‹ Études sur la littérature française (volume 2)Chapitre 8 sur 12 · I. Emile Dard. Le général Laclos · texte numérisé non relu

I. Emile Dard. Le général Laclos

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dit un adieu définitif à Valmont : il redevient le Laclos d’avant la gloire. C’est ainsi que nous le montrent les Lettres inédites qu’il nous reste à étudier, et dont il n’est pas une ligne qui ne soit un démenti donné par Laclos lui-même à son personnage d’emprunt.

Ce roué est le plus tendre, le plus fidèle, le plus amoureux, le plus reconnaissant des maris. Ce petitmaître est le père de famille le plus attentif et le plus ému. « Je fais souvent cette remarque que jamais je ne rencontre un petit enfant suivant sa mère que je n’éprouve une assez forte et encore plus douce émotion. » Ses lettres sont toutes remplies de détails de ménage ; et à coup sûr rien n’est plus intéressant pour une bonne épouse dont le mari est en voyage, en expédition, ou même en prison; mais aussi rien n’est plus bourgeois. Le sec auteur des Liaisons dangereuses apprécie par-dessus tout le sentiment. C’est par le sentiment que lui-même espère valoir quelque chose, et c’est la sensibilité qu’il prie Laclos de développer surtout chez leur fille. « Le plus grand service que tu puisses lui rendre, à mon sens, c’est d’arroser sa jeune âme de ton expansive sensibilité. C’est par l’esprit qu’on brille, mais c’est par le sentiment qu’on aime et qu’on est aimée; l’un ne procure qu’un peu de vaine gloire, l’autre nous rend susceptibles du seul véritable bonheur dont nous puis*

sions jouir dans ce court trajet qu^on nomme la vie; quelle que soit sa durée, on n^a vécu que par les affections qu’on a inspirées ou ressenties... Quant à moi, quel que soit l’avenir, j’aurai toujours fourni une carrière complète, puisque j’aurai su t’aimer et me faire aimer de toi. » Ce pathos sentimental reparaît maintes fois dans la prose épistolaire de Laclos; et il faut avouer que celui-ci était meilleur écrivain, quand il tenait des propos moins édifiants. Ce moraliste désenchanté croit au bien et à la vertu. Non seulement il est d’avis qu’il faut faire son devoir toujours et quand même, mais il estime que c'est encore le meilleur moyen de parvenir. « Tu reconnaîtras avec le temps, dit-il à son fils, que rien n’est plus utile que ce qui est honnête, et qu’en analysant bien une mauvaise action on y trouve toujours plus de bêtise que de méchanceté. » Non seulementil aime la vertu pour elle-même, mais encore il tient qu’elle est toujours récompensée, a En effet l’homme de bien conserve toute sa sérénité dans le malheur, tandis que le méchant y est sans aucune consolation, tandis même que le méchant qui prospère est déchiré par ses remords. » Ce sont des vérités de morale en action : Chamfort a cédé la place à Berquin.

Ce misanthrope est un optimiste. Il a traversé le drame révolutionnaire, il en a vu de près les acteurs, et il continue d’attendre pour une date pro-

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chaine ravènement de Fidylle universelle. Les orages de la Révolution ne Tout, assure-t-il, ni dégoûté de sa théorie, ni ébranlé sur les heureux résultats quhl en prévoit pour la France, et, à la longue, pour Thumanité tout entière. Il présage toujours pour demain Tère de paix et de bonheur ouverte par la Révolution et il tâche de convaincre Laclos qui se montre incrédule : « Sois bien assurée que les esprits bornés qui sont entrés dans Tornière de la haine de la Révolution ne redoutent rien tant que Tépoque où ils en ressentiront les bienfaits, où tout autour d'eux disposera du bonheur public et même du leur en particulier. » Il est vrai qu'il a pour garant de la félicité du monde le génie de Ronaparte.

Car ce jacobin véhément est un bonapartiste enragé. Ce n'est pas lui qui flétrira du nom de crime l'acte du i8 brumaire : il en fait dater le salut de toute la France. Son admiration est sans bornes pour celui qu’il appelle (( son héros », « notre héros, » le « héros de la France, de l'Europe et du monde entier ». Il tremble en apprenant que Bonaparte a failli être victime d'un attentat, et il s'offre à le défendre au prix de ses jours. Est-il possible qu'on ait failli le perdre ? « Il vaudrait cent fois mieux mourir que d'éprouver un tel malheur. » Bonaparte doit être à jamais « l'amour de tous les Français et le sujet de l’admiration de tout le

monde »; car il prépare à la France (( la plus brillante époque de Thistoire de tous les siècles ». Gest là un témoignage, entre cent autres, de l’entrain avec lequel les plus farouches révolutionnaires de la veille acclamaient celui qui, sous leurs yeux et à son profit, confisquait la Révolution.

