UNE APOTHEOSE DU NATURALISB4E I
données mêmes de l'observation, d'éprouver enfin la valeur de leurs procédés en les appliquant à des sociétés qui avaient eu le loisir de se réaliser complètement. Chez nos romanciers naturalistes, rien de semblable. Ils ont ignoré ce souci. Ils n'ont pas eu le sens du passé. C'est un fait. Les conséquences en sont considérables.
D'abord, sans le passé, il n'y a pas de poésie. Pour qu'elle devienne une matière capable d'éveiller l'imagination des poètes, il faut que la réalité ait été transformée par la lente élaboration du temps. Homère ou Virgile, Dante, Tasse, Millon en fourniraient la preuve. Les Achille, les Roland, les Rodrigue, au cours de leur vie mortelle, étaient des hommes pareils à tous les autres hommes et médiocres comme eux. Mais à mesure que leur image s'enfonçait dans le lointain, on les a vus grandir et prendre taille de héros. L'époque où s'encadre leur figure bénéficiait de la même métamorphose et s'élevait aux proportions épiques. L'humanité, blessée par le présent, défiante d'un avenir trop incertain, fait planer sur les temps accomplis une image embellie d'elle-même et place dans le recul des âges la chimère d'une époque où la nature plus jeune était meilleure, où la terre était plus féconde, où les poitrines plus larges enfermaient des cœurs plus généreux. Elle veut du moins être dupe et avoir le mirage des biens qui lui ont été refusés; aussi, pour se
donner à elle-même l'illusion que cet idéal de bonheur et de perfection où elle aspire ne l'aura pas toujours déçue, se plaît-elle à imaginer qu'il a été une réalité d'autrefois. Les peuples qui n'ont pas de tradition n'ont pas de poésie.
Les chansons populaires primitives supposent déjà une longue habitude de la rêverie, et peut-être ne nous semblent-elles si charmantes que parce qu'elles éveillent, chez les civilisés que nous sommes, toute sorte de sentiments dont à peine elles contenaient le germe; comme les souvenirs de notre enfance ne nous paraissent à nous-mêmes si délicieux que du point de la vie où nous les apercevons. Entre l'histoire et la légende, telle est justement la différence : l'histoire, par la précision de ses récits, nous rend les événements comme présents; la légende leur conserve une apparence lointaine. Les religions ne contiennent pas nécessairement une conception de la vie future; mais toutes elles baignent dans le passé; de là vient que dans les plus grossières il réside un élément de poésie. Les siècles dont la pensée dédaigne de se tourner vers le passé n'ont pas de poètes : notre xviii® siècle en est un bel exemple. Ghénier lui seul triomphe du voisinage de tant de prose ; mais c'est qu'il s'échappe vers la Grèce où, comme Ronsard, il a situé son rêve. Shakespeare fait traduire par le prince d'un fabuleux Danemark ses propres méditations sur l'énigme de la vie.