LE RACINE
Ce livre est la réunion des dix leçons qui, cet hiver, ont fait courir tout Paris à la Société des Conférences . Pourquoi M. Jules Lemaître avait-il choisi Racine plutôt qu’un autre sujet? Il nous en donne ingénûment la raison. « C’est, dit-il, qu’il m’a été le plus demandé. » Excellente nouvelle! Réjouissons-nous qu’à l’époque où nous sommes Racine soit très demandé, et non pas par les candidats au baccalauréat, mais par les lettrés, ou, comme on eût dit de son temps, par les honnêtes gens. J’y vois une preuve que la sûreté du goût ni le sens de la tradition ne se sont encore perdus et que nos vieux chefs-d’œuvre ont gardé aux yeux d’une élite toute leur jeunesse. Si d’ailleurs c’est à M. Jules Lemaître qu’on a demandé Racine, il n’est pas besoin de se mettre l’esprit à la torture pour en apercevoir les motifs. D’abord on se sou-
^ Jean Racine, par M. Jules Lemaître, 1 vol. in-18. Galmanii Lévy.
venait des feuilletons consacrés par lui à certaines pièces de Racine, du temps qu"il était, pour le régal de ses lecteurs, critique de théâtre : c’étaient des éléments qu’il suffisait de compléter, de relier et de fondre en une étude d’ensemble. On se souvenait aussi de ce discours, si simplement éloquent et d’une émotion si pénétrante, qu’il prononça naguère dans le vallon de Port-Royal. Et l’on songeait que Racine est parmi nos écrivains un de ceux dont il est le plus difficile de parler. Il y faut un homme nourri aux lettres antiques et qui retrouve en lui les émotions de l’âme chrétienne; il n’est pas mauvais qu’il ait Jui-même la pratique du théâtre et que son expérience l’ait renseigné sur les questions de métier; il convient surtout qu’il soit un fin connaisseur des âmes, pour apprécier complètement le plus grand psychologue (jue nous ayons dans notre littérature. Ui) tel ensemble de conditions ne se trouve pas très souvent rempli, meme par nos plus brillants professeurs. Et c’est bien pourquoi il eût été infiniment regrettable que M. Jules Lemaître ne nous entretînt pas de Racine.
Ses conférences conservent, en volume, tout leur attrait. Pourtant elles produisent sur le lecteur une impression un peu différente. En les écoutant, on était surtout réjoui par l’agrément du tour, par l’élégance de la phrase, par Tesprit, par l’éclat de
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certains morceaux, les portraits d’originaux, la fresque historique sur le règne d’Alexandre, le parallèle des deux inspirations, l’antique et la chrétienne, la méditation sur la destinée d’une Maintenon. A la lecture, on est surtout frappé de voir combien ces études, d’une forme si aisée, sont solides et pleines de choses.
Ce volume, s’ajoutant au Jean-Jacques Rousseau de l’an dernier, précise la physionomie de M. Jules Lemaître comme historien de la littérature. C’est bien le critique des Co7itemporains et des Impressions de théâtre qui nous revient, mais modifié par tout ce que vingt années de lecture, de réflexion, d’expérience de la vie ont pu lui apporter pour l’élargissement de son esprit. Sans doute il fera encore ici confession de son impressionnisme. « Je me contente d’exprimer des prédilections personnelles et l’on peut me dire que ce n’est plus de la critique; comme s’il n’y avait pas toujours, au fond et à l’origine de la critique, l’émotion involontaire de notre sensibilité en présence d’une œuvre! » Mais c’est pour ne pas en avoir le démenti. J’ai toujours pensé qu’aux plus beaux temps de son dilettantisme, M. Jules Lemaître avait beaucoup plus de certitudes qu’il n’en voulait laisser paraître; c’était plutôt un raffinement de politesse à l’égard de ceux qui auraient été d’un autre avis que le sien. Et aussi, il s’amusait. Il forçait
la note, malicieusement, pour mettre en colère notre cher et grand Brunetière. Il se peut en effet qu’on apporte un scrupule de délicatesse à ne pas trop affirmer, quand il s’agit d’écrivains encore vivants ou de la pièce nouvelle que nous venons d’entendre; mais la même réserve s’impose-t-elle à l’endroit des plus fameux auteurs, que nous apercevons avec le recul du temps, et d’œuvres livrées depuis des siècles aux disputes des hommes? Non sans doute. Le critique d’une littérature en formation et l’historien de notre tradition littéraire ne doivent pas avoir même attitude. Le fait est que, maintenant, M. Lemaître ne doute plus guère de l’opinion qu’il avance, et n’hésite pas à être de son propre avis. Il sait, de science certaine, que l’apparition de Jean-Jacques dans notre littérature en a dérangé et troublé le cours. Et il est sûr que chez nous personne n’a égalé Jean Racine. Au surplus, sa manière d’étudier les livres n’a pas changé. C’est de Sainte-Beuve qu’il se recommandait dans les quelques lignes de préface mises en tête des Contempoi'ains ; 'i\ est resté fidèle au maître vers lequel l’avaient conduit certaines affinités d’esprit et c’est encore à lui qu’on peut le rattacher. Sa méthode est celle de la critique biographique et psychologique ; celle qui mêle à l’analyse de l’œuvre l’étude de l’homme.
Elle ne va pas sans inconvénients. On risque de
donner une trop large part à Télément individuel, et d'assigner à de grands mouvements de trop petites causes. M. Jules Lemaître n'avait pas toujours évité ce défaut dans son livre sur J. -J. Rousseau. Nous y voyions à merveille Rousseau malade, envieux et fou; nous n'y voyions pas assez que la société elle-même était malade, et que l'époque était folle, et qu'une aberration générale emporte ceux que Jupiter veut perdre. L'œuvre et l'influence de Rousseau débordent de toutes parts les singularités de complexion de l'individu Rousseau... Cette foiSjM. Jules Lemaître n’a pas cédé à la tentation de retrouver dans les détails de la biographie l'origine de chaque ouvrage et de chaque partie d’ouvrage. Il a été mis en garde contre cet excès par la nature même de son sujet, puisque, de toute évidence, le rapport est moins direct chez Racine entre la vie de l'écrivain et son œuvre. Il s'est donc borné à montrer que l'œuvre, si impersonnelle qu'elle puisse être, n’est pas indépendante de l'homme, et qu'on découvre entre elle et la vie de l'écrivain une secrète harmonie. Dans cette mesure, et appliqué avec cette réserve, le procédé est au-dessus de toute discussion. Il ne reste qu'à goûter l'infinie souplesse avec laquelle l'auteur passe de la biographie à l’étude critique, de l’exposé des faits à celui des idées.