Enfin Laclos a-t-il jamais été ambitieux? Sa vie est-elle, comme le prétend son dernier biographe, le (( roman d\m ambitieux » ? J’avoue qu’il m’est difficile d’accepter cette formule, et qu’à aucune époque de la vie de Laclos je n’aperçois cet âpre désir de parvenir; au surplus, l’ambition est une passion dont on n’a pas coutume de guérir, et l’unique rêve dont témoignent toutes les lettres de Laclos est celui d’une existence étroite, à l’abri des orages. Il vante les agréments et les plaisirs de « l’obscure médiocrité ». Il constate que sous le nouveau gouvernement il n’est guère plus « en faveur » que sous l’ancien, et, par exemple, qu’il n’a pas été inscrit sur la liste de notabilité. Il s’ensuit qu’il ne pourra être ni ministre, ni conseiller d’État, ni sénateur conservateur, ni tribun, ni membre du Corps législatif, etc. Il s’en console aisément. Tout ce qu’il souhaite est de pouvoir faire vivre sa femme avec quelque bien-être et donner à ses enfants une éducation convenable. Pourquoi ne serait-il pas ministre plénipotentiaire auprès de quelque petit prince? « Une place quel-

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conque de retraite que personne ne vous envie est tout ce que je désire. » Tel est ce rêve d"un grand ambitieux : faire une fin de petit rentier.

Il ne put le réaliser. Bonaparte, qui s'entendait à tirer parti des hommes, avait tout de suite utilisé les talents de cet artilleur et fait de lui un général. Hélas! Laclos vieilli n^était plus d’humeur à jouir de cette brillante fortune. Il souffrait de rhumatismes, s’enrhumait sur les grandes routes, et des hémorroïdes lui changeaient chaque course à cheval en une pénible épreuve. II s’obstinait, se réduisait à monter des chevaux paisibles : à la première occasion, il perdait les étriers.

II fît campagne en Italie; mais il avait aussi peu que possible l’âme romantique. On ne trouve dans ses lettres aucune trace de l’enthousiasme qu’allaient susciter la nature, les sites, le ciel italiens chez les écrivains de la nouvelle génération. Laclos se contente de noter qu’il traverse de a fort beaux pays » ; d’ailleurs il reste parfaitement insensible à leur charme. Il se plaint en revanche que les auberges soient détestables, les villes petites et vilaines, les routes mauvaises. L’opéra bouffe l’assomme, les dames italiennes, par la facilité tout instinctive de leurs mœurs, répugnent à sa délicatesse de Français d’ancien régime. Il ne trouve en Italie de tout à fait remarquables que les puces ; « mais elles sont là sur leur terrain, attendu que tous ces beaux

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et g'rands palais ne sont guère balayés que deux ou trois fois par an. » Il ne souhaite que le retour.

de Staël, en face de la baie de Naples, soupirait après son ruisseau de la rue du Bac. Laclos, sur la route deTarente, se fait apporter un plan de Paris, pour y chercher la rue du Faubourg-Poissonnière.

Au cours de cette expédition d'Italie, avait eu lieu une de ces rencontres que l’histoire anecdotique des lettres aime à enregistrer. A Milan, le souslieutenant Henri Beyle, âgé de dix-huit ans, fut présenté au général Laclos « dans la loge de l’Etatmajor à la Scala ». La conversation s'engagea entre le jeune homme et le vieillard. Beyle « fit sa cour à Laclos à cause des Liaisons dangereuses^ » et Laclos, apprenant qu'il était de Grenoble, <( s'attendrit » . Les anciens aimaient à imaginer des scènes qui mettaient en présence les maîtres de Fart et leurs jeunes disciples, afin de montrer que la tradition se continuait ininterrompue. Je ne jurerais pas que soir-là, dans la loge de l'Etat-major de la Scala, le hasard eût réuni « deux des plus grands observateurs de l'âme française » ; mais, à coup siir, Stendhal doit beaucoup à Laclos, et de Valmont à Julien Sorel la filiation est certaine.

Laclos mourut sans avoir revu les siens, dont il n’avait même pu assurer le sort. Ce fut la fin mélancolique d'une destinée manquée. « Honnête et sensible, il s’agitait parmi les fripons et les débau-

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chés. Après avoir été suspecté par les grands seigneurs, il eut encore l’humiliation de se voir écarter par les grands révolutionnaires et mourut loin de son foyer, sans argent, sans amis et sans gloire. » Peut-on dire qu’un tel jugement, auquel s’arrête le plus récent et le plus favorable de ses biographes, soit, à vrai dire, une réparation? Quoi qu’on fasse, on n’empêchera pas que Laclos ne conserve un renom suspect. Mais, grâce à ces dernières publications, sa figure est sortie de l’ombre. Elle cesse d’être énigmatique.Qn aperçoit assez aisément les diverses influences sous lesquelles elle s’est modifiée. Choderlos de Laclos a commencé par être un officier qui, pour tromper l’ennui de la vie de garnison, fréquente des compagnies élégantes, « la fine fleur de l’aristocratie » grenobloise, et, par manière de divertissement, s’essaie à la littérature. Un succès imprévu bouleverse sa destinée et lui fait adopter pour quelque temps une personnalité d’emprunt. Désigné par sa fâcheuse réputation au choix du duc d’Orléans, il se mêle aux intrigues de la politique, et celles-ci le conduisent, par une pente insensible, en plein mouvement révolutionnaire. Aux Jacobins il se met au ton de ses nouveaux amis, et fait en conscience son métier de délateur, jusqu’à ce que, par un juste retour, le délateur devienne un suspect. Echappé à la mort, il n’aspire plus qu’à la retraite, au calme sous l’autorité d’un maître

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tout-puissant. C^est dire que Laclos a subi avec docilité les divers courants qui se sont succédé en France pendant un court espace de temps. Il a pris tour à tour Tempreinte^de chaque milieu qu’il a traversé. Dans le fond, c’était un bon homme un peu sot.

