M. PIERRE LOTI
de promener leurs regards sur des horizons trop vastes! Qu'ils s'astreignent à ne rien apercevoir au delà du champ où s'exerce leur activité limitée, au delà du but précis qu'ils assignent à leur effort ! Une telle tristesse est au fond de l'œuvre que nous analysons et lui donne sa dernière signification. Oui ne voit combien elle diffère de cette mélancolie mièvre ou de cette langueur débile qui traînait entre les pages des premiers livres de M. Loti? Elle est maintenant réfléchie et virile, et non plus maladive et malsaine, mais grave et presque religieuse. Au lieu d'un dépit d'enfantgâté, déçu dans ses caprices, c'est la grande tristesse humaine, inhérente à notre condition elle-même, issue de la conscience que nous prenons de notre fragilité d'éphémères en face de la Nature éternelle el impassible.
i5 avril 1897.
Quand on vient de lire quelques-uns des romans d'aujourd'hui, on song-e à part soi : « Tout de même, comme le champ de la Httérature est étroit! D'un livre àl'autreil n'y a que le style qui change, et encore! Mais pour les personnages qui sont mis en scène, pour les mœurs qui sont étudiées, pour les sentiments qui sont analysés, c'est toujours la même chose. C'est toujours le même monde, riche, oisif, distingué, dépravé ; un monde situé, paraît-il, dans un coin de Paris, un petit monde qui tiendrait tout entier dans un salon ou peut-être sur le canapé laissé libre par les doctrinaires d'antan. On y observe comment, dans une atmosphère spéciale et sous l'action de ferments variés, la plante humaine se décompose et comment s'y comportent tous les bacilles de la pourriture. Pour ma part, je n'ai jamais connu personne qui ressemblât à ces gens-là, car je choisis mes relations. L'âme de ces gens m'est tout à fait étrangère; j'accepte ce qu'on
m'en dit, comme je ferais les récits d'un explorateur et faute de pouvoir vérifier. J'ai beau faire, je ne sens en moi pas même le germe de leurs perversités, et leurs élégances me paraissent bien vilaines. Apparemment, c'est que ni moi ni mes pareils nous ne sommes des personnages de roman. Il y a une humanité pour les livres : on la reconnaît à ce qu'elle est en dehors de l'humanité générale. La littérature est un état violent. Les honnêtes gens ne sont pas intéressants. La santé n'a pas de valeur au point de vue de l'art. 11 n'y a que l'exception et la maladie qui comptent... » On songe ainsi à part soi et on se garde bien de dire ce qu'on pense, car on ne se soucie pas de passer pour naïf. On se contente de rêver de livres qui, sans avoir moins de mérite littéraire, auraient un intérêt moins spécial, et qui, sans pallier l'humaine misère, ne laisseraient pas après eux une impression de dégoût et n'auraient pas un relent de mauvais livres. Cela exphque le cas que nous faisons des livres de M.René Bazin. Nous l'aimons pour ce qu'il y a dans ses œuvres de délicatesse d'âme et d'élévation de sentiments, et pour le courage qu'il a de rester honnête et chaste, tout en étant clairvoyant et véridique. Et nous lui savons gré d'avoir beaucoup de talent.
M. René Bazin ne m'en voudra pas si je lui avoue que ce qu'ily a de meilleur enlui je l'attribue pour
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une forte part au milieu où il a vécu, à réducation qu'il a reçue, aux impressions qui lui sont venues de l'extérieur. Nous autres, qui n'avons pas été élevés à la campagne, il y a tout un ordre de jouissances et d'émotions qui nous sera à jamais fermé. Le charme de la nature nous restera lettre morte ; il pourra être pour nous une conception de l'esprit, mais nous n'en sentirons pas agir au fond de nous j'influence; nous ne saurons pas les secrets que confient les choses à ceux qui de bonne heure ont été initiés à leurlangag^e. Si quelque jour, par lassitude et dégoût de nous-mêmes, nous nous avisons d'aller demander aux champs un peu de repos pour nos corps et de rafraîchissement pour nos âmes, nous deviendrons cet être ridicule : un citadin en villégiature. Les grands écrivains de ce siècle qui ont su nous dire les choses de la nature avaient appris de bonne heure à les connaître, un Chateaubriand comme un Jean-Jacques. Lamartine avait entendu les voix du soir épandues par les airs, et suivi les «chars gémissants wqui ramènent les moissonneurs. George Sand avait couru les traînes de son Berry, écouté à la veillée les récits du chanvreur. C'est que l'âme est alors toute neuve et docile; elle n'est pas encore assez occupée d'ellemême pour être devenue inattentive aux spectacles qui l'entourent, et, sa jeunesse se confondant avec l'éternelle jeunesse des choses, toutes ses iinpres-
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sions ont la douceur et l'attrait qui vient de ce qu'elle sent en elle s'éveiller la vie. C'est le temps des longs rêves, et l'âge où s'insinue par tout l'être je ne sais quel parfum de poésie qui plus tard ne se dissipera jamais complètement. Nous autres, enfants des villes, nous avons à peine rêvé ; nous n'avons pas su flâner ; avons-nous eu même une enfance?
Les premières années de M. René Bazin ont coulé paisiblement dans la campagne aux environs de Seg-ré. J'imagine qu'étant de complexion frêle et de santé débile, on voulut qu'il eût pour se rétablir les soins de la terre maternelle. Il errait librement par les champs et par les bois. Il suivait tout un jour le sentier où il n'avait pour guide que sa fantaisie. Les épisodes de la vie qui court dans la sève des plantes et sous la feuillée des arbres étaient les événements de sa vie. «D'abord, et c'est une nouvelle, les chatons de saules ont éclaté. Du haut en bas des branches, des luisettes, — un nom qui dit bien la lueur argentée des feuilles, — des houppes d'étamines, de petits bonnets-à-poils en soie fine, se sont accrochés. » Il reconnaît la date de l'année à la parure de la terre, « la renoncule d'eau étant fleurie et les coucous-pelote pas encore ». Hélas! savons-nous même comment est faite la renoncule d'eau et ce que c'est que le coucou-pelote? Il distingue l'heure du jour aux bruits qui
viennent de la campagne : « Des bruits se croisent : appels des coqs dans les fermes et des merles dans les fossés, roulements de chariots, jappements des chiens qu'on détache, voix qui partent des maisons vers les hommes attardés au loin, un pas qui sonne on ne sait où et que bientôt l'herbe étouffe. » Il sait l'époque où reviennent les oiseaux de passage chassés par le froid, et reste éveillé la nuit pour guetter leur retour. — A courir ainsi de droite et de gauche, on se fait des relations : il en a dans les fermes et dans les maisons des paysans. Même il en a d'un peu compromettanles.il a des amis dans la bohème des campagnes, parmi les irréguliers, braconniers de terre ferme et braconniers des marais, preneurs de rats, meneurs de loups, taupiers un peu sorciers, faiseurs de métiers qu'un bon chrétien n'avouerait pas. Ceux-là par tout l'inconnu de leur vie appartiennent à la légende. Ils sont les témoins de choses inquiétantes. « Aux heures crépusculaires, dans les vallées que traverse une rivière quand les derniers rayons meurent au couchant, avez-vous entendu le bruit d'un battoir sous les aulnes ? Vous avez passé. Eux se sont approchés. Ils ont reconnu dans l'ombre la lavandière maudite, la fille qui a étranglé son enfant, et qui lave, chaque soir, le même lange inutile. Vit-elle? est-elle morte? Qui peut savoir? Elle bat son linge, et sa compagnie est mauvaise. » Mauvaise
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encore l'apparilioii des « demoiselles de l'eau » qui se lèvent sur les étangs habillées de robes de brouillards. Ceux qui fréquentent ce monde des apparences fantastiques, on les redoute, et malgré tout on se sent attiré vers eux. On écoute d'étranges récits où ils sont mêlés. Peu à peu on devine qu'au delà de leurs formes sensibles les choses ont uninconnu, un mystère dont l'atteinte à de certaines heures nous laisse tout frissonnants. — C'est ainsi que, par ses émotions, par ses spectacles, par toute son atmosphère, la campagne natale formait la sensibilité du futur écrivain et lui mettait au cœur la « douceur angevine ».
M. René Bazin est resté fidèle à sa province. Il habite cette aimable ville d'Angers. Quand il s'en éloigne, c'est pour courir la France, c'est pour voyager une fois en Sicile, une fois en Espagne. On ne le rencontre guère sur nos boulevards. Ce n'est pas qu'il ait contre Paris aucun préjugé, ou qu'il ne sache apprécier comme il convient l'air de notre société et la qualité de nos divertissements. Mais il se rend compte qu'à séjourner parmi nous il n'aurait rien à gagner et qu'au contraire il y compromettrait son originahté et la saveur de son talent. Nous nous moquons de tant de choses, faute de les comprendre et de savoir les goûter ! Il est probable en effet que la province a ses travers ; je remarrjue seulement que ceux qu'on a coutume de
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lui reprocher, nous devrions être les derniers à les invoquer contre elle. Il paraît que dans les petites villes chacun s'occupe un peu trop de ce que fait son voisin. Or c'est en cela que les petites villes sont pareilles à notre grande ville; car ceux qui se plaignent des commérages de la province, c'est donc qu'ils n'ont jamais mis les pieds dans un salon de Paris. Nous reprochons encore à l'esprit provincial son étroitesse. Mais est-il possible que nous nous abusions] si fort sur ce qui est le caractère même de l'esprit parisien ? C'est ici que régnent les préjugés, que s'imposent les idées toutes faites, faites on ne sait trop comment, mais on sait trop par qui, ici qu'hommes et choses sont appréciés à un point de vue tout à fait particulier, d'après une morale arbitraire et changeante qui n'a plus cours au delà des fortifications ou peutêtre passé la Madeleine. Echapper à cette tyrannie, c'est pour un écrivain qui vit en province le grand avantage. Dangereuse aussi la vie qui est proprement celle de l'homme de lettres ! Il a trop près de lui l'image obsédante de la rivalité; il entend de trop près le bruit de son succès, auquel insensiblement il est amené à tout rapporter et à tout sacrifier, au point de se réduire au rôle d'amuseur. Il est la dupe de son métier. Hors de cette atmosphère spéciale et de ce milieu factice l'écrivain est mieux placé pour juger de toutes choses. Il est à
l'abri de nos engouements, il n'est ni dépendant de nos modes, ni prisonnier de l'opinion d'autrui. Il s'appartient. II peut se rendre compte de ses goûts, suivre sa pente naturelle, protéger son rêve. La vie littéraire ne lui est pas un mirage qui l'empêche d'apercevoir la vie. Avant d'être un auteur, il est un homme, ayant une maison qui est sa maison, une famille qui a des attaches dans un pays, qui tient au sol, et ne ressemble pas à ces smalahs improvisées que le hasard de la fortune ou du succès fait surgir un beau jour d'on ne sait quelles troubles origines. Cela est une garantie pour la dignité de l'œuvre comme pour celle de l'écrivain, et une sauvegarde contre bien des extravagances. Et enfin cette vie de province, c'est celle que mènent en France et hors de France le plus grand nombre des hommes ; en sorte qu'on ne voit pas pourquoi la littérature, limitant elle-même son horizon, ne consentirait à s'occuper que d'une exception qui pourrait bien n'être pas même une élite.
Je ne vais pas jusqu'à dire que pour être digne de tenir une plume il faille nécessairement être de Pézenaset que la vie n'ait d'intérêt que dans l'enceinte de Landerneau ; mais si l'on veut savoir les ressources qu'offre la province à un écrivain qui l'aime, on n'a qu'à parcourir les articles que M. René Bazin apubliés dans le Journal des Débats sous ce titre: En Province^ et qui sont parmi les plus jolies cho-
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ses que nous devions au journalisme littéraire d'aujourd'hui. Paysages, études de mœurs, souvenirs, rêveries, légendes, anecdotes, petits drames, des éléments très divers s'y mêlent de la façon la plus naturelle et la plus libre, donnant l'impression directe des choses vues : « Je reviendrai aux champs, aux bois et aux faubourgs. Je dirai quel visage a cette année le printemps qui s'éveille, à moins que je ne vous mène en Normandie, dans les herbages où les bonnes gens comptent déjà les bottes de foin, ou que je ne vous raconte comment mon ami le vieux Michel fut trouvé mort au pied d'un arbre qu'il élaguait, le dernier jour des grandes gelées. » Ces provinces de l'ouest de la France, Bretagne, Anjou, Vendée, les Landes et jusqu'au pays Basque, M. René Bazin les a explorées en toutes les saisons et à toutes les heures; il en a aperçu tous les aspects : il ne se lasse pas de les noter et dé les rendre. Voici de petites villes : Vitré, Fougères, Pontorson, Agde, Béziers, d'autres encore, dont on ne parle guère dans les livres et qui ne tiennent pas grand état par le monde. M. Bazin sait bien qu'il n'en est pas une qui n'ait sa physionomie pour qui sait voir, et son charme pour qui veut s'y prêter. Il regarde d'abord un peu à distance la silhouette qu'elles ont et comment elles se dessinent sur un fond de collines ou sur un horizon de plaines; il entre, il se promène sur d'anciens remparts et sur
des places toutes neuves; il s'informe des g^ens qui vivent là et de la façon dont ils vivent; il s'enquiert des industries locales et des efforts qu'il a fallu faire pour lutter avec la concurrence et suivre le progrès. Ce ne sont pas les sites les plus pittoresques qui tentent le pinceau de M. Bazin, et il ne réserve pas son enthousiasme pour les beautés classées. Je dirai presque qu'il ne choisit pas et qu'il suit avec la même curiosité tous les aspects, tous les accidents du terrain et tous les plis du sol. C'est que, comme il le remarque quelque part, la beauté se dégage lentement des choses. Il n'est que de regarder avec patience et avec amour. Cet amour pour les choses qu'il décrit, c'est ce qui donne aux tableaux que trace M. Bazin leur caractère; il se traduit moins encore par l'émotion du style que par la minutie et par la précision des détails. Un amoureux sait tous les traits et toutes les expressions du visage qu'il aime. Et la silhouette des villes, la bigarrure des champs, la variété des productions, la teinte changeante du ciel, l'enveloppe de l'atmosphère, la qualité de la lumière et de l'air, tout cela c'est le visage de la France.
