‹ Études sur la littérature française (volume 4)Chapitre 17 sur 18 · A PROPOS DU DESASTRE · texte numérisé non relu

A PROPOS DU DESASTRE

Voici un livre qui n'a pas craint de se montrer dans un moment où les livres, prêts à paraître, s'entassentaufond des magasins et s'y morfondent, avec l'obscure conscience qu'ils nous trouveraient mal disposés à goûter leurs mérites. Celui-là a triomphé de l'indifférence ou des préventions du public. Il est dans toutes les mains. On le lit, non par vaine curiosité, comme il arrive, pour amuser une heure de loisir, ou par coquetterie d'être au courant, mais parce qu'il faut l'avoir lu. Dès les premières pages une angoisse nous saisit, qui nous prend à la gorge et ne nous lâche plus, mais de son étreinte puissante nous force d'aller jusqu'au bout; comme, à l'annonce d'unemauvaise nouvelle, nous voulons entendre le récit dans tous ses détails, un âpre désir nous pousse à mesurer l'étendue de notre infortune et nous fait avides de tout savoir. Le livre fermé, nous nous apercevons que cette lecture nous a fait du bien, qu'elle nous laisse

I. Le Désastre, par MM. Paul et Victor Margueritte, i vol. in-12, chez Pion.

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non pas attristés, mais frémissants, que nos yeux sont secs et que le sang- coule plus rapide dans nos veines. Notre âme a été remuée dans sa partie la meilleure, notre esprit s'est élevé, notre cœur s'est empli de sentiments généreux : le frisson qui s'est emparé de nous est celui d'une fièvre salutaire. Or, ce livre qui réconforte n'est qu'un long récit de misère. Ce livre, d'où nous sortons plus confiants dans la vitalité de notre pays, ne nous reporte qu'aux heures de la pire détresse. Et c'est comme un glas que sonnent les syllabes de son titre. Il s'appelle le Désastre.

Ce roman, à vrai dire, est aussi peu que possible un roman. On y a réduit au minimum l'affabulation romanesque. On a eu raison, puisqu'il nous semble que ce minimum est encore trop. Le commandant Du Breuil, étant attaché à l'élatmajor de l'armée de Metz, est admirablement placé pour suivre les opérations. Ce que nous deman. dons, c'est à les suivre avec lui. Si d'ailleurs cet officier retrouve dans ses souvenirs un doux visage de femme, c'est affaire à lui ; nous, à travers ces scènes de deuil, nous n'apercevons que le visage baigné de larmes de la France. Si une jeune fille se fiance à Du Breuil, ayant senti la pitié que lui inspire le vaincu éveiller l'amour dans son cœur, nous trouvons que cette petite fait bien; et une fois de plus nous bénissons la femme dans son rôle de

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consolatrice. Mais, en vérité, quand nos yeux sont fixés sur le spectacle de l'insouciance ou de l'impéritie des chefs de notre armée, nous ne songeons guère à les détourner vers l'image gracieuse de la petite Anine Bersheim. Et il y a une certaine bague d'opale dont il eût fallu se hâter de jeter au détour du premier chemin le symbolisme facile. Je sais bien que les âmes les plus viriles ont de ces puérilités de superstition. Mais quand l'effet sûr de causes multiples et lointaines amène la France au bord de l'abîme, quelle mesquinerie de reporter notre regard vers le chatoiement ironique de cette pierre méchante! Au surplus, ce ne sont, comme on voit, que de minces réserves; et nous avons au contraire à louer MM. Paul et Victor Margueritte pour l'austérité de leur récit. Ils ont écarté toute fausse rhétorique, évité le danger de la déclamation qui les guettait à tous les coins de leur sujet. Ils ont justement pensé que ce n'était point ici un sujet pareil aux autres et où il y eût lieu de faire preuve de virtuosité. Ils se sont interdit les morceaux de bravoure. Les quelques « épisodes », une charge de cavalerie, la mort de Lacoste tué par des Français, l'acte héroïque de Du Breuil ramenant des fuyards à l'attaque, d'autres encore, sont rapidement enlevés, indiqués plutôt que traités. Dans cette série d'engagements, de combats, de batailles, il n'y a pas une description de bataille. Les auteurs

se sont astreints à ne nous donner que des visions fra"-mentaires. Ils ont procédé par accumulation de petits faits, de petits détails et de petites phrases. Ils se sont conformés avec conscience à l'esthétique réaliste. Ils ont poussé la conscience jusqu'à l'excès. De là une certaine impression de confusion, tout à la fois d'enchevêtrement et d'éparpillement. C'est le résultat d'une erreur qui pèse sur notre littérature depuis le jour où Stendhal s'est avisé de nous conter ce que Fabrice a vu de la bataille de Waterloo. Ce jour-là, — ce n'est pas le seul, — Stendhal s'est moqué de nous. Le récit épique de Victor Hugo prévaudra; celui de Stendhal ne restera que comme un joli exemple de mystification. Car Fabrice est précisément dans la situation de ceux qui, partis pour assister à un beau spectacle, n'ont pas trouvé à se faire placer : il n'a rien vu. Il se peut qu'engagé dans l'action un soldat se rende à peine compte de ce qui se passe autour de lui. Mais de même, confinés dans un coin de la durée, comprenons-nous rien aux drames qui se jouent dans notre propre vie? Il appartient à l'écrivain de dégager le sens enfermé dans l'obscure réalité, et de nous présenter des tableaux d'ensemble. Waterloo n'est pas Austerlitz, Borny n'est pas Rezonville. Il faut qu'on nous fasse saisir la différence. Je n'ai que faire du témoignage d'un spectateur qui n'a pas assisté à l'engagement décisif. L'écrivain étant libre

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de se placer où il veut, au moment qii'il veut, c'est à lui de choisir le point de vue d'où il peut embrasser la partie la plus intéressante du champ de bataille et assister à la manœuvre caractéristique de la journée. Je regrette que MM. Paul et Victor Marg-ueritte, puisqu'ils en avaient l'occasion, n'aient pas tenu à nous donner des combats livrés sous Metz l'imag-e nette et destinée à se graver dans le souvenir.

