UNE APOTHEOSE DU NATURALISME III
Goethe trouve dans les aventures du jeune Werther la matière d'un roman, et dans celles du docteur Faust l'étoffe d'un poème. Et les théoriciens de notre tragédie, comme ceux de la tragédie antique, savaient bien que, pour donner un air de grandeur au crime, à la trahison, à l'adultère, à l'inceste, à ce qu'il y a dans nos passions de plus odieux et dans notre nature de plus ignoble, il suffit du recul prestigieux des siècles.
Le cas des poètes lyriques semble ici faire exception, puisque ceux-ci prennent en eux-mêmes le sujet de leurs chants. En fait ils se conforment à la même loi. Ce n'est pas au moment où ils les éprouvent que leurs émotions deviennent pour eux une matière d'art : il faut qu'ils en dégagent leur sensibilité enfoncée trop avant, qu'ils s'en détachent pour les dominer, et qu'enfin elles leur apparaissent comme choses que le souvenir leur a rendues presque extérieures. Nous ne savons que nous désoler, pendant que nous souffrons. Hugo, frappé dans sa tendresse de père, « fut comme fou dans le premier moment ». C'est plus tard qu'il fit à sa morte le génial hommage des pièces des Contemplations. Pendant que nous aimons, nous ne savons que souffrir. C'est plus tard que se révèle à nous la beauté des souffrances passées. C'est quand la mort a mis entre eux un infini de distance que la femme du physicien Charles devient pour Lamar-
tine l'Elvire immatérielle. C'est quand la rupture a fait une œuvre pareille à l'œuvre de la mort que la maîtresse à jamais partie devient pour Musset l'inspiratrice des Nuits. La Mort, voilà celle qui, par une vertu mystérieuse, agrandit, épure, ennoblit. Partout où son souffle a passé, les tares aussitôt disparaissent. Ce qui n'est plus s'embellit par cela même qu'il n'est plus. Des choses banales et vulgaires, parce qu'elles sont abolies, en reçoivent on ne sait quel charme. Des maisons qui furent sans caractère nous plaisent par un air de vétusté : les ruines sont plus belles que les palais. Et les êtres que nous avons perdus, quand ils nous regardent de là-bas, ont dans leurs yeux des tendresses que nous n'avions pas soupçonnées. Comment expliquer ce phénomène qui de sa nature semble indéfinissable? Platon eût dit qu'il y a une « idée » des êtres; tant qu'ils tombent sous nos sens, elle est cachée par des couleurs trop vives qui nous la dérobent, par la matière trop grossière qui l'étouffé; à mesure que la matière se subtilise, que les couleurs s'effacent, que les nuances s'harmonisent, l'idée reparaît et elle est d'essence divine. Le passé est le grand artiste qui fait surgir d'un fond d'ombre les lignes pures de la poésie.
Aussi n'y a-t-il rien de contradictoire entre une conception suffisamment large du naturalisme et la conception elle-même de la poésie. Une école natu-