A PROPOS DU « DÉSASTRE
toute la vitesse de leurs jambes, de tout l'affoiement de leur peur galopante, et pareils à des lièvres. Au contraire, c'est de ne pas agir, c'est de s'abriter dans ses campements, c'est de ne pas aller au danger et à la mort que se plaint cette armée de Metz. Elle attend un signal. Elle l'appelle de toute l'énergie de son courage exaspéré, dans une impatience croissante. Elle veut qu'on l'envoie se faire tuer. Sitôt l'ordre donné, ce sont des visages qui s'éclairent, c'est l'enthousiasme, l'entrain, la gaieté. « Un chef qui les menât ! Voilà ce que tous réclamaient, du commandant de corps au plus humble antassin. Du Breuil à présent connaissait ces innombrables visages empreints tantôt de morne lassitude, tantôt de rage sourde, ces yeux qui ne comprenaient pas, ces bouches qui crachaient l'invective, ces bras qui retombaient de stupeur. Pas un geste qui n'exprimât le douloureux étonnement de tant de forces sacrifiées, perdues. Une vie ardente renaissait maintenant sur les faces, un éclair brillait dans les yeux, à la pensée de se battre enfin, non plus sur une position gardée, mais tambours lançant la charge en avant, avec la vieille furie française. » Puis, en pleine marche en avant, il faut s'arrêter. En pleine victoire, il faut se replier. Pourquoi ? Pourquoi évacuer les positions d'où on vient de déloger l'ennemi? Pourquoi abandonner le terrain qu'on a jonché de ses morts? Donc elle
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rentre, fiémissante, cette armée que paralysant drs ordies inexplicables, elle subit ces altornallvcs lassantes d'espoir et de déception, honteuse d'cilemême, et de cette impuissance à laquelle on la condamne. Puis, c'est le départ, le morne défilé dans la boue, dans le froid, dans la misère. Beaucoup sont tombés là-bas, héros obscurs qui ne demandaient pas qu'on retînt leurs noms, mais qui étaient en droit d'espérer que leur héroïsme ne serait pas inutile. Ces souffrances des nôtres, plus mal elles ont été récompensées, plus elles doivent nous être chères. Et d'ailleurs l'héroïsme est-il jamais inutile? Dans l'histoire des peuples comme dans celle des individus, il n'est pas un acte, si humble soit-il, qui n'ait de lointains prolongements. Les jours d'épreuve font partie intégrante de la vie d'une nation : ce sont les lendemains qui décident de tout. Aucune perte n'est irréparable, si ce n'est celle de la confiance et de l'estime de soi. Aux souffrances vaillamment supportées par ceux qu'un chef indigne immobilisa sous les murs de Metz, à la dignité qu'ils ont su conserver dans le malheur, nous devons que la foi nous soit restée dans les vertus de notre armée.
Nous touchons ici à l'idée maîtresse de l'œuvre de MM. Paul et Victor Margueritte, à celle qui lui donne sa signification et sa portée : je veux dire la conception qu'ils se font du métier militaire, i'in-
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terprétation qu'ils nous préscnlent du devoir du soldat et de son rôle dans la société d'aujourd'hui. Cette idée est celle même qu'ils ont voulu incarner dans le personnage de Du Breuil. En introduisant celui-ci dans leur récit, ils n'ont pas songé seulement à se servir de lui comme du personnage de convention dont on a besoin pour faire défiler les événements devant lui. Ils ont songé en outre à en faire un être vivant. Ce n'est pas un être d'exception. Il n'a pas de mérites particulièrement brillants. Il est brave, comme tant d'autres. Il remplit son devoir, comme des milliers d'autres l'ont rempli. Cela même fait l'intérêt de cette création et lui prête la valeur d'un type. Depuis le début de la guerre, Du Breuil est alarmé dans sa clairvoyance. Il a eu le spectacle de trop d'incurie, la preuve dé trop de maladresse . Ces ordres qu'il est chargé de transmettre, il s'est surpris maintes fois à les désapprouver. Il a vu se poser à lui de terribles points d'interrogation. Il a entendu gronder en lui les mots décourageants : « Où allons -nous ? » Dans la suite le soupçon s'est changé en certitude, la certitude en évidence. Alors s'est noué un drame qui torture sa conscience. Dans quelle mesure est- on tenu à l'obéissance ? Ne peut-il pas se présenter des circonstances qui délient le soldat de son serment? « Une voix secrète lui souffla : obéis et tais-toi. L'armée n'a de raison d'être que disciplinée. Seule,
