ET LA QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES
II faut être fle son temps. Tout le monde en convient. Gomment dire le contraire sans nier le progrès ? Mais on ne songe guère à nier le progrès ; on le glorifierait plutôt; et voici ce que nous entendons répéter par toutes les voix du siècle : « Les anciens sont les anciens; ils ont pu avoir toute sorte de qualités, mais ils sont morts ; ils ont ignoré beaucoup de choses que nous savons ; ce n'était pas leur faute : on ne choisit pas la date de sa naissance, et il est difficile de leur en vouloir. Ceux qui, à l'heure qu'il est, voudraient encore se mettre
a ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAlSB
à leur école et nous y tenir avec eux font preuve d'une timidité presque coupable, et ils devraient en avoir un peu de honte. Ce sont des esprits routiniers, incapables de dépasser les enseignements reçus et de secouer le joug qu'a subi leur enfance. Ils se consument dans une contemplation vaine, en de stériles regrets. Si encore ils n'étaient que des esprits faibles î Mais il faut bien le dire : dans leur prétendu respect du passée il entre beaucoup d'hostilité contre le présent. Ils boudent leurs contemporains; ils sont d'humeur chagrine et de caractère jaloux. Ce sont des envieux sur lesquels pèse une juste défaveur. Transportées dans le milieu d'aujourd'hui les idées d'autrefois y sont choquantes, à la manière d'un anachronisme, et ridicules par essence, puisqu'elles ne ressemblent pas à ce qui les entoure. Au contraire, il y a dans tout ce qui est moderne je ne, sais quoi de vif, de hardi, de généreux, La modernité nous séduit aussitôt, par un charme qui est en elle et qui vient de la secrète conformité avec nos goûts. Dire d'une idée, d'une nuance de sentiment, d'une excentricité qu'elle est de maintenant, c'est par cela seul en faire l'éloge. Une œuvre qui est d'un « modernisme aigu )),une plaisanterie qui est « bien d'aujourd'hui» est assurée de faire son chemin... » C'est pourquoi l'écrivain qui veut plaire se préoccupe d'abord d'avoir cette qualité qu'aucune autre ne remplace, et qui tie^it lieu de plusieurs autres.
LA MANIE DE LA MODERNITE
Il ne se contente pas d'être de son temps, comme on en est, sans le vouloir; il s'y applique; il le fait exprès. 11 flaire d'où vient lèvent, et tâche de deviner quelle sera la mode de demain. Les modes vont vite, et elles sont chanjçeantes ; il change avec elles. Il a de la souplesse, de l'agilité, de la désinvolture. Surtout il s'efforce de rejeter ce bagage qu'une longue tradition nous impose et qui alourdit d'autant la marche : opinions reçues, admirations consacrées, et autres vieilleries qui sentent l'école. Songez donc! S'il allait passer pour un pédant! Si on allait le prendre pour un professeur !
Cette superstition, ou cette manie de la modernité est de date assez récente. On la voit apparaître au début du siècle dernier. Antoine Houdar de Lamotte en fut l'un des premiers atteint. Gela fait que sa célébrité, un peu bien passée, retrouve aujourd'hui quelqueintérêtd'actualité, etcela donne à sa physionomie, un peu bien effacée, un certain air « moderne » . La médiocre étude qu'on vient de lui consacrer * nous est moins un secours qu'une occasion pour parler de lui.
Ce Lamotte était un aimable homme. Aveugle et impotent dès sa jeunesse, il garda jusqu'au bout la même sérénité d'âme. Tous ses contemporains
I. Un poète philosophe au commencement da XVIII' siècle : Houdar de Lamotte, par Paul Dupont, docteur es lettres, i vol. in -80, Hachette,
s'accordent à louer la douceur de son caractère et l'aménité de son humeur. Recueillons ces louanges qui honorent sa mémoire, et pour le cas où nous aurions à contester la largeur de ses vues et la solidité de son jugement, commençons par rendre hommage aux qualités de son cœur.
Ecrivain d'arrière-plan, il connut un jour les enivrements du triomphe. S'étant mis, passé la cinquantaine, à travailler dans le genre tragique, il eut la bonne fortune de rencontrer justement la manière dont les spectateurs d'alors voulaient qu'on les remuât. Inès de Castro fut un succès de larmes. On ne manqua pas de dire, comme c'est la coutume, que, depuis le Cid, on n'avait pas vu au théâtre un pareil succès. Ils sont plusieurs, dans l'histoire du théâtre, qui ont remporté des succès destinés à faire pâlir celui du Cid. Lamotte a sa place parmi eux, ainsi que l'autre Corneille, celui qui s'appelait Thomas; il y aurait de l'injustice à l'oublier.
Enfin Lamotte avait de l'esprit. Si nous ne nous en apercevons guère, à lire ses œuvres, c'est que l'esprit passe vite et résiste rarement à l'épreuve du temps. Il brilla dans la conversation à une époque où la conversation était particulièrement brillante. Ne lui refusons pas un mérite que lui reconnaissait une société amoureuse de l'esprit.
Au surplus, ni l'esprit de Lamotte, ni son bon cœur n'auraient suffi à faire vivre son nom; et
LA MANIE DE LA MODERNITE
l'auteur lui-même d'Inès de Castro nous trouverait aussi indifférents, que nous sommes devenus insensibles aux infortunes de son héroïne. Mais il s'est jeté dans un débat qui, à l'heure qu'il est, reste encore pendant. Il a beau s'y être jeté à l'étourdie, et avoir touché à la question avec maladresse, en montrant bien qu'il ne comprenait pas de quoi il s'agissait; bien lui en a pris, et cela fait qu'on peut le citer comme un type d'une famille d'esprits qu'il représente assez exactement.
Lamotte est l'homme de salon à la mode de 1716. Habitué des mardis de la marquise de Lambert et berg-er aux couleurs de la duchesse du Maine, il s'est justement façonné d'après le goût qui régnait dans les cénacles de la préciosité renaissante. La première condition pour y réussir, c'était de ne pas être confiné par une compétence spéciale dans quelque étude unique. C'est un risque auquel Lamotte n'est pas exposé. Profondément et généralement ignorant, il peut s'occuper de toutes choses avec une incompétence universelle. Ses panégyristes ne manquent pas d'en faire la remarque, à son honneur : « On n'eût pas facilement découvert de quoi M. de Lamotte était incapable^ dit Fontenelle. Il n'était ni physicien, ni géomètre, ni théologien; mais on s'apercevait que, pour l'être, et même à un haut point, il ne lui avait manqué que des yeux et de l'étude. Quelques idées de ces différentes sciences
qu'il avait recueillies çà et là, scit par un peu de lecture, soit par la conversation d'habiles gens^ avaient germé dans sa tête et y avaient jeté des racines et produit des fruits surprenants par le peu de culture qu'ils avaient coûté. » Comme il touche aux sciences sans être savant, mais seulement parce qu'il était de bon ton alors d'expliquer l'astronomie aux dames et comment est bâti le corps de l'homme, Lamotte fait des vers sans être poète. Il en fait de toutes les manières, hors celle qui consiste à les bien faire. Il débute par donner des opéras; il publie des odes en vers et des odes en prose, des fables et des cantates ; passant du genre lyrique au genre épique, de la tragédie à la comédie, du grave au doux, et du plaisant au sublime, il traduit tour à tour et avec la même aisance Homère, Anacréon et les psaumes. Il improvise des bouts-rimés, des énigmes et des mandements d'évêque. Il est, quand il le faut, orateur ou critique. Il porte partout la même facilité et la même insuffisance.
