et du Mississipi; le plupart des bateaux plats qui descendaient l'un ou l'autre fleuve devenaient sa proie. Nogres, chevaux, provisions, armes et argent, tombaient entre. ses mains. Tout l'ouest de l'Amérique retentissait de son nom redoutable. II possédait une connaissance
parfaite des localités, ot de nombreax espions l'avertise
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riminels, on les s éloignées ; on l'impénétrables rs sont chargés
colonies a violé outragé ouverles de l'endroit jnnes chargées les régulateurs.
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saient du danger; aussi pendant longtemps échappat-il à toutes les recherches. Quelques régulateurs 8 en · tendirent enfin et se liguèrent pour débarrasser le pays d'un hôte si redoutable.
» Ils parcoururent toute la contrée, en ayant soin de suivre des directions différentes. Enfin l'un d'entre eux rencontra Mason, qui montait un fort beau cheval, 11 eut: l'air de ne pas le reconnaître, continua sa route lentement, l'observa de loin, et au moment où Mason, tapi dans le crenx d'un ‘arbre, comptait y passer la nuit, il piqua des deux, alla chercher du renfort, et ramena d'un prochain village une troupe d hommes déterminés, Mason était réveillé quand ils se présentèrent; les premiers qui l'attaquèrent furent tués; on ne put le prendre vivant; après: un long et sanglant combat, son cadavre fut ramassé sur la terre, sa tête tranchée, sa maison brûlée, et ce trophée: terrible indique seul aujourd'hui l'emplacement qu elle avait occupé.
» J'ai assisté à plusieurs de ces exécutions, moins sanglantes il est vrai. C'était un singulier spectacle que de voir une quinzaine de régulateurs, à cheval, formant un cercle, la carabine sur l'épaule; et au milieu du cercle, le délinquant à demi-nu, soumis à une fustigation plus ou moins longae. Un jeune homme entre autres, qui n'était: coupable ni de vol ni de meurtre, mais qui avait cherché à répandre, dans le canton, les habitudes de débauche inſame qu'il appurtait d'Europe, ne reçut ni la mort, ni une correction bien sévère ; mais le supplice que les régulateurs, à la fois juges, législateurs, bourreaux, geôliers et gendarmes, lui infligèrent, est assez bizarre pour être cité. On le mit nu, puis on lui fit parcourir un champ d'orties; cette promenade, sans lui causer aucun mal réel, le mit
pour quelques jours hors d'état de faire aucun mouvement, Dès qu'il fut rétabli il quitta le pays, et sut ce qu'il en coûte de transplanter les vices du vieux monde dans les retraites du nouveau. »
. Voilà comment ce philosophe des forêts, ce naturaliste à qui Dieu avait donné mission d'observer et de peindre ses œuvres, élargissant son cercle malgré lui, copie et fait vivre.les mœurs, les paysages, les scènes de ce continent. 11 ne nqus avait promis que des oiseaux; c'est l'Amérique Septentrionale que son panorama déroule ; il a compris que ces plaines, ces arbres, et ces rivières, créés pour servir d'asile à la race ailée, étaient le cadre nécessaire de son tableau. Quant à l’histoire des oiseaux meines, de leur vie privée, de leurs amours, de leurs guerres, de leurs usages, elle est charmante dans ses détails : nous choisissons au hasard la biographie de l'oiseau-moqueur, particulier à l'Amérique.
