‹ Etudes sur la Litterature Francaise (volume 3)Chapitre 12 sur 31 · I . Michelet, le Prêtre^ la Femmes la Famille^ p · texte numérisé non relu

I . Michelet, le Prêtre^ la Femmes la Famille^ p

de là, il reçut une lettre d'une jeune fille, institutrice en Autriche. Elle avait lu le Prêtre; ce livre l'avait troublée, elle demandait conseil. Michelet répondit. M^'^Mialaret, rentrée à Paris, crut pouvoir se présenter chez Tillustre historien. Il ressentit en la voyant une vive impression, ce Pâle à faire frémir, comment pouvait-elle vivre ? Ce qui faisait ressortir cette pâleur fantastique d'un si grand effet, c'est qu'elle était habillée en noir, avec une unique rose, pâle elle aussi, sur son chapeau de velours. » Douze jours après, il l'épousait de cœur, suivant son expression, sans qu'elle le pressentît. Depuis, en y songeant, il comprit que la fatalité elle-même avait dû mettre sur son chemin celle qui était si bien faite pour être la compagne de sa vie. C'était un cas de prédestination.

Résultat du travail qui se faisait depuis des années dans la sensibilité, dans les nerfs, dans tout l'être de Michelet, cette passion, qui couvait en lui depuis longtemps et qui a éclaté à propos de sa première rencontre avec W^^ Mialaret, touche aussitôt au paroxysme. Dès les premiers jours, Michelet est dans un état violent. « Un mot de vous, un baiser de tes lèvres, allumerait en moi une âme de feu à consumer le monde... Je suis en ce moment aux Archives et ne puis rien faire qu'attendre, l'œil fixé sur la pendule, que je puisse aller à toi, m'occuper de toi !... Omon enfant, vivons, je t'en prie.

comme deux petits enfants en joie innocente, sans orgueil ni fausse dignité... Adieu, je meurs de toil Je te vois dans une heure et ne sais comment la passer... » Ses lettres sont trempées de larmes, larmes d'amour, de douleur, d'inquiétude. II est dans la quasi-impossibilité de travailler, trop peu maître de son esprit, ne se détournant qu'avec peine du sentiment qui Ta envahi tout entier. Il a difficilement, lentement « égratigné » cinquante pages d'histoire qu'encore trouve-t il mauvaises. Mais s'il n'eût eu à parler que d'amour, quel livre éloquent, neuf, il eût écrit, rien qu'en laissant aller sa plume! Ces transports de passion n'ont rien de rare ni qui doive surprendre. Ils n'ont rien que d'ordinaire chez un homme qui se met à aimer sur le tard. Mais cet homme est Michelet. On sait comment se révèle à travers tous ses derniers livres cette sensibilité exaspérée, et c'est ce qui donne de l'importance à ces déclarations enflammées.

Une ode, un dithyrambe, le Cantique des Cantiques transposé par un professeur d'histoire, voilà à peu près ce qu'est chacune des lettres de Michelet à la jeune fille. Il salue en elle une reine. « Née reine, vousétes et serez reine. Quoi que vous puissiez dire ou faire^ vous resterez sur un autel. Je vous serre sur mon cœur et sens toujours Dieu en tiers. » Encore est-ce trop peu dire, et l'expression est par trop insuffisante. M*^^ Mialaret est plus

AMOURS DE TÊTE qS

que reine. « Les malheureux rois et reines ne régnent qu'à la surface; vous régnez jusqu'à Tabîme et vous auriez beau y creuser, ce serait toujours vous que vous trouveriez, vous et votre puissance.» L'héroïsme ou le génie peuvent seuls la mériter. Ou plutôt encore c'est en elle que Michelet puise désormais son génie. « Ce cours né de toi, écrit pour toi, Test presque par toi... » Tout ce lyrisme est d'autant plus frappant qu'il contraste avec le calme, la mesure, la réserve de la jeune fille qui en accepte l'hommage, en est profondément touchée, mais ne s'abuse pas sur la valeur de ces grands mots évidemment disproportionnés. Elle n'est pas une reine, et elle le sait. Elle est M^'® Mialaret, institutrice en Autriche, revenue en France afin de s'y consacrer à l'enseignement, et reconnaissante au professeur célèbre qui lui fait un bienveillant accueil, alors qu'elle est dénuée de tout secours et aux prises avec toute sorte de difficultés. Si Michelet veut faire d'elle sa femme, elle sent que tout de môme ce n'est pas elle qui « daignera » et qu'il y aura beaucoupd'honneurpourelle dans une si glorieuse destinée. Les choses ne peuvent d'ailleurs aller sans certaines résistances. Les familles voient le plus souvent avec défaveur les seconds mariages ; et la famille de Michelet trouve un argument très fort dans la différence des âges. Entre l'exaltation de Michelet et l'hostilité de ses enfants, il faut du