Eut-il quelque obscure conscience de cette irrémédiable médiocrité, et le dépit qu'il en conçut fut-il l'origine de ses « paradoxes »? D'Alembert le dit dans son éloge de Lamotte. « Il voulait faire des vers et sentait que la nature ne l'avait pas fait poète ; il voulait faire des odes et sentait qu'il avait plus de logique que de chaleur, plus de raison que d'enthousiasme; il voulait faire des tragédies et se
LA MANIE DE LA MODERNITÉ 7
voyait à une dislance immense de Corneille et de Racine; enfin, il voulait faire des fables et sentait que son esprit, dont le caractère était la finesse, essaierait en vain d'attraper la naïveté charmante de La Fontaine; que lui restait-il donc à faire? De soutenir, avec tout l'art dont il était capable, que l'harmonie et les images n'étaient point nécessaires à la poésie, la chaleur et l'enthousiasme à l'ode, la versification à la tragédie et la naïveté à la fable. Lamotte s'est fait une poétique d'après ses talents, comme tant de gens se font une morale suivant leurs intérêts. » Et voilà au moins une façon de faire l'éloge des gens ! Ce qui est certain, c'est que Lamotte était fertile en aperçus ingénieux et variés. Il parlait bien de ce qu'il connaissait mal. Sur les lettres et sur les sciences, et sur quelque sujet que ce fût, il était prêt à discourir suivant les règles du savoir-vivre , « Il disputait avec vivacité, mais sans emportement, sans aigreur, sans opiniâtreté, en homme du monde plutôt qu'en homme de lettres. » Lamotte est un homme du monde; on s'accorde sur ce point. C'est donc le cas de voir, par son exemple, combien il peut tenir de pédantisme et de vanité dans la courtoisie et dans la modestie d'un écrivain homme du monde.
C'est l'habitude qu'on nous juge non pas sur les choses que nous disons, mais sur la manière et sur le ton dont nous les disons. Un écrivain qui s'est
fait une réputation de douceur peut être cruel tout ^à son aise. Pourvu qu'il ait pris soin de montrer d'abord patte de velours, il peut égratigner les gens, librement, sans cesser de s'entendre louer pour son urbanité. De même il peut disserter à loisir, chicaner à son gré, et faire à lui seul l'office d'une légion de commentateurs ; pourvu qu'il ait eu soin de déclarer que d'ailleurs tout cela lui est fort indifférent, on ne le tiendra pas pour un cuistre. Telle est l'histoire de la dispute entre Lamotte et M™« Dacier. Lamotte ayant publié en tête de sa traduction en vers de l'Iliade un Discours sur Homère irrévérencieux pour le poète grec. M"*' Dacier répondit par un factum sur les Causes de la corruption du goût auquel Lamotte riposta par des Réflexions sur la critique. Dans cette controverse Lamotte se plaint que M'"'' Dacier l'ait combattu avec une violence à laquelle il ne veut opposer qu'une politesse toute chevaleresque et quasiment galante. Les contemporains ont, sur la foi de Lamotte et sans trop se soucier d'y aller voir, parlé de sa galanterie et de l'impardonnable violence de M"*^ Dacier. Nous en parlons après eux. Je ne songe guère à prendre la défense du livre de M™^ Dacier : c'est un pauvre livre, et, pour l'indigence du fond, il mérite d'être mis à côté de ceux de Lamotte. Et il est bien vrai que l'argumentation de cette dame est sans grâce ; mais aussi n'y prétend -elle pas; pédante elle est, et elle se
LA. MANIE DE LA MODERNITÉ 0
donne pour pédante . Dans une discussion qui est vraiment une discussion de collège, elle emploie les procédés du collège. Persuadée qu'une affairequi touche à la direction des études et aux méthodes d'enseignement ne saurait être sans conséquence, elle la traite donc comme une affaire de conséquence. « M. de Lamotte parle d'un ton si affirmatif que cette belle censure a imposé à un grand nombre d'ignorants. Que dis-je d'ignorants? Elle a surpris des gens savantSjdesgensdontlaprofessionestd'êtrehommes de lettres et même de les enseigner. Que ne doiton pas craindre pour les jeunes gens? C'est pour eux et en leur faveur qu'il est nécessaire de répondre ; il faut tâcher de les munir contre ce nouveau poison. » Lamotte triomphe. Ce n'est pas pour rien qu'il possède Je grand art de parler avec frivolité des choses sérieuses. Il en use pour ridiculiser sa candide ennemie. « Cet endroit fait rire par ces termes graves et pathétiques de témérité, de désordre, d'attentats injurieux et d'indignation, appliqués à une matière si frivole. » M™^ Dacier croyait aux choses qu'elle disait; voilà le ridicule dont elle ne s'est pas relevée.
Lamotte professe au contraire le plus parfait détachement. Il ne se fait pas d'illusions sur son art et sait ce que vaut le métier d'arrangeur de mots. Il fait bon marché de ses idées, qu'il donne moins pour des idées que pour des sentiments ou des conjectu-
lO ETUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
res. Quant à la question en litige, il s'en faut qu'il s'en exagère la gravité : « La question du mérite d'Homère est peut-être celle de toutes sur laquelle il est plus permis de parler. Peut-être aussi eu vaut-elle si peu la peine qu'il serait encore plus prudent de s'en taire... Je connais trop bien le peu d'importance de la matière pour en fatiguer davantage le public...» Ces déclarations abondent sous la plume de Lamotte et impriment fortement dans notre espritl'idéeque ce galanthomme est incapable de tout parti pris et de toute mesquinerie d'auteur. Mais alors, s'il est si peu attachée ses propres sentiments,d'où vient qu'il soitsi peu disposéày renoncer? S'ilfaitsipeude cas de ses arguments, d'où vientque, parce qu'on les a déclarés pitoyables, il s'en trouve « insulté »? Puisque la discussion lui paraît de si peu d'importance, d'où vient qu'il ait ranimé la querelle assoupie et qu'il l'entretienne, et pourquoi estce qu'il oppose les ciitiques aux commentaires et les arguties aux subtilités? Le pédantisme, parce qu'il fait des grâces, cessc-t-il d'être le pédantisme? Il en est de même de la modestie de Lamotte. Certes, chaque fois qu'il parle de lui, il s'empresse de convenir qu'il est un très petit personnage ; mais sa conscience une fois mise en repos grâce à cet artifice, il ne résiste plus au plaisir de parler de soi, et il est sur ce chapitre d'une abondance et d'une complaisance inépuisables. Ennemi déclaré de la
LA MANIE DE LA MODERNITÉ 1 I
race des commentateurs, il se fait pourtant son propre commentateur et nous explique les mérites de ses œuvres. Il n'a pas l'outre-cuidance de se comparer aux maîtres; pourtant il refait des fables après La Fontaine et donne à entendre que l'avantage est de son côté, car il invente ses sujets, tandis que La Fontaine se borne à développer des sujets d'emprunt. Il refait V Iliade après Homère, et il va sans dire que c'est pour la faire meilleure. Une vignette placée en tête du poème représente Homère remettant sa lyre à Lamotte ;
Homère m'a laissé sa Muse Et, si mon orgueil ne m'abuse, Je vais faire ce qu'il eût fait.
Il était tout disposé à confesser ses fautes, mais à condition de faire la confession d'autrui en même temps que la sienne. « Je ne choisirai que quelques exemples... afin de donner par là l'idée la plus exacte qu'il me sera possible des fautes d'Homère et des miennes. Peut-être serai-je un peu plus sévère pour Homère que pour moi... » Ce qui est vrai, c'est que ce bel esprit est d'une vanité qui nous désarme par sa candeur. Grand faiseur de théories, Lamotte est aussi bien le théoricien de la vanité de l'écrivain. « Tout homme qui donne au public des ouvrages de bel esprit est convaincu de vanité par le fait même; car, quel motif pourrait avoir un auteur, quand il imprime des ouvrages
purement ingénieux, si ce n'est de faire avouer à ses lecteurs qu'il a de l'esprit et des talents? Si son but n'eût été que de s'amuser, il ne produirait pas l'ouvrage au grand jour... Ce n'est donc pas un reproche à faire à un poète que la vanité. Cela s'en va sans dire. » Je ne conteste pas que ce raisonnement ne soit pour le moins spécieux. Toujours estil qu'à travers ces lignes apparaît une conception nouvelle qui va être celle de V homme de lettres. L'écrivain classique respectait son art et se méfiait de soi: l'homme de lettres se moque de son art et s'admire lui-même. L'écrivain, suivant le précepte deBoileau, avait le devoir d'être « honnête homme » ; l'homme de lettres a le droit à la vanité.
