‹ Études sur la littérature française (volume 2)Chapitre 9 sur 12 · L’USURE D’UN GENRE · texte numérisé non relu

L’USURE D’UN GENRE

MM. Paul et Victor Margueritte continuent bravement la tâche qu’ils se sont assignée de faire revivre l’époque la plus douloureuse de notre récente histoire. A mesure qu’ils avancent, cette tâche devient plus rude. Ils avaient eu d’abord à montrer la lutte de l’armée française contre l’ennemi. Ils ont cette fois à nous montrer l’ennemi établi sur notre sol, investissant notre capitale. Ils apportent à leur œuvre un sentiment de gravité, une élévation et une largeur d’esprit dont on ne saurait trop les louer. Les Tronçons du glaive^ sont très dignes, par l’inspiration, de leur aîné, Le Désastre. Certes, il s’y trouve quelques passages que nous en effacerions volontiers, mais l’ensemble en est encore estimable et fait honneur aux deux romanciers, fils de soldat.

Si triste, si austère que puisse être une pareille lecture, elle est de celles qu’il faut avoir le courage

I. Les Tronçons du glaive, par MM. Paul et Victor Margueritte. — I vol. chez Plon.

de faire. Après avoir parcouriijle cœur serré^ toute cette série d’échecs, de déceptions, de succès sans lendemain, on s’étonne de ne se sentir ni découragé, ni diminué dans son orgueil. Voilà précisément ce qui donne au livre sa signification et ce qui en fait le mérite. Le lecteur en effet subit, sans le vouloir, l’influence des écrivains avec qui il a lié commerce. Or, les auteurs, à aucun endroit de leur récit, ne se laissent aller à la désespérance. Apparemment ils sont de ceux qui ont foi dans la vitalité de leur pays, quand même, et qui ne trouvent dans les pires désastres que des motifs de se redresser et de se raidir avec plus d’énergie. De là vient qu’ils aient pu mener à bien une œuvre dont la lecture eût été sans cela intolérable. Ceux qu’on aime, on ne sent que dans la souffrance combien on les aime : en se penchant sur l’image de cette France envahie, meurtrie, mutilée, les auteurs ne découvrent en eux qu’un sentiment et n’en éveillent chez nous qu’un seul, c’est l’amour passionné pour notre pays. Ce culte du pays et de sa défense, ils Tout incarné en deux hommes, Gambetta et Chanzy ; ils en ont fait, à vrai dire, les héros de leur livre. Le point de vue auquel ils se placent pour juger tous ceux qu’ils ont été appelés à mettre en scène est toujours le même. Ils ne leur posent qu’une question, celle de savoir s’ils ont espéré jusqu’au bout, ou bien s’ils se sont abandonnés, eux et leur cause.

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Qu'on pense, en d'autres temps, ce qu'on voudra de la g'uerre; quand la frontière est ouverte, ce n'est plus le moment d'épilog-uer. « Cette guerre, dont il subissait le fléau, il ne devait pas s’attarder à la maudire, mais plutôt l'aimer, lui sacrifier ses idées et sa vie, maintenant qu'elle dévastait le sol sacré. Il se dit avec orgueil que, loin de faire œuvre de mort, il faisait œuvre de vie. Il défendait sa femme, les siens, la douce terre de Charmont ; il défendait d'autres existences et d'autres terres semblables, le passé, l’avenir. Il servait la patrie, le droit, tout ce que résumait d'inaliénable ce mot suprême : l'intégrité de la France. » Le malheur est que la défense ne s'improvise pas, et qu'avec les procédés modernes de la guerre européeune, en face de troupes solidement organisées, conduites avec méthode, l'élan patriotique ne suffît pas. MM. Paul et Victor Margueritte rappellent ici et déplorent les théories de l'opposition empêchant l'Empire de réaliser ses plans de réorganisation militaire, redoutant de faire du pays une caserne. « Prenez garde d'en faire un cimetière ! » avait prophétisé le maréchal Niel. a La France, aux appels impétueux de Gambetta, ne trouvait pour la défendre que des milliers et des milliers d'hommes, arrachés à la charrue, aux ateliers, aux salons; mais le courage et la bonne volonté ne suffisent pas à improviser des armées. Les maîtres d'aujourd'hui.

les contradicteurs de la veille s’en apercevaient. II faut un esprit, une éducation spéciale... Agglomération de recrues, de mobiles, avec des cadres de hasard; multitude prête à se faire tuer sans un chef capable d’utiliser vraiment ces admirables bonnes volontés. Du général au sous-lieutenant, la bravoure tenait lieu de tactique. On croyait avoir fait tout son devoir en n^étant ménager ni de sa vie, ni de celle de ses soldats. »

Pourtant, en face des échecs répétés, les auteurs conservent leur foi dans la possibilité et dans le bienfait d’une lutte à outrance. « Un peuple n’est perdu que lorsque tout son territoire est conquis, son dernier soldat tué. Et encore! Non, ce dont une nation meurt, ce n’est pas du sang versé, de la ruine matérielle, c’est de l’abaissement moral. La seule vraie défaite irrémédiable, ce n’est pas celle qu’on subit, mais celle qu’on accepte. » Cette foi robuste est l’âme de leur récit, elle lui donne son mouvement, sa vie et sa poésie.

Les acteurs de premier plan, ceux dont MM. Margueritte empruntent la figure à l’histoire, sont souvent présentés avec relief. Les romanciers sontils toujours, je ne dis pas impartiaux, mais justes? N’ont-ils pas leurs préférés? Les accusations qu*ils portent d’un air de parfaite assurance contre certains chefs, notamment contre le glorieux d’Aurelle sont-elles fondées? Je n’en répondrais pas,

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et surtout je n’essayerai pas d’en décider. C’est affaire aux historiens. Je note seulement que plusieurs de ces portraits ou de ces silhouettes s’enlèvent vig’oureusement sur la trame du récit. Ce sont les généraux : Chanzy, Vinoy, Trochu, Bourbaki. (( Ducrot, ferme à cheval, précède son étatmajor, qu’il dépasse du képi brodé; sa taille athlétique, sa forte tête aux épaules larges, expriment l’audace et l’entrain. Il ne semble pas se douter que sa place n’est pas là, mais en arrière, à un point d’où il pourrait embrasser l’ensemble du panorama, les mouvements des troupes; visiblement, il estime son rôle bien rempli, parce que, en payant de sa personne, il essaye de les mener à la victoire ou à la mort... » On n’oublie plus ces portraits en raccourci. De même pour les politiciens. « Crémieux, garde des sceaux de 48, avocat de talent, avait usé sa vie dans les luttes oratoires. Ce septuagénaire assumait, avec une enfantine vanité qui l’empêchait d’en sentir le poids, l’effrayante charge de six ministères. . . La fidèle Crémieux prenait part discrète au Conseil, donnait de sages indications. Bientôt, au grand désappointement de Crémieux, surgit Glais-Bizoin. Point de mission définie. Tel on le vit descendre à l’hôtel de Londres, coiffé d’un vaste chapeau grisa longs poils, vieux parlementaire n’ayant jamais fait qu’interrompre les ministres à la tribune, vieux garçon sans tenue et sans

autorité, au demeurant animé des meilleures intentions, tel on le vit, les jours suivants, errant d'une administration à l'autre , prodiguant ses audiences en plein trottoir, interrogeant à tort et à travers, déblatérant sur ses collègues... » C'est ainsi que reprennent vie les acteurs de ce drame, qui date déjà de trente années, et qu'il était bon de nous rappeler. MM. Paul et Victor Margueritte ont suressusciter tout ce passé, et mettre en œuvre les documents dont ils ont fait, avec plus ou moins de critique, une bonne provision.

Mais ressusciter le passé, faire revivre les figures disparues, décrire même les batailles, c'est œuvre d'historien. Il faut pourtant nous souvenir que les auteurs des Tronçons du Glaive sont des romanciers. Et il se trouve que, dans leur œuvre, la partie qui donne le plus de prise à la critique, et sur laquelle on est bien forcé de faire toute sorte de réserves, estcellequi procède uniquement de l'art du romancier. Le drame de la patrie agonisante, ils l'ont encadré dans le drame intime de personnages imaginaires créés par eux. Il y a des noces, des naissances, des séparations, des deuils privés, et il est incroyable combien nous restons insensibles à ces petites histoires. Notez que le principe lui-même par lequel on a mêlé à la vie publique les misères individuelles est inattaquable. Rien n'était plus légitime que d'essayer de nous montrer ce que

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devenait sur le sol envahi la vie des familles françaises. C’est Texécution qui laisse à désirer. Tout cela reste vague, et terne, et pâle.

Comment nous débrouiller parmi ces personnages auxquels il semble que MM. Margueritte veuillent nous intéresser et qu’ils ont l’air de connaître? Il yen a un qui s’appelle Martial, un qui s’appelle Eugène, un qui s’appelle Henri.. . Il y a Marie et Nini. Il y a un M. Réal. Que peuvent bien être tous ces gens-là? Même quelques-uns avaient déjà figuré dans Le Désastre : pour comprendre certains traits qui sont des allusions, il faut nous rappeler leurs démêlés, leurs rivalités, des querelles auxquelles on nous a initiés jadis, mais que, depuis lors, nous avons si complètement oubliées! Comme on est toujours gêné de se trouver dans la compagnie de gens qiTon ne connaît pas et dont on soupçonne qu’ils n’existent pas, cela nous met mal à l’aise, ralentit, refroidit l’intérêt et nuit à l’effet d’ensemble.