Quand le chant d'amour de l'oiseau-moqueur perce les feuillages du magnolia de la Louisiane, au vaste tronc et à l'immense coupole toujours verte, Européen qui 30 rappelle l'hymne nocturne du rossignol tapi sous l'ombre des chênes, ressent un secret mépris pour ce qu'il admirait autreſois. La bignonia et les vigues rampantes 8 enlacent autour des gros arbres, les dépassent, les couronnent, retombent en festons. Un parfum éthéré embaume l'air ; partout des flears, des grappes murissantes, des corymbes vermeils, une atmosphère tiède et enivrante. Vous diriez que la nature. embarrassée de ses richesses, s'est arrêtée un jour pour les répandre de son sein sur-cet heureux pays. Levez les yeux, sur une branche du grand arbre repose l'oiseau femelle : le mâle, aussi léger que le papillon, décrit autour d'elle des cercles rapides, remonte, redescend, remonte
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AUDURON.
encor, les yeux ardents et fixés sur elle, ses belles plumes un peu développées, saluant de la tête l'objet de son amour, et toutes les fois que son vol s'élance vers le ciel, redommenpant cet hymne de joie, le plus brillant, le plus mélodieux des hymnes.
» ne débute pas comme le rossignol par de longs et
mélancoliques soupirs ; il attaque avec passion et vigueur le chant qu'il module ensuite, qu'il gradue et varie + avec un art jacroyable : ayant soin de faire entrer daus la compositinn de son œuvre, l'imnitation des plus doux bruits dont la nature lui a fourni le modèle, le murmure des feuilles, le chant de la linotte, le gazouillement du ruisseau, Ce chant accompagne son vol; mais ce n'est qu'un prélude encore. Lorsqu'il vient se poser sur le rameau qui soutient sa compagne, ses notes deviennent moins brillantes, plus moelleuses, plus exquises. Puis il repart, s'abaisse, remonte, parcourt de l'œil tous les environs, pour s'assurer que nul ennemi ne meuace son repos; bat des ailes, semble, par ses mouvements cadencés, exécuter une danse folâtre au milieu de l'air; revient se percher près de la femelle; (, pour final de ce grand concerto, lui donne la parodie la plus exacte de toutes les mélodies, de tous les cris, de tous les sifflements, de tous les accents qui appartiennent à d'autres individus de la race ile. C’est la linotte, Ia perdrix, le hibou ; c'est le gloussement du canard et le ca: quet de la poule, Enfin une cipèce de soupir, un son triste, étouſſö, voluptueux, que la femelle laisse échapper, impose silence au moqueur et l'appelle auprès d'elle,
» Bientôt il s'agit de fixer l'établissement conjugal. Le couple voltige de conserve et finit toujours par s'arrêter à proximité de quelque maison habitée, II sait qu'il amusera l'habitant de cette demeure, et nul oiseau n’est moins fa-
rouche. Bientôt l'oranger, le figuier, le poirier, ont fourni les matériaux nécessaires à la construction du nid, On y joiat des branches sèches, des feuilles, du lin, du coton, du gazon, et le petit édifice est placé au point d intersection de deux rameaux. Cinq œufs sont déposés dans cette molle couche; le moqueur n'a d'autre occupation que de veiller à la sûreté des siens et de chanter. II écarte do son domaine serpents, chats et oiseaux de proie : quinze joursse passent, et la couvée prend son vol, quitte ses pas rents et va pourvoir elle-même à sa propre existence. » Nous avons beaucoup de livres sur l'histoire elde les généralités et les descriptions vagues ÿ a t ici ce sont les coups de pinceau les plus fins, les plus délicats; c'est une précision extrême dans les détails; le journal complet de la vie des oiseaux. Audubon détruit plus d’un préjugé populaire. Telles sont, par exemple, ces opinions, ou plutôt ces métaphores lugubres qui flétrissent le hibou comme ſunebre et stupide, On lo place sur les iombeaux; on le chasse à coups de pierres quand il ose se présenter aux clartés du jour; on dit dans la conversation ordinaire : « triste comme un hibou, sombre: comme un hibou. » Audubon nous apprend que parmi les nombreuses races du hibou, il n'en est qu'une, le hibou au bec noir, dont le tempérament et l’humeur mélancoliques méritent non ces reproches et ces injures, mais une pitié charitable; le pauvre animal est presque aveugle, et il a reçu en partage un spleen héréditaire. Quant à ses frères, Shakspeare les connaissait bien, quand il les appelait « les oiseaux joyeux. » Les Athéniens les estimaient beaucoup; Audubon en a porté un dans sa poche, de Philadelphie à New-York ; c'était un bouſſon de la plus plaisante espèce,