Je n'ai pas à présenter au public les deux frères, unis maintenant dans une intime collaboration : l'aîné s'est fait connaître depuis tantôt quinze ans par des romans et des nouvelles d'un réalisme discret, d'une sensibilité délicate; le cadet était hier encore lieutenant de dragons etcrayonnait des vers entre deux corvées. Mais ce qui importe aujourd'hui, c'est qu'ils sont les fils du général mort dans cette charge de cavalerie dont l'héroïsme arrachait au souverain ennemi un cri d'admiration. G'estune hérédité qui met au cœur des sentiments dont les purs artistes agenceurs de mots et les simples commerçantsdelettres sont trop souvent dépourvus. Les souvenirs de la guerre de 1870 hantaient l'imagination des fils du général Margueritte. En les fixant dans une œuvre d'art, c'est une dette qu'ils acquittent. Ilsontfait le livre qu'ils devaient faire. — D'où vient que de ce récit d'une défaite ils aient dégagé, au lieu d'une impression déprimante, une impression

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virile, et forte, et patriotique? Telle est la question qui domine toute cette étude et dont nous ne sommes pas embarrassés pour dire que c'est une question de morale. On prétend volontiers que la critique, lorsqu'elle se refuse à séparer complètement l'art et la morale, s'expose à laisser entamer l'intégrité de l'art et énerver la vérité. Il n'en est rien. Et nous avons ici la preuve qu'un écrivain peut tout dire, à condition d'être honnête homme et de respecter en lui-même et chez ses lecteurs les sentiments dans lesquels communient les honnêtes gens.

Les auteurs du Désastre ont tout dit : les erreurs, les fautes, la légèreté, l'imprévoyance, les hésitations, les retards, le temps perdu, le manque d'ensemble dans les opérations, les ordres qui se contrarient, l'affolement, les rivalités, la mésintelligence des chefs. Ils ont dit les tristesses et ils ont dit les hontes : la ville rendue quand elle pouvait encore tenir, une armée de 170.000 hommes hvrée quand elle pouvait s'ouvrir un passage, l'abandon d'un matériel qu'on retournera contre nous, les drapeaux et les aigles inventoriés afin que les témoignages de notre déshonneur fussent au complet, le train qui emporte les officiers arrêté pendant que défile le troupeau de leurs hommes en iroute vers la captivité, stationnant devant l'allée triomphale que font au quartier prussien les oriflammes aux trois couleurs.

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Ils nous ont fait gravir tout le calvaire. Mais, en écrivant ces pages, ils n'ont pas oublié qu'elles font partie du livre de notre histoire ; et on sent bien que la plume leur tremblait entre les doigts. Ils n'ont pas éprouvé cette joie détestable, ce plaisir inhumain qui consiste à jouir de sa propre humiliation. Ils savent qu'on ne gagne rien à ramasser de la boue pour la jeter à ceux dont la destinée a été liée à notre destinée. Ils ont fait comparaître devant eux les auteurs responsables de tant de maux : ils se sont souvenus que le juge a un devoir d'impartialité. C'est l'empereur Napoléon III. Quand les troupes défilent sans un vivat devant ce vieillard, miné par la maladie, courbé par la fatalité, nous sommes plus près de le plaindre que de le haïr. C'est Bazaine. De celui-ci tout a dépendu. Sa figure est au centre même du récit. Combien il a fallu de tact pour la dessiner! Car de crier que nous sommes vendus, c'est affaire aux braillards, c'est le premier cri de l'instinct populaire. Mais, pour qui réfléchit, il y a des crimes si énormes qu'ils mettent la raison en déroute. Comment cette pensée de livrer son pays a-t-elle pu germer dans le cerveau d'un maréchal de France ? Il y a de ces faits que l'évidence même ne suffit pas à établir. C'est pourquoi on a insisté sur cette bravoure personnelle dont le maréchal n'a cessé de donner des preuves, se promenant sur le champ de bataille, au milieu des obus et des

balles, comme dans un jardin. « A moins d'être le dernier des incapables et de s'en rendre compte... à moins d'être pis encore, le plus ténébreux des... Le long- passé de gloire, le sang-froid légendaire, la réputation d'habileté du maréchal interdisaient tout soupçon. Les apparences certes le condamnaient... Mais pouvait-on se fier aux apparences? » On nous laisse entrevoir d'obscures combinaisons politiques. On éveille l'idée d'une de ces incapacités dont l'événement seul révèle les insondables profondeurs. Combien d'hommes de qui la médiocrité a été le véritable crime ! Une sorte d'inconscience semble présider aux actes incompréhensibles du maréchal . L'impression dernière reste énigina tique et louche. L'indignation y est tempérée par la stupeur.

L'armée que commandait Bazaine était une admirable armée. Elle comprenait de vieux régiments qui avaient fait leurs preuves en Crimée, en Italie, au Mexique. Elle a été malheureuse. Je m'excuse auprès de MM. Paul et Victor Margueritte si je les félicite de n'avoir pas cru qu'il convînt d'injurier cette armée malheureuse. Mais quoi ! Ce n'est pas dans des relations allemandes, c'est bien dans un livre français qu'on nous a montré nos soldats comme un ramassis de brutes pillardes et couardes, travaillés par l'indiscipline et les passions les plus basses, atteints surtout de lâcheté, jetant leurs sacs, jetant leurs armes, détalant à travers champs de

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