I. AfoDtesquieu, Œuvres, VII
raliser avec hardiesse sans s'exposer au danger de réaliser des abstractions. Il a pu créer des types politiques : la Monarchie, la République, la Tyrannie, qui dépassent la mesure des gouvernements particuliers et dans leur essence valent pour tous les temps. Il s'est élevé jusqu'aux idées qui dominent la réalité, et dont les sociétés ne sont que les formes passagères et sitôt défaillantes. Il est à égale distance d'un Montaigne et d'un Rousseau. Montaigne avait aperçu cette diversité des coutumes et cette différence nécessaire des institutions; il en concluait que la Fortune est reine du monde et le caprice maître des lois. Montesquieu prend contre lui le parti de la certitude et maintient la foi dans le pouvoir régulateur de la raison universelle. « La loi en général, écrit-il aux premières pages de V Esprit des Lois, est la raison humaine en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre; et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine. » Il ajoute aussitôt : « Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. » C'est réfuter par avance l'erreur de Rousseau et des théoriciens de la Révolution, qui fabriqueront pour le monde moderne tout entier une constitution uniforme, calquée sur le régime des cités antiques.
Mais nous-mêmes, tous les jours, nous n'oublions que trop ce grand principe de la différence des institutions que ses voyages avaient enseigné à Montesquieu et dont la réflexion avait fait pour lui un dogme. Car depuis que nous avons coupé les attaches solides qui nous reliaient à notre passé, nous errons à l'aventure; et de même que nous essayons sans cesse de nouvelles formes de gouvernement, de même on essaie d'imposer tour à tour à notre société des formes empruntées de toutes pièces aux pays étrangers. On ne jurait hier que par les idées allemandes, on ne jure aujourd'hui que parles idées anglaises. Aces transplantations violentes comme à l'application des systèmes tout faits des théoriciens, il y a même danger : car dans les deux cas se trouve pareillement violé le même principe fondamental : c'est que l'état politique et social d'une nation doit à chaque moment de sa durée être l'expression de tout son développement antérieur.
l5 août 1897.
A l'usage des classes*
Y a-t-il encore des gens qui reprochent à l'Université son esprit de routine et sa méfiance à l'égard du temps présent? II doit y en avoir, car les mêmes clichés servent longtemps; mais ils se trompent. Ce qui caractérise l'Université d'aujourd'hui, c'est la tendance justement contraire. Les nouveautés la séduisent. Elle met sa coquetterie à être moderne. Ce n'est pas assez de dire qu'elle a le goût du « modernisme M ; elle en pousse le culte jusqu'à la superstition et la passion jusqu'à la fureur. Soucieux du qu'en-dira-t-on, l'oreille tendue aux propos du monde, attentifs à l'opinion des politiciens et des journalistes, et craignant par-dessus tout d'avoir « l'air professeur », les maîtres de notre jeunesse tiennent à prouver qu'ils n'ont pas de parti pris contre les idées du jour et qu'ils marchent avec leur siècle. De là vient qu'ils changent si souvent
I. La Préface de Cromwell.lalroduclioa et notes par M. Maurice Souriau, i vol. Société française d'imprimerie et de librairit.
5o ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
leurs méthodes et remanient si fréquemment leurs programmes. Consultés naguère sur la question de savoir s'il convient d'expliquer dans les classes les ouvrages des grands écrivains de la première moi' tié de ce siècle, ils ont répondu sans hésitation que cela convient parfaitement. Car les Lamartine, les Victor Hugo, les Michèle t n'ont-ils pas le droit de tenir leur place à côté des Corneille, des La Fontaine, des Bossuet?et qui conteste aujourd'hui leur génie?... Nul ne le conteste, en effet; mais auss^ n'est-ce pas là le point qui est en discussion. On admet la valeur d'art de leurs livres; s'ensuit-il qu'ils aient au même degré la valeur d'enseignement et la vertu éd ucatrice ? Qu'on veuille bien y réfléchir ^ attendu que l'affaire en vaut la peine et que les intérêts en jeu sont assez graves. La seconde moitié de ce siècle n'est pas si indépendante de la première que, sous beaucoup de rapports, elle ne la continue. Les écrivains de la période romantique sont pour nous presque des contemporains. Leur sensibilité a profondément agi sur la nôtre, et nous sommeil encore trop pénétrés de leurs idées pour en pouvoir juger avec détachement. Ce n'est qu'à distance que se découvre la véritable portée des œuvres ; alors ce qu'elles pouvaient contenir de dangereux s'esi émoussé, les parties saines se convertissent en éléments pour laformationde l'esprit. Elever les jeunes gens, cela ne consiste pas à les initier dès les bancs
LA PRÉFACE DE GROMWELI. 5l
de Yécole aux idées actuellement régnantes et aux nuances de notre sensibilité; ils n'auront pas besoin pour cela de professeurs, et l'époque à laquelle ils sont nés ne pèsera sur eux que d'un poids trop lourd. Ce qu'il faut au contraire, c'est leur faire traverser des façons de penser et de sentir assez différentes de celles d'aujourd'hui, et c'est'les munir d'assez de ressources empruntées au patrimoine de réflexion, accumulé pendant les siècles pour qu'ils puissent résister à la pression du milieu ambiant, et pour qu'ils soient en état par la suite de garder la liberté de leur esprit et de défendre les droits de leur individualité.
Afin de nous rassurer, on ne manque pas de promettre qu'on apportera dans le choix de ces livres modernes la réserve la plus scrupuleuse et le goût le plus délicat. C'est quelque chose qu'une telle assurance; comment se fait-il qu'elle ne suffise pas à calmer toutes nos inquiétudes? Apparemment c'est qu'on sait ce que c'est qu'une porte ouverte. Voici un exemple qui vient à point pour témoigner que nos craintes ne sont pas sans fondement. On a commencé par inscrire aux programmes de l'enseignement secondaire un choix de poésies de Victor Hugo : le moyen en effet de parler de la poésie française aux jeunes gens sans leur parler de /a Tristesse d'Olijmpio? Pour ce qui est des Burgraves, ils ne figuraient qu'au programme de l'agrégation; les
5i ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
candidats à la licence étaient seuls tenus d'avoir lu, étudié, compris la Préface deCromwell.Ctsi cette Préface qu'on voudrait maintenant mettre dans les mains de g-arçons de quinze ans, pour leur apprendre à raisonner. C'est afin de lui faciliter l'entrée dans les lycées qu'un professeur, et des plus distingués, M. Maurice Souriau, publie une édition critique de la Préface^ précédée elle-même d'une préface copieuse, enrichie d'un commentaire suivi, et élucidée suivant les principes de la plus scrupuleuse érudition. M. Souriau déplore que cet « art poétique du romantisme » ait été pendant quelque temps relégué au second plan dans l'œuvre de Victor Hugo ; par bonheur, « une mesure libérale du ministre de l'instruction publique a restauré la Préface et l'a mise au rang des livres classiques; en attendant qu'on l'explique en rhétorique, on l'a commentée dans les Universités. » On le voit, ce n'est plus la poésie de Victor Hugo qui est en cause, ce sont ses théories; le Victor Hugo dont il s'agit de faire un classique, ce n'est plus le poète, c'est l'esthéticien, l'historien, le penseur; c'est celui que nous avons quelque peine à admirer, mais surtout c'est celui en qui nous nous refusons énergiquement à saluer un éducateur.
