‹ Etudes sur la Litterature Francaise (volume 3)Chapitre 11 sur 31 · Lovenjoul, Un roman d'amour, pp. 33 sq · texte numérisé non relu

Lovenjoul, Un roman d'amour, pp. 33 sq

diriger et de se confier à lui. II a bien compris la <( femme », puisqu'il a deviné la femme qu'est TÉtrangère. Il est dans la bonne voie; pour s'y maintenir, il n'a qu'à fixer les yeux sur l'étoile qui y vient tout exprès brillerpour lui de feux très doux. Ces indications suffisent. C'est sur elles que va travailler l'imagination de Balzac. Son esprit s'élance docilement dans le sillage qu'on lui a tracé. Il a enfin trouvé l'objet de ses rêves, et il le célèbre à l'aide d'une phraséologie adaptée. « Je me suis plu à vous comprendre parmi les restes presque toujours malheureux d'un peuple dispersé, peuple semé rarement sur cette terre, exilé peut-être des cieux, mais dont chaque être a un langage et des sentiments qui lui sont particuliers, qui ne ressemblent point à ceux des autres hommes. Ce sont des délicatesses, des recherches d'âme, des pudeurs de sentiment, des tendresses de cœur plus pures, plus suaves, plus douces que chez les créatures les meilleures. Ces pauvres exilés ont tous en eux, dans la voix, dans les discours, dans les idées, un je ne sais quoi qui se distingue des autres... Compatriotes d'une terre inconnue, ils se reconnaissent et s'aiment au nom de cette patrie vers laquelle ils tendent. La poésie, la musique et la religion sont leurs trois divinités. » Une femme d'une essence si particulière est à peine de cette terre et on ne saurait la voir avec les mêmes yeux, la juger d'après les

mêmes idées que les autres femmes. C'est la femmeange. Elle peut bien consentir à marcher parmi nous, mais on devine qu'elle a des ailes. Aussi, lorsque son inconnue se révélera à lui, ne craignons pas que Balzac éprouve une désillusion. Il la rencontre à Neuchâtel : il est le dévot admis à contempler son idole ; même, il lui découvre des perfections auxquelles son imagination ne s'était pas haussée. « Elle possède un œil traînant qui, lorsqu'il se met ensemble, devient d'une splendeur voluptueuse. J'ai été enivré d'amour. » Il l'était déjà. Il la reverra de loin en loin, à Genève, à Vienne. « Tu es bien la femme que j'ai souhaitée pour mienne. Je repasse en moi délicieusement tous mes bons souvenirs de ces quarante-cinq jours et tous me prouvent que j'ai raison dans mon amour. »

C'est le propre de ces convictions fortes que tout ne sert qu'à les enfoncer. Exagération du langage sentimental, images, métaphores, exclamations, objurgations, adjurations, c'est la trame même du style des lettres de Balzac. Et ce sont les nouvelles qu'on attend dans la fièvre, les battements du cœur qui se précipitent, sitôt qu'on aperçoit la chère écriture, les tendres reproches, les protestations d'amour unique et de fidélité sans reproche. Et ce sont les puérilités où se complaît l'amour des collégiens, comme aussi bien celui des amoureux de tout âge et de toute condition. Balzac a planté, en dessous

de son encrier, la carte de visite de M°^« Hanska, en sorte que chaque plumée d'encre lui sert à revoir le nom de celle qu'il aime. Il met à son doigt, pendant les heures de travail, un anneau qu'elle lui a donné. « Je le mets au premier doigt de la main

^ gauche, avec lequel je tiens mon papier, en sorte que ta pensée m'étreint. Tu es là avec moi. Main-