Le visage des pays change comme celui des personnes. Il y a dans les villes anciennes de très vieux quartiers. Des rues tortueuses y serpentent où l'herbe pousse entre les pavés disjoints et l'ombre tombe des toits trop rapprochés. Les maisons se
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sont groupées là et serrées lesunescontre les autres. Il en est d'orgueilleuses et d'humbles, il en est de moroses et d'autres accueillantes et souriantes dans leur vétusté comme de bonnes aïeules. Elles sont toutes différentes, à la manière des êtres vivants dont pas deux ne se ressemblent. Elles disent l'époque où elles se sont élevées et l'humeur de ceux qui les ont habitées. Elles savent des histoires d'autrefois, elles gardent la tradition d'un passé qu'elles attestent auprès des générations nouvelles venues. Un jour vous vous êtes arrêté là, et il vous a semblé que vous étiez transporté dans un autre temps. Laissez passer un petit nombre d'années, laissez faire au zèle de municipalités avides d'embellissements. Les lacis capricieux d'hier ont fait place à des rues droites, sans personnalité, où s'alignent des maisons neuves, qui n'ont pas souffert, qui n'ont pas d'âme... Vous avez remonté, il n'y a pas si longtemps, le cours de la Loire : c'est bien le même fleuve bordé des mêmes peupliers. Il vous semble pourtant qu'il y manque quelque chose. Que sont devenues ces grandes voiles carrées, qu'on apercevait blanchir au loin? Demandez-le à maître Houlyer, qui fut à l'époque un des plus rudes mariniers : il vous dira que c'est fini de la navigation des fleuves et des belles expéditions de jadis, où il y avait des dangers à courir comme dans les expéditions de mer... Tout s'en va. Un à un les petits-fils
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laissent se perdre les usages des grands parents. Les champs ne se cultivent plus de même et les idées ne germent plus de la même manière. Les hommes ont renoncé aux costumes traditionnels; et pareillement ils n'ont plus l'âme d'autrefois. — Les choses lointaines ont une intime poésie, et il y a un grand charme de mélancolie pénétrante dans les choses qui s'en vont. C'est piété de la part d'un écrivain que d'en fixer l'image au moment où elles disparaissent pour ne laisser bientôt plus d'ellesmêmes que ce qu'il en aura mis dans des pages consacrées au souvenir.
On a prêté beaucoup trop d'importance aux questions de race et exagéré l'influence des milieux. Il n'en reste pas moins qu'on a raison, dans une certaine mesure, « de rattacher l'humeur des hommes et la couleur de leurs yeux, et celle surtout de leur esprit, non seulement aux races dont ils sortent, mais au sol qu'ils habitent et à l'air qu'ils respirent... M. Bazin se plaît à observer la diversité des types, et à noter aussi l'empreinte différente que mettent sur l'individu sa condition et sa profession. Le hobereau et le fonctionnaire, le percepteur et le médecin, la grande dame ruinée, la commerçante enrichie par des prodiges de labeur et des miracles d'économie, il nous les montre au vrai dans leur attitude, avec leur geste habituel et leur accent. Et, puisqu'il n'est en pro-
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vince destinées si bien cachées dont on n'arrive à percer le mystère, il n'y a donc qu'à prêter l'oreille aux récits des g-ens bien informés. Les histoires qu'on lui a contées, M. Bazin nous les rapporte à son tour. Il met sa coquetterie à ne rien inventer et s'applique à n'être qu'un écho fidèle. Mais nous savons bien que les choses qu'on dit ne valent pas par elles-mêmes; elles valent par la façon dont on les dit. C'est ainsi que dans les croquis de province de M. Bazin s'encadrent de véritables nouvelles. La Demoiselle est l'histoire d'une vieille fille effacée et timide qui, ayant fait un héritage inattendu, est prise de la manie de bâtir, restaure un château qu'elle n'habitera pas, et, contente d'un peu de place à un foyer qui n'est pas le sien, laisse à d'autres et à de plus jeunes le soin de jouir de la demeure somptueuse qu'elle leur a préparée. La Servante est l'histoire d'un de ces dévouements dont on croit généralement que ce sont les rapporteurs du concours Montyon qui les inventent. Le Cygne est le récit d'une nuit d'angoisse passée au chevet d'un enfant malade par deux hommes, ennemis d'hier, que la vue de la souffrance a réconciliés. Ces nouvelles valent par le pittoresque des détails, par la décision avec laquelle les acteurs y sont posés en quelques traits, par l'émotion qui se trahit chez le narrateur. Il ne fondrait, pour en faire des romans, qu'en élargir Je cadre. Mais peut-être aperçoit-on
Lomment chez M. Bazin c'est l'homme de province qui a fait le romancier.
M. Bazin apporte dans le roman deux qualités qui se font parmi nous trop rares pour qu'il suffise de les signaler en passant. L'une est la tendresse. Ce n'est pas qu'on manque à s'apitoyer dans les livres d'aujourd'hui. Pitié et charité sont redevenues à la mode. Mais justement ce sont des modes littéraires. On les compromet dans d'étranges aventures; on en fait bénéficier ceux-là mêmes qui y ont le moins de droits ; en sorte que cette inépuisable indulgence qu'on témoigne aux coquins devient pour les honnêtes gens une injure et j'allais dire un reproche. Au surplus, ces effusions de sensibilité sont parfaitement conciliables avec la sécheresse de cœur, attendu que le cœur n'est pour rien dans l'affaire. Il en est tout autrement avec M. Bazin. La tendresse chez lui n'est ni un résultat de la mode, ni un produit de l'importation russe. Elle n'est pas davantage la conclusion d'un raisonnement de philosophie, quelque chose comme l'envers du pessimisme. Elle est une disposition naturelle. Naturellement il est attiré vers ceux qui souffrent avec dignité et sans se plaindre ; il se détourne des orgueilleux et des violents. Il est en sympathie avec ceux qui vivent par le cœur ; il aime le son des âmes douloureuses; il se sent tout près des êtres de résignation et de sacrifice. Etrange
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nécessité, qu'il faille aujourd'hui définir ce que c'est que la tendresse et protester que si on l'attribue à un écrivain ce n'est pas pour lui en faire un reproche !
Je crains d'avoir plus de peine encore à me faire comprendre et d'étonner beaucoup de gens en osant soutenir que c'est un mérite pour un romancier d'avoir de l'élévation dans l'esprit. C'est une notion que nous avons tout à fait perdue depuis l'avènement de la « littérature brutale ». On n'a plus cessé depuis lors de considérer la grossièreté comme un signe delà forceet la trivialité comme un synonyme de la hardiesse. Cette confusion n'est pas près d'être dissipée : trop nombreux sont ceux qui ont intérêt à l'entretenir. Il y a entre les romanciers comme un concours à qui découvrira quelque aspect plus répugnant de notre nature ou de notre société : c'est un sport; ils battent un record. Peu à peu nos idées se sont faussées, notre goût s'est gâté, notre sensibilité s'est émoussée. Hors la peinture du vice, tout nous semble fadeur et candeur. Certes U ne s'agit pas de présenter de la réalité un tableau embelli et partant mensonger. Il ne s'agit pas de se payer d'illusions et d'un dangereux optimisme. On sait de reste que le mal est inhérent à la nature humaine et que la douleur est l'étoffe dont est faite la vie. On n'ignore rien de nos défaillances et de notre détresse. Mais aussi n'admet-
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on pas que la littérature ait été inventée spécialement afin de nous remettre en mémoire les raisons que nous avons de nous mépriser nous-mêmes. On croit qu'à traiter certains sujets il n'y a guère de profit et il y a de la honte. Il est, non pas des profondeurs, mais des bas-fonds où l'on refuse de descendre. On fait choix, pour les interpréter, de spectacles qui se puissent supporter, de sentiments qui se puissent avouer, de situations où l'homme ne s'abaisse pas au-dessous de lui-même... Et je m'aperçois bien que je suis en train de trahir la cause de mon romancier.
Il s'en faut d'ailleurs que tout soit de même prix dans les romans de M. Bazin. Il en a écrit, non pas précisément de mauvais, mais d'un peu trop médiocres. Je ne songe pas à Stéphanette, un livre de début, que son auteur n'a presque pas publié, dont je ne sais même s'il a été mis dans lecommerce, et que je mentionne uniquement pour faire étalage d'érudition. On y voit comment un gentilhomme s'éprit de la fille d'un brocanteur, comment ce brocanteur avait été l'un des plus atroces bourreaux de la Révolution, et comment sa fille, qui n'était pas sa fille, était la cousine du gentilhomme. Cela se lit sans fatigue, et n'est pas plus ennuyeux qu'autre chose; mais ces récits empruntés aux souvenirs de la Révolution ont dans l'histoire du roman leur date et leur nuance. Une tache d'encre,ouvTaige couronné
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par l'Académie française, me semble, en dépit de la couronne, un ouvrage regrettable. M. Bazin y a adopté un ton de badinage innocent et une sorte d'humour inoffensif. Là et ailleurs, M. Bazin conte avec un peu trop de complaisance l'aventure du bon jeune homme épousant à la fin l'héritière idéale. C'est la note de certains romans de Sandeau, qui eut son charme voilà cinquante ans. Le goût de la province n'est pas si changeant que le nôtre, et des modes un peu défraîchies plaisent encore dans les départements.
