‹ Etudes sur la Litterature Francaise (volume 3)Chapitre 14 sur 31 · LES FEUILLETONS DE FRANCISQUE SARCEY · texte numérisé non relu

LES FEUILLETONS DE FRANCISQUE SARCEY

succès, supputé la recette, et enfin subordonné toute sa vie au théâtre, sans avoir un seul jour pendant ces quarante années laissé percer un instant de lassitude ou d'ennui, sans s'être une seule fois plaint qu'une telle besogne fiU rebutante et vaine, — et probablement sans s'en être aperçu. Cela fait que pour beaucoup de gens Sarcey était devenu un objet d'admiration, et pour d'autres un objet d'étonnement.

Sarcey, de son vivant, s'était toujours refusé à réunir ses articles en volumes. Il était d'avis qu'un article de journal est une besogne au jour le jour, et d'un effet immédiat plutôt que d'une valeur dura ble; au surplus, il ne se piquait pas de travailler pour les siècles à venir, et les exemples qu'il avait sous les yeux étaient bien faits pour le garder de toute illusion. Demandez-vous,en effet, quelle place tient la critique dramatique dans l'histoire littéraire d'un siècle qui est en grande partie le siècle de la critique. On a réuni les feuilletons de Geoffroy, de Théophile Gautier, de Paul de Saint-Victor, de Jules Janin et de plusieurs autres. Qui les lit aujourd'hui ? Et qui, ayant essayé de les parcourir, n'a bientôt fait de renoncer à cette lecture décevante? A coup sûr, la faute en est d'abord à leurs auteurs. Le feuilleton était à ses débuts avec le « Père feuilleton » : c'est pourquoi la manière de Geoffroy nous semble bien sèche, et rogue et pédan-

tesque, continuant, sous une forme moins aimable, l'enseignement de La Harpe. Gautier était aussi peu que possible un critique. Saint- Victor se bornait à poursuivre désespérément des effets de style truculent. Pour ce qui est de J. Janin, le mieux est de n'en rien dire, et on demeure stupide quand on songe qu'un public lettré accueillit jadis avec faveur les affligeantes pantalonnades par lesquelles le « prince de la critique » remplaçait le savoir, l'esprit et le goût. Mais c'est aussi la faute du genre. Le théâtre confine trop rarement à la littérature, et la critique y trouve une trop pauvre matière.

Toutefois il eût été regrettable de laisser enfouie dans les collections de journaux l'énorme production de Sarcey sans en extraire une sorte de Cours de littérature dramatique. Le premier volume vient de paraître. Il sera suivi de six autres *. Sous la forme nouvelle où nous les lirons, il est clair que ces feuilletons ne pouvaient manquer de perdre beaucoup de ce qui fit leur succès. Ce qu'on aimait dans les feuilletons de Sarcey, c'était à y trouver Sarcey lui-même et à y apercevoir cette figure joviale qui peu à peu était devenue populaire. Sarcey avait, à un degré remarquable, le mouvement, l'entrain, le don de la vie; tout cela maintenant est figé. Ces improvisations plaisaient par le

I . Francisque Sarcey, Quarante ans ds théâtre (Bibliothèque des Annales politiques et littéraires), i vol. in-iS.

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ton de bonhomie, par Taisance d'un style sans apprêt, par la familiarité des interjections, par tout ce qui donnait la sensation d'une conversation de brave homme, causant au coin du feu, à ventre déboutonné. Les souvenirs personnels, les anecdotes y foisonnaient ; on ne pouvait songer à les supprimer; il est telle histoire de pot de chambre, que Sarcey conte en s'esclaffant, et qui est d'un comique navrant. C'est d'ensemble qu'il faut lire le livre. Sarcey a joui pendant de longues années d'une autorité incontestable et méritée; il a exercé une influence qu'il s'exagérait, mais qui était réelle; il n'est donc pas sans intérêt de rechercher ce que valait dans son fond cette critique et quelle en était la portée.

Cette autorité, que Sarcey avait peu à peu conquise, il la devait à un ensemble de qualités des plus estimables, dont la première fut la persévérance. C'est une grande force que de durer; le feuilleton de Sarcey était devenu pour beaucoup de lecteurs plus qu'un divertissement et plus qu'un enseignement : c'était une habitude. Aller droit devant soi, en creusant le même sillon, c'est le meilleur moyen pour qu'on vous suive. Ceux qui répètent sans se lasser une idée dont ils sont convaincus, il est rare qu'ils ne parviennent pas à l'imposer : c'est la récompense de leur opiniâtreté. Quelle prise un fantaisiste à la manière de J.-J.

Weîss peut-il avoir sur le public? Sarcey n'était pas un fantaisiste. On savait d'avance ce qu'il dirait : il le disait; on n'était pas déconcerté. Il connaissait le sujet dont il traitait. Il avait vu représenter beaucoup de pièces de théâtre, il en avait lu beaucoup, et de celles d'autrefois. Il possédait avec sûreté le répertoire classique et le théâtre de second ordre des xvii^ et xviii® siècles. C'est ici Fimportant. Le lecteur n'accorde pas sa confiance à ceux de qui les jugements ne sont pas étayés sur la connaissance du passé : il veut qu'on parte de la tradition pour apprécier et mettre à leur rang les nouveautés; pour émettre un avis de quelque poids sur Champignol malgré lui ou la Poudre de Perlimpinpin^ il croit indispensable qu'on puisse à l'occasion disserter congrûment de Molière et de Racine. On sait avec quelle passion Sarcey s'occupait de la Comédie-Française, dont il s'était fait en quelque manière l'historiographe et le Dangeau. C'est à elle qu'il faut toujours revenir : elle est le sanctuaire; là et non pas ailleurs doit s'installer quiconque, en matière théâtrale, prétend à rendre des oracles. La tradition, le répertoire, la Comédie-Française, tels sont les mots que ne doit cesser d'avoir à la bouche le critique jaloux que ses arrêts soient écoutés respectueusement jusque dans les music-halls et les baraques foraines. Tel est le « tarte à la crème » du genre. Et c'est ce que n'ignorent

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