L USURE D UN GENRE
France fait tenir dans un cadre vaguement romanesque l'histoire au jour le jour. Qu'est-ce à dire ? sinon que les auteurs et le public semblent aujourd'hui fatigués de la littérature purement romanesque. Le roman idéaliste s'est discrédité par un excès de fadeur; le roman réaliste par un excès de brutalité. Le roman de psychologie s'est tué luimême, pour avoir abusé du droit d'être ennuyeux. Le roman d'intrigue a disparu, du jour où il a été convenu qu'un roman ou un drame est bon, à condition qu'il ne s'y passe rien. Le roman d'adultère est tombé à la vulgarité de la production commerciale; ce n'est plus qu'un article de consommation courante peu à peu sorti de la littérature. C'est donc qu'il y a dans les facultés propres au romancier, faculté d'invention d'abord et surtout, puis facultés d'observation, d'analyse, de création imaginaire, une sorte d'épuisement passager. Le genre, pour avoir trop produit, est comme usé. Constatant cette usure du genre, les écrivains de talent que j'ai cités, et d'autres qui les imitent, essayent d'un compromis avec l'histoire.
On me dira que c'est le rajeunissement d'une forme de roman qui ne date pas d'hier et qui est en soi fort légitime, le roman historique. Mais le roman historique, à la manière de jadis, était surtout une œuvre d'imagination. Le roman historique, à la manière d'aujourd'hui, est surtout une œuvre
de documentation. C'est la différence essentielle. Je ne suis pas convaincu que l'innovation soit heureuse. Carbon aperçoit tout de suite l'objection : elle est très forte. Puisque,, après tout, c'est de roman qu'il s'agit, les lecteurs de romans trouvent qu'il y a là beaucoup d'histoire pour un roman, tandis que les historiens sont tentés de ne tenir aucune espèce de compte de l'histoire écrite par les romanciers.
27 janvier 1901.
LE ROMAN COLLECTIF
Aux époques où la sève abonde dans les littératures toutes neuves, il faut de vastes compositions pour satisfaire le besoin d'imaginer qu'ont les auteurs et la curiosité d'un public qui n'est pas encore blasé. Les Grecs, spectateurs de tragédies, n'avaient pas leur compte, à moins qu'on ne leur donnât trois pièces, voire quatre se faisant suite; les épiques anciens embrassaient tout un cycle d'aventures et nos faiseurs de chansons de gestes, ayant chanté les héros, accompagnaient encore les fils de cesglorieux pères dans leur carrière merveilleuse ; les vieux peintres déroulaient dans leurs fresques toute une légende pieuse, toute la vie d'un saint. Faut-il croire que nous revenions à ces temps d'abondance facile et d'heureuse fécondité? C'est aux romanciers d'aujourd'hui que nous devrions ce retour aux pratiques d'autrefois. Très différents de tels conteurs d'hier, qui se déclaraient incapables de remplir sans longueurs les dix pages d'une nouvelle, ils se trouvent à l'étroit dans le cadred'un seul volume, et leurs récits, qui se déroulent
à travers beaucoup de temps, exigent beaucoup d'espace. Tandis que M. Paul Adam range sous ce titre général Le Temps et la vie l une série de romans destinés à nous faire suivre les étapes successives de la vie française au cours du xixe siècle et que MM. Paul et Victor Margueritte donnent à leurs récits de l'année terrible l'appellation pareillement cyclique de Une époque -, M. Maurice Barrés qualifie de Roman de l'énergie nationale* l'espèce de trilogie qu'il vient d'achever. Il est curieux que simultanément plusieurs de nos romanciers les plus en renom aient conçu et réalisé, chacun de son côté et à sa manière, une même entreprise.
C'est signe d'abord que les écrivains d'aujourd'hui n'ont pas tous renoncé aux « longs espoirs» et aux « vastes pensers ». Ceux du moins que nous venons de citer ont éprouvé le besoin de réagir contre nos fâcheuses habitudes d'éparpillement de la pensée, de labeur hâtif et superficiel. Ils ont voulu, dans la maturité de leur talent, tenter une œuvre de trame continue, s'y enfermer, vivre avec elle, afin d'art iver à cet effet de puissance qui ne
i. M. Paul Adam: Le Temps et la Vie. — La Force, V Enfant d'Austerlitc, 2 volumes (OllendortV .
2. MM. Paul et Victor Margueritte: Une époque. — Le Désastre, Les Tronçons du (jlaiue, Les Braves Gens. 3 vol. in- 13 (Pion;.
3. M. .Maurice Barrés : Le roman de C énergie nationale. — Les Déracinés, L'Appel au soldat, Leurs figures.
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s'obtient pas sans un effort de patience : on ne saurait trop les en louer. C'est preuve ensuite qu'un filon nouveau s'ouvre pour le roman. Certes, on s'était avisé, même de nos jours, d'écrire des romans en plusieurs volumes, d'en composer des séries qui s'enchaînent, et aussi de découper notre histoire en chapitres et en livres. Mais c'estd'autre chose qu'il s'agit. A toutes les variétés déjà connues du roman, il faut désormais ajouter une espèce nouvelle, voisine du roman historique, mais qui ne se confond pas avec lui : c'est le roman d'histoire et de psychologie collectives, ou, pour parler plus court, le « roman collectif ». L'auteur des Lettres de Dupuis et Cotonet, voulant définir le genre intime, avouait n'avoir jamais pu découvrir ce que c'est. « Les romans intimes sont tout comme les autres ; ils ont deux volumes in-octavo, beaucoup de blanc; ils ont une couverture jaune, et ils coûtent quinze francs. » Les romans collectifs coûtent trois francs cinquante par volume, ils sont imprimés en texte compact et en caractères illisibles; ce n'est pas par là qu'ils se distinguent des autres. Mais certains traits qui leur sont essentiels les en différencient et par exemple en feraient justement le contraire du genre intime.
On sait quelle a été la fortune du roman dans le siècle qui vient de s'écouler : on n'imagine guère production plus abondante, plus brillante, plus
variée et plus riche. Peut-être serions nous tentés de dire qu'après cent ans de fécondité un genre est exposé à subir un moment de crise même passagère, même légère. Mais les romanciers ne nous le pardonneraient pas; et je sais trop ce qu'il m'en a coûté pour m'ètre hasardé un jour à parler d'une possible « usure » du roman. Quelle levée de boucliers! On réserve aux poètes la réputation d'être irritables; c'est faire tort aux prosateurs. N'admettons donc ni que le roman puisse s'user, ni qu'un romancier puisse se fatiguer. Nous permettra-t-on pourtant de noter, sans aucune espèce d'intentions méchantes, qu'entre les diverses formes auxquelles se prête le roman il en est pour lesquelles, après un certain temps, le public montre moins de goût. Hâtons-nous encore d'ajouter que, même dans une forme moins en vogue qu'une autre, il y a place pour des chefs-d'œuvre et que le génie individuel des conteurs est au-dessus des revirements de la mode. Ces sûretés prises, rien ne nous empêchera plus de faire librement rémunération des courants qui, en ce dernier demi- siècle, ont semblé l'emporter tour à tour dans la littérature, au chapitre des romans.
Le roman romanesque et sentimental, à la manière de George Sand et d'Octave Feuillet, est le premier qui ait eu à souffrir des tendances qui ont alors dominé. C'est contre lui que l'école réaliste a
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dirigé tout son effort; il a été le pelé, le galeux, sur lequel on n'a cessé de crier haro ! Bel exemple de l'exclusivisme des écoles ! Du coup, toute une catégorie de lecteurs, les femmes et les jeunes gens, c'est-à-dire la clientèle la plus importante des romanciers, s'est trouvée privée du genre de plaisir qu'elle avait coutume d'aller chercher dans le roman. Pendant plus de vingt années, le roman d'observation a, lui seul, accaparé toute la place : les Goncourt, Daudet, Maupassant, Zola se sont uniquement souciés de nous donner une image telle quelle de la société contemporaine. Comment ils ont compris leur œuvre et comment ils y ont réussi, nous n'avons pas ici à le rechercher. Toutefois, dans la curiosité qu'ils affichaient pour toutes les formes de la vie, il en est une qu'ils avaient totalement oubliée : la vie de l'esprit. Le roman de psychologie vint à son heure pour combler cette lacune. A côté de ces genres principaux, des espèces plus frêles trouvaient encore à vivre. De M. Halévy à Gyp et à M. Lavedan, des écrivains ingénieux paraient de fantaisie et de gaminerie le roman parisien. Et dans le temps où l'ironie s'insinuait partout, elle égaya les romans de M. Anatole France et de M. Barrés. Mais romans de mœurs ou de psychologie, de parisianisme ou d'ironie, ils avaient tous un caractère en commun: c'est qu'ils s'enfermaient dans le cercle, souvent fort étroit, de la vie contemporaine; tous les
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regards se concentraient sur la seule actualité ; on n'apercevait rien au delà; il semblait que le monde fût né d'hier. Ajoutez que le théâtre, depuis l'échec du genre historique, se bornait, lui aussi, à l'étude des types contemporains et des questions actuelles. Enfin l'histoire, à laquelle on avait dû pendant la première moitié du siècle une si prestigieuse résurrection des époques disparues, sortait presque entièrement de la littérature pour rentrer dans l'érudition. Les maîtres qu'on y rencontrait encore, tels que Taine, Renan, Fustel de Coulanges, faisaient oeuvre de penseurs plutôt que de peintres. C'est dire que, pendant une longue période, une faculté est restée sans emploi : l'imagination. Une des fonctions essentielles de la littérature a été délaissée : l'évocation pittoresque du passé.
En littérature comme ailleurs, la loi est celle de l'équilibre: aussi était-il inévitable qu'il se produisit une rentrée en scène de l'imagination. Cela explique que, depuis quelque temps, le goût se soit si furieusement déclaré pour tout ce qui nous remet sous les yeux les aspects du passé. Le mouvement a commencé par la publication des « Mémoires » relatifs à l'Empire. Les Mémoires de Marbot ont eu plus de lectrices et ont défrayé plus de conversations dans les salons que les plus mondains des romans d'amour. L'impulsion était donnée : à la manie de la modernité a succédé la passion du rétrospectif.
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L'histoire est redevenue narrative et pittoresque, soit que M. Houssaye nous fît suivre, étapes par étapes, les dernières campagnes de Napoléon, heure par heure, sa dernière bataille, ou que M. Albert Vandal nous présentât le tableau de la France du Directoire. L'anecdote, le détail intime, tout ce qui nous permettait de reconstituer dans son cadre exact la vie d'autrefois était assuré de trouver notre curiosité en éveil : les études de M. Frédéric Masson sur la famille impériale, celles de M. Lenôtre sur le Paris révolutionnaire, celles de M. de Nolhac sur Marie-Antoinette, celles de M. Frantz Funck-Brentano sur l'affaire du Collier, répondaient au même besoin. Et nous lui devons aussi bien les pages si brillantes et si vivantes où Mme Arvède Barine nous a conté l'histoire de la Grande Mademoiselle. Cet impérieux désir de s'échapper hors de l'époque présente est aussi bien la première cause du prodigieux accueil fait à des œuvres telles que Cyrano de Bergerac et Quo vadis qui, en d'autres temps, n'auraient eu probablement que le succès auquel leurs mérites leur donnaient droit. Le roman français devait à son tour subir l'influence générale : l'histoire allait en reprendre possession et, puisque d'ailleurs elle n'y était pas une nouvelle venue, s'y retrouver chez elle.