/ tenant, au lieu de chercher en Tair mes mots et mes / ' idées, je les demande à cette délicieuse bague, et j'y ai trouvé [ouiSeraphila. » Il envoie àMm^Hanska une allumette qu'il a mâchonnée en écrivant. Il lui envoie aussi des autographes dont elle faisait collection, et les manuscrits de ses romans qu'il fait relier dans des étoffes de robes qu'elle a portées. Il consultée son sujet des somnambules, confiant dans l'importante et terrible puissance qu'elles ont de savoir ce qui se passe dans l'âme des personnes à la plus grande distance. Il lui offre de venir la soigner et de mettre à son service ce pouvoir magnétique qu'il possède et qui lui permet de guérir les personnes qui lui sont chères. Et enfin il envoie sa pensée à travers les espaces jusqu'à elle; qu'elle ne s'y méprenne pas, si elle voit un charbon pétiller, un caillou rouler, une étincelle se détacher de la bougie... En vérité, il n'y manque aucune des folies par lesquelles se trahit la folie de l'amour.

On voit très aisément quel attrait chacun des deux amants pouvait trouver dans cette liaison qui

les unissait par-dessus plusieurs centaines de lieues d'espace. Le grand observateur à qui on doit le plus riche « répertoire de documents sur la nature humaine » est, par un autre côté de sa nature, l'esprit le plus romanesque. « Le cœur, l'imagination, le romanesque des passions dont mes ouvrages donnent l'idée sont bien loin du cœur, de l'imagination et du romanesque de l'homme. » Ce romanesque s'exalte dans les conditions de vie factice que s'impose l'écrivain, s'isolant du monde, surchauffant son imagination, faisant de son cerveau une fournaise sans cesse en travail, une machine continuellement sous pression. En outre, Balzac a j un impérieux besoin d'expansion, qui, quoi qu'il en V pense, pourrait bien être une forme de l'égoïsme. « Il n'y a rien d'égoïste dans ma vie. Il faut que je rapporte mes pensées, mes efforts, tous mes sentiments à un être qui ne soit pas moi : sans cela, je n'ai point de force. » Il faut qu'il parle de lui. Il faut qu'il se confie. Et on ne se confie tout à fait qu'à une femme qu'on aime. De son côté, M^^ Hanska, jeune, ardente, exaltée, mystique, a besoin de peupler la solitude où elle vit dans son château de l'Ukraine, auprès d'un mari, de vingt-cinq ans plus âgé qu'elle. Songer qu'on occupe la pensée d'un homme à qui plusieurs reconnaissent du génie et qui a fait de vous sa « conscience littéraire », croire qu'on a part dans une œuvre qui fait son chemin

por toute l'Europe et qui pourra bien aller jusqu'à la postérité, cela est fait pour flatter l'amour-propre, avec qui il arrive que l'amour se confonde à s'y méprendre. On se souvient des Laure et des Béatrice^ On prend place sans déplaisir dans le chœur de ces amantes historiques.

Il y avait néanmoins entre les deux amants un désaccord que les faits finirent par mettre en lumière, Balzac voulait avoir près de lui sa muse et en faire la compagne de sa vie. M™^ Hanska préférait l'inspirera distance. Dès les premiers jours, on s'était promis d'être à soi : M. de Hanski était l'obstacle; mais, suivant les lois de la nature, cet obstacle ne pouvait être éternel. Dès Tannée i833, lors de la première rencontre, Balzac écrit à sa sœur : « Mon Dieu I que ce Val de Travers est beau, que le lac de Bienne est ravissant! C'est là, tu penses bien, que nous avons envoyé le mari s'occuper du déjeuner; mais nous étions en vue, et alors, à l'ombre d'un grand chêne, s'est donné le furtif baiser premier de l'amour. Puis comme notre mari s'achemine vers la soixantaine, j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur. » Le plus méchant tour qu'un mari en pareil cas puisse jouer à des amants est de disparaître. M .de Hanski eutcette méchanceté. Balzac se hâta de réclamer l'accomplissement de l'ancienne promesse. M'"*' Hanska ne se hâtait pas de s'en souvenir. Elle hésitait à se décider, elle demandait du