Admettrait-on même qu'on dût faire choix d'un « art poétique » du romantisme pour le mettre en pendant avec celui du classicisme, il faudrait se
hâter d'ajouter que la Préface de Cromwell ne saurait à aucun titre remplir cet office. Le Génie du christianisme et r Allemagne, iç\s sont les livres initiateurs qui ont déterminé le mouvement romantique : et de fait Victor Hugo y a largement puisé, comme aussi bien au Cours de littérature dramatique de Schlegel et au Racine et Shakespeare de Stendhal. Si encore il avait toujours compris les idées qu'il empruntait ! Mais en les transcrivant, il les déforme, et les questions, après que sa plume y a passé, en demeurent plus obscures. D'ailleurs la Préface n'a pas une portée générale; destinée à mener l'école nouvelle à l'assaut du théâtre, elle ne concerne directement que les destinées d'un genre : celui où Victor Hugo et ses amis ont le moins bien réussi. Le théAtra romantique n'est pas né viable : cela diminue d'autant l'intérêt qui s'attache à sa genèse. Ajoutez que sur beaucoup de points la théorie ne concorde pas avec les œuvres. Ce qui revient à Victor Hugo, c'est d'avoir appuyé de toutes ses forces et fait verser le théâtre romantique du côté où il penchait. Le mélodrame, alors au temps de sa grande faveur, menaçait de se hausser en dignité et de supplanter la tragédie; Victor Hugo l'y aide en préconisant le mélange des genres, l'emploi des tons heurtés et des effets de contraste. Doués de l'imagination lyrique, il s'agissait de savoir si les jeunes écrivains seraient capables de
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sortir d'eux-mêmes pour faire au théâtre œuvre impersonnelle; Victor Hugo leur enlève ce souci et les délivre de ce scrupule en déclarant que la poésie lyrique est ce qui convient le mieux au drame. Depuis longtemps un mouvement se dessinait qui allait à diminuer la valeur psychologique des pièces de théâtre pour y augmenter les éléments de spectacle: Victor Hugo, en exagérant l'importance de la « localité exacte », développe chez les auteurs et dans le public le goût pour le décor et le costume, pour le tableau vivant, pour tout ce qui est frivole et vain, pour tout ce qui encadre, qui entoure et qui étouffe la pièce. ïl contribue ainsi pour sa forte part à faire du drame romantique un genre intermédiaire entre le mélodrame et l'opéra. Il s'en faut donc que la Préface soit un de ces livres essentiels qui dominent la littérature de toute une époque. Œuvre de circonstance, fabriquée pour les besoins immédiats de la polémique, elle a emprunté aux passions du moment son intérêt d'actualité. Elle a pu, dans la mêlée, et soutenue par l'esprit de parti, faire illusion. Aujourd'hui les prestiges ayant disparu, ce que nous y apercevons et qui s'y découvre sans merci, c'est la faiblesse de la pensée, la confusion des idées, la fausseté des théories, rendue plus choquante encore par l'éclat de la forme et l'assurance hautaine du ton.
Je n'insiste pas sur les erreurs matérielles qui se
pressent en rangs serrés dans la Préface et qui servent à toute l'argumentation de base profonde. « L'humanité a passé par trois âges : les temps primitifs, où la guerre est inconnue, les temps antiques, les temps modernes, qui sont l'imposante vieillesse du monde. A ces trois époques de la société correspondent trois formes de la poésie : l'ode, l'épopée, le drame. Elles se succèdent dans un ordre imperturbable. Qu'on examine une littérature en particulier ou toutes les littératures en masse, on arrive toujours au môme fait : les poètes lyriques avant les poètes épiques, les poêles épiques avant les poètes dramatiques... La Bible est lyrique. Pindare est plus épique que lyrique. Le chœur de la tragédie grecque est un personnage bizarre et qui y accuse le caractère de l'épopée... Les anciens n'ont pas exprimé la laideur; ils n^ont presque pas fait de place à la comédie; l'œuvre d'Aristophane est aisément négligeable. L'antiquité uniformément grave répand sur toutes ses créations une beauté monotone. Le christianisme a inventé l'idée de la vie future, celle de la spiritualité de l'âme, et la mélancolie. L'esprit d'examen est né au temps de l'invasion des barbares. Longin est un des maîtres de la pensée moderne et fait face à saint Augustin... Scaramouche, Arlequin et Grispin procèdent directement de l'influence du christianisme sur la littérature. Chapelain représente l'épopée
en France de la même manière que Corneille y personnifie la tragédie. La Pucelle a précédé le Cid. Racine est élégiaque, lyrique, épique; il est regrettable seulement qu'un don lui ait manqué, celui du théâtre. Molière est admirable surtout par son style. Molière était triste, Beaumarchais morose... » Mais à quoi bon prolonger l'énumération? Si grossières que soient ces erreurs, et de quel" que ignorance qu'elles témoignent, ce ne sont pas, au point de vue où nous nous plaçons, celles qui nous paraissent les plus graves. Elles portent sur des faits et il est donc facile de les rectifier. Il en est d'autres que nous redoutons davantage pour les écoliers parce qu'elles risqueraient de leur fausser l'esprit et de développer chez eux l'inintelligence des œuvres qui sont au centre même de notre littérature et de notre enseignement. Car Victor Hugo a beau prétendre qu'il n'en veut qu'aux pseudo-classiques et aux imitateurs des maîtres, en réalité ses attaques vont frapper Racine par delà Campistron et Boileau par-dessus La Harpe. Il ne se contente pas de remarquer avec tout le monde que la forme de la tragédie a fait son temps, mais il conteste la légitimité du système pris dans son essence et dans ses principes fondamentaux, à savoir la séparation des genres et la règle des trois unités. Al'entendre, cette règle n'est qu'une invention « absurde » et sortie toute hérissée du cerveau des pédants. Il ne
voit pas que loin d'être arbitraire elle fait intimement partie d'un système, le plus harmonieux qui soit, de celui où s'est exprimé de la façon la plus originale et en même temps la plus élevée notre génie national. Il affirme que, grâce au dogme de la séparation des genres, il n'y a sur notre théâtre que, d'une part, des abstractions de vices et de ridicules, de l'autre, des abstractions de crime, d'héroïsme et de vertu, en sorte qu'après toutes ces abstractions il reste quelque chose à représenter: l'homme. Des héros abstraits, de pâles confidents, une action uniforme et monocorde, qui se déroule dans un vestibule irréel et dont encore le meilleur se passe dans la coulisse, tels sont les traits par lesquels il prétend caractériser nos tragédies. A tous ces défauts elles en ajoutent un, qui résume tous les autres : c'est qu'elles ne sont pas les drames de Shakespeare. Aussi, tantque l'étude de Shakespeare n'aura pas remplacé dans nos classes celle de Corneille, de Racine et de Molière, nous n'admettrons pas qu'on sacrifie au maître du théâtre anglais les maîtres de notre théâtre. Tant qu'on n'aura pas cessé de proposer à l'admiration des jeunes gens notre théâtre classique, nous n'admettrons pas qu'on leur en présente la dérision. A moins peutêtre qu'on ne prétende qu'il est utile de développer de bonne heure dans la jeunesse un dilettantisme très philosophe et que pour ceux qui détiennent un
enseig-nement le premier mot de la sagesse consiste à commencer par se railler soi-même.
Incapable de mettre de la clarté dans ses idées et de l'ordre dans ses raisonnements, l'auteur de la Préface n'avance une opinion que pour exprimer aussitôt l'opinion contraire. Il vient de poser en principe que les anciens n'ont pas connu le grotesque: il continue en remarquant que Vulcain donne la comédie aux dieux et que Thersite la donne aux hommes. Les cyclopes étaient difformes et les furies étaient hideuses. Qu'à cela ne tienne! Le raisonneur pour se tirer d'affaire a recours à de misérables arguties : les Euménides sontmoins horribles que les sorcières de Macbeth, puisqu'elles s'appellent les douces, les bienfaisantes; les gnomes sont plus hideux que les cyclopes, puisqu'ils sont plus petits; enfin l'hydre de Lerne est « un peu banale » . Après s'être égayé aux dépens de ceux qui veulent soumettre toutes les pièces à l'unité de temps, comme « un cordonnier qui voudrait mettre le même soulier à tous les pieds », Victor Hugo reconnaît que, la pièce faite, il vaut mieux que les unités s'y trouvent : à intérêt égal, il aime mieux « un sujet concentré qu'un sujet éparpillé ». Respectueux de la fidélité historique, il veut quel 'auteur « interroge les chroniques, s'étudie à reproduire la réalité des faits, sur tout celle des mœurs et des caractères, bien moins légués au doute et à la contradiction que les
LA PRÉFACE DE CROMWELL 5ç)
faits » ; d'autre part, il préfère les époques obscures où Ton n'est pas gêné par les documents contemporains : « la liberté du poète en est plus entière, et le drame gagne à ces latitudes que lui laisse l'histoire, w Voici une déclaration grave et qui ne semble guère admettre de réplique : « Il est temps de le dire hautement, et c'est ici surtout que les exceptions confirmeraient la règle : tout ce qui est dans la nature est dans l'art. » Et voici la contre-partie : « On doit reconnaître, sous peine de l'absurde, que le domaine de l'art et celui de la nature sont parfaitement distincts. » Les deux affirmations sont justement contradictoires, et elles sont pareillement catégoriques. Dans chacun des deux cas il faut qu'on soit de l'avis de Victor Hugo, à moins d'être un imbécile ou un méchant homme. C'est ainsi que toutes les grandes questions sont abordées, avec autant de légèreté que de solennité. C'est le triomphe de la confusion. « Il y a tout dans tout, » suivant un mot de la Préface. Néanmoins, en dépit des contradictions et des incertitudes, deux assertions se dégagent de l'ensemble, qui dominent le débat, qui découvrent ! la secrète pensée du poète et qui d'ailleurs ne j vont à rien de moins qu'à ruiner la conception j elle-même de l'art.