Soucieux de tout dire, MM. Paul et Victor Margueritte nous promènent d’un bout à l’autre de la France. Tantôt ils s’enferment dans la capitale autour de laquelle se resserre l’étreinte allemande ; et tantôt ils suivent le gouvernement à Tours, à Bordeaux. Tantôt ils retracent les batailles sous les murs de Paris, et tantôt celles qui se livrent sur divers points de la province ; ou bien ils accom-

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pagiient rarmée de TEst, cette armée que, lors de la conclusion de Tarmistice, Jules Favre oublia ! Ici encore leur intention est aisée à saisir. Leur sujet, c’est l’ensemble des tentatives faites çà et là pour organiser la défense. De même que l’épée de la France était brisée, ils ont pensé que le récit devait être brisé. Idée fâcheuse au point de vue de l’art. On a une impression de décousu. Le récit n’a pas de centre. Les auteurs se laissent conduire par les faits. Et il se peut bien que l’historien doive se mettre à la remorque des faits ; un romancier doit les dominer. Il lui faut un parti pris volontaire ; c’est ici ce qui manque. Je ne doute pas que l’œuvre n’eût été singulièrement plus forte et n’eût témoigné de plus de puissance, si les auteurs avaient su faire plus de sacrifices, nous épargner beaucoup de longueurs, une profusion de détails qui arrivent à lasser l’attention et à brouiller la vue.

C’est par là que ce livre est significatif de l’état actuel du roman, et je dirais de la « crise » qu’il traverse, si ce mot, par suite de l’abus qu’on en a fait, n’était de ceux qu’on n’ose plus employer. Le cas de MM. Paul et Victor Margueritte n’est pas isolé. En même temps qu’ils écrivent le roman de l’époque de l’invasion, M. Maurice Barrés écrit le (( roman de l’énergie nationale », où il retrace l’histoire toute récente du boulangisme; et M. Anatole

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France fait tenir dans un cadre vaguement romanesque Thistoire au jour le jour. Ou'est-ce à dire ? sinon que les auteurs et le public semblent aujourd’hui fatigués de la littérature purement romanesque. Le roman idéaliste s’est discrédité par un excès de fadeur; le roman réaliste par un excès de brutalité. Le roman de psychologie s’est tué luimême, pour avoir abusé du droit d’être ennuyeux. Le roman d’intrigue a disparu, du jour où il a été convenu qu’un roman ou un drame est bon, à condition qu’il ne s’y passe rien. Le roman d’adultère est tombé à la vulgarité de la production commerciale ; ce n’est plus qu’un article de consommation courante peu à peu sorti de la littérature. C’est donc qu’il y a dans les facultés propres au romancier, faculté d’invention d’abord et surtout, puis facultés d’observation, d’analyse, de création imaginaire, une sorte d^épuisement passager. Le genre, pour avoir trop produit, est comme usé. Constatant cette usure du genre, les écrivains de talent que j’ai cités, et d’autres qui les imitent, essayent d’un compromis avec l’histoire.

On me dira que c’est le rajeunissement d’une forme de roman qui ne date pas d’hier et qui est en soi fort légitime, le roman historique. Mais le roman historique, à la manière de jadis, était surtout une œuvre d’imagination. Le roman historique, à la manière d’aujourd’hui, est surtout une œuvre

de documentation. C’est la différence essentielle. Je ne suis pas convaincu que l’innovation soit heureuse. Car on aperçoit tout de suite Tobjection : elle est très forte. Puisque,, après tout, c’est de roman qu’il s’agit, les lecteurs de romans trouvent qu’il y a là beaucoup d’histoire pour un roman, tandis que les historiens sont tentés de ne tenir aucune espèce de compte de l’histoire écrite par les romanciers.

27 janvier 1901.

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Aux époques où la sève abonde dans les littératures toutes neuves, il faut de vastes compositions pour satisfaire le besoin dTmaginer qiFont les auteurs et la curiosité d'un public qui n'est pas encore blasé. Les Grecs, spectateurs de tragédies, n'avaient pas leur compte, à moins qu'on ne leur donnât trois pièces, voire quatre se faisant suite; les épiques anciens embrassaient tout un cycle d'aventures et nos faiseurs de chansons de gestes, ayant chanté les héros, accompagnaient encore les fils de ces glorieux pères dans leur carrière merveilleuse ; les vieux peintres déroulaient dans leurs fresques toute une légende pieuse, toute la vie d'un saint. Faut-il croire que nous revenions à ces temps d'abondance facile et d'heureuse fécondité? C'est aux romanciers d'aujourd'hui que nous devrions ce retour aux pratiques d'autrefois. Très différents de tels conteurs d'hier, qui se déclaraient incapables de remplir sans longueurs les dix pages d’une nouvelle, ils se trouvent à l'étroit dans le cadre d'un seul volume, et leurs récits, qui se déroulent

à travers beaucoup de temps, exigent beaucoup d’espace. Tandis que M. Paul Adam range sous ce titre général Le Temps et la vie ^ une série de romans destinés à nous faire suivre les étapes successives de la vie française au cours du xix® siècle et que MM. Paul et Victor Margueritte donnent à leurs récits de Tannée terrible l’appellation pareillement cyclique de Une époque M. Maurice Barrés qualifie de Roman de U énergie nationale^ Tespèce de trilogie qu’il vient d’achever. Il est curieux que simultanément plusieurs de nos romanciers les plus en renom aient conçu et réalisé, chacun de son côté et à sa manière, une même entreprise.

C’est signe d’abord que les écrivains d’aujourd’hui n’ont pas tous renoncé aux « longs espoirs» et aux « vastes pensers » . Ceux du moins que nous venons de citer ont éprouvé le besoin de réagir contre nos fâcheuses habitudes d’éparpillement de la pensée, de labeur hâtif et superficiel. Ils ont voulu, dans la maturité de leur talent, tenter une œuvre de trame continue, s’y enfermer, vivre avec elle, afin d’arriver à cet effet de puissance qui ne

1. M. Paul Adam: Le Temps el la Vie, — La Force ^ V Enfant d'Austerlitz, 2 volumes (Ollendorff).

2. MM. Paul et Victor Margueritte : Une époque. — Le Désastre, Les Tronçons du Glaive, Les Braves Gens, 3 vol. in- 12 (Plon).

3. M. Maurice Barres : Le roman de l'énergie nationale. — Les Déracinés, L'Appel au soldat. Leurs figures.

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s’obtient pas sans un effort de patience : on ne saurait trop les en louer. C’est preuve ensuite qu’un filon nouveau s’ouvre pour le roman. Certes, on s’était avisé, même de nos jours, d’écrire des romans en plusieurs volumes, d’en composer des séries qui s’enchaînent, et aussi de découper notre histoire en chapitres et en livres. Mais c’estd’ autre chose qu’il s’agit. A toutes les variétés déjà connues du roman, il faut désormais ajouter une espèce nouvelle, voisine du roman historique, mais qui ne se confond pas avec lui: c’est le roman d’histoire et de psychologie collectives, ou, pour parler plus court, le « roman collectif » . L’auteur des Lettres de Dupuis et Cotonet^ voulant définir le genre intime, avouait n’avoir jamais pu découvrir ce que c’est. (( Les romans intimes sont tout comme les autres ; ils ont deux volumes in-octavo, beaucoup de blanc; ils ont une couverture jaune, et ils coû~ tent quinze francs. » Les romans collectifs coûtent trois francs cinquante par volume, ils sont imprimés en texte compact et en caractères illisibles ; ce n’est pas par là qu’ils se distinguent des autres. Mais certains traits qui leur sont essentiels les en différencient et par exemple en feraient justement le contraire du genre intime.

On sait quelle a été la fortune du roman dans le siècle qui vient de s’écouler : on n’imagine guère production plus abondante, plus brillante, plus

variée et plus riche. Peut-être serions nous tentés de dire qu’après cent ans de fécondité un g-enre est exposé à subir un moment de crise même passagère, même légère. Mais les romanciers ne nous le pardonneraient pas ; et je sais trop ce qu’il m’en a coûté pour m’être hasardé un jour à parler d’une possible (( usure » du roman. Quelle levée de boucliers! On réserve aux poètes la réputation d’être irritables ; c’est faire tort aux prosateurs. N’admettons donc ni que le roman puisse s’user, ni qu’un romancier puisse se fatiguer. Nous permettra-t-on pourtant de noter, sans aucune espèce d’intentions méchantes, qu’entre les diverses formes auxquelles se prête le roman il en est pour lesquelles, après un certain temps, le public montre moins de goût. Hâtons-nous encore d’ajouter que, même dans une forme moins en vogue qu’une autre, il y a place pour des chefs-d’œuvre et que le génie individuel des conteurs est au-dessus des revirements de la mode. Ces sûretés prises, rien ne nous empêchera plus de faire librement l’énumération des courants qui, en ce dernier demi-siècle, ont semblé l’emporter tour à tour dans la littérature, au chapitre des romans.

