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LES LETTRES

On se souvient peut-être que quelques écrivains français, professeurs et membres de diverses académies, pérorant naguère devant l’auditoire cosmopolite d’un Congrès belge, s’étaient avisés d’un moyen très simple pour se mettre en règle avec les problèmes que soulève notre littérature du . xviF siècle : il consiste à rayer d’un trait de plume une littérature qui n’a pas su attendre que Voltaire fût venu. En dépit de ces bons Français, le travail de la critique continue. Elle cherche surtout à expliquer le caractère qui est essentiel aux ouvrages de cette époque, et qu’on ne retrouve ni dans les littératures étrangères ni aux autres périodes de notre littérature nationale. Jamais en effet on ne vit une littérature uniquement attentive à l’étude de Tâme humaine et soucieuse d’en acquérir une

connaissance qu’elle pût léguer à tous les temps. D’où procède cette conception de l’œuvre littéraire? Comment s’est-elle formée? D’où vient qu’au théâtre comme dans la chaire, et dans les romans comme dans les écrits de morale, auteurs et public se soient, du même élan, attachés à mener cette grande enquête sur notre cœur?

Entre, beaucoup de causes, il en est une qu’on pouri’ait indiquer, et non la moindre : c’est l’apparition et le succès du genre qu’on appelait alors « lettres spirituelles ». Au xviC siècle, la littérature de direction est à la base même de toute la littérature et pénètre les genres les plus profanes. C’est ce qu’avait bien vu Sainte-Beuve et c’est pour cela qu’il n’a point exagéré, quoi qu’on ait dit, la part qui revient à Port-Royal dans l’ensemble du siècle. C’est ce que les historiens de la littérature ne font pas assez ressortir. Et c’est le point sur lequel je voudrais insister, puisque l’occasion m’en est fournie par la publication d’une édition nouvelle des Lettres de saint François de Sales.

Nos classiques de la chaire sont peut-être les plus mal partagés, dans un pays qui jusqu’ici s’est montré si peu soucieux d’établir le texte de ses grands écrivains. Nous ne possédons que depuis quelques années une édition critique des sermons de Bossuet, celle de l’abbé Lebarq. Nous en attendons une des sermons de Bourdaloue, depuis qu’a

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paru l’histoire de sa prédication, due au P. Griselle. Aussi ne peut-on savoir trop de gré aux Religieuses de la Visitation d’Annecy d’avoir entrepris de nous donner une édition complète et correcte des oeuvres de leur fondateurh A ce labeur elles ont apporté non pas seulement du zèle et de la bonne volonté, mais une remarquable entente des exigences de l’érudition moderne. A vrai dire, elles ont pris conseil. Les premiers volumes ont été mis au point par un bénédictin, Dom Mackey. Depuis lors, le travail est passé aux mains d’un jésuite, le P, Navatel, qui, depuis longtemps, avait été associé intimement à l’œuvre commune. Telle qu’elle est, la nouvelle édition de saint François fait le plus grand honneur à ceux qui, au milieu de difficultés de toute sorte, en poursuivent l’exécution. Les premiers volumes contenaient les traités de saint François, quatre volumes ont été consacrés aux sermons, les quatre derniers volumes parus mènent jusqu’à l’année 1610 la Correspondance qui en occupei’a plusieurs autres encore. C’est là que pour la première fois, nous pourrons la lire, dans son texte authentique.

' OEuvres de saint François de Sales. Edition complète d'après les autographes et les éditions originales, publiée par les soins des religieuses de la Visitation du premier monastère d’Annecy. Tomes I-XIV, in-8« (Emmanuel Yitte). — Cf. notre étude sur Vlntroductio7i à la Vie dévoie, au tome premier de nos Etudes sur la littérature française et le livre excellent consacré à Saint François de Sales, par M. Fortunat Strowski, 1 vol. in-8o (Plon), 1808.

Car on n'avait pas manqué d'appliquer aux lettres de saint François les mêmes procédés de publication qui étaient jadis en usage, et par lesquels devait — entre autres — être défigurée la Correspondance de de Sévigné. La première édition parut en 1626 : Les Épitres du Bienheureux Messire François de Sales^ évesque et prince de Genève^ instituteur de V ordre de la Visitation de Sainte-Marie, divisées en sept livres. Elle était due au chanoine Louis de Sales, travaillant sous la direction de de Chantal. Que l’édition fût très incomplète, cela va sans dire : on avait fait un choix parmi les lettres qui affluaient de tous côtés. Et ce n’est pas là qu’était le mal. Mais le but que s’étaient proposé les pieux éditeurs était un but d’édification. Ils avaient donc sans scrupules — ou, si l’on préfère, consciencieusement — remanié le texte en ce sens et à cette fin. Les détails trop caractéristiques, trop personnels, avaient été supprimés. Plusieurs lettres avaient été réduites en une seule, eu égard à l’analogie du sujet, et sans souci de la diversité des destinataires ou de la différence des époques. Aux mosaïques ainsi confectionnées on assignait une date, en partie inexacte, à moins qu’on ne négligeât totalement de les dater. En tête, on inscrivait une adresse vague et décevante : A une dame mariée; à une veuve; à xin (jentilhomme ; à une religieuse. Cette édition eut un

grand succès. Elle fut réimprimée de nombreuses fois au xvn® siècle.

Telle qu'elle est, elle reste inliniment précieuse. Ces (( vieux livres » n'ont pas seulement pour nous cet attrait par ou ils plaisent aux bibliophiles, et que naguère définissait si bien M. Jules Lemaître, celui d’avoir été maniés par les contemporains, par ceux-là memes au milieu de qui et pour qui ils étaient écrits. Il y a plus. Ils ont été vraiment des etres vivants, ils se sont mêlés au mouvement d'un siècle; c'est par eux que la pensée de leur auteur est arrivée à beaucoup de gens qui s'en sont noiiiris, qui l'ont convertie en chair et en sang, qui Font fait passer dans leurs actes. Dans nos éditions savantes, les memes œuvres ne nous apparaissent plus aujourd'hui que comme des objets de science ; et il y a quelque mélancolie à songer que tout ce que nous pouvons faire pour elles, c'est de les restituer dans leur froide pureté et d'en écrire l'histoire, parmi d'autres chapitres d'un passé mort.

Cette intime vertu qui réside dans les éditions des Lettres parues au xvii® siècle, ne se retrouve plus dans celles publiées aux xviii® et xix® siècles. Celles-ci n'ont pas d'âme. Au reste, elles n'offrent guère plus de garanties; elles contiennent jusqu'à des lettres entièrement fabriquées : ni ordre, ni méthode: des attributions insuffisantes, ou douteuses, ou erronées. Les nouveaux éditeurs se

sont proposé de nous donner une édition aussi complète qu'il était possible ; ils ont fait dans toutes les archives la chasse aux pièces inédites ; ils ont revu soigneusement le texte sur les originaux; ils ont identifié les destinataires, contrôlé les dates, et adopté pour la classification l’ordre chronologique qui s'imposait. Grâce à eux, nous pouvons nous faire une idée juste des caractères de cette Correspondance, de l'influence qu'elle a eue sur les mœurs, mais surtout sur le développement de notre littérature classique.