L'auteur des opéras, des odes et des fables était-il bien désigné par la nature de son talent et par sa conception personnelle de l'art, pour se poser en novateur? Il ne le semble pas. Lamotte s'accorde avec les classiques pour définir l'art une « imitation de la nature », mais l'imitation faite avec discernement d'une nature choisie. Dans ses ouvrages il se plie docilement à toutes les règles et n'a garde de profiler pour lui-même des libertés qu'il réclame. Mais soucieux de mériter l'approbation mondaine il prend le mot d'ordre dans les salons où il fréquente. Or cette société est entichée d'elle-même, infatuée de ses idées et de ses goûts, naïvement persuadée qu'elle est le terme où aboutissent tous
LA MANIE DE LA MODERNITÉ l3
les efforts de l'humanité. Elle juge de toutes choses par rapport à elle seule et veut retrouver partout sa propre image. Elle est convaincue de sa supériorité et n'accorde sa faveur qu'à ceux qui l'entretiennent dans cette illusion. Dans la querelle des anciens et des modernes, elle ne pouvait hésiter, et en se rangeant au parti des modernes c'est pour elle-même qu'elle a pris parti. Elle s'est complu aux théories des Perrault et des Fontenelle qui étaient à son adresse la plus délicate flatterie. Ami et admirateur de Fontenelle, Lamotte n'a cessé de tenir les yeux fixés sur celui dont les salons reconnaissaient la royauté : il en est la pâle copie et le clair de lune. C'est un disciple de Fontenelle, qui aurait étudié son modèle dans le portrait qu'en a tracé La Bruyère sous le nom de Cydias. L'esprit nouveau qui commençait à se faire jour dans la société portait déjà le nom d'esprit philosophique. Lamotte est philosophe ; c'est même un philosophe profond, au dire de la marquise de Lambert, qui s'y connaissait. « M. de la Motte est philosophe profond. Philosopher, c'est rendre à la raison toute sa dignité et la faire rentrer dans ses droits; c'est rapporter chaque chose à ses principes propres et secouer le joug de l'opinion et de l'autorité. » Tel est en quelques mots le programme auquel Lamotte n'a cessé de se référer; là est la clé de ce qu'on a appelé pompeusement sa critique.
l4 ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Au nom de la raison Lamotte fait campagne contre l'autorité. Le service que Descartes a rendu à la philosophie en l'afFrancIiissant delascolastique, il faut le rendre à la littérature. Ici, comme aussi bien dans les mathématiques, la seule règle est celle de l'évidence. Car il n'y a pas deux façons de raisonner : il n'y en a qu'une, et c'est celle des géomètres. L'art poétique a ses axiomes, ses théorèmes, ses corollaires, ses démonstrations. L'autorité est donc aussi peu recevable en littérature, qu'elle le serait dans les sciences. « Allons jusqu'où la raison nous mène. Quand il n'y aurait point de partage sur Homère, un homme pourrait réclamer lui seul contre tous les siècles; et si les raisons étaient évidentes, les trois mille ans d'opinion contraire n'auraient pas plus de force qu'un seul jour. A la vue des premières expériences de la pesanteur de l'air, qu'aservi le longrègnede l'horreur du vide? » On voit, sans qu'il soit besoin d'y insister, ce qu'il y a de factice dans ce rapprochement. Le malheur est que Lamotte et M™® Dacier apercevaient dans une lumière, qui étaitpareillement celle del'évidence, des vérités contradictoires. L'évidence de Lamotte n'était pas l'évidence de M'^c Dacier. Gela nous aide à retrouver, sous la magnificence des termes et sous leur confusion, quel est en fait le critérium qu'applique Lamotte.
Lui aussi, le xvii^ siècle avait beaucoup parlé de
LA MANIE DE LA MODEUNITÉ l5
la raison, et il en faisait la souveraine maîtresse des jugements littéraires. Ce qu'il entendait par la raison, c'est la faculté qui d'un homme à l'autre est la même et dans laquelle tous les hommes peuvent donc communier. Et il trouvait dans le consentement de tous les siècles l'expression de cette raison. La raison dont parle Lamotte est exactement le contraire ; à vrai dire, elle n'est pour chacun que l'expression de ses préférences individuelles. Le beau, c'est ce qui nous fait plaisir. A l'occasion Lamotte ira jusqu'à opposer le g-oût et la raison:
Du vrai la raison nous assure,
Elle en est seule le flambeau.
Le goût, présent de la nature.
Est le seul arbitre du beau.
Sous quelque forme qu'il le trouve.
Il le reconnaît et réprouve
Ce qui pourrait le démentir.
Mais ce goût du beau c'est peut-être
Moins ce qui nous le fait connaître
Que ce qui nous le fait sentir.
Il est impossible de s'exprimer dans un langage d'une plus désolante platitude et de prouver par un exemple plus approprié qu'entre certains vers et la prose il n'y a pas de différence essentielle. Au moins Lamotte dit-il clairement ce qu'il veut dire. Nos modernes dilettantes et impressionnistes peuvent saluer en lui un ancêtre. Mais si le jugement de goût est pure affaire de sentiment, et si tout se
iG ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
ramène à une impression de plaisir immédiat, combien cela est commode, et que voilà une théorie qui vient au secours de l'ignorance mondaine ! Les gens de qualité, qui savent tout sans avoir rien appris, seront reconnaissants à l'écrivain qui s'en, remet si généreusement à la sûreté de leur instinct. Toutes les femmes seront pour lui.
Soyons de bonne foi, poursuit Lamotte, et convenons que nous ne prenons plus guère de plaisir à la lecture des anciens. Ils sont trop éloignés de nous, trop distants, séparés par tout un monde d'idées; pour nous remettre de niveau avec eux, il nous faut faire un effort qui est pénible. D'ailleurs ils nous sont venus à travers trop de commentateurs, et il nous est presque impossible de retrouver leur véritable pensée sous tant de gloses qui l'étouffent et l'offusquent. On les a de trop bonne heure imposés à notre admiration, quand notre jugement n'était pas libre. Nous ne pouvons plus en recevoir aucune impression directe, et le culte même que professent à leur endroit leurs admirateurs en titre, ce n'est qu'une admiration de commande et qu'un préjugé d'éducation. « J'aurais plus de foi à des esprits naturels et simplement cultivés par ce qui s'est fait de meilleur dans notre siècle qu'à ces savants qui par la longue habitude d'admirer tout dans les anciens, et par trop de déférence aux autorités, se sont fait, pour ainsi dire, un goût d'em-
LA MANIE DE LA MODERNITE I7
prunt et tout à fait étranger à la raison. En effet, la plupart de ces savants ne sentent plus les choses en elles-mêmes. »
D'où vient enfin cette prévention qu'on a en faveur des langues anciennes? D'où vient qu'on réserve à ceux qui les savent le nom de savants? Et quelle est cette vertu particulière qu'on leur prête pour la formation de l'esprit ? En quoi notre langue est-elle inférieure au grec et au latin? Sur quoi fonder ce désavantage de la langue française? Est-ce par la disette des mots qu'elle pèche? Est-ce le défaut d'élégance qu'on lui reproche? La langue de Corneille manque-t-elle de vigueur ? La langue de Racine manque-t-elle de finesse? La langue de Quinault manque-t-elle de tendresse? Qu'est-ce donc qui empêche un homme d'atteindre à la plus haute culture, sans le secours du grec et du latin ? Notez qu'on peut très bien, sans posséder ces langues, s'approprier ce qu'il y a de moins négligeable dans l'héritage des anciens. Car on a traduit tout cela. Nous avons d'excellentes traductions, qui nous dispensent de recourir aux originaux. Du reste toute la substance de l'antiquité a passé dans les ouvrages des meilleurs d'entre les modernes. Etudions Horace dans Boileau, Ésope |dans La Fontaine et Sophocle dans Racine. Pour ce qui est de lui, Lamotte n'a jamais su un mot de grec ; il a oublié le peu de latin qu'il a pu savoir. Cela ne
l8 LTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Fempêche ni d'être un écrivain de mérite, ni d'être un arbitre du goût, et de pouvoir en remontrer aux gens de collège tout barbouillés de leur érudition. Il faut citer ici le propre texte, et les paroles de l'auteur : « On a tort^ d'appeler ignorants ceuxmêmes qui ne sauraient ni grec ni latin. Ils peuvent avoir acquis en français toutes les idées nécessaires pour perfectionner leur raison et toutes les expériences propres à assurer leur goût. Nous avons des philosophes, des orateurs et des poètes ; nous avons même des traducteurs où l'on peut puiser les richesses anciennes, dépouillées de l'orgueil de les avoir recueilUes dans les originaux. Un homme qui, sans grec et sans latin, aurait mis à profit tout ce qui s'est fait d'excellent dans notre langue, l'emporterait sans doute sur le savant qui, par un amour déréglé des anciens, aurait dédaigné les ouvrages modernes. » Les langues anciennes ne sont pas nécessaires pour la formation de l'esprit ; il y a une culture moderne qui vaut la culture par le grec et le latin; les traductions remplacent avantageusement les textes et les imitations dispensent de connaître les modèles, — est-ce dans les feuillets jaunis des œuvres de Lamotte que nous lisons ces belles choses? est-ce dans les journaux d'hier et dans les brochures de nos « coloniaux » ? Les modernes eux-mêmes se soucient-ils donc si peu de renouveler leurs arguments, et d'en rafraî-
LA MANIE DE LA MODEUNITE IQ
chir la nouveauté? Qu'ils y prennent garde! Leur modernisme date déjà de deux siècles. Ils sont en train de passer anciens.