Le premier de ces principes est bien que : «tout j ce qui est dans la nature est dans l'art. » C'est, en
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effet, au nom de la réalité que Victor Hugo prêche la réforme. Il reproche aux classiques d'avoir fait œuvre de choix ; il ne veut pas que la raison étroite et relative de l'artiste ait gain de cause sur la raison infinie, absolue, du Créateur et n'admet pas que l'art ait le droit de mutiler la nature. S'il réclame une place pour le grotesque à côté du sublime, c'est que la poésie complète, la poésie vraie, est à ce prix; il pense de bonne foi que le réel peut résulter de l'accouplement de deux monstruosités. Après les romantiques, les naturalistes se sont recommandés de la même formule; et leur vision de la nature a été de même partielle et systématique. Mais nous demandons ce que vaudrait un enseignement où l'on n'affirmerait pas qu'il y a des réalités indifférentes dont l'art n'a pas à s'occuper, et qu'il y en a d'ignobles que l'art ne saurait traduire sans se dégrader.
Le second principe, voisin du premier, mais auquel Victor Hugo est singulièrement plus attaché, qu'il ne cessera d'affirmer par la suite avec une impatience croissante, auquel il se conformera avec une assurance de plus en plus provocante, j c'est celui de l'absolue liberté de l'artiste.
« Il n'y a ni règles, ni modèles ! » C'est ce que Victor Hugo répète d'un bout à l'autre de la Préface sous vingt formes différentes. Les choses de la pensée sont libres par nature. Comment tolérer
qu'il y ait des douaniers pour la pensée? Les règles sont les inventions mesquines des pédants. Ce sont les Scudéry et les La Harpe qui les décrètent : ce sont les d'Aubignac et les Campistron qui les observent. On parle de bon goût ; de combien de beautés le bon goût ne nous a-t-il pas privés ? Ceux d'ailleurs qui prétendent légiférer en art, c'est qu'ils ne connaissent pas le mécanisme de la production artistique et c'est qu'ils méconnaissent la nature du génie. Le génie n'est pas cette faculté réfléchie, consciente d'elle-même, capable de se diriger, de se surveiller et de se modérer, telle que l'imaginent les dévots de la raison. Au contraire, le génie est une force fatale, inconsciente, aveugle, qui va sans savoir où, et fait sans savoir pourquoi ni comment une œuvre superbe. De cette conception du génie découle logiquement la fameuse théorie de l'admiration en bloc qui supprime la distinction scolastique des qualités et des défauts et réclame pour l'écrivain de génie le droit à être inégal. Ce sont déjà, en 1827, les idées et les expressions mêmes que Victor Hugo reprendra trente années plus tard. Il se contentera dans son William Shakespeare de donner à sa pensée une forme plus violente et de pousser son raisonnement à l'absurde. Alors il ne lui suffira plus qu'on accepte les défauts, il voudra qu'on les admire. Alors il n'envisagera plus seulement les
fautes comme la rançon des beautés, mais il lui apparaîtra que les hommes de g-énie sontgrands justement par leurs défauts. Ces héros de la pensée, les Homère, les Eschyle, les Dante, les Shakespeare, s'il les voit planer si haut au-dessus des autres, c'est précisément parce qu'ils ont eu ces défauts qui ont manqué à Sophocle, à Lu Fontaine, à Voltaire : l'exagération, les ténèbres, la monstruosité. Présentée avec cette franchise et cette ingénuité, la théorie I s'explique d'elle-même, et met à nu ses racines. Elle ne procède pas de l'expérience et n'est pas davantage la conclusion d'un raisonnement. Elle n'est que l'expression d'un incommensurable orgueil. C'est une maladie. C'est la maladie romantique et c'est, bien plus que les mélancolies sans cause et les vagues désespérances, le mal du siècle. L'individu, longtemps plié sous la discipline que lui imposaient l'ordre social et les lois, s'est affranchi. Il veut maintenant étaler sa personnalité tout entière et rejette avec colère tout ce qui menace de la limiter. Il ne s'agit plus de savoir si ses impulsions sont bonnes ou mauvaises, utiles ou dangereuses; il suffit qu'elles soient les siennes : il les suivra. Son caprice est son caprice; il l'aime et il l'impose comme tel. De là le refus de se corriger. De là cette susceptibilité à l'égard de la critique et cette rage qui a d'abord recours à l'insulte pour se prolonger ensuite en rancune tenace. Très
sincèrement Victor Hugo croit que la critique n'est que la cabale de la médiocrité impuissante. C'est l'envie, c'est la malveillance, c'est la perfidie liguées contre la candeur du génie. La seule critique qu'il puisse admettre, c'est cette critique agenouillée qui se réduit à paraphraser lesbeautés. Et telle est bien cette « critique des beautés » qu'il voudrait avec Chateaubriand voir substituer à la critique stérile des défauts. Mais alors, si l'admiration bête doit prévaloir sur cette admiration éclairée et réfléchie qui s'attache à ce qui est beau, repousse ce qui est médiocre ou mauvais, s'il est faux de prétendre qu'il y ait un bon goût formé peu à peu par l'étude des modèles, si l'autorité de la raison s'opposant à la nature pour la modérer, la refréner et la redresser n'est qu'une insupportable tyrannie, si la grande loi consiste à s'abandonner à l'instinct, à suivre sa pente, à prendre toutes les suggestions du caprice pour autant d'inspirations du génie, de même que le rôle du critique se trouve du coup supprimé, qui ne voit que la tâche de l'éducateur est singulièrement simplifiée ? Elle consiste à se croiser les bras ou peut-être à joindre les mains dans l'attitude de l'adoration.
On commencée a percevoir par quelle méthode se dirige, à son insu, l'auteur de la Pré/ace. Car il se pose, ainsi qu'il est naturel, en homme de science, d'information précise et d'argumentation rigou-
reuse. Il proteste qu'il ne bâtit pas de systèmes : il constate des faits, il relève des résultats, il préfère des raisons à des autorités. Partout il se défend de mêler les « fantasques rapprochements de l'imagination aux déductions sévères du raisonnement. » Or, non seulement il mêle l'imagination au raisonnement, mais il remplace celui-ci par celle-là. Cela même caractérise sa manière. Il substitue aux procédés logiques de la pensée les procédés de l'imagination. Il introduit violemment le lyrisme dans la critique. C'est par là que tout s'explique et s'éclaire; et ce qui dans la Préface paraissait d'abord étrange et insolite, étonnant et stupéfiant, en devient aussitôt intelligible. Ce qui surprenait d'abord ici, c'était le ton. Même chez les très jeunes gens, on n'est pas accoutumé à trouver une pareille intrépidité dans l'affirmation. La science est modeste, et l'ignorance elle-même hésite à parler de si haut. D'où vient donc celte confiance sereine avec laquelle Victor Hugo traite de sujets dont il n'a pas la moindre notion et tranche des questions auxquelles il ne s'est pas donné la peine de réfléchir? C'est qu'il sait par intuition ce que les autres hommes sont obligés d'apprendre lentement. Il a lu en lui les vérités qu'il nous révèle. L'histoire lui appartient, il règne sur elle du droit que lui donne la souveraineté de son génie et il la remanie suivant son bon plaisii . Ce n'est pas à lui de
s'incliner devant les faits et les dates; mais c'est aux faits de disparaître, aux dates de s'évanouir : il faut que tout plie devant son caprice. Sa fantaisie ne connaît pas d'obstacles et se joue librement à travers les siècles, donnant à la réalité ses propres couleurs, métamorphosant les choses, changeant la nature des œuvres et le caractère des hommes. D'un geste il écarte ce qui le gène; il enveloppe la comédie antique dans son dédain, comme Hercule emportant les pygmées dans sa peau de lion. Milton et Dante deviennent des poètes dramatiques afin de lui complaire. Callot devient un Michel-Ange. Le grotesque emplit les temps modernes.