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« Le hibou barré, qui pousse de longs et étranges éclats de rire, venait souvent me visiter, dit le naturaliste, lorsque je campais au milicu des bois, Mon ſoyer ne lui faisait pas peur ; il approchait en sautillant, me regardait, balançait sa tête à droite et à gauche, et par la singularité anguleuse de ses mouvements, ressemblait à une de ces poupées de boisà ressort dont les mandibules, les pieds et les mains exécutent des gestes comiques. Si le temps venait à ce couvrir, et que l'on fût menacé de pluie, les mouvements de l'oiseau se multipliaient ; les plumes.de sa tête se hérissaient et l'enveloppaient comme d'une fraise ; il se mettait à rire plus fort que jamais; son wal / whah ! pénétrant dans les retraites les plus profondes, éveillait l'attention de ses camarades, dont la voix lui répondait en écho. A ce tumulte discordant, à cette gaîlé dissonante, vous eussiez cru que le royaume des hiboux célébrait quelque fête extraordinaire, » ,
Le portrait suivant de l'aigle à tête chauve, est aussi coloré et plus exact que les belles pages de Buffon,
« L'aigle est né sublime. II flotte sur les bannières, il est le: Symbole du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique ; il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses entreprises, La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son couragc justifient.ce choix que l’assentiment de tous les peuples, consacre, C'est un héros et un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres. dans le gang; le carnage fait ses délices, alors même qu’il n’a pes besoin d’une proie à dévorer. . |
» En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se rapprochent du soleil, laissez votre hare
que eſſleurer l’eau du Mississipi. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes les autres cimes, s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux bords du fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de l’un des arbres. Son œil étincelie dans son orbite, et paraît brûler comme la flamme. Il contemple attentivement toute l’étendue des eaux; soûvent son regard s'arrête eur le sol; il observe, il attend; tous les bruits qui se font entendre, il les écoute, il les recueille ; le daim, qui eſſleure à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre opposé, l'aigle femelle reste en sentinelle, De moment en moment, son cri semble exhorter le mâle à la patience. 11 y répond par un battement d'ailes, par une inclination de tout son corps et par un glapissement dont la discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis il se redresse ; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue. Les canards de toyt& espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par bataÏllns serrés, que le cours de l'eau emporte ; proies que l'aigle dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort, Un son, que le vent fait voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l’oule des deux aigles; ce bruit a le retentissement et la raucité (1) d'un instrument de cuivre : c'est le chant du cygne, La femelle avertit le mâle, par un appel composé de deux notes; tout le corps de l'aigle frémit; deux ou trois coups de bec dont it frappe rapidement son plumage le préparent à son expédition. Il va partir, Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans Fair; son col d'une blancheur de neige, étendu en avant; l'œil ètincelant d'inquiétude. Le mouvement précipité de ses deux
(4) Ce vieux substantif, qui sert de corrélatif au mot rauque, semble nécessaire quoique remplol en soit peu usité, et e sieurs dictionnaires le condamnent.
ous verrez deux res cimes, s'élebords du fleuve, faîte de l'un des „et paraît brûler ment toute l’éeie eur le sol; il ont entendre, il leure à peine les e opposé, l'aigle n moment, son II y répond par on de tout son ordance et l'éclat il se redresse ; à 2 une statue. Les au, les outardes e l'eau emporte ; ipris sauve de la le courant, arrive ruit a le retentisde cuivre : c'est
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ailes suffit à peine à soutenir la masse de son corps; ct ses pattes qui se reploient sous sa queue, disparaissent à l'œil. II approche lentement, victime dévouée, Un eri de guerre se fait entendre. L'aigle-part avec la rapidité de l'éclair qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau, abaisse son col, décrit un demi-cercle, et manœuvre, dans l'agonie de sa crainte, pour échäpper à la mort. Une seule chance de succès lui reste, c'est de plonger dans le courant: mais l'aigle prévoit la ruse ; il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans relâche au- dessous d elle, et en menaçant de la frapper au ventre et sous les ailes, Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne manque jamais d'atteindre son but. Le eygue s'affaiblit, se lasse, ei perd tout espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu’il n'aille tomber dans l'eau du fleuve, Un coup des serres de l'aigle frappe la victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le riyage.