Très abondante, et beaucoup plus variée qu'on ne le dit en général, la Correspondance de saint François de Sales est d'abord un document d’histoire de premier ordre sur les affaires ecclésiastiques et politiques à la fin duxvf siècle et au début du xviF. Telle lettre, celle adressée à RP"' Frémyot, archevêque de Bourges, est d'une importance capitale pour l'histoire de la prédication en France; il se pourrait (|ue féveque de Genève eût agi sur l'éloquence sacrée de son temps par ses conseils autant que par ses exemples, et ses conseils constituent un traité à peu près excellent de tous points. Plus encore que sur les événements du temps, ces lettres nous renseignent, de la façon la plus précise et parfois la plus intime, sur la personne même de celui qui les a écrites. Car François de Sales ne craint pas de parler de lui-même, et de

se citer en exemple. Or, il n’est pas indifférent pour nous de savoir comment celui qui a composé tant de lettres de consolation, se comportait en présence des mêmes épreuves dont il s’efforçait d’atténuer pour ses correspondantes ou d’interpréter la rudesse; et il nous plaît de savoir qu’à la mort de sa jeune sœur ou de sa mère, il n’a pas retenu ses larmes et n’a pas voulu s’empêcher de souffrir. Les lettres de direction sont, à coup sûr, celles qui font l’intérêt essentiel de cette Correspondance : l’intelligence en sera singulièrement facilitée par les ressources qu’apporte la présente édition. D’abord, c’est dans l’ensemble de la Correspondance générale qu’il faut les lire, et il est très important de noter qu’elles ont été écrites non pas du fond d’un monastère et dans le loisir de la vie contemplative, mais dans le tracas des affaires, par un homme « opprimé et accablé » de l’administration de son diocèse. Il ne l’est guère moins de constater que telle lettre adressée à une pénitente d’élite, à une âme de choix, a été tracée sur le papier « en courant » par un pasteur occupé d’abord d’évangéliser les pauvres gens et de répandre dans le moindre hameau l’action de sa parole. Et quand on lit que l’évêque vient de battre les champs, de parcourir les « montagnes effroyables » et d’entendre le « tintamarre » des grands orages, on se rend compte que les perpétuelles comparai-

sons qu'il tire de la nature pour en émailler sa prose, ne sont pas chez lui uniquement un artifice de style. Surtout, en replaçant ces lettres à leur date, on y peut suivre le développement de la pensée de saint François; on y saisit ses idées dans leur fraîcheur première ; on voit le directeur de conscience naître en lui, puis s'enhardir, prendre conscience de son rôle, en mesurer refficacité. Ses Traités les plus célèbres ne seront qu’un prolongement de sa Correspondance; et cela suffirait à établir l'intérêt qui s'attache à ces lettres.

Il est ti*ès digne de remarque, en effet, mais d'ailleurs incontestable, que V Introduction à la Vie décote ait été d'abord un ouvrage de circonstance, ayant une destination particulière. Saint François nous en donne le témoignage formel. Envoyant le livre à l'archevêque de Vienne, il le lui présente en ces termes : « C’est un mémorial que j'avais dressé pour une belle âme qui avait désiré ma direction... Elle le montra au Révérend Père Porier, lors recteur du collège de Chambéri... qu'elle savait être mon grand ami... Ce fut lui qui me pressa si fort de faire mettre au jour cet écrit, qu'après l'avoir liâtivement revu et accommodé de quelques petits agencements je l'envoyai à Timprimeur... Si jamais il retourne sous la presse, je me délibère de l'agencer et accroître de certaines pièces qui, à mon avis, le rendront plus utile au

public et moins indigne de la faveur que vous lui faites. » Le volume ayant dù presque aussitôt retourner sous la presse, saint François le compléta comme il en avait le dessein; et, pour le compléter, il employa la même méthode dont il avait usé pour le composer. Je veux dire qu’il se servit, cette fois encore, de ses lettres de direction, et qu’ayant mis d’abord à contribution sa correspondance avec M”® de Charmoisy, il l’accrut d’une partie de sa correspondance avec de Chantal. « Apportez-moi toutes les lettres et mémoires que je vous ai jamais envoyés, lui écrivait-il, si vous les avez encore, parce qu’il faut réimprimer l’/?^troduction, cela me déchargera beaucoup, y trouvant plusieurs choses pour ce sujet. » Peut être une des raisons du succès immédiat de Xlntroduction est-elle précisément que le livre avait été fait au jour le jour, sous la dictée des circonstances et pour répondre aux besoins qui étaient alors ceux des âmes.

C’est donc dans ces lettres qu’il faut étudier les procédés qu’applique l’évêque de Genève à la direction de conscience ; nous les saisissons à leur naissance même, et, comme il eût aimé à dire, dans leur naïveté. Tels sont d’ailleurs les mérites éminents et originaux dont presque aussitôt il fait preuve, qu’il s’est trouvé être le créateur d’un genre qui, avant lui, n’existait pas dans notre

littérature et où tous ceux qui s’y sont exercés après lui ont été ses tributaires. Du directeur de conscience, François de Sales a toutes les qualités, mais surtout la première qui est l’amour passionné des âmes. Il les aime toutes ; c’est chez lui le trait caractéristique. « Il n’y a point d’âmes au monde, comme je pense, qui chérissent plus cordialement, tendrement, et (pour le dire tout à la bonne foi) plus amoureusement que moi; et même j’abonde un peu en dilection et ès paroles d’icelles, surtout au commencement. » Cet amour pour toutes les âmes ne l’empèche pas d’en chérir une particulièrement. Faut-il rappeler les termes dans lesquels il déclare à M’"® de Chantal sa passion mystique? C’est le premier billet, d’une si éloquente brièveté : « Dieu, ce me semble, m’a donné à vous ; je m’en assure toutes les heures plus fort. » Et ce seront, saint François n’étant pas volontiers laconique, les eiîusions où il s’épanchera bientôt, en s’étonnant d’avoir cru, au premier moment, « qu’il ne se pût rien ajouter » à l’affection qu’il sentait en son esprit. « Mais maintenant, ma chère fille, il y est survenu une certaine qualité nouvelle qui ne se peut nommer, ce me semble, mais seulement son effet: c’est une grande suavité intérieui’e que j’ai à vous souhaiter la perfection de l’amour de Dieu... Chaque affection a sa particulière différence d’avec les autres; celle que je

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VOUS ai aune certaine particularité qui me console infiniment et, pour dire tout, qui m’est entièrement profitable. )> Jamais Tamour humain n’a employé d’expressions plus fortes que celles dont se sert en maints endroits saint François pour traduire son pur amour. Seulement, à la différence de l’amour humain, celui-ci n’est ni égoïste, ni aveugle. C'est l’ardente sympathie qui sert à augmenter l’étendue et la pénétration de Tintelligence. C’est l’amour des âmes qui mène à la science des âmes.

Cette science est faite d’abord d’observation. Tl n’est pas d’erreur plus accréditée que celle qui consiste à tenir notre littérature classique pour une littérature d’abstraction et de système; mais il n’en est pas qui soit plus continûment démentie par les faits. L’observation sert de solide fondement à la psychologie du xviF siècle. Nul n’a été plus que François de Sales curieux du « petit fait » et attentif à collectionner des ce documents individuels ». A travers ses lettres, et quoiqu’elles aient toutes le même sujet, qui est le progrès dans la perfection, nous distinguons le caractère de chacune de ses correspondantes, nous devinons le mal dont chacune souffrait et auquel il appropriait le remède.

de Soulfour, une religieuse, est, comme tant d’autres, travaillée par la maladie du scrupule. Rose Bourgeois, l’abbesse du Puits-d’Orbe, âme capricieuse et turbulente, qui songea à quitter le

cloître OÙ peut-être elle était entrée sans vocation, est rebutée par chaque obstacle et, faute de le pouvoir vaincre du premier coup, sitôt prête à tout abandonner : « Quand vous rencontrerez des difficultés et contradictions, ne vous essayez pas de les rompre, mais gauchissez dextrement et pliez... Il faut avoir un cœur de longue haleine. » Saint François ne réussit pas à faire entrer dans ses vues cette malade d’esprit et de corps; il fut plus heureux dans la direction de sa sœur, la présidente Brulart, âme inquiète quhl rangea peu à peu au calme et persuada de servir Dieu suivant sa méthode : avec gaieté. En IVP'^de Charmoisy, (c une dame d'or », « un cœur net et propre », il trouva une âme capable de le comprendre et de réaliser f idéal de la femme chrétienne vivant dans le monde : c’est sa Philothée. ryP*" de Cliantal est promise à de hautes destinées mystiques, parce qu'il y a en elle l'énergie d'un cœur d'homme. Chez la Mère Angélique, les traits distinctifs sont l'amour de sa propre excellence, la vanité, l’agitation. Et ainsi de suite. Il serait facile de tirer des lettres de saint François une galerie de portraits, aussi actuels, et marqués de touches singulièrement plus précises que ceux dont le goût s'établira cliez de Montpensier. Mis ainsi en présence de chacune des âmes qui se sont confiées à lui, saint François les pénètre entièrement. Il pouvait écrire a l'une de

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ses correspondantes, et sans se tromper : « Pour le peu de temps que je vous ai vue et ouïe, il n’est pas possible de mieux connaître vos inclinations et les ressorts d’icelles que je fais, et m’est avis qu’il y a peu de replis dans lesquels je ne pénètre bien aisément. » Telle est cette finesse de l’esprit, habile à suivre tous les détours, à saisir toutes les nuances : elle a son principe dans la conviction que chaque âme est différente de toutes les autres, et qu’en poussant toujours plus avant, on y peut faire des découvertes qui vont à l’infini.