A ce goût renaissant pour l'histoire s'est ajoutée récemment une autre influence, due à la transfor-
mation des études psychologiques. On comprend sans peine que psychologie et roman doivent se modifier de façon parallèle. La psychologie était jusqu'à ces derniers temps restée individuelle; elle s'était seulement, vers le milieu du siècle, aidée de la physiologie, ou plutôt elle s'y était asservie ; et cela explique que le roman, dans l'école naturaliste, se soit fait si souvent pathologique et médical. A l'heure actuelle , une science nouvelle est en train de se constituer, qui poursuit, non plus dans l'individu mais dans la collectivité, l'étude des phénomènes de l'esprit. A défaut de résultats très précis, difficiles à obtenir dans des matières si complexes et dans des recherches si neuves, elle est parvenue déjà à fixer quelques points qu'on peut considérer comme acquis. Elle a tout au moins défini son objet.
Un groupe, — foule ou public, assemblée ou corps constitué, province ou nation, — a une âme qui n'est pas la somme de toutes les âmes qui la composent, mais qui en est plutôt la résultante. Cette âme a ses vertus et ses défauts, ses générosités et ses cruautés; elle a ses moments d'élan sublime et d'enthousiasme, comme ses périodes de lassitude, de malaise et de folie. Elle a ses lois de formation et de développement, étant déterminée elle aussi par le moment et par le milieu. Elle subit la double pression des influences ambiantes et des influences
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antérieures. L'hérédité, notion si obscure, si incertaine quand il s'agit des individus, s'appelle la tradition quand il s'agit des peuples, et constitue une des forces qu'il est le plus chimérique et le plus dangereux de méconnaître. Dans un même pays, dans une même province, dans une même classe sociale se manifestent des façons de sentir et de penser, qui non seulement sont communes à tous ceux qui en font partie, mais qui résultent de ce qu'ils sentent et pensent en commun. Dans une même époque s'établissent des courants d'idées, des courants de sensibilité. Gomme les âmes individuelles ont concouru à former cette âme universelle, à leur tour elles sont modifiées par elle, en reçoivent l'empreinte ou réagissent contre elle. H y a ainsi une psychologie de la France révolutionnaire, impériale, monarchique, républicaine. La France est une personne qui a son génie, sa sensibilité, ses façons d'agir et qu'on peut donc mettre en scène comme un personnage de drame, décrire et analyser comme un personnage de roman. Il y a une psychologie de l'Armée, il y en a une du Parlement. Certains phénomènes ne s'expliquent dans ces groupes que par l'échange et par le contact, et deviennent l'objet même d'un roman qui envisage la collectivité. Ainsi, retour à l'histoire pittoresque, progrès de la psychologie collective, tel est le double mouvement d'où est sorti le roman collectif.
Les deux livres déjà parus de M. Paul Adam, la Force, V Enfant d'Austerlitz, nous en offrent un premier spécimen. La France a été en 1792 exaltée par le devoir patriotique de défendre le sol envahi, enivrée ensuite par le rêve de gloire dont l'Empereur avait enchanté les imaginations. Ce sont ces deux périodes de la vie française que M. Paul Adam retraçait dans la Force : évocation souvent puissante de vie tumultueuse, de frénésie dans l'action et dans la jouissance. Le colonel Bernard Héricourt est tué devant Presbourg; son fils, Orner, né un lendemain de victoire, est celui qu'on appelle « l'Enfant d'Austerlitz » : sur quels spectacles se promènent ses yeux, quelles leçons Famé de l'adolescent recevra-t-elle des hommes et des choses? L'épopée impériale s'achève dans la déroute et se dénoue par l'invasion. L'ancienne société rentre en France, y ramène ses préjugés, y installe ses rancunes. Les survivants de la grande épopée y sont réduits au rôle de conspirateurs, pêle-mêle avec les jacobins impénitents et les fanatiques de l'idée humanitaire. En face de la Congrégation, dont tout le monde parle et qu'on feint de redouter, grandit dans le secret la Franc-Maçonnerie. Orner, qui trouve dans son entourage bariolé et dans sa nombreuse famille des représentants de toutes les tendances, est tiraillé en tous sens et s'oriente mal à travers ces influences contradictoires. On l'a mis dans un col-
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lège de jésuites, et l'éducation qu'il y reçoit ne fait pas de lui un croyant, mais détruit en son âme les ardeurs belliqueuses. Il songe à prendre l'état ecclésiastique; l'ambition qui jadis poussait les hommes à l'aventure sur les champs de bataille, il imagine qu'il pourra la contenter par des intrigues de diplomatie cléricale. Une ombre s'étend sur la France endolorie: les espérances avortent, l'élan se brise, les voix s'assourdissent, les caractères s'amollissent; le fils du conquérant est un adolescent débile, l'enfant de la victoire est un vaincu.
Il s'en faut que le nouveau livre de M. Paul Adam soit aussi bien venu que le précédent. On y retrouve par endroits les qualités d'évocation pittoresque qui sont celles de cet auteur de grand talent : plusieurs scènes, un épisode de la retraite de Russie, la soudaine apparition des Cosaques, le retour de Louis XVIII, l'exécution des sergents de la Rochelle sont d'un saisissant relief. Le décor, le costume sont indiqués par des détails curieux. Mais l'ensemble ne prend pas vie, reste hésitant et confus. Que de longueurs ! Que de développements inutiles! Il y a trop de puérilités, même pour l'histoire d'un enfant. Orner prenant conscience de sa personnalité en mangeant du bœuf ou du biscuit, Orner se connaissant une âme de maître parce qu'il fouaille un âne qu'on lui a donné pour ses étrennes, Orner contractant le goût de lafeinte parce
qu'il s'est maintenu à cheval contre les règles de l'équitation, quelles inventions compliquées et bizarres! Il y a trop d'épisodes sensuels, surtout pour l'histoire d'un enfant. Et, en dépit de quelques trouvailles heureuses, combien ce style chargé, contourné, tourmenté, est pénible et resle obscur! Que de redites! Quelle fatigue pour le lecteur à la recherche d'une idée qu'il ne voit pas se dégager de cet entassement de matériaux ! Ce qui manque surtout à M. Paul Adam, et qui cette fois était une nécessité même du sujet, c'est la pénétration et la subtilité psychologiques. Habile à brosser un tableau avec une sorte de fougue et d'emportement, il sait mal se débrouiller à travers les complexités de la vie morale. La lecture de cette œuvre toufïue, compacte, énorme, vous laisse fourbu et déçu.
Au surplus, dans un roman tel que VEnfant dC Austerlitz la vie collective n'apparaît qu'à intervalles; ce livre est, de tous ceux que nous analysons ici, celui qui se rapproche le plus de l'ancien type du roman historique : nous y suivons la série d'influences diverses qui, venues de tous les coins d'une époque, aboutissent à former le caractère d'un individu. Certes, c'est à l'àme française que nous nous intéressons plus qu'à celle d'Orner Héricourt ; et c'est moins à ce jeune homme lui-même qu'à la société où il est engagé. Mais nous ne
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voyons pas clairement ce qui fait la vie en commun de cette société. La faute est ici non pas à l'auteur seulement, mais aussi à l'époque où se place son récit pendant les premières années de la Restauration. En effet c'est dans les heures critiques que se manifeste l'âme collective. En dehors des moments de convulsion et de bouleversement, le lien social est peu apparent; même il arrive qu'il se relâche, que nous perdions conscience de ce qui nous unit et que chacun de nous retourne aux suggestions de son individualisme. Mais que la menace d'un danger se lève à l'horizon, alors la communauté des intérêts refait celle des sentiments. Les raisons que nous avons de nous rapprocher et qui viennent du plus profond de nous-mêmes, du plus lointain de notre histoire, l'emportent sur les malentendus passagers et superficiels. Les âmes recommencent de communier.
C'est ce qu'ont bien compris MM. Margueritte. Quand la frontière est envahie, quand chaque jour se marque par un progrès de l'armée ennemie, quand la question est de savoir ce que sera la destinée d'un peuple entier, il est clair que tout s'efface de ce qui faisait la vie de chacun de nous distincte de celle de ses voisins; toutes les différences se perdent, tout se mêle et tout se noie dans l'angoisse générale. Mêmes émotions, mêmes craintes, tous les regards fixés sur les mêmes points,
toutes les curiosités haletantes clans l'attente de la réponse aux mêmes questions; de tout cela une seule âme se dégage. La nation tout entière n'est plus qu'un grand cœur vibrant. C'est elle qui vit et nous ne faisons qu'avoir part à sa vie. Les individus, quels que puissent être d'ailleurs leurs mérites, leurs fautes et peut-être leur action, ne sont plus qu'à l'arrière-plan. La scène appartient à l'être collectif, à la France qui se défend, qui lutte, qui souffre, qui s'affole, qui succombe ou qui se relève.
Aussi les livres de MM. Margueritte sont-ils des spécimens très représentatifs du roman collectif. Je n'ai pas à refaire ici l'analyse de ces poignants récits, le Désastre, les Tronçons du Glaive. J'insiste seulement sur le rôle qu'on y a donné aux foules. Ce sont elles qui agissent et c'est sur elles que se concentre l'attention. Si, clans le Désastre, le récit était presque uniquement militaire, dans les Tronçons du Glaive, les auteurs nous mènent tour à tour à l'armée et dans la rue, sur le champ de bataille et dans les assemblées envahies par le peuple; les scènes de la vie politique alternent avec les scènes de la vie militaire. La foule est d'abord un grand enfant, crédule, curieux, badaud, naïf; être impulsif, de sentiment et d'instinct, elle subit toutes les impressions l'une après l'autre et appartient tout entière à chacune,
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toujours prête à se renier elle-même, à renverser ce qu'elle vient d'édifier, à honnir celui qu'elle vient d'acclamer, agissant au hasard et dans l'aveuglement, sans savoir jamais ni ce qu'elle fait, ni pourquoi elle le fait. A Tours, à Paris, c'est ainsi qu'elle passe, sans transition et surtout sans raison, des illusions les plus candides aux désespoirs les plus furieux, renverse les gouvernements, en improvise d'autres, vivant au jour le jour. La foule est folle et elle peut devenir criminelle : dans leur prochain roman, consacré à la Commune, MM. Marguerite auront une belle occasion de nous le montrer. Et enfin il y a des foules héroïques. Ce qui restera sans doute à l'honneur de MM. Marguerite, et qui est en singulière convenance avec le nom qu'ils portent, c'est qu'il ont su, mieux qu'on ne l'avait fait encore avant eux, nous donner l'impression de cet héroïsme en commun. Nulle part la solidarité n'est plus complète que dans une armée en campagne, parce qu'elle est faite ici moins encore par l'existence en commun que par la communauté du danger qui menace l'existence de chacun. Plus efficace, en ce sens, que les épreuves, les fatigues, les souffrances subies ensemble, est l'égalité dans le sacrifice, l'identité devant la mort. Ces armées de la France malheureuse, ballottées au gré d'un commandement incertain, réservées aux plus atroces défaites, MM. Margueritte ont su nous les faire aimer
et respecter. Ils en ont aperçu et montré la grandeur, ils ont vu couver en elles la flamme qui, à de certaines heures, allait éclairer de lueurs magnifiques le champ de bataille et du sein de la déroute faire jaillir la gloire. Non contents de nous faire entendre le fracas des armes, de faire passer en nous le frisson de la mêlée, ils évoquent ce que Corneille appelle l'âme du combat. On aime à trouver justement sous leur plume le récit de cette charge de la division Margueritte qui arrachait au vainqueur ce cri : « Les braves gens ! »
C'est un cauchemar que de tels livres nous font revivre; on les lit le cœur serré, lecture qui fait souffrir et dont on ne peut se détacher. Cette souffrance est bonne. La pire maladie dont un peuple puisse être atteint est celle de l'oubli. Il faut donc applaudir à l'effort des écrivains qui se donnent pour mission de nous remettre sous les yeux les instants décisifs de notre vie collective. Aujourd'hui, après qu'un espace de temps déjà long nous a permis de retrouver le sang-froid et de cicatriser nos plaies, il semble que nous éprouvions le besoin de nous reporter vers des événements qui exercent sur nos âmes une attirance douloureuse. C'est un intérêt de ce genre qui s'attache au récil poignant de M. René Bazin : les Obcrlé. Il se l'ait chez nous une « littérature du souvenir ». Par là se découvre l'utilité du roman collectif, et ce qui lui
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prête une réelle valeur morale. Puisque c'est par son histoire qu'une nation est constituée, il est bon qu'elle reprenne conscience des heures vécues en commun, de celles où ce qui fait son unité lui est apparu sous la forme la plus aiguë, avec une exceptionnelle intensité.