Trouverait-on quelqu'un aujourd'hui pour pré-
tendre qu'il n'y ait plus rien à dire sur Racine ? J'espère bien que non. M. Jules Lemaître pense, au contraire, queRacine est de ceuxqu'ona toujours à ((découvrir)). La preuve en est qu’il nous a tracé de riiomme un portrait vraiment nouveau : on n'avait pas encore conté en ces termes le drame de (( cette vie si émouvante » ! Comment est-il arrivé à renouveler cette étude? Très simplement: en prenant le contre-pied d'une opinion longtemps accréditée et radicalement fausse sur les mœurs au xvii*^ siècle. On nous avait donné à croire que le double absolutisme de la royauté et de l'Eglise avait passé le niveau sur les caractères : l'étiquette de cour, les convenances de salon avaient atténué les reliefs et effacé les empreintes... Quelle erreur! Tout au rebours, M. Jules Lemaître constate qu’ (( au xvii® siècle la politesse extérieure recouvre une vie passionnelle extrêmement énergique et souvent une brutalité foncière et pêlemêle des liéroïsmes et d’abominables crimes )). C’est le contraire du paradoxe de Stendhal. 11 n'est que de feuilleter les mémoires et les correspondances, sans parler même des rapports de police. C’e^t déjà le point de vue dont M""® Arvède Barine avait tiré un si merveilleux parti dans ses études sur la Grande Mademoiselle et sur Madame, mère du Régent, M. Jules Lemaître est frappé du grand nombre des esprits libres qu'il rencontre
dans notre ancienne société, et de Tabondance des individus originaux, en comparaison de qui les gens d'aujourd'hui semblent affreusement pâles. Et chaque fois qu'il trouve sur son passage un de ces (( originaux », il nous fait le plaisir de nous le présenter. Quand il nous parle, avec l'irrévérence que l'on sait, de la « grosse » Sévigné et de son « odieuse » fille, on sent bien qu'il cède à un mouvement de mauvaise humeur; et cela, tout de suite, rapproche les temps : on dirait qu’il sort d'un salon où une dame encombrante et sa péronnelle de fille lui ont agacé les nerfs. Il excelle à nous communiquer cette sorte d'impression directe, à nous suggérer comme actuelles la vision des choses et l'image des gens, à nous faire croire non seulement que c'est arrivé, mais que nous y étions. N'éprouvons-nous pas, pour notre propre compte, un peu de l’émotion des gens de la Ferté- Milon qui voyaient passer les messieurs de Port- Royal réfugiés dans leur bourgade paisible : (( Par les belles soirées de l'été de 1639, les habitants de la ville, assis devant leurs portes, regardaient passer quatre bourgeois fort simplement vêtus qui, revenant de la promenade, marchaient l'un derrière l'autre en disant leur chapelet. Les bonnes gens de la Ferté-Milon se levaient par respect et faisaient grand silence pendant que passaient ces messieurs... » En nous
présentant les maîtres du petit Racine, M. Jules Lemaître n"a eu roccasion de portraiturer aucun personnage de premier plan, ni Pascal, ni Arnaud, ni Singlin, ni Sacy; il n'a eu affaire qu’aux comparses. Mais ceux-là mêmes, combien ne sont-ils pas accomplis en leur type, l'aimable Nicole, et Lancelot, cet humble passionné, et M. Hamon, ce bizarre et délicieux bonhomme! Les amis de Racine, c'est Molière, si tourmenté, si malheureux, c'est La Fontaine, le plus ingénu des bohèmes, c'est Boileau, si grand artiste et si brave homme ! A chaque instant, de tous les coins de cette société qu'on nous donne pour unie et disciplinée et qui est au contraire diverse, mouvante, irrégulière, on voit surgir de ces bons types, depuis le visionnaire Desmarets, jusqu'au fantaisiste de Cézy, gens d’un esprit personnel, d’une humeur aventureuse, et qui ne ressemblaient à personne, mais qui se ressemblaient à euxmêmes furieusement.
Bien des causes expliquent cette force d’originalité dans les caractères. La première est sans doute l'habitude de la vie intérieure. Regarder en soi est un bon moyen pour qui veut se maintenir tel qu'il a résolu d’être. Scruter les mobiles de ses actes est encore la seule méthode qu'on ait trouvée pour préserver de toute atteinte sa personnalité. Impossilile, autrement, de faire le départ entre ce
qui vient de nous et ce qui vient d'ailleurs, entre ce qui chez nous est volontaire et ce qui nous est imposé ; et c'est la condition essentielle pour résister aux pressions étrangères, celles de l'opinion, du monde, du pouvoir. A.joutez que l’attention prêtée par nous à certains traits de notre psychologie a pour effet de les développer à l’extrême, et d’achever ce que la nature avait seulement ébauclié. Un être dépourvu de vie intérieure n'a que l'apparence d'un être humain. Très importante ensuite pour garantir l’intégrité individuelle, l'existence de grandes collectivités, de puissants organismes. Notre faiblesse a besoin d'être étayée par toute sorte d'appuis : elle les trouvait jadis dans ces grands corps dont chacun avait ses traditions, ses usages, ses droits, ses privilèges, si l’on veut, et, pour tout dire, son âme : Église, Parlement, diplomatie, armée, associations de métiers. A toutes ces « sociétés » faut-il joindre la plus naturelle de toutes, la famille, alors si fortement constituée ? Ou plutôt n'est-ce pas elle qu'il eût fallu citer d'abord? Ses cadres offraient à l'individu d’incomparables moyens do défense pour lutter contre toutes les forces de destruction. Il y avait alors une Ville et une Cour; il y avait une province et, mieux encore, des provinces. Et il s'en fallait que cette diversité rendît les rapports entre gens d'un même pays plus difficiles que nous ne les voyons aujour-
d'hui. A pénétrer un peu intimement dans la vie de rancienne société, il est impossible de n'y pas remarquer « la douceur, la bonhomie, la cordialité des mœurs bourgeoises à Paris, enfin la multiplicité et la familiarité des relations entre la bourgeoisie et la noblesse, et Tabsence totale de morgue, la morgue datant du jour où les rangs ont été légalement confondus ». Que pense de cette révolution le sociologue, et, du point de vue où il se place, la tendance actuelle à Tuniformité peut-elle être considérée comme un progrès? c'est une autre affaire et dont nous n'avons pas ici à nous occuper. Mais le moraliste, mais l'artiste se réjouit à discerner dans le monde d'autrefois ces éléments de différence et ces garanties d'originalité.