Saint François s’adresse aux personnes de son temps et à certaines personnes dont le cas le sollicite particulièrement, à celle-ci qui est religieuse, à celle-là qui est mariée, à cette autre qui est veuve et songe à quitter le monde. Pour chacune il tient compte et de la nature qui lui est propre et de la souffrance avec laquelle elle se débat. Mais jamais il n’oublie qu’il y a une « forme de l’humaine condition » commune à toutes les âmes, et que cela même rend possible une direction spirituelle. C’est pourquoi, s’il se défend de tout esprit de système et s’il évite de simplifier à l’excès l’étude de l’homme intérieur, il abonde en traits généraux, en remarques d’une valeur et d’une portée universelles. « L’amour-propre ne mqurt jamais que quand nous mourons, il a mille moyens de se retrancher dans notre âme, on ne l’en sau-

rait déloger; il a une légion de carabins avec lui, de mouvements, d’actions, de passions ; il est adroit et sait mille tours de souplesse. » Ces mille tours, le directeur a pris à tâche de les découvrir et de les déjouer. C’est déjà tout La Rochefoucauld. « Nous nous amusons quelquefois tant à être bons anges que nous en laissons d’être bons hommes et bonnes femmes... Nous ne pouvons aller sans toucher à terre ; il ne faut pas s’y coucher ni vautrer, mais aussi ne faut-il pas penser voler. » C’est déjà le mot fameux de Pascal auquel il ne manque que le relief de l’énergique concision. Ces pensées et tant d’autres qu’on extrairait de ces lettres, ou qu’on en a extraites et qui sont vraiment « l’esprit » de saint François, ont toute leur valeur, parce qu’elles reposent sur une vaste enquête, sur une expérience multiple, continuée quotidiennement pendant de longues années. J’ajoute que chez le moraliste profane, chez un La Rochefoucauld, un La Bruyère, un Vauvenargues, ces maximes isolées ont parfois l’air d’un jeu d’esprit. On ne sait ni à quoi elles se réfèrent, ni pour quelle part y entre le goût du paradoxe. Parfois même, on est tenté de se demander ce que vaut l’entreprise d’étaler notre misère humaine pour l’unique plaisir de faire briller à ses dépens notre esprit. Jj’étudc des maladies de l’âme n’est tout à fait légitime que lorsqu’elle n’est pas son objet à elle-même et que

l’intérêt n’cn est pas limité à un intérêt de curiosité. Pour acquérir le droit de se pencher sur nos infirmités et d’en décrire l’affligeant spectacle, il faut avoir, avec le désir formel de les soulager, l’assurance qu’on possède le moyen d’y porter remède.

Donner des conseils ne suffit pas ; encore fautil les faire accepter. On a tout dit sur le tact et la légèreté de main, sur la bonne grâce et la douceur insinuante de saint François. Ce qu’il importe ici de noter, c’est que, soucieux de plaire, il a considéré l’agrément littéraire comme en étant encore l’un des plus sûrs moyens. Alors même qu’il écrit en courant, il ne laisse pas courir sa plume au hasard. Les tours ingénieux lui viennent d’eux-mêmes, mais parce qu’une fois pour toutes il les a conviés à venir. Il n’a pas besoin de chercher les images, comparaisons et similitudes, et l’immense magasin de la nature les lui fournit à profusion, mais parce qu’elles sont pour lui autre chose qu’un ornement, les véhicules mêmes de sa pensée. Presque pas une de ses lettres d’où on ne puisse détacher quelque trait brillant. Il y en a d’exécrables : « Mon Dieu ! ma fille, que i’aime votre mauvaise jambe, car je sais bien qu’elle vous portera plus au ciel que la bonne; jambe qui n’est pas une jambe, c’est un aigle pour vous faire voler en l’air de la vie spirituelle. » Il y

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en a dont s’effaroucherait justement le goût d’aujourd’hui, mais dont on supportait alors la rudesse : (( Les tranchées et convulsions de l’enfantement spirituel ne sont pas moindres que celles du corporel. )) Il y en a de proprement exquises : « Vous êtes trop sensible aux tentations. Vous aimez la foy et ne voudriez pas qu’une seule pensée vous vînt au contraire, et, tout aussitôt qu’une seule vous touche, vous vous en attristez et troublez. Vous êtes trop jalouse de cette pureté de foi, il vous semble que tout la gâte. Non, non, ma fille, laissez courir le vent, ne pensez pas que le frifillis des feuilles soit le cliquetis des armes. Dernièrement, j’étais auprès des ruches des abeilles, et quelques-unes se mirent sur mon visage. Je voulus y porter la main et les ôter. — Non, ce me dit un paysan, n’ayez point peur et ne les touchez point, et elles ne vous piqueront nullement; si vous les touchez, elles vous mordront. — Je le crus; pas une ne me mordit. Croyez-moy, ne craignez point les tentations, ne les touchez point, elles ne vous offenseront point ; passez outre et ne vous y amusez pas. » On rencontre à chaque instant de ces fleurs plus fraîches que celles de la bouquetière Glycera. D’une façon générale, le style des Lettres est également éloigné de celui du Traité de Vamour de Dieii^ qui vaut par une sobriété et une vigueur relatives, et de celui de V Introduction à la vie

dévote dont on peut aimer, mais non contester la charmante rnievrerie. On n’y sent pas l’auteur. C'est le style naturel, mais chez un écrivain qui a toujours le souci d’écrire, et considère que la pensée a besoin d’être revêtue d’une forme de choix. — Une psychologie qui part de la réalité individuelle pour la dépasser et qui, écartant le jargon de l’école, s’efforce de parler avec originalité la langue de tout le monde, c’est la psychologie des lettres de saint François ; mais qui ne voit que ce sera aussi bien la psychologie de tous nos maîtres classiques?

Nous n’avons jusqu’ici parlé que de la méthode de saint François, et nous ne l’avons envisagée que par le dehors. En recherchant quel est, pour ainsi dire, le « contenu » de sa direction, nous serons frappés de voir à quel point elle a façonné l’âme de toute une époque. Le premier point en est, assurément, le parti pris de donner désormais toute l’importance à la vie intérieure. C’est d’elle que tout dépend. « Il ne faut point regarder à la condition extérieure des actions, mais h l’intérieur, c’est-à-dire si Dieu le veut ou ne leveut point. )> Une personne dévote n’agit, ne parle, ni ne se tient autrement qu’une autre : toute la différence n’est que dans les dispositions intimes. De là cette nécessité de se replier sans cesse sur soi-même, de se rendre un compte exact des mouvements de son

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âme et de leurs particularités, de compter, de peser et d'apprécier les mobiles auxquels on obéit. De là cette indifférence à tout ce qui, venant du dehors et n'étant pas nous-mêmes, est par conséquent négligeable, ou n'est tout au plus que l'occasion pour notre véritable nature de se manifester. C'est un principe nouveau dans la direction; mais ce sera aussi bien la grande nouveauté en littérature. Encore y a-t-il pour ceux qui se livrent à ce perpétuel travail d’analyse un danger, qui est de s*y complaire et d’oublier que l'analyse elle aussi est un moyen, une préparation en vue de l'action meilleure et plus vigoureuse. « Cet examen, quand il est fait avec anxiété et perplexité, n'est qu'une perte de temps et ceux qui le font ressemblent aux soldats qui, pour se préparer à la bataille, feraient tant de tournois et d'excès entre eux que, quand ce viendrait à bon escient, ils se trouveraient las et recrus. Car l'esprit se lasse à cet examen si grand et continuel, et, quand le point de l'exécution arrive, il n'en peut plus. » Cette analyse qui dessèche le cœur, stérilise l'esprit, paralyse la volonté, on Ta vue sévir à d'autres époques de notre littérature et de notre société. L'analyse psychologique, telle que l'a pratiquée le XVII® siècle, en est justement le contraire. Elle ignore les langueurs morbides et la désespérance. On le comprend mieux, à mesure qu'on voit à

quoi tend Teffort de la direction de saint François.