Les romans que nous avons jusqu'ici étudiés nous reportaient dans le passé. Les auteurs avaient dû dégager des documents écrits la vision des événements qu'ils y content et la susciter en eux avant de nous la présenter. Avec M. Barrés, nous reprenons pied dans l'époque contemporaine. Son Roman de V Energie nationale est une adaptation, non plus de l'histoire, mais des Mémoires au roman. L'écrivain a été témoin de beaucoup des faits qu'il retrace; parfois même il y a été acteur. Il a coudoyé plusieurs des personnages qu'il met en scène. Il travaille directement sur la réalité. Son œuvre est achevée aujourd'hui, et, vue d'ensemble, elle apparaît avec une véritable unité. LTne même idée circule à travers ces trois volumes, et, si peut-être elle ne suffit pas à en justifier tous les épisodes, elle nous permet du moins de suivre le dessein de l'auteur et de voir comment celui-ci s'achemine logiquement à sa conclusion. Cette idée est l'une de celles qu'avait le plus fortement mises en valeur l'historien des Origines de la France contemporaine; aussi, par une juste reconnaissance de sa dette, M. Barrés
a-t-il voulu que Taine figurât de sa personne dans son premier livre et que son nom revînt si souvent dans les deux autres. L'erreur initiale des révolutionnaires, qu'ils avaient héritée des philosophes et des encyclopédistes, a été de méconnaître la formation historique de notre pays. Ils ont fait table rase du passé, ils ont artificiellement supprimé les réalités que représentait notre tradition ; ils ont légiféré dans l'abstrait. Au contraire, un peuple est dépendant de son histoire; il ne saurait, sans compromettre son existence même, se jeter violemment en dehors des voies traditionnelles ; pour luimême, comme pour chacun des individus qui le composent, cette solidarité avec toutes les générations qui se sont succédé sur le même sol est la principale source d'énergie ; c'est dans les profondeurs de ce sol que ses racines vont puiser la sève dont il a besoin pour vivre. Cette idée est celle sur laquelle M. Barrés revient sans cesse, qui lui a inspiré ses meilleurs chapitres et qu'il a trouvé moyen d'illustrer et de rendre sensible par des symboles d'une invention très ingénieuse. Dans Y Appel au soldat, le chapitre le plus remarquable est celui où il imagine que deux de ses personnages, Sturel et Saint-Phlin, recherchent leurs racines nationales en parcourant la vallée de la Moselle. « Ils s'occupaient à replacer mentalement les individus et les choses dans le milieu historique
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auquel ils survivent. La motte de terre elle-même qui paraît sans âme est pleine de passé, et son témoignage ébranle, si nous avons le sens de l'histoire, les cordes de l'imagination. » Dans Leurs Figures, la lettre de Saint-Phlin sur une « nourriture n lorraine souligne ce passage : « La plante humaine ne pousse vigoureuse et féconde qu'autant qu'elle demeure soumise aux conditions qui formèrent et maintinrent son espèce durant des siècles. » Telle est ridée dont M. Barrés, dès son premier volume, poursuivait la vérification, en nous faisant assister aux aventures parisiennes de sept jeunes Lorrains déplantés de la terre natale, et, comme il dit, « déracinés » ; l'expression a fait fortune parce qu'elle est juste autant que saisissante. Le jacobin était représenté par Bouteiller, le philosophe, dont nous admirions alors la belle prestance et l'éloquence autoritaire, dont les défaillances et la confusion vont tout à l'heure nous édifier sur la valeur du personnage.
C'est bien un cas de psychologie de l'âme populaire qui fait le sujet de Y Appel au soldat. Comment s'explique, ou du moins dans quelles conditions se produit ce phénomène de la popularité, que si souvent on chercherait vainement à expliquer par les mérites vrais de celui qui en bénéficie? Comment un homme, qui peut d'ailleurs être un médiocre, devient-il l'idole d'une foule? Sans doute
il faut mettre en ligne de compte l'habileté des metteurs en scène et organisateurs de l'enthousiasme, l'efficacité de la réclame et la puissance de l'argent. Mais il y a autre chose, et c'est l'important. Pour qu'un individu soit acclamé par une collectivité, il faut que l'idée qui, à tort ou à raison, s'incarne en lui, se rencontre avec l'obscur désir qui sommeillait au fond des cœurs. Une fibre secrète a tressailli; l'enthousiasme s'est déchaîné ; désormais il se propagera; il n'y a plus qu'à suivre ses progrès de proche en proche ; et ce n'est plus rien de mystérieux, puisque c'est l'effet connu et la marche régulière de la contagion. Pour quelque temps, vous avez en poupe le vent populaire ; période facile où vos fautes mêmes vous profitent et vos maladresses tournent à votre avantage. Mais elle ne dure qu'un instant. Hâtez-vous de réussir! Ce dont la foule est le plus amoureuse, c'est encore le succès. Vous êtes perdu si vous ne l'avez pas deviné , et cette foule déçue vous fera payer cher votre manque de subtilité.
Enfin, dernier chapitre de psychologie collective, le roman Leurs Figures est une étude de l'âme parlementaire. C'est une vilaine âme, que cette âmelà ; et, s'il faut en croire M. Barrés, le mobile qui sur elle est le plus puissant, c'est la peur. Ici encore M. Barrés est très redevable à Taine; la psychologie des assemblées révolutionnaires, si admirable-
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ment étudiée par l'historien, l'a aidé a comprendre ce qui se passait dans notre Parlement à l'époque de l'affaire de Panama. Que valent d'ailleurs sur le fond du sujet son information et ses appréciations? nous n'avons pas à en décider ; nous n'étudions en M. Barrés que le romancier et l'artiste. A ce titre, son devoirest de nous présenter des scènes et des portraits, d'évoquer des images. M. Barrés opère à la manière despeintres. La peur est l'atmosphère où baignent ses figures : leurs tares physiques s'y exaspèrent; la bile de celui-ci, la graisse de cet autre, la lividité, la rougeur congestionnée y apparaissent dans un jour cru; nous notons comment chacun se comporte en conformité avec son tempérament, l'un sanguin réagissant par un emportement brutal, un autre nerveux et se raidissant, d'autres sitôt réduits à l'état de loque humaine. Le romancier doit créer de la vie : il y a, dans ces pages, toutes saturées d'indignation et qui suent le mépris, une remarquable intensité de vie. Ce dernier volume est le meilleur de la série. M. Barrés s'y est dépouillé des affectations où il s'était trop longtemps attardé. Il a pris une manière directe, un style vif, incisif, relevé de traits mordants, éclairé d'un jaillissement d'images.
On voit par ces exemples en quoi consiste le roman collectif. Il continue le roman historique, en ce sens que comme lui il emprunte à l'histoire
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son cadre et samatière ; il s'en distingue, puisque son objet n'est plus ni de ressusciter de grands personnages pour nous faire pénétrer dans leur intimité, ni de nous montrer comment des personnages fictifs et individuels ont pu se comporter sous l'influence réelle d'un milieu exactement reconstitué. Le personnage unique et, comme on eût dit jadis, le héros du roman collectif est la collectivité elle-même. On voit aussi par où il prête à la critique et ce qu'on peut lui objecter, à le prendre dans l'essentiel de sa constitution. Son principal défaut est dans une sorte de dualité irréductible. Le roman y dessert l'histoire, à moins que ce ne soit l'histoire qui y nuise au roman. Où commence celui-ci? où finit celle-là? Des deux éléments qui y sont en perpétuel antagonisme, l'un tend sans cesse à éliminer l'autre ; et le fait est que, pour réaliser cette unité qui est la suprême condition de l'œuvre d'art, le romancier de /'Enfant d'Austerlitz s'est presque réduit à n'écrire qu'un récit romanesque, et celui de Leurs figures à n'écrire qu'un chapitre de Mémoires passionnés. L'impression du lecteur reste quand même hésitante. Il esta craindre que les historiens n'acceptent qu'avec méfiance l'histoire écrite par les romanciers, tandis que les amateurs de littérature romanesque estimeront qu'à leur gré on met trop d'histoire dans le roman collectif. Arrive-t-il que dans un de ces
LE ROMAN COLLECTIF
récils figurent des personnages de la vie réelle, ceux qu'a imaginés le romancier semblent à côté d'eux singulièrement pâles et, pour autant dire, anonymes. C'est le contraire qui devrait arriver. Nous touchons ici au fond même de la question: l'histoire ne peint que l'accidentel, tandis qu'il appartient au roman de créer des types qui n'aient rien à craindre du temps : il reste à savoir si les romanciers, suivant le mot fameux, parviendront à élever l'histoire à la dignité du roman. Quoi qu'il en soit, il suffit, pour légitimer l'existence du « roman collectif », qu'il présente un caractère d'originalité, qu'il réponde à un besoin de l'imagination, qu'il voie s'ouvrir devant lui un large champ encore inexploré, et qu'il soit en mesure de rendre sa fécondité à un genre déjà existant, celui du roman historique renouvelé par les découvertes d'une science qui n'est qu'à ses débuts, celle de la psychologie collective.
10 mai 1902.
Considérons d'ensemble les dernières œuvres de MM. E.-M. de Vogué, Paul Bourget, Edouard Rod, rapprochons des Morts qui parlent, V Etape, le Maître de la mer, Un divorce ou Un vainqueur *, nous verrons s'en dégager une forme de roman qui, si elle n'est pas sans attaches dans le passé de notre littérature, avait été pour le moins négligée pendant un long espace de temps. A travers toutes ces œuvres, d'ailleurs si diverses, se continue un même effort pour réconcilier les idées avec le roman et pour renouveler le type du roman social.