Toutes ces idées avaient cours avant que Lamotte ne fût venu les reprendre à son compte; car il s'en faut qu'il les ait inventées. Néanmoins, on ne peut dire qu'il n'ait pas dans la discussion une attitude qui le distingue de plusieurs autres partisans des modernes. Il a une façon de pousser le raisonnement à l'absurde, qui fait peut-être honneur à son esprit géométrique, mais qui en tout cas est bien à lui. Et chaque fois qu'il y a une maladresse à commettre, devant laquelle avait reculé la prudence avisée d'un Perrault, d'un Fontenelle ou d'un Fénelon, il n'hésite pas. C'est le timide qui se mêle d'être hardi et va tout de suite aux extrémités. C'est le mouton enragé. On sait quel est le principe de sa critique d'Homère. Il reproche au vieux poète l'absurdité de ses fableSjlenfantillage de ses croyances, la grossièreté des mœurs qu'il représente, enfin et d'un mot « le défaut de philosophie ». Ses héros manquent d'élégance. Le grand tort d'Homère, c'est d'avoir vécu de son temps et de n'avoir pas su attendre que le xviiie siècle fût né. Car à tout prendre, il n'était pas sans génie, et l'homme est chez lui fort supérieur à son oeuvre. » L'ouvrage me paraît aussi éloigné de la perfection que l'auteur était propre à l'atteindre s'il eût été placé dans les
bons siècles. » A force de restreindre leur horizon, les modernes en arrivent à ne rien comprendre de ce qui dépasse le cercle habituel et actuel de leurs idées. Parce qu'ils ne trouvent pas dans le poème ancien les conventions de la société polie, les artifices du raffinement et les préjugés de l'heure présente, ils déclarent n'y plus reconnaître les traces de l'humanité. Perrault et Fontenelle n'en jugeaient pas autrement. Mais ils avaient soin de s'en tenir à la critique et ne se hasardaient pas à soumettre au jugement du public un Homère, revu, corrigé et considérablement diminué. Faire le procès à Homère, cela pouvait être habile. Refaire Y Iliade, c'était le danger. Lamotte y fonce tout droit. Il tombe dans le piège que lui tendent son amour-propre et un goût malheureux pour la hardiesse. Il lui appartenait de refaire l'/Zmc/e à l'usage de la société précieuse et telle qu'Homère l'eût écrite, si Homère eût été Lamotte.
Autre exemple. Lamotte est un ennemi de la poésie. Il l'envisage en philosophe du point de vue de la raison et n'y trouve aucun élément qui résiste à l'analyse. La poésie est contraire à la raison aussi bien par l'emploi de figures audacieuses que par la gêne de la versification. Tout son prix ne vient que de la difficulté vaincue ; c'est un pénible agencement de syllabes, une manière compliquée de perdre son temps. Comment celui-là pouvait-il avoir
LA MANIE DE LA MODERNITE
le cerveau fait, qui s'avisa le premier de se mettre l'esprit à la torture afin de dire moins bien ce que la prose dirait avec simplicité et précision ? Ce réquisitoire contre la poésie peut être amusant. Mais Lamotte passe de l'idée à l'acte et met l'exemple à côté de la théorie. Il adresse à Fleury une ode en prose. « Fleury, respectable ministre, aussi louable par les intentions que par les lumières, aussi cher à ton roi qu'à son peuple et précieux même à tous nos voisins ; toi à qui les poètes sont inutiles, puisque l'histoire se charge de ton éloge, et que tes actions tirent tout leur éclat d'elles-mêmes, reçois l'hommage sincère d'un écrivain enorgueilli de ton approbation... » Le choix du héros, la nature de la louange, la qualité du style, tout cela forme un ensemble. L'impression de comique est irrésistible. Qu'on veuille bien se demander maintenant ce qui a manqué aux écrivains du xviii® siècle et qui, à prendre seulement la valeur littéraire, les met si fort au-dessous des écrivains du xvii^. Ce qui leur a fait cruellement défaut, c'est le sentiment de l'art. Ils ne savent plus composer et ils ne s'en soucient pas. Pour ce qui est de l'expression, vague et incorrecte chez la plupart, les plus grands n'y cherchent que le mérite de la clarté. Une sécheresse décharnée est la marque de ce style qui ne se recommande que de la raison abstraite. On y chercherait vainement la couleur, le sang, la vie. Tous,
ils posent en principe que pourvu qu'on se soit fait entendre on a touché au but. C'est justement ce qui constitue pour un écrivain l'absence du sentiment de l'art. Cette notion, entrée dans notre littérature le jour où les écrivains de la Renaissance la reprirent à l'antiquité, en sort le jour où on bannit le culte des anciens. Parmi toutes les formes d'art, celle dont le xviii'^ siècle a été le plus incapable, c'est la poésie. Pour trouver un poète dans le siècle de Fontenelle et de Voltaire, il faudra attendre la venue d'André Ghénier, c'est-à-dire le retour à l'antique. Leur modernisme a coûté cher aux écrivains du xviii* siècle. Je ne song-e guère d'ailleurs à faire retomber sur Lamotte la responsabilité de ces défaillances. Il n'est pas un si grand coupable. Une boutade, même retentissante, n'est pas dangereuse. Lamotte n'a pas entraîné son époque : il l'a suivie. Il en a outré les tendances. Il a lui-même versé dans le sens où elle penchait. Tel est justement le danger de cette superstition du modernisme.