Cette manière d'apercevoir notre ancienne société et cette attention prêtée aux choses de la psychologie, voilà d'où est venue à M. Jules Lemaître l'intelligence de la vie de Racine et ce qui lui en a révélé la beauté. Elle peut paraître, cette vie, aisée, facile, Jieureuse et paisible entre toutes. Racine est élevé par des religieux ; émancipé de leur tutelle, bien accueilli dans les milieux littéraires, présenté à la Cour, il réussit au théâtre dès ses débuts ; merveilleusement doué, il a, parmi beaucoup de dons, celui de plaire ; il est aimé du Roi ; auteur avisé et prudent, il sait prendre sa retraite avant d'avoir reçu son congé, et il finit
bourgeoisement, en fonctionnaire ponctuel, bon époux et bon përe de famille... Voilà Tapparence, mais ceux qui s'y sont tenus se sont lourdement trompés. Sous cette surface unie court le drame intérieur et s'en déroulent les péripéties. Ce qui fait le nœud de ce drame, c’est que Port-Royal, de bonne heure et une fois pour toutes, s'est emparé de Racine. Celui-ci pourra bien, pour un temps, se dégager de l'étreinte et croire qu'il s'est échappé ; il ne s'alfranchira pas. Finalement l’esprit de ses premiers maîtres le reprendra et sera le plus fort. « Sans le savoir, Port-Royal poussait l’écolier vers la littérature et la poésie, et vers le théâtre qui en était alors la forme la plus éclatante. Port-Royal poussait Jean Racine à la damnation, jusqu'à l’heure ou il devait le ressaisir pour le salut; et il en résultera une vie des plus tourmentées, des plus passionnées, des plus humaines par ses contradictions intérieures. Sa vie même fut certainement, aux yeux de Dieu, la plus belle de ses tragédies. » Avoir tiré entièrement parti de cette idée que Port-Royal enserre de toutes parts la vie comme l'œuvre de Racine, avoir fait saillir à nos yeux la lutte entre Fesprit du siècle et l'esprit du cloître, entre la nature et la grâce, avoir pris les alternatives de cette lutte pour les moments mêmes de la biographie qu’il esquissait, tel est ici le mérite essentiel et original du peintre.
Ce que Racine doit à Téducation qu'il a reçue à Port-Royal et combien cette éducation a été décisive pour former son génie, on ne risquera jamais, en le disant, de l'exagérer. Il doit à ses éducateurs d’être au x\if siècle celui de tous nos grands écrivains qui a reçu la plus profonde empreinte chrétienne, et il leur doit pareillement d'être celui qui a reçu la plus forte culture grecque ; or la merveille, c’est la façon dont se sont conciliées chez lui les deux cultures. Il se peut même qu'indirectement il leur soit redevable de cette impressionnabilité si vive et de cette tendance à la rêverie qui n'était pas ordinaire dans un siècle raisonnable. (( L'absence d'enfants de son âge, le silence de ce grand cloître dépeuplé et de cette vallée solitaire, tout cela était évidemment fort propre à le jeter dans la rêverie. Il dut rêver beaucoup, ces trois années-là, le long de l'étang, dans les jardins et dans les bois. Et sa sensibilité, repliée sur soi, secrète, sans confident, dut se faire par là plus profonde et plus délicate. » Cela est, tout au moins, plausible.
Ce qui est certain, c'est que Racine, en sortant de Port-Royal, en emporte l'esprit. Il est, cet esprit de Port-Royal, dans l'œuvre du poète. Racine est persuadé delà corruption foncière de la nature humaine, et c'est bien ce qui donnera à ses analyses tant de profondeur, à ses peintures tant de vérité ! En outre.
Tartistc chez lui est admirable par sa simplicité, par la sûreté de son goût, ou, pour mieux dire, parce que le premier il fait entrer le « goût » dans la littérature de théâtre. Mais comment oublier ce culte pour la simplicité qu'avaient les « messieurs », et cette horreur qu’ils nourrissaient contre les vains ornements, et cette rhétorique ennemie de la rhétorique que Pascal avait apprise à leur école ou peut-être qu’il leur avait enseignée ? Notons encore que Racine est de tous les auteurs celui qui a le moins varié dans ses directions, qui a été le plus tôt en possession de son idéal d’art. N’est-ce pas parce que cet idéal était en conformité parfaite avec les enseignements qu’il avait reçus ? On le retrouve, l’esprit des messieurs de Port-Royal, jusque dans la période de dissipation de leur élève : en aurait-il avec tant de vivacité savouré les joies, si ces joies n’avaient pas été des péchés ? Et c’est lui qui, peu à peu, reprenant le dessus, opérera la conversion de Racine.
Cette conversion, s’il faut en croire l’auteur d’un livre sur la Bérénice de Racine M. Michaut, aurait commencé au lendemain de Bérénice. Le savant professeur était irrité de lire un peu partout que Bérénice est une élégie ; et l’épithète de divine qu’on y accole volontiers ne lui semblait pas une
^ G. Michaut, La Bérénice de Racine^ 1 vol. in-18 (Société française d’imprimerie et de librairie).
réparation suffisante. Que ce chef-d’œuvre fût tenu pour une œuvre moindre, ou même pour une « faiblesse » dans le théâtre de Racine, cela Findignait, à juste titre. 11 s"est donc mis à l'étude et n’y a pas perdu sa peine, puisqu’il a réussi à établir que la tradition d’après laquelle Henriette d’Angleterre aurait proposé un « sujet de concours » à Corneille et à Racine est une légende. Suivant les apparences, il n’y a eu que rencontre fortuite : le sujet était dans l’air. M. Michaut, poussant son analyse, n’a pas été embarrassé de montrer que Bérénice est un modèle de cette tragédie psychologique inventée par Racine : c’est quelque chose comme le drame racinien sans mélange et à l’état pur. Je crains, après cela, qu’il n’ait exagéré l’importance relative de l’œuvre. Elle marquerait l’instant où Racine, justement parce qu’il a obtenu la suprême satisfaction dans sa lutte contre Corneille et qu’il a réalisé la plénitude de son idéal, se détache de la vanité littéraire. Jusque-là. et l’étude de ses préfaces l’atteste. Racine avait été, au plus mauvais sens du terme, l’homme de lettres orgueilleux, susceptible, agressif ; désormais tout change : le poète, content d avoir déployé toute sa maîtrise, renonce à la polémique. Et alors, « ce n’est plus seulement par la chronologie que Bérénice est au centre de son œuvre : elle est encore la pièce centrale, parce que, jusqu’à elle, à chaque fois davan-
tage, Racine a ambitionné le succès et tout fait pour l’obtenir, tandis qu’à partir d’elle, il s’en est, je n’ose dij’e désintéressé, mais pourtant détaché davantage. Ainsi, loin d etre dans sa vie littéraire une « faiblesse », il y a des chances pour qu’elle soit ou son œuvre maîtresse ou tout au moins sa tragédie type ». Qui ne sent que ces mots sonnent trop fort et qu’ils sont écrits trop gros? M. Michaut n’obtiendra pas que nous « ordonnions » toute l’œuvre de Racine autour de Bérénice. Trop est trop.