Ma tante Giron, les Noellet, Madame Corentine, la Sarcelle bleue, tels sont les livres où on peut le mieux apprécier la manière de M. Bazin. C'est un des jolis romans de ces dernières années que cette Sarcelle bleue. L'auteur y a trouvé à employer toutes ses qualités de grâce, d'émotion, de discrétion. La situation est par elle-même d'une extrême délicatesse. C'est une de ces situations honnête, ment fausses où le cœur peut se trouver engagé malgré lui et presque à son insu. Un parrain vit auprès de sa filleule, et peu à peu l'affection quasipaternelle qu'il avait pour l'enfant grandie sous ses yeux se tourne en amour. L'analyse de cette crise d'âme a tenté plus d'un de nos contemporains; car ce n'est plus aujourd'hui que le désespoir d'Arnolphe semble ridicule. Je citerais dix romans sur le même sujet; mais nulle part il n'est traité d'une
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touche aussi légère, avec ce talent de laisser entendre les choses au lieu de les dire. C'est un des mérites de M. Bazin de savoir trouver le trait sig-nificatif, le détail révélateur qui vous met au courant du travail intérieur de la pensée ou du sentiment. Il indique ce trait sans y appuyer. Il a du goût. Il est par là vraiment artiste, et aussi parce qu'il sait apparier les nuances et tenir un récit dans une même tonalité. Paysages, intérieurs, causeries, tout dans la Sarcelle bleue a la même fraîcheur de ton et comme une transparence d'aquarelle. On dirait en effet d'une aquarelle de maître. — Dans Madame Corentine, comme dans la Sarcelle bleue, comme dans Madame Giron et presque dans tous ses livres, M. Bazin a mis en scène des jeunes filles. Ce sont des jeunes filles comme on en trouve encore en France, qui ne montent pas à bicyclette et qui ne savent pas l'anatomie. Elles ont le charme qu'on travaille activement à faire perdre à leurs sœurs et qui leur venait d'une éducation protectrice. Elles sont d'ailleurs très loin de ressembler à l'ingénue de théâtre. Elles sont capables de volonté et même d'entêtement dans le bien. Elles tiennent sans en avoir l'air beaucoup de place dans la maison, exercent une influence sans la faire sentir et sans avoir l'air d'y toucher. C'est par là qu'elles sont aimables et par là qu'elles sont vraies. La peinture de la vie famihale, les tableaux d'in-
térieur, voilà où excelle M. Bazin. On n'oublie plus, pour y être entré avec lui, cette maison des Pépinières dans la Sarcelle bleue. Les jours s'y succèdentdans leur régularité somnolente, sans incidents, sans rien ajouter qu'un chapitre au Traité d'ornitholog-ie du père, et un rang à la tapisserie de ces dames; les années passent pareilles à elles-mêmes sans rien apporter dans ces existences unies qu'un drame de cœur silencieux et qui reste insoupçonné. — Les hôtes des Pépinières appartiennent à la bourgeoisie aisée de province. Les personnages de Madame Corentine sont des gens de petit commerce, attentifs au gain, et chez qui, par une nécessité, les questions d'argent se mêlent aux questions de sentiment. — Dans les Noellet, nous sommes chez des paysans. Je ne sais trop si on a jamais mis plus d'exactitude à reproduire les scènes delà vie de campagne qu'il y en a dans cette première partie du roman, où nous assistons à la vie d'une famille de métayers. Le père Noellet ne connaît et n'aime que la terre, et c'est pour elle qu'il élève ses deux fils. Gomme il arrive, l'aîné^, Pierre Noellet, a le mépris de la condition des siens; il a le goût de l'instruction, il est intelligent et orgueilleux; il se fait conduire au séminaire. Ce sont bien des sacrifices qu'il en coûte ; mais on les accepte bravement, car il est juste après tout qu'un enfant suive sa vocation, et on n'a pas le droit de refuser
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à Dieu ceux qu'il appelle et qu'il a choisis pour son service. Un beau jour, Pierre déclare qu'il ne sera pas prêtre, qu'il n'a jamais eu la vocation, qu'il a menti et trompé ses parents afin de les contraindre à lui faire donner une éducation supérieure à son rang-, et qu'il veut aller à Paris pour être un monsieur. Ce drame de la vie paysanne est rendu avec la plus remarquable intensité. Chacun des acteurs y est exactement dans son rôle. Tout y dénote l'observation patiente, l'intime connaissance des choses et des gens. On est à égale distance de l'idylle et de la caricature. On est en pleine réalité. Telle est, en effet, la dernière forme qu'a prise le talent de M. René Bazin. A mesure qu'il s'éloigne du romanesque conventionnel de ses débuts, il incline vers un réalisme dont la note juste, franche et quand même disting-uée, est dans notre littérature une note nouvelle. Son beau récit de Donatienne en est un exemple. L'histoire est simple à souhait et banale comme un fait-divers. La misère se fait chaque jour plus menaçante chez le closier Jean Louarn. Aussi se résigne-t-il à laisser sa femme Donatienne partir pour Paris, où elle se place comme nourrice. Pour lui, il garde les trois enfants et il attend. Il attend avec une confiance obstinée les nouvelles toujours plus espacées qu'envoie Donatienne et l'argent qu'elle n'envoie pas. Maintenant la saisie jette le closier hors de chez lui
sans pain, et la rumeur publique lui apprend son malheur. Donatienne ne reviendra pas, elle ne reviendra jamais : elle a trop peur de la misère; elle a eu tôt fait d'oublier le pays et les siens et de prendre goût à la vie facile, à la bonne nourriture, et à la noce... Dans le raccourci de cette nouvelle, M. Bazin a trouvé le moyen de nous faire tout comprendre ou tout deviner : l'opposition de nature entre Jean Louarn et sa femme, l'espèce d'obscur désir qui poussait Donatienne vers la ville, les exemples démoralisants qui s'offraient à elle avant même l'arrivée, l'atmosphère de corruption où elle va succomber et puis se plaire. De même nous prévoyons assez bien l'avenir qui attend Jean Louarn, rangé désormais parmi les sans-travail. — Mais supposez le même sujet aux mains d'un écrivain naturaliste et demandez- vous ce qu'il en aurait su faire. Aussi bien nous n'en sommes pas réduits aux hypothèses ; nous pouvons nous souvenir, et il nous suffirait de relire quelques pages de Pot-Bouille ou de l'Assommoir. C'est sur le personnage de Donatienne qu'on aurait concentré toute l'attention : on ne nous aurait fait tort d'aucun des détails de ses chutes successives, et les petites drôleries du sixième étage auraient fourni la matière à de bien aimables chapitres. On n'aurait eu garde de laisser le mari de la nourrice au seuil de l'abîme où il va dégringoler. On nous aurait montré, sous
prétexte de nous instruire, comment le vice sort immanquablement de la misère. Et on aurait suivi avec une minutie complaisante et une espèce de joie féroce la progressive déchéance de deux êtres. C'est tout le contraire qu'a fait M. Bazin. Il a relégué dans le lointain, à la cantonade, la figure de Donatienne. Il a fait porter tout l'intérêt sur celuilà seul qui en est digne : sur le mari. Il a choisi dans sa destinée la période intéressante : celle où il se débat aux prises avec le malheur approchant, où il lutte et fait effort et garde encore intacts en lui les caractères de l'humanité.
Tel est ce réalisme dont on ne nous a donné longtemps qu'une grotesque et odieuse contrefaçon, au point que nous en étions venus à prendre en dégoût la notion elle-même de la réalité dans l'art. Chaque fois qu'ils ont essayé de nous peindre les ouvriers, les paysans et les « humbles », ces représentants d'un faux réalisme sont restés irrémédiablement des gens de lettres transportés dans un monde nouveau pour eux. Ils les ont représentés sans les connaître, mais surtout sans les aimer. Ils ont été attirés vers eux, non par un mouvement de sympathie, mais par une curiosité hostile. Misanthropes, ils ont trouvé ce moyen pour offrir à l'humanité l'image d'elle-même la plus dégradée. Ce réaUsme était à base de haine. Or, c'est ce système de littérature qui ne peut vivre
que d'amour. C'est ici qu'il faut s'effacer, se renoncer soi-même et s'oublier, pour entrer dans l'âme de ceux que leur condition, leur milieu de vie, leurs souffrances et leurs espérances, tout enfin éloigne de nous. C'est ici qu'il faut répudier le point de vue de l'artiste soucieux de l'effet, amoureux de ce qui est exceptionnel et qui est rare. L'exemple des Russes et des Anglais est venu nous le rappeler à temps. Il est intéressant de voir aujourd'hui l'un des nôtres, non pour s'être mis à leur école, mais pour s'être trouvé dans des conditions de sensibilité analogues, revenir à la conception d'un réalisme grave et humain. C'est dans ce sens que M. Bazin nous semble appelé à diriger son effort et à développer son originalité.
II faut au moins indiquer un autre aspect de l'œuvre de M. Bazin. Il a écrit de charmants récits de voyage. Je ne dirai pas que M. René Bazin y a renouvelé un genre : le terme serait trop ambitieux et de nature à alarmer ce modeste; mais il l'a du moins adapté aux besoins d'aujourd'hui. Les voyages sont aujourd'hui à la portée de tout le monde ; on a peu de temps, on est obligé d'aller vite, et on veut avoir tout vu. M. Bazin a la rapidité du coup d'oeil et la souplesse de l'esprit. En Espagne, en Sicile, en Italie, il va droit à ce qui intéresse non pas la curiosité du spécialiste, mais la curiosité générale. Aussi différent du touriste que de l'archéo-
logue, du géographe ou du politicien, il se contente d'être un honnête homme en voyage.
M. René Bazin est encore assez jeune pour être loin d'avoir donné toute sa mesure. Nous avons indiqué pour notre part ce que nous attendons de lui. Il tient dès à présent dans la jeune littérature une des meilleures places, si ce n'est Tune des plus en vue. Son succès est de bon aloi. II ne le doit qu'à un talent qui prend chaque jour plus de fermeté et de sûreté. Ce talent est d'essence toute française. Il a grandi sur le sol de France, au milieu de tout ce qui devrait nous tenir si chèrement au cœur. Il est fait de qualités qui sont bien nôtres et que pourtant nous avons peu à peu désappris de goûter. Son œuvre variée, aimable, où ne manquent ni l'observation, ni la pénétration morale, ni même la vigueur, tranche sur la production courante. Elle fait mieux comprendre l'étroitesse et la monotonie des sujets ordinaires où la plupart des romanciers d'aujourd'hui se confinent. Elle témoigne que la littérature n'est pas contrainte par une espèce de nécessité de se développer en dehors de la notion du bien ou des conseils du goût. Elle vaut par elle-même et par le contraste qu'elle fait avec d'autres; elle est pour plusieurs écrivains un exemple, et pour une partie du public une leçon.
i5 octobre 1895.
Un grand écrivain, au terme de sa carrière, faisant non pas seulement l'examen de conscience de ses confrères, mais le sien propre, soumettant à l'épreuve de la discussion les fondements eux-mêmes de son art, développant avec loyauté jusque dans leurs extrêmes conclusions les principes auxquels il s'est arrêté, poussant le désintéressement jusqu'à condamner les œuvres qui lui ont coûté un long effort et qui lui ont valu la gloire, c'est un spectacle dont l'histoire des lettres ne nous fournit que de rares exemples et qui frappe par un incontestable caractère de noblesse et de grandeur. C'est celui que nous donne en ce moment le comte Tolstoï. Au cours de son nouveau livre Qu'est-ce que Fart?^, et afin que nous ne soyons pas tentés de croire qu'il introduise dans ses théories quelque indulgente exception en sa faveur, il a soin de nous avertir qu'il
I. Qa'est-ce que l'art? par le comte Léon Tolstoï, traduction de M. T. de Wyzewa. i vol. in-i8, Perrin, éditeur.
ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE, 3» SÉRIE l3
« rang-e dans la catégorie du mauvais art toutes ses propres œuvres artistiques ». Si d'ailleurs l'apôtre qu'est devenu Tolstoï en ces derniers dix ans condamnait l'art lui-même dans toutes ses manifestations et jusque dans son essence, nous nous bornerions à signaler son zèle iconoclaste, ou nous le rangerions parmi les législateurs utopistes qui, en bannissant l'art de leur République, ne l'ont pas empcclié de fournir à travers les siècles une assez belle carrière. Mais il s'en faut qu'il en soit ainsi. Tout au contraire, Tolstoï a foi dans l'art, et non seulement il n'admet pasque l'humanité puisse s'en passer, mais il croit que l'art est un des moyens les plus efficaces dont elle puisse se servir pour réaliser ses fins supérieures. Ce n'est pas la suppression de l'art que poursuit .Tolstoï, c'en est la réforme ; il voudrait non pas le tuer, mais le vivifier. 11 est clair que sur un pareil sujet les réclamations et le témoignage d'un Tolstoï ont une incomparable autorité; d'avoir écrit jadis la Guerre et la Paix et Anna Karénine^ cela donne des titres à parler de littérature avec quelque compétence. Ajoutons que ce livre auquel Tolstoï songe depuis quinze ans, ou depuis toujours, est le résumé d'un long travail de réflexion, que l'auteur y fait preuve d'autant de verve satirique que de vigueur de pensée, qu'on y sent circuler à travers toutes les pages l'enthousiasmed'unepenséeprofondément religieuse
LES IDÉES DU COMTE TOLSTOÏ IqS
et rlnminée par l'idéal de l'universelle fraternité. C'est plus qu'il n'en faut pour expliquer que les idées de Tolstoï sur l'art dussent avoir à travers tout le monde lettré un grand retentissement.
Ce qui frappe d'abord, c'est de voir comment Tolstoï a mis en lumière ce qu'il y a de factice et de violemment artificiel dans l'art tel qu'il se pratique aujourd'hui. Nous autres, asservis à notre tâche quotidienne et confinés dans notre besogne professionnelle, nous sommes devenus incapables d'y faire attention. Notre goûls'estimprég-néderatmosplière que nous respirons. L'habitude a émoussé chez nous la faculté de l'étonnement. Depuis que nous allons au théâtre, et que nous y prenons du plaisir, nous nous sommes faits à ne plus remarquer l'absurdité de tant de conventions que nous y acceptons docilement. Même il nous arrive, dans ce pays de l'invraisemblable et du faux, de parler de vérité et de vie. Mais supposez qu'un flot de jour, inondant subitement la salle, nous révèle l'extravagance des sentiments, la bizarrerie des attitudes, l'étrangeté des sons, la misère des oripeaux, des décors en cartonpeint, des accessoires en papier doré I Ou supposez qu'un spectateur à l'esprit neuf et point encore initié aux mystères du temple s'y trouve tout d'un coup transporté. Son impression sera celle qu'éprouva Tolstoï un jour qu'on s'avisa de lemener entendre un opéra moderne. «Un
roi indien désirait se marier; on lui amenait une fiancée; il se déguisait en ménestrel; la fiancée s'éprenait du ménestrel, en était désespérée, mais finis sait par découvrir que le ménestrel était le roi son fiancé; et chacun manifestait une joie délirante. Jamais il n'y a eu, jamais il n'y aura d'Indiens de cette espèce... Jamais, dans la vie, les hommes ne parlent en récitatifs, jamais ils ne se placent à des distances régulières et n'agitent leurs bras en cadence pour exprimer leurs émotions; jamais ils ne marchent par couples, en chaussons, avec des hallebardes d'étain... » Ce sont des réflexions de Huron. Sous l'influence de ses préoccupations de réformateur, Tolstoï est devenu aussi étranger que possible aux conceptions qui sont celles d'un moderne dilettante. Il s'est fait une âme pareille à celle des simples dont il rêve d'améliorer la condition. Ou, si l'on veut, le vernis de civilisation ayant craqué, c'est le fond de barbarie qu'on a vu affleurer dans cette âme de Slave. Le paysan du Danube ne penserait pas autrement, si on le conduisait à Bayreuth.