Qu'il fût devenu nécessaire de réconcilier la littérature romanesque avec la littérature d'idées, et que l'une eût été violemment séparée de l'autre, c'est ce que nul ne contestera, pour peu qu'on se rappelle ce qu'était devenu le roman, il y aune trentaine d'années, entre les mains des écrivains natu-
i . Vte E.-M. de Vogué, les Morts qui parlent, i vol. in-12 (Pion); Le Maître de la mer, 1 vol. (iùid.); Paul Bourget, l'Etape, 1 vol. in-12 (Pion); Un Divorce, 1 vol. (ibid.); Edouard Rod, Un Vain queur, 1 vol. in-is (Fasquelle).
ralistes. Transformant en système les indications de leur propre tempérament et se faisant une vertu de leur impuissance à penserais exigeaient d'abord du romancier qu'il fût le plus inintelligent des hommes. Il devait abandonner à la controverse des spécialistes les questions essentielles qui se posent à chaque époque et lui font son atmosphère morale. Artiste, il ne pouvait l'être complètement qu'à condition de vider son art de tout contenu intellectuel, et cet art, devenant chaque jour plus superficiel, ne devait consister qu'à peindre les figures, les attitudes, les gestes, dans le décor de la vie contemporaine, attendu que ce sont les seules réalités que puisse atteindre le regard de l'observateur. Plus l'école allait exagérant son principe, plus ces réalités, auxquelles elle se restreignait, devenaient mesquines, indifférentes ou niaises, pour ne rien dire ici de leur grossièreté. Et, dans le moment même où les romanciers célébraient avec le plus d'emphase la souveraineté du genre où ils s'exerçaient, celui-ci, par leur faute même, retombait à n'être qu'une œuvre frivole et vaine. Aussi la partie du public qui souhaite avant tout de trouver dans ses lectures quelque intérêt d'humanité se détournait-elle du roman français et passait-elle à l'étranger pour en rapporter des livres, d'une forme moins artistepeut-ètre, mais plus riches de substance. C'est pour reconquérir cette catégorie de lec-
teurs qu'on s'avisa de lui rendre le genre du roman d'analyse, le premier qui ait été conçu en dehors de l'esthétique naturaliste et en réaction contre elle. Il n'en est pas qui soit davantage en accord avec notre tradition; et c'est bien un des traits de notre caractère national que cette curiosité à connaître le détail exact et les mouvements les plus secrets de la vie intérieure. Une fois de plus, le roman a retrouvé dans cet emploi de l'analyse un regain de vitalité : il lui a dû des œuvres délicates, pénétrantes, et dont tiendront compte quelque jour ceux qui voudront étudier un certain moment de notre sensibilité. Mais on sait que, dans la voie du raffinement, l'analyse ne s'arrête pas, et qu'elle glisse par une pente rapide à la subtilité et à la mièvrerie. Surtout il y a dans ces perpétuels reploiements sur nous-mêmes un plaisir d'égoïsme. Peu à peu le public se lassait de voir le romancier s'absorber avec tant de complaisance dans la contemplation du moi. Il estimait que cette enquête sans cesse recommencée sur des langueurs, des défaillances et des scrupules parfois morbides, perdait de son intérêt en se prolongeant; et il s'apercevait qu'il y a un inconvénient à tant regarder en soi, c'est que nous ne voyons plus rien de ce qui nous entoure. Or nous sommes à un moment où il se passe autour de nous des événements d'une extraordinaire gravité. Dans le silence de certaines
époques régulières et apaisées, rien n'empêche qu'on prête l'oreille à chacun des battements du cœur; nous sommes à une heure où le fracas qui vient du dehors couvre ces voix intimes; nous percevons le bruit d'on ne sait quel bouleversement; et nous ne sommes, nous-mêmes et ceux qui naîtront de nous, que trop menacés par les changements qui se font dans la maison où nous nous sommes longtemps abrités! Ainsi de psychologique qu'il a pu être, l'intérêt du drame que nous vivons tous est devenu social.
C'est de questions sociales qu'est saturée l'atmosphère d'aujourd'hui; c'est des problèmes intéressant la constitution même de notre société que les cerveaux sont hantés. Cela date de l'instant précis où nous avons été brusquement mis en présence des résultats d'un travail qui, pendant longtemps, s'était poursuivi par des voies souterraines et obscures. Il semble qu'une fois encore notre vieux monde soit secoué sur ses bases. Allons-nous assister à de profondes transformations, est-ce une révolution qui se fait sous nos yeux, verra-t-on prochainement se lever un nouvel ordre de choses? Quelques-uns le souhaitent et d'autres le redoutent, mais on peut bien dire que tous s'en inquiètent. Nous ne faisons pas même d'exception pour ceux parmi lesquels se recrute en grande partie le public •des romans. Les femmes passaient jadis pour faire
du roman leur lecture à peu près exclusive; nous les voyons aujourd'hui se porter avec l'ardeur, la bonne volonté et la bonne foi dont elles sont coutumières vers l'étude des questions sociales. Celles qui, par hasard, ne seraient ni présidentes d'un groupe, ni secrétaires d'un comité, ni trésorières d'une œuvre, sont du moins les auditrices assidues de ces conférences innombrables où s'épanche la prédication laïque. Pour ce qui est des jeunes gens, c'est dès le collège qu'ils se passionnent pour des problèmes dont le souci était autrefois le privilège de l'âge mûr. Et s'ils ont donc cessé de parier aux courses et de s'attarder dans les cafés, pour se consacrer à instruire le peuple et hâter l'avènement du bonheur universel, ce n'est pas moi qui les en blâmerai. Mais comment cette nouvelle espèce de curiosité ne créerait-elle pas des obligations nouvelles au romancier dont le premier souci est de se mettre au goût du jour? Comment le public ne chercherait-il pas le reflet de ces préoccupations dans des livres destinés justement à lui présenter sa propre image?
Aucun genre, non pas même le théâtre, ne subit, autant que le roman, l'influence de l'atmosphère et du milieu. Nous en aurions aisément la preuve, en constatant que les époques où on a vu le roman social apparaître dans notre littérature sont précisément celles où la société a présenté des condi-
tions analogues à celles d'aujourd'hui. Dans la seconde moitié du xvme siècle, alors que la société craque de toutes parts, c'est dans les salons que se propage la doctrine qui en prépare la ruine définitive; on a cessé de s'y passionner, comme au siècle précédent, pour un sonnet ou pour une tragédie; mais on fait cercle autour des philosophes, on fait fête à chacun des dogmes d'une religion qui commence de s'opposer à l'ancienne. Aussi bien le roman, qui jusqu'alors ne s'était proposé comme objet que d'analyser la passion ou de peindre les caractères, s'adjoint la discussion des questions de morale sociale. Le livre qui obtient alors le plus prodigieux succès, et qui non seulement défraie toutes les conversations mais bouleverse les âmes, c'est la Nouvelle Héloïse; et dans les pages de son fameux roman, Jean-Jacques Rousseau n'a pas mis moins de philosophie, de morale, de politique et d'utopie que dans ses discours ou dans ses traités. Au surplus, ce qui en a fait alors la vogue et qui lui a assuré une valeur durable, c'est la somme de pensée que son auteur y a fait tenir, assignant, lui le premier, au roman un rôle auquel on ne l'avait pas encore employé, et le rendant, autant qu'aucune autre forme littéraire, propre à l'expression des idées. Au xix° siècle, la période qui va de i84o à i848 est également marquée par une abondante fermentation des esprits. Des Salentes s'édifient en
vingt cerveaux chimériques. Le socialisme, si éloigné qu'il pût être des doctrines où nous le voyons se figer aujourd'hui, hante déjà les imaginations et sert de thème à d'ardentes discussions. C'est alors qu'on voit le roman quitter le mode analytique ou lyrique, pour faire concurrence à ces autres romans que composaient les bâtisseurs de cités idéales. C'est entre ces années que George Sand écrit ses Compagnon du tour de France et ses Meunier d'Angibault,et que Victor Hugo ébauche ses Misérables. Aujourd'hui, la façon dont se posent les problèmes s'est modifiée, les esprits ont subi une autre discipline, le roman lui-même s'est approprié des méthodes plus précises. Il est donc aisé de deviner que le roman social nous apparaîtra assez différent de ce qu'il a pu être jadis. Mais sa renaissance, elle-même, est déterminée par des conditions très voisines de celles qui jadis l'ont aidé à naître. Chacun des écrivains que nous verrons s'y essayer y portera, comme il est naturel, son tour d'esprit ordinaire, et le fera servir à l'examen des problèmes dont il est le plus tourmenté, ou à l'expression des idées que son expérience lui a signalées comme essentielles. Formé à l'école de Taine, M. de Vogué s'est efforcé de tout temps à jeter sur l'histoire contemporaine des regards de philosophe. Par delà les incidents de la mêlée quotidienne, il a cherché à distinguer les éléments profonds et pcr-
marient s. A mesure que les événements se produisaient, ce qui lui a semblé le plus intéressant, c'a été de les rattachera leurs causes lointaines, et de prévoir les conséquences qu'elles pourraient entraîner un jour par l'effet de cette logique qui veut que dans la vie publique, comme dans l'autre, tout se paie. Calculateurs à courte vue, nous n'apercevons dans les spectacles qui se déroulent sous nos yeux que le résultat de nos combinaisons particulières, de nos efforts, de notre habileté ou de nos fautes. Nous oublions que la partie était engagée bien avant l'heure où nous y sommes entrés, et qu'il n'a pas même toujours dépendu de nous d'y choisir notre place. La grande difficulté est de percer le brouillard d'apparences que font les réalités actuelles.
Cette idée du passé qui pèse de tout son poids sur le présent, de l'histoire antérieure continuant à façonner l'histoire que nous vivons, est celle que M. de Yogiié mettait en œuvre dans son roman, Les Morts qui parlent. Lui-même il avait été, pendant une législature, mêlé à la vie parlementaire. Et il n'avait pas eu de peine à constater que beaucoup de ces représentants de la souveraineté nationale ne sont que des fantoches. Ils font les g-estes, ils miment les attitudes, ils disent les mots; mais qui tient les ficelles de ces marionnettes, qui a réglé la pièce où elles figurent, quelle voix parle par leur
bouche? Car en vérité ce qui achève de nous rendre inintelligible la parade politique, — drame ou comédie, — c'est que nous en connaissons les acteurs. Nous les connaissons pour être le plus souvent des indifférents, médiocres même dans Pambition et même dans la haine. D'où vient donc la violence avec laquelle ils mènent la bataille pour des idées dont ils sont détachés ; d'où vient Pàpreté avec laquelle ils se heurtent dans le choc de passions auxquelles ils sont étrangers? C'est que derrière eux il y a des générations d'hommes qui ont réellement porté en eux le poids de ces idées et brûlé du feu de ces passions. Rien ne meurt du passé et dans un pays qui compte des siècles d'existence, sur un vieux sol témoin de tant de luttes, aucune trace n'a tout à fait disparu, aucun souvenir n'est complètement aboli. Guerres civiles, persécutions religieuses, luttes des classes, souffrances longtemps accumulées ont laissé après elles la semence de haines inexpiables. C'est pourquoi nous sommes condamnés à poursuivre longtemps encore le rêve inutile de cette paix et de cette union où notre lassitude aimerait à se reposer. Comme dans les vieilles chansons de geste, les fils reprennent la lutte où l'ont laissée les pères. Et l'on songe encore à ces récits légendaires où Pon voit, à une heure fatidique, les ombres des guerriers se lever de leur couche et recommencer dans Péternité les
combats où ils s'étaient plu de leur vivant. Ces morts d'autrefois peuplent notre monde d'aujourd'hui et ils ont continué d'y jouer un rôle de maîtres. Mais discerner ainsi et noter, dans l'incohérence et l'inconsistance de nos discordes contemporaines, l'influence agissante, persistante et précise du passé, c'est faire briller la lueur de vérité qui éclaire les ténèbres où nous nous battons.
Dépassons cet horizon de nos frontières où s'emprisonne aussi bien l'imagination des plus enragés de nos internationalistes. Est-il vrai que la question de savoir à qui appartiendra l'empire du monde se soit à nouveau posée, et que l'humanité soit près de renier l'idéal sur lequel elle avait tenu jusqu'alors ses yeux fixés? Cet idéal séculaire était fait justement de la foi dans certaines idées très nobles, très pures, très désintéressées. Il s'accompagnait de tout un cortège de sentiments chevaleresques. C'était lui qui triomphait sur les champs de bataille; mais il mettait la force au service des causes justes, des droits méconnus et de la faiblesse opprimée. Longtemps nous en avions été, nous autres Français, les champions attitrés, et quand on voulait se représenter sous une forme concrète cet esprit d'héroïsme et d'abnégation et lui donner le visage d'une personne vivante, on l'imaginait sous les traits de la France. Mais dans ce dernier siècle, et par le simple jeu des forces économiques, une
révolution s'est faite, auprès de laquelle les changements de régimes politiques ou les réformes des Godes ne sont que des incidents négligeables. C'est la conception même de la vie qui s'est trouvée changée dans l'humanité, et c'est l'axe lui-même de la morale qui a été déplacé. Les principes qui paraissaient le plus solidement établis par le consentement des peuples et l'accord des âges se sont évaporés en fumée de chimères et de billevesées. Ce qui avait été honni a été glorifié. Au règne des idées s'est substitué le règne des faits, au pouvoir de l'opinion la toute-puissance de l'argent. La voix de la pitié s'est tue. Il a fallu être du côté du plus fort. Et ce qui jusqu'alors avait été tenu pour barbarie s'est appelé la civilisation. Cet idéal nouveau devait s'incarner dans le peuple le dernier éclos à la vie moderne : c'est celui que nous prêtons à tout Américain suffisamment représentatif. Ce heurt de deux conceptions de la vie, cette lutte entre l'idéal ancien et celui qui se croit appelé à le remplacer, c'est dans Le Maître de là mer le fond même de la rivalité qui met aux prises l'officier français Tournoël et le milliardaire Robinson.