Gela même nous permet d’apprécier à sa juste valeur un livre qui n’est certes pas sans talent, mais dont le mérite a été surfait. Faut-il voir dans les Liaisons dangereuses une œuvre de colère, un de ces pamphlets qui ont précédé et amené la Révolution? Laclos n’a pas manqué de nous y inviter; mais ce sont de ces interprétations qu’il est aisé de donner après coup. Rien n’indique que Laclos ait été si violemment enragé contre la société de son temps ; et on peut affirmer que les Liaisons dan^ gereuses étaient plus propres à pervertir qu’à corriger le lecteur. Faut-il y voir une œuvre de psychologie profonde, dans laquelle un auteur misanthrope a fait le procès à la nature humaine elle-même? Mais les Lettres de Laclos nous révèlent en lui un optimiste sentimental. L’air et l’esprit de son livre, il les a pris dans les conversations et dans la littérature du jour. Les aventures qui en font le sujet sont de celles dont on s’entretient volontiers entre hommes, et même entre militaires. Laclos les a encadrées dans le tableau des mœurs du moment, ornées des théories de la philosophie qui avait cours.

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Le roman libertin est de tous les temps; il est, suivant Tétât lui-même de la société, plus brutal ou plus élégant, plus descriptif ou plus analytique : il ne fait, en aucun temps,^un très grand honneur à Tesprit humain. Les Liaisons dangereuses sont, en 1782,1e type du roman mondain où un provincial vertueux s^est appliqué, non sans succès, à faire œuvre hardie et bien parisienne.

i5 janvier igoS.

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On a souvent déploré que Fart, la littérature et surtout la poésie n’eussent rien à gagner aux « fêtes du commerce et de l’industrie » connues sous le nom d’Expositions universelles. Ce n’est pas tout à fait exact. A l’Exposition de 1867 nous devons l’excellent rapport que rédigea Théophile Gautier sur les Progrès de la poésie. Et voici qu’au lendemain de notre dernière Exposition M. Catulle Mendès a été chargé de composer un sur le mouvement poétique français de i86j à igoo (i) !

Le rapport de M. Catulle Mendès se présente sous des apparences assez volumineuses. Il ne faut pas nous laisser effrayer par ces apparences ; car plus de la moitié du volume est remplie par un « Dictionnaire )), où le nom de chacun des poètes du xixe siècle est suivi de la liste de ses ouvrages et d’appréciations dues à tous les commentateurs ;

I . Rapport à M. le ministre de Vinstruction publique et des Beaux-Arts sur le mouvement poétique Jrançais de i86j à igoo^ par M. Catulle Mendès. — Imprimerie nationale.

ces extraits de livres, journaux et revues tiennent de la place et ne font pas plus mauvaise figure qu’autre chose; M. Catulle Mendès n’a pas douté qu’il ne pût, sans inconvénient, substituer à sa plume de critique les ciseaux de V Argus de la presse. S’il s’agissait ici de l’ouvrage d’un critique de profession, nous aurions sans doute à relever certaines opinions singulières de l’auteur sur divers points de l’histoire de notre littérature, et nous pourrions nous étonner de la forme souvent déconcertante qu’il leur a donnée. Mais M. Mendès est poète : il est lyrique, fantaisiste, boulevardier. De là sans doute ce généreux emploi de l’hyperbole, ces envolées soudaines, ces attendrissements subits, ces accès de colère imprévus, ce mélange de grandiloquence et de familiarité. Ces pages sont la preuve éclatante que, pour avoir été parnassien, on n’est pas forcé d’être impassible. Au surplus, nous avons hâte d’arriver au sujet même du travail de M. Mendès.

C’est l’un des plus considérables qu’il y ait dans l’histoire littéraire contemporaine, puisqu’il ne s’agit de rien moins que de suivre le développement de la poésie française pendant toute la seconde moitié du xix® siècle. M. Mendès avait à reprendre les choses au point où les avait laissées Théophile Gautier. A cette date de 1867 vient de commencer le mouvement poétique qu’on désigne

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SOUS le nom de parnassien. M. Mendès y a été mêlé. Il pouvait donc nous en entretenir avec une compétence toute particulière. Comme d’ailleurs les destinées du groupe parnassien sont aujourd’hui pleinement accomplies et que l’école a depuis lors cédé la place à une autre, qui elle-même appartient déjà au passé, il avait le recul nécessaire pour embrasser d’ensemble et à son juste point de vue cette période de notre littérature. Il fallait sans doute remonter à quelques années en arrière pour rechercher les origines du mouvement; après quoi, il restait à énumérer les tendances qui lui ont donné sa valeur et sa portée, à nous les montrer dans leur plein épanouissement, pour les suivre enfin dans leur déclin et nous faire assister à la désorganisation de la formule, au dessèchement de l’arbre à bout de sève. Il n’était pas sans intérêt non plus de savoir à quelles causes un parnassien d’antan attribue la réaction qui s’est faite contre l’école parnassienne, et dans quelle mesure il juge légitime la tentative des symbolistes. Telles sont bien les questions que devra examiner quiconque traitera de l’histoire de la poésie dans la seconde moitié du XIX® siècle, et sur lesquelles on ira peut-être chercher quelques renseignements dans le rapport de M. Mendès; seulement elles paraîtront alors un peu moins claires qu’elles ne Tétaient auparavant.

