L'USURE D'UN GENRE
MM. Paul et Victor Margueritte continuent bravement la tâche qu'ils se sont assignée de faire revivre l'époque la plus douloureuse de notre récente histoire. A mesure qu'ils avancent, cette tâche devient plus rude. Ils avaient eu d'abord à montrer la lutte de l'armée française contre l'ennemi. Ils ont cette fois à nous montrer l'ennemi établi sur notre sol, investissant notre capitale. Ils apportent à leur œuvre un sentiment de gravité, une élévation et une largeur d'esprit dont on ne saurait trop les louer. Les Tronçons du glaive * sont très dignes, par l'inspiration, de leur aîné, Le Désastre. Certes, il s'y trouve quelques passages que nous en effacerions volontiers, mais l'ensemble en est encore estimable et fait honneur aux deux romanciers, fils de soldat.
Si triste, si austère que puisse être une pareille lecture, elle est de celles qu'il faut avoir le courage
i. Les Tronçons du glaive, par MM. Paul et Victor Margueritte. — i vol. chez Pion.
de faire. Après avoir parcouru, le cœur serré, toute cette série d'échecs, de déceptions, de succès sans lendemain, on s'étonne de ne se sentir ni découragé, ni diminué dans son orgueil. Voilà précisément ce qui donne au livre sa signification et ce qui en fait le mérite. Le lecteur en eiïet subit, sans le vouloir, l'influence des écrivains avec qui il a lié commerce. Or, les auteurs, à aucun endroit de leur récit, ne se laissent aller à la désespérance. Apparemment ils sont de ceux qui ont foi dans la vitalité de leur pays, quand même, et qui ne trouvent dans les pires désastres que des motifs de se redresser et de se raidir avec plus d'énergie. De là vient qu'ils aient pu mener à bien une œuvre dont la lecture eût été sans cela intolérable. Ceux qu'on aime, on ne sent que dans la souffrance combien on les aime : en se penchant sur l'image de cette France envahie, meurtrie, mutilée, les auteurs ne découvrent en eux qu'un sentiment et n'en éveillent chez nous qu'un seul, c'est l'amour passionné pour notre pays. Ce culte du pays et de sa défense, ils l'ont incarné en deux hommes, Gambetta et Chanzy ; ils en ont fait, à vrai dire, les héros de leur livre. Le point de vue auquel ils se placent pour juger tous ceux qu'ils ont été appelés à mettre en scène est toujours le même. Ils ne leur posent qu'une question, celle de savoir s'ils ont espéré jusqu'au bout, ou bien s'ils se sont abandonnés, eux et leur cause.
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Qu'on pense, en d'autres temps, ce qu'on voudra de la guerre; quand la frontière est ouverte, ce n'est plus le moment d'épiloguer. « Cette guerre, dont il subissait le fléau, il ne devait pas s'attarder à la maudire, mais plutôt l'aimer, lui sacrifier ses idées et sa vie, maintenant qu'elle dévastait le sol sacré. Il se dit avec orgueil que, loin de faire œuvre de mort, il faisait œuvre de vie. Il défendait sa femme, les siens, la douce terre de Charmont ; il défendait d'autres existences et d'autres terres semblables, le passé, l'avenir. Il servait la patrie, le droit, tout ce que résumait d'inaliénable ce mot suprême : l'intégrité de la France. » Le malheur est que la défense ne s'improvise pas, et qu'avec les procédés modernes de la guerre européeune, en face de troupes solidement organisées, conduites avec méthode, l'élan patriotique ne suffit pas. MM. Paul et Victor Margueritte rappellent ici et déplorent les théories de l'opposition empêchant l'Empire de réaliser ses plans de réorganisation militaire, redoutant de faire du pays une caserne. « Prenez garde d'en faire un cimetière ! » avait prophétisé le maréchal Niel. « La France, aux appels impétueux de Gambetta, ne trouvait pour la défendre que des milliers et des milliers d'hommes, arrachés à la charrue, aux ateliers, aux salons ; mais le courage et la bonne volonté ne suffisent pas à improviser des armées. Les maîtres d'aujourd'hui,
2l\i\ ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
les contradicteurs de la veille s'en apercevaient. II faut un esprit, une éducation spéciale... Agglomération de recrues, de mobiles, avec des cadres de hasard; multitude prête à se faire tuer sans un chef capable d'utiliser vraiment ces admirables bonnes volontés. Du général au sous-lieutenant, la bravoure tenait lieu de tactique. On croyait avoir fait tout son devoir en n'étant ménager ni de sa vie, ni de celle de ses soldats. »
Pourtant, en face des échecs répétés, les auteurs conservent leur foi dans la possibilité et dans le bienfait d'une lutte à outrance. « Un peuple n'est perdu que lorsque tout son territoire est conquis, son dernier soldat tué. Et encore! Non, ce dont une nation meurt, ce n'est pas du sang versé, de la ruine matérielle, c'est de l'abaissement moral. La seule vraie défaite irrémédiable, ce n'est pas celle qu'on subit, mais celle qu'on accepte. » Cette foi robuste est l'âme de leur récit, elle lui donne son mouvement, sa vie et sa poésie.