la discipline, sourde, muette, aveugle, fait sa grandeur et sa force... Et de nouveau le cri du bon sens dominait : l'obéissance passive aujourd'hui serait un crime. Lorsque le général en chef perd latête, manque à ses devoirs et livre ses troupes, les subalternes ne doivent prendre conseil que de leur courage et de leur attachement au pays. » Heures d'angoisse où la volonté de faire son devoir ne suffit pas, mais où il faut chercher de quel côté est le devoir! — Pour nous faire mieux comprendre l'intensité de cette lutte intime et la cruauté de ce déchirement, on a opposé à la figure de Du Breuil celle de d'Avol. Celui-ci, superbedans sa bravoure farouche, n'admet pas qu'au nombre des obligations qui lui sont imposées il faille compter l'obligation de se rendre. Au péril de sa vie, il se fraiera un passage à travers les lignes prussiennes. Il n'a pas tenu à lui que l'armée ne se révoltât, ne déposât son chef. Au delà de certaines limites, il tient la soumission pour lâcheté. De là, de cette différence dans l'application d'un même principe, l'antagonisme qui grandit entre les deux hommes, hier des amis, qui les met aux prises, face à face, et déchaîne entre eux les termes de mépris, les paroles de haine. Et le mot qu'ils se renvoient l'un à l'autre, c'est ce même mot : l'honneur. Du Breuil conclut : « Ce que vous prenez pour le cri de l'honneur n'est que le cri de l'orgueil. Or un sol-
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dat comme vous, comme moi, simple chifFre du nombre ne doit pas avoir d'org-ueii. » Certes, un sacrifice tel que celui auquel se résigne Du Breuil est douloureux : il suppose beaucoup de valeur morale. Mais c'est la valeur morale qui constitue une armée. Sans elle il n'y a qu'une cohue, qui peut d'ailleurs être innombrable. Ce qui réunit ces hommes assemblés, ce qui organise leur force, c'est un ensemble de sentiments, que tout notre soin doit contribuer à maintenir, à renforcer, car c'est contre eux qu'est dirigée la poussée venue de tous les points de la société moderne ; et sans eux aucune société ne peut subsister.
Le premier, et dont tous les autres dépendent, c'est l'abnégation. « Il y a dans notre métier des heures amères, dit un des personnages du Désastre; l'impuissance du soldat a beau être passive, elle n'est pas résignée. Quelle force de renoncement ne faut-il pas pour étouffer la voix de sa conscience!... » Et Du Breuil, porte-parole des deux auteurs, médite ainsi : « Une fois de plus, dans le désarroi de son âme, il fit appel à la discipline qui lui murait les yeux, les oreilles, la bouche, qui le pétrifiait vivant. Ou'était-il pour trancher, pour décider? Rien. Instrument passif, il devait son labeur, son intelligence, sa vie : obéir était son lot. Ce renoncement du soldat, si semblable à celui du prêtre, pouvait lui paraître douloureux : il
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n'en possédait pas moins de beauté, de noblesse. La servitude militaire comporte une austère grandeur... » Cette abnég-ation, ce renoncement à soimême, qui ne voit que c'est l'effort dont nous sommes devenus le moins capables? Qui donc aujourd'hui accepte de rester à son plan et de faire à une place marquée une besogne déterminée, sans regarder par-dessus toutes les barrières, sans intervenir dans toutes les affaires, sans les appeler à la barre de son caprice infaillible et souverain? Nous nous érigeons en juges dans toutes les questions, et nous ne doutons pas de notre compétence. Mais avons-nous besoin de compétence? Il n'est pas nécessaire que notre opinion repose sur quelque fondement et ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Nous ne nous soucions pas qu'elle soit bonne. Il suffit qu'elle soit nôtre. Nous la donnons comme telle, sansvergogne, et nous prétendons l'imposer. Tel est le degré où nous sommes parvenus dans l'infaluation.