L'exemple du théâtre n'est que le plus significatif. Mais que de livres s'impriment qui témoignent d'une égale déformation intellectuelle ! Il ne se passe pas de jour qu'il ne paraisse au moins un roman. Pour écrire ce roman, un homme, qui d'ailleurs ne manque peut-être ni de cœur, ni d'esprit,
LES IDÉES DU COMTE TOLSTOÏ ig7
s'est mis à la torture, a dépensé sa peine et son temps. D'autres hommes ont rassemblé les caractères, les ont imprimés sur le papier, ont cousu les feuillets. A quoi tous ces efforts ont-ils abouti? et le résultat, quand on y songe, n'est-il pas dérisoire? Que de toiles gâtées par les couleurs dont on les a couvertes ! C'est par milliers que l'on compte les peintres en Europe. Dans ce débordement de choses peintes, c'est à peine si deux ou trois, qu'encore ne saurait-on désigner, vaudront d'être épargnées par le temps. L'invasion des musiciens n'est pas moins formidable; et la musique n'a presque point de part dans ce déluge de notes dont nous sommes inondés. Si encore cette profusion artistique n'était qu'inutile, et si tant de prétendus chefs-d'œuvre se bornaient à être non avenus! Mais le plus souvent l'art, tel qu'il se pratique aujourd'hui, est dangereux; sous des formes plus ou moins grossières, la peinture et la musique, la poésie, le roman, le théâtre contiennent de perpétuelles excitations à la sensualité. Les choses en sont au point et les idées sont si parfaitement faussées que si, par hasard, ce qui au surplus arrive rarement, un moraliste s'inquiète et réclame au nom de l'honnêteté, c'est sa protestation qui fait scandale. On se demande d'où sort ce gêneur et on le reconduit sous les huées. C'est un dogme admis entre artistes et amateurs, que le point de vue de la morale ne doit pas être
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reçu en esthc'lique. Tantôt on prétend que la beauté purifie tout, et tantôt on tombe d'accord qu'elle ne purifie rien; mais peu importe : nulle considération ne saurait prévaloir contre elle. — Telle est la série de constatations et de déductions par laquelle Tolstoï est amené à rechercher en quoi consiste cette idée de la beauté dont on fait le fondement de Fart, et au pouvoir mystique de laquelle on sacrifie quelques-uns des principes mêmes de l'ordre social.
Or, à mesure qu'il essaie de saisir cette idée de beauté, il s'aperçoit qu'elle lui échappe, et plus il s'efforce de la serrer de près, plus il se rend compte qu'entre toutes les notions c'est la plus décevante. Car on l'associe parfois aux notions de vérité et de bonté. Et nous savons ce que c'est que la vérité, qui est la conformité à la définition ; nous savons encore, quoique plus confusément, ce qu'est une action bonne. Mais on parle de beauté, et l'on ne s'entend pas. Non seulement les esthéticiens diffèrent d'avis, mais leurs définitions sont aussi vagues qu'elles sont d'ailleurs ambitieuses. Les uns y veulent découvrir on ne sait quel principe absolu, surnaturel et quasiment divin; les autres la réduisent à la plus fragile et à la plus pauvre des notions : celle du plaisir. C'est ici un admirable exemple de psittacisme : on répète le mot et on n'y enferme aucun sens. On élève un autel à la divinité inconnue,
On s'ag-enouille devant le tabernacle vide. — Aussi, laissant de côté toute notion métaphysique, et afin de s'avancer sur un terrain solide, Tolstoï élimine de la définition de l'art l'idée abstraite de beauté; et c'est ce qu'il y a, dans cette définition, de nouveau et de hardi. Au lieu de hausser Tart, ou de le reléguer dans une sphère d'exception, en dehors de toutes les conditions de la vie humaine, il en fait une des formes de notre activité, soutenant avec toutes les autres d'intimes rapports. L'art est un moyen de communication entre les hommes, et c'est un moyen d'union. « Evoquer en soi-même un sentiment déjà éprouvé, et, l'ayant évoqué, le communiquer à autrui, par le moyen de mouvements, de lignes, de couleurs, de sons, d'images verbales, tel est l'objet propre de l'art. L'art est une forme de l'activité humaine, consistant pour un homme à transmettre à autrui ses sentiments, consciemment et volontairement, par le moyen de certains signes extérieurs... L'art est un moyen d'union parmi les hommes, les rassemblant dans un même sentiment, et, par là, indispensable pour la vie de l'humanité et pour son progrès dans la voie du bonheur, n L'art est un langage ; ce qui le distingue d'avec la parole, c'est que par la parole l'homme transmet ses pensées, par l'art ses sentiments et ses émotions. Avant de montrer ce qu'il y a, dans cette définition, de bienfaisant et d'opportun, nous ne pouvons
nous dispenser d'y signaler de graves lacunes. Elles nous sont suffisamment révélées par certaines admissions et exclusions pareillement surprenantes et pareillement arbitraires, auxquelles se livre Tolstoï. Venant à citer quelques-unes des œuvres qu'il admettrait — à la rigueur — dans sa cité artistique, il énumère Don Quichotte^ les comédies de Molière, les romans de Dickens, et ceux de Dumas père. Ailleurs, se posante lui-même la question de savoir si la neuvième symphonie de Beethoven ne relève pas de la catégorie du mauvais art, « sans aucun doute, répondit-il. Tout ce que j'ai écrit, je l'ai'écrit seulement pour arriver à établir un critérium clair et raisonnable permettant de juger de la valeur des œuvres d'art. Et maintenant ce critérium me prouve de la façon la plus évidente que la neuvième symphonie de Beethoven n'est pas une bonne œuvre d'art. Ne faut-il pas que je m'incline devant la vérité telle que me l'indique ma raison? » Nous aussi nous sommes prêts à nous incliner devant la vérité. Pourtant nous ne poussons pas s^ loin la superstition des formules, que nous soyons disposés à y sacrifier les œuvres ; et il nous suffit qu'un critérium d'art permette de rejeter Beethoven et d'accepter Dumas père : c'est que le critérium est incomplet.
En effet, se plaçant au point de vue justement opposé à celui des artistes, et ne se bornant pas à
rendre au « contenu » de l'art toute son importance, Tolstoï méconnaît totalement la valeur de la forme. C'est par elle cependant que le langage de l'art se dislingue de tout autre langage. L'artiste est celui qui sait exprimer mieux que les autres hommes des sentiments que ceux-ci éprouvent souvent avec plus de vivacité et de profondeur que lui. C'est par le pouvoir de la forme que les sentiments ainsi exprimés éveillent un écho dans beaucoup de cœurs et traversentlesàges. De cette erreur initiale en découlent d'autres. Tolstoï n'admet pas qu'on puisse faire de l'art une profession; comme si un écrivain, parce qu'il est devenu maître de sa forme, devenait par cela même incapable d'enthousiasme, de conviction et de passion, ou comme si on devait espérer que l'art se régénérât du jour où il tomberait aux mains des amateurs ! Il ne consent pas davantage que l'art puisse être objet d'enseignement. Et sans doute on n'enseigne pas aux gens à éprouver des sentiments avec sincérité; mais on peut leur enseigner à les traduire avec exactitude, et comme on dit, d'une façon de plus en plus adéquate. En fait il y a toujours eu des écoles d'art. Et les prophètes, les aèdes primitifs, ou les architectes et les statuaires du moyen âge avaient eu des maîtres dont ils recueillaient la tradition. Il y a des procédés que se lèguent et que perfectionnent les générations successives. Ces procédés se transforment ou
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s'immobilisent; ou encore ils s'altèrent et se perdent, et c'est alors que pour de longs espaces de temps la production artistique se trouve interrompue. De même il est aisé de dire que le talent est « chose courante et sans valeur aucune w; il serait plus juste de constater que si beaucoup d'artistes, par une sorte de dextérité, font illusion et donnent le change, en réalité ils restentinférieurs à leur tâche et inégaux à leurs intentions, faute de savoir assez à fond leur métier. Pour ce qui est de la critique, Tolstoï n'a garde d'en contester l'influence; mais il est d'avis que cette influence con tribu e pour une large part à pervertir l'esprit du public. A l'entendre, le critique est par définition celui qui, en présence d'une œuvre d'art, n'éprouve pas d'émotion, mais qui la juge froidement au nom des règles etdes principes. C'est un (( érudit, un être à l'intelligence pervertie et rempli en même temps de confiance en soi ». Et sans doute lorsque le critique est « rempli de confiance en soi » il a tort; il se montrerait plus sage en se montrant plus modeste. Mais il fait son devoir quand, au lieu de s'abandonnera l'émotion, il j résiste et la domine, pour déjouer les prestiges par lesquels un art ou grossier ou trop habile surprend les suffrages de la foule.
Enfin on ne saurait trop protester contre le choix des spécimens par lesquels Tolstoï prétend caractériser la littérature française contemporaine. On est
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surpris et attristé quand on voit les titres des livres qu'il a lus pour se renseigner sur le mouvement littéraire d'aujourd'hui, et les noms des auteurs en quiil salue les chefs des « générations montantes». Cela même est de nature à inspirer de salutaires réflexions à ceux d'entre nos écrivains qui seraient tentés d'imaginer que leur gloire emplit le monde. « Un certain auteur nommé Remy de Gourmont trouve à s'imprimer, écrit Tolstoï, et passe pour avoir du talent ; pour me faire une idée des nouveaux écrivains, j'ai lu son roman les Chevaux de Dîomède. C'est le compte rendu suivi et détaillé des relations sexuelles de quelques messieurs avec diverses dames. Même chose pour le roman de Pierre Louys, Aphrodite, quia eu un succès énorme... )> Tolstoï a lu encore Là-Bas de J.-K. Huysmans, U Annonciateur de Villiers de l'Isle-Adam et Terre promise par E. Morel. Après quoiillui a paru qu'il était fortement documenté. Il s'occupe avec complaisance des décadents et des symbolistes, cite tout au long les chefs-d'œuvre énigmaliques de Mœterlinck et de Mallarmé, et n'oublie de citer ni René Ghil, niSaint-Pol Roux le Magnifique. Au groupe des décadents il adjoint le défilé des mages, et ne néglige ni le Sar Peladan, ni Jules Bois, ni Papus. Et il lui semble, du lointain d'où il l'aperçoit, que la gloire de Baudelaire et de Verlaine a totalement éclipsé chez nous celle de Lamartine et de Hugo. « Je ne
puis m'empêclier d'insister sur la gloire extraordinaire de ces deux hommes, Baudelaire et Verlaine, reconnus aujourd'hui dans l'Europe entière comme les plus grands génies de la poésie moderne. Comment les Français qui ont possédé Chénier, Lamartine, Musset, et surtout Hugo, qui ont eu tout récemment encore les Parnassiens, Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, comment ont-ils pu attribuer une aussi énorme importanceet décerner une gloire aussihaute à ces deux poètes?.. ))0n ne peuten vouloir beaucoup à Tolstoï de ces erreurs d'optique qui tiennent à la distance ; j'imagine que nous devons nous rendre coupables de confusions analogues et brouiller les rangs, quand nous nous mêlons de juger de la littérature moderne des Russes, des Scandinaves et même des Allemands. Mais le fait est que de choisir les Chevaux de Diomède pour en tirer une conclusion sur notre roman moderne, c'est une idée plus aisée à concevoir sur les bords de la Neva que sur ceux de la Seine. Le succès non point énorme mais pourtant scandaleux A' Aphrodite s'explique par des considérations tout à fait étrangères à la littérature. Et je sais des Français, même lettrés, qui ignoreraient encore jusqu'au titre de Terre promise et jusqu'au nom d'E. Morel, si Tolstoï ne les leur eût appris. Quant aux décadents, non seulement la tendance qu'ils ont représentée est aujourd'hui défunte, leur école s'en étant allée où vont les vieilles
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lunes, mais jamais ils ne sont arrivés chez nous à se faire prendre au sérieux, et je crois bien qu'ils n'y ont pas tâché. C'est hors de chez nous qu'on s'est penché pieusement sur leurs élucubrations, et que, faute d'une connaissance suffisante de notre langue et de notre tour d'esprit, on n'y a pas aperçu la part de mystification. De même pour Baudelaire et Verlaine, de qui les plus déterminés partisans n'ont jamais songé à exagérer l'importance autant qu'on a pu le faire par delà nos frontières et par delà l'Océan . Mais il en est ainsi de la plupart des jugements qu'on porte à l'étranger sur nos œuvres d'art. Le sens des proportions y fait cruellement défaut : on ne remarque de notre littérature que les affectations, on n'en retient que les excentricités; on la juge sur ses verrues.