On ne reprochera d ailleurs pas à M. Mendès de

s’être trop jalousement cantonné dans l’époque moderne et dans le coin qui lui est familier. Soucieux de retracer dans son ensemble le développement de notre poésie, il remonte dans le passé aussi loin qu’il est possible, c’est-à-dire jusqu’à la Chanson de Roland et même à la Cantilène de Sainte Eulalie, C’est pour lui le moyen d’exposer une théorie qu’il croit neuve et dont la hardiesse ne laisse pas de lui causer quelque effroi. Il est d'avis que, notre tradition nationale ayant été brusquement interrompue par la Renaissance, il a fallu attendre la révolution faite au nom de Shakespeare, de Byron et de Gœthe, pour assister à l’avènement d’une littérature vraiment française. C’est le vieux paradoxe jadis soutenu par de Staël, et, depuis, tant de fois réfuté. Il est sans doute superflu de le discuter, s’il est assez généralement admis que, dans toute l’histoire de notre littérature, il n’est pas de période plus purement française que celle qui va de 1660 à 1680, et si Molière, Racine, Boileau, La Fontaine ont donné de l’esprit français rimage la plus complète et la moins mêlée de tout alliage étranger. Mais pour M. Mendès, comme la France date de 1789,1a poésie françaisedatede i83o : nous la devons auromantisme. Et le romantisme emplit à lui seul tout le siècle. Et Victor Hugo est à lui seul tout le romantisme. Et l’œuvre de Victor Hugo contient à elle seule toute

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la poésie française, tout son passé, tout son présent, tout son avenir...

Je ne crois pas qu’on eût encore poussé Thugolâtrie aussi loin ; par là, du moins, le livre de M. Mendès atteint à l’originalité. « Victor Hugo sera successivement le Mirabeau, le Vergniaud de la Révolution littéraire ; il deviendra enfin le Danton de Fode et le Napoléon de l’épopée. C’est pourquoi la question rigoureusement temporelle de son éclat premier est, en somme, dénuée d’importance. Il est bien sûr qu’il a instauré le lyrisme français en sa magnificence unanime et parfaite. Il est bien certain qu’il a créé le drame moderne qui n’a pas encore cessé d’être notre drame. Mais si n’était vrai ni cela ni ceci, il n’importerait guère. Il est si grand dans ce siècle qu’il le tient, le domine, le possède tout entier; du point où nous sommes, c’est lui que nous voyons luire au commencement et qui, à la fin, rayonne encore; tel est l’éblouissement de sa lumière que nous ne pouvons concevoir d’autre aurore, ni admettre d’autre couchant. C’est ainsi qu’il semble que le soleil resplendisse déjà quand il n’est pas encore monté à l’horizon, et qu’il resplendisse encore, même quand il n’y est plus... Cette œuvre!... Elle donne le vertige. S’élever ou se pencher vers l’œuvre de Victor Hugo, — car son immensité est en haut, en bas, partout, — c’est considérer le

gouffre de la beauté. Ce gouffre, etc. » Toutes ces métaphores ne valent pas une raison. Mais d’ailleurs, sous ce luxe d’images, la pensée de l’écrivain reste très nette. C’est d’abord qu’avant la venue de Victor Hugo il iTy avait rien, que Victor Hugo a fait jaillir de son cerveau la poésie tout armée et qu’on a eu jusqu’ici le plus grand tort de prétendre qu’il ait pu devoir quoi que ce soit à ses plus illustres prédécesseurs. M. Mendès se donne infiniment de mal pour établir que le romantisme de Hugo est pour le moins contemporain de celui de Lamartine et de Vigny ; quelque peine qu’il ait prise, d’ailleurs, à rapprocher ou à brouiller les dates, je crains qu’il n’y ait perdu son effort et son temps ; les dates sont les dates, et elles établissent qu’au moment où parurent les Méditations et les Poèmes antiques et modernes Hugo n’était encore qu’un imitateur de Lebrun; au surplus, une loi de son génie a voulu que les voies où il s’est engagé lui eussent été d’abord ouvertes par d’autres; et il n’en est pas moins grand pour cela.

Ensuite, et depuis le jour où Victor Hugo eut enfin pris conscience de lui-même, M. Mendès ne laisse plus aux poètes d’autre droit que d’être les disciples dociles du « maître » et les fils respectueux du (( père ». Il s’attriste et il se scandalise, s’il voit quelques-uns d’entre eux faire effort pour se soustraire à cette domination et se montrer, eux aussi.

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jaloux de leur originalité. Pareille défection ne peut cacher que de mauvais desseins et provenir que de mobiles médiocrement avouables : c'est une espèce de sacrilège. Le mot ne paraît pas trop fort à M. Mendès, pour apprécier la réaction qui se manifeste vers i85o contre le romantisme de Victor Hugo. (( Oui, c’est une chose qui n’a pas encore été dite, mais qu’il faut dire cependant, bien qu’on s’en puisse attrister : trois jeunes hommes, poètes magnifiquement doués et qui devaient bientôt jeter un si grand lustre sur la seconde moitié du siècle ne furent pas éloignés d’abord de désavouer en celui où elle s’incarnait la révolution poétique dont ils étaient les fils ou les petits-fils. Ce reniement, ils Tenveloppèrent des plus parfaites apparences de respect... Mais malgré ce qu’il gardait de religion extérieure, ce reniement n’en existait pas moins assez féroce. Comment expliquer cette sacrilège hostilité intime, recouverte de semblants de piété, faisant songer à des prêtres qui, tout en accomplissant les rites du culte, ne croiraient pas en leur Dieu?... Je crois qu’il faut chercher la cause de cette sorte de réaction dans la naturelle impatience qu’éprouvent à subir les sublimités et les renommées antérieures de jeunes âmes éperdues de tout créer et de mériter toutes les gloires... Ils s’attachèrent minutieusement, par un appétit d’originalité, qu’ils auraient pu satisfaire sans tant de malice,