Le roman romanesque et sentimental, à la manière de George Sand et d’Octave Feuillet, est le premier qui ait eu à souffrir des tendances qui ont alors dominé. C’est contre lui que l’école réaliste a

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dirigé tout son effort; il a été le pelé, le galeux, sur lequel on n’a cessé de crier haro ! Bel exemple de l’exclusivisme des écoles ! Du coup, toute une catégorie de lecteurs, les femmes et les jeunes gens, c’est-à-dire la clientèle la plus importante des romanciers, s’est trouvée privée du genre de plaisir qu’elle avait coutume d’aller chercher dans le roman. Pendant plus de vingt années, le roman d’observation a, lui seul, accaparé toute la place : les Gon court, Daudet, Maupassant, Zola se sont uniquement souciés de nous donner une image telle quelle de la société contemporaine. Comment ils ont compris leur œuvre et comment ils y ont réussi, nous n’avons pas ici à le rechercher. Toutefois, dans la curiosité qu’ils affichaient pour toutes les formes de la vie, il en est une qu’ils avaient totalement oubliée : la vie de l’esprit. Le roman de psychologie vint à son heure pour combler cette lacune. A côté de ces genres principaux, des espèces plus frêles trouvaient encore à vivre. De M. Halévy à Gyp et à M. Lavedan, des écrivains ingénieux paraient de fantaisie et de gaminerie le roman parisien. Et dans le temps où l’ironie s’insinuait partout, elle égaya les romans de M. Anatole France et de M. Barrés. Mais romans de mœurs ou de psychologie, de parisianisme ou d’ironie, ils avaient tous un caractère en commun ; c’est qu’ils s’enfermaient dans le cercle, souvent fort étroit, de la vie contemporaine; tous les

regards se concentraient sur la seule actualité ; on n'apercevait rien au delà; il semblait que le monde fût né d'hier. Ajoutez que le théâtre, depuis l'échec du genre historique, se bornait, lui aussi, à l'étude des types contemporains et des questions actuelles. Enfin l'histoire, à laquelle on avait dû pendant la première moitié du siècle une si prestigieuse résurrection des époques disparues, sortait presque entièrement de la littérature pour rentrer dans l'érudition. Les maîtres qu’on y rencontrait encore, tels que Taine, Renan, Fustel de Coulanges, faisaient œuvre de penseurs plutôt que de peintres. C'est dire que, pendant une longue période, une faculté est restée sans emploi : l'imagination. Une des fonctions essentielles de la littérature a été délaissée : l'évocation pittoresque du passé.

En littérature comme ailleurs, la loi est celle de l'équilibre: aussi était-il inévitable qu'il se produisît une rentrée en scène de l'imagination. Cela explique que, depuis quelque temps, le goût se soit si furieusement déclaré pour tout ce qui nous remet sous les yeux les aspects du passé. Le mouvement a commencé par la publication des « Mémoires » relatifs à l'Empire. Les Mémoires de Marbot ont eu plus de lectrices et ont défrayé plus de conversations dans les salons que les plus mondains des romans d'amour. L'impulsion était donnée : à la manie de la modernité a succédé la passion du rétrospectif.

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^histoire est redevenue narrative et pittoresque, soit que M. Houssaye nous fît suivre, étapes par étapes, les dernières campagnes de Napoléon, heure par heure, sa dernière bataille, ou que M. Albert Vandal nous présentât le tableau de la France du Directoire. Uanecdote, le détail intime, tout ce qui nous permettait de reconstituer dans son cadre exact la vie d’autrefois était assuré de trouver notre curiosité en éveil : les études de M. Frédéric Masson sur la famille impériale, celles de M. Lenôtre sur le Paris révolutionnaire, celles de M. de Nolhac sur Marie-Antoinette, celles de M. Frantz Funck-Brentano sur l’affaire du Collier, répondaient au même besoin. Et nous lui devons aussi bien les pages si brillantes et si vivantes où M*^® Arvède Barine nous a conté l’histoire de la Grande Mademoiselle. Cet impérieux désir de s’échapper hors de l’époque présente est aussi bien la première cause du prodigieux accueil fait à des œuvres telles que Cyrano de Bergerac et Quo vadis qui, en d’autres temps, n’auraient eu probablement que le succès auquel leurs mérites leur donnaient droit. Le roman français devait à son tour subir l’influence générale : l’histoire allait en reprendre possession et, puisque d’ailleurs elle n’y était pas une nouvelle venue, s’y retrouver chez elle.

A ce goût renaissant pour l’histoire s’est ajoutée récemment une autre influence, due à la transfor-

mation des études psychologiques. On comprend sans peine que psychologie et roman doivent se modifier de façon parallèle. La psychologie était jusqu'à ces derniers temps restée individuelle; elle s'était seulement, vers le milieu du siècle, aidée de la physiologie, ou plutôt elle s'y était asservie ; et cela explique que le roman, dans l'école naturaliste, se soit fait si souvent pathologique et médical. A l'heure actuelle , une science nouvelle est en train de se constituer, qui poursuit, non plus dans l'individu mais dans la collectivité, l'étude des phénomènes de l’esprit. A défaut de résultats très précis, difficiles à obtenir dans des matières si complexes et dans des recherches si neuves, elle est parvenue déjà à fixer quelques points qu'on peut considérer comme acquis. Elle a tout au moins défini son objet.

Un groupe, — foule ou public, assemblée ou corps constitué, province ou nation, — a une âme qui n'est pas la somme de toutes les âmes qui la composent, mais qui en est plutôt la résultante. Cette âme a ses vertus et ses défauts, ses générosités et ses cruautés ; elle a ses moments d'élan sublime et d'enthousiasme, comme ses périodes de lassitude, de malaise et de folie. Elle a ses lois de formation et de développement, étant déterminée elle aussi par le moment et par le milieu. Elle subit la double pression des influences ambiantes et des influences

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antérieures. L^hérédité^ notion si obscure, si incertaine quand il s’agit des individus, s’appelle la tradition quand il s’agit des peuples, et constitue une des forces qu’il est le plus chimérique et le plus dangereux de méconnaître. Dans un même pays, dans une même province, dans une même classe sociale se manifestent des façons de sentir et de penser, qui non seulement sont communes à tous ceux qui en font partie, mais qui résultent de ce qu’ils sentent et pensent en commun. Dans une même époque s’établissent des courants d’idées, des courants de sensibilité. Gomme les âmes individuelles ont concouru à former cette âme universelle, à leur tour elles sont modifiées par elle, en reçoivent l’empreinte ou réagissent contre elle. Il y a ainsi une psychologie de la France révolutionnaire, impériale, monarchique, républicaine. La France est une personne qui a son génie, sa sensibilité, ses façons d’agir et qu’on peut donc mettre en scène comme un personnage de drame, décrire et analyser comme un personnage de roman. II y a une psychologie deFArmée, il y en a une du Parlement. Certains phénomènes ne s’expliquent dans ces groupes que par Téchange et par le contact, et deviennent l’objet même d’un roman qui envisage la collectivité. Ainsi, retour à l’histoire pittoresque, progrès de la psychologie collective, tel est le double mouvement d’où est sorti le roman collectif.

Les deux livres déjà parus de M. Paul Adam, /a Force^ VEnfant d'Austerlitz^ nous en offrent un premier spécimen. La France a été en 1792 exaltée par le devoir patriotique de défendre le sol envahi, enivrée ensuite par le rêve de gloire dont l’Empereur avait enchanté les imaginations. Ce sont ces deux périodes de la vie française que M. Paul Adam retraçait dans la Force : évocation souvent puissante de vie tumultueuse, de frénésie dans l’action et dans la jouissance. Le colonel Bernard Héricourt est tué devant Presbourg; son fils. Orner, né un lendemain de victoire, est celui qu’on appelle « l’Enfant d’Austerlitz » : sur quels spectacles se promènent ses yeux, quelles leçons l’âme de l’adolescent recevra -t-elle des hommes et des choses? L’épopée impériale s’achève dans la déroute et se dénoue par l’invasion. L’ancienne société rentre en France, y ramène ses préjugés, y installe ses rancunes. Les survivants de la grande épopée y sont réduits au rôle de conspirateurs, pêle-mêle avec les jacobins impénitents et les fanatiques de l’idée humanitaire. En face de la Congrégation, dont tout le monde parle et qu’on feint de redouter, grandit dans le secret la Franc-Maçonnerie. Orner, qui trouve dans son entourage bariolé et dans sa nombreuse famille des représentants de toutes les tendances, est tiraillé en tous sens et s’oriente mal à travers ces influences contradictoires. On l’a mis dans un col-

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lège de jésuites, et Téducation qu’il y reçoit ne fait pas de lui un croyant, mais détruit en son âme les ardeurs belliqueuses. Il songe à prendre l’état ecclésiastique; l’ambition qui jadis poussait les hommes à l’aventure sur les champs de bataille, il imagine qu’il pourra la contenter par des intrigues de diplomatie cléricale. Une ombre s’étend sur la France endolorie: les espérances avortent, l’élan se brise, les voix s’assourdissent, les caractères s’amollissent; le fils du conquérant est un adolescent débile, l’enfant de la victoire est un vaincu.