Ces réserves faites, et nous y avons assez insisté pour qu'on puisse apprécier dans quelle mesure nous acceptons les idées de Tolstoï, il n'est que temps d'indiquer combien de questions s'éclairent d'un jour nouveau, quand on les envisage du point de vue où se place l'écrivain russe. Car si l'art est un langage, comme on ne parle que pour être entendu, c'est donc que l'art ne doit pas s'adresser aux seuls initiés et devenir le privilège d'une élite. C'est ici le grand péril qui menace l'art moderne, et Tolstoï, en le dénonçant avec tant d'âpreté, répond aux préoccupations de tous ceux qui réflé-
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chissent. Il s'est opéré, depuis le temps de la Renaissance, un divorce entre le public populaire et les classes lettrées. La séparation n'a fait, avec les siècles, que s'accentuer davantage; et l'art n'a cessé de s'adresser à un public de plus en plus restreint. De là d'abord un notable appauvrissement de sa matière. Le personnel dont s'occupe l'écrivain est peu nombreux et il reste toujours le même. Comme la tragédie du xvii^ siècle ne connaissait que les crimes des grands de la terre et n'enregistrait que les soupirs des princesses, le roman d'aujourd'hui ne décrit que les aventures des oisifs et des mondaines. Les sentiments qui peuvent se développer dans ce milieu étroit sont très spéciaux et aussi éloignés qu'il se peut des indications de la nature ; en fait, les complications amoureuses sont à peu près le thème unique auquel le romancier est sans cesse ramené par une sorte de nécessité. De là, les raffinements de la forme. On met sa coquetterie à n'être compris que de quelques-uns. On contourne la phrase, on recherche le terme rare et l'épithète imprévue; on s'efforce d'être inintelligible et on y réussit ; on se fait de l'obscurité un mérite paradoxal. Ce raffinement est d'ailleurs compatible avec une extrême grossièreté. « Il n'y a pas de plus amère plaisanterie, remarque justement Tolstoï, que celle qui consiste à dire que l'art d'à présent se raffine. Jamais, au contraire, l'art n'a autant
poursuivi le g^ros effet, jamais il n'a été plus grossier. » C'est une conséquence inévitable de ce rétrécissement du public. Puisque ce sont les blasés de qui on recherche le suffrage, il faut donc réveiller leur sensibilité par les moyens appropriés. Tous les moyens y sont bons, l'incohérence, la bizarrerie, mais surtout la trivialité et l'indécence qu'on décore du nom de hardiesse Tels sont bien les défauts de l'art d'aujourd'hui, qui en fout le plus frivole des amusements à l'usage des oisifs, à moins que ce ne soit le plus compliqué des rébus à l'usage des initiés. Mais l'art ayant pour objet de mettre les hommes en relations doit s'étendre à tous. C'est un premier critérium de l'œuvre d'art qui consiste à l'évaluer d'abord par son caractère de généralité. Une objection se présente dont nous sommes loin de nous dissimuler la force. L'art, pour s'adresser à tous, ne sera-t-il pas en danger de laisser tomber une partie de lui-même? Ne faudra-t-il pas qu'il s'abaisse pour se mettre au niveau de la foule ? Et n'est-ce pas l'existence même de l'art qu'on aura compromise le jour où on s'avisera d'écrire pour les illettrés? Il n'est guère possible de suivre Tolstoï quand il nous propose comme modèles d'art ou les contes de fées ou /« Case de l'oncle Tom, ni d'admettre avec lui que l'art soit ce qui peut se comprendre sans aucune préparation. Nous savons au contraire qu'il y a une éducation
de l'œil et de l'oreille, comme il y a une culture générale de l'esprit qui nous rend plus aptes à saisir profondément et complètement les mérites d'une œuvre... Ce n'est ici qu'une question de mesure et de degré. Il y a sans doute une foule grossière et brutale dont l'artiste ne peut songer à se faire entendre. Mais il faut que tous ceux dont l'esprit s'ouvre aux jouissances intellectuelles soient aussitôt en mesure d'être touchés par ses œuvres ; il ne faut pas qu'ils soient arrêtés et retenus au seuil par les lenteurs d'une laborieuse préparation. II ne faut pas que l'art, par la multiplicité des connaissances qu'il exige pour devenir accessible, fasse de ceux qui le goûtent, aussi bien que de ceux qui le pratiquent, des spécialistes. C'est ici non plus seulement la doctrine de l'art pour l'art, mais celle de l'art pour les artistes. Au lieu donc d'élever des barrières, au lieu de creuser un fossé ou un abîme entre la masse du public et l'artiste, il importe de les rapprocher. Et puisque d'ailleurs plus un artiste a exprimé sa pensée avec plénitude et réalisé complètement ce qu'il voulait faire, plus son œuvre gagne en netteté et en clarté, c'est donc un nouveau critérium du mérite d'une œuvre d'art. Elle sera d'autant plus élevée dans l'échelle des valeurs qu'elle sera plus simple.
Comment l'art parviendrait-il à se faire entendre de tous les hommes, si ce n'est en les entretenant
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de ces intérêts communs qui de tout temps les ont unis et en vue desquels ils se sont organisés en société? Dans les époques primitives, l'art se confond avec la religion parce qu'ils poursuivent tous deux une même fin. Le poète est prêtre et législateur. Peu à peu les sociétés s'écartent de l'idéal religieux; mais l'humanité ne change pas ; sous d'autres formes ou sous d'autres noms, ce sont les mêmes questions qui s'imposent à elle et ce sont les mêmes problèmes, dont elle sait bien qu'on ne trouvera jamais le dernier mot, mais auxquels elle veut qu'on apporte à mesure des solutions capables d'endormir pour un temps son inquiétude. Que sommesnous venus faire ici-bas, d'où venons-nous, où allons-nous, comment devons-nous nous comporter pendant ces courtes années qu'il nous est donné de vivre, et qu'est-ce qui fait le prix de la vie? En fait, toutes les œuvres d'art dont les hommes ont gardé le souvenir sont celles qui leur ont apporté, vaille que vaille, une réponse à ces questions. Il n'est pas de grande œuvre où ne soient posés ces problèmes de la destinée, de la vie et de la mort, du bien et du mal, du devoir et de la passion. En outre, l'humanité ne reste pas stationnaire. En dépit de ces retours de brutalité et de barbarie qui affligent la pensée et donnent à la théorie du progrès de si cruels démentis, elle tend vers le mieux. Lentement et à travers toute sorte de secousses, sans
cesse contrariée dans sa route mais jamais arrêtée, meurtrie mais non lassée, fatiguée mais non décourao-ée, elle tend vers une forme de société où il y aurait plus de justice et plus de bonheur. C'est ce qui donne à l'histoire de l'humanité sa sig-nification, et qui, à tout prendre, en fait la noblesse et la grandeur. L'objet de l'œuvre d'art est d'aider les hommes à prendre plus nettement conscience de ces tendances qui sont chez eux à l'état confus, de dégager ces aspirations de tout ce qui les voile et les obscurcit, de les renforcer afin de les faire triompher des puissances malfaisantes qui les combattent. Elle refait au gré de nos rêves et en conformité avec un idéal supérieur ce monde mauvais. Elle nous montre réalisée cette société meilleure vers laquelle nous nous efforçons. Elle nous fait entrer en sympathie avec elle. Elle en prépare de la sorte et elle en hâte l'avènement. Ainsi la notion de moralité rentre dans l'art. Certes il ne suffit pas de recommander le bien pour faire œuvre d'art, et il arrive que l'art soit en contradiction formelle avec la morale. Mais si l'art est un moyen d'union pour les hommes, attendu que la passion est égoïste, que le vice est insociable, et qu'il n'est d'union durable qu'en vue du bien, c'est donc que, toutes choses égales d'ailleurs, l'œuvre d'art qui s'inspire d'une plus haute conception morale est une œuvre supérieure.
De cette conception de l'œuvre d'art découle celle des devoirs, du rôle et de l'attitude de l'artiste. Aux époques d'extrême raffinement, on le voit s'isoler de la société des hommes et s'imaginer qu'il est au-dessus d'elle parce qu'il est placé en dehors d'elle. Il s'enferme dans sa tour d'ivoire; il se confine dans un exil hautain et dédaigneux. Il met son amour-propre à se distinguer de la foule ; il tire vanité d'être indifférent à tout ce qui la préoccupe et de consacrer son temps à des choses inutiles. C'est le moyen de vider l'art de sa substance et de le rendre inefficace. Mais si l'art est un langage, il faut donc que l'artiste ait quelque chose à dire et qui vaille la peine d'être dit. ^u'il vive de la vie des autres hommes, et au lieu de se rendre étranger parmi eux, qu'il s'initie à leurs besoins, qu'il par- Ifige leurs angoisses et leurs espérances, afin qu'ils en retrouvent l'écho dans son œuvre et qu'ils reconnaissent leurs propres sentiments dans ceux auxquels il donne une expression durable ! Alors seulement l'émotion pourra se produire. Alors pourra se réaliser cette contagion à travers l'espace et le temps qui est la propriété essentielle de l'art. « Tout art a pour effet que les hommes qui reçoivent le sentiment transmis par l'artiste se trouvent par là unis, d'abord avec l'artiste lui-même, et en second lieu avec tous les autres hommes qui reçoivent la même impression... La parole permet aux
hommes des générations nouvelles de connaître tout ce qu'ont appris par l'expérience et la réflexion les générations précédentes, ainsi que les plus sages des contemporains; l'art permet aux hommes des générations nouvelles d'éprouver tous les sentiments qu'ont éprouvés les générations antérieures, ainsi que les meilleurs des contemporains. » La sympathie est réciproque, et pour que les hommes entrent en sympathie avec l'artiste, il est nécessaire qu'il ait commencé à se mettre en sympathie avec eux. L'artiste fait pénétrer dans d'autres âmes les sentiments qu'il a lui-même éprouvés, et répand en dehors de lui sa propre sensibilité comme sa conception de la vie. C'est pourquoi il a le devoir, non pas envers lui seulement, mais envers la communauté sociale tout entière, que sa sensibilité ne vibre qu'au contact d'émotions généreuses et son âme ne s'ouvre qu'à de nobles conceptions. C'est en ce sens que l'artiste fera place dans son œuvre à la morale. Car il est exact que l'artiste n'a pas à se poser en prédicateur; toutes les fois qu'il s'efforce, de propos délibéré, de faire servir son art à une fin extérieure, il trahit tout ensemble et la cause qu'il veut servir et la cause de l'art. Mais il faut qu'il cultive en lui l'honnêteté et la délicatesse de la pensée, qu'il entretienne autour de son âme la pureté de l'atmosphère, en sorte que la noblesse soit comme inhérente aux sentiments qui jailli.
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ront spontanément de son cœur pour prendre forme dans ses créations.
Tenir compte des choses qu'on dit et non pas seulement de la façon dont on les dit, apprécier l'œuvre d'art par son dog-ré de généralité, estimer par-dessus toutes les autres qualités d'expression la simplicité, restituer dans ses droits la notion de moralité, exiger de l'artiste qu'il soit, au sens strict comme au sens large du mot, un honnête homme, tels sont, dégagés d'une apparence de paradoxe et des outrances de la forme, les points essentiels de la doctrine de Tolstoï. Nous les reconnaissons aisément. Ce sont les mêmes qui constituent la doctrine classique, et, je pense, toute saine doctrine d'art. Le mérite de Tolstoï, c'est d'avoir rajeuni l'expression d'idées qui ne sont si anciennes que parce qu'elles sont vraies, et d'y être revenu par des chemins nouveaux.
Ces vérités sont de celles qu'en tout temps il est bon de redire. En outre, le moment est bien choisi pour les rappeler, et les théories de Tolstoï vont dans le sens d'un courant qui commence à se dessiner et qui tend à faire sortir l'art des voies étroites où on l'a récemment confiné. Nous ne pouvons oublier, en effet, qu'avant que le livre de Tolstoï ne fût connu en France, M. Brunetière, dans sa conférence sur l'Art et la morale, réclamait déjà contre les excès du formalisme. Et nous-
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môme, c'est en nous inspirant d'idées analogues que nous avons essayé naguère d'esquisser le (( rôle social de l'écrivain ». C'est qu'il se fait sous nos yeux une transformation sociale trop rapide et trop profonde pour qu'on puisse se refuser à l'apercevoir et qui rend de plus en plus paradoxale la conception d'un art réservé à l'élite. Il n'y a plus, à proprement parler, parmi nous de classes privilégiées et on peut prévoir le moment où les derniers des oisifs auront disparu, faute de pouvoir subsister. Le nombre de ceux qui arrivent à la vie intellectuelle va sans cesse grandissant, et dans une société où tout le monde lit, c'est une conséquence nécessaire que l'écrivain s'adresse à tout le monde. D'autre part nous voyons les barrières s'abaisser entre les peuples, les échanges d'idées se multiplier grâce à la facilité des communications, et peu à peu se former une grande littérature internationale. Qu'il le veuille ou non, l'écrivain d'aujourd'hui se trouve en présence, non plus d'une aristocratie locale,'mais d'un immense public venu de tous les points de la société, comme de tous les coins du globe, et, pour tout dire, en pré sence d'une foule. Qu'il s'adresse donc à la foule! Seulement, au lieu que ce soit pour la flatter dans ses instincts les plus bas, il faut que ce soit pour dégager d'elle ce qu'il y a de meilleur en elle, pour y éveiller les sources latentes de l'enthousiasme, pour
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la convier au culte d'un idéal dont l'art devient en quelque manière l'unique dépositaire. A mesure que les influences religieuse, traditionnelle, familiale, diminuent, et tandis que la transformation sociale s'opère surtout sous la poussée des intérêts matériels, le rôle de l'art grandit et redevient analogue à ce qu'il était dans les époques primitives, c'est d'être l'interprète des aspirations les plus relevées de notre nature. C'est ainsi que se pose aujourd'hui la question et ce n'est pour la littérature rien de moins qu'une question de vie ou de mort. Ou elle continuera d'être le frivole passe-temps destiné à amuser une décadence, et elle aura tôt fait de périr d'épuisement. Ou elle comprendra la mission qu'il lui appartient de remplir, — c'est d'être pour la foule des âmes sans guide un moyen de s'unir et de s'élever.
i5 mai i8q8.