Les causes de ce grossissement de la personnalité sont multiples et on les a maintes fois énumérées. Ce sont d'abord toutes celles qui, opérant depuis le milieu du siècle dernier, ont peu à peu ou brusquement supprimé tout ce qui limitait l'individu et qui s'opposait à son expansion ou à son débordement. Mais ensuite une autre cause s'est révélée dans ces derniers temps, dont ractign n'est
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ni la moins profonde, ni surtout la moins inquiétante : c'est l'abus de ce qu'on appelle l'intellectualisme. Je n'ai garde de donner à ce mot pris en lui-même un sens défavorable, ni de confondre la chose avec les tristes parodies qu'oii nous en donne. Il ne faut pas juger de la valeur d'un titre d'après ceux qui s'en parent indûment et il serait trop facile de montrer, parmi ceux qui se vantent d'être les « intellectuels », combien il y a d'imbéciles. Molière a justement remarqué qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ig-norant. Et cette sottise qui se hérisse de science pouvait bien en son temps être surtout un ridicule; en notre temps, elle est devenue un dang'er. Je ne prendrai pas davantage l'intellectualisme au sens étroit où il est une perversion de l'esprit se détachant des choses pour s'en donner le spectacle, assister à la vie ainsi qu'à une comédie, s'amuser du heurt des contradictions et jouera ce jeu, plus distingué, mais à peine plus sérieux que le jeu de quilles ou le billard : le jeu des idées. On sait combien ces jeux du dilettantisme et de l'ironie sont devenus familiers à une élite, menaçant de débiliter les caractères et de stériliser les intelligences. Cela est au point que plusieurs, parmi ceux qui s'y étaient complu et signalés, comprenant enfin que de tels divertissements ne sont pas inoffensiiîi-^'.essaiej^à un rôle nouveau, et qu'on en voit parmi les sceptiques
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d'hier qui sont devenus les prêcheurs d'aujourd'hui. L'intellectualisme sous sa forme supérieure est celui du savant confiné dans l'emploi de ses méthodes, de l'artiste envisageant toutes choses du point de vue de son art, du littérateur préoccupé d'abord de la traduction esthétique, et enfin de tous les spécialistes chez qui les ])rocédés de leur travail sont devenus la forme même de leur esprit. C'est le développement exclusif de l'intelligence, rompant l'équilibre des facultés et détruisant l'harmonie de l'ensemble. Qu'une telle disposition d'esprit soit compatible avec la modestie, on le dit, mais on ne le croit pas : de grands savants, des hommes de génie ont été modestes; mais apparemment leur modestie ne venait pas de la conscience qu'ils avaient de leur supériorité; elle leur venait d'ailleurs. C'est l'habitude que celui qui sait méprise celui qui ne sait pas, et celui qui sait une chose dédaigne celui qui ensaitune autre. On s'isole dans un égoïsme hautain et insociable. On se rend compte que l'intelUgcnce est bornée, finalement impuissante, et pourtant on ne peut se fier qu'à elle seule. Delà un malaise, un dégoût de l'action. Tous ceux qui ont tâté le pouls à cette société ont reconnu qu'elle souffre de l'excès de l'intellectualisme. Au lieu d'ailleurs d'être effrayée de son mal, elle en tire vanité. Elle ne veut pas s'en guérir. Et le fait est qu'on ne lui propose pas de remède*
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De rabiK'^jation procède l'obéissance. Une hiérarchie. A tous les degrés montants de cette hiérarchie, l'autorité. A tous les degrés descendants l'acceptation de l'autorité. Il est clair qu'en dehors de cette organisation, il n'y a pas d'armée possible, et que l'idée même en serait vide de sens. « Ne me parlez pas des insoumis, des révoltés. Eussent-ils cent fois raison, penserais-je moi-même comme eux, aurais-je mon frère dans le tas, je les ferais fusiller au premier acte d'insubordination. Où irions-nous, si l'anarchie dissolvait l'armée ? La discipline ! rappelez-vous ce mot terrible et magnifique inscrit à la première page du service intérieur : la discipline est la force principale des armées. » Cette discipline suppose non seulement la foi dans celui qui commande, mais la foi dans le commandement. Elle implique que l'on considère que l'autorité est efficace par elle-même, que la règle est bonne en tant qu'elle est la règle. J'oserai dire qu'aucune idée ne nous paraît aujourd'hui plus difficilement acceptable. On nous a depuis si longtemps et si hautement vanté les bienfaits de la liberté, on a créé en sa faveur une telle prévention, que nous avons eu beau lui devoir nos pires souffrances, elle a eu beau prêter son nom à des crimes, nous n'avons pas cessé d'en adorer le mirage. Elle est l'idole qu'on encense sur les ruines qu'elle a faites. Nous en voulons à l'autorité d'être son contraire.