Ce qu'il proscrit impitoyablement c'est la subtilité, le raffinement, l'inquiétude, le précieux et le romanesque en matière de piété. Gardez-vous des scrupules, gardez-vous des empressements et inquiétudes... c'est le premier conseil qu'il donne à M'"® de Chantal. Et plus tard, quand cette âme d'élite se sera déjà fort avancée dans le chemin de la perfection, il continuera de lui recommander une sorte de vertu, que beaucoup jugeraient vulgaire et indigne d'une nature un peu relevée. C'est à elle qu'il répète « qu'il ne faut point trop pointiller sur l'exercice des vertus, mais qu’il y faut aller rondement, franchement, naïvement, à la vieille française, avec liberté, à la bonne foi, grosso modo ». Il n’hésite pas à traiter de niaiseries les aspirations de telles extatiques et visionnaires, ni ne se lasse d'opposer à une dévotion fantasque, brouillonne, mélancolique, fâcheuse, chagrine, la piété véritable, et qu'on reconnaît d'abord à ce signe qu'elle doit être avant tout paisible. « Nous arrive-t-il de la peine ou intérieure ou extérieure, il la faut recevoir paisiblement. Nous arrive-t-il de la foi, il la faut recevoir paisiblement sans pour cela tressaillir. Faut-il fuir le mal, il faut que ce soit paisiblement sans nous troubler... Faut-il faire du bien, il le faut faire

paisiblement. » Comment parvenir à cette paix de Fâmc? En évitant d’abord de nous proposer un idéal inaccessible; en songeant ensuite que, dans la dévotion comme ailleurs, rien ne se fait tout d’un coup, mais par degrés, à force de discipline et de méthode. C’est dire que saint François met jusque dans la dévotion les qualités maîtresses du XVII® siècle : le bon sens, l’esprit de mesure, la raison.

La raison nous indique le but à atteindre, et le chemin à suivre ; il reste que c’est à la volonté de transformer l’idée en acte. C'est à elle aussi bien que François de Sales assigne avec insistance le premier rang dans la vie mystique. Pour arriver à la perfection, la condition essentielle, sinon suffisante, c’est de le vouloir. Inversement, le principal obstacle que nous rencontrons entre nous et la volonté divine est encore notre volonté qui veut régner à quelque prix que ce soit. C’est donc qu’il y a une bonne et une mauvaise volonté, et que notre volonté peut se porter dans un sens ou dans l’autre, suivant qu’elle est sollicitée par l’amour. Tel est le dernier mot de la direction de saint François : elle aboutit à une sorte d’action commune de la volonté et de l’amour. — Nécessité de se connaître soi-meme et, par cette connaissance, de développer en soi les facultés de raison, de volonté et d’amour, c’est aussi bien où

reviennent sans cesse les moralistes du xvii'^ siècle.

On peut mesurer maintenant les conséquences du succès qu'obtint aussitôt l'œuvre de direction de saint François. Le premier résultat en fut de provoquer tout un mouvement de littérature spirituelle. Bossuet déclarait tenir de l'évêque de Genève les règles de la direction des âmes. Fénelon, en modifiant et altérant ses enseignements, continue saint François ; et de Maintenon également. Il faudrait entrer ici dans le détail : on ferait plus d'un rapprochement instructif. Pour notre part, nous avons toujours pensé qu'une bonne histoire de la (( littérature spirituelle » est un livre qui nous manque. En suivant le genre dans son développement et ses transformations à travers le xviF siècle, on éclairerait sur bien des points la littérature profane.

C'est aussi bien à celle-ci que nous voulons en arriver, et ce qui nous importe, c'est de montrer combien profonde est l'empreinte qu'elle a reçue. Dans les Essais^ Montaigne avait donné le signal de revenir à l'étude de l'homme intérieur. Encore fallait-il que l’impulsion fût renforcée et complétée; elle l'a été par la littérature de direction, sur deux points, l'un et l'autre essentiels.

Voici le premier. On a beaucoup discuté sur le christianisme de Montaigne; ce n’est pas ici le lieu de traiter la question et je me borne à renvoyer le

lecleur à un article de Brunetiëre^ presque le dernier qu’il ait publié, et Fun des plus admirables qu’il eût jamais écrits. Il me suffit qu’on ait pu différer d’avis sur la qualité ou sur le degré du christianisme de Montaigne. C’est donc, et on le sait de reste, que le grand courant chrétien qui va pénétrer la littérature ne vient pas des Essais : il vient d’ailleurs et justement de ce travail de direction de conscience auquel François de Sales nous a rendu l’incomparable service d’intéresser la littérature.

D’autre part, il faut noter que les Essais ont réussi sui*tout dans le public masculin. Mettons à part, et pour toute sorte de raisons, M‘^® de Gournay. Montaigne a eu peu de lectrices ; il n’y avait guère, dans ses écrits, de ce qui peut plaire aux femmes. C’est aux femmes au contraire que s’adressent les lettres de direction. Et ce sont elles qui vont, à travers tout le xviF siècle, donner le ton et imposer leur goût en littérature. Les années ou écrit saint François sont les memes où paraissent les cinq volumes de VAslrée. Les minutieuses analyses de d’Urfé n’auraient pas été aussi bien comprises, si par ailleurs n’eût déjà commencé à se répandre dans la société ciioisie le goût de la vie intérieure. Au reste, cette « honnête amitié )>, dont on décrivait les elfets dans la fameuse bergerie, n’élait-ce pas un i-ellet ali’aibli de cet amour des

âmes, aussi pur que le ciel et plus fort que la mort, de qui saint François pouvait dire à M*"® de Chantal : « Non il ne sera jamais possible que chose aucune me sépare de votre âme : le lien est trop fort. La mort meme n'aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il est d’une étoffe qui dure éternellement. » Trente années plus tard. Corneille fera représenter son Polyeiicte ; et nous doutons encore si Pauline aime son mari : c’est que, tout imprégnés que nous sommes des idées romantiques, nous ne savons plus comprendre cet amour où la raison et la volonté ont autant de part que le sentiment. Jamais au xviF siècle, sauf chez les auteurs de tradition gauloise, on ne parlera de l’amour, sans indiquer ses rapports avec la morale. Mais comment parler même de l’immoralité de la passion, et considérer qu’il y a des fautes ou des crimes d’amour, si on ne fait pas de Tamour une création en grande partie volontaire ?

Rien ne serait plus aisé que de prolonger la démonstration et de multiplier les exemples attestant cette influence exercée sur notre littérature classique par la littérature spirituelle.

Aussi bien une simple constatation de dates y suffit-elle. L’histoire de la littérature spirituelle tient, en France, entre les dernières années du xvF siècle et les premières années du xviiF. Pareillement, notre littérature profane, tout occu-

ÉTUDES SUR LA LIFfÉRATURE FRANÇAISE

pée de Textérieur à Tépoque de la Renaissance, ne s’enferme dans Tétude de Famé humaine que pendant le xviF siècle, jusqu’au jour où les « philosophes », uniquement soucieux du point de vue social, laissent se perdre le goût de Fétude morale qui nous avait valu cent années de chefs-d’œuvre.

ib octobre 1906.