Il reste que dans la décision prise par Racine de renoncer au théâtre, décision préparée de longue main et dont l’échec de Phèdre ne fut que l’occasion, les motifs purement littéraires sont entrés pour la moindre part. Certes, sa carrière n’avait pas été sans amertumes, mais il avait eu de telles compensations ! Il avait été très discuté, très combattu ; mais il avait remporté de telles victoires ! Il avait des ennemis acharnés et perfides ; mais sur quels amis il pouvait compter ! Nous n’arrivons pas à plaindre outre mesure un poète qui a pour lui la faveur du Roi et l’assentiment de Boileau. Racine était d’épiderme très chatouilleux ; il l’était beaucoup moins sans doute que tant d’autres artistes que nous connaissons et chez qui la vanité dégénère en maladie. On n’en est pas à compter les écrivains qui, après épuisement total, ne lâchent tout de même pas la partie et s’obstinent aux redites ; mais il est à peu
près sans exemple qu’aucun se soit condamné au silence, quand il avait encore beaucoup à dire et qu’il était en possession de tous ses moyens d’expression. Or, Racine a trente-sept ans ; et telle est encore en lui la sève productrice, telle est la puissance de renouvellement, que, quatorze ans plus tard et par accident, il écrira Athalie. Non, les rivaux et les ennemis de Racine n’auraient pas réussi à le faire taire. C’est le chrétien qui a imposé la retraite à l’homme de lettres ; c’est le janséniste effrayé par l’immoralité foncière du théâtre et de toute espèce de théâtre ; c’est l’élève de Nicole qui n’a pas voulu continuer davantage le métier d’ « empoisonneur public non des corps, mais des âmes ».
Je regrette vivement que M. Jules Lemaître ne se soit pas attaché, autant qu’il aurait pu, à l’étude des dernières années de la vie de Racine. Ces dernières années, ce n’est pas la fin languissante d’un vieillard, ce sont vingt-deux ans de la vie d’un homme qui est mort à soixante. M. Lemaître s’est contenté ici d’indications justes, mais trop sommaires. Il nous a privés d’un chapitre qu’il eût écrit excellemment. C’est la plus fâcheuse lacune de son livre. Comment n’a-t-il pas été tenté davantage de suivre Racine dans son intérieur de famille et de s’y attarder avec lui ? Il aurait pu tirer un tel parti des lettres de Racine à son (ils Jean-Bap-
liste, pour évoquer devaut nous une de ces familles d’autrefois, si différentes des familles d’aujourd’hui !
Cette correspondance d’un père avec son fils commence quand l’enfant a treize ans ; Racine lui écrit déjà comme à un petit homme; et depuis lors, qu’il soit dans sa maison de la rue des Maçons, au camp de Namur, à la Cour, à Versailles ou à Fontainebleau, il ne cessera d’entretenir ce fils « continuellement présent à son esprit ». Un mélange exquis de tendresse et de gravité fait le charme de ces lettres. On dit que les parents d’autrefois avaient un don d’insensibilité qui était bien commode et que nous avons laissé perdre. N’en croyez rien ! Ils ignoraient nos mièvreries ; mais ils étaient suppliciés des mêmes inquiétudes et des mêmes angoisses que les parents de toujours. Jean- Baptiste étant tombé malade, la suscription d’une lettre que son père lui adresse : A mon cher fils Racine, est assez éloquente. Le souci constant de Racine est de donner à son fils une sérieuse formation d’esprit : il le met en garde contre tout ce qui pourrait le dissiper, et ce sont d’abord les lectures frivoles. On connaît la lettre fameuse où il le gronde de porter envie à une de ses petites amies parce qu’elle a lu plus de comédies et plus de romans. La fin est admirable : « Je remets à vous en parler plus au long et plus familièrement
quand je vous reverrai, et vous me ferez plaisir alors de me parler à cœur ouvert là-dessus et de ne vous point cacher de moi. Vous jugez bien que je ne cherche point à vous chagriner et que je n’ai d’autre dessein que de contribuer à vous rendre l’esprit solide et à vous mettre en état de ne point me faire de déshonneur quand vous viendrez à paraître dans le monde. Je vous assure qu’après mon salut c’est la chose dont je suis le plus occupé. « Ces lignes donnent le ton ; l’autorité qui s’accompagne de bonté, le respect qu’adoucit la confiance, aucune pédagogie n’a trouvé mieux. Les mille et un détails de ménage, les lettres lues en famille, le bouquet apporté pour la fête, la belle carpe dont on régale M. Despréaux, l’orage dont on fut assailli en se rendant à Auteuil, la promenade à la foire où Louis Racine eut une telle peur de l’éléphant, et les nouvelles qui arrivent du cloître, et les débuts de Jean-Baptiste auprès de M. de Torcy, et ce mariage qu’on faillit lui arranger à son insu, mais dont sa mère ne voulut pas, parce que la jeune fille était rousse... quelle mine de renseignements ! Et quels délicieux tableaux d’intérieur on pouvait faire, rien qu’en rapprochant les traits qui s’oifrent à chaque ligne, intimes, touchants, charmants, instructifs !
Pour ce qui est de l’étude même du théâtre de Racine, la partie la plus ingénieuse est celle où
M. Jules Lemaître montre, non pas le romantisme qu’il enferme — oh ! non, — mais certaines nouveautés que les romantiques auraient dû y apercevoir, s’ils n’avaient eu si furieuse envie de s’en attribuer à eux-mêmes l’invention. Il suffit au critique de pousser un peu le caractère d’Oreste pour en faire le premier des héros à la manière d’Antony. « C’est déjà l’homme fatal qui se croit victime de la société et du sort, marqué pour un malheur spécial, et qui s’enorgueillit de cette prédestination, et qui, en même temps, s’en autorise pour se mettre au-dessus des lois. C’est déjà le réfractaire, le révolté aux déclamations frénétiques. » Seulement, tandis que les romantiques l’en admireront, Racine se contente de le plaindre. 11 le donne pour un malheureux, pour un malade, pour un fou qu’il faut mettre dans l’impossibilité de nuire. Romantique Ériphile, « amoureuse perverse d’Achille pour s’être sentie pressée dans les bras ensanglantés de ce jeune homme et y avoir un instant perdu connaissance... Ériphile qui se croit maudite, comme Hernani et Didier, et qui d’ailleui's s’en vante, et à cause de cela se croit tous les droits ; orgueilleuse du secret de sa naissance et du don fatal qu’elle possède, à ce qu’elle dit, de répandre le malheur autour d’elle ». Antiochus, qui soupire des vers d’amour si mélancoliques et si purs, a luimême un peu de l’air d’un lamartinien.