On s'est demandé comment s'était formée dans l'esprit de Victor Hugo cette théorie du grotesque, car il se trouve qu'il ne l'a pas empruntée. Elle ne lui est pas venue de l'étude de l'art chrétien non plus que de la lecture de Shakespeare; puisqu'au contraire il a lu Shakespeare et il a vu l'art chrétien à travers elle. D'autre part elle n'est pas pour le romantisme un ornement postiche, mais elle lui est essentielle et sert à rendre compte de la filiation historique de l'école. Les romantiques ont prétendu se rattacher à Ronsard et la pléiade de i83o a cru qu'elle rejoignait par-dessus le xvii® siècle celle de i55o. C'est une erreur accréditée par Sainte-Beuve. Les véritables ancêtres du ro-
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mantisme ne sont pas là, et il ne faut pas les aller chercher à la cour des derniers Valois, mais bien dans la première moitié du xvn^ siècle, dans cette époque de Louis XIII vers laquelle une secrète affinité ramenait l'auteur de Cinq-Mars comme celui de Marion Delorme, et celui des Trois Mousquetaires; dans le temps de la Fronde marqué par une égale confusion en littérature et en politique, époque de lyrisme, de poésie irrégulière, d'emphase empruntée à l'Espagne, de mauvais goût emprunté à l'Italie; parmi ces poètes « grotesques » que Gautier s'emploiera à réhabiliter, les Théophile, les Saint-Amant, les Cyrano, et ce Scarron, esprit biscornu dans un corps contrefait^ l'auteur du Don Japhet d'Arménie, prototype de César de Bazan, et du Roman Comique, prototype du Capitaine Fracasse. Cette littérature s'appelle alors la littérature burlesque. Refoulé vers [C6o par l'avènement du goût et de la raison, le courant rentre sous terre ; c'est pour affleurer de nouveau et reparaître, avec d'ailleurs toutes sortes de transformations, au début de ce siècle.
Chez nul autre écrivain ce tour d'esprit n'est aussi frappant et cette disposition ne se révèle avec autant d'intensité que chez Victor Hugo. Il a naturellement le goût de l'extraordinaire, de l'anormal, du bizarre et du difforme. Il a l'imagination bouff^onne. Tout ce qui est « baroque »., idées,
croyances, noms, a pour lui de mystérieuses séduc. lions. Il énumère avec complaisance dans la Préface les vampires, les ogres, les aulnes, les psylles, les goules, les brucolaques,les aspioles, comme la gargouille de Rouen, la gra-ouilli de Metz, la chair salée de Troyes, la drée de Montlhéry, la tarasque
i Tarascon. Il multiplie dans Cromwell les consonnances abracadabrantes, Siboleth, Schiboleth, Stliarnabuzaï, Agag, Sochoth-Benoth et Belatucadrus. Le père de Han d'Islande et de Habibrah rêve déjà de Quasimodo. Il est comme fasciné par la figure des fous de cour. Trick, GirafF, Gramadoch et Elespuru annoncent l'Angély : il restera à humilier le roi devant le fou et à jeter en pleine scène, comme un suprême défi au bon sens, le personnage du bouffon sublime. C'est donc encore en lui-même que Victor Hugo aperçoit cet élément du grotesque, et il ne fait ensuite que le projeter en dehors de lui. Doué d'une vision grossissante, il enfle démesurément le rôle du grotesque, lui subordonne tout le moyen âge et le fait déborder sur l'époque moderne. Habitué aux rapprochements imprévus et fortuits, il le rattache à l'influence
!irétienne dont tout le monde parlait depuis Chateaubriand. — Telle est la démarche de l'imagination lyrique. Le poète se fait le centre de tout et réduit l'univers à graviter autour de lui.
Le lyrisme éclate aussi bien dans la forme et
achève la déroute du raisonnement. Car ceux mêmes qui renoncent à défendre les idées de la Préface se rejettent sur le style. Encore faudrait-il s'entendre et serait-il bon de savoir si un même style convient à tous les genres, et si une ode, une scène de théâtre, un récit épique, un chapitre d^histoire, une dissertation de philosophie et de littérature doivent s'écrire suivant les mêmes procédés. Toutes les fois qu'il s'agit d'exprimer des idées, l'écrivain a un devoir auquel rien ne saurait le soustraire : c'est de savoir d'abord ce qu'il veut dire et ensuite de le faire entendre. Je laisse de côté telles expressions bizarres: « Si Racine eût été moins souvent touché par la torpille classique... Virgile n'est que la lune d'Homère,» et telles autres qui n'offrent aucun sens : « Il ne peut pas plus y avoir trois unités dans le drame que trois horizons dans un tableau. » Mais je remarque que Victor Hugo ne se hasarde jamais à définir les termes dont il se sert : il ne définit ni le grotesque, dont il parle si longuement, ni la vérité, qu'il confond d'ailleurs constamment avec la réalité et avec la nature. Au lieu de définir, il compare. Le « poète » devient tour à tour, dans l'espace de quelques pages, un chimiste, une abeille, un dieu, un valet, un végétal, arb re, ronce, chardon, cèdre, palmier, lichen, fungus, u n géant et un balancier. En quoi ces métamorphoses nous renseignent-elles sur la
nature du génie poétique? Qu'est-ce qu'on nous a appris quand on a appelé Corneille tantôt un lion et tantôt un aigle? Qu'est-ce que cela signifie de dire que « Dante et Milton sont les deux arcsboutants de l'édifice dont Shakespeare est le pilier central » ? En manière de conclusion à sa théorie des trois âges de la poésie, Victor Hugo ajoute que la poésie lyrique est un lac, l'épopée un fleuve, le drame un océan . Croit-il avoir étayé par là son hypothèse delà succession des genres? Après avoir noté qu'on reproche à Shakespeare l'abus de la métaphysique, l'abus de l'esprit, les obscénités, il ajoute : « Le chêne a le port bizarre, les rameaux noueux, le feuillage sombre, l'écorce âpre et rude ; mais il est le chêne. » A-t-il prouvé par là que les obscénités, quand elles sont dans Shakespeare, cessent d'être obscènes? Les comparaisons sont en fait pour Victor Hugo le plus utile des expédients; il se dispense, en les prodiguant, de donner des raisons. Poète, ayant reçu de la nature le don de penser en images, il se hâte d'échapper aux idées abstraites pour se réfugier dans les métaphores. Ou pour mieux dire et parler plus justement, chez lui la pensée ne vient qu'à la suite de l'image, et c'est le mot qui engendre l'idée.
Que les lettrés continuent donc à lire la Préface de « Cromwell » et les érudits à la commenter. Elle n'est pas, il s'en faut, un des titres de gloire
de Victor Hugo. Elle n'est pas une des parties solides de l'œuvre du romantisme. L'étude n'en reste pas moins curieuse, et ceux qu'elle tentera pourront trouver en M. Souriau un guide utile. Mais le temps n'est pas venu de l'imposer aux lycéens. Ils ne manquent pas de livres pour se diriger à travers l'histoire de notre littérature et ils n'en manquent pas même pour s'y égarer. Car, nous pouvons le remarquer en passant, les livres qu'on met entre les mains des écoliers pour leur faire suivre en quelque manière à travers les siècles l'enchaînement des idées critiques, semblent choisis comme exprès parmi les écrits les plus dénués de fondement ou de portée. C'est la Défense et illustration de la langue française écrite par Du Bellay dans l'irréflexion de la jeunesse et dans l'emportement de la lutte. C'est la Lettre à l' Académie française de Fénelon, causerie ingénieuse et paradoxale d'un bel esprit chimérique. C'est le Discours sur le style auquel sans doute Buffon lui-même n'attachait d'autre importance que celle d'un tribut payé aux usages académiques. Des jugements échappés à l'improvisation ou à la fantaisie sont devenus autant de textes sur lesquels les générations successives sont conviées à méditer. Joignez-y, les jours d'examens, d'étranges sujets de dissertations empruntés un jour aux Lettres de Dupais et CotO' net, et un autre jour aux Préfaces de Dumas fils. On
dirait d'une gageure. Les formules nuageuses, les erreurs énormes et les absurdités colossales de la Préface de «. Cromwell » compléteraient d'une façon trop éclatante cet ensemble déjà imposant. On discute sur le plus ou moins d'avantages que les jeunes gens retirent de l'éducation classique; du moins ne doit-elle pas avoir pour résultat de leur déformer l'esprit. A moins de se condamner ellemême et sous peine de perdre sa raison d'être, elle continuera d'avoir pour objet de fortifier leur raison, d'affiner leur goût, de les mettre en garde contre les entraînements du caprice et la duperie des mots, et de leur inspirer, avec le sentiment de la mesure et le respect du sens commun, l'horreur du fatras.
i5 septembre i^gy.