GUI PATIN

Aux années d’Anne d’Autriciie et de Mazarin, quand régnait dans les rues de Paris et dans l’esprit de ses habitants le plus pittoresque des désordres, un bourgeois,, de profession austère et d’humeur joviale, entretenait avec trois ou quatre amis de choix une correspondance, où il avait soin de noter les événements politiques, faits de guerre, nouvelles religieuses et curiosités littéraires, sans oublier les scandales, accidents, assassinats et exécutions capitales. Il avait de grandes relations et était par elles en situation d’être bien renseigné; il était d’ailleurs homme d’esprit, réputé pour sa verve, sa causticité, et cette hardiesse tranquille avec laquelle il disait crûment les choses, se bornant à appeler le latin à son secours dans les endroits scabreux et quand le picard n’y suffisait plus. Ses Lettres, G ui Patin ne les écrivait probablement pas pour la postérité: à nous être destinées, elles eussent perdu leur plus grand attrait, qui est leur naturel.

Mais une heureuse fortune nous les a conservées ; elles sont une des richesses du magnifique trésor épistolaire du xyii"^ siècle; et on comprend sans peine qu'elles aient été souvent réimprimées. Seulement il en est d'elles comme de beaucoup des meilleurs textes de notre littérature : nous n'en possédons que des éditions déplorables. La dernière en date arrachait à Sainte-Beuve des cris de colère. Lui dont la critique est ordinairement courtoise et dont les sévérités sont enveloppées, il se plaignait que les notes en eussent été rédigées par M. Prudhomme, docteur en médecine. Le fait est que l’auteur responsable et coupable de cette édition, Réveillé-Parise, n'était intervenu que pour nous faire part, ici et là, de son opinion personnelle sur le train du monde et les grands mouvements de riiistoire : le moindre renseignement de biographie ou de bibliographie eût beaucoup mieux fait notre affaire. En outre, il est établi que les Lettres ont été tronquées ; des passages ont été supprimés, d'autres indûment rapprochés; des phrases ont été altérées, des mots intercalés qui changent le sens. On réclamait une édition préparée d’après les méthodes modernes; et pour en exécuter le travail il ne sufiisait pas d’un érudit, il fallait encore qu'il fût de la Faculté. M. le docteur Paul Triaire, déjà connu par de belles publications relatives à Phistoire de la médecine, a entrepris de nous la don-

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lier. Le premier volume vient de paraître*. Les Jettres y ont été soigneusement collationnées sur les manuscrits; elles sont disposées dans le seul ordre acceptable, qui est celui delà chronologie; les notes ne laissent passer aucun nom propre, sans nous apporter tous les éclaircissements dont nous avons besoin. Voici donc que Gui Patin aura un monument digne de lui. Nous en attendrons racliëvement avec sécurité, mais non sans impatience, car ce premier volume s’arrêtant à Tannée 1649, nous sommes obligés, pour la plus grande partie de la correspondance, de recourir encore à Tédition usuelle. Nous serons surtout curieux de lire Tétude où le nouvel éditeur de Gui Patin, situant celui-ci dans son milieu, comme il est juste, le suivra dans son rôle de praticien, doyen de la Faculté de médecine et professeur au College de France : placé du côté de l’opérateur, il réclamera sans doute pour lui une indulgence que nous autres, placés du côté des patients, nous ne sommes pas très disposés à lui accorder. Pour Tinstant, efforçons-nous de dégager quelques-uns des traits de cette physionomie d’autant plus intéressante qu’elle est tout il la fois très originale et très représentative.

* Lettres de Gui Patin (1030-1672). Nouvelle édition collationnée sur les manuscrits autographes par le docteur Paul Triaire, correspondant de l’Académie de médecine. Tome 1 vol. in-S^» (11. Champion).

Si Yon veut prendre tout de suite bonne opinion de Gui Patin et en recevoir une impression favorable, c’est dans sa vie de famille qu’il faut Tapercevoir. On est séduit par la bonhomie, la simplicité de mœurs, Tair de grande honnêteté. On se réjouit de cette perspective ouverte sur notre vieille bourgeoisie. Gui Patin a lui-même retracé dans une page charmante riiistoire de ses origines. Né en Picardie, dans un village à trois lieues de Beauvais, nommé Hodenc, il y retrouve trace d’un Noël Patin qui vivait dans la même paroisse, il y a plus de trois cents ans. Il compte dans ses ascendants, des notaires, des marchands, des avocats. Il était Taîné de sept enfants; on voulut lui donner un bénéfice; au risque de se brouiller avec ses parents, il refusa tout à plat, protestant quhl ne serait jamais prêtre. Ce n'est pas que le métier lui parût moins avantageux qu'un autre ; mais il manquait totalement de vocation. Il vint à Paris, lit sa médecine, fut reçu docteur et bientôt fort estimé dans sa profession.

C’est surtout aux années de sa maturité qu’il est bon à regarder, alors (|ue lui sont venues la réputation et l'aisance. Il a acheté pour neuf mille écus, dans la place du Chevalier du Guet, une maison en belle vue et hors du bruit; il y possède une étude où tiennent ses dix mille volumes.

(( Nos messieurs disent que je suis le mieux logé

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de Paris. Ma feiDnie dit que voilà bien du boidieur en une fin d’année : son mari doyen, son fils aîné docteur, et une belle maison qu’elle souhaitait fort. » En outre, Gui Patin a maison des cbamps : c’est à Cormeille-en-Parisis, une petite lieue par delà Argenteuil. Autant que de ses dix mille volumes, il est fier de ses deux cents cerisiers, de ses cinq cents poiriers, de ses fraises dont on peut cueillir à volonté et de ses vendanges auxquelles sa femme préside. Autour de lui, dans ses belles allées, il se plaît à voir grouiller de la jeunesse. « J’aime bien les enfants, j’en ai six, et il me semble que je n’en ai point encore assez. » Aussi prendra-t-il chez lui en pension le fils de son ami Falconet ; rien de plus édifiant que la sollicitude dont il entoure ce garçon et que la prudence avec laquelle il avertit le père des dangers qu’offrirait une ville comme Montpellier, réputée pour la débauche de ses étudiants. Gui Patin est sur ce point d’une sévérité à laquelle l’autorisait l’exemple de sa vie, une vie toute de labeur, remplie par les devoirs du praticien, et où nulle part n’est faite à la frivolité. Le peu de loisirs que lui laissent ses occupations, il les passe dans sa bibliothèque, où les romans ne tiennent pas plus de place que les livres de dévotion. Son délassement consiste à s’entretenir, les après-soupers, avec ses deux illustres voisins, M. Miron, président aux enquêtes, etM. Charpentier, conseiller aux requêtes.

On les appelle les trois docteurs du quartier. Une fois la semaine^ il va dîner chez le premier président Lamoignon ; c’est sa principale distraction et celle, en tout cas, dont il se montre le plus fier ; car, on a pu déjà s’en apercevoir, ce bourgeois cossu n’est pas dépourvu de toute espèce de vanité. Lamoignon l’envoie chercher dans son carrosse ; il le fait asseoir à table entre lui et SP® la première présidente ; ou encore, il donne ordre qu’ils seront tous deux seuls : « M. Patin vaut bien une audience particulière. » Le moyen de ne passe sentir honoré par des attentions aussi flatteuses et partant d’un magistrat aussi haut en place ? Quelquefois encore Patin se passe la débauche de s’aller promener en famille, comme ce jour où, accompagné de sa femme et de ses nouveaux mariés, il poussa jusqu’à la foire de Saint-Denis, et en profita pour visiter l’église et le trésor. Ce fut un événement.

