QUATRIÈME SÉRIE
Le rôle d'un diplomate doit-il s'apprécier à la valeur des services rendus et à Timportance des résultats obtenus? on voit alors tout de suite que le rôle de Voltaire se réduit ici à peu de chose^ et que ce peu de chose se réduit à rien. Mais si Ton doit tenir compte des intentions, même malheureuses, de la vivacité des désirs, de la répétition des tentatives, de la persévérance des efforts, on avouera que peu de diplomates, parmi ceux même de la carrière, ont donné plus que Voltaire les signes
ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRAPIÇAISE (4* SÉRIe) I
d'une impérieuse vocation. Lorsqu'il lui est arrivé, au cours de ses ouvrages, de parler des négociations où il s'entremit, il l'a fait toujours avec un air de complet détachement : c'est, à l'entendre, qu'on l'avait sollicité et qu'il n'a pas voulu refuser; c'est qu'on avait besoin de lui et qu'il aime à obliger les gens ; il n'avait d'ailleurs aucune illusion sur l'issue des missions qui lui étaient confiées, il y cherchait seulement un plaisir de philosophe, et s'amusait à voir de près la lutte des vanités, le choc des intérêts et toutes les petites misères de la vie des grands. Mais il ne faut pas toujours accepter aveuglément les affirmations de Voltaire. Il se trouve que cette fois elles sont au rebours de la vérité. En fait, c'est de lui, Voltaire, que sont venues presque toutes les propositions : il a offert des services qu'on ne songeait pas à lui demander ; il a^ de ce chef, sollicité les princes et leur gouvernement, les ministres, les cardinaux, les maîtresses royales. Ni les échecs ne l'ont rebuté, ni les humiliations ne lui ont coûté; mais il n'a cessé de revenir à la charge, alléguant sa bonne volonté et un zèle dont on pouvait tout attendre, protestant de son inaltérable attachement aux personnes en place et, au besoin, de la sincérité de ses convictions religieuses : il ne lui a pas fallu moins de quarante années pour reconnaître qu'on ne voulait pas delui. Au surplus, il ne réservait pas à la France ses bons
offices ; il les tenait également prêts pour l'empereur d'Allemag-neou pour le roi de Prusse. Il ne s'arrêtait pas à la question de nationalité. Les missions auxquelles il pouvait prétendre n'étaient naturellement pas des missions officielles; mais le rôle d'agent officieux n'avait rien pour lui déplaire. Il aimait le secret des négociations confidentielles. Il y trouvait une satisfaction à ce goût de l'intrigue qui chez lui est essentiel, un emploi pour ses merveilleuses ressources d'activité et d'agilité. Il y prenait surtout ce plaisir très particulier qui consiste à jouer un personnage double et à dépister l'interlocuteur. Aussi bien le temps était passé où les gens de lettres se réduisaient à n'être que des faiseurs de livres. Poètes, écrivains de théâtre, beaux esprits et causeurs, la politique les tente et ils aspirent à diriger les affaires. Ajoutez que jamais plus qu'au xvni® siècle et nulle part plus que parmi les philosophes, on ne se montra jaloux de l'intimité des princes. Pour ce qui est de Voltaire, il ne se passait pas aisément de « l'atmosphère des cours » ; il Fallait respirer à Berlin ou môme à Lunéville, faute d'être assez bien accueilli à Versailles; car, suivant sa remarque, c'était sa destinée de passer de roi en roi. Cette diplomatie occulte lui servait justement à remplir sa destinée.
Tous ces points, déjà plus ou moins connus, sont aujourd'hui mis dans leur plein jour grâce aux
travaux d'histoire diplomatique de M. le duc de Broglie. Naguère, traitant des rapports de Frédéric II et de Marie-Thérèse, de Frédéric II et de Louis XV, il avait eu plus d'une occasion de mentionner le nom de Voltaire, et l'étude des velléités diplomatiques du grand écrivain lui avait fourni de piquants chapitres. Venant ensuite à exposer les causes du renversement des alliances qui rapprocha tout à coup la France et TAutriche et changea en alliées ces ennemies séculaires, l'historien s'étonna de ne pas avoir à signaler l'intervention de Voltaire. Était-il possible qu'il fût resté indifférent à un événement aussi considérable et qui le touchait de si près? L'hôte de Frédéric, au lendemain d'une intimité et d'une brouille pareillement bruyantes , n'était-il pas désigné pour tenir quelque emploi dans un drame si compliqué et fertile en péripéties? N'avait-on pas songé à utiliser sa connaissance du caractère de Frédéric, et sa rancune contre d'indignes procédés? Avait-il manqué à indiquer le parti qu'on en pourrait tirer? C'est à ces questions que répond M. le duc de Broglie dans son nouveau livre : Voltaire avant et pendant la guerre de Sept Ans *. Il le fait avec la même sûreté que toujours, avec la même délicatesse et le même sentiment des nuances. Il excelle à démêler les secrets mobiles et les calculs cachés, à débrouiller l'écheveau des