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à différer de Victor Hugo. » Tel était le noir complot de ces trois conjurés : Banville^ Leconte de Lisle, Baudelaire. En se choisissant un coin à part dans le vaste domaine poétique, ils iTétaient, paraîtil, guidés que par une seule préoccupation : Tespoir de n’y être pas gênés par le voisinage de leur maître... Hâtons-nous de constater que c’est un poète qui prête à des poètes de si vilains desseins. Si un critique s’était avisé d’une interprétation aussi peu relevée, et si par exemple Sainte-Beuve eût insinué quelque malice de ce genre, quel n’eût pas été le courroux de M. Mendès, et de quel ton n’eût-il pas rappelé au respect ce jnge imprudent de l’âme des poètes !

Des trois rebelles, M. Mendès ne nous dissimule pas que le plus coupable fut encore Leconte de Lisle. Bien entendu, il lui décerne les plus magnifiques éloges et il l’accable sous les fleurs; mais il ne lui en témoigne pas pour cela moins d’animosité : il se souvient en effet d’avoir salué en lui un maître, et il se plaint que ce maître ait été un tyran. « Le joug de son génie nous fut assez dur et étroit. Il eut plus qu’aucun autre... la puissance involontaire sans doute, dissimulée d’ailleurs sous tant d’indulgence, d’obliger les jeunes esprits à l’idéal qu’il avait conçu. Il répugnait, hélas! aux nouveautés, aux personnalités qui auraient pu contredire la sienne ; son amour de l’antiquité et de l’exotisme, la certi-

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tude d^avoir inauguré, à peine un peu trop tard, un âge poétique, son dédain de la vie et son appétit de la mort, furent les trop puissants éducateurs de jeunes âmes qui, par Tadoration de son œuvre, s'accordaient à ce qu il y avait de vaste sans doute, de borné pourtant, en sa conception du monde poétique. »

Il est assez piquant de rapprocher ces déclarations si nettes, des déclarations non moins nettes et justement opposées, où le même M. Mendès se plaisait naguère à reconnaître au même Leconte de Lisle précisément cette ouverture d’esprit, cette tolérance, et cette largeur d’idéal qu’il lui conteste aujourd’hui. C’est bien lui qui écrivait dans la Légende du Parnasse contemporain : « Surtout ne concluez pas de mes paroles que Leconte de Lisle ait jamais été un de ces génies exclusifs, désireux de créer des poètes à leur image et n’aimant dans leurs fds littéraires que leur propre ressemblance ! Tout au contraire. L'auteur de Kaïn est peut-être de tous les inventeurs de ce temps celui dont Tâme s’ouvre le plus largement à l’intelligence des vocations et des œuvres les plus opposées à sa propre nature. » Il est impossible de se contredire plus complètement. Certes on peut s’être trompé, et il est beau de l’avouer. Toutefois, à l’époque où il écrivait la Légende du Parnasse contemporain^ M. Mendès n’était plus un débutant; il avait atteint

Vàge où Ton jouit de la pleine maturité de son jugement, et il avait même assez de notoriété pour s’être acquis le droit de s’exprimer librement. D’autre part, Leconte de Lisle était encore vivant, et il eût été de mauvais goût de lui asséner un éloge où il eût pu voir une ironie. Il y a là quelque mystère, et nous éprouvons un peu de peine à comprendre comment la vérité de i884 a pu devenir si complètement l’erreur de 1902.

Ainsi, pour M. Mendès, l’histoire de la poésie pendant tout le xix^ siècle offre, tout au plus, au regard des curieux quelques querelles de famille où de passagères velléités de révolte, sitôt réprimées, ne troublent jamais foncièrement l’entente cordiale et l’unanime accord. Le mouvement poétique suit, en dépit de quelques déviations accidentelles, une ligne droite. Ce qui empêche M. Mendès de s’apercevoir de l’énormité de sa méprise, c’est qu’il isole soigneusement la poésie de l’ensemble de la littérature et qu’il la sépare de tous les autres genres. Au contraire, il eût fallu montrer les rapports qu’elle soutient avec eux, comment tour à tour elle influe sur eux ou subit leur influence, et dans quelle étroite dépendance elle ne saurait manquer d etre vis-à-vis des courants généraux qui, à travers le siècle, ont emporté les esprits dans des directions si differentes. Tout se tient dans l’histoire littéraire, morale, sociale d’un temps. Sans doute il n'est

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pas nécessaire, à propos de poésie, de parler de tout et du reste; mais Toeuvre des poètes ne saurait être détachée du milieu où elle s’est produite, et la tâche de Thistorien consiste d’abord à distinguer les époques, à en montrer la succession, la continuité ou l’opposition, la ressemblance ou les contrastes. Alors seulement, et les limites une fois tracées, il lui reste à faire à chaque individu la place qui lui appartient.