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Et nous ne songeons pas que les deux idées ont besoin l'une de l'autre pour se compléter ou pour se faire contre-poids. L'acceptation d'une règ^le suppose la reconnaissance d'un principe. Mais sur quel principe se fait aujourd'hui l'accord? Où n'est pas l'anarchie, puisque chacun de nous la retrouve au fond de soi? Dans l'ancienne société, l'individu se sentait de bonne heure encadré : il avait devant les yeux la séparation et la superposition des clas^ ses; il était habitué à s'incliner devant un dogme, à s'arrêter au seuil d'un domaine où la discussion n'était pas reçue. L'homme d'aujourd'hui qui entre dans le cadre de l'armée y trouve une organisation qu'il sent indispensable, mais à laquelle rien ne l'a préparé et dont il n'a trouvé l'analogue ni dans la forme delà société, ni dans les habitudes de l'esprit contemporain.
Grâce à cette organisation réglée en vue du danger et sur laquelle plane l'idée de la mort, l'armée a son unité, forme un tout, qui se perpétue, qui reste le même, alors que partout ailleurs il n'y a que changement, bouleversement, et discorde. Parmi nos institutions, il n'en est pas une qui soit restée inattaquée. Nous nous battons sur tous les terrains, en pleine paix, et en dépit de toutes les conventions de neutralité. En politique, c'est la rivahté des partis occupés à se ruiner les uns les autres, et une telle instabilité dans les conseils des gouvernements,
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qu'on a peine à croire que ces g-oiivernemenls qui se succèdent gouvernent un même pays. Eti relig-ion, c'est l'hoslilité des divers cultes occupés à se détruire et incapables de s'unir pour résister à la menace commune de Tirrélig-ion. L'enseignement est le champ clos où les partisans d'uu idéal différent se disputent l'âme des jeunes Français. Lutte entre les classes, lutte entre le monde des affaires et celui de la pensée, lutte entre le travail et le capital. L'armée se tient en dehors de ces conflits : elle ignore nos divisions, elle sait seulement qu'elle a pour mission de défendre l'ordre et deveillerà l'intégrité du sol. C'est pourquoi si vous voulez trouver l'image de ce qui, indépendamment des formes changeantes de la politique, en dehors de l'antagonisme des intérêts, constitue le fond durable de l'énergie nationale, ne la cherchez pas ailleurs. Elle est ici. L'armée est cela même : le symbole vivant delà patrie.
Elle en porte l'âme en elle. Cette âme impersonnelle s'est formée lentement, façonnée par la tradition, fortifiée par l'épreuve, traversée par le souffle de tous ceux qui ont fait vaillamment leur devoir, sommed'un nombre incalculable de dévouements. Elle s'est imprégnée dans les choses, elle est dans les cadres, dans l'historique du régiment^ dans son uniforme et dans les plis de son drapeau. C'est elle qui groupe les individus, qui les soulève
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à l'heure du danger et qui, par l'énergie de son principe intérieur, prévaut contre les défaillances, fond les égoïsmes, entraîne toutes les résistances, roule toutes les misères dans un magnifique emportement. « Prends-moi un pataud des champs, un rustre sans éducation, qui n'a jamais entendu parler d'honneur et de patrie; il entre au régiment ; tului mets un fusil entre les mains ettuluiapprends à s'en servir. Vienne la guerre, il subira le froid, la faim, il couchera dans la boue, il fera des étapes de vingt lieues. Le clairon sonne : il va courir à l'ennemi, défendre l'étendard, risquer cent fois sa peau. Ce n'est plus le même homme. Il a appris le courage, l'endurance, la solidarité, l'héroïsme, toutes les plus hautes vertus : sans la guerre, il les Ignorerait encore. » Cette âme, dans un pays où tout le monde est soldat, il ne faut pas que nous y apportions l'écho troublant de nos passions, mais il faut que tour à tour nous y participions et que nous formions nos fils à la revêtir. Il y a encore une psychologie de l'armée. Le sentiment militaire est encore une réalité. Fait d'honneur, de loyauté, de désintéressement, il brave les soupçons. Dans une j société démocratique, où l'on n'invoque plus la foi > de gentilhomme, on sait encore ce que c'est qu'une é parole de soldat.