LES LETTRES DE MÉRIMÉEi
Le genre épistolaire est un de ceux qui ont contribué jadis à caractériser notre littérature et à lui donner tout son charme. Il semble bien que nous rayons porté à la perfection et qu'on ne trouve nulle part ailleurs de correspondances aussi étendues, aussi variées, aussi agréables que sont les plus fameuses d'entre les nôtres. Les qualités de notre race y font merveille, toute la douceur de notre vie sociale s'y reflète. Mais aussi c'est un genre qui appartient déjà à l'histoire de notre littérature et fait partie de son passé. C'est un art délicat que nous avons laissé se perdre. Il ne suffît pas de dire que notre siècle n'aura rien à opposer aux lettres d'une Sévigné ou d'un Voltaire. On a fait des recueils de lettres du xvne et du xvni® siècle : ils sont ajuste titre devenus classiques. Nul doute qu'on ne compose un jour pour le xix* siècle quelque recueil analogue. Un Joseph de Mais-
I . Mérimée : Une Correspondance inédile, i vol . — Cf. Lettres à une Inconnue, 2 vol. — Lettres à une autre Inconnue, i vol, — Lettres à Panizzi, a vol. — Lettres à la princesse Julie. — D'Haussouville : Prosper Mérimée [Calmann Lévy).
tre, un Doudan, qui sont des hommes d'ancien régime, y feront bonne figure. Les lettres des principaux écrivains de ce siècle, de ceux qui ont imprimé le mouvement aux esprits, se distingueront précisément par ceci : qu'elles ne sont pas des lettres. C'est ce que prouvent avec éclat de récentes publications.
On nous a donné , dans ces derniers temps, beaucoup de lettres des maîtres du romantisme. Celles de George Sand ont plu par leur caractère scandaleux. Celles de Victor Hugo ont été une déception. A part celles qui sont adressées à Sainte-Beuve et où nous avons savouré ce plaisir de voir saigner une intime blessure, elles ne sont remarquables que par leur insignifiance. Toutes ces lettres ont d'ailleurs un caractère commun, c'est que celui qui les écrit en est l'unique héros. Victor Hugo ne parle que de lui-même, des événements de sa vie de famille, de ses romans, de ses pièces de théâtre, de ses rapports avec les éditeurs, avec la censure, avec les journaux oii il faut faire passer de petites notes. Affaires de famille, affaires de cœur, préparation des œuvres, souci de la réclame, rivalités, choses de métier, c'est ce qui remplit ces lettres où le cœur s'épanche, où la vanité déborde. Gela, en même temps, leur donne une incomparable valeur de document et leur retire toute valeur d'art. A peine est-ce si les lettres de Vigny, si char-
mantes et qui lui font tant d'honneur, échappent à ce défaut d'être toutes personnelles. Seule la correspondance de Mérimée fait complètement exception. Nous nous proposons de parcourir Tensemble de cette correspondance, telle du moins que nous la possédons aujourd'hui ; car beaucoup de lettres de Mérimée sont encore inédites, et il en existe d'importantes séries que sans doute on nous donnera quelque jour. Cette étude nous fournira les éléments d'une réponse à la question de savoir pourquoi nos contemporains n'écrivent plus de lettres. On s'accorde à constater ce phénomène, et à lui assigner pour causes la découverte du télégraphe et la diffusion du journalisme. Et ces causes ne sont pas sans valeur; mais il se pourrait qu'il y en eût d'autres, plus profondes, et qui tiennent à l'organisation de notre société, à la place qu'y occupe l'homme de lettres, au rôle qu'il s'y attribue, ou, si l'on préfère, à la façon dont il y exerce son métier.
Mérimée aimait à écrire des lettres. Bien lui en a pris. Car depuis vingt-sept ans qu'il est mort, la postérité a commencé pour lui et elle a déjà rejeté une bonne partie de son œuvre. Mais il se trouve qu'à mesure qu'on a publié de nouvelles parties de sa correspondance, son bagage littéraire s'est accru d'autant. Ces lettres contiennent quelques-unes de ses meilleures pages. On y retrouve tous les méri-
tes qu'on lui connaissait, la même originalité d'esprit, le même tour 'd'ironie, la même sobriété et justesse de style. Et d'autres s'y font jour qu'on ne prévoyait pas : une variété, un abandon, une simplicité non apprêtée, un naturel qui ne semble pas le résultat du travail et de l'effort. En outre, ces lettres nous font mieux connaître l'homme que fut Mérimée, et découvrent certains aspects de sa nature qu'il s'est efforcé de voiler, et qui étaient les meilleurs. Peu à peu un portrait se dégage, très différent de celui que Mérimée avait lui-même accrédité au prix d'une longue patience et d'une application soutenue.
On se représente volontiers la personne des écrivains d'après leurs livres et à la ressemblance de leurs héros. Ce grand étalage de perversité auquel Mérimée s'était complu dans ses Nouvelles ne pouvait manquer de faire impression sur l'esprit du lecteur crédule. Il le sait, et il s'en faut qu'il le regrette. Il met sa vanité à passer pour un très méchant homme. Il conte quelque part avec une évidente satisfaction l'anecdote d'une dame qui, obligée de voyager avec lui en diligence, lui envoya une députation à l'effet de le supplier qu'il l'épargnât. L'attitude qu'il s'est choisie dans le monde et où il s'étudie à paraître est faite pour confirmer les gens dans cette mauvaise opinion. Tous ceux qui, sans pénétrer dans Tintimité de Mérimée, Font
connu pour l'avoir rencontré dans les salons, en ont emporté le même souvenir, celui d'un monsieur des plus désagréables, railleur à froid, poussant la moquerie jusqu'à l'impertinence et la plaisanterie jusqu'au mauvais goût. Ce Mérimée sceptique et cynique, esprit fort et cœur sec, est aussi bien celui des Lettres à Panizzi. C'est à propos de la vente de certains papiers de Stendhal que Mérimée est entré en relations avec l'administrateur du British Muséum. Toute cette correspondance est donc en quelque manière sous les auspices de Stendhal. Son esprit y circule et s'y manifeste de deux manières : par le goût pour les incongruités et par la dérision des choses religieuses. Il n'y a pas à l'horizon un procès scandaleux, il n'y a pas dans la chronique du beau monde une turpitude, que Mérimée n'en régale aussitôt son correspondant. Il ne manque pas davantage une occasion d'exhaler sa haine contre les dévots, contre l'engeance cléricale, contre Lamoricière qu'il appelle Lamoricierge, et contre le « vieil entêté du Vatican ». Encore pourrait-on dire que l'anticléricalisme est une opinion, et mettre ces déclamations sur le comptede la passion politique. D'autres traits sont sans excuse : les bouffonneries sur notre « sainte religion», sur « la bénédiction de notre saint-père le pape », sur le paradis « où les élus sont pourvus de chronomètres Bréguet », sur la sainte
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Vierge qui est « très active cette année ». Dans ce genre de facéties, ce n'est pas l'impiété qui choque. Ces taches déparent les Lettres à Panizzi; nous n'aurons garde de les oublier, attendu qu'il ne faut pas, sous prétexte de réformer l'opinion reçue, changer Mérimée en un émule de Grandisson. Mais ce qui fait l'intérêt de ces lettres, c'est qu'elles dénotent chez leur auteur une large curiosité pour toute sorte de questions dont à l'ordinaire s'inquiètent peu ceux qui font profession d'être de purs artistes. Panizzi servit d'intermédiaire entre la France et l'Angleterre pour certaines négociations de diplomatie ; Mérimée est sénateur, intime aux Tuileries; ce sont les choses de la politique qui emplissent leur correspondance. Le point de vue de Mérimée est déterminé par sa situation, à la fois propice et défavorable, qui lui découvre une partie des affaires et lui en dérobe une autre partie. La fermentation des esprits, le mouvement anonyme des idées, Mérimée ne l'a pas compris; il s'est trompé maintes fois et souvent ses prévisions n'ont pas été réalisées; mais qui prévoit toujours à coup sûr? Les erreurs mêmes qu'il commet ont leur intérêt, parce qu'elles nous renseignent sur un certain état d'esprit et portent témoignage pour toute une catégorie de personnes. C'est la politique tout entière du sec(»nd Empire qui se découvre à jious telle que pouvaient l'envisager les serviteurs
éclairés du régime et les amis désintéressés des souverains. Ce sont les incidents de la vie européenne appréciés à mesure qu'ils se produisentce sont les acteurs du drame international, Pie IX et Victor-Emmanuel, Mazznii et Garibaldi, Cavour, lord Palmerston, Thiers, M. de Bismarck, caractérisés en traits qui ne sont pas toujours justes, qui sont toujours nets et frappants. Mérimée était très estimé de l'empereur, qui voyait surtout en lui l'homme d'esprit et l'érudit aimable; il était fort avant dans la confiance de l'impératrice. Il fut à même de donner des conseils parfois hardis, de surprendre des secrets douloureux. La correspondance s'ouvre au temps du départ de l'armée d'Italie, dans l'enthousiasme populaire, sous la pluie des fleurs. Elle se ferme sur les désastres de la guerre de Prusse. C'est une histoire du second Empire, écrite au jour le jour, par un esprit libre et réfléchi, attentif aux problèmes du gouvernement, de la diplomatie et des guerres.