Non certes qu’il faille s’attendre à trouver chez Gui Patin une sensibilité toujours très fine. Cet homme de famille est gendre à s’expliquer sur le compte d’une belle-mère en termes qui, meme au pays gaulois, semblent un peu roides. La pauvre vient-elle à mourir ? « Gardez-vous bien d’en pleurer la mort : elle ne l’a pas mérité. C’était une bonne femme fort riche et fort avaricieuse qui ne craignait rien tant que la mort. )) Le beau-père s’obstine à une longévité dont on ne prévoit pas le

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terme. Gui Patin proteste qu’il ne hâtera pas la mort (lu vieillard, quoiqu’étant son médecin, ou, tout au moins, qu’il ne le fera pas exprès. « Ces gens-là ressemblent à des cochons qui laissent tout en mourant et qui ne sont bons qu’après leur mort, car ils ne font aucun bien pendant leur vie. Il faut avoir patience ; je ne laisserai pas d’avoir grand soin de lui. » Ce grand soin consista à le saigner huit fois, comme il venait d’avoir quatrevingts ans ; mais c’était pour son bien ; et il est exact que le vieil homme en fut tout ragaillardi. Passe encore pour les beaux-parents ! Cela nous choque davantage de voir un mari se plaindre — ou se louer — si librement de sa femme auprès de ses amis. « Ab ! que vous ôtes heureux d’en avoir une si bonne, si parfaite, et de si belle humeur ! La mienne a plusieurs qualités fort bonnes ; mais elle est quelquefois chagrine et cruelle aux valets et servantes, qui sont des qualités desquelles je ne tiens rien. » Une autre fois il s’égaiera aux dépens de la simplicité de la bonne dame. C’est lors de la fameuse visite aux tombeaux de Saint-Denis. Le bedeau, qui guidait la caravane, débitait un de ces boniments dont il a le secret. « Ma femme était ravie de ces bagatelles et prenait pour autant de vérités les petits contes qu’un moine lui débitait en les autorisant de sa baguette. J’étais déjà informé de ces sottises... » Son orgueil masculin y trouve

son compte. Car il n’attribue pas beaucoup de portée à rentendernent des femmes. Il est à ce point de vue, comme aussi bien à tous les autreSj de Fancienne école, et ne donne pas du tout dans les travers des galants du jour et des précieuses. Mademoiselle Patin, sa femme, n’avait guère plus d’accès dans Fétude aux dix mille volumes, que mademoiselle Montaigne, dans la « librairie » de son mari. Il y a bien de la rudesse dans cette honnêteté de Gui Patin.

Si d’aventure vous voulez savoir le sentiment auquel son cœur est le plus accessible, ne cherchez pas : c’est l’amitié. Envers ceux qui, dans sa carrière, Font aidé de leur expérience et de leurs conseils, il a une reconnaissance, un dévouement sans limites. Quelques-unes des très rares larmes qu’il lui arrive de verser, c’est au chevet d’un ami que son coup d’œil de praticien lui révèle soudain comme condamné à une mort sans rémission. — Faut-il un dernier trait pour achever de peindre ce bourgeois qu’est Gui Patin ? C’est qu’il est badaud. Il s’en défend, et en plus d’un endroit ; il dit de belles choses sur la vanité des spectacles populaires ; il ne voit pas pour sa part où est le plaisir de contempler les grands de la terre. « Si le roi Salomon avec la reine de Saba faisaient ici leur entrée avec toute leur gloire, je ne sais si j’en quitterais mes livres ; mon étude me plaît tout

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autrement... » C'est entendu. Et Gui Patin ne se dérangerait donc pas pour aller voir passer princes ni ambassadeurs ; mais le hasard ferait qu'il se trouverait sur leur passage. Les nécessités mêmes de sa profession ne l’obligent-elles pas à beaucoup circuler dans les rues ? 11 en aime les spectacles. Il se fait raconter, pour les redire à son tour, ceux dont il n'a pas été le témoin. Comme celui qui aimait Paris jusque dans ses verrues, il est curieux de l'anecdote grasse des Halles et des exhibitions sinistres de la Croix du Trahoir. Il sait les nouvelles : que la reine de Suède a fait assassiner Monaldeschi et qu'elle a rendu visite à l'Académie des beaux-esprits, comme on appelait alors l’Académie française ; que le roi est amoureux d'une Mancini ; que les quatre médecins de Mazarinne s'accordent pas sur la nature du mal dont il est mort; qu'un libraire a fait banqueroute ; qu'un fils de famille désole par ses débordements monsieur son père, etc. Il recueille tous les commérages ; il leur fait un sort ; il en prolonge l'écho jusqu'à nous. Ce grand ennemi du gazetier Renaudot est, lui-même, une gazette vivante. Cet homme d'étude est badaud dans l'âme.

Bourgeois de condition, Gui Patin est médecin de profession ; et l'on sait ce que c’était, dans ce temps-là, que la profession de médecin ! Jusqu’au jour où, comme il n'est pas impossible

qu’il y réussisse, M. le docteur Triaire nous aura démontré le contraire, force nous est bien de tenir Gui Patin pour un médecin de Molière. Il n’y a pas un trait de l’immortelle satire qui n’eût pu être pris directement de Gui Patin. Seignare, ensuita piirgare ! c’est à quoi se réduit pour lui toute la thérapeutique. On frémit devant les exemples qu’il cite avec éloge. « Environ l’an 1633, M. Cousinot, qui est aujourd’hui premier médecin du Roi, fut attaqué d’un rude et violent rhumatisme pour lequel il fut saigné soixante-quatre fois en huit mois par ordre de M. son père et de M. Bouvard son beau-père. Après avoir été tant de fois saigné, on commença à le purger... » Et il dit leur fait aux « idiots » qui n’apprécieraient pas la beauté de cette médication. Un M. Mantel, malade d’une fièvre continue, en fut quitte pour être saigné trente-deux fois. Patin traite unjeune gentilhomme âgé de sept ans, qui était tombé dans une grande pleurésie. Son tuteur haïssait fort la saignée. « Je ne pus opposer à cette haine qu’un bon conseil qui fut d’appeler encore deux de nos anciens MM. Seguin et Cousinot. Il fut saigné treize fois. » Patin saigne pour un rhumatisme, pour un rhume ; il saigne les octogénaires et les enfants au berceau; il opère sur les siens et il opère sur lui-même.

Car sa conviction est inébranlable : il a dans l’opinion de ses anciens une foi aveugle ; et il

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ne fait aucune difficulté de déclarer que si le malade meurt dans les régies, c'est donc sa faute et non celle de la Faculté. Thomas Diafoirus vous invitait à venir voir, pour vous divertir, la dissection d'une femme sur quoi il devait raisonner. Gui Patin écrit, tout gonflé de satisfaction paternelle : (( Mon fils Charles explique l'anatomie dans nos écoles sur un cadavre de femme. H y a une si grande quantité d'auditeurs, que, outre le théâtre, la cour en est encore toute pleine. Il commence bien, à vingt-six ans ! » Gui Patin ne tarit pas contre l'émétique, le quinquina, l'antimoine — et le thé ! S'il ne prend pas absolument parti contre la circulation, il la tient pour négligeable. Ne lui parlez pas des médecins de Cour ! Molière les a ridiculisés ; aussi Gui Patin voit-il en Molière moins un adversaire qu’un allié ; « On joue présentement à l'Hôtel de Bourgogne V Amour malade ; tout Paris y va en foule pour voir représenter les médecins de la Cour, et principalement Esprit et Guénaud, avec des masques faits tout exprès. On y a ajouté des Fougerais, etc. Ainsi on se moque de ceux qui tuent le monde impunément. )) Le fait est que Molière a été moins féroce que Gui Patin lui-même contre beaucoup des confrères de Gui Patin. Le satirique n'en a pas tant dit que le médecin contre les chirurgiens, les chimistes et les apothicaires.

On n’imagine pas la puissance crinvectives dont Gui Patin est capable, quand il s’agit de dénoncer les fauteurs « d’impertinentes nouveautés », c’està-dire tous ceux qui ont fait faire un progrès à la science médicale. Savourez ce portrait : « C’était un méchant pendard Hamand qui est mort enragé depuis quelques mois. Il n’a jamais rien fait qui vaille. J’ai vu tout ce qu’il a fait. Cet liomme ne méditait qu’une médecine toute de secrets chimiques et empiriques, et pour la renA^erser plus vite, il s’inscrivait fort contre la saignée, faute de laquelle pourtant il est mort frénétique. » C’est van Ilelmont!... Et goûtez cette oraison funèbre : « Il se fit préparer un émétique qu’il prit le vendredi au soir, dans l’opération duquel il mourut le lendemain matin : Sic inipHvamvomuit animam impunis ille nebulo^ in necandis hominibus exercitatissimus . Comme on lui parla, ce meme vendredi, d’être saigné, il répondit qu’il aimait mieux mourir que d’être saigné. Aussi a-t-il fait. Le diable le saignera dans l’autre monde, comme mérite un fourbe, un athée, un imposteur, un homicide, un bourreau public tel qu’il était; qui, même en mourant, n’a eu non plus de sentiment de Dieu qu’un pourceau duquel il imitait la vie et s’en donnait le nom. Comme un jour il montrait sa maison à des dames, quand il vint à la chapelle du logis, il leur dit : Voilà le saloir où l’on mettra le pourceau quand il

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sera mort, en se montrant. » C’est Guy de la Brosse !...