Les Français sont pétris de défauts. Ces défauts, qui ne font que grandir et s'exaspérer avec le temps, deviennent chaque jour un danger plus urg'ent et une menace plus prochaine. Je m'empresse de le proclamer, de le crier de toutes mes forces et à pleins poumons, — afin de plaire aux lecteurs français. Car, si nous avons eu jadis une tendance à nous montrer trop aisément contents de nousmêmes, la mode a tourné et nous avons chang'é tout cela. Les attitudes les plus humiliées sont aujourd'hui celles qui nous paraissent le plus convenables. Nous mettons une ardeur g-énéreuse et un zèle presque dévot à nous mépriser et à nous accuser. Nous nous frappons la poitrine, nous courbons la tète sous le poids de notre propre indig-nité, nous nous piétinons avec rage.
Déclarons-le donc avec allég'resse! « Le Français est sans g'oût pour le travail, sans énergie, sans esprit d'initiative, incapable des entreprises hardies et des longs elforts. A la fois routinier et ami du changement, il est pareillement inapte à se conduire et
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indocile à toute discipline. Dans la vie publique, il ne sait que se reposer sur l'Etat dont il subit, en la frondant, la toute-puissance ; il s'en remet à lui de toutes les améliorations sociales et se borne à implorer, comme une manne céleste, les faveurs du gouvernement : il naît fonctionnaire. Dans la vie privée, ég'oïste et craintif, jaloux de son bien-être et de sa tranquillité, il se fait de la famille la conception la plus étroite et tient au système d'éducation le plus timide. Il a, dit-on, de l'esprit: c'est un esprit caustique et mordant, qui procède de l'envie. Ce qui caractérise sa littérature, c'est une sorte de raillerie et d'ironie qui est une forme de l'inintelligence, c'est une faculté critique qui est le signe même de l'impuissance. Ajoutez un goût pour la plaisanterie indécente qui nous est particulier, qui fait de nos livres pour l'univers entier un objet de scandale d'autant plus effroyable que ces livres, on ne sait pour quelle cause, sont lus partout... » Je pourrais, comme on le devine, et sans peine, étendre cette liste à l'infini. Si je m'arrête, c'est uniquement afin de ne pas atténuer l'effet de cette énumération en la prolongeant. Mais d'où vient le mal? Gomment s'expliquent tous ces travers de notre esprit, toutes ces défaillances de notre caractère, toutes ces lacunes de notre organisation sociale ? La réponse n'est pas difficile à donner et l'explication crève les yeux. C'est la faute de la vigne.
Telle est l'une des conclusions qui ressortant avec le plus de force de l'étude que M. E. Demolins consacre aux Français d'aujourd'hui *. On n'a pas oublié le livre hérissé de statistiques, de petits faits et de grands mots où ce consciencieux économiste passait en revue les causes de la « supériorité » des Anglo-Saxons. On l'a d'autant moins oublié que la publication de ce livre a déterminé chez nous un mouvement d'opinion. Une fois de plus, la nécessité s'est fait sentir à nous de chang-er notre genre de vie et notre organisation sociale; n'est-ce pas de bouleversements qu'un grand peuple a le plus besoin? C'étaient les méthodes allemandes qu'on préconisait il y a vingt-cinq ans ; on s'aperçoit maintenant, — un peu tard, — que leur importation a été désastreuse; c'est pourquoi des réformateurs à l'esprit indépendant nous conseillent aujourd'hui d'imiter les Anglais. Car l'imitation de l'étranger, tel est toujours le but suprême que nous proposent ces penseurs audacieux. Cette fois, restant de ce côté-ci de la Manche, c'est en France que M. Demolins cherche la cause de l'infériorité des Français. ir ne nous donne encore que le premier volume d'une étude qui en aura deux; et j'ignore si le tableau qu'il tracera de la France du Nord sera moins sombre que celui qu'il trace de la France du
I. E. Demolins, les Français d'aujourdhai. Les types sociaux du Midi et du Centre, i vol. in-12 (Firmin-Didot).
Midi, du Centre et de l'Ouest; mais d'ailleurs, peu importe : car après des siècles d'histoire nous ne sommes pas disposés à admettre qu'il y ait deux Frances : nous n'en connaissons qu'une. M. Demolins étayait sur l'idée de la race sa précédente démonstration : sa nouvelle étude est une application de la théorie des milieux. Dans chaque contrée la nature des productions du sol détermine le choix des procédés de récolte, de culture ou d'exploitation. De là résultent les conditions de la propriété, l'état de la famille, certaines habitudes de vie, une certaine tournure de l'esprit... La théorie n'est pas neuve, puisqu'elle est exposée tout au long- dans rEsprit des Lois. Michelet s'en inspirait, dans son « Tableau de la France ». Taine en faisait l'idée maîtresse de son Histoire de la littérature anglaise. Les romanciers naturalistes la parodiaient quand ils recherchaient comment se comportent les passions de l'amour dans le cœur d'un charcutier ou d'une marchande des quatre saisons. Ce qui appartient à M. Demolins, c'est d'avoir donné à cette vue la précision et la rigueur d'un système, et de nous la présenter entourée d'un appareil qui, sans que le doute soit permis, est celui de la science. « Je voudrais faire comprendre comment — de science certaine — se fabriquent, par exemple, un Auvergnat ou un Normand, un Provençal ou un Lorrain, un Limousin ou un Champenois, un Tourangeau ou
LES MEFAITS DE LA VIGXB 221
un Corse. » Assistons donc à cette fabrication. Poètes et touristes, du temps qu'il y avait des poètes et qu'on faisait son tour de France, ont à l'envi célébré nos campagnes, la variété de leurs aspects, la douceur de leur ciel, la richesse et la diversité de leurs produits.
France! ù belle contrée, ô terre généreuse
Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse!
Ainsi chantait André Chénier, et il disait nos « arbres innocents », nos « vins délicieux », la « grasse olive aux liqueurs savoureuses », nos coteaux, nos prés, et « les fertiles champs voisins de la Touraine «.Rien n'est plus curieux, et d'ailleurs plus instructif, que d'opposer à ce point de vue des peintres et des écrivains celui de l'économiste : on voit bien alors qu'il faut toute la candeur et la puissance d'illusion dont les purs littérateurs sont coutnmiers, pour croire à l'innocence des arbres! Vous arrive-t-il, dans la région des plateaux, de laisser, avec une sorte de jouissance sensuelle, vos yeux se reposer sur les herbages épais et gras où pâturent lentement les bœufs? L'économiste, qui, en sa qualité de savant, remonte aux causes et suit dans leur enchaînement les conséquences lointaines, vous frappe sur l'épaule et vous éveille de cette béate contemplation. Il vous fait remarquer que l'herbe est « communautaire ». Le
mot est barbare, mais c'est bien de mots qu'il s'agit! Formé par la communauté pastorale, l'homme n'est pas porté au travail intense, à l'initiative. Il s'appuie sur la famille, sur les voisins. Il devient le frelon et non pas l'abeille. Que la communauté vienne à se dissoudre, les individus qui y ont appartenu sont faiblement armés pour la lutte. S'ils émigrent, toute leur ressource sera de se faire domestiques ou douaniers. Vous arrive-t-il, en parcourant les vallées de l'Anjou, d'en admirer la fertilité, d'en subir le charme, et de vous répéter les vers où Du Bellay soupire après la « douceur angevine»? Prenez garde que cette libéralité de la nature est dangereuse : elle n'est pas créatrice d'énergie ; elle pousse à la nonchalance, à la mollesse, à la paresse. Ou peut-être aviez-vous confiance dans la rudesse et la proverbiale âpreté de l'Auvergnat? L'Auvergne a ses bœufs; et il est bien vrai que le bœuf d'Auvergne n'est pas de tous points méprisable. Il développe l'aptitude au commerce. Encore est-il bon de remarquer que ce commerce est seulement le petit commerce. Quand l'Auvergnat abandonne sa province, il arrive tout juste à se faire colportcur,jurisconsulte ou marchand démarrons. Toute son industrie ne va qu'à tâcher de « tirer des sous » . C'est un aimable feuillage que le feuillage pâle de l'olivier, tremblant sur le bleu du ciel de Provence. Mais quoi I la récolte de rolive
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est aisée, et l'huile se vend bien. Cela est grave. De là vient, dans un climat privilég-ié, ce goût pour le farniente. On vit dehors, on s'assemble sur la place publique, on s'occupe de politique, on est orateur, soit dans la manière familière de M. Thiers, soit dans la manière théâtrale de Gambetla, on pratique la politique de clan et la politique alimentaire. On se jette à la curée des places, on trafique de son influence. Lt le malheur, au dire de M.Demolins, veutque notrepolitique soit aujourd'hui tout entière aux mains des Méridionaux. N'allez pas objecter que les « panamistes » n'étaient pas tous de Tarascon. N'ayez garde non plus de remarquer que ni M. Méline qui est de Remireraont, ni M. Bourgeois qui est de Paris, ni M. Ribot qui est de Saint-Omer, niM. Hanotauxqui est de Saint-Quentin, ni M. Deschanel qui est né à Bruxelles, ni M. Brisson qui est de Bourges, ni M. Poincaré qui est deBar-le-Duc, ne sont du Midi. Ce sontvétilles dont la science sociale ne s'inquiète pas et qui n'infirment pas ses certitudes. L'olivier est dangereux; le châtaignier l'est davantage. Nous lui devons le type du Limousin, dont Molière a une fois pour toutes réuni les traits dans la figure à peine grimaçante de M. de Pourceaugnac. Hors de chez lui, Je Limousin est réduit soit à la mendicité, soit aux fonctions militaires ou administratives. Telle est « l'influence déprimante » du châtaignierl
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Mais ni la dépression dont le châtaignier est la cause, ni les scandales dont la responsabilité remonte à l'olivier, n'égalent en étendue et en intensité les méfaits dont la vigne se rend journellement coupable et dont il est temps d'établir enfin le bilan.
Rien de plus séduisant au premier abord que la culture de la vigne. Elle ne comporte ni déploiement de forces, ni mise de fonds considérable. La vigne est peu exigeante, elle s'accommode d'un sol pauvre, et se passe d'engrais; elle veut seulement être bien exposée au soleil, à l'abri des gelées. Elle ne se soucie au surplus ni du progrès des méthodes, ni des perfectionnements de l'agriculture, ni de l'invention des engins compliqués. Son entretien n'est que du jardinage; sa récolte n'est qu'une cueillette. Son produit est du reste largement rémunérateur. Elle demande peu de travail et promet beaucoup de profit. Trompeuses amorces ! Il ne se peut que vous ne soyez dès maintenant assez familiarisés avec les procédés de la science sociale, pour deviner quelles tristes réalités se cachent derrière ce mirage décevant. Car il suffit d'un étroit carré de vigne pour faire vivre plusieurs personnes : les conséquences, pour ce qui touche à la constitution de la famille, vont être désastreuses. La vigne crée le type de la famille instable, intermédiaire entre le type communautaire et le type particulariste et qui n'a les avantages ni de l'un ni de l'au-
tre. Dans les familles communautaires les enfants sont du moins dressés à l'obéissance, au respect de l'autorité paternelle, à l'esprit d'économie. La famille particulariste est celle où on dresse l'enfant à l'initiative personnelle, à l'ardeur au travail, au g"OÛt du progrès, où on l'élève à se suffire à lui-même, à se retourner dans n'importe quelle situation : tranchons le mot, c'est la famille anglaise. La vigne n'est pas particulariste : elle est individualiste, et égoïste, ce qui est bien différent. Aussi est-on incapable, dans les pays de vignobles, de quitter le foyer pour aller chercher fortune ailleurs; et il faut voir quels sont les rapports des enfants et des parents! Les enfants n'ont en aucun temps ni respect, ni affection pour leurs parents ; devenus grands, ils emploient des procédés atroces pour les forcer à partager leur bien ; puis ils les abandonnent. Prévoyant les traitements qu'ils en recevront un jour, les parents n'aiment leurs enfants que tant qu'ils sont en bas âge. La culture de la vigne est parcellaire : elle favorise la petite propriété; elle crée une classe de petites gens dont il semble que l'esprit se rétrécisse à proportion, et que l'horizon intellectuel se limite à la mesure de leur champ. Ne voyez- vous pas se dessiner la psychologie du vigneron? Il a beaucoup de loisirs; et on sait de combien de vices l'oisiveté est la mère. Il a le goût de la dépense et du luxe, car
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on dépense facilement l'argent facilement gag^né. Il est imprévoyant, car il compte toujours sur une récolte extraordinaire; et il se trouve pris au dépourvu par les mauvaises années. Il est prétentieux, se pose en bourgeois et dédaigne le paysan. « Il est enclin à critiquer, il est railleur, il est sarcastique, il voit facilement le côté ridicule des hommes et des choses, car la raillerie est l'arme le plus à portée des petites gens à grandes prétentions. » C'est encore dans la vie publique que la vigne produit ses plus mauvais effets. Elle est un des principaux facteurs des tendances égalitaires et démocratiques, ((. Chez le vigneron, le sentiment de l'égalité se double et s'exagère d'un sentiment d'envie à l'égard de toutes les supériorités qui s'élèvent au-dessus de lui : il est envieux par suite de la disproportion qui existe entre ces prétentions et la réalité. » Notez que la France, ainsi que le remarque M. Demolins, est le pays où la culture de la vigne est le plus répandue. Et tirez la conclusion.