Ce roman est de beaucoup l'effort le plus vigoureux et le plus neuf que M. de Vogué ait encore tenté dans le roman. On voit tout de suite ce que ce roman social emprunte au roman traditionnel, tel qu'il est constitué chez nous depuis un temps
immémorial. Il en conserve l'armature ; et le lecteur qui ne s'attacherait qu'au matériel des faits risquerait d'y voir tout uniment la dispute pour l'amour d'une femme, un épisode de la bataille sans cesse recommencée où la victoire marquée d'avance restera au plus jeune et au plus beau. Il en conserve le personnage de la femme aux séductions irrésistibles, qui range à ses lois les plus puissants souverains de la terre comme les plus braves des héros, change ses adversaires mêmes en serviteurs et guérit d'un sourire les blessures qu'elle a faites. Mais il est aisé de voir que le véritable sujet n'est pas dans cette histoire d'amour, qu'il la déborde de toutes parts, et que le principal intérêt en est fourni par cette continuelle évocation que fait le moraliste des problèmes du temps présent. Au surplus, tandis que le roman promène notre imagination de la France d'hier à la France de demain, du vieux monde à la jeune Amérique, des rues de nos villes aux routes de la mer, tantôt s'encadrant dans le décor d'un château de la Renaissance et tantôt réveillant en Egypte les morts endormis depuis «les siècles et des siècles, ce tableau dont l'horizon s'élargit sans cesse prend un incomparable caractère de grandeur et de poésie mélancolique.
Entre toutes ces questions du temps présent, celles qui ont trait à « la famille » et à son avenir dans la société de demain inquiètent tout particu-
lièrement M. Paul Bourget; c'est sur elles qu'il concentre toute son attention de romancier épris de sociologie; car, dans l'organisme social, n'est-ce pas la famille qui est la molécule initiale? et l'erreur moderne, celle qui menace de décomposition et de mort notre société, n'est-elle pas qu'on ait transféré à l'individu les droits qui n'appartiennent qu'au groupe naturel ? L'individu ne fait que passer; la famille qui vient du temps et qui va vers lui constitue l'effort le plus puissant que l'homme ait réalisé contre la mort. Mais puisque la vertu même de la famille réside dans sa durée, il faut donc qu'elle se conforme à la loi de toutce qui dure, c'est-à-dire qu'elle se développe progressivement et lentement. La nature ne fait pas de sauts, et l'être vivant doit passer par toutes les étapes de son développement. La famille a-t-elle brûlé une étape, a-t-elle accompli d'un seul coup le travail qui aurait voulu le labeur patient et mesuré de plusieurs générations? il est impossible qu'elle ne souffre pas de cette transformation trop rapide, comme toute crise de l'organisme se résout en souffrances, et comme tout surmenage produit une fatigue qui peut entraîner la mort. C'est la thèse de V Etape. Est-elle d'ailleurs juste ou fausse? je n'ai garde de le rechercher, et à propos d'aucune des œuvres dont il s'agit ici, je ne songe à transformer en discussion de morale sociale une étude uniquement
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littéraire. Je me borne à constater, par l'âpreté même des débats qu'il a soulevés et par l'intensité de colères où la littérature n'était pas seule en cause, que ce roman prenait donc son sujet dans le vif des conditions de notre société. De l'enquête à laquelle il s'est livré, l'auteur a su nous rapporter un tableau de mœurs et une étude de caractères qui sont en soi des morceaux achevés, et c'est ce que nous avons surtout à y considérer. Car, quelques critiques qu'on puisse adresser à l'ensemble delà composition, il reste que les chapitres où nous est décrite l'existence de cette chimérique et tumultueuse Union Tolstoï contiennent la peinture la plus ressemblante qu'on eût encore faite de toute une partie de notre jeunesse actuelle, si différente de ses aînés, et travaillée de souffles si contradictoires. Et il se peut que plusieurs des types du romani eussent été déjà rencontrés dans les romans de M. Bourget lui-même ou ailleurs; une des créations les plus fortes du roman contemporain me semble bien être le type de ce père Monneron, si instruit et si ignorant, si honnête et si coupable, et qu'une longue habitude de se cantonner dans l'abstraction empêche de jamais rien comprendre aux réalités de la vie.
Tout l'édifice de la famille est édifié sur la pierre du foyer conjugal : ébranlez celle-ci, l'édifice croulera. Cette idée était déjà fortement indiquée dans
V Etape : le mariage de Monneron n'y avait été que l'effet d'un hasard, la rencontre de deux êtres qui se plaisent et s'unissent pour la vie, sans s'être souciés de tout ce que les différences de race, de milieu, d'éducation peuvent avoir élevé entre eux d'incompatibilités irréductibles ; inversement il s'agissait de savoir si entre le fils de l'athée Monneron et la fille du catholique Ferrand disparaîtrait cet abîme que creuse l'opposition des croyances religieuses, et se ferait cette complète union des âmes, sans laquelle il n'y a pas de mariage au sens complet du mot. La même idée va devenir toute la thèse d'Un divorce. En effet, tous les arguments qu'on peut invoquer en faveur du divorce ne procèdent que de la considération des individus ; ils tombent, si on envisage la famille, son intégrité et sa perpétuité. Darras, en épousant une femme divorcée, et donnant au fils de celle-ci les soins les plus dévoués, a cru fonder une famille; il s'est trompé, et un beau jour se sont dressées devant lui ces deux forces avec lesquelles il n'avait pas compté : celle de la nature et celle de la religion. Il se peut que ce dernier roman de M. Bourget n'ait pas la variété et le fourmillement de vie du précédent ; et il arrive que les parties de raisonnement y empiètent sur l'action. Mais il vaut par d'autres mérites, par une simplicité, un naturel, et, si l'on veut, par un réalisme qu'on n'a pas assez remarqué. Il y avait dans l'Étape un recours
à des moyens d'espèce toute romanesque, et il n'avait fallu rien de moins à l'auteur qu'un faux, une tentative de chantage, un avortement et des coups de revolver. pour mener à bout sa démonstration. Ce sont des arguments d'espèce un peu grosse. Dans Un divorce on ne trouve rien qui tranche sur les incidents ordinaires et je dirais sur ia médiocrité de la vie courante. Deux époux qui n'ont l'un à l'autre aucun reproche à se faire se sentent pourtant devenir comme étrangers; sans qu'ils s'en doutent, d'anciennes influences se sont réveillées, le fond de l'âme affleure. Un jeune homme va faire un sot mariage., le second mari de sa mère essaie de l'en dissuader, il échoue parce qu'il n'a pas l'autorité qui n'appartient qu'au vrai père ; ce sont de ces drames intimes qui se jouent tous les jours dans la vie familiale et dont la rumeur assourdie parvient à peine à l'oreille distraite du public. Au point de vue de l'art, cette absence de tout élément romanesque et de tout moyen artificiel est peut-être ce qu'il y a dans l'œuvre de M. Bourget de plus remarquable et de très nouveau.
Reste à nous introduire dans le monde ouvrier, à soulever devant nous cette question du capital et du travail, dont l'antagonisme savamment entretenu vachaquejour en s'exaspérant. Quel peut être L'étal d'esprit d'un industriel d'aujourd'hui, et n'est-il pas sur certains points semblable à celui où se trou-
vèrent aux approches de la Révolution des aristocrates attachés au régime qui avait tout fait pour eux? Il y en avait peu de cette sorte, mais il y en avait. Ceux-ci vivaient tranquilles dans le respect des privilèges qu'ils possédaient par longue transmission héréditaire, et voilà que tout d'un coup cette possession authentique, consacrée par Fusage et par la loi, leur était reprochée comme un vol fait à la nation ! L'industriel a été élevé dans cette idée que la seule richesse dont on soit vraiment propriétaire est celle qu'on a fabriquée de ses mains; mais celle-là, cette fortune dont on a été l'unique artisan, cette affaire qu'on a créée, cette usine qu'on a fait sortir du sol, comment n'en aurait-on pas la propriété? Or, voici que des idées nouvelles se font jour, et le chef d'usine apprend avec stupéfaction que son usine appartient à tout le monde, sauf à lui : à l'Etat, qui vient contrôler ses registres et qui réglemente chez lui les heures de travail, aux ouvriers qui, le jour où l'envie leur en prendra, sont libres de laisser s'éteindre les fours et de ruiner l'entreprise. Cet homme, qui était patron à l'usine, a cru qu'il était également un maître dans sa famille. Et voici qu'il n'a plus le pouvoir de gérer la fortune de sa femme pour le plus grand bien des intérêts communs, de marier sa fille suivant les convenances de son monde, et d'imposer silence à son gamin de fils qui lui fait la leçon devant que d'avoir de la
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barbe au menton! C'est là le nouveau train des choses ; c'est la société où il lui est réservé de vieillir, comme une espèce de paria...
Ce désarroi du monde capitaliste, en présence des exigences chaque jour plus envahissantes et des injonctions chaque jour plus impérieuses du monde ouvrier, ressort fortement du roman de M. Rod : Un Vainqueur. M. Rod n'y prend certes pas parti pour les politiciens : le portrait qu'il en a tracé dans le type nullement caricatural de l'ineffable Romanèche est la figure la plus vivante du livre. Mais il est également hors de doute que toute sa sympathie va aux misérables, à ceux qui ont été les opprimés et les souffrants d'hier, à ceux qu'on a dans ces derniers temps rendus plus conscients de leur souffrance, sans d'ailleurs y apporter aucun remède efficace. C'est un livre de pitié. La pitié y est parfois un peu indiscrète. Certes, c'est un scandale que l'exploitation des enfants, et toutes les fois que nous voyons des enfants martyrs suppliciés par une besogne trop rude pour eux, tout notre être s'en émeut. Mais, justement parce que l'effet en est sûr, ce sont des moyens qu'il ne faut employer qu'avec infiniment de sobriété. Je ne refuse pas de pleurer sur les petits Italiens dont M. Rod nous conte l'odyssée lamentable et nous détaille la lente agonie; mais quelque chose en moi proteste contre cet appel trop direct à l'émotion.
D'ailleurs il serait prématuré de porter un jugement sur la valeur complète et le sens dernier d'un récit dont nous ne possédons encore que le commencement. On nous y présentait aux premières pages un orphelin, le petit Valentin, dont l'usinier a voulu faire d'abord un ouvrier, et qu'une irrésistible vocation a poussé à devenir un intellectuel. Qu'arrivera-t-il de cet enfant? De quel drame deviendra-t-il le héros? Quoi qu'il en soit, il reste que ce livre est tout imprégné de sympathie, de pitié pour les humbles, de révolte contre l'injustice inhérente à nos sociétés et qu'on y retrouve la même inspiration morale qui se marquait déjà, et avec une si noble sincérité, dans les premiers romans de l'auteur.