Certes, à partir de 1820, ce sont les poètes qui ont d’abord donné le ton, et leur lyrisme a pénétré le roman, le théâtre, l’histoire, la philosophie même et la critique. Elan magnifique, mais vite arrêté et suivi d’un mouvement en sens opposé. Vers i85o, le romantisme a fait au théâtre l’éclatante banqueroute que l’on sait ; aux romans de la première manière de George Sand, qui n’étaient que l’expression des révoltes individuelles de l’auteur, ont succédé ceux d’une manière plus large, plus détachée des considérations personnelles; Balzac vient d’achever la publication d’une œuvre dont la valeur est surtout objective, et il a dans une préface, moins retentissante mais non pas moins importante que la Préface de Cromwell^ proclamé le devoir qu’a l’écrivain d’écrire sous la dictée de la société et de modeler les lois de son art sur les lois mêmes de la nature. La philosophie inaugure des méthodes nouvelles et ne se contente plus des procédés

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d'un subjectivisme arbitraire. L'érudition multiplie ses conquêtes. Les sciences par leurs progrès s’imposent à Inattention des plus distraits. C'est dire que le vent a tourné, que l'orientation des esprits est changée. On ne pense plus que le Moi puisse continuer d'être le centre autour duquel gravite toute la littérature. En d'autres termes , l'âge romantique est terminé, et le lyrisme, tel qu’il se personnifie dans l’œuvre de Victor Hugo, a fait son temps.

Dans un mouvement aussi général et aussi puissant, il était bien impossible que la poésie à son tour ne fût pas entraînée. Le fait est que dans un court espace de temps se succèdent des manifestations significatives. Pour être bien siir de ne pas mettre dans ses vers les anecdotes de sa propre sensibilité, Théodore de Banville n'y met rien du tout. Gautier, dans ses Emaux et Camées^ a traite sous forme restreinte de petits sujets, tantôt sur plaque d'or ou de cuivre, avec les vives couleurs de l'émail, tantôt avec la roue du graveur de pierres fines, sur l'agate, la cornaline ou l’onyx. » Surtout, dans ses Poèmes antiques, Leconte de Lisle donne l'expression la plus complète de cet art qui se cherchait. L'émotion provoquée par l’apparition de ces poèmes fut très vive dans le monde des lettres. Théophile Gautier nous en a laissé le témoignage; il atteste qu'on ne se méprit pas sur

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la portée du mouvement nouveau qui s’annonçait en poésie ; on vit aussitôt contre qui il était dirigé, et les jeunes gens n’hésitèrent pas à suivre le maître nouveau de préférence à lancien. « Rien de plus hautainement impersonnel, de plus en dehors du temps, de plus dédaigneux de l’intérêt vulgaire et de la circonstance, écrit Thistorien des Progrès de la Poésie. Après une période où la passion avait été en quelque sorte divinisée, où le lyrisme effaré donnait ses plus grands coups d’ailes, parmi les nuages et les tonnerres, où les poètes hasardeux montant Pégase à cru lui jetaient la bride sur le col et ne se servaient que des éperons, c’était une nouveauté étrange que ce jeune homme venant proclamer presque comme un dogme Timpassibilité, et en faisant un des principaux mérites de l’artiste... Leconte de Lisle a réuni autour de lui une école, un cénacle, comme vous voudrez l’appeler, de jeunes poètes qui l’admirent avec raison, car il a toutes les hautes qualités d’un chef d’école, et qui l’imitent de leur mieux. » Ce qui achève de prouver la force irrésistible du courant, c’est qu’à son tour et à sa manière Victor Hugo s’y est prêté. Car on ne saurait donner une idée plus fausse de l’ensemble de son œuvre, qu’en se tâchant à y découvrir le développement continu d’un même principe intérieur. Au contraire, Hugo reçoit du dehors toutes les impulsions, et son mérite incomparable consiste

dans la force souveraine avec laquelle il se les approprie. Puisqu’il en a lui-même convenu, on ne voit pas quelle raison la critique pourrait avoir de lui donner sur ce point un démenti, et pourquoi elle se travaillerait à le connaître moins bien qu’il ne s’est luimême connu. Il a été (( Fécho sonore que Dieu mit au centre de tout ». Il a répété toutes les voix du siècle. En écrivant la Légende des siècles, W. est difficile et il serait vain de contester cju’il ait subi l’influence de Leconte de Lisle, comme il avait précédemment subi l’influence de tant d’autres et de moins grands. Dans la mesure où cela lui est possible, il fait son effort pour réaliser une poésie objective.

Au surplus, il s’en faut que la cause de l’art impersonnel fût définitivement gagnée. Le réalisme ne va pas, lui non plus, suivre dans ses progrès une ligne droite et ininterrompue. Le romantisme aura son retour offensif. Dans l’histoire de la littérature, comme dans l’autre, il faut toujours compter avec l’imprévu, c’est-à-dire avecl’interventionde l’homme de génie. Tout en se mettant à la mode nouvelle, Victor Hugo reste essentiellement lyrique, et, dans l’éloignement où l’exil le confine, son lyrisme devient plus impérieux que jamais, a Le Père était dans l’île; » mais de l’île où risquait de l’oublier le culte de ses dévots, il se rappelait à Fattention par les explosions magnifiques de ses colères et de

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ses enthousiasmes. Le lyrisme des Châtiments^ des Contemplations même de la Légende des siècles faisait échec au réalisme des Gautier, des Leconte de Lisle, des Bouilhet. C’est sous cette double influence qu’a débuté le groupe des Parnassiens.