Revenons à la littérature. M. Demolins la définit « un produit de l'état social », rajeunissant ainsi au gré des progrès de l'économie politique une définition fameuse et inexacte. Les questions littéraires sont des questions économiques. Dans l'espèce, M. Demolins en fournit un exemple topique. » Le vigneron représente au plus haut degré ce qu'on est
convenu d'appeler l'esprit gaulois, qui est fait à la fois de finesse et de plaisanterie un peu grosse. » Ainsi s'explique cette disposition de notre humeur, qu'il est pareillement impossible de ne pas apercevoir et de ne pas déplorer. Elle est aussi bien un produit de notre sol, et sa prédominance dans notre littérature n'est qu'un autre aspect de la prédominance de la vigne sur notre sol. En fait, et si loin qu'on remonte dans notre tradition littéraire, on y retrouve l'esprit gaulois comme trait caractéristique et tare originelle. Il éclate dans les fabliaux, défraye les récits scabreux du xvi® siècle, se continue par les contes de La Fontaine, par ceux de Voltaire, par tant d'autres gentillesses libertines, pour aboutir au vaudeville égrillard et à la chanson grivoise. Vous me direz qu'il est un peu ridicule et très prudhommesque de flétrir l'esprit gaulois, qu'on peut, après boire, s'amuser à des contes gras ou à des couplets épicés, et que cela ne tire pas à conséquence. Je ne suis pas de cet avis; et j'ai la conviction que,luinon plus, M.Demolins ne se montrerait pas d'aussi facile composition. Tout se tient. Le goût de la gaudriole détermine certaines habitudes d'esprit, s'accorde avec telles idées et nuances de sentiments. C'est, si j'ose m'exprimer ainsi, une façon de penser.
L'exemple de Béranger est en ce sens bien significatif. N'oublions pas que Béranger a été dans son temps l'homme de France le plus populaire.
Cette immense popularité, Déranger n'y aurait pas atteint, s'il s'en était tenu à sa première manière, s'il s'était contenté d'être, comme son Roger Bontemps, un « faiseur habile de contes graveleux », s'il s'était borné à célébrer le vin et les belles, les attraits des petites bonnes agaçantes, soutien ou perte des vieux célibataires, les inquiétudes des vierges etles regrets erotiques des vieilles femmes ivres. Mais l'idée lui est venue d'adjoindre à cette polissonnerie un corps de doctrines qui n'y semblaient pas nécessairement liées. C'a été le coup de génie. Il y a adjoint une théologie. Ai-je besoin de rappeler à ce sujet l'article du Breton Renan, qui fît époque dans l'histoire du culte de Béranger, et dont Sainte-Beuve se montra tout chagrin? Comme il a sa religion, qu'il célèbre le verre en main, Béranger a sa politique. Il s'oppose aux envahissements du parti prêtre ; il a la haine des jésuites, il nargue les cafards et les grands. Il est noblement indépendant; son « vieil habit » lésait bien, lui qui a purougir d'usure, mais non pas d'humiliation :
T'ai-je imprégné des flols de musc et d'ambre
Qu'un fat exhale en se mirant ?
M'a-t-on jamais vu dans une antichambre
T'exposer au mépris d'un grand?
La fleur des champs brille à ta boutonnière. ..
L'amant de Lisette se trouve être aussi bien le chantre du libéralisme, du bonapartisme et du
patriotisme. Ce mélange de la gaudriole et de la religion, de la polissonnerie et de la sentimentalité, de l'érotisme et du sentiment de la famille est d'une saveur unique. Il révèle tout un état d'àme. Et il faut bien convenir qu'on n'imagine rien de plus misérable, rien de plus vulgaire et de plus bas.
En Champagne, en Bourgogne, partout un peu, et plus ou moins, on retrouve les traces de cet esprit gaulois. Il est naturel qu'il ait fait rage surtout dans la province qui est le plus spécialement adonnée à la culture de la vigne. C'est la Touraine. Le vigneron tourangeau est le type le plus accompli du vigneron. C'est la perfection du genre. Il faut voir comment l'économie politique lui dit son fait. C'est une exécution. Alexandre Dumas fils s'accusait un jour, ou se vantait, d'avoir dans telle de ses pièces disqualifié un nom de baptême. M. Deraolins vient de disqualifierun nom de province. Désormais, on n'osera plus naître dans ce coin de France. On ira un peu plus au nord ouun peu plus au sud. Soyez Beauceron ou Manceau, si vous voulez. Soyez Périgourdin ou Caussenard, si telle est votre fantaisie. Il n'y a plus moyen d'être Tourangeau.
M. Demolinscite trois spécimens de la littérature tourangelle. Ce sont Rabelais, Paul-Louis Courier et Balzac. Ces exemples sont bien choisis. On y voit à plein l'influence provinciale et on s'y peut convaincre que les hasards de la naissance ne sont pas de
aSo ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
vains hasards. Rabelais n'était pas, par lui-même et dans le fond de sa nature, dépourvu de toute qualité louable. Il était studieux et se rendit aussi savant qu'homme de son temps. Il était prudent et eut soin de vivre toujours en paix avec les puissances . Il paraît môme qu'il était sobre. Il a écrit de belles pag-es et exprimé à l'occasion des sentiments élevés . C'est lui qui a dit que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme » et conçu la première idée de cette définition, dont on fait indûment honneur à l'Auvergnat Pascal : « une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part )). Né sur tout autre point du sol, il eût j)u composer des ouvrages distingués dans un genre honnête. Mais il était de cette Touraine.De là vient que ses écrits sont tout semés d'obscénités. Gargantua enfant « se conchioit à toute heure ». Ainsi fait l'écrivain qu'est Rabelais. La Bruyère le lui a sévèrement reproché; et, pour être sur ce point de l'avis de La Bruyère, il n'est pas besoin de se ranger au parti des délicats : il suffît de ne pas avoir le goût de l'ordure. Il se peut que Rabelais n'ait jamais été le « bon biberon » que Ronsard, son ennemi, s'est plu à nous représenter; il suffît que de son roman soit sortie sans effort la légende du joyeux curé de Meudon et que l'œuvre de Rabelais ait créé le genre rabelaisien. Cela est impardonnable. — La Touraine est sensuelle, paresseuse, capri-
cieuse, ennemie de toute thgle et contrainte. Son rêve est bien celui qu'a dégagé Rabelais pour en faire l'idéal de vie des Thélémistes. « Toute leur vie estoit employée, non par loix,statuz ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre... En leur reigle n'estoit que cette clause : Fay ce que tu vouldras, parce que gens libères, bien nez, bien instruictz, conversans en compagnies honnestes, ont par nature un instinct et aguillon qui tousjours les poulse a faicts vertueux et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur. «Cela même est l'essence de la philosophie de Rabelais. Il tient que, de soi, la Nature est bonne. Physis enfanta Reauté et Harmonie; mais au rebours Antiphysie « engendra les Matagotz, Cagotz et Papelars, les Maniacles Pistoletz; les Déinoniacles Galvins, imposteurs de Genève; les enragés Putherbes, RrifFaulx, Caphars, Chattemittes, Canibales et autres monstres difformes et contrefaictz en dépit de Nature ». Là est le principe de la satire que fait Rabelais des lois et des mœurs, de la société et des institutions. Il en veut à tout ce qui s'oppose à la libre expansion de la nature et au débordement de l'instinct.
On juge un écrivain au type d'humanité qu'il a créé, auquel il a une fois pour toutes donné une âme et soufflé la vie, et qui ne cessera par la suite de mettre sous les yeux des hommes un aspect de « l'humaine condition ». Ce type créé par Rabe-
lais, la plus vivante'et la seule vraiment humaine de ses créations, c'est Panurge, « fin à dorer comme une lame de plomb, bien galand homme de sa personne, sinon qu'il estoit quelque peu paillard et subject dénature à une maladie qu'on appeloit en ce temps-là faulte d'argent, c'est doleur non pareille. Toutes foys il avait soixante et troys manières d'en trouver tousjours à son besoing, dont la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur, s'il en estoit à Paris; au demeurant le meilleur filz du monde... ». Il est poltron et vantard, implorant les Saints, la Vierge et Jupiter pendant la tempête, se retrouvant gouailleur et fanfaron après que le danger est passé. Il a toute sorte d'autres qualités qui se révèlent à mesure et au cours de ses exploits. C'est une vilaine âme que l'âme de Panurge. Mais on sait assez d'où elle lui vient, dans quel sol il l'a puisée, dans quelle atmosphère il l'a respirée.. dans quel milieu de traditions et d'influences locales elle s'est, comme un chef-d'œuvre, élaborée lentement : « Je suis né, ditil, et ay esté nourry jeune au jardin de France : c'est Touraine. »
Il y avait dans Paul-Louis Courier l'étoffe d'un artiste. L'étoff'e était mince et l'apprêt y nuisait à la souplesse. Néanmoins ce militaire, qui avait un Homère dans sa poche, a su mettre dans quelques-
uns des récits dont il égaie ses lettres, si travaillées, un peu de l'élég-ante sécheresse des Grecs. Les choses allèrent bien tant qu'il courut les routes et guerroya en Italie. Elles se gâtèrent du jour où, renonçant à son « vilain métier », il s'installa définitivement dans son domaine de la Chavonnière. Il se compose alors — si laborieusement ! — son attitude de vigneron tourangeau ; il devient le bon Paul-Louis, ci-devant canonnier à cheval, aujourd'hui vigneron, laboureur, biicheron, « le bonhomme Paul que nous avons vu faire tant et de si bons fagots dans son bois de Larçai, tant de bon sainfoin dans son champ de la Chavonnière, » ami des petites gens, secourable aux paysans, paysan lui-même. A partir de ce moment, et pour se conformer à son rôle, il s'efforce à être hargneux, quinteux, processif et chicanier; et il y réussit. Il fait la guerre au gouvernement de la Restauration, en opposant de village, avec des histoires de curé, de maire et de garde champêtre. « Voici la nouvelle de Luynes : le curé allait avec un mort, un homme venait avec son cheval. Le curé lui crie de s'arrêter ; il n'en a souci et passe outre sans ôter son chapeau, note bien. Le prêtre se plaint; six gendarmes s'emparent du paysan, l'emmènent lié et garrotté entre deux voleurs de grand chemin. Il est au cachot depuis trois semaines, et, depuis autant de temps, sa famille se passe de
pain. — Autre nouvelle du même pays : Le curé a défendu de boire pendant la messe ; tous les cabarets à cette heure doivent être fermés. Le maire y lient la main. L'autre jour, mon ami Bourdon, honnête cabaretier, s'avise de donner à déjeuner à son beau-frère; or, c'était un dimanche et on disait la messe ; le maire arrive, les voit et les met à l'amende qu'ils ont très bien payée. Mais voici bien pis. Le curé a défendu aux vignerons qui voulaient célébrer la fête de Saint-Vincent, leur patron, d'aller ce jour-là au cabaret, etc., etc. » Ces sornettes et d'autres analoyi^ues, dûment envenimées et congrûment enfiellées, seront la matière de la Pétition aux deux Chambres ou de Xa Pétition pour des villageois que Von empêche de danser. Le Simple discours de Paul-Louis a une autre origine : il était question d'ouvrir une souscription afin d'offrir au duc de Bordeaux le château de (jhambord. Courier saisit cette occasion pour faire l'éloge de la bande noire et exprimer quelques opinions et vues historiques, notamment sur la Cour de Louis XIV : « C'est quelque chose de merveilleux ; par exemple, leur faconde vivre avec les femmes... Je ne sais trop comment vous dire. On se prenait, on se quittait; ou, se convenant, on s'arrangeait. Les femmes n'étaient pas toutes communes à tous; ils ne vivaient pas pêle-mêle. Chacun avait la sienne, et même ils se mariaient... Il y avait du moins quel-
que espèce de communauté, nonobstant les mariag-es et autres arrangements. » Ailleurs il s'explique sur les origines de la noblesse : « Sachez qu'il n'y a pas en France une seule famille noble, mais je dis noble de race et d'antique origine, qui ne doive sa fortune aux femmes : vous m'entendez. » Ailleurs c'est sur la moralité des couvents : « Nous n'avons plus de couvents, détestable sottise qui se pratiquait jadis, de tenir ensemble enfermés, contre tout ordre de nature, des mâles sans femelles, et des femelles sans mâles, dans l'oisiveté du cloître où fer raentaitune corruption qui, se répandant au dehors de proche en proche, infectait tout. » Ces beaux traits sont semés à profusion. Je sais bien que le rôle que joue ici Courier est un rôle, et que l'attitude du bonhomme Paul-Louis est plus déplaisante encore, parce qu'elle est une attitude de faux bonhomme où tout sonne faux. Courier n'est ni du peuple, puisqu'il est un bourgeois, ni paysan, puisqu'il est un lettré, candidat à l'Académie des inscriptions et belles-lettres et furieux d'y avoir échoué, ni compatissant aux misères du pauvre, puisqu'il fut un maître exigeant et dur, ni vigneron, ni Tourangeau, puisqu'il est de Paris. Mais il n'importe, et il suffit que, pour jouer son personnage, il ait cru devoir faire étalage de vulgarité, de mauvaise humeur, de manie chicaneuse et d'envie.
