‹ Études sur la littérature et les moeurs des Anglo-Américains au XIXe siècle [microforme]Chapitre 40 sur 138 · DES MASSES · texte numérisé non relu

DES MASSES

d'exportation gigantesque, elle assemble sur certains points de son territoire des milliers d'hommes voués aux travaux manuels que nécessite cette industrie. Ce sont les des-

servants du temple. Pauvres gens! Ils en sont les holo-

caustes. Toutes les fois qu'une invention nouvelle fait avancer le char, comme parlent les poètes, il y a des milliers d’existences broyées sous les roues de cette autre idole de Jaggernaut. Je ne dis point cela pour calomnier l’industrie, mais parce que j'ai le malheur d'aimer la vérité et de l'écrire. Pendant les époques calmes, lorsqu'il n'y a pas de révolution, pas d'émeute, pas de machine nouvelle qui remplace deux cents bras d'hommes par un piston de cuivre ; lorsque tout va bien pour l’ouvrier , voici quelle est sa vie, à Manchester, Birmingham, Liverpool, Sheffield, Leeds, Wolserhampton, Nottingham , Londres ou Édinbourg (1). II se lève de bonne heure et sa femme aussi, parce qu’il faut arriver avant les autres ou aussitôt que les autres, Les ouvriers sont si nombreux sur le marché et la concurrence est si redoutable, que pour ua peu de paresse, on s'expose à perdre sa place et son pain. La femme confie à une garde payée qui n’en prend aucun soin un enfant noir, chétif, maigre ou rachitique, un de ces horribles enfants que l'on ne trouve qu'a Lyon ou à Liverpool, et qui deviendra ouvrier lui-même. Puis le mari et la femme se rendent à leur travail, chacun de son côté, Plus de devoirs et de plaisirs domestiques, nul mouvement d’intelligence, rien qui réveille chez ces êtres matérialisés l'âme et l'esprit, l'étincelle divine. II faut, en parlant de cet horrible emploi de l'humanité, se contenir et ne point donner place à la déclamation. Comme la vie est chère dans les grands centres d'industrie, un enfant, à peine (1) Écrit en 1837,

123 QUVRIERS

élevé, devient utile en raison de sa force. On se tert de 200 petit bras dès qu'il peut mouvoir une bobine et soulever un marteau. II n'a pas un instant de libre pour. l’insteuction ou le plaisir: toutes ses minutes sont prises. La grande affaire est de vivre : un mouvement de moins, c'est une bouchée de pain perdue. Quand le jour et tous les jours, les heures et toutes les heures se sont ainsi éconlés, que fera:t-on du dimauche ? Et du lundi? Ceux qui connaissent l'homme et les lois éteruelles de son organisaion savent-d'avance qu'il fout du plaisir et une distraction violente à ces malheureux esclaves (4). Ils ne s'en font pas faute. Les membres, fatigués de labeur ou raidis par l'immobilité d'une semaine, se détentent et se baignent dans l'ivresse et la grosse joie. À cette abominable torpeur, à cette:affreuse lassitnde succèdent vingt-quatre ou quarante-huit heures d'orgie. Puis l'homme devenu bête de somme reprend son joug hebdomadaire et recommence jusqu'à ce qu'il meure. Me i tu Vous in conviendrez, il n'y a pas d'être au monde auquel l'éducation soit plus nécessaire qu'à ce malheureux : comment la lui donner? Et quelle éducation lui donner? ‘L'ouvrier des manufactures n'est pas adulte, qu'on J'emploie déjà, Sa vigueur physique, à mesure qu'elle s'accroît, étouffe sa force intellectuelle. II n'a jamais le temps de penser ; il ne saitet ne peut que deux choses : agir. et jouir. Les facultés de la brute se développent en lui, sans qu'il possède ces heureux. instincts de sagesse conserva: tice, que la Providence a donnés aux animaux pour perpétuer leur race. Il fait Lous les jours la même œuvre, de

640 V. noire:voluwe d'Érunes zun LES uU ET LES JONMES DU xn“ sièLe, — Causcries avec un Socialiste, eto.

„ de à & 0 0

dar l'immobilité L daus l'ivresse ur, à cette afquarante-huit

n lui donner ?

ie. qu on. = elle s'accroît, is le temps de oges : agir. et at en lui, sans esse conserva:

AUX pour perme œuvre, de

LES dbu DU

LES RME 8 12 e + des * ee . th CM 26

DES MANUPACIURES. 123

la même manière; il agit camme s'il était un levier, une poulie, un marteau; il perd sa qualité d'homme; il se croit morceau de cuivre an de fer. Ces shservations sont: elles une attagpe calomnieuse contre l'industrie? non. Nous cherchons avec un désintéressement complet... la vérité, la réalité, les faite, les maux et les remèdes, Le

père de l'économie politique, Adam Smith, homune réplr

lement éloquent, comme tous les écrivains profonds et sincères, avait prévu ces résultats ; i avait aficmé que la division du travail amènerait nécessairement st fetalement une époque où l'adresse et la puissance de chaque euvrier se conceutreraient sur une opération tres-simpls et tonte matérielle, Aucune idée ne peut germer dans la tête d'un bommo qui, trois cent cinquänie jours par an, et deux mille fois par jour, a coupé une ficelle, tourné une bobine ou dévissé un écrou. L'ouvrier compositeur d'imprimerie, forcé de réfléchir en agissant, et d'accomplir diverses opérations compliquées et délicates, est presque toujours un garçou spirituel et vif; « mais (dit Adam Smith) la plu- » part des ouvriers des manufactures n'ont aucune occa- » sion de faire agir leur intelligence. Ils perdent l'habitude » de penser et deviennent stupides et ignorants La tor- » peur de leur esprit les empêche, npn-seulement de pren- » dre part à une conversation raisonnable, mais de com- » prendre les sentiments géuéreux on tendres, et par con- » séquent de porter un jugement équitable et solide sur les » devoirs de la vie privée. Quant aux grands intérêts de la » patrie, com nt un tel homme pourrait-il s’y associer ? » L'uniformité de sa vie stationnaire corrompt le courage » de son esprit, et jusqu'à l'activité de son corps. Sa » dextérité partielle, il l'achète au prix de toutes ses ver- » ius intellectuelles, sociales, morales, Si les gouverne-

— rm = a to eu +

Page 1