‹ Études sur la littérature française (volume 4)Chapitre 14 sur 18 · I. Le roman de M"" Serao a paru en italien en · texte numérisé non relu

I. Le roman de M"" Serao a paru en italien en

fatigue pas, c'est que chacune d'elles, en outre de son mérite d'art, a la valeur d'un argument, et sert à mettre en un jour plus éclatant l'idée maîtresse du livre. Cette idée n'est, je le crois bien, pas une fois exprimée en termes abstraits et mise sOUS forme de démonstration ; mais elle se lit entre toutes les lignes. Elle est l'âme qui anime cette masse. A vivre de la vie de ses Napolitains^ M""^ Serao a pu constater les ravages que fait parmi eux la passion du jeu sous les espèces de la loterie officiellement organisée par l'État. Elle n'a eu besoin ni de déclamer contre le gouvernement, ni de s'apitoyer sur l'infortune des joueurs : il lui a suffi d'analyser cette fièvre et d'en étaler les conséquences, pour composer contre l'institution ellemême de la loterie le plus violent réquisitoire. Et, cette institution étant de celles qu'on peut supprimer d'un trait de plume, qui ne subsistent que par la complicité de l'opinion, et qu'un mouvement d'opinion ferait disparaître, M'"e Serao a donc fait, au sens où l'entendait Dumas fils, de « l'art utile » ; son roman est une œuvre d'art qui a une portée sociale.

Le livre s'ouvre sur l'effrayant spectacle du tirage de la loterie : un vent de folie embrase toute la scène, au début souffle d'ardentes convoitises, à la fin tempête d'espérances déçues et de récriminations enragées. Désormais le jeu sera le maître

unique et tout-puissant de l'action, maniant les êtres, déformant les caractères, anéantissant les volontés, engageant tous ces insensés et tous ces inconscients sur la pente qui conduit aux mêmes abîmes. Le fléau sévit pareillement à travers toutes les classes, et pas une n'est à l'abri de la contagion. Le gentilhomme engage ses tableaux et son argenterie, l'ouvrier engage sa paie de la semaine. Celui-ci rêve de renouveler l'antique splendeur de sa maison, ce négociant rêve de relever ses alTaires compromises, ce père veut doter sa fille, ce pauvre diable aspire à se donner le luxe de manger tous les jours; et tous ils fondent leurs espérances d'avenir sur la même garantie fragile d'un billet de loterie. Un mirage est devant leurs yeux, et ils vont à lui, fascinés, incapables de rien voir en dehors de lui. Ce qui fait que cette passion du jeu est si généralement répandue, c'est qu'elle répond à quelques-uns des instincts les plus profonds de notre nature. Car le travail est une loi imposée par la nécessité, salutaire dans ses eff"ets, ouvrière et gardienne de tout l'édifice de la morale; mais l'effort qu'elle nous impose est pénible à notre indolence : le jeu concilie notre naturel instinct de paresse et notre désir du gain. Les fruits de tout travail régulier sont lents à mûrir, et il arrive qu'au moment où ils se détachent de l'arbre, le temps soit passé pour nous d'en jouir. Le jeu sup-

prime les transitions et les lenteurs : il est l'unique moyen de réaliser immédiatement, par une chance heureuse, une immense fortune : il est le magicien qui va d'un coup de sa baguette nous introduire aussitôt au « pays de Cocag-ne ». Ce qui avive cette passion du jeu, ce qui l'exaspère et la rend irrésistible, c'est l'attrait de l'inconnu, le même qui pousse en avant les chercheurs d'aventures, qui fait la poésie de la guerre et des expéditions lointaines, et qui prête à la sensation du danger une intime et si étrange séduction. Cet attrait de l'inconnu, quand on y songe, qu'est-il autre chose que le principe même de la vie? Car ce qui nous rend, en dépit d'elle-même, la vie supportable, c'est l'espoir que demain nous apportera quelque émotion nouvelle qu'hier ne nous a pas donnée ; ceux dont l'horizon s'est fermé, qui n'attendent de l'avenir rien qu'ils ne connaissent déjà et qu'ils n'aient jugé, ceux-là peuvent bien végéter encore, ils font les mêmes gestes, ils disent les mômes paroles que les autres hommes, mais ils ne vivent plus. — Le joueur ne s'aperçoit pas qu'en fin de compte il perd toujours^, et que la seule certitude à laquelle les délours du hasard le ramènent inévitablement est celle d'une déception : il suffit de gains insignifiants, obtenus à de longs intervalles, pour entretenir sa frénésie. Il est persuadé qu'il ne peut manquer de réaliser quelquejour un gain considérable,