Les acteurs de premier plan, ceux dont MM. Margueritte empruntent la figure à l'histoire, sont souvent présentés avec relief. Les romanciers sontils toujours, je ne dis pas impartiaux, mais justes? N'ont-ils pas leurs préférés? Les accusations qu'ils portent d'un air de parfaite assurance contre certains chefs, notamment contre le glorieux d'Aurelle sont-elles fondées? Je n'en répondrais pas,
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et surtout je n'essayerai pas d'en décider. C'est affaire aux historiens. Je note seulement que plusieurs de ces portraits ou de ces silhouettes s'enlèvent vigoureusement sur la trame du récit. Ce sont les généraux : Chanzy, Yinoy, Trochu, Bourbaki. « Duerot, ferme à cheval, précède son étatmajor, qu'il dépasse du képi brodé; sa taille athlétique, sa forte tête aux épaules larges, expriment l'audace et l'entrain. Il ne semble pas se douter que sa place n'est pas là, mais en arrière, à un point d'où il pourrait embrasser l'ensemble du panorama, les mouvements des troupes; visiblement, il estime son rôle bien rempli, parce que, en payant de sa personne, il essaye de les mener à la victoire ou à la mort... » On n'oublie plus ces portraits en raccourci. De môme pour les politiciens. « Crémieux, garde des sceaux de 48, avocat de talent, avait usé sa vie dans les luttes oratoires. Ce septuagénaire assumait, avec une enfantine vanité qui l'empêchait d'en sentir le poids, l'effrayante charge de six ministères. . . La fidèle Mme Crémieux prenait part discrète au Conseil, donnait de sages indications. Bientôt, au grand désappointement de Crémieux, surgit Glais-Bizoin. Point de mission définie. Tel on le vit descendre à l'hôtel de Londres, coiffé d'un vaste chapeau gris à longs poils, vieux parlementaire n'ayant jamais fait qu'interrompre les ministres à la tribune, vieux garçon sans tenue et sans
autorité, au demeurant animé des meilleures intentions, tel on le vit, les jours suivants, errant d'une administration à l'autre, prodiguant ses audiences en plein trottoir, interrogeant à tort et à travers, déblatérant sur ses collègues... » C'est ainsi que reprennent vie les acteurs de ce drame, qui date déjà de trente années, et qu'il était bon de nous rappeler. MM. Paul et Victor Margueritte ont su ressusciter tout ce passé, et mettre en œuvre les documents dont ils ont fait, avec plus ou moins de critique, une bonne provision.
Mais ressusciter le passé, faire revivre les figures disparues, décrire même les batailles, c'est œuvre d'historien. Il faut pourtant nous souvenir que les auteurs des Tronçons du Glaive sont des romanciers. Et il se trouve que, dans leur œuvre, la partie qui donne le plus de prise à la critique, et sur laquelle on est bien forcé de faire toute sorte de réserves, estcellequi procède uniquement de l'art du romancier. Le drame de la patrie agonisante, ils l'ont encadré dans le drame intime de personnages imaginaires créés par eux. Il y a des noces, des naissances, des séparations, des deuils privés, et il est incrovable combien nous restons insensibles à ces petites histoires. Notez que le principe lui-même par lequel on a mêlé à la vie publique les misères individuelles est inattaquable. Rien n'était plus légitime que d'essayer de nous montrer ce que
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devenait sur le sol envahi la vie des familles françaises. C'est l'exécution qui laisse à désirer. Tout cela reste vague, et terne, et pâle.
Comment nous débrouiller parmi ces personnages auxquels il semble que MM. Margueritte veuillent nous intéresser et qu'ils ont l'air de connaître? Il y en a un qui s'appelle Martial, un qui s'appelle Eugène, un qui s'appelle Henri.. . Il y a Marie et Nini. Il y a un M. Real. Que peuvent bien être tous ces gens-là ? Même quelques-uns avaient déjà figuré dans Le Désastre : pour comprendre certains traits qui sont des allusions, il faut nous rappeler leurs démêlés, leurs rivalités, des querelles auxquelles on nous a initiés jadis, mais que, depuis lors, nous avons si complètement oubliées! Comme on est toujours gêné de se trouver dans la compagnie de gens qu'on ne connaît pas et dont on soupçonne qu'ils n'existent pas, cela nous met mal à l'aise, ralentit, refroidit l'intérêt et nuit à l'effet d'ensemble.
Soucieux de tout dire, MM. Paul et Victor Marguerite nous promènent d'un bout à l'autre de la France. Tantôt ils s'enferment dans la capitale autour de laquelle se resserre l'étreinte allemande ; et tantôt ils suivent le gouvernement à Tours, à Bordeaux. Tantôt ils retracent les batailles sous les murs de Paris, et tantôt celles qui se livrent sur divers points de la province ; ou bien ils accom-
pagnent l'armée de l'Est, cette armée que, lors de la conclusion de l'armistice, Jules Favre oublia! Ici encore leur intention est aisée à saisir. Leur sujet, c'est l'ensemble des tentatives faites çà et là pour organiser la défense. De même que l'épée de la Franco était brisée, ils ont pensé que le récit devait être brisé. Idée fâcheuse au point de vue de l'art. On a une impression de décousu. Le récit n'a pas de centre. Les auteurs se laissent conduire par les faits. Et il se peut bien que l'historien doive se mettre à la remorque des faits; un romancier doit les dominer. Il lui faut un parti pris volontaire ; c'est ici ce qui manque. Je ne cloute pas que l'œuvre n'eût été singulièrement plus forte et n'eût témoigné de plus de puissance, si les auteurs avaient su faire plus de sacrifices, nous épargner beaucoup de longueurs, une profusion de détails qui arrivent à lasser l'attention et à brouiller la vue.
C'est par là que ce livre est significatif de l'état actuel du roman, et je dirais de la « crise » qu'il traverse, si ce mot, par suite de l'abus qu'on en a fait, n'était de ceux qu'on n'ose plus emplover. Le cas de MM. Paul et Victor Margueritte n'est pas isolé. En même temps qu'ils écrivent le roman de l'époque de l'invasion, M. Maurice Barrés écrit le « roman de l'énergie nationale », où il retrace l'histoire toute récente du boulangisme; et M. Anatole