sang-froid, de la diplomatie, il faut de la volonté. M"e Mialaret a beaucoup de volonté. Elle ne perd pas le temps en rêveries. Sérieuse, grave, elle met par-dessus tout les intérêts du travail et trouve justement que, depuis quelque temps, M. Michelet travaille mal. Or, bien loin d'être un obstacle au travail de son mari, elle veut au contraire l'y aider, le lui rendre plus facile. Elle le ramène vers les études dont elle souffre de le voir trop distrait. Leur union sera cela même : une association en vue du travail. Le royaume d'une femme, c'est son ménage : elle règne sur l'intérieur, sur l'office et sur le jardinet. M"^ Mialaret s'informe des ressources qu'on aura : elles seront modestes, mais permettront d'avoirune maisonnette hors de Paris. A travers les lettres mêmes de Michelet, on devine ce parfait bon sens, cette sagesse pratique de la jeune fille. Cette simplicité, cette sérénité sont sans doute les plus belles qualités dont on puisse faire honneur à une femme. Seulement ce sont de tout autres mérites que Michelet célèbre en sa future compagne. C'est qu'il aime dans celle qui lui est un jour apparue si pâle, « la Femme » telle qu'il la conçoit prête pour remplir une mission mystique. L'amour dont il lui fait hommage, c'est l'Amour tel qu'il doit être pour déborder d'un cœur d'hommesur le monde entieretrégénérerThumanité. Pour Michelet, la femme est une religion. Le monde vit de la femme : elle y met sa grâce et c'est

la grâce qui sauve. Le progrès qui se fera dans les sociétés sera le progrès lui-même de Tamour. Il effacera peu à peu les haines des races et les haines des classes, mettra fin à la guerre, appellera les hommes à la paix universelle et à l'universelle fraternité. Seulement, pour opérer ces miracles, il faut d'abord que l'amour ait pris naissance dans deux cœurs intimement unis. Le salut consistera à transporter dans le monde politique et social cette douceur infinie, ce besoin d'interprétation favorable qui se trouve si naturellement entre deux personnes qui s'aiment. C'est ce rêve humanitaire que Michelet se crut à la veille de réaliser dès qu'il rencontra M^*^ Mialaret. « Que te rendrai-je, amie, pour l'initiation que je trouve en toi? Je sens combien la femme est la porte du monde éternel ! Mais la femme où la trouve-ton?... Jusqu'à toi j'en ai rencontré avec telles qualités partielles, la beauté, la force ou l'esprit, jamais la femme tout entière. Elle m'est arrivée enfin ! » 11 crut de bonne foi que cette force de sympathie qu'il sentait en lui allait gagner les autres, se répandre sur la terre sanglante, comme un océan d'amour et de consolation. C'est ce qu'il répète à chaque page de cette correspondance, c'est ce qui en fait l'originalité, et ce langage apocalyptique serait d'ailleurs parfaitement inintelligible à qui ne connaîtrait pas la dernière partie de l'œuvre de Michelet. (( Cette chose, la seule que je voudrais te don-