Il se peut en effet que chaque époque apporte son contingent d'heureuses nouveautés et d'idées justes. Mais ces idées, en se développant à l'exclusion de leurs contraires, deviennent excessives ; ces idées justes, sitôt qu'on les pousse à bout, deviennent fausses. Soyons donc de notre temps! Aussi bien, comment n'en serions-nous pas? Les parti-
LA. MANIE DE LA MODERNITE
sans les plus déterminés des anciens, un Boileau, un Racine, un La Fontaine, un La Bruyère ont été en leur siècle les véritables modernes, et personne plus que ces imitateurs des Grecs et des Romains n'a donné une image exacte de l'esprit français. Les défenseurs les plus violents de la tradition ne l'ont défendue qu'avec un tour d'esprit qui portait la marque moderne. Un Joseph de Maistre est tout plein de Voltaire et de Rousseau. C'est que le modernisme nous entoure, nous enserre et nous pénètre à notre insu; il nous arrive par les conversations et par les lectures ; nous le respirons dans l'air qui en est comme saturé ; nous le retrouvons jusque dans la mode du costume et dans la forme des chapeaux. Nous allons en devenir les prisonniers, si nous n'y prenons garde, et si nous ne faisons effort pour recouvrer la liberté de notre esprit et la maîtrise de nous-mêmes. Il nous faut, de toute nécessité, nous en dégager, non pour nous mettre en travers du mouvement de notre époque, mais pour le dominer. C'est à quoi sert la tradition. Bien loin qu'en nous rattachant à elle nous nous condamnions à en subir le joug, elle nous aide à dépasser l'étroitesse de l'horizon contemporain et à briser les murs de notre prison, elle est la condition elle-même de la largeur des vues et de l'indépendance du jugement.
i5 août i8g8.
Montesquieu a pris beaucoup de notes, ayan^ beaucoup vu et beaucoup lu, réfléchi sur toute sorte de sujets, voyagé à travers les pays et à travers les livres. Il n'a eu garde de les publier, puisque c'étaient des notes. Embryons d'idées, résumés de lectures, souvenirs fixés à la hâte sur le papier, il pensait que tous ces matériaux n'avaient pas de valeur par eux-mêmes et n'existaient qu'en vue de l'édifice qu'ils serviraient à construire. Gomme d'ailleurs il en avait tiré l'Esprit des lois, il avait quelque raison de se croire en règle avec la postérité. 11 s'abusait. Il ne prévoyait pas le goût que nous avons pour les petits papiers des grands écrivains et les brouillons des grandes œuvres. On a commencé la publication des « inédits » de Montesquieu; journaux, agendas, extraits, on nous donnera peu à peu tout ce que contiennent les malles du château de la Brède.
Pour ces sortes de publications posthumes
I. Voyages de Montesquieu, publiés par le baron Albert de Montesquieu, a vol. (Paris, chez Alph. Picard; Bordeaux, chez Gounouilhou).
deux cas peuvent se présenter. Ou l'écrivain, soucieux d'étaler son intimité, a tenu registre des particularités de sa vie; et alors la publication est de nature à piquer la curiosité précisément parce qu'elle a un caractère scandaleux. Ou l'écrivain, par une juste conception de sa dignité, s'est refusé à rédiger ses confidences ; ses carnets ne lui ont servi que pour préparer ses livres. Et alors nous demandons : puisque nous avons les livres, à quoi bon les carnets? — Est-il besoin de dire dans laquelle de ces deux catégories nous rangeons la publication des papiers de Montesquieu. Dans un siècle que le type nouveau de l'homme de lettres emplit de sa vanité et de son indiscréticMi, le Président a poussé la réserve jusqu'à faire paraître ses livres sans y mettre son nom. Le parti est chez lui nettement pris de ne se laisser connaître que par son œuvre ; c'est pourquoi la critique témoignait de peu de curiosité à l'égard de ces manuscrits d'où elle savait qu'il ne sortirait aucune révélation. En fait, ce qu'on en a déjà imprimé ne nous a rien apporté de nouveau ni sur l'homme, ni sur l'auteur, ni sur sa vie, ni sur ses idées. Il en faut dire autant des Voyages que vient de nous donner M. le baron Albert de Montesquieu, neveu de l'auteur. Montesquieu avait lui-même été sollicité de publier ses journaux de voyage; il s'était refusé à le faire avant d'avoir mis ses notes en
ordre et de leur avoir, en les rédigeant, donné une forme que d'ailleurs il n'avait pas encore arrêtée dans son esprit. « Je ne suis pas, déclarait-il, dans le système de ceux qui conseillèrent à M. de Fontenclle de vider le sac avant que de mourir. L'impression de ses comédies n'a rien ajouté à sa réputation *. )) Il en est pour Montesquieu comme pour Fontenelle ; en « vidant le sac », on n'ajoute rien à sa gloire, qui, au surplus, était assez éclatante, mais en outre on ne nous apprend rien qui ne fût déjà connu. Nous suivrons néanmoins Montesquieu dans son tour d'Europe, assurés de ne pas perdre notre temps auprès de lui, et parce qu'il ne saurait être sans intérêt de voir pourquoi et comment voyageait le futur auteur de l'Esprit des lois, quels spectacles il eut sous les yeux, et comment il en comprit l'enseignement.
C'est le 5 avril 1728 que Montesquieu quitta Paris, se rendant à Vienne. Il accompagnait un diplomate anglais avec lequel il était lié, lord Waldegrave, choisi pour représenter George II à la cour de l'empereur Charles VI, De Vienne, il fit une pointe en Hongrie, passa de Gratz à Venise, descendit en Italie par Milan, Turin, Gênes, Florence jusqu'à Naples, séjourna à Rome à l'aller et au retour, remonta par le Tyrol, parcourut l'Allemagne,
1. Montesquieu, Lettres à l'abbé de Gaasco. Œuvres complètes, édition Garnier, VII, 44^.
s'arrêtant à Munich, à Aug-sbourg-, à Bonn, à Hanovre, visita la Hollande. Au mois d'octobre 1729, il quitta la Haye sur le yacht de lord Ghesterfield, et passa en Angleterre, où il devait rester jusqu'au mois d'août lySi. Longue absence qui avait duré plus de trois années ! Par quels motifs Montesquieu s'y était-il déterminé ? Pourquoi l'auteur acclamé des Lettres persanes s'était-il résigné à quitter tout ce qu'il aimait et qui lui faisait la vie si douce, son château, ses livres, ses vignes, sa famille, ses amis, ses plaisirs, les Académies de Paris et de province dont il était membre, les salons où il étai*' fêté? On veut qu'il eût alors des visées diplomatiques. Il est exact qu'il songea à entrer dans les ambassades. Il en avait écrit à Fleury et ilénumère dans une lettre à l'abbé d'Olivet les raisons pour lesquelles il ne se croyait pas indigne qu'on jetât les yeux sur lui : c'est qu'il ne se croyait pas plus bête qu'un autre, qu'il avait sa fortune faite, qu'il travaillait pour l'honneur et non pas pour vivre, et enfin qu'il était assez sociable et assez curieux pour être suffisamment instruit dans quelque pays qu'on l'envoyât. Il regretta plus tard de n'avoir pas donné suite à ce projet, et rendu ainsi service à son pays. Il semble en effet qu'il fût dès cette époque partisan de ce renversement des alliances qui va s'imposer comme une nécessité au gouvernement de LouisXV par suite de la situation nouvelle des Etats
de l'Europe. En conclurons-nous qu'il y eût en Montesquieu l'étoffe d'un diplomate ? Il se peut que sa souple intellig"ence se fût trouvée également apte à la spéculation et à l'art des négociations. Il se peut aussi que son esprit, avide des idées générales, eût été mal àl'aisedanslesdébats particuliers et dans les intrigues des chancelleries. Les deux hypothèses sont pareillement admissibles et d'ailleurs pareillement vaines. Ce serait perdre sa peine que de les examiner. Au point de vue où nous nous plaçons, ce qui importe seulement, c'est de constater que les velléités diplomatiques de Montesquieu n'ont pas précédé, mais suivi l'entreprise de ses voyages. Il était à Vienne, lorsqu'il écrivit à Fleury. La société d'un diplomate, le bon accueil qu'il recevait en Autriche, avaient pu faire naître en lui cette idée de s'employer dans les cours étrangères. Mais le projet lui-même de parcourir l'Europe n'a pas son origine dans le hasard de cette vague et superficielle intention; il fait partie au contraire d'un plan de travail mûrement médité, et résulte du développement intérieur de la pensée de Montesquieu
En effet, au moment où il se met en route, Montesquieu a près de quarante ans; il y a sept années qu'il a publié les Lettres persanes. Or, de même que les Lettres persanes contiennent, en germe, l'Esprit des Lois, on peut dire que Montesquieu y indique déjà, et avec toute la netteté souhaitable,
3o ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
l'objet, le plan et la méthode de ses voyages. Il fait dire à un de ses Persans : « Rica etmoi sommes peutêtre les premiers parmi les Persans que l'envie de savoir ait fait sortir de leur pays et qui aient renoncé aux douceurs d'une vie tranquille pour aller chercher laborieusement la sag-esse *. » Et Rhedi trace ce programme de l'emploi qu'il fait de ses journées à Venise : « Je m'instruis des secrets du commerce, des intérêts des princes, de la forme de leurgouvernement ; je ne néglige pas même les superstitions européennes; je m'applique à la médecine, àla physique, à l'astronomie; j'étudie les arts; enfin je sors des nuages qui couvraient mes yeux dans le pays de ma naissance ^. » Montesquieu a un goût passionné, sinon de l'exotisme, du moins des choses étrangères. 11 aime, comme faisait son compatriote Montaigne, les récits de voyages. Il a dévoré ceux de Dernier, de Chardin, de Thomas Gage; même on peut penser qu'il n'a fait que trop d'emprunts à des relations forcément suspectes. Il sait d'autre part tout ce que cette science livresque a d'insuffisant;! aux renseignements que nous apportent les livres il manque d'avoir subi notre contrôle; il leur manque surtout d'avoir été recueillis par nous, sur place, dans leur cadre et dans leur atmosphère. Faute de pouvoir pousser jusque dans