Influence du passé sur le présent, action continue de l'histoire sur les destinées d'un pays, opposition des races, conflit entre l'idéal d'hier et celui de demain, lutte entre les intérêts de l'individu et ceux de la famille, ruine progressive du mariage, soudaine éclosion d'un état d'esprit anarchique, haine des classes, ce sont quelques-uns des éléments qui rendent si inquiète notre vie moderne, et des problèmes que se posent avec tant d'angoisse ceux qui regardent vers l'avenir. Ils font aussi bien le sujet des livres d'après lesquels nous avons essayé d'esquisser le type du nouveau « roman social ». Dirat-onque ces questions dépassent la portée du roman, et que la solution n'en appartient pas plus aux
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fictions du récit qu'à celles de la scène? C'est une objection qui de tout temps a été faite au roman social , comme aux pièces à thèse ; et nous ne méconnaissons pas qu'elle enferme une part de vérité. Par exemple, on pourrait dans chacun de ces romans prendre le personnage auquel l'auteur est plus ou moins défavorable, et on constaterait que nous lui devenons à mesure plus indulgents. Tel est en nous l'esprit de contradiction. Voici l'usinier de M. Rod, l'infortuné Delémont. Cet homme est actif, laborieux, intègre et bon. C'est lui qui recueille son neveu, et qui prend effectivement soin de l'élever, tandis que ce phraseur de Romanèche ne saura jamais que l'étourdir de ses boniments. Il cherche à marier sa fille à un brave homme qu'il prend dans son inonde, sans souci de fortune, ni prétention de vanité. Pour le récompenser, tous les malheurs vont fondre sur lui. Sa femme devient folle, on lui tue une de ses filles, ses affaires périclitent, et c'est tout juste si on ne le met pas en prison. Trop est trop ; et nous sommes tentés de prendre parti pour cet oppresseur. Voici le malheureux Darras. Il aimait une jeune ^ille : on la marie à un autre, d'ailleurs parfaitement indigne; et quand celui-ci a saccagé la vie de celle qu'on lui a livrée, Darras, toujours épris, toujours fidèle, revient avec le seul espoir de refaire la destinée de la femme qu'on lui avait jadis refusée. Il triomphe de l'espèce d'hostilité iustinc-
tive que peut lui inspirer le fils qui n'est pas né de lui ; il fait cette concession de laisser élever sa fille dans des croyances qui ne sont pas les siennes ; il exécute scrupuleusement le pacte auquel il s'est engagé; toute sa conduite est celle d'un homme de conscience droite et d'âme délicate. Donc le fils auquel il s'est dévoué, l'injurie et l'humilie; la femme dont il a refait l'existence, non seulement échappe à l'influence de ses idées et à la domination de son esprit, mais en vient même à lui déclarer qu'ils ne sont pas mariés et que leur union vaut tout juste une union libre; un beau jour, elle emmène sa fille et fuit le domicile conjugal. Nous sommes pour Darras. J'en dirais presque autant au sujet du déplorable Monneron, qui nous semble châtié au delà de ses mérites, et de ce pauvre richard de M. Robinson, à qui reste en somme le beau rôle. Mais il en est ainsi chaque fois qu'un auteur a dirigé contre l'un de ses personnages tout l'effort de son argumentation : nous sommes d'instinct pour les vaincus.
On objecte encore qu'une œuvre d'art ne fait pas avancer la solution des questions sociales; mais il ne s'agit guère de résoudre de telles questions; et le fait est que ni les philosophes, ni les législateurs ne semblent y réussir beaucoup mieux que les romanciers. Il s'agit d'attirer sur elles l'attention des hommes qui réfléchissent, et d'y
intéresser leur sensibilité en même temps que leur intelligence. Il s'agît de jeter des idées dans la circulation. L'exemple est en train de prouver que la forme du roman peut y servir; le mouvement qui se fait dans ce sens, et qui ira en s'accentuant, est doublement légitime, puisqu'il aide à se renouveler la littérature romanesque fatiguée par tout un siècle de production ininterrompue, et puisqu'il est en accord avec les désirs et la tournure d'esprit de l'élite des lecteurs. Et quand bien même la sociologie ne devrait recevoir d'avancement que du fait des sociologues, nous nous réjouirions encore de cette mainmise des romanciers sur les questions sociales, en constatant ce que le roman y gagne en dignité.
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L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE ET LA DÉMOCRATIE
« On ne parle que de ma mort là dedans ! » s'écrie un personnage de comédie. Ce mot pourrait aussi bien servir d'épigraphe au volume que des membres éminents de l'Université viennent de consacrer à l'enseignement secondaire. C'est un recueil de leçons professées à l'Ecole des hautes études sociales et publié sous ce titre : V Education de la démocratie l. Quelle peut être dans une démocratie la place de l'enseignement secondaire, quels en doivent être l'objet, le rôle, la nature, les méthodes? Autant de questions qu'on est un peu surpris de voir aborder aujourd'hui comme nouvelles, mais heureux de trouver discutées par des hommes dont la compétence égale la bonne volonté. Et plus on se rend compte du zèle et de l'ingéniosité dont les auteurs de ces leçons font preuve pour défendre ce qu'on appelle encore aujourd'hui
i. L'Education de la démocratie. Conférences faites à l'Ecole des hautes études sociales, par MM. Lavisse, A. Croiset, Seignobos, Lanson, Malapert, Hadamard,i vol. in-8° (F. Alcan).
du nom d'enseignement secondaire, plus on s'aperçoit à quel point celui-ci est compromis.
Le livre s'ouvre par une âpre critique de renseignement, tel qu'on le donnait jadis dans les lycées, au temps des vieilles humanités. M. Lavisse a connu ce temps et il en a gardé le souvenir. On ne peut pas dire que ce souvenir se traduise chez lui par un excès de reconnaissance à l'égard des maîtres qui l'ont élevé. Certes, il s'empresse de proclamer que c'étaient de très braves gens ; il rend hommage à leur bonté et à leur conscience professionnelle; il ne conteste pas qu'ils ne fussent ornés de toutes les vertus et doués de toutes les qualités du cœur ; mais il faut bien qu'ils fussent un peu faibles d'esprit, et, pour tout dire, un peu sots, puisqu'ils appliquaient avec tant de sérénité des méthodes déplorables. Que M. Lavisse, au sortir de leurs mains, ait pu devenir historien, c'est une espèce de miracle, ou c'est la preuve que la plus mauvaise éducation ne saurait gâter un bon naturel. Soucieux d'épargner aux générations futures les erreurs dont il a failli lui-même cire victime, réminent professeur de la Sorbonne procède à une exécution en règle de ce système classique qu'il est d'ailleurs tellement plus facile de railler que de remplacer! C'est la mort sans phrases, la guillotine sèche.
Ce système,qui fonctionnait encore dans son inté-
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gralité, quand M. Lavisse en a subi la fâcheuse discipline, a été, dans ces vingt dernières années, sensiblement modifié. On y a introduit diverses réformes que les humanistes déploraient, sans toutefois oser trop protester, crainte de se faire honnir. Il est curieux de constater qu'aujourd'hui il n'est aucune de ces réformes tant vantées qui ne soit, après épreuve faite, condamnée, abandonnée, rejetée. Citons seulement pour mémoire la création de cet « enseignement moderne » promis à de si belles destinées et réservé à un si misérable échec. Il venait de naître et aspirait à remplacer l'enseignement classique, — ou, pour autant dire, vieillot et suranné, — lorsqu'une mésaventure l'arrêta net : lors de la grande enquête menée, il y a quatre ans, par la commission parlementaire que présidait M. Ribot, il réunit contre lui l'unanimité des suffrages. En outre, à l'intérieur même de l'enseignement classique, on s'était efforcé de faire circuler un esprit nouveau, qu'on croyait inspiré des méthodes de l'histoire et de la science. On déclarait absurde, par exemple, de ne faire jamais connaître aux jeunes gens les ouvrages des grands écrivains que par des extraits, et d'expliquer dans les classes des fragments, des morceaux choisis, au lieu d'étudier les œuvres entières. Voici qu'on n'est plus si assuré de l'utilité de ces lectures d'ensemble : on revient à comprendre l'utilité de
ces petits livres qui contiennent, suivant le mot de Fénelon, la fleur de la plus pure antiquité. Au maître qui veut faire goûter l'antiquité à ses élèves, M. A. Croiset recommande « de choisir, élaguer, et ne pas s'asservir à ces scrupules pédantesques de fidélité littérale ou de purisme qui ont fait critiquer des recueils exquis comme le Selectœ, comme le Narrationes ou le Conciones, ou comme des extraits de Plutarque. Vouloir offrir à nos élèves exclusivement des ouvrages complets, sous le prétexte de leur en faire saisir l'ensemble, c'est lâcher la proie pour l'ombre. Le plus souvent ils sont peu capables d'apprécier l'ensemble d'un ouvrage étendu, tandis que les anecdotes, les récits, les développements limités dont ces ouvrages fourmillent, seraient pour leur esprit et pour leur cœur la nourriture la plus substantielle à la fois et la plus savoureuse ». Parmi les exercices scolaires, celui qui, pendant longtemps, avait occupé le sommet de la hiérarchie et qui était considéré comme le plus bel effort d'un élève bien doué, c'était le discours. C'est celui sur lequel on a daubé avec le plus de verve. Voyez-vous ce rhétoricien en train de composer le discours d'Annibal à ses troupes, de Henri IV à ses gentilshommes, de Louis XIV au Parlement ? Au lieu de ces chefs-d'œuvre oratoires, ne vaudrait-il pas mieux lui faire écrire quelques pages simples et saines sur un sujet de littérature? La dissertation devait être
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infiniment préférable au discours : elle enseignerait à lier des idées, au lieu d'agencer uniquement des mots. On s'aperçoit aujourd'hui que ce genre de dissertations littéraires suppose chez l'élève des connaissances qu'il ne peut avoir, dépasse la portée de son raisonnement, et ne peut donc servir, la plupart du temps, qu'à lui faire contracter de très mauvaises habitudes d'esprit. C'est M. Lanson qui le déclare : « Nous avons à peu près lâché le discours politique et historique, et nos élèves ne courent plus guère après les habiletés oratoires ni les convenances dramatiques. Sous forme de discours et de dissertations, c'est l'histoire littéraire et la critique littéraire qui régnent dans lacomposition française: l'histoire littéraire, c'est-à-dire parler de ce que l'on ne sait pas, sans avoir lu les textes, sur la foi d'un manuel; la critique littéraire, c'est-à-dire parler de ce qu'on n'atteint pas, de ce qu'on ne comprend pas, sur des autorités. Verbalisme creux, démarquage et plagiat, insincérité et abdication du sens propre, ou au contraire étourderie audacieuse à affirmer son savoir : voilà les résultats, je ne dis pas généraux, mais trop fréquents, de l'exercice que nous pratiquons. » Un autre point auquel on revenait avec insistance, c'était la nécessité d'enseigner abondamment dans les classes l'histoire de notre littérature. Commentadmettre qu'un jeune Français ayant terminé ses classes fut moins instruit de la
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suite et du développement de notre génie littéraire, que tel élève de gymnase allemand ou d'université anglaise ? Il fut décidé que cette matière figurerait au programme, et notre jeunesse cessa d'ignorer les caractères de la poésie lyrique au moyen-âge et les sources du Roman de Renart. Elle se mit en devoir d'emmagasiner des dates, des titres d'ouvrages, des jugements qu'elle n'avait ni le moyen, ni, au surplus, le désir de contrôler. On s'aperçoit aujourd'hui que l'histoire littéraire n'est pour les meilleurs élèves qu'un prétexte à apprendre par cœur des phrases de manuel, et qu'il convient de se réduire à en donner les notions essentielles, à propos d'une lecture faite en classe. « Aussi peu d'histoire littéraire que possible... Bien entendu, il sera toujours possible, souvent utile pour l'explication d'un texte particulier, d'ouvrir quelques percées dans l'histoire littéraire, d'avertir de certaines relations des œuvres et d'autres œuvres; mais cela discrètement, prudemment, jamais en formules toutes faites, et plutôt sous forme d'un avertissement, d'un programme de lectures à faire. » C'est exactement ainsi que les choses se passaient dans les rhétoriques des Lemaire et des Boissier, ou plus tard des Merle! et des Maxime Gaucher.
