LES FEUILLETONS DE FRANCISQUE SARCEY II
réag^ir contre ses entraînements et parfois de lui faire honte de ses goûts et de le faire rougir de certains des plaisirs auxquels il se prête. Arriveronsnous à le corriger ? Nous savons bien que non. Du moins aurons-nous obtenu ce résultat qu'il ne lui sera pas permis de se donner le change, de se faire illusion sur la qualité de son plaisir, et de croire que tout ce qui l'amuse vaille par cela même d'être estimé. Et, d'autre part,qu 'est-ce qu'une critique qui, dans un drame de Sophocle, s'attache aux moyens qui lui sont communs avec un drame ded'Ennery, et n'apprécie dans un art que ces moyens ? Connaître l'emploi de ces moyens est sans doute indispensable; mais, à l'aide de ces moyens, quels résultats a-t-on obtenus, voilà ce qui importe. Il faut, sansdouteque, pendant les quatre heures qu'il passe dans une salle de théâtre, le spectateur ne connaisse ni la fatigue, ni l'ennui. Mais, une fois qu'il est sorti de la salle, que lui reste-t-il et quel prix recueille-t-il de l'effort d'attention qu'il vient de faire? Toute celte mise en scène, tous ces artifices compliqués, tout ce déploiement de ressources multiples n'a-t-il eu pour effet que de l'aider à tuer quelques instants de sa vie ennuyée, et de l'aider à rendre plus brève la fuite du temps? Ou bien des idées se sont-elles éveillées en lui, sa curiosité a-t-elle été attirée vers certains aspects de sa condition, des germes ontils été déposés en lui, qui se développeront par le
travail de la réflexion? Une œuvre dramatique n'entre dans la littérature qu'autant qu'elle se charge des éléments que Sarcey y considérait comme des éléments de surcroît; sans eux, elle n'est qu'une pauvre chose, le prétexte d'un divertissement forain.
Ce qu'il faut se hâter d'ajouter, c'est qu'un système vaut surtout par la façon dont on l'appUque. L'œuvre critique de Sarcey vaut mieux que ses idées critiques. En fait, il était moins docile qu'il ne le prétendait aux décisions du public; il lui est arrivé plus d'une fois d'en appeler de ses jugements, de résister à ses engouements, et de se mettre bravement au travers du courant de l'opinion. Son goût, formé par la culture classique, fortifié par une expérience abondante, était très sûr : il s'est rarement trompé sur la valeur d'ensemble d'un ouvrage. Il cachait sous l'épaisseur de l'enveloppe beaucoup de finesse. Il connaissait la vie, il apercevait aussitôt l'inexactitude de certaines traductions qu'il en voyait donner et regimbait aux endroits qui sonnaient faux ou qui sonnaient creux. Il avait le souci des convenances morales et se révoltait contre de prétendues hardiesses où il ne voyait justement que vilenie et malpropreté. Sa belle humeur, son assiduité laborieuse, sa force de conviction, tout en lui donnait l'impression de la santé. Les talents qu'il goûtait le mieux étaient ceux qu'il sentait comme