ner en ce monde, la seule vraiment digne de toi, ce serait que par moi le monde aimât encore, qu^il fît un pas du moins hors des haines aveugles, violentes, où nous le voyons engagé, que les hostilités dans le peuple contre le peuple et les hostilités de classes disparussent. Je ne puis l'espérer encore, mais au moins qu'elles diminuassent, qu'il y eût quelque rapprochement des âmes et que non seulement ici, mais par toute la terre, commençât la grande Amitié... Il faut que la grande Amitié pour gagner le monde commence en un cœur d'homme^ que Tétincelle du feu sacré qui va de proche en proche réchauffer ce monde en substituant à la haine Tamour couve d'abord au plus étroit foyer... Ce cœur est-ce le mien? Et cet homme est-ce moi ? Hélas ! je me sens bien peu digne, bien plus artiste, bien plus sensible que bon. » C'est en ce sens que Michelet conçoit que toute l'histoire du monde puisse aboutir et tout l'avenir de l'humanité commencer à son mariage avecM^'^Mialaret. Le second mariage de Michelet a-t-il eu d'ailleurs pour les destinées de l'humanité les conséquences que Michelet en attendait? Et que vaut la théorie de l'amour qui s'exprime ou qui se cache dans ce langage tout imprégné de mysticisme théologique? La question est trop considérable pour qu'on puisse se permettre de l'aborder de biais et à propos d'une correspondance intime. Je n'ai voulu que montrer toutes formées

déjà chez Michelet les théories qui plus tard s'épanouiront dans les livres de V Amour et de la Femme.

II serait singulièrement inexact d'ailleurs de prétendre que M™^ Michelet n'ait pas eu une grande influence sur les idées mêmes de son mari et sur le développement de son talent. D'abord, on sait la place considérable, énorme, hors de toute proportion que tiendront, même dans les écrits historiques de Michelet postérieurs à i85o, les considérations amoureuses. Ensuite, M"»^ Michelet aimait beaucoup la campagne ; elle y avait été élevée, elle avait trouvé une grande douceur dans ses tête-à-tête avec la nature. Elle s'étonnait que Michelet n'eût pas mêlé davantage la nature à ses études. C'est elle qui l'a aidé à se détourner de la «sauvage histoire de l'homme » pour se rafraîchir dans la contemplation des harmonies naturelles. Elle l'a amené à découvrir l'âme confuse répandue parmi les bêtes et jusque dans les plantes et dans les éléments. Elle a été de toutes manières sa collaboratrice pour rOiseau, rinsecte, la Mer, la Montagne.

C'est ainsi qu'à l'amour de tête où se complaît récrivain répond l'amour de tête dont le paie son Egérie. L'écrivain aime non pas la femme réelle que la destinée a mise sur son chemin, mais l'être d'imagination, créé par lui et qu'il incarne en elle grâce à cette admirable puissance d'illusion qui fait les artistes. Elle, de son côté, aime en lui, moins

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l'homme même que l'auteur, moins sa personne que son talent, son esprit, toute cette individualité en partie factice qu'on met dans les livres. Elle l'aime avec toute l'ardeur, toute la sincérité, parfois tout le dévouement passionné qui sont les signes du véritable amour. Elle reste très femme dans cet amour, et la vocation de la femme est d'être mère. C'est pourquoi elle met dans cette tendresse littéraire une nuance d'affection maternelle. Sans y tâcher ou sans pouvoir s'en empêcher, elle dirige, elle protège. Certes, il ne lui viendrait pas à l'esprit de se comparer à l'homme dont elle admire le génie, et dont ce ne serait pas assez de dire qu'elle comprend toute la supériorité. Pourtant elle le conseille, elle ne craint pas d'exercer une action sur lui, et même c'est sa chère récompense de constater qu'elle a quelque part dans son œuvre.

Cette influence est généralement beaucoup moins grande qu'on ne se l'imagine, car, après tout, l'écrivain ne fait jamais que développer ce qui était en lui. Quelquefois, elle est fâcheuse. Quelquefois, aussi, elle est bienfaisante. Elle est en tout cas la preuve de remarquables dons d'intelligence et d'une grande intensité de vie cérébrale. La femme de Racine ne savait pas ce que c'était qu'un vers. Cela n'a pas empêché Racine d'écrire Athalie. Mais cela fait que la femme de Racine n'a aucune espèce de place dans l'histoire de la littérature française.

i5 juin 1899.

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