» Tant de puissance, d'adresse , d' de prudence ont achevé la conquête. Vous no verriez ps sans eſſroi le triomphe de l’aigle. II danse sur le cadavre ; il enfonce profondément ses armes d’airain dans le cœur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. II lève sa tête chauve vers le ciel, et ses yeux enflammés d' orgueil se colorent comme le sang: Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retour nent le cygne, percent sa poitrine de leur bec; et se: bor gent du sang encore chaud 59 en Ae » 11
Auduban n'a pas vublié un seul détail des annales ornithologiques : il a surtout traité avec un soin particulier’ les amours des oiseaux. .D'aatres ont redit les amours des an-
102 LE NATUBALISTE
ges, histoire sssurément apocryphe ; quelques-uns les amours des poètes, amours chimériques comme ceux de Pétrarque, symboliques comme ceux du Dente, ou insensés comme ceux du Tasse. On ne nous a pas fait grâce des mystères conjugeux de la floraison ; des amours des minéraux et de ceux des triangles (1). Qui ne préférerait à ces ridicules raffinements, les amours aériens que notre natu-
roliste a décrits avec tant de bonheur ?
La tourterelle de la Caroline lui a fourni le sujet de peintores délicieuses. *
« Un luxe merveilleux de fleurs et de bourgeons blancs couvre les branches de la stuartia. Sur un des rameaux supérieurs de l'arbre, la tourterelle se tient, les ailes à demidéployées, prête à fuir les caresses du male qui voltige autour d’ells et auquel elle oppose quelque temps une pruderie désespérante. II vole vers elle; elle s'élance sur un rameau plus élevé. Le mâle, battant des ailes, s'élève aussi
baut qu'elles peuvent le porter; puis, plongeant tout-à- .
coup, et décrivent un large cercle, la queue et les ailes deployées, il revient après cette navigation aérienne, se poser sur un rameau voisin. La femelle repart et entraine dans quelque ssile plus mystérieux et plus caché le mâle dont sa coquetterie repoussait l'hommage.
» Dès que la chaleur du printemps fait renaître les premiers bourgeons, le iourtereau de la Caroline commence à chenter. C'est un accent mélancolique et tendre, animé d'une douceur passionnée, prélude heureux et symbol de la sève ardente qui va circuler dans les veines de la nature, Quand l'oiseau vole, ses ailes produisent un singulier bruimement, murmure voluptueux que l'on entend de fort loin, Capable de s'élever au-dessus des plus hauts ar-
(4). Un poème bisssre à pare à Landes sons. ce te.