Voilà le côté sérieux de l'époque; en veut-on voir l'aspect frivole? On a beaucoup déclamé contre la société du second Empire. Il reste qu'elle eut à un degré éminent le goût du plaisir. Faute d'avoir pu reconstituer l'ancienne société et lui emprunter sa conception aristocratique de la vie, on lui avait pris du moins sa légèreté, son insouciance, une sorte de folie, une rage de s'amuser. L'impératrice
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avait eu la fantaisie mondaine et archéolog-ique d'organiser une cour d'amour ; Mérimée en était le secrétaire ; c'est à ce titre qu'il écrit à sa « Présidente ». Il lui écrit en style de cour d'amour, dans une prose tout émaillée de madrigaux. Il l'entretient des divertissements passés ou des divertissements projetés, des fêtes, des réceptions à Saint- Cloud ou à Fontainebleau. Il lui donne des conseils pour jouer la comédie de salon et lui fait la guerre pour ses coiffures. Il la met au courant de certains événements dont il importe qu'elle soit avertie : c'est à savoir que M""^ de P... vient d'accomplir une grande révolution pour le raccourcissement des robes; que M™"^ de T... a maintenant les cheveux blonds; que la princesse de M... s'est jetée dans la peinture et opère sur elle-même : « Elle a des lèvres d'une couleur de feu ravissante avec lesquelles on peut boire du thé sans les laisser sur la tasse. » Il y a en Mérimée un mondain à l'esprit ingénieux et fertile en ressources pour toutes les sortes de futilités, l'organisateur des charades à l'usage des souverains en tournée, l'imprésario du théâtre de Compiègne. Il est de bon conseil en cas de bal costumé, étant de ceux qui voient la couleur d'une robe et la forme d'un chapeau et comment cette robe et ce chapeau s'harmonisent à la beauté de celle qui les porte. Il sait à l'occasion causer de chiffons. Gela entre pour un peu
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dans l'attrait que les femmes trouvent à sa conversation. Elles apprécient encore en lui ce talen^ qu'il a de dire avec infiniment de politesse et de décence des choses épouvantables. Dans les lettres qu'il adresse à mistress Senior, il s'amuse à effaroucher ses timidités de puritaine et d' Anglaise. Il disserte avec elle doctement de l'organisation du ménage à trois enEspagne ;à l'entendre ce qui n'est ailleurs qu'un usage serait, au delà des Pyrénées, une institution. Il s'étend encore sur les avantages d'une coutume espagnole d'après laquelle les demoiselles de bonne maison, quand elles ont eu un enfant, l'envoient à quelque grand seigneur qui le fait élever avec soin. Si les lettres à Mrs Senior n'étaient remplies que de pareilles gentillesses, elles ne contribueraient que faiblement à faire tenir Mérimée pour homme de tact. Par bonheur, on y aperçoit déjà cette nuance de sensibilité délicate, de jolie intimité, de confiance et de mélancolie, qui fait le charme des lettres que Mérimée adresse à des femmes.
On sait assez que la conversation est impossible sans les femmes : elle n'existe que par elles ; elle est née sous leurs yeux, elle a duré autant que leur règne. De même nous ne nous soucions de porter l'art épistolaire à sa perfection que s'il s'agit d'en faire un hommage pour elles. C'est alors que nous nous ingénions à trouver des sujets qui
puissent intéresser ou amuser celle qui nous lira : nous en empruntons aux nouvelles de la vie publique, aux menus faits de la vie privée, à la chronique du monde et des arts, mais surtout nous puisons dans notre imagination et dans notre fantaisie; plus qu'aux choses que nous dirons, nous songeons à la façon de les dire : aucune ne nous paraît assez délicate. Moins distraites que nous par les exigences de la vie extérieure, les femmes ont le goût des problèmes de l'âme; nous faisons en leur honneur et pour leur compte une revue de nos propres sentiments, et nous les analysons pour les leur expliquer, car si grande est la différence essentielle des natures que, sur presque tous les points, leur façon de penser et de sentir est différente de la nôtre. D'instinct et sans qu'il y ait à vrai dire un calcul de notre part, ce que nous découvrons alors, c'est ce qu'il y a de meilleur en nous et dont nous prenons à mesure une conscience plus nette. Si nous avons en nous quelque coin de chimère, que nous avons dérobé aux railleries d'un monde positif, nous n'en rougissons pas auprès de ces confidentes romanesques ; nous leur faisons d'autant plus volontiers part de nos rêves qu'il n'en est guère parmi les plus délicieux auxquels elles ne soient associées. Si quelque déception a laissé en nous son amertume, si quelque souffrance y est toute saignante^ nous n'affectons
pas auprès d'elles de nous montrer insouciants et forts, mais nous nous prêtons à la douceur d'être plaints. Toute leur pitié s'éveille et toute leur sensibilité s'inquiète, dès qu'elles devinent une douleur qui veut être consolée. Elles ne sont jamais plus près de nous aimer. Or dans la sympathie qui nous attire auprès d'une femme il entre toujours un peu du désir d'aimer et d'être aimé... Un sentiment qui n'aurait pas la violence indiscrète et la tyrannie absorbante de la passion, mais tout à la fois vif et léger, voisin de l'amitié dont il aurait la sûreté, etqui serait toutde même l'amour, un amour de tête où l'imagination serait engagée plutôt que le cœur, et qui n'enlèverait pas à l'esprit sa liberté, mais au contraire qui en aiguiserait la finesse, tel est le sentiment mi-parti de tendresse réelle et de galanterie littéraire qui serait fait à souhait pour dicter à un écrivain des lettres à un « ami féminin ». Et c'est bien celui que Mérimée semble avoir éprouvé pour son Inconnue,
Ces Lettres à une Inconnue mettent dans la correspondance de Mérimée la note sentimentale et romanesque. Elles sont par elles-mêmes quelque chose d'achevé et resteront un des plus jolis spécimens dans ce genre d'écrire. Nous possédons aujourd'hui d'amples renseignements sur celle à qui elles furent adressées ; on a bien fait de nous donner tous ces détails, puisque c'était le seul moyen pour qu'ils nous
devinssent indifférents. Hâtons-nous maintenant de : les oublier et rendons kV Inconnue] cei air d' énigme j dont elle fit une partie de son charme et ce quelque; chose de mystérieux dont elle prit tant de soin de , s'envelopper. C'est par là qu'elle piqua la curiosité , de Mérimée, qu'elle l'intéressa et le retint. Il lui! reproche sa coquetterie, son effroyable coquetterie, \ sa coquetterie diabolique, ce plaisir qu'elle prend à; faire désirer ce qu'elle est décidée à refuser, cette, loi qu'elle s'est imposée, chaque fois qu'elle s'est; laissée aller à être bonne et gracieuse, de se revan-iJ cher par quelque méchanceté, cet art enfin de tour-' menter. Parfois il s'irrite, il a des mouvements dei colère et des mots de dépit. Or cette coquetterie est| voulue, cette énigme est concertée, ces grand airs» indifférents sont des airs étudiés. Dès le début de leurs relations, l'Inconnue s'est composé une atti-; tude de froideur, d'ironie, de fierté insurmontable,; et de dédain. Elle travaille à s'y conformer, et n'yi parvient qu'avec effort, elle se donne de la peine,i elle est capricieuse avec méthode, savammentbizarre et laborieusement méchante. Cet artifice de la conduite et du langage est ici tout à fait caractéristique. Il n'est pas seulement significatif d'une certaine tournure d'esprit, mais il dénote un idéal fabriqué peu à peu à force de lectures. La correspondante de Mérimée a beaucoup lu; elle lit même du grec; il y a dans son cas un peu de bas-bleuisme.