Balzac a été toute sa vie hanté par le mirag-e des
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grandes opérations financières qui devaient l'enrichir du jour au lendemain; il rêvait d'entreprises colossales ; on ne peut dire qu'il ait manqué ni d'énergie, ni de patience. Il méritait d'être « particulariste ». Néanmoins la tare originelle se retrouve dans son œuvre. Il emprunte à ;la langue du xvi® siècle son impudeur pour écrire ses Contes drolatiques colligés es abbayes de Touraine. Sa verve est exubérante et grossière, il a une gaîté et parfois une philosophie de commis voyageur. La vie humaine lui apparaît sous les couleurs d'une comédie, et, si l'on veut, d'une farce, le plus souvent odieuse. Ses types les plus fameux témoignent d'une estime médiocre pour l'humanité ; même on reprocherait sans injustice à Vautrin et à Gaudissart qu'ils manquent de distinction... Si je n'insiste pas, c'est que le sujet est vaste, et qu'on se fait scrupule de l'étrangler en quelques lignes.
Je me suis efforcé de suivre dans ses déductions rigoureuses le travail de M. Demolins, et d'indiquer quel genre de profit on réaliserait pour l'histoire littéraire, en lui appliquant le bénéfice des plus récentes découvertes de la science sociale. Quelle sera notre conclusion? J'en aperçois deux entre lesquelles je laisse le choix au lecteur. — Ou bien M. Demolins se trompe. L'assurance avec laquelle il annonce l'évangile des économistes a, en elle-même, quelque chose qui n'est pas scientifique.
Les collections de faits, qu'il pare d'étiquettes im posantes, n'ont pas force de loi. Les principes justes qui lui servent de point de départ, précisément parce qu'il les pousse à bout, deviennent faux. On peut, quoique propriétaire d'un carré de vigne, être bon fils et ne pas abandonner son père, quoique Tourangeau. Parce qu'on appartient à la classe des petites gens, ce n'est pas une raison suffisante pour qu'on soit, de ce chef, condamné à n'avoir qu'un petit esprit. Ces petites gens, pour qui l'économie politique professe un mépris si hautain, ont passé jusqu'ici pour être en France la meilleure et plus sûre réserve d'énergie patiente, de bon sens et de sagesse. Refuser à notre pays tout entier, dans son présent et dans son passé, l'esprit d'initiative et l'aptitude aux grandes entreprises, c'est faire preuve d'ignorance, sinon de parti pris. Car il faut le rappeler, puisqu'on travaille à nous le faire oublier, ce pays de petite culture est tout de même, dans l'histoire de l'humanité, celui où les sentiments de générosité, de désintéressement et d'enthousiasme idéaliste ont poussé les racines les plus profondes et jeté les frondaisons les plus magnifiques. Pour ce qui est de l'histoire littéraire, il n'y a pas de manuel à l'usage des enfants où l'on ne mette les écoliers en garde contre une étroite application de la théorie des milieux. L'exemple est classique de l'opposition entre un Racine et un La Fontaine, tous
deux Champenois, et si Racine diffère tellement de Corneille, je laisse aux savants à expliquer cette différence par le fait que Corneille est d'un pays à cidre. Pour ce qui est des trois exemples choisis par M. Dcmoiins et au sujet desquels nous avons feint d'abonder dans son sens, comme il eût été facile de les opposer au lieu de les rapprocher ! Où est le rapport entre l'imag^ination plantureuse d'un Rabelais et le mince filet de verve d'un Courier ? Mais, si l'optimisme naturaliste nous a paru être la conception fondamentale du Gargantua, qui donc, plus que l'auteur de la Comédie humaine , a mis en relief les puissances mauvaises de noire nature? Et enfin c'est Victor Cousin qui, en son temps, expliquait par les traits du caractère breton le génie de Descartes, qui est Tourangeau et ne ressemble d'ailleurs ni à Rabelais, ni à Courier, nia Balzac. Que l'homme soit dépendant de son milieu physique et social, nul ne le conteste ; ce que nous n'admettons pas, c'est qu'il en soit prisonnier. Parmi les éléments qui constituent ce milieu on n'en oublie qu'un seul, qui, aussi bien, est le plus important : c'est le pouvoir que l'homme trouve en lui-même de transformer le milieu où il est jeté. Et telle est, à notre avis, l'erreur foncière de la doctrine de M. Demolins. — Ou bien M. Demolins a raison. Et alors, puisque nous voyons de quels méfaits la vigne est responsable dans notre
organisation de la famille, dans notre conduite politique, dans notre développement littéraire, et puisque les lois sociales ont cet avantage qu'en nous signalant le mal elles nous invitent à y remédier, hâtons-nous donc, ouvrons enfin les yeux, cessons de méconnaître plus longtemps nos véritables intérêts et de repousser un secours providentiel ! Je veux dire : travaillons à la propagation du phylloxéra !
Notre siècle, à l'exemple du dix-huitième, est un siècle de vulgarisation scientifique. Il s'en vante à juste titre. Je remarque seulement que nous autres, ig-norants, depuis que la science s'est abaissée à notre niveau, nous avons pris certaines façons nouvelles de raisonner et de discuter. Nous ne nous contentons plus des notions que nous fournissait le bon sens aidé de l'expérience, et qui, modestes sans doute et timides, avaient du moins le mérite d'être comprises de ceux qui les employaient. Nous avons maintenant à notre disposition de grandes théories, ornées d'étiquettes toutes pleines de prestige. Ces théories sont si générales que chacun en peut tirer l'appUcation qui lui convient, et les termes qui les désignent sont si parfaitement abstraits que chacun peut les interpréter au gré de ses désirs et y découvrir les réalités dont il a besoin. Faut-il rappeler à quels usages imprévus on a plié les théories ou les hypothèses de l'hérédité et de la lutte pour la vie? Altérées, faussées, parodiées, elles ont serv
à décorer nombre de sottises et à pallier nombre d'infamies. Mais c'est l'idée de race dont on a fait en ces derniers temps le plus étrange et le plus dans^ereux abus. On l'a fait entrer dans les controverses journalières où elle joue le rôle d'argument décisif, et jusque dans les conversations familières, dont elle est la « tarte à le crème » sans réplique. Qu'il s'agisse de politique ou de religion, d'affaires intérieures ou internationales, de rapports déclasses ou de rapports de peuples, elle y est pareillement de mise et se prête avec une souplesse merveilleuse à tous les emplois. Elle n'est pas moins commode, qu'on traite de littérature ou qu'on disserte sur les beaux-arts. Quelles lumières l'histoire littéraire n'est-elle pas destinée à recevoir de l'anthropologie? Hier encore, uaerevue choisissait pour sujet d'une interview^ circulaire une enquête sur le sens précis des mots « esprit français, race française, âme française >), dont il paraît que la fréquente répétition trouble beaucoup d'inlelligciices et jette les gens dans de cruelles incertitudes . « Ces incertitudes, était-il dit dans le questionnaire, provoquées eu dehors des aspirations et des angoisses patriotiques (et par c^la même concrètes et facilement compréhensibles), restent uniquement réservées au domaine de la pensée littéraire. Gomment distinguer un auteur de race française pure d'un autre écrivain qui éciit un français aussi puj", sinon plus
correct, tout en n'ayant pas l'honneur d'être né sur le sol de notre pays? » Ving-t-sept écrivains ont compris ce pathos, puisqu'ils y ont répondu. Ils ont inventorié les traits de l'esprit français ; ce qui prouve bien qu'il existe. M. Paul Bourg-et a presque seul manqué à fournir une définition coiir g-ruente ; d'ailleurs il ne croit pas à la réalité de ces formules si générales : l'esprit français, l'esprit anglo-saxon. M. Zola y croit. Et nous voilà replongés de plus belle dans ces incertitudes dont on prétendait nous tirer. « Nous sommes des Latins, je le répète, et c'est là la grande famille à opposer aux familles du septentrion. » Telle est la démarcation nettement tranchée qu'établit l'historien des Rouffon-Macquart^ avec son habituelle décision et sans s'arrêter aux difficultés de détail. H y a le Nord en haut, le Midi en bas, et ce qui appartient au Nord ne saurait se rencontrer dans le Midi. Sur les choses septentrionales nous sommes amplement documentés, et depuis tantôt vingt ans qu'on catalogue pour nous toutes les variétés de l'âme polaire, nous ne sommes plus en risque de prendre ni la Suédoise pour la Norvégienne, ni la Petite Russienne pour la Finlandaise. Il est temps qu'on nous renseigne avec la même abondance et la même minutie sur les races latines, dont on convient que nous faisons partie. C'est pourquoi un roman de mœurs napolitaines ne pouvait venir plus à propos.
Ce roman, que M'"^ Matilde Serao intitule A « pays deCocagne^, et dont on vient de nous donner une bonne traduction, est des plus remarquables. Il faut louer d'abord le talent dont y fait preuve M'"'' Serao et la maîtrise avec laquelle elle y applique des procédés, qu'au surplus elle a bien pu apprendre à l'école de nos romanciers. Elle sait conter et elle sait peindre. Ses personnages vivent. Grands seigneurs ruinés, commerçants dont les affaires s'embarrassent, usuriers, escrocs, hommes et femmes du peuple, gens de la rue et du ruisseau, nous devinons qu'ils ont été, non pas dessinés d'après un type de convention, mais pris sur le vif, et qu'ils ressemblent. Nous avons tôt fait de lier connaissance avec eux, et leur image se grave dans notre souvenir. Les scènes de la vie napolitaine se succèdent en une série de tableaux, tous composés avec le même soin, si d'ailleurs ils ne sont pas tous également nécessaires : scènes d'intérieur et scènes de la place publique, une fête bourgeoise, le tirage de la loterie, le carnaval, le miracle de saint Janvier. Cela grouille à souhait. Il y a dans ces tableaux une abondance, parfois excessive, un relief, un éclat, une largeur de touche, une vigueur de pinceau, une puissance d'évocation qui mettent les choses sous les
\. Au pays de Cocagne, par M"» Matilde Serao, i vol. in-ia, chez Plou.
yeux. La description du miracle de saint Janvier, traitée à la manière d'un morceau de bravoure, donnerait une idée assez exacte de la virtuosité de l'auteur. C'est d'abord, à travers les rues étroites du vieux Naples, reg^orgeant de monde, le défilé des saints, saint Antoine, saint Roch, saint Biaise, et beaucoup d'autres que le peuple salue d'appellations familières, implorant de chacun d'eux les grâces dont il a le monopole. Puis c'est, dans la nef trop étroite de Santa Chiara, une foule anxieuse, attendant, invoquant, pressant de ses veux, de ses prières, de ses cris, l'accomplissement du miracle, annuel. La série des Credo entonnés par des mil-! liers de voix, et qui se succèdent à perte d'haleine,! traduit les sentiments par où passent tour à tour ces âmes, unies dans une même angoisse, et qui ne forment plus qu'une âme collective et tumultueuse: l'espoir, l'inquiétude, l'impatience, la colère; et enfin, lorsque, après le trente-neuvième Credo, le prêtre, de sa main levée, montre au peuple l'ampoule où le précieux sang est en ébuUition, c'est une frénésie d'enthousiasme éclatant en clameurs, en gémissements, en sanglots, faisant vibrer les cloches du campanile et trembler jusque dans ses fondements l'antique église. Le morceau est comparable aux plus fameux en ce genre, à la procession de Casalbordino dans le Triomphe de la mort, au pèlerinage dans Lourdes, — et il leur est an-
télieur *. Je ne songe guère à insinuer que M. d'Annunzio ou, après lui, M. Zola aient pa s'inspirer de cette description ; ce dont, au surplus, ils auraient eu parfaitement le droit. Mais ce fait que des écrivains, d'une nature d'esprit fort différente, ont traité ce genre de scènes avec un succès à peu près égal, n'en reste pas moins significatif. Il prouve que ce fameux art de «manier les foules», dont on fait tant d'affaires et que les admirateurs de M. Zola exaltent comme étant le trait distinctif de son génie et la marque chez lui du poète épique, n'est ni très nouveau, ni peut-être d'une qualité très relevée. Chaque genre a ses lieux communs, et chaque art a ses poncifs. L'épopée avait ses « boucliers » et ses (< descentes aux enfers » . La bucolique a ses chants alternés; la tragédie a le «songe». L'art naturaliste, art tout extérieur, qui procède par énumération et accumulation, a ses processions et ses émeutes, ses pèlerinages et ses grèves. Ce sont choses de métier, où les disciples peuvent exceller à l'égal du maître.
Aussi bien l'auteur du Pays de Cocagne ne décrit pas pour décrire ; ce qui donne tout leur prix à ses peintures, c'est qu'elles ne sont pas leur fin à elles-mêmes, et qu'elles tendent vers un objet qui les dépasse; ce qui fait que leur profusion ne