La grande prétention des romantiques, c'était d'avoir les premiers deviné le sens de l'histoire et fait entrer dans la littérature dramatique la couleur locale. Et si l’on entend par là le bricà-brac, les oripeaux et la friperie, cela est vrai. Mais la belle invention, pour en être fier! On ne saurait trop louer M. Jules Lemaître d'en avoir fait si clairement ressortir la puérilité, et d'avoir si joliment raillé ce qu'il y a d’enfantin dans le drame, non seulement du bon Dumas, mais de Hugo et de Vigny. Il donne, à ce sujet, une formule excellente et qu'il faudra retenir : c'est que la couleur locale de Racine reste surtout intérieure. S'agit-il de Britannicus? Les protagonistes, Agrippine, Néron, personnifient bien ce déséquilibre que l'ivresse de la toute-puissance a pu produire chez les maîtres de l'Empire. S’agitil de Bajazet"^ L'amour de Roxane, charnel et furieux, répond assez bien à l’idée que nous nous faisons de l’amour chez une femme de harem. Racine a eu très nettement la notion de la différence des temps et de l’influence des milieux. Mais il était, plus encore, persuadé que l'âme humaine ne change pas dans son essence : l’art même exige qu’on projette la lumière sur le fond commun des sentiments. — Les romantiques ont augmenté le spectacle, et ç'a été pour eux le moyen de substituer à une émotion d'ordre relevé des exhibitions.
LE ItACINE DE M. JULES LEMAITRE 69
OU pénibles ou ridicules; mais combien y a-t-il dans Phèdre de vers qui suggèrent une attitude, qui évoquent une image ou un tableau ! Pour une fois que Racine s’est amusé à écrire une comédie, il y a d’instinct, et lui le premier, mis en œuvre les effets de comique qui résultent du jeu des rimes et des acrobaties de la versification. C’est dire que Racine n’a ignoré aucune des ressources du théâtre, et qu’il a utilisé celles mêmes dont l’emploi lui semblait dangereux, mais dans les limites de l’art et de la vérité, laissant à ceux qui viendraient après lui le soin de les pousser à l’absurde, d’en dégager l’élément malsain et l’âme de folie.
M. Jules Lemaître se place à un point de vue tout différent de celui de Taine. Envisageant les œuvres littéraires comme autant de documents, Taine ne voyait dans la tragédie de Racine qu’un reflet des mœurs du xvii® siècle. On sait la fameuse phrase : « Si j’avais le plaisir d’être duc et l’honneur d’être millionnaire... » Donc il aurait prié quelques survivants de l’ancienne société de s’habiller comme des courtisans de Louis XIV, et dans un haut salon de panneaux sculptés et de longues glaces un peu verdâtres, il les aurait conviés à causer. « Alors, pour la première fois, je verrais le théâtre de Racine et je penserais enfin l’avoir compris. » M. Jules Lemaître ne le penserait pas. Ce qui fait la grandeur de la tragédie racinienne, c’est
qu’elle embrasse d’immenses parties de l’histoire. Là-dessus on relira une très belle page de M. Lemaître. C’est ainsi que, sans appareil d’érudition et sans étalage de controverse, le nouvel historien de Racine a su dégager l’opinion qui a le plus d’apparences d’être exacte, et nous donner de l’homme et du poète un portrait vivant et ressemblant. Son livi’e est l’étude la plus pénétrante que nous ayons sur un sujet qui est au centre même de notre littérature. Et il faut le remercier d’en avoir parlé, non pas seulement avec tant de finesse, mais avec tant de chaleur de cœur! Il a eu des trouvailles d’expression pour définir la « fraîcheur d’enchantement » qu’apportait Andi'omaqiie, ou pour célébrer la « merveille de Phèdre ».
« Faites-nous des Lettres persanes! » disaient aux auteurs les éditeurs du xviii® siècle, comme si pour faire du Montesquieu il n’y avait qu’à le vouloir. Et nous, c’est à M. Jules Lemaître luimême, si nous avions chance d’en être écouté, que nous dirions : « Faites-nous des Racine ! Faites-nous des Jean-Jacqiies Rousseau! Vous les faites trop bien pour que cela vous ennuie beaucoup, et vous rendez ainsi aux lettres un si grand service ! » Car l’élite est encore nombreuse qui se plaît à voir retracer les grandes époques de notre art classique. Encore ne faut-il la laisser ni se disperser, ni se décourager. Elle a eu naguère de
belles fêtes. ïlya quelques années, elle a pu, presque dans la môme semaine, lire un Essai de Bourget, un Contemporain de Lemaître, une Vie littéraire d’Anatole France, une étude de Brunetière, de Vogüé, de Faguet. C’était une merveilleuse excitation à penser, et je doute qu’on puisse, d’ici longtemps, revoir une pareille réunion d’écrivains à idées. Nous n’avons que plus de besoin qu’on écrive pour nous de ces études solides et délicates où, comme on eût dit jadis, l’agrément le dispute au savoir. Les livres de M. Jules Lemaître, dans sa nouvelle manière, sont incomparables pour entretenir et aviver cette ferveur littéraire qui est l’honneur de notre meilleure société. C’est pourquoi nous souhaitons que les deux volumes déjà parus, et accueillis avec une faveur unanime, soien t le commencement d’une série.
15 juillet 1908.
Nous avions tous cru jusqu'aujourd'hui que Boileau était l'auteur de poétique et La
Rochefoucauld celui des Maximes, que Racine avait fait ses tragédies et Bossuet ses oraisons funèbres. On vient de découvir que c'est une erreur. Comme dans les musées d'où l'on voit, de temps en temps, disparaître certaines fausses attributions, il va falloir substituer d'autres noms à ces noms indûment décorés d'une gloire séculaire. Où nous lisions Boileau, Racine et Bossuet, il faudra lire désormais, non seulement Ronsard et Baïf, mais Chapelain, Scudéry, Voiture et Brébeuf : tels sont les véritables auteurs d'ouvrages qui, par suite d'une longue méprise, sont parvenus jusqu'à nous avec une signature usurpée. La vérité enfin se fait jour, et il apparaît que les auteurs du fameux siècle de Louis XIV furent d'éhontés plagiaires. Incapables de tirer de leur fonds ni une idée, ni une phrase, ni une rime, ils passaient leur temps à piller leurs prédécesseurs ; après quoi, ils s'em-
pressaient de les vilipender, afin d’ôter aux gens l’envie de les lire, ce qui eût fait découvrir la supercherie. Ils mettaient toute leur habileté à dissimuler leurs larcins, car on ne peut leur dénier, dans cette mesure et à ce titre, une sorte d’habileté. Ils avaient, pour démarquer leurs emprunts, un art auquel un esprit impartial doit rendre hommage ; toujours sur le qui-vive et possédés par la peur du gendarme littéraire, ils apportaient tout leur soin à ne pas se laisser prendre la main dans le sac. Ils surent d’ailleurs mettre le pouvoir dans leurs intérêts. Soutenus par le gouvernement, ils s’imposèrent à leurs contemporains. Dès lors, maîtres d’une situation confortable et solidement établie, ils n’eurent plus qu’à en jouir paisiblement; on sait de reste que la critique est paresseuse et ne se soucie pas de sortir de l’ornière des opinions reçues ; les professeurs sont routiniers et facilement prévenus en faveur des doctrines d’où dépend leur avancement. Et voilà comment les écrivains du xvii® siècle occupent, encore aujourd’hui, une place importante dans les histoires de la littérature et figurent même aux programmes de l’enseignement... Scandale intolérable ! Mais un liomme est venu pour le dénoncer.