Je pourrais prolonger cette énumération et signaler encore beaucoup de ces erreurs devenues manifestes à l'user, celle, par exemple, qui a consisté à
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introduire dans les classes, sous forme de grammaire savante ou de critique des textes, l'érudition la plus sèche et la mieux faite pour engendrer chez de jeunes esprits l'ennui et le dégoût. Tel est le bilan des réformes partielles accomplies il y a une vingtaine d'années dans l'enseignement secondaire : le grec et latin ont reculé sans qu'on ait vu ni le français progresser, ni les langues vivantes bouger d'une ligne ; le niveau de renseignement littéraire s'est abaissé, sans qu'on ait vu s'élever celui de l'enseignement scientifique. En présence de ces résultats, on a pensé qu'il était urgent de procéder à une refonte totale du système d'études, et d'opérer cette fois une véritable réforme, celle qui se traduirait aussitôt par un universel bouleversement. Cette réforme est celle qui, à l'heure actuelle, affole parents, élèves, professeurs, et les met exactement dans la situation du voyageur égaré au milieu d'une forêt et qui se trouve à un carrefour où s'entrecroisent plusieurs routes. Ces routes désignées par des lettres A,B,C, aboutissent àd'autres routes désignées par les mêmes lettres, mais dont la signification n'est plus la même. Bifurcations, trifurcations, voies parallèles, tronçons qui tâchent de se raccorder, c'est le dédale. On dira que la réforme entre à peine en application, que, pour se reconnaître dans celte confusion, peut-être suffira-t-il d'un apprentissage et d'un peu d'accoutumance :
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laissons faire au temps, repassons dans quelques années! Seulement, ce qu'on commence à craindra, c'est que dans quelques années nous ne cherchions en vain la trace de l'enseignement secondaire, attendu qu'il aura cessé d'exister.
Les déclarations des divers professeurs sont, à ce point de vue, des plus nettes et des plus troublantes. M. Paulin Malapert constate que notre enseignement vient de subir une opération : « Les médecins accourus au chevet du malade ont reconnu nécessaire une intervention chirurgicale. Elle vient d'avoir lieu et ce nous est tout à la fois un motif d'espoir et un sujet d'angoisse; car, chacun le sait, à la suite des merveilleux progrès accomplis par la chirurgie, il est devenu possible de formuler cette sorte de double loi : on ne meurt plus d'une opération, on n'échappe guère à ses suites. » Le moyen en effet d'échapper aux suites d'une opération, qui consiste, paraît-il, dans l'amputation des jambes et l'ablation de la tète? Pour parler sans métaphore, (( je vois très bien, continue le même professeur, comment il se pourrait faire que, d'ici un vingtaine d'années, l'enseignement secondaire eût vécu. Cette disparition serait la suite naturelle d'une évolution dont il est facile de se représenter les divers stades, dont la possibilité, la probabilité ne sont pas malaisées à apercevoir, dont même, à de certains symptômes, il est permis de croire qu'elle est déjà commencée... » M. Malapert est
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philosophe, et c'est donc la philosophie qui mène le deuil. M. Croiset, qui professe les lettres anciennes, déplore le discrédit où elles sont tombées. M. Lanson, qui est professeur de littérature française, est amené à concevoir comme possible une éducation nationale où les professeurs de littérature française ne seraient que les premiers des « professeurs d agrément ».
Au moins le professeur de sciences se déclare-t-il satisfait? Si la leçon de M. Hadamard a été placée à la fin du volume, c'était, pensions-nous, parce que toutes les autres devaient converger vers elle, et parce que le travail de réforme devait avoir eu pour résultat d'installer sur les ruines de tous les autres un enseignement scientifique capable de recueillir leur succession. Quelle n'a pas été notre stupeur à constater que les lamentations des professeurs de sciences font écho aux angoisses des professeurs de lettres et de philosophie ! M . Hadamard estime que, dans certaines sections, l'enseignement des sciences est dérisoire, réalisant ce prodige d'être devenu inférieur à ce qu'il était précédemment; et il est d'avis que, dans les autres sections, les sciences ne sont pas réparties suivant leur importance respective et sont enseignées d'après des méthodes absurdes, il ne craint même pas d'écrire : honteuses ! Le désarroi général, et la crainte d'une finale disparition, voilà donc l'état que révèlent les aveux
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des maîtres les plus désireux de conserver à l'enseignement secondaire sa valeur et son efficacité. En sorte qu'il est aujourd'hui aisé d'apercevoir le chemin parcouru en peu de temps. Nous avions en France un enseignement secondaire fortement organisé, harmonieux, et qui avait fait ses preuves, enseignement incomparable au point de vue français, puisque nulle part à l'étranger on n'en trouvait l'équivalent; c'était lui qui avait formé notre esprit, sinon notre caractère, et qui avait mis sa marque au temps où la primauté de l'esprit français dans le monde était incontestée. Cet enseignement, on s'est d'abord évertué à le fausser, à l'altérer, à le diminuer. Aujourd'hui, on en vient à se demander combien de temps mettront à tomber les quelques pans de mur encore debout de l'édifice miné, lézardé et ruineux.
Je n'ignore pas à quel ordre de préoccupations ont obéi les promoteurs de la dernière réforme de l'enseignement, et c'est ici le centre du débat. « Cet enseignement des humanités, disent-ils, vous pouvez l'admirer et le regretter, mais vous ne pouvez empêcher qu'il n'ait fait son temps. Ce n'est pas de nos réformes qu'il souffre, c'est de sa longévité. Il arrive que le malade meure des remèdes qu'on lui administre; il arrive aussi qu'il meure de sa maladie; c'est le cas. Comment aurions-nous pu fermer l'oreille aux réclamations qui s'élevaient de toutes
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parts? Comment méconnaître une opinion qui se faisait jour dans les écrits de tous les publicistes, à quelque parti qu'ils appartinssent?... » Ils n'ont pas réfléchi que, comme on le faisait remarquer dans un livre récent *, ces critiques sont aussi anciennes que l'enseignement auquel on les adresse, et qu'on n'a pas attendu le xixe siècle pour se plaindre d'un enseignement qui date du xvie siècle. C'est au début du xvie siècle qu'un poète s'exprimait en termes déjà rudes sur le compte des maîtres qui avaient perdu sa jeunesse et, comme dirait M. Lavisse, manqué son éducation :
... C'étaient de grands bêtes
Que les régens du temps jadis, Jamais je n'entre en Paradis S'ils ne m'ont perdu ma jeunesse.
Après Marot, Rabelais n'était guère moins sévère, et, à l'en croire, un élève formé par les méthodes d'enseignement, usitées de son temps, en devenait « fou, niays,toutresveux etrassoté ». Montaigne, à son tour, déplorait qu'on ne s'adressât qu'à la mémoire de l'enfant, qu'on fût sans cesse à « criailler à ses oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir ». Descartes, ses études terminées, faisait retour sur lui-même et s'apercevait qu'il ne savait rien. D'un bouta l'autre du xvneet du xvin'siè-
i. Conférences pour le temps présent, i vol. (Lecofl'rc).
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cle les mêmes plaintes se répondent. Et notez que les reproches qu'on adresse alors à l'enseignement diffèrent à peine de ceux qu'on trouve sous la plume de nos modernes publicistes : surcharge des programmes, encombrement des classes, surmenage, inutilité, frivolité d'un enseignement tout verbal et formel. Pour nous dispenser d'une longue énumération, il nous suffira peut-être de citer une opinion qui en résume plusieurs autres. « La manière dont la jeunesse est instruite dans les collèges de l'Université laisse à désirer; les écoliers y apprennent tout au plus un peu de latin; mais ils ignorent l'histoire, la géographie et la plupart des sciences qui servent dans le commerce de la vie.» Celui qui exprimait ainsi par avance les desiderata des plus réalistes de nos réformateurs est un personnage dont ils n'ont guère coutume de se recommander, puisque c'est Louis XIV. Comme l'enseignement classique n'a cessé d'être attaqué par ceux-là mêmes aux besoins et aux goûts de qui il nous semble aujourd'hui qu'il fût exactement adapté, nul doute que l'enseignement nouveau, tel qu'il sortira des réformes actuelles, ne soulève de violentes critiques parmi ceux dont on souhaitait le plus vivement l'approbation. C'est une loi que, dans tous les temps et dans tous les pays, on fasse son procès à l'enseignement ; la raison en est toute simple : si contents que nous soyons de nous,
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il nous faut bien constater que nous sommes un peu plus ignorants que nous ne voudrions; au lieu de nous en prendre à nous-mêmes, nous accusons nos maîtres.
Quel est pourtant le grand argument sous le poids duquel on accable l'enseignementsecondaire? On déclare qu'il n'est pas approprié à la vie moderne. Dans une société où, depuis cent ans, toutes les conditions ont changé, il est inadmissible que renseignement lui seul reste immuable. « L'enseignement secondaire est un enseignement d'ancien régime; » telle est l'objection fondamentale, ou, pour mieux dire, l'unique objection qu'on invoque contre lui. Chez plusieurs, elle ne traduit qu'un sentiment de bas fanatisme, à savoir que l'enseignement secondaire est accessible surtout à la classe bourgeoise et que cette classe est l'ennemie . A ceux-là, bien entendu, nous n'essaierons pas de répondre. Il va sans dire que, dans l'esprit des professeurs de l'Université, l'objection prend un tout autre caractère. Ils sont très justement frappés de la nécessité qu'il y a à mettre en harmonie toutes les institutions d'un pays. Ils comprennent bien que le but de l'éducation doit être de fournir à ce pays les hommes dont il a besoin. Et, disentils, puisque la Société où nous vivons est une démocratie, notre enseignement doit donc être adapté à un régime démocratique. D'autre part,
les sciences ont pris dans l'époque moderne un développement inouï, et elles n'ont pas seulement changé la conception que nous nous faisions du monde, mais, par leurs innombrables applications industrielles, elles sont devenues un des éléments les plus considérables de notre vie quotidienne. Nous avons chaque jour davantage besoin de chimistes et d'ingénieurs, d'industriels et de commerçants. Ou'avons-nous à faire d'hellénistes? Science et démocratie sont deux termes inséparables, et, cet aphorisme étant tenu pour axiome, il s'ensuit que l'enseignement dans une démocratie doit être scientifique. De là ce mépris qu'il est d'usage aujourd'hui d'affecter, même entre lettrés, pour la littérature. De là cette énergie avec laquelle on s'engage à n'enseigner la littérature que de la façon la moins littéraire possible. De là ce dédain, — où Tonne saura jamais pour quelle part entre l'envie, — à l'endroit de ce qu'on appelle la virtuosité et qui n'est que le talent : une démocratie n'a pas besoin d'hommes de talent...