répit. Changer de pays, changer de vie, c'est une grave détermination et qu'on ne saurait prendre sans quelque délai. Elle avait de grands biens, partant des affaires compliquées et qu'il fallait arranger sans précipitation. Puis elle eut sa fille à marier. Puis elle eut ses rhumatismes à soigner. Balzac, dans son impatience, l'avait rejointe à Wierzchovv^nia. Sa santé, déjà très altérée, souffrait beaucoup de l'âpreté du climat. Il était frappé à mort. Il devait revenir en France. Il ne voulait pas revenir seul. Enfin M"™® Hanska se décida. Le mariage eut lieu dans un village de Russie. Les nouveaux mariés arrivèrent à Paris et vinrent de nuit frapper à la porte de l'habitation que Balzac avait fait préparer luxueusement. Ils la voyaient tout illuminée; mais ils eurent beau sonner, cogner, appeler, ils n'obtinrent pas de réponse. Le domestique chargé de les attendre avait été subitement atteint d'aliénation mentale. Mauvais présage pour deux époux également superstitieux! Le présage se • réalisa. Le bonheur ne fut pas aussi complet que dix-sept ans de fidélité Teussent mérité. De près, l'intimité se trouva être moins douce qu'on ne l'avait imaginé de loin. Balzac mourut au bout de quatre mois : il n'avait auprès de lui qu'une vieille femme qui était sa mère, et une garde. M™^ de Balzac, devenue veuve, entama une correspondance avec un autre romancier. L'habitude était

prise. La vocation était décidément irrésistible. Vers le même temps où Fauteur de la Comédie humaine épousait M"»e Hanska, Jules Michelet avait épousé M^^o Athénaïs Mialaret sous les auspices de Béranger. « Le Collège de France, en ses trois professeurs, Ta entourée pendant la cérémonie. Béranger Tavait à son bras, représentant son père, comme il est le nôtre à tous. » Les lettres écrites par Michelet pendant les six mois qui précédèrent cette union, à laquelle on sait qu'il dut le bonheur des vingt-cinq dernières années de sa vie, viennent d'être données en supplément à l'édition définitive de ses œuvres. S'il y a des lettres qu'il semblât convenable de ne pas publier, ce sont bien celles-là. Il y a de l'indiscrétion à étaler devant le public l'intimité du foyer domestique ou ce qui a pu la préparer. Ajoutez que la situation de Michelet qui, à cinquante ans, épouse une jeune fille de vingt ans est un peu spéciale. Ajoutez que Michelet s'adressant à sa fiancée tantôt comme à sa femme et tantôt comme à sa fille, cette confusion a pour nous je ne sais quoi de gênant. Tout au moins aurait-on pu supprimer certains passages où l'on voit que le culte passionné de Michelet ne s'adressait pas seulement aux perfections morales de celle qu'il aimait. Nous nous sommes, pour notre part, élevé maintes fois contre ce genre de publications posthumes et trop intimes. Mais il se trouve que Michelet avait lui-même

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souhaité que ces lettres fussent livrées au public. Lorsqu'elle en préparait Tédition, M'"^ Micheletne faisait qlie se conformer à la volonté de celui dont elle a si religieusement entretenu la mémoire. C'est donc nous qui avons tort : nos scrupules sont exagérés, et il nefaut voir dans ces lettres que des documents livrés comme tous les textes à la critique. Michelet était veuf, sa fille était mariée, son fils était loin de lui. La solitude où il vivait était particulièrement douloureuse à son âme tourmentée. Quelques lignes du livre sur le Prêtre^ la Femmes la Famille peignaient bien sa souffrance et ses aspirations : « L'homme moderne, victime de la division du travail, condamné souvent à une spécialité étroite où il perd le sentiment de la vie générale et où il s'atrophie lui-même, aurait besoin de trouver chez lui un esprit jeune et serein, moins spécialisé, mieux équilibré, qui le sortît du métier et lui rendît le sentiment de la grande et douce harmonie... Il faudrait une femme au foyer pour rafraîchir le front brûlant de l'homme... Elle lui rouvrirait la source vive du beau et du bon, de Dieu et de la nature ;il boiraitun moment aux eaux éternelles. Relevé ainsi par elle, il la soulèverait à son tour de sa main puissante, la mènerait dans son monde à lui, dans sa voie d'idées nouvelles et de progrès, la voie de l'avenir *. » A quelque temps

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