Il s’appelle M. Dreyfus-Brisac h II réunit en lui
* Edmond Dreyfus-Brisac, ancien rédacteur en chef de la Revue inlernationale de V Enseignement : Etudes littéraires com-
la double qualité de poète et de compilateur. Il est poète, et s'en excuse
dans ce siècle pratique,
Où régnent l’ascenseur et la rapidité Avec le téléphone et l’électricité.
Il se rend bien compte qu'il parle, en dépit de la mode, un langage dont nous sommes désaccoutumés, et se demande à lui-même plaisamment :
Pour pérorer ainsi devant le monde entier, Etes-vous président d’une ligue ou portier?
Il n'est ni l'un ni l'autre ; il n’en est pas moins homme ; et comment résister aux agaceries de la « folle du logis » ? Le vers a d'ailleurs ses avantages : il permet de dire les choses d'une façon plus agréable, avec plus de finesse et de fantaisie. Au lieu de répéter platement que Bossuet a été le créateur de l’oraison funèbre, un poète dira :
Bénigne a trouvé l’oraison,
Un soir de Noël sous son chausson ;
et quand il en viendra à traiter, comme il le mérite.
L’âne pédant nommé Boileau,
parées, I. Les Classiques imilateur s de Ronsard, 1 vol. in-12, Calmann-Lévy ; II. Un faux classique, Nicolas Boileau, 1 vol. in-12, Calmann-Lévy : III. La Clef des Maximes de La Rochefoucauld, 1 vol. in-12, chez Eauteur ; IV. Plagiats et réminiscences, ou le Jardin de Racine, ibid.
cet âne qui est encore un « Zoïle », un « corsaire », un « pion » et un « policier », il saura résumer son impression dans cette spirituelle boutade :
Le sieur commence à me scier.
Mais ce ne sont là que les bagatelles de la porte. Dans un siècle où régnent « l’ascenseur et la rapidité », on ne peut s’attarder aux gentillesses du joli langage, et M. Dreyfus-Brisac lui-même réduit sa muse à la portion congrue. Il lui permet tout juste d’ouvrir le volume et de le fermer, de mettre le lecteur en goût au seuil du livre et de le remercier à la fin. S’il lui arrive parfois encore de faire courir, entre deux graves chapitres, de capricieuses arabesques, c’est une espièglerie dont la mutine sera châtiée. N’oublions pas que ce sont ici des livres savants dont le corps, l’essence, la substance est toute de compilation.
Il n’est pas très facile de donner au public une idée de ces volumes qu’enfante chaque année la patience de M. Dreyfus-Brisac ; et d’autre part, il serait peu loyal d’en parler en les supposant connus. L’auteur a beau se plaindre que
De cuistres un gros peloton
Le poursuit à coups de bâton,
et que des régiments d’ennemis, puisant dans l’arsenal de tous les temps, foncent sur lui avec des hallebardes, avec des épées et avec des obus, le
fait est que ce grand combat n’a eu jusqu’ici que peu de témoins : ces livres vengeurs n’ont pas fait beaucoup de bruit dans le monde. Vous pourrez toutefois, par un procédé assez simple, vous en représenter l’aspect et le contenu. Vous avez eu sans doute entre les mains des textes classiques « avec les notes de tous les commentateurs » ; supposez donc qu’on ait conservé toutes les notes de tous les commentateurs, mais qu’on ait supprimé le texte. Ou encore, on s’est plu de tout temps à consigner au bas des pages, dans les livres des poètes, les vers qui pouvaient prêter à un rapprochement; supposez qu’on n’ait gardé que les rapprochements et les références, et que le bas de la page ait envahi toute la page et toutes les pages. Vous obtiendrez ainsi un livre de M. Dreyfus- Brisac. On feuillette avec une sorte de stupeur ces séries de lignes tirées on ne sait d’où, détachées d’on se sait quel morceau, qui souvent commencent ou s’arrêtent au milieu d’une phrase, à qui manquent ce qui précède et ce qui suit, et qui n’offrent donc aucune espèce de sens. Exemples ;
Ma. — ...AA'ez-vous des fleurs et des ombrages verts.
Ro. — Et de gazons hei'bus en toutes saisons verts.
Cela veut dire que Malherbe en écrivant le premier de ces deux vers, a bien pu se souvenir du second qui est de Ronsard.
Go. — Veut pour nous en victime être offert chaque jour.
Ro. — Et sans péché porta de nos péchés la peine.
Cela veut dire qu’entre le premier vers qui est de Corneille, et le second qui est de Ronsard, M. Dreyfus-Brisac aperçoit une analogie, que, pour notre part, nous avouons ne pas distinguer très bien.
Ra. — Parmi ces loups cruels prêts à me dévorer.
Ro. — Pour ce doit être en pâture des loups.
(Ra désigne Racine.) Et ainsi de suite... On chemine parmi ces Ma, ces Ra, ces Ro, ces Co, tous infortunés qui n’ont pas pu se défendre, et dont on a donc tronqué les membres, découpé les phrases et déchiqueté les vers, pour en composer une sorte d’habit d’Arlequin. Les jeux de patience ont de coutume leur objet en eux-mêmes : leurs complications les plus saugrenues tirent leur raison d’être de la nécessité de faire durer le plaisir et d’aider à tuer le temps. Le petit cassetête imaginé par M. Dreyfus-Brisac n’est pas de ces vains amusements. Il rentre dans la catégorie des jeux instructifs. Il tend à prouver que Ma, Co, Ra, et quelques autres, sont tributaires de Ro, c’est-à-dire que la poésie du xvii® siècle était tout entière contenue dans celle du xvp. Conclusion : il est temps de dépouiller de leurs lauriers les Mallierbe, les Corneille et les Racine pour en couvrir le seul Ronsard.