Il s’en faut que le nouveau livre de M. Paul Adam soit aussi bien venu que le précédent. On y retrouve par endroits les qualités d’évocation pittoresque qui sont celles de cet auteur de grand talent : plusieurs scènes, un épisode de la retraite de Russie, la soudaine apparition des Cosaques, le retour de Louis XVIII, l’exécution des sergents de la Rochelle sont d’un saisissant relief. Le décor, le costume sont indiqués par des détails curieux. Mais l’ensemble ne prend pas vie, reste hésitant et confus. Que de longueurs! Que de développements inutiles! Il y a trop de puérilités, même pour l’histoire d’un enfant. Orner prenant conscience de sa personnalité en mangeant du bœuf ou du biscuit, Orner se connaissant une âme de maître parce qu’il fouaille un âne qu’on lui a donné pour ses étrennes, Orner contractant le goût de la feinte parce

qu’il S' est maintenu à cheval contre les règles de Téquitation, quelles inventions compliquées et bizarres ! Il y a trop d’épisodes sensuels, surtout pour l’histoire d’un enfant. Et, en dépit de quelques trouvailles heureuses, combien ce style chargé, contourné, tourmenté, est pénible et reste obscur ! Que de redites ! Quelle fatigue pour le lecteur à la recherche d’une idée qu’il ne voit pas se dégager de cet entassement de matériaux ! Ce qui manque surtout à M. Paul Adam, et qui cette fois était une nécessité même du sujet, c’est la pénétration et la subtilité psychologiques. Habile à brosser un tableau avec une sorte de fougue et d’emportement, il sait mal se débrouiller à travers les complexités de la vie morale. La lecture de cette œuvre touffue, compacte, énorme, vous laisse fourbu et déçu.

Au surplus, dans un roman tel que V Enfant d'Austerlitz la vie collective n’apparaît qu’à intervalles; ce livre est, de tous ceux que nous analysons ici, celui qui se rapproche le plus de l’ancien type du roman historique : nous y suivons la série d’influences diverses qui, venues de tous les coins d’une époque, aboutissent à former le caractère d’un individu. Certes, c’est à l’âme française que nous nous intéressons plus qu’à celle d’Omer Héricourt; et c’est moins à ce jeune homme lui-même qu’à la société où il est engagé. Mais nous ne

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voyons pas clairement ce qui fait la vie en commun de cette société. La faute est ici non pas à l’auteur seulement, mais aussi à Tépoque où se place son récit pendant les premières années de la Restauration. En effet c’est dans les heures critiques que se manifeste Famé collective. En dehors des moments de convulsion et de bouleversement, le lien social est peu apparent; même il arrive qu’il se relâche, que nous perdions conscience de ce qui nous unit et que chacun de nous retourne aux suggestions de son individualisme. Mais que la menace d’un danger se lève à l’horizon, alors la communauté des intérêts refait celle des sentiments. Les raisons que nous avons de nous rapprocher et qui viennent du plus profond de nous-mêmes, du plus lointain de notre histoire, l’emportent sur les malentendus passagers et superficiels. Les âmes recommencent de communier.

C’est ce qu’ont bien compris MM. Margueritte. Quand la frontière est envahie, quand chaque jour se marque par un progrès de Farmée ennemie, quand la question est de savoir ce que sera la destinée d’un peuple entier, il est clair que tout s’efface de ce qui faisait la vie de chacun de nous distincte de celle de ses voisins ; toutes les différences se perdent, tout se mêle et tout se noie dans l’angoisse générale. Mêmes émotions, mêmes craintes, tous les regards fixés sur les mêmes points.

toutes les curiosités haletantes dans l’attente de la réponse aux mêmes questions; de tout cela une seule âme se dégage. La nation tout entière n^est plus qu’un grand cœur vibrant. C’est elle qui vit et nous ne faisons qu’avoir part à sa vii. Les individus, quels que puissent être d’ailleurs leurs mérites, leurs fautes et peut-être leur action, ne sont plus qu’à l’arrière-plan. La scène appartient à l’être collectif, à la France qui se défend, qui lutte, qui souffre, qui s'affole, qui succombe ou qui se relève.

Aussi les livres de MM. Margueritte sont-ils des spécimens très représentatifs du roman collectif. Je n’ai pas à refaire ici l’analyse de ces poignants récits, h Désastre^ les Tronçons du Glaive. J’insiste seulement sur le rôle qu’on y a donné aux foules. Ce sont elles qui agissent et c’est sur elles que se concentre l’attention. Si, dans le Désastre, le récit était presque uniquement militaire, dans les Tronçons du Glaive^ les auteurs nous mènent tour à tour à Tannée et dans la rue, sur le champ de bataille et dans les assemblées envahies par le peuple; les scènes de la vie politique alternent avec les scènes de la vie militaire. La foule est d’abord un grand enfant, crédule, curieux, badaud, naïf; être impulsif, de sentiment et d’instinct, elle subit toutes les impressions Tune après Tautre et appartient tout entière à chacune,

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toujours prête à se renier elle-même, à renverser ce qu’elle vient d’édifier, à honnir celui qu’elle vient d’acclamer, agissant au hasard et dans l’aveuglement, sans savoir jamais ni ce qu’elle fait, ni pourquoi elle le fait. A Tours, à Paris, c’est ainsi qu’elle passe, sans transition et surtout sans raison, des illusions les plus candides aux désespoirs les plus furieux, renverse les gouvernements, en improvise d’autres, vivant au jour le jour. La foule est folle et elle peut devenir criminelle : dans leur prochain roman, consacré à la Commune, MM. Margueritte auront une belle occasion de nous le montrer. Et enfin il j a des foules héroïques. Ce qui restera sans doute à l’honneur de MM. Margueritte, et qui est en singulière convenance avec le nom qu’ils portent, c’est qu’il ont su, mieux qu’on ne l’avait fait encore avant eux, nous donner l’impression de cet héroïsme en commun. Nulle part la solidarité n’est plus complète que dans une armée en campagne, parce qu’elle est faite ici moins encore par l’existence en commun que par la communauté du danger qui menace l’existence de chacun. Plus efficace, en ce sens, que les épreuves, les fatigues, les souffrances subies ensemble, est l’égalité dans le sacrifice, l’identité devant la mort. Ces armées de la France malheureuse, ballottées au gré d’un commandement incertain, réservées aux plus atroces défaites, MM. Margueritte ont su nous les faire aimer

et respecter. Ils en ont aperçu et montré la grandeur, ils ont vu couver en elles la flamme qui, à de certaines heures, allait éclairer de lueurs magnifiques le champ de bataille et du sein de la déroute faire jaillir la gloire. Non contents de nous faire entendre le fracas des armes, de faire passer en nous le frisson de la mêlée, ils évoquent ce que Corneille appelle Tâme du combat. On aime à trouver justement sous leur plume le récit de cette charge de la division Margueritte qui arrachait au vainqueur ce cri : « Les braves gens! »

C'est un cauchemar que de tels livres nous font revivre; on les lit le cœur serré, lecture qui fait souffrir et dont on ne peut se détacher. Cette souffrance est bonne. La pire maladie dont un peuple puisse être atteint est celle de Toubli. Il faut donc applaudir à l'effort des écrivains qui se donnent pour mission de nous remettre sous les yeux les instants décisifs de notre vie collective. Aujourd'hui, après qu'un espace de temps déjà long nous a permis de retrouver le sang-froid et de cicatriser nos plaies, il semble que nous éprouvions le besoin de nous reporter vers des événements qui exercent sur nos âmes une attirance douloureuse. C'est un intérêt de ce genre qui s'attache au récit poignant de M. René Bazin : les Oberlé. Il se fait chez nous une « littérature du souvenir ». Par là se découvre l'utilité du roman collectif, et ce qui lui

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prête une réelle valeur morale. Puisque c’est par son histoire qu’une nation est constituée, il est bon qu’elle reprenne conscience des heures vécues en commun, de celles où ce qui fait son unité lui est apparu sous la forme la plus aiguë, avec une exceptionnelle intensité.

Les romans que nous avons jusqu’ici étudiés nous reportaient dans le passé. Les auteurs avaient dû dégager des documents écrits la vision des événements qu’ils y content et la susciter en eux avant de nous la présenter. Avec M. Barrés, nous reprenons pied dans l’époque contemporaine. ^oi\ Roman de V Energie nationale est une adaptation, non plus de l’histoire, mais des Mémoires au roman. L’écrivain a été témoin de beaucoup des faits qu’il retrace; parfois même il y a été acteur. Il a coudoyé plusieurs des personnages qu’il met en scène. Il travaille directement sur la réalité. Son œuvre est achevée aujourd’hui, et, vue d’ensemble, elle apparaît avec une véritable unité. Une même idée circule à travers ces trois volumes, et, si peut-être elle ne suffit pas à en justifier tous les épisodes, elle nous permet du moins de suivre le dessein de l’auteur et de voir comment celui-ci s’achemine logiquement à sa conclusion. Cette idée est l’une de celles qu’avait le plus fortement mises en valeur l’historien des Origines de la France contemporaine ; aussi, par une juste reconnaissance de sa dette, M. Barrés

a-t-il voulu que Taine figurât de sa personne dans son premier livre et que son nom revînt si souvent dans les deux autres. L’erreur initiale des révolutionnaires, qu’ils avaient héritée des philosophes et des encyclopédistes, a été de méconnaître la formation historique de notre pays. Ils ont fait table rase du passé, ils ont artificiellement supprimé les réalités que représentait notre tradition ; ils ont légiféré dans l’abstrait. Au contraire, un peuple est dépendant de son histoire; il ne saurait, sans compromettre son existence même, se jeter violemment en dehors des voies traditionnelles ; pour luimême, comme pour chacun des individus qui le composent, cette solidarité avec toutes les générations qui se sont succédé sur le même sol est la principale source d’énergie ; c’est dans les profondeurs de ce sol que ses racines vont puiser la sève dont il a besoin pour vivre. Cette idée est celle sur laquelle M. Barrés revient sans cesse, qui lui a inspiré ses meilleurs chapitres et qu’il a trouvé moyen d’illustrer et de rendre sensible par des symboles d’une invention très ingénieuse. Dans V Appel au soldat^ le chapitre le plus remarquable est celui où il imagine que deux de ses personnages, Sturel et Saint-Phlin, recherchent leurs racines nationales en parcourant la vallée de la Moselle. « Ils s’occupaient à replacer mentalement les individus et les choses dans le milieu historique