autant qu'il en faut pour compléter le charme d'un esprit féminin et accuser la distinction de la nature. Il y a aussi des traces de préciosité. Mérimée cite une phrase de ses lettres : « Ma maladie est une impression de bonheur qui est presque une souffrance... » Il raille maintes fois sa pruderie. Sentiments et style sont chez elle pareillement quintessenciés. — Qu'y avait-il d'ailleurs sous ces dehors apprêtés et derrière ces apparences si exactement surveillées ? Ne s'y cache-t-il pas quelque drame intime d'espérance et de regret? C'est là l'énig-me, seule intéressante, et que nous ne déchiffrerons jamais. Mérimée était vieux, comme il le dit lui-même, au moment où s'ouvre la correspondance : n'approchait-il pa? de la quarantaine? Il venait d'éprouver une désillusion cruelle. Sans doute, il n'était plus capable d'une grande et complète affection. Le mieux pour l'un et l'autre était que les relations commencées par la coquetterie et la curiosité aboutissent à une amitié confiante et calme. Pour notre part ce dont nous savons g-ré à V Inconnue, c'est que, g-râce à elle, un chapitre ait été ajouté à l'histoire jamais trop long-ue des contradictions du cœur. M. Prosper Mérimée, de l'Académie française, romancier immoral, homme à bonnes fortunes et vain de sa mauvaise réputation, s'en va faire par les champs et par les bois des promenades sentimen taies et innocentes. Cet observateur précis, qui ne
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croit qu'aux réalités et n'admet que les faits, s'avise sur le tard de découvrir la petite fleur bleue. Et il écrit de sa plume la plus élégante et la plus souple des pages étudiées en dépit d'un air décousu, rien que pour les mettre sous deux beaux yeux, des yeux noirs et grands à miracle.
Très difl^érente de V Inconnue à la grâce apprêtée et mièvre, la femme d'élite à laquelle Mérimée adresse les dernières lettres qu'on vient de publier est tout cœur, tout élan, tout enthousiasme. Profondément religieuse, elle s'est proposé de convertir Mérimée. Elle travaille avec beaucoup d'ardeur à la tâche ou à la mission qu'elle s'est donnée. Battue sur un point, elle ne se décourage pas et met en avant d'autres arguments. About de preuves, elle conclut par ce dernier mot de toute discussion religieuse : c'estqu'il faut croire sans preuves et qu'à tout prendre c'est le plus sûr. Pour ce qui est de Mérimée, il n'augure pas bien de l'œuvre de sa propre conversion et n'en attend pas de grands résultats, mais il s'y prête de bonne grâce, traite complaisamment et gravement de l'authenticité des Ecritures et de l'essence de la foi. Il ne songe guère à railler et il parle de choses sérieuses avec tout le sérieux et tout le respect qui convient. Il ne se vante plus de son scepticisme, mais plutôt il serait tenté de s'en plaindre : « J'ai, dit-il, le malheur d'être sceptique. » Surtout il est touché de
l'intérêt qu'on lui témoigne et qu'il devine sincère autant que noble; et il en est reconnaissant. Il répond à l'intérêt par la confiance; et cessant de se tenir en garde, oubliant de se méfier, il laisse échapper des aveux ou des plaintes qui trahissent le besoin foncier de tendresse et font affleurer la sensibilité refoulée.
C'est le premier avantage des lettres, que nous y voyions se dessiner très nettement, et sans le secours d'aucuns renseignements étrangers, les images différentes de ceux et de celles à qui elles sont adressées. En outre, et parallèlement, se découvrent les aspects diff'érents du caractère de celui qui les a écrites. Si Mérimée est positif avec Panizzi, frivole avec la Présidente, précieux avec l'Inconnue, grave dans ses dernières lettres, apparemment, c'est que ce sont autant de traits qui se sont mêlés dans la complexité de son caractère. Mais on ne veut l'apercevoir que sous un aspect, qui est aussi bien celui sous lequel il a voulu se faire voir ; sans tenir compte ni des démentis qu'il s'est donnés, ni même des retouches apportées par l'âge et par la maladie, on le fige dans une attitude qui, au surplus, est celle qu'il a choisie. Pour lui rendre tout à fait justice, il importe de faire une distinction. Mérimée est sceptique par disposition foncière et complexion naturelle. Il est essentiellement irréligieux, incrédule par incapacité de croire. 11 a pour
l'humanité er». général un mépris sans réserve. L'époque où il vit lui inspire un dégoût tout particulier. Il est donc de toutes manières et tout à fait dépourvu d'illusions. Mais ce scepticisme est purement intellectuel: il n'est pas descendu de la tête jusque dans le cœur. Il a laissé la sensibilité intacte. En théorie, Mérimée déteste les hommes; en fait, il les plaint et il est si éloigné de les avoir en horreur qu'il les a en pitié. « Il n'y a rien que je méprise et même que je déteste autant que l'humanité en général ; mais je voudrais être assez riche pour écarter de moi toutes les souffrances des individus... » En principe, il n'est d'aucun pays; en réalité, il témoigne de son amour pour son pays par le retentissement que ses désastres éveillent dans son cœur. Dans ses livres ou dans les conversations de salon, il parle de l'amour sur un ton dégagé, en homme qui sait ce qu'il faut lui demander pour en avoir le plaisir sans la souffrance, et qui s'est par avance prémuni contre les déchirements d'une trahison. En fait il a aimé, il a été trahi : il lui a semblé que tout lui manquait à la fois et que sa vie était désormais sans but. Lui qui a la pudeur de ses émotions et qui répugne à faire étalage de ses douleurs, il revient à maintes reprises sur cette déception qui le laisse à la fois étonné et désolé. « Il y avait une fois un fou qui croyait avoir la reine de Chine (vous n'ignorez pas que c'est la plus
belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était très heureux de la posséder... Un jour, il cassa la bouteille et comme on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu'il était il devint bête, w Une liaison qui se dénoue, c'est une aventure par où ont passé beaucoup d'honnêtes gens qui en sont sortis allègrement. Mérimée en est resté tout meurtri. Il est tendre. Il est faible.
Cette faiblesse du caractère explique bien des choses chez Mérimée, elle se mêle à quelques-unes de ses qualités, elle est à la base de ses pires défauts. Elle explique notamment qu'il ait été prisonnier de certaines influences : Stendhal, si différent de lui sous tant de rapports, n'en a pas moins déteint sur lui de la façon la plus fâcheuse et laissé sur son esprit une marque indélébile. Elle explique ce culte qu'il professe pour la force. Il admire chez les autres, et sous quelque forme que ce soit, l'énerg-ie qu'il n'a pas. Pour ce qui est de lui, il ne trouve pas en lui-même sa raison d'être. Il la cherche en dehors de lui, dans l'approbation d'autrui. « Je n'ai rien écrit dans ma vie pour le public, toujours pour quelqu'un... Je ne puis plus travailler, parce qu'il n'y a plus personne pour prendre en considération mon travail. » Il est dans une étroite dépendance de l'opinion. Le soin qu'il met à la déconcerter prouve assez l'importance
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considérable, excessive, qu'il lui prête. Il est hanté par la peur du ridicule. Il craint de se montrer tel qu'il est : il n'ose pas se livrer, et pourtant un instinct de sa nature fait qu'il aurait besoin de sentir sur lui l'intérêt et la sympathie. De là une cause permanente d'inquiétude et de tristesse. Pour éviter la lutte, il se retire et se dérobe. Une raillerie suffirait à lui faire perdre contenance; c'est pourquoi il prend les devants. De là cette attitude de mystificateur, ce rôle appris et patiemment soutenu. L'ironie peut se concilier avec des dispositions de nature assez différentes; dans beaucoup de cas, et entre autres dans celui de Mérimée, elle n'est que le sourire méfiant de la timidité.