et que cela lui est dû. Il a une certitude particulière, qui résiste à tous les démentis des faits et contre laquelle l'évidence elle-même ne saurait prévaloir. Il croit d'ailleurs qu'il y a des moyens de prévoir sûrement les numéros qui sortiront : on peut y arriver par un calcul de probabilités, et les « cabalistes » se livrent à des opérations compliquées qui ont en apparence la rig-ueur des mathématiqu es ; ou encore on peut en avoir la révélation. Les personnes pieuses, les solitaires, les recluses, les extatiques voient les numéros. Toute la semaine se passe en combinaisons pour capter la chance, tendre des pièges au sort, et le prendre comme dans un filet; jusqu'à ce que la fièvre éclate le vendredi, veille du tirage, et se déchaîne comme l'accès d'un mal chronique. Alors commence la procession chez l'usurier, dans les agences de prêt, au Monl-de-Piété, partout où Ton peut emprunter les quelques lires ou les quelques sous qu'on risquera demain. Alors on assiège les boutiques où se vendent des billets. Alors se tiennent, au coin des rues ou sous le porche des maisons, des conciliabules qui sont comme les assises d'une folie spéciale. — Le livre se ferme à la manière d'un nécrologe. Ceux que nous avions vus, naguère, heureux de ce pauvre bonheur des hommes fait de tant de misères, sont devenus insensiblement de tristes maniaques, moins des hommes

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que des automates humains; ils sont acculés maintenant à la famine, au déshonneur, au suicide. Ce commerçant a dû liquider, cet agent dechange s'est vu exécuter, cet avocat est frappé d'apoplexie, ce professeur a vendu sa conscience, ce docteur s'embarque sur un vaisseau d'émigrants, ce tâcheron a volé le pain de ses enfants. Et derrière ces misères il y en a d'autres, beaucoup d'autres, misères prévues, inévitables, car c'est ici l'une de ces passions qui ne lâchent pas leur proie, et la passion porte en elle-même le germe du châtiment.

C'est à Naples que M'"^ Serao a été témoin de ces scènes de désolation, et elle nousles présente donc dans le cadre où elle lésa observées. Elle en aurait rencontré d'analogues dans d'autres villes et dans les plus minces villages du royaume. De toutes pareilles se sont passées chez nous, à l'époque encore voisine où la loterie était autorisée. Elles se passent encore à Longchamps, à Epsom, ou si l'on veut, à Monaco. Car il n'importe guère qu'on joue sur un billet de loterie, sur un cheval ou sur une carte. Et cette étude des ravages du jeuest sansdoute saisissante et poignante; mais elle n'a rien qui soit proprement italien ou spécialement napolitain.

De cette foule de possédés un groupe se détache, sur lequel on a concentré l'intérêt, c'est le groupe tragique que forment le marquis Cavalcanti et sa fille Bianca Maria. Un rêve splendide et généreux