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auquel ils survivent. La motte de terre elle-même qui paraît sans âme est pleine de passé, et son témoignage ébranle, si nous avons le sens de l’iiistoire, les cordes de Timagination. » Dans Leurs Figures J la lettre de Saint-Phlin sur une « nourriture » lorraine souligne ce passage : « La plante humaine ne pousse vigoureuse et féconde qu'autant qu’elle demeure soumise aux conditions qui formèrent et maintinrent son espèce durant des siècles. » Telle est l’idée dont M. Barrés, dès son premier volume, poursuivait la vérification, en nous faisant assister aux aventures parisiennes de sept jeunes Lorrains déplantés delà terre natale, et, comme il dit, (( déracinés » ; l’expression a fait fortune parce qu’elle est juste autant que saisissante. Le jacobin était représenté par Bouteiller, le philosophe, dont nous admirions alors la belle prestance et Téloquence autoritaire, dont les défaillances et la confusion vont tout à l’heure nous édifier sur la valeur du personnage.

C’est bien un cas de psychologie de Fâme populaire qui fait le sujet de Y Appel au soldat. Comment s’explique, ou du moins dans quelles conditions se produit ce phénomène de la popularité, que si souvent on chercherait vainement à expliquer par les mérites vrais de celui qui en bénéficie? Comment un homme, qui peut d’ailleurs être un médiocre, devient-il l’idole d’une foule? Sans doute

il faut mettre en ligne de compte Thabileté des metteurs en scène et organisateurs de Tenthousiasme, Tefficacité de la réclame et la puissance de Fargent. Mais il y a autre choses et c"est Fimportant. Pour qu’un individu soit acclamé par une collectivité, il faut que Fidée qui, à tort ou à raison, s’incarne en lui, se rencontre avec l’obscur désir qui sommeillaitau fond des cœurs. Une fibre secrète a tressailli; l’enthousiasme s’est déchaîné ; désormais il se propagera; il n’y a plus qu’à suivre ses progrès de proche en proche ; et ce n’est plus rien de mystérieux, puisque c’est Feffet connu et la marche régulière de la contagion. Pour quelque temps, vous avez en poupe le vent populaire ; période facile où vos fautes mêmes vous profitent et vos maladresses tournent à votre avantage. Mais elle ne dure qu’un instant. Hâtez-vous de réussir! Ce dont la foule est le plus amoureuse, c’est encore le succès. Vous êtes perdu si vous ne l’avez pas deviné , et cette foule déçue vous fera payer cher votre manque de subtilité.

Enfin, dernier chapitre de psychologie collective, le roman Leurs Figures est une étude de l’âme parlementaire. C’est une vilaine âme, que cette âmelà ; et, s’il faut en croire M. Barrés, le mobile qui sur elle est le plus puissant, c’est la peur. Ici encore M. Barrés est très redevable à Taine; la psychologie des assemblées révolutionnaires, si admirable-

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ment étudiée par l’historien, l’a aidé a comprendre ce qui se passait dans notre Parlement à l’époque de l’affaire de Panama. Que valent d’ailleurs sur le fond du sujet son information et ses appréciations? nous n’avons pas à en décider ; nous n’étudions en M. Barrés que le romancier et l’artiste. A ce titre, son devoirest de nous présenter des scènes et des portraits, d’évoquer des images. M. Barrés opère à la manière des peintres. La peur est l’atmosphère où baignent ses figures : leurs tares physiques s’y exaspèrent; la bile de celui-ci, la graisse de cet autre, la lividité, la rougeur congestionnée y apparaissent dans un jour cru; nous notons comment chacun se comporte en conformité avec son tempérament, l’un sanguin réagissant par un emportement brutal, un autre nerveux et se raidissant, d’autres sitôt réduits à l’état de loque humaine. Le romancier doit créer de la vie : il y a, dans ces pages, toutes saturées d’indignation et qui suent le mépris, une remarquable intensité de vie. Ce dernier volume est le meilleur de la série. M. Barrés s’y est dépouillé des affectations où il s’était trop longtemps attardé. Il a pris une manière directe, un style vif, incisif, relevé de traits mordants, éclairé d’un jaillissement d’images.

On voit par ces exemples en quoi consiste le roman collectif. Il continue le roman historique, en ce sens que comme lui il emprunte à l’histoire

ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE (5® SÉRIe) i8

son cadre et samatière ; il s’en distingue, puisque son objet n’est plus ni de ressusciter de grands personnages pour nous faire pénétrer dans leur intimité, ni de nous montrer comment des personnages fictifs et individuels ont pu se comporter sous l’influence réelle d’un milieu exactement reconstitué. Le personnage unique et, comme on eût dit jadis, le héros du roman collectif est la collectivité elle-même. On voit aussi par où il prête à la critique et ce qu’on peut lui objecter, à le prendre dans l’essentiel de sa constitution. Son principal défaut est dans une sorte de dualité irréductible. Le roman y dessert l’histoire, à moins que ce ne soit l’histoire qui y nuise au roman. Où commence celui-ci? où finit celle-là? Des deux éléments qui y sont en perpétuel antagonisme, l’un tend sans cesse à éliminer l’autre ; et le fait est que, pour réaliser cette unité qui est la suprême condition de l’œuvre d’art, le romancier de VEnfant d'Austerlitz s’est presque réduit à n’écrire qu’un récit romanesque, et celui de Leurs figures à n’écrire qu’un chapitre de Mémoires passionnés. L’impression du lecteur reste quand même hésitante. Il esta craindre que les historiens n’acceptent qu’avec méfiance l’histoire écrite par les romanciers, tandis que les amateurs de littérature romanesque estimeront qu’à leur gré on met trop d’histoire dans le roman collectif. Arrive-t-il que dans un de ces

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récits figurent des personnages de la vie réelle, ceux qu’a imaginés le romancier semblent à côté d’eux singulièrement pâles et, pour autant dire, anonymes. C’est le contraire qui devrait arriver. Nous touchons ici au fond même de la question: l’histoire ne peint que l’accidentel, tandis qu’il appartient au roman de créer des types qui n’aient rien à craindre du temps : il reste à savoir si les romanciers, suivant le mot fameux, parviendront à élever l’histoire à la dignité du roman. Quoi qu’il en soit, il suffit, pour légitimer l’existence du « roman collectif », qu’il présente un caractère d’originalité, qu’il réponde à un besoin de l’imagination, qu’il voie s’ouvrir devant lui un large champ encore inexploré, et qu’il soit en mesure de rendre sa fécondité à un genre déjà existant, celui du roman historique renouvelé par les découvertes d’une science qui n’est qu’à ses débuts, celle de la psychologie collective.

i5 mai 1902.

LE RETOUR AU ROMAN SOCIAL

Considérons d^ensemble les dernières œuvres de MM. E.-M. de Vogüé, Paul Bourget, Édouard Rod, rapprochons des Morts qui parlent^ VEtape^ le Maître de la mer^ Un divorce ou Un vainqueur nous verrons s’en dégager une forme de roman qui, si elle n’est pas sans attaches dans le passé de notre littérature, avait été pour le moins négligée pendant un long espace de temps. A travers toutes ces œuvres, d’ailleurs si diverses, se continue un même effort pour réconcilier les idées avec le roman et pour renouveler le type du roman social.

Qu’il fût devenu nécessaire de réconcilier la littérature romanesque avec la littérature d’idées, et que l’une eût été violemment séparée de l’autre, c’est ce que nul ne contestera, pour peu qu’on se rappelle ce qu’était devenu le roman, il y aune trentaine d’années, entre les mains des écrivains natu-

I. Vte E.-M. de Vogué, les Morts qui parlent, i vol. in-12 (Plon); Le Maître de la mer, i vol. (ibid,)-, Paul Bourget, V Étape, i vol, in-12 (Plon); Un Divorce, 1 vol. {ibid.); Édouard Rod, Un Vain queur, i vol. in-12 (Fasquelle).

ralistes. Transformant en système les indications de leur propre tempérament et se faisant une vertu de leur impuissance à penser, ils exigeaient d’abord du romancier qu’il fût le plus inintelligent des hommes. Il devait abandonner à la controverse des spécialistes les questions essentielles qui se posent à chaque époque et lui font son atmosphère morale. Artiste, il ne pouvait l’être complètement qu’à condition de vider son art de tout contenu intellectuel, et cet art, devenant chaque jour plus superficiel, ne devait consister qu’à peindre les figures, les attitudes, les gestes, dans le décor de la vie contemporaine, attendu que ce sont les seules réalités que puisse atteindre le regard de l’observateur. Plus l’école allait exagérant son principe, plus ces réalités, auxquelles elle se restreignait, devenaient mesquines, indifférentes ou niaises, pour ne rien dire ici de leur grossièreté. Et, dans le moment même où les romanciers célébraient avec le plus d’emphase la souveraineté du genre où ils s’exerçaient, celui-ci, par leur faute même, retombait à n être qu’une œuvre frivole et vaine. Aussi la partie du public qui souhaite avant tout de trouver dans ses lectures quelque intérêt d’humanité se détournait-elle du roman français et passait-elle à l’étranger pour en rapporter des livres, d’une forme moins artiste peu t-être, mais plus riches de substance .