I. Montesquieu, Œuvres, I, 54. 8. Montesquieu, Œuvres, I, i3o.
LES VOYAGES DE MONTESQUIEU 3l
la Perse et jusqu'aux Indes, Montesquieuparcourra du moins les pays plus aisément accessibles. Il est, ' quant à lui, très persuadé de reffîcacité des voyages pour élargir et fortifier l'esprit. A chaque pas que nous faisons pour nous éloigner de notre patrie, les affaires nous en apparaissent sous un jour nouveau; nous en jug-eons plus sainement, débarrassés que nous sommes de toute sorte de préoccupations étroites et de préjugés. L'ensemble se dégage à mesure que s'effacentles détails. Surtout, et pourvu que nous ayons eu soin de laisser à la frontière les idées de chez nous, c'est le sens des mœurs étrangères qui, peu à peu, se révèle à nous. Ce qui nous était resté obscur s'éclaire enfin, et nous nous expliquons ce qui nous semblait absurde ou odieux. Montesquieu « serait bien fâché que tous les hommes fussent faits comme lui ou qu'ils se ressemblassent » ; il voyage « pour voir des mœurs et des façons différentes et non pas pour les critiquer » . Cela chez lui est essentiel, le met à sa date, et le distingue des théoriciens qui, plus tard, voudront imposer au monde entier les idées de Paris. Au point où il est arrivé du grand travail qui a occupé toute sa vie, il se rend compte que ce dont il a besoin pour accomplir une étape décisive, c'est de l'expérience directe des hommes. Il faut qu'il étudie non plus dans les livres, mais dans la réalité vivante. Il part pour mener à bien cette investiga-
tion quasiment scientifique et, comme nous dirions aujourd'hui, cette enquête.
Sa curiosité est universelle. Il est celui que tou*intéresse, tout étonne, celui dont l'âme se prend à toute chose. Rien ne lui a échappé de ce qui passait sous ses yeux, sauf pourtant, — et on s'y attendait, — les beautés de la nature et celles des arts plastiques. Montesquieu est un homme de son temps : le charme ou l'horreur d'un paysage le laisse insensible . Il traverse des sites que les poètes, les peintres, les badauds ont célébrés à l'envi : il est piquant de voir ce qu'il y admire. De Vienne à Gratz, il voyage au milieu des montagnes'; ce qu'il décrit, c'est un beau et commode chemin qu'on a fait, couvert de pierres par-dessous, couvert de gravier par-dessus, avec « de lieue en lieue une petite maison où loge un paysan qui n'est occupé qu'à aller et venir s'il y a quelque chose à raccommoder au chemin ». Ne lui parlez pas de montagnes où il ne pousse rien et dont, par surcroît de disgrâce, le sommet est couvert de neige î S'il lui arrive de vanter une région, attendez la suite : c'est qu'il aperçoit des vignes, du blé, des arbres fruitiers. Ce sont les impressions d'un économiste, d'un inspecteur des ponts et chaussées, d'un gentilhomme de province qui a des terres et qui fait son vin. De là vient qu'il ait écrit: « On peut voir Naples dans deux minutes. Il faut six
mois pour voir Rome. » C'est qu'à Rome il y [a l'œuvre accumulée de plusieurs civilisations ; à Naples, il n'y a que le ciel et la mer. De Montesquieu à M^e de Staël, Naples a eu peu de succès auprès des écrivains penseurs. En arrivant à Naples, Montesquieu ne s'est pas aperçu tout de suite que la ville fût en amphithéâtre au fond d'un golfe merveilleux : il lui a fallu du temps pour se reconnaître ; d'abord il n'avait pas vu le Vésuve. Au surplus, je ne songe guère à le lui reprocher. Nous ne cessons d'accuser nos aïeux de n'avoir pas eu le « sentiment de la nature », parce que, jaloux de la liberté de leur esprit, ils refusaient de se laisser accabler et absorber par la nature extérieure. Nous sommes pareils à des malades qui reprocheraient aux gens de se bien porter. Nous nous sommes depuis cent ans abreuvés de pittoresque, saturés de descriptions. Par bonheur ce goût est à la veille de disparaître, comme aussi bien le goût des voyages. Je le dis sans intention de paradoxe. Les voyages sont devenus trop faciles : c'est ce qui en va faire passer la mode. D'ailleurs ils perdent chaque jour de leur attrait. Depuis que des machines grimpent à toutes les pentes, et que des hôtels somptueux déshonorent tous les sites, la nature s'enlaidit. L'œuvre de Dieu se gâte, en proie aux spéculations des industriels et aux fantaisies des ingénieurs. Ajoutez que les costumes, comme les
mœurs, de Paris à Melbourne et de Tiflis àChicag-o, tendent à l'uniformité. Ni les choses, ni les gens, ne vaudront bientôt plus la peine qu'on se dérange pour les aller voir. C'est pourquoi on ne trouvera plus personne, hors les négociants et les désœuvrés, pour s'exposer à l'ennui du déplacement. Alors le remède sera sorti du mal lui-même. On en reviendra à comprendre que tout l'univers tient pour chacun de nous dans le coin de monde où le hasard l'a jeté. Quelle folie de courir sur les routes de ce globe si étroit, alors que s'ouvrent devant nous les horizons sans bornes du monde intérieur !