habite la tête chimérique du marquis, sous la couronne de ses cheveux blancs. Il s'est promis de rétablir dans son antique magnificence la maison seigneuriale; naturellement c'est au jeu qu'il demande des ressources qu'il ne peut attendre ni du travail, ni même de la spéculation. C'est pourquoi peu à peu, dévorés par le jeu de lotto, les bijoux d'immense valeur, la pesante argenterie ancienne et moderne, les tableaux de maîtres, les livres précieux, les curiosités artistiques, de bronze, d'ivoire, de bois sculpté, tout a disparu. Tourmenté par un perpétuel besoin d'argent, le marquis s'abaisse àdes combinaisons déshonnêtes, emprunte des sommes qu'il ne pourra pas rendre, prend à ses domestiques le peu qu'ils ont misenréserve pourladépensejournalière. Fatalement rapproché de ceux que hantent les mêmes chimères, il se compromet dans de louches compagnies. Un escroc, celui qu'on appelle « l'assisté », exploite la superstition des joueurs, en se prétendant visité par un esprit qui lui révèle les numéros gagnants. Sordide, avec sa face de fiévreux, ses vêtemens déchirés, son linge élimé, ses cravates en ficelle, il s'est fait un extérieur mystérieux et qui en impose. Il promène ses loques et son imposture parmi ceux qui croient en lui et auxquels il pompe des sommes énormes. C'est au bras de ce filou qu'on peut voir le noble héritier d'un nom fameux. Il se fait l'intime et le suivantde V« assisté », quitte

à l'amener lui-même au guet-apens, le jour où, falig-ués d'être sans cesse bernés, les joueurs se décident à séquestrer l'assisté afin de le contraindre à leur dire la vérité. Il oscille entre la crédulité puérile et la méfiance. Agenouillé au pied de l'autel familial, devant la statue de VEccehomo protecteur de la maison, il se frappe la poitrine dévotement ; et une nuit, enragé contre ce Dieu qui l'abandonne, il le traîne jusqu'au puits d'où on le tire le lendemain, ruisselant d'eau et de couleur diluée, pareil à un noyé lamentable et risible. Effrayant et gT0 tesque, tel est bien ce vieillard, plus d'aux trois quarts fou, qui a fait mourir de chagrin sa femme, qui torture lentement sa fille. Il se peut bien que jyjme Serao sache où est situé dans Naples le palais dénudé qui abrite cette démence, mais elle-même, en faisant grimacer la figure de ce père, bourreau de sa fille, elle se souvient d'un héros plus vrai que ne sont les êtres de la vie réelle, c'est ce roi de la Grande-Bretagne, le vieux Lear, auprès du cadavre de la douce Cordelia.

C'est une pâle figure de rêve et de mélancolie que celle de Bianca Maria ; elle est toute la grâce de ce livre où elle met un rayon d'idéal; et les mains robustes de l'auteur se sont faites caressantes et délicates pour esquisser ce fin profil de vitrail. Il y a de ces âmes dont on dirait qu'elles n'ont été créées que pour la souffrance et pour l'immolation

elles sont toute bonté, toute tendresse, toute candeur ; elles pourraient prier dans un cloître et s'élever jusqu'à Dieu dans les parfums de l'encens et sur l'aile des cantiques; elles ne sontpas faites pour vivre de notre vie et se heurter àrégoïsrae humain; elles sont incapables de se défendre et sitôt qu'elles ont senti sur elles la menace d'un danger, repliées dans leur pudeur silencieuse, elles ne savent que lang-uir et mourir. La marchesina Gavalcanti est une de ces âmes-là. Confinée dans le palais désert, où ses vingt ans ont pour toute compagnie celle d'une vieille servante, elle va, dans le cercle de ses jours monotones, de sa chambre à la chapelle, de la chapelle au couvent voisin. Elle sait que sa mère est morte, victime de la manie féroce du marquis, et qu'elle, à son tour, en mourra. Mais l'idée ne lui vient même pas que ce soit son droit, peut-être son devoir de créature humaine, de se soustraire à cette tyrannie. Pliée à l'obéissance filiale la plus absolue, elle respecte aveuglément l'autorité paternelle. Ce père indigne exerce sur elle un terrible ascendant, faisant plier sa volonté d'un regard d'impérieuse fascination. Donc elle se borne à souffrir chaque jour davantage dans son cœur et dans ses nerfs. « Un sonde voix la fait trembler, une émotion porte à ses joues subitement colorées le peu de sang de ses veines anémiées. Elle s'étiole dans l'ombre, elle tombe avec le temps, flétrie sur

sa lige, cette fleur sans soleil sous le soleil napolitain.