Dans la formation du groupe parnassien M. Catulle Mendès revendique une part, qui ne semble pas avoir été très considérable, mais qui est réelle. C’est lui qui, jeune homme de dix-sept ans, tout frais débarqué de sa province, fonda avec Louis-Xavier de Ricard la Revue fantaisiste d’où est sorti le Parnasse contemporain de 1866. C’est donc ici que nous l’attendons et nous sommes tout prêts à nous en rapporter à lui pour connaître l’état d’esprit, les tendances, les projets des jeunes poètes. Il va audevant de nos désirs quand il écrit : « il faut ici, une fois pour toutes, s’expliquer sur le mouvement appelé parnassien, de qui l’origine, l’importance et les bornes n’ont jamais été précisément marquées.» Le malheur est qu’il n’ait pas accompli avec toute la précision qu’il promet, et qu’on eût souhaitée, ce travail d’exacte délimitation. Notons d’ailleurs que sur le sens du mouvement parnassien M. Mendès n’a jamais varié, et que le témoignage qu’il apporte aujourd’hui concorde de tous points avec celui qu’il donnait naguère. Jamais il n’a admis que les Parnassiens eussent songé à innover en poésie. Il n’accepte pas pour eux l’honneur

d'avoir voulu former une école : groupe, si Fon veut, mais école non pas. Il constate que les poètes associés pour publier leurs vers en commun avaient les tempéraments les plus divers et entendaient conserver toute leur liberté. « Leur œuvre, qu’on incline à présenter comme collective, est infiniment éparse et diverse. » S’ils acceptaient les conseils de leurs ainés, ils n’acceptaient de mot d’ordre de personne; et si, comme il arrive inévitablement à de très jeunes gens, ils imitaient volontiers les meilleurs faiseurs de vers, ils prétendaient ne pas aliéner leur indépendance. Au reste, ils n avaient nullement ce dédain du public qu’on leur a prêté et dont on lésa si souvent raillés. Bien loin de se réfugier dans un isolement hautain, ils regardaient du côté de la foule; et dès qu’ils en ont trouvé les moyens, ils se sont empressés de lui aller dire leurs vers. Ils n’étaient reliés que par un seul désir, celui de livrer le bon combat contre (( tous les faux élégiaques, tous les faux humanitaires, tous les débraillés, tous les mauvais poètes ». Ils (( voulaient faire l’émeute des vers, des véritables vers, contre ce roi, le Sentimentalisme élégiaque, et cette reine, la Faute de français ». Entre eux tous il n’y avait qu’un trait en commun, qui était le respect de la forme.

Ces déclarations sont bonnes à retenir, et on peut en faire état pour noter dans le premier Parnasse

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une sorte de caractère éclectique. Le romantisme y était représenté, en effet, par les deux Deschamps et par Auguste Vacquerie. L'école de i85o y figurait au grand complet avec Théophile Gautier, Banville, Leconte de Lisle, Baudelaire. C'étaient enfin les nouveaux venus : Heredia, Coppée, Sully Prudhomme, Léon Dierx, Stéphane Mallarmé. L'un d’eux, Paul Verlaine, énonçait avec ferveur les règles d'un art poétique qu'il est curieux de transcrire aujourd'hui :

L’art ne veut point de pleurs et ne transig’e pas.

Voilà ma poétique en deux mots : elle est faite De beaucoup de mépris pour l’homme et des combats Contre l'amour criard et contre l’ennui bête.

Que les plus jeunes des Parnassiens n'aient pas su très exactement ce qu'ils voulaient faire, M. Mendès nous l'affirme, et nous n'essaierons donc pas d'y contredire. Après tout, l'âge de plusieurs d'entre eux nous en serait un assez sûr garant, puisque alors M. Sully Prudhomme avait vingt-six ans, M. de Heredia et M. Coppée vingt-trois, et Verlaine vingt-et-un. Toutefois, ici encore, M. Mendès tient trop peu de compte des tendances générales qui, en 1866, se faisaient sentir en littérature. Les jeunes poètes pouvaient les subir, sans bien s'en rendre compte : une école qui se forme ne met pas nécessairement une pancarte à sa porte ; et si divers de

tempérament que soient les écrivains qui se groupent, ils subissent néanmoins une même pression. Or, à Tépoque où débutent les Parnassiens, le roman est devenu celui de Flaubert, la critique celle de Taine, la comédie celle de Dumas fils et d^Augier. C’est le temps des plus grandes espérances ou des plus ambitieuses prétentions de la science. Cette fois, le courant réaliste est nettement déterminé : il ne fera plus que grossir, s’enfler au delà de toute mesure et jusqu’à devenir le naturalisme. La conception du monde est positiviste; tout ce qui ne tombe pas sous les sens est suspect de ne pas exister ; c’est Fobservation , c’est l’analyse qui deviennent les principaux instruments de travail du littérateur. Il est extraordinaire que M. Catulle Mendès n’ait pas vu, ou qu’il ne veuille pas admettre à quel point l’œuvre de l’école parnassienne est en harmonie avec Tensemble de la littérature de cette époque. Certes les Parnassiens les plus éminents sont très différents par la nature de leur esprit ; mais à mesure qu’ils développent leur originalité, ils se déterminent tous dans le même sens. Et leur conception de la poésie avait bien pu jadis être incertaine et flottante: à mesure qu’elle se précise, elle apparaît identique. Rien de plus instructif que de comparer à la Légende des siècles les Trophées de J. M. de Heredia. Autant Victor Hugo restait maître souverain de sa matière et créait l’histoire

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à sa fantaisie, à son humeur et à sa taille, autant Fauteur des Trophées se subordonne à Fobjet et reste, dans son métier de poète, fidèle à la discipline sévère qu’il a reçue à FEcole des chartes. Sully Prudhomme apporte dans l’analyse intérieure une précision et une scrupuleuse exactitude dont il n’y avait pas encore d’exemple dans notre poésie; ou même il croit pouvoir se servir du vers lui-même comme d’un moyen de recherche philosophique. Et le poète des Humbles ou des Croquis parisiens sq fait le peintre des hommes et des choses de son temps, par des procédés tout voisins de ceux qu’emploiera l’école du document humain.