C’est pour reconquérir cette catégorie de lec-

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leurs qu’on s’avisa de lui rendre le genre du roman d’analyse, le premier qui ait été conçu en dehors de l’esthétique naturaliste et en réaction contre elle. Il n’en est pas qui soit davantage en accord avec notre tradition; et c’est bien un des traits de notre caractère national que cette curiosité à connaître le détail exact et les mouvements les plus secrets de la vie intérieure. Une fois de plus, le roman a retrouvé dans cet emploi de l’analyse un regain de vitalité : il lui a dû des œuvres délicates, pénétrantes, et dont tiendront compte quelque jour ceux qui voudront étudier un certain moment de notre sensibilité. Mais on sait que, dans la voie du raffinement, l’analyse ne s’arrête pas, et qu’elle glisse par une pente rapide à la subtilité et à la mièvrerie. Surtout il y a dans ces perpétuels reploiements sur nous-mêmes un plaisir d’égoïsme. Peu à peu le public se lassait de voir le romancier s’absorber avec tant de complaisance dans la contemplation du moi. Il estimait que cette enquête sans cesse recommencée sur des langueurs, des défaillances et des scrupules parfois morbides, perdait de son intérêt en se prolongeant; et il s’apercevait qu’il y a un inconvénient à tant regarder en soi, c’est que nous ne voyons plus rien de ce qui nous entoure. Or nous sommes à un moment où il se passe autour de nous des événements d’une extraordinaire gravité. Dans le silence de certaines

époques régulières et apaisées, rien n’empêche qu’on prête l’oreille à chacun des battements du cœur; nous sommes à une heure où le fracas qui vient du dehors couvre ces voix intimes; nous percevons le bruit d’on ne sait quel bouleversement; et nous ne sommes, nous-mêmes et ceux qui naîtront de nous, que trop menacés par les changements qui se font dans la maison où nous nous sommes longtemps abrités! Ainsi de psychologique qu’il a pu être,rintérêt du drame que nous vivons tous est devenu social.

C'est de questions sociales qu’est saturée l’atmosphère d’aujourd’hui; c’est des problèmes intéressant la constitution même de notre société que les cerveaux sont hantés. Cela date de l’instant précis où nous avons été brusquement mis en présence des résultats d’un travail qui, pendant longtemps, s’était poursuivi par des voies souterraines et obscures. Il semble qu’une fois encore notre vieux monde soit secoué sur ses bases. Allons-nous assister à de profondes transformations, est-ce une révolution qui se fait sous nos yeux, verra-t-on prochainement se lever un nouvel ordre de choses? Quelques-uns le souhaitent et d’autres le redoutent, mais on peut bien dire que tous s’en inquiètent. Nous ne faisons pas même d’exception pour ceux parmi lesquels se recrute en grande partie le public des romans. Les femmes passaient jadis pour faire

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du roman leur lecture à peu près exclusive; nous les voyons aujourd’hui se porter avec l’ardeur, la bonne volonté et la bonne foi dont elles sont coutumières vers l’étude des questions sociales. Celles qui, par hasard, ne seraient ni présidentes d’un groupe, ni secrétaires d’un comité, ni trésorières d’une œuvre, sont du moins les auditrices assidues de ces conférences innombrables où s’épanche la prédication laïque. Pour ce qui est des jeunes gens, c’est dès le collège qu’ils se passionnent pour des problèmes dont le souci était autrefois le privilège de Fâge mûr. Et s’ils ont donc cessé de parier aux courses et de s’attarder dans les cafés, pour se consacrer à instruire le peuple et hâter l’avènement du bonheur universel, ce n’est pas moi qui les en blâmerai. Mais comment cette nouvelle espèce de curiosité ne créerait-elle pas des obligations nouvelles au romancier dont le premier souci est de se mettre au goût du jour? Gomment le public ne chercherait-il pas le reflet de ces préoccupations dans des livres destinés justement à lui présenter sa propre image?

Aucun genre, non pas même le théâtre, ne subit, autant que le roman, l’influence de l’atmosphère et du milieu. Nous en aurions aisément la preuve, en constatant que les époques où on a vu le roman social apparaître dans notre littérature sont précisément celles où la société a présenté des condi-

lions analogues à celles d’aujourd’hui. Dans la seconde moitié du xviii® siècle, alors que la société craque de toutes parts, c’est dans les salons que se propage la doctrine qui en prépare la ruine définitive; on a cessé de s’y passionner, comme au siècle précédent, pour un sonnet ou pour une tragédie; mais on fait cercle autour des philosophes, on fait fête à chacun des dogmes d’une religion qui commence de s’opposer à l’ancienne. Aussi bien le roman, qui jusqu’alors ne s’était proposé comme objet que d’analyser la passion ou de peindre les caractères, s’adjoint la discussion des questions de morale sociale. Le livre qui obtient alors le plus prodigieux succès, et qui non seulement défraie toutes les conversations mais bouleverse les âmes, c’est la Nouvelle Héloïse; et dans les pages de son fameux roman, Jean-Jacques Rousseau n’a pas mis moins de philosophie, de morale, de politique et d’utopie que dans ses discours ou dans ses traités. Au surplus, ce qui en a fait alors la vogue et qui lui a assuré une valeur durable, c’est la somme de pensée que son auteur y a fait tenir, assignant, lui le premier, au roman un rôle auquel on ne l’avait pas encore employé, et le rendant, autant qu’aucune autre forme littéraire, propre à l’expression des idées. Au xix® siècle, la période qui va de i84o à 1848 est également marquée par une abondante fermentation des esprits. Des Salentes s’édifient en

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vingt cerveaux chimériques. Le socialisme, si éloigné qu’il pût être des doctrines où nous le voyons se figer aujourd’hui, hante déjà les imaginations et sert de thème à d’ardentes discussions. C’est alors qu’on voit le roman quitter le mode analytique ou lyrique, pour faire concurrence à ces autres romans que composaient les bâtisseurs de cités idéales. C’est entre ces années que George Sand écrit ses Compagnon du tour de France et ses Meunier d'Angibault^ et que Victor Hugo ébauche ses Misé^ râbles. Aujourd’hui, la façon dont se posent les problèmes s’est modifiée, les esprits ont subi une autre discipline, le roman lui-même s’est approprié des méthodes plus précises. 11 est donc aisé de deviner que le roman social nous apparaîtra assez different de ce qu’il a pu être jadis. Mais sa renaissance, elle-même, est déterminée par des conditions très voisines de celles qui jadis l’ont aidé à naître.

Chacun des écrivains que nous verrons s’y essayer y portera, comme il est naturel, son tour d’esprit ordinaire, et le fera servir à l’examen des problèmes dont il est le plus tourmenté, ou à l’expression des idées que son expérience lui a signalées comme essentielles. Formé à l’école de Taine, M. de Vogué s’est efforcé de tout temps à jeter sur l’histoire contemporaine des regards de philosophe. Par delà les incidents de la mêlée quotidienne, il a cherché à distinguer les éléments profonds et per-

manents. A mesure que les événements se produisaient, ce qui lui a semblé le plus intéressant, ç^a été de les rattachera leurs causes lointaines, et de prévoir les conséquences qu’elles pourraient entraîner un jour par l’effet de cette logique qui veut que dans la vie publique, comme dans l’autre, tout se paie. Calculateurs à courte vue, nous n’apercevons dans les spectacles qui se déroulent sous nos yeux que le résultat de nos combinaisons particulières, de nos efforts, de notre habileté ou de nos fautes. Nous oublions que la partie était engagée bien avant l’heure où nous y sommes entrés, et qu’il n’a pas même toujours dépendu de nous d’y choisir notre place. La grande difficulté est de percer le brouillard d’apparences que font les réalités actuelles.