Ce que nous suivons à travers ce récit de la lente agonie de Bianra Maria, c'est l'envahissement d'une âme par la contag-ion de la folie. Car la folie habite dans ces murs, etBianca Maria en retrouve partout l'obsédante image : dans l'humeur bizarre du marquis alternant entre l'exaltation et rabaltemcnt,dans les regards des cabahstes, seuls hôtes du palais, dans leur jargon mystérieux, qu'elle ne comprend pas, et qui lui paraît un langage d'aliénés. En parcourant ces pièces trop vastes, trop hautes et sonores, il lui arrive d'entendre derrière elle des frôlements d'ombre, elle perçoit de profonds soupirs. Il lui semble qu'une main légère se pose sur son épaule, et, folle de terreur, sans qu'un cri puisse sortir de sa poitrine, elle s'affaisse sur le sol, terrassée par une indicible épouvante. La peur, une peur énervante, s'est emparée d'elle, l'éveille de son sommeil, assiège ses insomnies. Ainsi commence à chanceler cette raison vacillante. Reste maintenant que le marquis la fasse sombrer dans ses propres aberrations. Car il est persuadé que Bianca Maria, Pinnocente et pieuse enfant, doit avoir des visions. Il la supplie d'en avoir, d'évoquer l'esprit, et de lui demander la révélation qui sauvera la maison Cavalcanli. Il la soumet à d'absurdes privations, il la force à jeûner, il la torture de ses obsessions, usant

tantôt de la prière et tantôt de la menace, il l'implore au milieu de la nuit, il s'agenouille, père devant sa fille, vieillard devant une enfant. Et elle, qui croit en Dieu, et qui ne croit pas à ces rêveries, elle en vient, gagnée par le souffle voisin de la folie, à voir l'esprit; elle suit ses gestes, elle lui parle, elle répète ses paroles. Ce sont alors des poussées de fièvre suivies de longues torpeurs. Elle se rend compte au réveil des progrès du mal, auxquels elle assiste en témoin impuissant et désolé. Et nous-mêmes, nous sommes poursuivis par le souvenir de ces nuits tragiques où le délire de la fille répond au délire du père.

Mais d'où nous viennent ces histoires d'esprits, de fantômes, d'apparitions, ces jeux de la démence et de l'épouvante? Oui donc voyait dans le « frisson de la peur » et dans le « sens du mystère » les signes où se reconnaît l'âme septentrionale? Ces fantasmagories n'ont pas été conçues dans les brumes du Nord : elles sont nées sur les rives lumineuses d'une mer enchantée, dans l'atmosphère transparente des nuits méditerranéennes.

C'est de même un lieu commun de parler de la sensualité méridionale. L'Italie est une terre de volupté. C'est pourquoi Stendhall'a célébrée: apparemment s'il se souvenait de Boccace et d'Arioste, il oubliait Dante et Pétrarque. Il est curieux que, dans ce roman de mœurs napolitaines, le principal

épisode amoureux soit emprunté à la conception la plus épurée, la plus élliérée de l'amour. Pour avoir aperçu derrière une fenêtre le visage émacié de Bianca Maria, le docteur Amati en est devenu amoureux. Celui-ci est l'homme de science, le médecin, l'homme fort à la mode d'aujourd'hui. Il est d'esprit positif; il a quarante ans; il sait la vie; et rien que d'avoir vu paraître au balcon ce délicat et pensif visag-e de jeune fille, il en a été remué jusqu'au fond de son être. Il a vu de loin la jeune fille, et pendant deux ans il lui a suffi de la voir. Il a deviné dans cette existence monotone et désolée un infini de souffrance; c'est par là qu'il a été conquis. On l'a appelé auprès de la malade pour la soigner ; et ce qu'il a éprouvé auprès d'elle, c'a été un sentiment de pitié profondément tendre. Il a voulu la proléger, la rendre à la santé, à la joie, et ce désir a grandi en lui au point de devenir le plus puissant intérêt de sa vie. Une intimité s'est établie entre les deux amants, sans qu'un mot d'amour ait été prononcé. Car ils s'étaient reconnus, suivant la glose des mystiques. Et c'est des deux côtés le même amour idéal, où le cœur et la tête sont ^euls engagés, et si noble, si désintéressé, si délivré de toute scorie charnelle, si différent de ce qu'on est convenu d'appeler l'amour, qu'on voudrait lui donner un autre nom et trouver un mot pour distinguer de la vulgaire émotion des sens

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cette claire flamme qui semble une parcelle du feu divin.