Pour ce qui est des chefs-d'œuvre de l'art, il y aurait injustice à prétendre que Montesquieu ne s'en soit pas occupé. Il n'était pas homme^à négliger les ressources incomparables que l'Italie lui offrait pour ce genre d'étude dont il avoue n'avoir eu jusque-là aucune idée. Aussi voyons-nous qu'il s'y applique avec conscience. Il s'enquiert des principes de l'architecture, de la peinture, de la sculpture ; son journal est plein des préceptes techniques qu'il y consigne, en écoUer attentif, à mesure qu'il vient de les apprendre. « Dans les portes et fenêtres, le chambranle doit être le quart du vide. Toute colonne doit avoir son contre-pilastre. La corniche archi travée est le septième de la colonne . . . Lorsqu'un muscle sort, il faut que du côté opposé le muscle rentre. Il
faut que la lèvre sorte : cela donne de la majesté. Il ne faut pas que les plis du nombril soient ronds comme un cercle... » Placé en face des œuvres, il y cherche, et naturellement il y trouve la confirmation de toutes ces belles choses. « Raphaël a observé de faire les mentons ronds et le dessous plein... Il a encore bien observé dans les figures assises de faire relever la chair poussée par le sièçe; surtout dans les femmes, qui ont la cuisse plus charnue. » Guidé par des amateurs ou par des artistes, tantôt par un certain chevalier Jacob et tantôt par Bouchardon, il reproduit fidèlement leurs appréciations : on le voit changer d'opinion en même temps que de cicérone. C'était le temps de la grande faveur des Bolonais ; aussi paiera-til sans doute à Raphaël le juste tribut d'une admiration consacrée et lui décernera-t-il Tépithète de « divin », comme l'exigeaient les convenances ; mais les descriptions minutieuses et le fracas des éloges seront pour les œuvres des Carrache, du Guide, du Dominiquin. Le cavalier Bernin lui semble inimitable pour travailler le marbre et lui donner la vie. Il voit à Mantoue des décorations de Jules Romain qui sont pour lui « le chef-d'œuvre delà peinture ». Il va sans dire qu'avant la Renaissance Montesquieu n'aperçoit en art rien que barbarie. Les peintures du Campo Santo de Pise lui font « voir à plein le mauvais goût de ce temps-
là ». Il déclare que la manière gothique n'est ni la manière d'aucun peuple particulier, ni un style spécial : ce n'est que le goût de l'ignorance. Ne lui demandons pas d'être dans ces affaires en avance sur son temps. Il n'a pas de ces audaces et fait d'abord abdication de ses préférences. Il serait tenté de préférer une Descente de Croix de Daniel de Volterre au Saint Jérôme du Dominiquin. Mais dans le classement officiel le tableau du Dominiquin est placé deuxième, et celui de Daniel ne vient qu'au troisième rang. L'amateur novice s'incline devant cette hiérarchie consacrée.
Montesquieu a fait de louables efforls pour s'initier aux choses d'art : la matière était trop belle pour qu'il consentît à y rester étranger. Il a tâché d'y prendre goût, et même, ainsi qu'il arrive, il a cru y trouver du plaisir. Il écrit cette phrase d'où l'on pourrait, avec beaucoup de bonne volonté, tirer tout le Génie du christianisme : «Je sens que je suis plus attachée ma religion depuis que j'ai vu Rome et les chefs-d'œuvre d'art qui sont dans ses églises, w La vérité est qu'il n'y a rien de plus méthodique, mais aussi rien de plus froid que la façon dont il passe en revue les chefs-d'œuvre classés. Nul accent personnel. Pas un mot qui trahisse l'émotion directement ressentie. Il y a des gens qui peut-être ne se sont jamais avisés que « si la tête penche, le tout doit se tourner comme en rond» et que «dans
la douleur les nerfs se retirent jusqu'aux doigts des pieds ». Mais devant une œuvre où ils aperçoivent réalisée leur propre conception de Fart, ils éprouvent on ne sait quel frisson. Montesquieu n'a jamais tressailli de ce frisson-là.
Prenons-en notre parti, et prenons-le sans trop de peine : Montesquieu n'est ni touriste, ni artiste. Il reste un champ assez vaste à sa curiosité. Il se souvient de s'être, il n'y a pas si longtemps, occupé de sciences, de physique et d'histoire naturelle. Il visite les mines d'Autriche et à son retour rédige ses observations sous forme de Mémoires. Il étudie, en passant, la fabrication du verre, celle de la soie, celle du velours, celle du savon. Il décrit à l'occasion une machine pour curer les rivières, et, mis en goût, invente un bateau pour procéder au nettoiement de la lagune de Venise. C'est le tour d'esprit encyclopédique. L'histoire a toujours fait sa principale étude. Il saisit l'occasion qui s'offre à lui de recueillir la tradition orale et de questionner sur de graves événements ceux qui en furent les acteurs. Il est présenté, au cours de ses pérégrinations, à des rois, à des généraux, à des ministres, à des ambassadeurs, sans compter les princes dépossédés et les prétendants en exil. Une autre catégorie de personnages, non moins intéressants, ce sont les aventuriers dont il y avait pour lors un bon nombre occupés à réchauffer au soleil d'Italie
leurs illusions blessées : c'étaient Bonneval, Law, Albéroni. Montesquieu se plaît fort dans la cour versation de Bonneval, qu'il m quitta guère pendant son séjour à Venise. Les deux autres lui firent moins bonne impression r-Law, « un homme captieux qui a du raisonnement et dont toute la force est de tâcher de tourner votre réponse contre vous, en y trouvant quelque inconvénient, d'ailleurs plus amoureux de ses idées que de son argent m; Albéroni « peu poli, brusque. De plus, il n'a que quatre ou cinq conversations : la guerre d'Italie, la Cour de France, son affaire d'Espagne. Après cela, on le sait tout entier. » Mais quel admirable enseignement leur entretien off'rait à un historien moraliste ! Aussi Montesquieu les écoute, sans se lasser, tandis qu'ils reprennent un récit toujours le même, ramenés par latoute-puissance de l'idée fixe au souvenir de la même aventure, enragés contre l'accident qui leur a fait tout manquer, puis soudain le supprimant par la pensée, cédant à l'imagination, refaisant leur vie, refaisant l'histoire, refaisant le monde pour y installer le triomphe de leur chimère.
Mais ce qu'il y a de vraiment nouveau et qu'il importe surtout de noter,c'est le soin avec lequel Montesquieu, sitôt qu'il arrive dans un pays, s'enquiert de ce qu'on pourrait appeler ses forces vives. Il s'était, aux derniers chapitres des Lettres persanes,
tES VOYAGES DE MONTESQUIEU 3 9
montré très frappé de la décroissance de la population en Europe; il cherchera dans F Esprit des Lois les moyens d'y remédier. Aussi essaie-t-il d'abord de fixer le nombre des habitants : il s'informe, et il a pour principe de rabattre toujours des chiffres qu'on lui fournit, soit par scrupule de statisticien, soit qu'il eût dans sa Gascogne appris à se méfier. Après quoi, il se renseigne sur les ressources et sur les charges, sur la dette et sur le rendement des impôts, sur le commerce et sur les douanes. Il se fait donner, quand il le peut, un état détaillé des revenus, des troupes, des places fortifiées. Il reconnaît la configuration du sol et ses productions, le caractère des gens, les allures de la société, le système politique, enfin la situation respective des puissances.Il fait ainsi, au jour le jour et par touches successives, un tableau de l'Europe aux environs de 1728, Sombre tableau d'une Europe vieillie où se préparent tant de ruines, où agonisent tant de pouvoirs usésl L'Autrichen'est plus que l'ombre d'elle-même, grand corps à bout de sève étendant jusqu'en Sardaigne une autorité que personne ne respecte plus. L'Italie présente le plus bizarre assemblage et la réunion la plus incohérente de républiques et de monarchies en miniature, les unes et les autres également déchues d'une ancienne prospérité dont elles gardent les dehors menteurs. C'est un mélange de forfanterie et de gueuserie, de servilité et de Hcence,
un effacement des caractères, une débandade de la moralité. L'état d'abaissement où il trouve l'aristocratie vénitienne inspire à Montesquieu ces fortes paroles : « Rien n'est pire dans les États qu'un certain état d'indolence et un certain désespoir qui fait qu'on n'ose pas jeter les yeux sur sa situation, w Et à propos de l'excessive liberté que laisse le désarroi de toutes les institutions : « Il faut être gêné: l'homme est comme un ressort qui va mieux, plus il est bandé. » Mais quoi! Le redoutable Conseil des Dix n'est plus qu'un épouvantail pour les tout petits enfants. Le secret des délibérations est un mythe, attendu qu'il n'y a ni secret à garder, ni délibérations. Entre les nobles, la guerre civile est à l'état permanent, entendez la guerre civile telle que peuvent la faire des gens qui ont peur des coups, et qui se réduisent à se jalouser et à se jouer des tours pendables. D'ailleurs, nulle administration, nulle régularité : paye qui veut; tel gentilhomme, tel paysan doit depuis vingt ans. Aussi bien la spécialité de Venise, c'est qu'elle était devenue la ville de joie de l'Europe. Cette prostitution s'offrant à toutes les portes donne la nausée au Président, qui n'était point prude, qui avait même dans l'esprit un coin de libertinage, mais que choquait tant de grossièreté : « à la différence de Messaline, on est rassasié sans être las. » Combien il vaut mieux être perdu dans les États d'un grand maître ! Gênes est
de toutes les villes celle qui a mis Montesquieu dans la plus méchante humeur. Il y règne une sordide avarice qui rend les caractères insociables et les naturels farouches. Des palais de marbre : mais c'est que le marbre y coûte moins que la pierre. Dans ces palais rien qu'une servante qui file. Les étag-es inférieurs servent de magasins pour les marchandises. Ici tout le monde fait le commerce : le Doge est le premier marchand. Tout cela fait les âmes du monde les plus basses, quoique les plus vaines. Ce peuple est aussi incapable de soutenir une affaire que léger à l'entreprendre. Il y a toujours un noble Génois en chemin pour demander pardon à quelque souverain des sottises que leur République fait.