Restait à montrer comment l’école parnassienne a péri et pour quelles causes la faveur du public s’est détournée d’elle. Car s’il est intéressant de voir naître dans ses origines un mouvement littéraire, il ne l’est pas moins d’étudier comment il s’achève, et c’est, en tous les ordres d’idées, une importante question de savoir comment les dogmes finissent. Ces changements, que M. Mendès n’attribue qu’à la fantaisie de quelques écrivains, et à leur « appétit d’originalité », ont des causes profondes dont la première est que les principes littéraires périssent par leur propre exagération. Si, à une certaine date, il avait été très opportun de ramener en poésie le souci del’impersonnalité, et de restituer la forme dans ses droits, un jour vint où il ne fut pas moins

à propos de rappeler que la poésie ne vit pas uniquement d^érudition, d’analyse et d’observation, et qu’elle en arrive ainsi peu à peu à se vider de ce qui est l’âme même de toute poésie. C’était le temps où, dans toutes les provinces de la littérature, on supportait impatiemment le joug* devenu trop étroit et trop pesant du positivisme. On s’apercevait qu’il y a quelque ironie à prétendre jamais qu’on ait chassé le mystère des choses. On se rendait compte que, par-delà la réalité tangible, et en dehors des prises de l’observation scientifique, il reste un domaine immense, celui de l’inexpliqué et de l’inconnaissable. La dureté de la conception naturaliste faisait place à une espèce d’attendrissement, qui se décorait du beau nom de relig*ion de la souffrance humaine. L’esthétique trop précise de la peinture cédait la place à celle plus vag*ue de la musique. On avait besoin de rêve; on allait, par réaction, jusqu’à trouver du charme à l’indécis et à l’imprécis. De là le mouvement symboliste qui a correspondu, dans l’ordre de la poésie, à ce besoin d’affranchissement et de réaction contre le naturalisme, universellement ressenti à la fin du siècle.

M. Mendès n’est pas tendre pour l’école qui a remplacé la sienne. Il n’y voit g*uère qu’une insurrection tumultueuse et survenant au moment où notre poésie était le plus parfaite. Ce moment de

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perfection de notre poésie, M. Mendès le place, de façon assez étrange, pendant les années qui suivirent nos désastres. Mais a il y eut un incident. Lieutenant d’artillerie dans l’armée péruvienne, M. Délia Rocca de Vergalo, né à Lima, exilé de son pays, vivait à Paris; c’était un excellent homme plein de chimères ; et comme il était Péruvien, il fonda une poésie française, déclarant tout net que notre poésie serait vergalienne ou qu’elle ne serait pas. Ces étrangers ne doutent de rien. A vrai dire, ce serait une assez médiocre facétie que de considérer M. Délia Rocca de Vergalo, cet ingénu excessif, comme le créateur ou le premier chef de l’école dite décadente ou symboliste. Pourtant il faut bien reconnaître que le premier il s’avisa de certaines innovalions, où s’accorderont bientôt quelques-uns et non les moindres de la génération poétique récente encore ». La tentative de poésie nouvelle fut-elle donc une invention péruvienne, ou belge, ou américaine? Toujours est-il qu’il ne semble à M. Mendès ni qu’elle fût viable, ni qu’elle eût aucune espèce de fondement. Ou bien les symbolistes prenaient le mot de symbole dans le sens qu’il a toujours eu, et alors ils n’inventaient rien; ou bien ils lui prêtaient une acception nouvelle, et ils n’ont pas su exécuter ce qu’ils avaient entrevu. Pour ce qui est de leurs réformes métriques, elles allaient directement contre la tradition

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et elles constituaient une manière d’attentat contre le seul système de versification qu’une longue habitude autorise dans notre pays. Après la tentative symboliste comme avant elle, la poésie n'a rien à faire qu’à reprendre la grande voie romantique qu’elle n’aurait jamais dû quitter et dont, au surplus, elle avait, au cours du siècle, à peine dévié.

On voit maintenant pourquoi l’auteur du Rapport^ au lieu d’avoir aidé à élucider l’histoire du mouvement poétique pendant la seconde moitié du siècle, nous semble avoir contribué à fausser l’idée qu’on peut se faire du développement de la poésie à travers le siècle tout entier. Que le romantisme ait donné l’essor à notre poésie lyrique, cela ne fait pas question ; et de même il est hors de doute que, chez les plus déterminés des réalistes, toute trace de l’influence romantique n’a jamais disparu. Que Victor Hugo,’ par la puissance de son génie et par la fécondité de sa production, domine toute la poésie du siècle, et qu’en quelque manière tous les écrivains en vers lui soient redevables, nul ne songe à le contester. Mais l’œuvre même de Victor Hugo est traversée de souffles divers. Mais au milieu du xix® siècle, le courant romantique est interrompu. Mais, dans les dernières années du siècle, la ligne se brise encore une fois. C’est ce qu’il eût fallu mettre en lumière,

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et c’est la tâche à laquelle continueront de travailler la critique et Thistoire, en dépit de la critique officielle et de l’histoire d’Etat.

i5 juin 1903.

LTÜDES SUR LA LTITÉRATURE FRANÇAISE (5® SÉRIE).

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