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bres, il aime mieux en raser les branches inférieures, suivre la rive des lacs, et voguer paisiblement dans l'air, en y traçant une ligne directe et rapide. Lorsqu'il s’arrête sur un arbre, sa queue qu'il agite élégamment, correspond au mouvement de sa tete et de son cou. »
Tous les oiseaux sont jaloux dans leurs amours, excepté le pivert aux ailes d'or ; ce brillant gentilhomme de la foret est le plus aimable et le plus éclatant des oiseaux,
« J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société’ de ces petits êtes ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des vieux troncs et des arbres tombant de décrépitnde, la voix du pivert se fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter, descendre, exécuter mille évolutions étranges : espèce de ballet burlesque dont il est difficile d’être témoin sans rire. C'est ainsi que les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de l'amuser. Point de jalousie. entre ces beaux, qui se disputent paisiblement et sans haine le prix des jeux, la compagne qui doit appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, les mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble indécise, vous voyez quelquelois douze ou treize dauseurs voltigeant; les jeux continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un des rivaux, qu' olle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle. Aussitôt tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre belle. Le couple reste tête-à-tête, Bientôt il s’agit de chercher une habitation commode pour le nouveau ménage, Ils partent ensemble et choisissent dans le bois un trouc d’arbre facile à creuser ; tour-à-tour le mari et la femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit contenir eux et
leurs petits, A mesure qu'un débris de l'arbre vole dans l'air, sous le bec de l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri aigu, écho de sa joie. Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir les deux oiseaux monter et redescendre l'arbre dans tous les sens, aiguiser leurs becs sur tous les ramcaux ; chasser inexorablement les rouges-gorges et les autres oiseaux ; aller en course lointaine à la recherche de fourmis, de larves et d'insectes, Deux semaines après, six œufs, blancs et transparents comme le cristal, sont déposes dans l'asile conjugal.
„Les piverts ont deux couvées par saison ; aussi celte race joycuse pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire une promenade ans entendre leurs cris perçants et le retentissement de leur bec sur l'écorce des arbres, »
Telles sont les couleurs vives, variées , naïves, que la plume du naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la civilisation, clle ne se contente plus d'une aride nomenclature : elle ne se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne sais quel squelette’, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux érudits. Lisez ces anciennes monographies, Qu'y trouverez-vous ? Des titres et des mots, des chiffres et un numérotage éternel , qui ne parle ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand Dieu ton œuvre éternelle, ton œuvre vivante, animée dans toutes ses parties ? Quelles inventions puériles me donnez-vous à la place & ce grand tout ?
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AUDüLON, 105
Voici un aigle sur la cime d'un roc: vous dissertez longuement sur une classé d'oiseaux, qui, dites-vous, ont le bec crochu et les pattes armées de serres, Que m'importe ? Cicérone insipide, pourquoi vous placer entre moi et le spectacle dont ma curiosité cherche les causes, Je veux savoir pourquoi cet aigle est là; quel intérêt a-t-il à quitter la plaine qui lui offre une proie abondante ? d'où vient qu'il choisit pour trône et pour lieu de repos, ce rocher aigu, cet amas stérile de glaçons, qui ne peut lui fournir ni abri ni pâture ? Je vous demanderai aussi à quoi peut servir dans le plan général de l'univers, cette montagne aride et graniteuse que baigne la mer. Si vous m'apprenez que l'aigle, par l'envergure et la disposition de scs ailes, a besoin d'une cime très-élevée, d'où son essor est plus facile ; si vous prouvez par la conformation du globe, la nécessité des montagnes, où s'élaborent les métaux et où se trouvent les grands réservoirs qui alimentent les ruisseaux et les fleuves, je serai vraiment instruit; je concovrai quelques-unes des harmonies de la nature, et je m'inclinerai avec respect devant ce vaste instrument aux mille cordes, fabriqué par l'éternel auteur.
Audubon non-seulement a compris ces harmonies au milieu desquelles il a vécu et qui ont retenti au fond de son âme, mais il les a reproduites dans un style admirable de simplicité, plein de saveur, de sève, d’éloquence et de sobriété. C'est sa gloire.
Plus varié qu'Irving, plus coloré et plus pur que Fenimore Cooper, avec lui s'arrête re que l'on peut nommer la prewière époque littéraire des États-Unis.
DE LA
LITTÉRATURE DU PEUPLE LA LITTÉRATURE e N ANGLETERRE zr AUX ÉTATS-UNIS.
DOCUMENTS BIBHOGRAPHIQUES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE LA LIT- TÉRATURE POPULAIRE AUX ÉTATS-UNIS.
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Li Consulter: — Caulyle. — Hero- Warp. — Chortism, üs. A
Ralph Waldo Emerson. Charucterisiies.
4 Ebenezer Elliot. Autobiogruphy.
fi n. Southey. — Bell. edueated but.
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