C'est Rome qui retint le plus longtemps Montesquieu et qui offrit à son esprit le plus de jouissances. Il s'en faut pourtant qu'il y ait trouvé tout à sa convenance. Le pape était alors Benoît XIII. Voici quelques-unes des aménités qu'il lui prodigue : « L'homme Benoît XIII est souverainement méprisé dans ce pays -ci : on dit que c'est une manière de fou qui fait l'imbécile... Le Père Cloche, général des Jacobins, le comparait à un cor qui est vide et tortu... Il dégrade le pontificat : il ne se regarde que comme évèque de Rome. Il n'aime que l'extraordinaire dans le petit, comme d'autres aiment l'extraordinaire dans le grand. Une simonie publique
rèo^ne à Rome. On n'a jamais vu dans le gouvernement de rÉg-lise le crime régner si ouvertement. Des hommes vils sont de tous côtés introduits dans les charges. De la manière que les choses se font, il est impossible qu'il y ait un pape qui soit élu homme de mérite : car on ne le veut point. » Ce qui dicte à Montesquieu ces paroles sévères, c'est d'ailleurs uniquement l'aversion qu'il éprouve pour la personne de Benoît XIII; il ne faudrait y voir aucun parti pris d'hostilité contre l'Église en général. L'auteur des Lettres persanes s'estfort amendé, et son impiété frivole a fait place au respect pour des croyances dont il apprécie tout au moins la vertu sociale. A ce point de vue, le Journal contient un curieux passage. Montesquieu assiste à la liquéfaction du sang de saint Janvier à Naples. Le miracle ayant parfaitement réussi, il l'explique par des causes naturelles. Mais il a soin de protester qu'il ne soupçonne les prêtres d'aucune fourberie. Et il ajoute : « Peut-être y a-t-il un véritable miracle 1 » Ce n'est pas le ton de Voltaire. Si d'ailleurs Montesquieu déplore les scandales de l'administration ecclésiastique, la misère et la friponnerie de la population actuelle, ces lares ne l'empêchent pas de goûter profondément ce charme particulier qui est celui de Rome et dont aucune autre ville ne donne l'idée. En vérité cette ville est prédestinée, puisque depuis tant de siècles, à travers tant de
LES VOTAGES DE MONTESQUIEU l^S
vicissitudes, elle n'a pas cessé d'être la métropole d'une grande partie de l'univers. Nulle part ailleurs on ne trouverait plus d'histoire et plus d'humanité. C'est ici que toutes les pierres parlent. Un longpassé se lève de ces ruines éloquentes. L'histoire de l'antiquité s'éclaire, aperçue dans son cadre. En dépit des changements, les Italiens d'aujourd'hui portenttémoignage pour ceux d'autrefois. « Le peuple de Naples est comme était celui de Rome qui était composé d'affranchis qui n'avaient rien. Aussi était-il crédule, superstitieux, désireux de nouvelles. Le peuple de Naples où tant de gens n'ont rien est plus peuple qu'un autre. » Ainsi voit-on peu à peu saillir aux yeux du voyageur les grandes lignes qui seront celles du livre sur la Grandeur et la Décadence des Romains.
Au sortir de la « belle Italie », où l'air est lumineux et les âmes sont légères, le contraste qu'offraient les pays du Nord était trop violent. Montesquieu ne tarit pas de sarcasmes sur la lourdeur d'esprit et l'épaisseur de corps des Allemands. Il constate la détresse des Provinces-Unies. Mais rien n'égale l'horreur que lui inspire latyrannie militaire du nouveau royaume de Prusse. Dans ce Frédéric- Guillaumeoccupéà enrégimenter de beaux hommes il ne voit qu'un maniaque. Il mesure avec stupeur les souliers destinés à contenir les pieds de ces géants. Il s'effare comme devant un retour offensif
et une rentrée en scène de la barbarie. « Le roi de Prusse exerce sur ses sujets une tyrannie effroyable. Il ne veut pas que les pères fassent étudier leurs enfants. Lorsqu'un enfant a dix ans, il le fait enrôler. Plusieurs pères ont estropié leurs enfants pour les conserver. Les marchands n'osent plus entrer dans ses États, parce qu'ils sont pillés, insultés, enrôlés par les officiers. Presque tous les gens d'industrie s'en vont, même avec perte. Sa puissance va tous les jours tomber d'elle-même. La pauvreté est sur ses Etats et le ridicule sur sa personne. Le prince royal troquerait bien sa qualité de prince contre dix bonnes mille livres de rente, » Ce prince royal qui s'en irait volontiers vivre de petites rentes en bourgeois paisible s'appellera Frédéric II. La haine que ressent Montesquieu pour le système politique l'empêche d'apercevoir l'énergie que recèle l'Etat naissant. La colère a pour une fois obscurci sa clairvoyance, et elle lui a voilé l'avenir. Ni dans l'Empire, ni dans la féodalité hongroise, ni dans les tyrannies italienne ou prussienne, ni dans les aristocraties de Venise et de Pologne, ni à Augsbourg où catholiques et protestants se partageaient le gouvernement, ni dans la fédération des Etats de Hollande, Montesquieu n'avait trouvé ce gouvernement idéal à la recherche duquel il était parti. L'Angleterre lui en réservait la surprise. Ce fut une révélation. Enfin il avait rencontté l'image
LBS VOYAGES DE MONTFSQUIEU ^5
de la véritable liberté, de la liberté des honnêtes gens, différente de celle qu'il avait observée à Venise et qui était la liberté de vivre avec des filles et de les épouser, différente de la liberté de Hollande qui est « la liberté de la canaille ». Désormais il allait consacrer le reste de sa vie à expliquer le systèmede cetteliberté et à tâcher d'enfaire prendre la mode en Europe.
Maintenant Montesquieu est de retour dans son château studieux. Il ne le quittera plus guère, mais il s'y enfermera des années entières loin de « l'ineptie et la folie de Paris », fuyant « cette ville qui dévore les provinces et que l'on prétend donner des plaisirs parce qu'elle fait oublier la vie i ». C'est là que, dans la solitude et grâce au travail de la réflexion, ses souvenirs se transforment : ce que ses observations avaient de trop cru et de trop violent s'atténue; les faits prennent à distance leur véritable signification ; surtout le philosophe les relie par les idées générales et il les féconde par la méditation. Il a posé ses principes et il a vu « les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes ». Il a la pleine conscience de la «majesté de son sujet». Or on voit assez quels services lui avait rendus un long séjour à l'étranger. D'abord, assuré qu'il était désormais de s'appuyer sur l'expérience, il a pugéné-