Le malheur pour M. Dreyfus-Brisac, ç/a été que son premier livre, Les classiques imitateurs de Ronsard, ne fût pas tout à fait détestable. Il y lançait une nouveauté vieille d’une soixantaine d’années, mais qui, en vieillissant, n’avait pas perdu tout son attrait, et l’idée qu’il y avançait, en traînant partout, avait fait ses preuves d’être d’un bon usage : c’est que les écrivains du xvii® siècle ont été à l’endroit de Ronsard d’une sévérité excessive, et qu’ils auraient dû traiter avec moins de mépris un poète dont ils se sont plus d’une fois souvenus . Rien n’est plus exact. Depuis que Sainte-Beuve, en quête d’un ancêtre pour ses amis romantiques, s’est avisé de « réhabiliter » Ronsard, la critique n’a cessé d’étudier, afin de le remettre à son plan, celui en qui nul ne conteste plus qu’il ne faille saluer un de nos plus grands poètes. Par degrés, on s’est enhardi, et après ne lui avoir accordé que la supériorité dans les genres secondaires, les mérites de grâce et de naïveté, on lui a reconnu la puissance et l’éclat de l’imagination. On ne s’est plus contenté de savoir par cœur quelques-uns de ses sonnets, on s’est épris de ses Odes, voire de ses Discours, et tout y a passé, jusqu’à la Franciade. A vrai dire, il est plus facile de gagnera Ronsard des admirateurs que des lecteurs, et après qu’on a convenablement loué son génie, qui est de premier ordre, il reste à expliquer
pourquoi son oeuvre nous est devenue si lointaine, tandis que les vers de Malherbe, de Corneille et de Racine, semblent écrits d’hier. Quoi qu’il en soit, le volume de M. Dreyfus-Brisac, qui était un assez modeste volume, contribuait à cette œuvre de réhabilitation. Et il n’était pas mal à propos d’insinuer que, si nous ne lisons plus guère Ronsard dans son propre texte, un peu de son invention poétique est arrivé jusqu’à nous par ce que ses successeurs ont retenu de lui. Comme c’est l’habitude, et pour forcer l’attention, l’auteur des Classiques imitateurs avait outré l’idée Jusqu’au paradoxe et le paradoxe jusqu’à la gageure. Cela fit sourire quelques lettrés. Ces « cuistres », comme dit M. Dreyfus-Brisac, lui firent compliment de son ingéniosité. Ce fut sa perte.
Il recommença. Un second volume, lourd de ses trois cent-soixante pages, fut jeté à la tète de ceux qui conservent pour Nicolas un peu de ce respect qu’affichait Voltaire. Si d’ailleurs ces attardés se plaisent encore dans la compagnie de Boileau, c’est pour une raison un peu inattendue, quoique honorable pour leurs mœurs : « A défaut d’autres maîtresses quelquefois, nos maîtres se pâment devant les charmes de Boileau, et leur adoration aveugle prête à la laideur même un air de beauté. » C’est à nous dessiller les yeux et à nous désenchanter que devait servir ce livre ; Un faux classique,
Nicolas Boileau. Il y est parlé sans superstition du régent du Parnasse. Roi des plagiaires, c’est lui qui, sans scrupule, prend à l’un l’idée, à l’autre l’épithète, s’approvisionne de métaphores chez Ronsard, de périodes chez Ralzac, de tours et de mots chez tout le monde ; il reste bouche bée et trébuche, s’il n’a pour se soutenir Moïse ou la Pucelle, et, s’il n’est animé du souffle de Brébeuf,
Sa cei’velle en travail ne saurait pondre un œuf.
Ses rimes sont aussi pauvres que son vocabulaire. Son Ode à Namur est ridicule. Dans son ,4r; poétique, « ce qu’on peut noter de mieux, ce sont quelques passages où les satiriques anciens sont assez bien caractérisés, les deux vers sur Perse, par exemple. Et encore... ». Le Lutrin est son meilleur ouvrage, et il est fait de morceaux d’emprunt et de pièces rapportées ! L’influence de Boileau? Elle a été déplorable, quand elle n’a pas été nulle ; « A quoi ont abouti les préceptes vagues et généraux, les lieux communs de son Art poétique ? Le théâtre de Crébillon et de Voltaire vaut-il celui de Corneille?.. Le vrai produit de Boileau c’est Delille, qui, comme poète, lui est à peine inférieur, et qui avait plus d’esprit. » Une fois qu’on a réduit en poussière l’œuvre de Boileau, et fait toucher terre au satirique, au critique et au poète, le meilleur de la besogne n’est pas fait, car
il reste à dénoncer le caractère de Thomme, qui était ce qu'il y avait chez lui de plus piètre et sur quoi il est prodigieux qu'on ait pu si longtemps et si complètement s’abuser. Sa franchise tant vantée n'était que duplicité, son indépendance n'était que servilité, sa brusquerie un prétexte à se ranger du côté du plus fort :
Pour attaquer Molière, il attend qu’il soit mort.
Apparemment l'auteur fait ici allusion aux vers fameux :
Avant qu’un peu de terre, obtenu par prière.
Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière...
Et ces vers avaient passé jusqu'à présent pour être une protestation généreuse, et un acte de courage; mais il n'est que de s'entendre... A l’appui de ces belles choses vient le volume, composé de citations, où les vers de Boileau sont rapprochés de passages de Ronsard, d'Arioste, de Cervantes, de Saint-Amant, de Balzac, de Scudéry, de Brébeuf, de Chapelain, etc.
Incontinent suivit la Clef des Maximes de La Rochefoucauld : M. Dreyfus - Brisac tenait une veine, il ne la lâchait pas. Il est bien vrai qu'il y a, au sujet des Maximes de La Rochefoucauld, un problème. Ce n'est pas un très grand problème et de ceux à la solution desquels nous nous acharnions avec passion. Car ceux qui tiennent La
Rochefoucauld pour un « penseur d’une originalité foncière » ne sont pas légion, et M. Dreyfus-Brisac ne court pas beaucoup de risques à les pourfendre. Mais ce grand seigneur qui avait été mêlé à tant d’intrigues, qui avait fait, à ses dépens, connaissance si intime avec le cœur de la femme et avec l’esprit de la Cour, a-t-il, dans ses aphorismes, dépassé son expérience personnelle ? S’est-il borné à mettre en maximes la substance de ses Mémoires, ou son recueil a-t-il une portée générale et contient-il une philosophie? Y a-t-il, comme on se plaît à le répéter, un système de La Rochefoucauld, ou l’ami de M*”® de Sablé a-t-il été moins dupe que nous ne le sommes de la valeur et de la portée d’un divertissement de société où il excellait ? Et encore, comment se fait-il que ce petit livre où il y a tant de réflexions banales et de purs paradoxes, ait eu en son temps un succès si vif, et qu’il continue à tenir dans l’estime des lettrés une place un peu disproportionnée avec sa substance ? A ces questions M. Dreyfus-Brisac ne répond rien; mais il relève dans Sénèque, Aristote, Montaigne, Charron, Baïf, Bussy-Rabutin, Esprit, Le Pays, etc., des maximes qui ont quelque air de famille avec celles de La Rochefoucauld. Comme si celui-ci s’était vanté de n’avoir jamais lu aucun des moralistes qui l’avaient précédé ! Et comme si tous ses éditeurs n’avaient pas coutume de le confronter avec tous
ses confrères en scepticisme ! Cette clef des Maximes, c’est la clef pour serrures de portes ouvertes \
Et voici, pour continuer la série de ce que M. Dreyfus-Brisac appelle complaisamment des « études littéraires comparées )), Plagiats ou rémU niscences, ou le jardin de Racine. D’un adversaire déclaré de Boileau on ne peut attendre une admiration forcenée pour les vers de Racine. Nous souhaiterions seulement que le parti pris lui eût inspiré
^ Gomme Sainte-Beuve se plaisait à glisser, entre deux articles de critique, quelques vers de sa façon, M. Dreyfus-Brisac, entre des Mimes de Baïf et des Maximes de la Rochefoucauld insère quelques aphorismes versifiés qu’il intitule : Nouveaux mimes et dont il nous laisse à deviner l’auteur. En voici de politiques :
Les alliances ni les guerres N’ont jamais été populaires;
d’humoristiques :
L’homme est brutal, la femme vexe,
Mais la douceur n’a pas de sexe ;
de réalistes :
On mange au spectacle des sous,
On secoue au logis ses poux ;
de poétiques :
En regardant une jeune Arabe battre son linge :
Nous avons des yeux pour brûler,
Nous avons des pieds pour fouler ;
de satiriques ;
Un salon n’est pas où l’on cause;
L’un y pose et l'autre s’impose.