C'est ainsi que ces lettres où nous trouvions tout à l'heure des réflexions sur la politique européenne nous apportent maintenant des confidences discrètes sur la nature de celui qui les écrivait. La variété y est le sig-ne de la vie. On passe d'une anecdote à une réflexion morale, d'un croquis à un paradoxe, d'un souvenir de voyage à un souvenir de lecture. Il y a des portraits en pied, des silhouettes, des mots à l'emporte-pièce, des boutades. Il y a des pages achevées, des lettres soigneusement « faites » , et des billets griffonnés à la hâte. Il y a de l'esprit partout, de la fantaisie, du naturel, et cet art de tout dire agréablement qui est l'essence même du genre. Mais on voit aisé-
ment pourquoi Mérimée y a si bien réussi. S'il a écrit beaucoup de lettres et s'il y a dépensé beaucoup d'art, c'est d'abord que le temps ne lui a pas fait défaut. Quoiqu'il ait des fonctions officielles et qu'il fassepartie de plusieurs commissions, Mérimée est homme de loisir. Sans être riche, il a une aisance suffisante et qui lui permet de ne pas attendre du labeur de sa plume la subsistance quotidienne. Il écrit à ses heures. Il est libre de paraître dans le monde et de cultiver quelques amitiés choisies; ce sont là les conditions essentielles d'un commerce épistolaire. Il a fréquenté la société la plus élégante, pour y prendre certaines habitudes d'esprit, un air distingué et libre qu'on ne prend que là : il a entretenu avec quelques amis, d'une façon suivie, une intimité intellectuelle. Homme du monde, atril quand même sa vanité d'auteur? Gela est certain. Du moins sait-il que la vanité d'auteur est une forme de la sottise. Il évite de nous entretenir de ses livres et surtout d'en célébrer les mérites incomparables. S'il est amené à parler d'une de ses œuvres, de telle « petite drôlerie » qu'il a écrite jadis, il le fait en passant, avec détachement et comme s'il s'agissait des ouvrages d'un autre. Il affecte de ne pas être un auteur de profession et se donnerait plus volontiers pour un amateur. De fait, il a des dons variés et une culture étendue. Il sait plusieurs langues, et il les sait bien : cela lui a
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permis d'approfondir des littératures très différentes, sans négliger les questions de linguistique pour lesquelles il a une prédilection. Il a fait de la peinture, il est archéologue, il est inspecteur des monuments historiques, il est sénateur, il est courtisan. Il a écrit des romans, des livres d'histoire, des essais de critique, et il a rédigé des rapports. Il a beaucoup voyagé, et non pas seulement à la manière des touristes : en Espagne, en Ecosse, en Italie, il a vécu de la vie des gens du pays. Il a traversé des sociétés très diverses et nommément la mauvaise société. Il a vu beaucoup de mœurs, beaucoup de gens, ayant une « curiosité inépuisable de toutes les variétés de l'espèce humaine ». Son horizon n'est pas fermé. Il a recueilli beaucoup d'impressions et beaucoup de souvenirs. Il les feuillette volontiers pour le compte d' autrui ; car il a pu, en vivant, se modifier, perdre bien des illusions, changer plus d'une fois de goûts et d'humeur : il y a une disposition qui chez lui a subsisté jusqu'à la fin et qui fait comme partie de lui-même, c'est le désir de plaire.
Les mêmes raisons qui ont valu à Mérimée son mérite d'épistolaire font comprendre, par contraste, la décadence du genre en notre temps. Si nos contemporains n'écrivent pas de lettres, c'est que cela leur est matériellement impossible. Ils ont trop de choses à faire. « J'ai des épreuves à corri-
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ger, se plaint Victor Hugo, des visites à recevoir, de gros livres à lire, des affaires à suivre ; j'ai écrit ce mois-ci trois lettres à des notaires et à des avoués. Jugez quelle fatigue il y a dans tout cela ! » Et il se compare justement à un tâcheron prisonnier de la besogne quotidienne : « Nous autres pauvres ouvriers du quartier Saint-Antoine, condamnés à tourner la roue qui verse l'argent dans la poche d'un libraire et d'un imprésario et non dans la nôtre. » Pour Sainte-Beuve, avec chaque semaine revient l'échéance redoutable de l'article à faire. George Sand a ses engagements avec la Revue. Balzac vit enfermé dans un monde imaginaire et ne sait de nouvelles que de Rastignac et de Vautrin. C'est que la littérature est devenue un gagne-pain et que le pain coûte cher. Depuis que l'écrivain a conquis son indépendance, il veut tenir son rang et ses besoins se sont décuplés. Il n'a plus le moyen défaire des choses inutiles. Il écrit, quand il le faut, une lettre d'affaires, une lettre de remerciements, une lettre de sottises. L'idée ne lui viendrait même pas de tourner une lettre. Une lettre ! c'est de la copie, ça fait des lignes. Comme quelqu'un demandait à Théophile Gautier de lui écrire, il répondait très sérieusement : « Demanderiezvous à un menuisier de vous envoyer quelques copeaux? » La littérature est cela même : un métier absorbant, exigeant et rude, car il y a beaucoup de
concurrence. On s'y confine, on s'y spécialise, attendu que là comme ailleurs s'applique la loi de la division du travail. Mérimée disait : « Il faut être un peu bête pour ne faire qu'une chose; et dans les arts on n'excelle qu'en s'y consacrant d'une manière absolue. » Donc, et puisque le succès est à ce prix, on se résig-ne à être un peu bete : parfois on dépasse la mesure. On s'habitue à ne voir que certaines clioses et d'une certaine manière : les œillères sont bien portées. Sur toute sorte de questions nous ne pensons rien et nous ne nous soucions pas d'avoir une opinion, car elles ne sont pas de notre compétence et nous les laissons aux gens de la partie. C'est le mot de Chateaubriand : « Je ne m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. » Mais, à vivre ainsi dans une sorte de farouche isolement, on perd le sens des proportions comme le tact des réalités. On prête à ses moindres démarches une importance considérable. On s'imagine qu'elles ont pour l'univers entier comme aussi bien pour la postérité autant d'intérêt que pour nous-mêmes. On se pontifie : ce n'est plus le temps de sourire. La vanité s'enfle, la personnalité se gonfle. On se dresse des autels afin d'y célébrer le culte de soi-même. Il est clair que cela ne mène pas tout droit à se plier à l'humeur des autres. On ne souffre pas la contradiction, où l'on voit un manque d'égards. On ne cherche pas à dissimuler
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OU à combattre ses préférences ; mais on se pose et on s'impose avec ses défauts, avec ses bizarreries, avec son outrecuidance. On est si convaincu de son mérite et si peu défiant de soi qu'on n'essaie plus de se rendre aimable. Aussi bien le mal est général et ne se limite pas à une catégorie d'individus. Les mêmes causes qui ont tué la a correspondance » sont celles qui ont mis en fuite la conversation et rayé de nos usages la politesse. C'est un cas de l'universelle insociabilité qui préside aux rapports de la société d'aujourd'hui. On passe les uns à côté des autres sans se connaître, sans se comprendre, sans s'aimer. Les exigences de la profession priment les devoirs d'humanité. Les nécessités delà vie suppriment les raisons de vivre. Nous avons des romanciers et des savants, des financiers et des ingénieurs, des gens de lettres, des gens de sport, des politiciens; mais nous avons perdu jusqu'à la notion de ce qu'on appelait jadis un honnête homme.
l5 octobre 1897.