Je n'ai fait qu'anaiyserla conception quisedégage du livre de MM. Paul et Victor Margueritte, en
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rassembler les traits épars, les réunir en faisceau, retrouver l'idée première qui a présidé au choix de leur sujet, à l'invention des épisodes, qui a déterminé la nature et le sens de leur récit. Peut-être aperçoit-on maintenant pourquoi ce récit produit une si noble impression. C'est que par-dessus les fautes des individus et les erreurs d'un régime, par-dessus les souvenirs de déroute, les tableaux d'humiliation et de désolation, ils ont dressé cette grande image de l'Armée, impersonnelle, silencieuse, impassible, disciplinée, fidèle à ses traditions, inébranlable dans son attachement à un devoir indiscuté. Et les scènes qui se sont succédé sous nos yeux, scènes de carnage, scènes d'hôpital, scènes de trahison, scènes d'héroïsme, toutes n'avaient qu'un objet, qui était de rendre cette image plus saisissante. De là vient l'opportunité de ce livre qui se trouve paraître à son heure. Car depuis l'époque à laquelle il nous reporte, des années se sont passées, des événements considérables sont intervenus, nous avons repris notre rang dans le monde. L'avenir s'ouvre devant nous assez plein de promesses pour que nous puissions, non sans souffrir, mais sans trembler, jeter un regard en arrière. Et nous avons assez bien réparé nos fautes pour que nous puissions les avouer sans rougir. Le calme s'est fait : c'est le moment de recueillir la leçon que comportent toutes les grandes crises
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nationales. Au milieu d'une paix longue et glorieuse, il est bon de rappeler les luttes passées. Mais de cette paix elle-même il faut rendre grâce à l'armée qui nous en garantit le bienfait. Elle se tient au milieu de nous, cette armée, comme la dernièi e institution qui nous reste encore inébranlée, celle à qui sont intimement liées les destinées du pays, de qui dépendent toutes nos espérances, vers laquelle doivent converger tous les respects. Si le rôle qui lui appartient n'était pas de lui-même assez évident, il n'y aurait besoin pour le mieux comprendre qu'à regarder autour de soi. Car tous ceux qui, entretenant on ne sait quelles coupables chimères, emportés par un esprit de révolte et de folie, rêvent de jeter à bas cette société, sans savoir s'ils pourront sur ses ruines reconstruire l'édifice, tournent leurs efforts contre l'armée en qui ils sentent le suprême instrument de résistance. Il faut donc que nous tous tant que nous sommes nous nous serrions contre elle ; il faut que nous ayons confiance en elle et dans ses chefs; il faut qu'elle ait confiance en nous. Il y a dans le Désastre un épisode plus douloureux que tous les autres et dont le souvenir surnage par-dessus tant de souvenirs atroces : c'est celui d'une mêlée où un officier français tombe sous les coups des Français. Comprenons-en le symbole et ne laissons pas partir de nos rangs des traits lancés contre notre armée. Le livre de
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MM. Paul et Victor Margueritte est utile, parce qu'il est un acte do foi dans l'armée. Cela même doit nous servir de règle d'appréciation, puisque aussi bien on ne nous a pas appris encore que l'Europe eût proclamé l'universel désarmement. Quiconque a resserré les liens entrel'armée etla nation, celui-là a fait œuvre de bon Français, et on doit l'en remercier. Mais quiconque a tenté de diminuer le respect que l'armée nous inspire, d'y introduire la démoralisation et de faire planer le soupçon sur la loyautéde ses chefs, celui-là a fait œuvre mauvaise, désertant son poste sous l'œil de l'ennemi vigilant et réjoui, attiré sur sa tète une lourde responsabilité, et pour sa part livré un peu du sol de France.
i5 février 1898.