Nous pourrions prendre ainsi l'un après l'autre chacun des personnages qui figurent dans l'abondante galerie du Pays de Cocaïne : nous ne les trouverions pas très différents de ceux que nous avons rencontrés chez Dickens ou chez Daudet, chez Balzac ou chez Tolstoï. Voici le joyeux confiseur Cesare Fragala, avantageusement connu sur la place et qui jouit d'une bonne honorabilité bourgeoise. Lui aussi il a sacrifié au démon du jeu : ses affaires s'embarrassent, ses échéances restent im payées, son crédit s'évapore ; 11 est obligé d'avouer à sa femme l'imminence de la ruine. Alors, tandis que le mari ne sait que s'affoler, se frapperla poitrine, et s'épancher en un déluge de larmes, c'est la femme qu'on voit descendre à la boutique, s'installer au comptoir, vérifier les livres, mettre un peu d'ordre dans les affaires en déroute et faire face aux nécessités les plus urgentes. Mais de combien d'exemples analogues ne nous souvenons-nous pas? Et combien de fois le même cas s'est-il présenté, dans tous les pays et sous toutes les latitudes, d'un bout du monde des affaires à l'autre bout ? On a maintes fois constaté ces ressources d'énergie dont la femme se trouve capable en face du malheur. Et plût au ciel que nous n'eussions jamais d'autres occasions de méditer sur l'amère dérision qui fait

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de la bravoure une vertu masculine! — Le jeu a naturellemenl pour auxiliaire : l'usure. M"^^ Serao a fait à la description de l'usure la place qui lui convenait, opposant en deux tableaux qui se répondent l'usure populaire et l'usure qui s'adresse aux gens disting-ués. Chez l'usurière Concetta, c'est la fille du peuple, c'est le coupeur de g-ants ou le décrolteur qui viennent contracter d'infimes emprunts. Chez don*Gennaro Parascandalo, le financier, le commerçant, le fils de famille viennent signer de belles lettres de change. Et toute l'ingéniosité napolitaine n'a pas réussi à renouveler les procédés des Harpagon ou des Gobseck. Le seig-neur Harpag-on tenait à la disposition de ses clients des lézards empaillés. Le Seig-neur Parascandalo dispose de quarante douzaines de chaises de Chiavari à six lires l'une. Chaises ou lézards, l'emprunteur serait embarrassé de choisir entre ces fournitures illusoires. — Les joueurs sont superstitieux, et il n'est pas un d'eux qui n'ait sa martingale ou son fétiche. C'est ce qui rend si lucrative et si peu dangereuse la fourberie de l'assisté. Celui-ci a épousé une sorcière; et cela fait un ménage assorti. « Dans le peuple napolitain il y a des femmes qui ont un grand renom de magiciennes, /a^fwchiare émérites, aux philtres, aux exercices, aux fatture desquelles rien ne résiste. Quelques-unes d'entre elles ont une grande clientèle, bien supé-

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rieure à celle que "pourrait avoir un médecin, et presque chaque quartier vante sa sorcière, capable des plus bizarres miracles, toujours cependant avec Taide de Dieu et de la Madone. » Comme si ce fût là une industrie exclusivement napolitaine! Paris n'avait-il pas hier sa voyante, elle aussi réputée pour la sincérité de sa dévotion? Rebouleurs et magiciennes abondent dans notre cité sceptique, et on étonnerait bien des gens en leur apprenant où se recrute leur clientèle. Et dans les campagnes, M. Homais, aidé des instituteurs de M. Bourgeois, a bien pu répandre l'évangile de la libre pensée, il n'a pas déshabitué les gens de la crédulité superstitieuse : ils continuent à se méfier du médecin, et pour avoir un diagnostic plus sûr, c'est chez la somnambule qu'ils portent les vêtements de leurs malades. — Afin de compléter la revue des types de là-bas, et aussi pour se conformer à l'esthétique naturaliste, M^^^ Serao a tenu à nous présenter une intéressante figure de souteneur. Le « camorriste » napolitain porte les pantalons en cloches, ^e chapeau à bords étroits, la chaînette d'argent avec une corne de corail, les souliers vernis. Dans les duels entre camarades ou dans les rixes avec les gendarmes, il procède à coup de revolver. Je crois bien que nos camorristes ont une tenue moins élégante, et usent surtout du couteau et du coup de poing. Mais ces nuances n'atteignent que le cos-