Cette idée du passé qui pèse de tout son poids sur le présent, de l’histoire antérieure continuant à façonner l’histoire que nous vivons, est celle que M. de Vogüé mettait en œuvre dans son roman. Les Morts qui parlent. Lui-même il avait été, pendant une législature, mêlé à la vie parlementaire. Et il n’avait pas eu de peine à constater que beaucoup de ces représentants de la souveraineté nationale ne sont que des fantoches. Ils font les gestes, ils miment les attitudes, ils disent les mots; mais qui tient les ficelles de ces marionnettes, qui a réglé la pièce où elles figurent, quelle voix parle par leur

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bouche? Car en vérité ce qui achève de nous rendre inintelligible la parade politique, — drame ou comédie, — c"est que nous en connaissons les acteurs. Nous les connaissons pour être le plus souvent des indifférents, médiocres même dans Tambition et même dans la haine. D"où vient donc la violence avec laquelle ils mènent la bataille pour des idées dont ils sont détachés ; d"où vient Tâpreté avec laquelle ils se heurtent dans le choc de passions auxquelles ils sont étrangers? C'est que derrière eux il y a des générations d'hommes qui ont réellement porté en eux le poids de ces idées et brûlé du feu de ces passions. Rien ne meurt du passé et dans un pays qui compte des siècles d'existence, sur un vieux sol témoin de tant de luttes, aucune trace n'a tout à fait disparu, aucun souvenir n'est complètement aboli. Guerres civiles, persécutions religieuses, luttes des classes, souffrances longtemps accumulées ont laissé après elles la semence de haines inexpiables. C'est pourquoi nous sommes condamnés à poursuivre longtemps encore le rêve inutile de cette paix et de cette union où notre lassitude aimerait à se reposer. Comme dans les vieilles chansons de geste, les fils reprennent la lutte où l’ont laissée les pères. Et l'on songe encore à ces récits légendaires où l'on voit, à une heure fatidique, les ombres des guerriers se lever de leur couche et recommencer dans l'éternité les

combats où ils s’étalent plu de leur vivant. Ces morts d’autrefois peuplent notre monde d’aujourd’hui et ils ont continué d’y jouer un rôle de maîtres. Mais discerner ainsi et noter, dans l’incohérence et l’inconsistance de nos discordes contemporaines, l’influence agissante, persistante et précise du passé, c’est faire briller la lueur de vérité qui éclaire les ténèbres où nous nous battons.

Dépassons cet horizon de nos frontières où s’emprisonne aussi bien l’imagination des plus enragés de nos internationalistes. Est-il vrai que la question de savoir à qui appartiendra l’empire du monde se soit à nouveau posée, et que I humanité soit près de renier l’idéal sur lequel elle avait tenu jusqu’alors ses yeux fixés? Cet idéal séculaire était fait justement de la foi dans certaines idées très nobles, très pures, très désintéressées. Il s’accompagnait de tout un cortège de sentiments chevaleresques. C’était lui qui triomphait sur les champs de bataille; mais il mettait la force au service des causes justes, des droits méconnus et de la faiblesse opprimée. Longtemps nous en avions été, nous autres Français, les champions attitrés, et quand on voulait se représenter sous une forme concrète cet esprit d’héroïsme et d’abnégation et lui donner le visage d’une personne vivante, on l’imaginait sous les traits de la France. Mais dans ce dernier siècle, et par le simple jeu des forces économiques, une

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révolution s’est faite, auprès de laquelle les changements de régimes politiques ou les réformes des Codes ne sont que des incidents négligeables. C’est la conception même de la vie qui s’est trouvée changée dans l’humanité, et c’est l’axe lui-même de la morale qui a été déplacé. Les principes qui paraissaient le plus solidement établis par le consentement des peuples et l’accord des âges se sont évaporés en fumée de chimères et de billevesées. Ce qui avait été honni a été glorifié. Au règne des idées s’est substitué le règne des faits, au pouvoir de l’opinion la toute-puissance de l’argent. La voix de la pitié s’est tue. Il a fallu être du côté du plus fort. Et ce qui jusqu’alors avait été tenu pour barbarie s’est appelé la civilisation. Cet idéal nouveau devait s’incarner dans le peuple le dernier éclos à la vie moderne : c’est celui que nous prêtons à tout Américain suffisamment représentatif. Ce heurt de deux conceptions de la vie, cette lutte entre l’idéal ancien et celui qui se croit appelé à le remplacer, c’est dans Le Maître de là mer le fond même de la rivalité qui met aux prises l’officier français Tournoël et le milliardaire Robinson.

Ce roman est de beaucoup l’effort le plus vigoureux et le plus neuf que M. de Vogüé ait encore tenté dans le roman. On voit tout de suite ce que ce roman social emprunte au roman traditionnel, tel qu’il est constitué chez nous depuis un temps

28S études sur la littérature française

immémorial. Il en conserve Tarmature ; et le lecteur qui ne s’attacherait qu’au matériel des faits risquerait d’y voir tout uniment la dispute pour l’amour d’une femme, un épisode de la bataille sans cesse recommencée où la victoire marquée d’avance restera au plus jeune et au plus beau. Il en conserve le personnage de la femme aux séductions irrésistibles, qui range à ses lois les plus puissants souverains de la terre comme les plus braves des héros, change ses adversaires mêmes en serviteurs et guérit d’un sourire les blessures qu’elle a faites. Mais il est aisé de voir que le véritable sujet n"est pas dans cette histoire d’amour, qu’il la déborde de toutes parts, et que le principal intérêt en est fourni par cette continuelle évocation que fait le moraliste des problèmes du temps présent. Au surplus, tandis que le roman promène notre imagination de la France d’hier à la France de demain, du vieux monde à la jeune Amérique, des rues de nos villes aux routes de la mer, tantôt s’encadrant dans le décor d’un château de la Renaissance et tantôt réveillant en Egypte les morts endormis depuis des siècles et des siècles, ce tableau dont l’horizon s’élargit sans cesse prend un incomparable caractère de grandeur et de poésie mélancolique.

Entre toutes ces questions du temps présent, celles qui ont trait à u la famille » et à son avenirdans la société de demain inquiètent tout particu-

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lièrement M. Paul Bourget; c’est sur elles qu’il concentre toute son attention de romancier épris de sociologie; car, dans l’organisme social, n’est-ce pas la famille qui est la molécule initiale? et l’erreur moderne, celle qui menace de décomposition et de mort notre société, n’est-elle pas qu’on ait transféré à l’individu les droits qui n’appartiennent qu’au groupe naturel? L’individu ne fait que passer; la famille qui vient du temps et qui va vers lui constitue l’effort le plus puissant que l’homme ait réalisé contre la mort. Mais puisque la vertu même de la famille réside dans sa durée, il faut donc qu’elle se conforme à la loi de tout ce qui dure, c’est-à-dire qu’elle se développe progressivement et lentement. La nature ne fait pas de sauts, et l’être vivant doit passer par toutes les étapes de son développement. La famille a-t-elle brûlé une étape, a-t-elle accompli d’un seul coup le travail qui aurait voulu le labeur patient et mesuré de plusieurs générations? il est impossible qu’elle ne souffre pas de cette transformation trop rapide, comme toute crise de l’organisme se résout en souffrances, et comme tout surmenage produit une fatigue qui peut entraîner la mort. C’est la thèse de V Etape. Est-elle d’ailleurs juste ou fausse? je n’ai garde de le rechercher, et à propos d’aucune des œuvres dont il s’agit ici, je ne songe à transformer en discussion de morale sociale une étude uniquement

littéraire. Je me borne à constater, par Tâpreté même des débats qu’il a soulevés et par l’intensité de colères où la littérature n'était pas seule en cause, que ce roman prenait donc son sujet dans le vif des conditions de notre société. De l’enquête à laquelle il s’est livré, l’auteur a su nous rapporter un tableau de mœurs et une étude de caractères qui sont en soi des morceaux achevés, et c’est ce que nous avons surtout à y considérer. Car, quelques critiques qu’on puisse adresser à l’ensemble delà composition, il reste que les chapitres où nous est décrite l’existence de cette chimérique et tumultueuse Union Tolstoï contiennent la peinture la plus ressemblante qu’on eût encore faite de toute une partie de notre jeunesse actuelle, si différente de ses aînés, et travaillée de souffles si contradictoires. Et il se peut que plusieurs des types du romani eussent été déjà rencontrés dans les romans de M. Bourget lui-même ou ailleurs; une des créations les plus fortes du roman contemporain me semble bien être le type de ce père Monneron, si instruit et si ignorant, si honnête et si coupable, et qu’une longue habitude de se cantonner dans l’abstraction empêche de jamais rien comprendre aux réalités de la vie.

Tout l’édifice de la famille est édifié sur la pierre du foyer conjugal : ébranlez celle-ci, l’édifice croulera. Cette idée était déjà fortement indiquée dans

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V Étape : le mariage de Monneron n’y avait été que l’effet d"un hasard, la rencontre de deux êtres qui se plaisent et s’unissent pour la vie, sans s’être souciés de tout ce que les différences de race, de milieu, d'éducation peuvent avoir élevé entre eux d’incompatibilités irréductibles; inversement il s’agissait de savoir si entre le fils de l’athée Monneron et la fille du catholique Ferrand disparaîtrait cet abîme que creuse l’opposition des croyances religieuses, et se ferait cette complète union des âmes, sans laquelle il n’y a pas de mariage au sens complet du mot. La même idée va devenir toute la thèse d’£/n divorce. En effet, tous les arguments qu’on peut invoquer en faveur du divorce ne procèdent que de la considération des individus; ils tombent, si on envisage la famille, son intégrité et sa perpétuité. Darras, en épousant une femme divorcée, et donnant au fils de celle-ci les soins les plus dévoués, a cru fonder une famille; il s’est trompé, et un beau jour se sont dressées devant lui ces deux forces avec lesquelles il n’avait pas compté : celle de la nature et celle de la religion. Il se peut que ce dernier roman de M. Bourget n’ait pas la variété et le fourmillement de vie du précédent ; et il arrive que les parties de raisonnement y empiètent sur l’action. Mais il vaut par d’autres mérites, par une simplicité, un naturel, et, si l’on veut, par un réalisme qu’on n’a pas assez remarqué. Il y avait dans V Etape un recours

à des moyens d^espèce toute romanesque, et il n^avait fallu rien de moins à Fauteur qu^un faux, une tentative de chantage, un avortement et des coups de revolver, pour mener à bout sa démonstration. Ce sont des arguments d’espèce un peu grosse. Dans Un divorce on ne trouve rien qui tranche sur les incidents ordinaires et je dirais sur la médiocrité de la vie courante. Deux époux qui n’ont l’un à l’autre aucun reproche à se faire se sentent pourtant devenir comme étrangers; sans qu’ils s’en doutent, d’anciennes influences se sont réveillées, le fond de l’âme affleure. Un jeune homme va faire un sot mariage^ le second mari de sa mère essaie de l’en dissuader, il échoue parce qu’il n’a pas l’autorité qui n’appartient qu’au vrai père; ce sont de ces drames intimes qui se jouent tous les jours dans la vie familiale et dont la rumeur assourdie parvient à peine à l’oreille distraite du public. Au point de vue de l’art, cette absence de tout élément romanesque et de tout moyen artificiel est peut-être ce qu’il y a dans l’œuvre de M. Bourget de plus remarquable et de très nouveau.