Il y a dans cette façon de raisonner d'étranges confusions de mots. Il est bon d'écarter d'abord tout ce qui ne sert qu'à encombrer la discussion et masquer la question véritable. Nous aimons la démocratie, mais nous aimons encore plus la vérité. Avouons-le donc, ce n'est pas par sa nature qu'un enseignement échappe à la masse ou lui est a
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sible, c'est par son degré. Et M. Croiset en fait excellemment la remarque : tout enseignement, même fondé sur l'histoire ou sur les sciences, dès qu'il est poussé un peu loin, devient aristocratique. 11 ne s'agit pas davantage de savoir si le lycée formera des jeunes gens munis de toutes les connaissances positives qu'exige la pratique des diverses professions; car ce n'est pas pour cela que le lycée a été institué. L'objet propre de l'éducation au lycée est de donner à l'esprit une culture générale. Donnera-t-on cette culture générale par le moyen des sciences ou par le moyen des lettres? tel est, réduit à ses termes essentiels, le problème de l'enseignement secondaire.
Or, que les sciences, dans la mesure où on peut les enseigner au lycée, aient, en vue de cette culture générale, une suffisante valeur éducative, c'est ce que les hommes de science n'accordent pas. « La science telle que nous la concevons, écrit M.Hadamard, vient à peine de se former. Ses méthodes, ses résultats, son rôle philosophique, son rôle social sont autant de conquêtes nouvelles de l'humanité; nouvelle aussi son entrée dans l'enseignement. » Ce n'est pas dans la période où, nouvelles encore, elles se cherchent et s'essaient, que les connaissances ont une valeur d'éducation. D'ailleurs, c'est M H ornais qui considère la science comme formant un bloc; quand ils parlent de la
science, les savants entendent: les sciences. Entre ces sciences, l'équilibre ne s'est pas établi, mais il y a rivalité, et on se demande aujourd'hui si on n'a pas fait fausse route en donnant à une catégorie de sciences la prédominance sur toutes les autres dans renseignement : « Bien loin que les mathématiques doivent nous occuper exclusivement, nous devons nous élever contre la prépondérance que l'enseig-nement secondaire leur a donnée sur les autres sciences. » Ce sont encore les non-savants qui s'imaginent que, dans l'ordre scientifique, il n'y a pas de place pour l'incertitude : en fait, nous voyons qu'on n'est pas d'accord sur la méthode dont on doit se servir pour les enseigner. Quoi! Deux méthodes en mathématiques, connue on disait jadis: deux morales! Il faut bien en croire un homme de la partie. « A ces obstacles qu'on lui impose, l'enseignement mathématique en ajoute un autre venant de lui-même et de sa méthode. Celle-ci est, comme on sait, la méthode euclidienne, immortel édifice qui domine encore aujourd'hui toutes les mathématiques... Si une telle méthode est indispensable aux mathématiciens, si elle est même considérée comme nécessaire aux élèves qui sont arrivés à un certain degré d'instruction, on doit se demander s'il n'y a pas de graves inconvénients à l'imposer immédiatement aux commençants. » Pour ce qui est de la méthode
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d'après laquelle on enseigne aujourd'hui les sciences naturelles, M. Hadamard la compare à celle de ce professeur de gymnastique qui faisait faire à ses élèves des compositions écrites. Le malheur est que cette méthode qui consiste à dicter un cours, faire étudier dans un livre et donner des problèmes à résoudre sur le papier, semble bien imposée par la force même des choses. C'est au laboratoire qu'on s'initie vraiment aux méthodes de la découverte scientifique; ce n'est pas sur les bancs du collège.
De même il y a sans doute une sorte d'enthousiasme scientifique qui peut élever l'esprit et l'emporter dans les plus hautes régions. Mais ne nous payons pas de mots : reconnaissons que cet enthousiasme est la récompense d'un long- commerce avec la science, mais qu'il ne saurait être l'effet de l'étude balbutiante, fragmentaire et incomplète des éléments des sciences. Et puisqu'on prétend adapter l'enseignement aux conditions de notre époque, ne cessons pas de tenir compte de ces conditions, dès qu'elles deviennent g-ênantes pour notre thèse. Nous vivons dans une époque où les conditions d'existence matérielle sont de plus en plus rudes et difficiles, où la concurrence s'exerce avec une âpreté grandissante, où il faut se faire tout de suite sa place. Nos jeunes g-ens sont pressés et ils vont au plus pressé. Ce qui est de nature à les ten-
ter dans les sciences, c'est qu'elles offrent de nombreux débouchés et mènent directement à toute sorte de carrières; et c'est bien pourquoi, dans l'actuelle organisation par cycles, tant de parents ont choisi pour leurs fils les sections où brille le mot magique de sciences. On va aux sciences, aon parce qu'elles offrent à qui les aime d'un amour désintéressé des émotions quasi religieuses, mais parce que leur étude a un caractère d'utilité immédiate. Pas plus dans une démocratie qu'ailleurs, l'enseignement scientifique et utilitaire n'est un instrument de culture générale.
Au contraire, les lettres peuventbien n'avoir pas d'autre efficacité; mais elles sont l'organe même de cette culture, le moyen approprié à cette fin. Les professeurs de littérature dont nous lisons les leçons dans l'Education de la démocratie se sont appliqués avec soin à ne pas se contenter d'arguments de sentiment, et ne pas « entonner l'hymne éloquent des vieilles humanités ». A notre avis, ils s'en sont gardés avec un excès de scrupule; mais leur argumentation n'en est que plus solide M. Lanson n'a pas eu de peine à montrer, en des pages d'une précision qui ressemble à de la seul ivresse, tout ce qu'on peut tirer, pour la forma lion intellectuelle, d'un texte littéraire dont on sait dégager et développer le contenu. « Une œuvre littéraire est un aspect de l'humanité, un moment de
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la civilisation. La plus légère est toute chargée de sens... h A son tour, M. Croiset se porte garant que l'esprit de l'enseignement universitaire est l'esprit scientifique. « Nous ne croyons qu'à la science ; » telle est sa déclaration de principes. Son témoignage a d'autant plus de force quand il s'élève en faveur de la culture esthétique et de sa valeur éducative. « La vraie beauté n'est que l'épanouissement suprême de l'idée dans une forme qui la rend sensible. L'œuvre d'art la plus belle est celle qui enferme dans l'harmonie du mot, de la ligne, de la couleur, la plus grande somme de vie, c'està-dire de pensée et de sentiment. Eliminer de l'idée de beauté toute réalité substantielle, c'est une grave erreur. Mais en exclure, comme fait Tolstoï, la notion même de la forme, c'est un contresens. Le propre de la beauté est d'être à la fois fond et forme, et de donner ainsi à l'âme un aliment complet, mieux adapté aux enfants et à la foule queue l'est parfois l'idée pure... Ce serait donc une lourde faute que de ne pas faire à la beauté sa part dans l'éducation, en France surtout, où le goût naturel est si vif, où le sens de l'art a toujours été une des qualités essentielles de l'esprit national et un de ses moyens d'influence les plus efficaces. » Veut-on développer chez les jeunes gens uniquement le bon sens (ce qui d'ailleurs est une conception beaucoup trop étroite et timide de l'objet de
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l'éducation); et veut-on leur donner uniquement le goût de la vérité (ce qui d'ailleurs revient à amputer la nature humaine, qui ne se passera jamais de nobles, de généreuses et de magnifiques illusions)? nulle part on ne trouvera, pour développer le bon sens, le sentiment des réalités et le goût du vrai, un procédé meilleur que le commerce intime avec notre littérature classique.
J'avoue encore que l'idée d'autorité n'est guère en faveur aujourd'hui et que celle de tradition nous est suspecte; mais il appartient aux hommes de pensée de conserver leur sang-froid au milieu de l'engouement universel, et de maintenir contre le courant de la foule les principes qu'ils savent être nécessaires. On ne conçoit même pas une société organisée où l'autorité ne joue quelque rùle; et, si affamé qu'on soit de progrès, on ne peut méconnaître que la tradition, qui a en elle sa vertu, est en outre la condition même et un des éléments de ce progrès. L'autorité et la tradition auraient encore leur place dans l'éducation, quand bien même elles seraient bannies de partout ailleurs. Et parla encore l'enseignement littéraire se recommande à quiconque aborde avec sérieux et respect le problème de l'éducation.
Comment enfin ne pas être frappé de ce fait qu'au moment où, de gaîté de cœur, nous nous apprêtons à sacrifier l'enseignement des lettres, on s'efforce
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de le retenir ou de le renforcer dans les nations voisines, dans celles mêmes qui sont aujourd'hui le mieux armées pour la lutte économique, et qui nous font sur les marchés du monde une concurrence trop souvent victorieuse. M. Malapert rectifie l'assertion de je ne sais quel rapporteur de commission affirmant qu'en Prusse on a établi l'égalité de sanction entre la Real Schule et le gymnase. C'est le contraire qui est vrai. « Le gymnase est sorti du conflit plus fort qu'auparavant : on ne peut faire ni droit, ni médecine, ni théologie, sans connaissance du latin. » Encore ne s'agit-il ici que de la préparation aux carrières dites libérales. Mais d'après un renseignement que M. Croiset emprunte à un article de M. Bornecque paru dans la Revue universitaire, la fameuse supériorité des Anglo-Saxons trouve dans la formation littéraire classique un auxiliaire dont elle n'a garde de se priver. « Dans des villes industrielles comme Birmingham, tous les Heaclmasters (directeurs) des écoles industrielles et commerciales considèrent l'enseignement du latin comme le meilleur moyen de former l'intelligence : tous leurs élèves apprennent le latin jusqu'à quatorze ans et le continuent deux années encore dans la division moderne; de même, le latin est obligatoire, jusqu'à treize ans, dans l'école essentiellement pratique de Dulwich. » A ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, j'en ajouterai un, sur lequel
mon expérience personnelle ne me laisse aucun doute. Tous ceux qui ont visité les Universités des Etats-Unis savent quelle extension y a prise dans ces derniers temps renseignement des lettres. Dans cette culture classique qu'elle travaille à nous ravir et à s'approprier, la démocratie américaine ne voit pas seulement une parure, mais une force.
La conclusion qui se dégage de ces quelques remarques est très nette, et l'ouvrage qui nous les a suggérées a tout au moins cette utilité d'avoir posé la question comme elle doit l'être. A l'enseignement professionnel il appartient de fournir aux jeunes gens une préparation technique; et puisqu'il laisse encore chez nous beaucoup à désirer, qu'on ne néglige donc rien pour le développer! A l'enseignement supérieur il appartient d'ouvrir toutes grandes les portes de la recherche scientifique et de former des spécialistes. Entre les deux, reste une place bien déterminée pour l'enseignement seconda* dont l'objet, qui ne se confond avec celui ' »utre, consiste dans la culture générale el désint sée de l'esprit. De cet enseignement une démocidtie ne saurait se passer; et il n'y a rien en lui qui contredise le principe même de Pégalitéj car, s'il n'est pas en fait également accessible à tous, il ne s'ensuit pas qu'en dernière analyse tous n'en profitent pas de quelque manière. Cet enseignement a pour moyen les études littéraires. Que ces études
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littéraires renouveler, se rajeunir, et
qu'elles aient à profiter des progrès de l'histoire ou de la philologie, nul ne le conteste. Encore faut-il que les réformes qu'on y introduit soient faites clans un esprit de sympathie, non de suspicion. En cherchant à le modifier, on l'a naguère affaibli et appauvri; et les professeurs de l'Université n'hésitent pas aujourd'hui à répudier des innovations malheureuses : car le mieux qu'on ait à faire, quand on s'est trompé, c'est sans doute de réparer son erreur. L'erreur que découvrent aujourd'hui dans les nouveaux programmes ceux-là mêmes qui sont chargés de les appliquer serait de conséquence autrement grave, puisqu'elle aboutirait, dans un laps de temps peu éloigné, à la ruine totale de l'enseignement secondaire. Si l'on n'y avise, et si l'on ne se ressaisit pendant qu'il en est temps, c'en sera fait d'une supériorité dont personne encore en France n'avait songé à faire bon marché : la supériorité intellectuelle.
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ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE (5e SÉRIE).