Même opiniâtreté contre ceux qui mettent en péril les privilèges de la Faculté. Renaudot était de ceux-là, avec son « bureau d’adresses » agrémenté d’un cabinet de consultations. Un procès soutenu et gagné contre Renaudot est une des pages de son histoire dont Gui Patin aime à se souvenir ; il plaida lui-même, et prononça sans préparation une harangue qui ne dura pas moins de sept quarts d’heure ; mais c’est qu’il était tout plein de son sujet. Dans ces luttes contre l’ennemi commun, il ne s’arrête pas même à la limite où l’injustice commence à devenir cruauté. Il trouve tout simple de poursuivre le vaincu jusque dans ses enfants. Les (ils de Renaudot attendent depuis quatre ans le bonnet de docteur : ils attendront encore! Et on se demande si l’on doit davantage haïr ou admirer Gui Patin pour l’approbation dont il couvre cet affreux ostracisme. Car il ajoute : « Tous les hommes particuliers meurent, mais les Compagnies ne meurent point. Le plus puissant homme qui ait été depuis cent ans en Europe, sans avoir la tête couronnée, a été le cardinal de Richelieu. Il a fait trembler toute la terre ; il a fait peur à Rome; il a rudement traité et secoué le roi d’Espagne; et néanmoins il n’a pu faire recevoir dans notre Compagnie les deux (ils du gazetier qui

étaient licenciés et qui ne seront de longtemps docteurs... » Dans ce dévouement aveugle aux intérêts de la Compagnie où il s'absorbe, dans ce respect mystique pour un être de raison plus fort que les puissances de chair, le superbe se mêle à l’atroce. Il y a dans cet entêtement une manière de grandeur.

A cette vigueur de haine, à cette brutalité de style, vous reconnaissez un honime d'un autre âge, et qui, à l'heure même où il écrit, retarde sur son temps. On en aurait une preuve aussi concluante dans la qualité des plaisanteries qui foisonnent sous la plume de l’écrivain. 11 en est de macabres. Qu'il s'agisse de Richelieu ou de Mazarin : « Il est en plomb, le cardinal! » est le refrain dont Patin ne saurait assez se délecter. Il en est de vulgaires. Telles les plaisanteries sur la forme et la dimension des nez. Renaudot était camus, signe indiscutable qu'il devait être puant et punais. C'est de cette drôlerie que Patin le salua, ce fameux 14 d'août 1642, en sortant du Palais : « Vous étiez camus lorsque vous êtes entré ici, et vous en sortez avec un pied de nez. » Il en est enfin qu'on ne peut citer. L’Hôtel de Rambouillet, l’Académie, la Cour ont eu fort à faire pour épurer la langue et former le goût des honnêtes gens. La patrie intellectuelle de Gui Patin est parmi les érudits du xvi® siècle, qui, sans doute, a leur épo-

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que et dans leur milieu, furent grands, mais qui, dans la société nouvelle ne sont pas moins sûrement démodés, surannés et fossiles. C'est des ouvrages de ces savants en us et de leurs continuateurs qu’est surtout friand Gui Patin. Lui qui n'aime guère à bouger de chez lui, il consentirait à faire un voyage : ce serait pour aller voir à Bâle le tombeau d'Erasme, et à Leyde celui de Joseph Scaliger. 11 goûte fort Heinsius et Vossius, Grotius et Gronovius, comme aussi Marc-Antoine Muret, Saumaise et Casaubon. Il se reconnaît à leur pédantisme. Et Molière ne s'y est pas trompé; car ce qu'il reproche aux médecins, c'est bien d'être des pédants d'école, embarrassés d’un savoir inutile et incapables de se ranger à une opinion qui ne soit garantie par l’autorité d'un ancien.

La condition, la profession, les habitudes d'esprit nous rendent assez bien compte des opinions politiques, littéraires, religieuses de Gui Patin. C'est plutôt son bourgeoisisme qui apparaît, quand il parle de politique. D’abord il s’intéresse passionnément à la politique, ne doute pas de sa compétence à traiter des affaires publiques, et morigène sans scrupule ceux qui saignent et purgent l’État, comme il fait ses malades. Frondeur mais docile, c'est un jeu pour lui de résoudre ce problème délicat : être contre les puissants tout en étant pour le pouvoir et contre les ministres, tout en étant

pour le gouvernement. Richelieu est premier ministre et il est prêtre : Gui Patin, qui le hait, ne doute pas quhl nhiit fait à la France beaucoup de mal, répandu le sang innocent, et ruiné le pays. Mazarin est en outre un étranger. Le ce nationalisme » de Patin se révolte contre cet intrus, et il ne trouve pas dans son répertoire, pourtant si riche, assez d’injures pour en accabler ce diable et ce démon, ce faquin, ce pantalon à rouge bonnet, ce bateleur à longue robe. Les libelles qu’on fabrique contre lui, tant en vers qu’en prose et en français qu’en latin, ne sont pas tous spirituels ni piquants; peu importe : Patin comprend et approuve qu’on y coure comme au feu. Il n’est guère mieux disposé pour les princes, pour les généraux et autres grands de la terre; ce sont gens qui ne rêvent pour nous que plaies et bosses, et Gui Patin n’aspire qu’à la paix. Autant que les princes, il honnit les (inanciers et partisans qui rançonnent peuple, paysans et bourgeois. Tout irait si bien, à condition que le Roi ne s’en rapportât qu’à lui seul ! Il semble donc que le gouvernement personnel de Louis XIV eût dû contenter pleinement Gui Patin. Mais il est, par habitude prise, un mécontent. C’est un lieu commun de sa rhétorique de déplorer le malheur des temps et runiverselle décadence. On ne reverra plus des hommes qui vaillent ceux d’autrefois. La France est trop bas; elle est trop malade;

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aucun remède, aucun médecin n'y saurait rien faire... Tout de même, pour un politique qui est mort après le traité d'Aix-la-Chapelle, qui a vu Turenne, Colbert et de Lyonne, c'est un peu trop manquer de clairvoyance.

Quant à ses opinions religieuses, elles dénotent plutôt l'érudit à la hollandaise et le lecteur d'Erasme, l'humaniste mâtiné de gaulois. Voyez la haine folle dont il est animé contre les moines ! Il les déteste, les méprise et les vilipende tous, de quelque ordre qu'ils soient, et en corps ou en détail. S’il apprend sur leur compte quelque anecdote grivoise ou quelque fait criminel, il s’empresse d'en régaler son correspondant. C'est un cordelier de Mantes surpris en conversation amoureuse avec la femme du lieutenant général, un prêtre breton pendu pour avoir enlevé une religieuse, un chartreux de Paris qui a volé chez un orfèvre, des augustins qui se battent pour le partage des deniers à la sacristie, etc. Il se plaint de n'entendre plus parler que de moines, de débauches, de prisons et de querelles de moines ; mais c'est qu'il ne pense qu'a cela ! Cette chronique scandaleuse des ordres religieux tient, dans ses Lettres, une place énorme. A son avis, il n'y aurait qu'un moyen de remédier au mal et de guérir la France de cette espèce de lèpre: on devrait exiler tous ces gens-là. « Que ce serait un beau déblai, si l’on mettait tous

ces moineaux dans des bateaux, avec autant de moinesses et qu'on les envoyât cultiver le purgatoire dans les îles de l’Amérique ou à la Mozambique, où les habitants de ces lieux n’ont point encore vu d’oiseaux de tel plumage ! » N'oublions pas que Gui Patin se pique d'être un libéral ! Toutefois, dans cette guerre générale, on devine qu’il a ses ennemis particuliers, et que ce sont les jésuites. Français et gallican, il en veut tout spécialement à l’ordre né en Espagne pour être une milice du pape de Rome. Aussi n'y a-t-il si basse injure qu’il ne ramasse contre l'ordre (( loyolique », ni si odieuse calomnie qu'il ne soit prêt d’accueillir à cœur ouvert. Un jésuite « révolté et retourné » vient de publier un libelle. Les Jésuites sur téchü’faud, où il accuse ses anciens confrères de faire de la fausse monnaie, de débaucher les femmes à la confession, et autres crimes pendables. Gui Patin s'empresse de recommander l’ouvrage, sans le connaître encore que par ouï-dire ; l'ayant lu, il prononce hardiment : « Je pense que tout cela est vrai, car il n'y a mal imaginable que ces fourbes ne commettent. » Je j^ensc... N'oublions pas que Gui Patin est pour la justice et la vérité ! Ce sont mots de son vocabulaire. 11 n’admet pas les procès de tendances !... Mais chez lui, déjà, la hantise du péril jésuitique est à l'état de « manie ».