Reste à nous introduire dans le monde ouvrier, à soulever devant nous cette question du capital et du travail, dont l’antagonisme savamment entretenu va chaque jour en s’exaspérant. Quel peut être l’état d’esprit d’un industriel d’aujourd’hui, et n’est-il pas sur certains points semblable à celui où se trou-

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vèrent aux approches de la Révolution des aristocrates attachés au régime qui avait tout fait pour eux? Il y en avait peu de cette sorte, mais il y en avait. Ceux-ci vivaient tranquilles dans le respect des privilèges quhls possédaient par longue transmission héréditaire, et voilà que tout d’un coup cette possession authentique, consacrée par Tusage et par la loi, leur était reprochée comme un vol fait à la nation ! L^industriel a été élevé dans cette idée que la seule richesse dont on soit vraiment propriétaire est celle qu’on a fabriquée de ses mains; mais celle-là, cette fortune dont on a été Tunique artisan, cette affaire qu’on a créée, cette usine qu’on a fait sortir du sol, comment n’en aurait-on pas la propriété? Or, voici que des idées nouvelles se font jour, et le chef d’usine apprend avec stupéfaction que son usine appartient à tout le monde, sauf à lui : à l’Etat, qui vient contrôler ses registres et qui réglemente chez lui les heures de travail, aux ouvriers qui, le jour où Tenvie leur en prendra, sont libres de laisser s’éteindre les fours et de ruiner l’entreprise. Cet homme, qui était patron à Tusine, a cru qu’il était également un maître dans sa famille. Et voici qu’il n’a plus le pouvoir de gérer la fortune de sa femme pour le plus grand bien des intérêts communs, de marier sa fille suivant les convenances de son monde, et d’imposer silence à son gamin de fils qui lui fait la leçon devant que d’avoir de la

barbe au menton ! G^est là le nouveau train des choses ; c’est la société où il lui est réservé de vieillir, comme une espèce de paria...

Ce désarroi du monde capitaliste, en présence des exigences chaque jour plus envahissantes et des injonctions chaque jour plus impérieuses du monde ouvrier, ressort fortement du roman de M. Rod : Un Vainqueur. M.Rod n’y prend certes pas parti pour les politiciens : le portrait qu’il en a tracé dans le type nullement caricatural de l’ineffable Romanèche est la figure la plus vivante du livre. Mais il est également hors de doute que toute sa sympathie va aux misérables, à ceux qui ont été les opprimés et les souffrants d’hier, à ceux qu’on a dans ces derniers temps rendus plus conscients de leur souffrance, sans d’ailleurs y apporter aucun remède efficace. C’est un livre de pitié. La pitié y est parfois un peu indiscrète. Certes, c’est un scandale que l’exploitation des enfants, et toutes les fois que nous voyons des enfants martyrs suppliciés par une besogne trop rude pour eux, tout notre être s’en émeut. Mais, justement parce que l’effet en est sûr, ce sont des moyens qu’il ne faut employer qu’avec infiniment de sobriété. Je ne refuse pas de pleurer sur les petits Italiens dont M. Rod nous conte l’odyssée lamentable et nous détaille la lente agonie ; mais quelque chose en moi proteste contre cet appel trop direct à l’émotion.

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D'ailleurs il serait prématuré de porter un jugement sur la valeur complète et le sens dernier d’un récit dont nous ne possédons encore que le commencement. On nous y présentait aux premières pages un orphelin, le petit Valentin, dont l’usinier a voulu faire d’abord un ouvrier, et qu’une irrésistible vocation a poussé à devenir un intellectuel. Qu’arrivera-t-il de cet enfant? De quel drame deviendra-t-il le héros? Quoi qu’il en soit, il reste que ce livre est tout imprégné de sympathie, de pitié pour les humbles, de révolte contre l’injustice inhérente à nos sociétés et qu’on y retrouve la même inspiration moralequi se marquait déjà, etavec une si noble sincérité, dans les premiers romans de l’auteur.

Influence du passé sur le présent, action continue de l’histoire sur les destinées d’un pays, opposition des races, conflit entre l’idéal d’hier et celui de demain, lutte entre les intérêts de l’individu et ceux de la famille, ruine progressive du mariage, soudaine éclosion d’un état d’esprit anarchique, haine des classes, ce sont quelques-uns des éléments qui rendent si inquiète notre vie moderne, et des problèmes que se posent avec tant d’angoisse ceux qui regardent vers l’avenir. Ils font aussi bien le sujet des livres d’après lesquels nous avons essayé d’esquisser le type du nouveau « roman social » . Dirat-on que ces questions dépassent la portée du roman, et que la solution n’en appartient pas plus aux

fictions du récit qu^à celles de la scène? C’est une objection qui de tout temps a été faite au roman socialjcomme aux pièces à thèse pet nous ne méconnaissons pas qu’elle enferme une part de vérité. Par exemple, on pourrait dans chacun de ces romans prendre le personnage auquel l’auteur est plus ou moins défavorable, et on constaterait que nous lui devenons à mesure plus indulgents. Tel est en nous l’esprit de contradiction. Voici l’usinier de M. Rod, l’infortuné Delémont. Cet homme est actif, laborieux, intègre et bon. C’est lui qui recueille son neveu, et qui prend effectivement soin de l’élever, tandis que ce phraseur de Romanèche ne saura jamais que l’étourdir de ses boniments. Il cherche à marier sa fille à un brave homme qu’il prend dans son monde, sans souci de fortune, ni prétention de vanité. Pour le récompenser, tous les malheurs vont fondre sur lui. Sa femme devient folle, on lui tue une de ses filles, ses affaires périclitent, et c’est tout juste si on ne le met pas en prison. Trop est trop ; et nous sommes tentés de prendre parti pour cet oppresseur. Voici le malheureux Darras. Il aimait une jeune fille : on la marie à un autre, d’ailleurs parfaitement indigne; et quand celui-ci a saccagé la vie de celle qu’on lui a livrée, Darras, toujours épris, toujours fidèle, revient avec le seul espoir de refaire la destinée de la femme qu’on lui avait jadis refusée. Il triomphe de l’espèce d’hostilité instinc-

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tive que peut lui inspirer le fils qui n’est pas né de lui ; il fait cette concession de laisser élever sa fille dans des croyances qui ne sont pas les siennes; il exécute scrupuleusement le pacte auquel il s’est engagé ; toute sa conduite est celle d’un homme de conscience droite et d’âme délicate. Donc le fils auquel il s’est dévoué, l’injurie et l’humilie; la femme dont il a refait l’existence, non seulement échappe à l’influence de ses idées et à la domination de son esprit, mais en vient même à lui déclarer qu’ils ne sont pas mariés et que leur union vaut tout juste une union libre; un beau jour, elle emmène sa fille et fuit le domicile conjugal. Nous sommes pour Darras. J’en dirais presque autant au sujet du déplorable Monneron, qui nous semble châtié au delà de ses mérites, et de ce pauvre richard de M. Robinson, à qui reste en somme le beau rôle. Mais il en est ainsi chaque fois qu’un auteur a dirigé contre l’un de ses personnages tout l’effort de son argumentation : nous sommes d’instinct pour les vaincus.

On objecte encore qu’une œuvre d’art ne fait pas avancer la solution des questions sociales; mais il ne s’agit guère de résoudre de telles questions; et le fait est que ni les philosophes, ni les législateurs ne semblent y réussir beaucoup mieux que les romanciers. Il s’agit d’attirer sur elles l’attention des hommes qui réfléchissent, et d’y

intéresser leur sensibilité en même temps que leur intelligence. Il s’agit de jeter des idées dans la circulation. L’exemple est en train de prouver que la forme du roman peut y servir; le mouvement qui se fait dans ce sens, et qui ira en s’accentuant, est doublement légitime, puisqu’il aide à se renouveler la littérature romanesque fatiguée par tout un siècle de production ininterrompue, et puisqu’il est en accord avec les désirs et la tournure d’esprit de l’élite des lecteurs. Et quand bien même la sociologie ne devrait recevoir d’avancement que du fait des sociologues, nous nous réjouirions encore de cette mainmise des romanciers sur les questions sociales, en constatant ce que le roman y gagne en dignité.

i5 août igo/j.

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