tume et les usages ; la coiffure diffère sur nos boulevards extérieurs ou dans les quartiers de la vieille Naples : les âmes sont les mêmes.

Les âmes sont les mêmes ; telle est la conclusion qu'on pourrait tirer de ce livre qui a, autant que nul autre, la saveur du terroir et l'accent de sa province. On se sentait aux premières pages tout dépaysé, au milieu de cette foule bariolée, remuante et bruyante, dans cette bizarre atmosphère morale qu'y font, en se mêlant, l'instinct de la paresse le goût du plaisir, le luxe de l'imagination, la crédulité superstitieuse, la fièvre du jeu. Ons'écriait : « Ah î que cela est napolitain ! Comment peut-on être si napolitain? » Nous nous sommes amusés à mettre en lumière les ressemblances qui se cachent sous ce vernis des mœurs locales. Transportez ce roman dans un autre cadre, le cadre seul aura changé, vous pourrez garderies personnages, les sentiments, le drame. G'estqu'en effetce qui diffèred'un pays à un autre, c'est le costume; et nous, frappés par ces différences, tout extérieures et superficielles, nousne reconnaissons plus nos idées etnospassions pour peu qu'elles se déguisent et revêtent des oripeaux étrangers. Tourguenef prête à un de ses personnages cette boutade : «Nous n'avons su donner au monde que le samovar, et encore se peut-il qu'il ne soit pas de notre invention. wEtl'humoriste Mark Twain, fatigué de voir tant de consciencieux

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analystes occupés à peindre les Américains tels qu'ils sontet aies montrer tels qu'on n'est nulle part ailleurs : « J'ai fait, dit-il, des mœurs de mes compatriotes l'étude de toute ma vie. La seule particularité que j'aie notée chez eux, c'est qu'ils boivent del'eau glacée. » On exagère à plaisir l'importance de ces traits caractéristiques. On imagine entreles races on ne sait quelles différences ethniques irréductibles, afin d'entretenir plus sûrement les haines, et de couvrir d'un manteau scientifique les mobiles qu'on aurait honte d'avouer. On range sous l'appellation commune de races latines des peuples qui n'ont peut-être pas dans les veines une goutte de sang latin. Et il est digne de remarque que le moment où cette fragile idée de la race retrouve un regain de faveur est justement celui où les races se mêlent, où les peuples se pénètrent, où s'accentue la tendance à l'uniformité. Il n'y a pas de race pure, et vraisemblablement il n'y en a jamais eu. Qu'importe d'ailleurs? Et pense-t-on qu'il y ait sur cette petite terre plusieurs humanités? Les différences ne viennent que du degré de culture ot sont relatives au moment historique. Encore ne modifient-elles que le dehors, le mode de vie, les formes de langage, les conventions et les convenances. Sous cette mince couche, le fond se retrouve qui n'est ni septentrional, ni méridional, mais humain. La passion, celle du jeu, celle de l'amour ou de

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Targent, ig-nore les degrés des latitudes, comme elle ignore ceux de la hiérarchie sociale. Elle possède celui dont elle a fait sa proie et sa chose, détruit en lui jusqu'aux sentiments qu'on appelle naturels, le rend étranger à toutes les influences venues du dehors, à ses propres intérêts, à toute raison de vivre, et le fait se consumer dans une agonie pareillement douloureuse, que ce soit sous le climat du Nord dont il ne sent pas la rudesse, ou sous des cieux dont il ne sait plus voir l'inutile beauté.

l5 juillet 1898.

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