Aussi le parti où il va se ranger dans la lutte qui

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divise toute la société au xvii^ siècle, ne fait-il point doute. On peut suivre dans les Lettres de Gui Patin toute rhistoire de la querelle janséniste : assemblées de Sorbonne, publication de V Aiigiistiniis , du Traité de la fréquente communion^ affaire des cinq propositions, et enrin apparition des Provinciales, Patin fait en cent endroits le panégyrique des Jansénius, des Lemaistre, des Arnauld, des Pascal. Il s'en fallait qu'il pensât comme eux sur les points essentiels et qu'il partageât aucunement l'état d'esprit de ces grands chrétiens ; mais il lui suffisait qu'ils fussent ennemis des jésuites. Un incident fameux allait mettre notre docteur dans une singulière posture ; ce fut le miracle de la Sainte- Epine. D'une part. Gui Patin ne croit guère aux miracles ; et, parmi les témoins qui ont signé celui-ci, n'y a-t-il pas cinq chirurgiens-barbiers? D'autre part, ce miracle qui contriste les jésuites n'est pas tout à fait un miracle pareil aux autres. On lui en demanda son avis. « J'ai répondu que c'était peutêtre un miracle que Dieu avait permis d'être fait au Port-Royal, pour consoler ces pauvres bonnes gens qu'on appelle les jansénistes, qui ont été depuis trois ans persécutés parle Pape, les jésuites, la Sorbonne... et aussi pour abaisser l'orgueil des jésuites qui sont fort insolents et impudents. » C'était parler en diplomate — ou en casuiste.

Il reste une question délicate et d'ailleurs essen-

tielle : c'est non plus de compter les haines de Gui Patin contre les personnes, mais de définir avec quelque précision la nuance de sa religion, ou, si Ton préfère, le degré de son irréligion. C'est par là que ses Lettres prennent une portée et ont un rôle dans riiistoire des idées. On a coutume de le placer au nombre de ceux qu'on appelle au xvii® siècle les c( libertins ». Il ne fut pas libertin de mœurs, nous le savons de reste. Fut-il libertin de pensée? Notez qu'il n'est ni athée, ni meme déiste. Il a chez lui un tableau du Christ, où il a fait peindre sa femme et lui-même, aux deux côtés de la croix; il va régulièrement aux offices ; il fait un crime à tel de ses ennemis d'être mort sans confession. Il déclare formellement : a Je crois tout ce qui est dans le Nouveau Testament, comme article de foi. » Il n'en est pas moins vrai que les maîtres de sa pensée sont précisément les mômes chez qui fréquentent les libertins, Erasme, Scaliger, Rabelais, Montaigne, Charron, Lipse, Vanini. IJ ne man(}ue dans sa bibliothèque aucun des livres qui sont pour lors les « bibles » du liliertinage. Et il est aisé de voir que, s'il s’y est plu, il n'y a pas moins proüté. Sur la fourberie des prêtres, sur la ruse et sur l'avidité avec laquelle ils ont de tout temps exploité la crédulité populaire, il a des phrases décisives : « Je pense que de tout temps on a trompé le monde, sous prétexte de religion. C'est un grand manteau

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qui cill*ul)le bien des pauvres et sots aniuiaux. » (( La châsse de Sain te- G eneviève ne fait point plus de miracles qu'autrefois.. . et de tout temps Je peuple qui est un sot a été trompé par de telles inventions. » Ailleurs il parlera de la vanité des oracles sybillins et du parti qu’en tirent les moines pour nous abuser. Kt il cite fréquemment le vers de Lucrèce : Tantum relligio potiiit suadere malo^ rum !

Direz-vous qu’apparemment il distingue entre la religion, et Fusage ou Fabus qu’en font les hommes? Voici qui touche au gouvernement de FEglise. C’est le célibat des prêtres qu’il traite d’invention maudite. C’est l’excommunication romaine dont il plaisante agréablement : « On dit que lorsqu’un homme est excommunié, il devient noir comme poivre. Cela me viendrait donc bien à propos, car je commence à blanchir, et si je devenais noir, je croirais rajeunir. » Ce sont les foudres ecclésiastiques dont il se gausse, comme d’une pièce d’artifice qui rate : (c Le monde n’est plus grue et ne se mouche plus sur la manche ; cela était bon, du temps que Berthe lilait et que l’on avait peur du loup-garou. » Voici le tour des dogmes. Celui des peines éternelles. Luther et Calvin ont ôté le Purgatoire ; ils pouvaient aussi bien nous ôter l’Enfer ; nous serions comme rats en paille. » Celui de la rémission des péchés ; « Les

bonnes gens disent qu’il est mort repentant de ses fautes : cela lui a fait grand bien ! »

Objectera-t-on, pour la défense de Gui Patin, que de telles phrases — et elles sont nombreuses sous sa plume — ont dépassé sa pensée, et qu’il serait injuste de le condamner sur de prétendues impiétés, qui ne sont peut-etre que des boutades ou des saillies de son esprit? Au contraire, il nous avertit qu’il n’a pas mis toute sa pensée dans ses Lettres et que quelques intimes seulement en ont eu la secréte confidence. Il aurait fallu l’entendre causer avec Gassendi chez son ami Gabriel Naudé. « Ce sera une débauche, mais pliilosopbique, et peut-être quelque chose davantage : peut-être tous trois, guéris du loup-garou et délivrés du mal des scrupules qui est le tyran des consciences, nous irons 'peut-être fort près du sanctuaire , Je fis, l’an passé, ce voyage de Gentilly avec M. Naudé, moi seul avec lui, tête à tête : il n’y avait point de témoins, aussi n’y en fallait-il point : nous y parlâmes fort librement de tout sans que personne en ait été scandalisé. » Mais nous n’y étions pas...

Ce qu’on peut remarquer, c’est que les libertins ou leurs amis, à cette date, ne formulaient pas encore d’affirmations très précises : ils n’en étaient qu’aux négations. Bayle a dit de Gui Patin qu’il n’avait pas beaucoup d’articles à son Credo, Il n’en avait pas rayé Dieu, dans un siècle encore tout

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imprégné de foi. Vienne Tinstant où la foi vacillera — et cet instant est proche — ce minimum de credo ne résistera pas au souffle grandissant de l’incrédulité. Inversement le genre de sarcasmes où excelle Gui Patin fera fortune. La première édition des Lettres paraît en 1683, un an après les Pensées sur la Comète de Bayle, quatre ans avant Les Oracles de Fontenelle. On peut juger par là de la place qui appartient à Gui Patin. Cet homme d'esprit ne fut à aucun degré un grand esprit ni surtout un esprit hardi. En théologie comme en médecine, il n'a d'idées que dans la mesure où les préjugés sont des opinions. C'est un attardé du xvP siècle, comme on l'a dit, mais telle est justement sa raison d'être. En prolongeant l’esprit du XVI® siècle jusqu'au temps de Pascal, de Bossuet et de Bourdaloue, il lui permet de rejoindre le moment où se prépare l'œuvre du xviii® et s'annonce la campagne des philosophes.

15 août 1907.

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