etc. Mais M. Dreyfus-Brisac est-il bien sûr d’échapper lui-même à sa propre critique et de ne pas s’exposer au reproche de pla giat ou de réminiscence? Ces vers ne nous semblent pas d’une facture nouvelle, et, sauf erreur, ils ressemblent furieusement à ceux qui se déroulent sur certaines banderoles pour la joie et l’instruction des enfants.
quelque argument encore inédit, et l’eût mis sur la piste de quelque objection qui lui fût personnelle. Les détracteurs systématiques et les esprits faux ont leur rôle dans l’histoire des œuvres d’un écrivain. Leurs attaques ont leur manière d’utilité : elles provoquent la riposte. L’effort qu’on fait pour y répondre est salutaire : en nous obligeant à pénétrer plus profondément dans le génie d'un auteur, il nous aide à y faire de nouvelles découvertes. C’est ainsi que se renouvelle l’étude des maîtres, que ce soit un Racine ou un Victor Hugo, et un Dante ou un Shakspeare. Ce qui ne sert à rien, c’est de reprendre de vieilles querelles, vidées depuis longtemps, et de ressasser des reproches dont il a été fait définitivement justice. Ce qui est pur bavardage et temps perdu, c’est d’aller recueillir chez Saint-Evremond, chez Voltaire, chez les romantiques, chez Taine et généralement chez tous ceux à qui a manqué l’intelligence du théâtre de Racine, des opinions qui ont fait leur temps. Qui aurait le courage aujourd’hui de parti.»- en guerre contre Racine, sous prétexte que son Achille ressemble mal à celui d’Homère ? Qui ne sait qu’il y a, à propos de l’emploi de l’histoire dans notre tragédie, toute une question qu’on ne tranche pas d’un mot? Qui prétend encore que le personnel du théâtre de Racine soit modelé tout juste sur celui de la Cour de Louis XIV, au lieu d’y reconnaître la vivante
image de passions qui sont de partout et de toujours? C’est pourtant cette défroque et ce sont ces laissés pour compte de la critique d’antan que M. Dreyfus-Brisac endosse, et qui lui font l’effet du neuf. Soyons justes, toutefois, et convenons que son morceau sur Racine contient, à tout le moins, un trait qui est bien à lui. Nous citons :
Si Phèdi’e fait pleurer, Hippolyle fait rire ;
Tragique parodie où, dans sa déraison,
Point déjà d’Offenbach le masque à l’horizon.
Quand un lecteur français — et qu’il ait ou non dirigé une Revue d’enseignement — discerne, à travers l’harmonie des vers de Racine, les flonflons de l’orchestre d’Ofl'enbach, et quand pour lui la psychologie d’un des plus subtils connaisseurs des âmes se traduit par les pitreries des Baron et des Brasseur, celui-là nous ne songeons plus même à le blâmer; nous ne pouvons que le plaindre.
L’auteur des Études littéraires comparées est d’ailleurs en trop beau chemin pour s’arrêter. Déjà d’un doigt sûr il désigne les « plagiats » de Bossuet. Car te panégyriste de Condé a dit : « Aussi, vers les premiers jours de son règne, à l’âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre. » Or avant lui, Voitui'e, dans la lettre de la carpe au brochet, avait écrit : « N’étant qu’un jeune brochet comme vous êtes, vous avez une
fermeté que les plus vieux esturgeons n’ont pas, et vous achevez des choses qu’ils n’oseraient avoir commencées. » L’imitation n’est-elle pas flagrante? Mais si l’on retire des ouvrages de Bossuet, avec tout ce qu’il a pillé des Pères et des anciens, ce qu’il a dérobé subrepticement à Voiture, à Patru, et sans doute à d’autres encore, c’est alors qu’il nous apparaîtra sous son véritable aspect, c’est-àdire dans toute sa misère. Ainsi, prosateurs aussi bien que poètes, ils sont tous passés à ce crible impitoyable. Gens d’église, gens du monde, gens de théâtre, chacun aura son tour. Ne nous dit-on pas que M. Dreyfus-Brisac a découvert dans un certain Plaute des scènes entières de Molière, et qu’il est à la veille de soutenir, avec preuves à l’appui, que La Fontaine avait lu Esope?...
Certes il ne saurait être question de promener le lecteur à travers ce fouillis de citations, où c’est à peine si l’on en glane quelques-unes d’intéressantes. Il faut pourtant en donner deux ou trois échantillons, pris entre cent autres, pour montrer jusqu’où peut aller la puérilité des rapprochements ou la fureur du remplissage. Si Ronsard a écrit
Car tout ce que nature et le ciel plus bénin Donne pour ornement au sexe féminin,
Cette dame l’avait;
comment voir, dans cette phrase prosaïque et pénible, l’original du vers de Malherbe
Je sais de quels appas son enfance était pleine ?
Si Ronsard se plaint que
La faveur qui les fautes efface Fait que le sot pour habile homme passe,
quelle analogie offre cette remarque avec Tadage de Boileau, dont le sens est tout différent,
Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire ?
Voici une série de rapprochements entre des vers de la Phèdre de Racine et des vers de Desportes :
Desp. — Je disais toute nuit, furieux de pensée.
Phè. — Sors traître, n’attends pas qu’un père furieux.
Desp. — Horrible de fumée et de bruit effroyable.
Phè. — Un effroyable cri sorti du fond des flots.
Desp. — La mort et ma douleur sont sans comparaison.
Phè. — La mort est le seul Dieu que j’osais implorer.
Desp. — J’ai fait trembler de peur la France épouvantée.
Phè. — Et m’arrachant des bras d’OEnone épouvantée.
On aura remarqué que ces vers, qui n'ont entre eux aucun rapport ni de pensée ni d'expression, sont accolés deux à deux uniquement parce qu'un même mot s'y rencontre. A la place des vers de Desportes, on aurait pu transcrire tous les vers de la langue française où se trouvent Jes mots furieux^ effroyable^ mort, éiJoiicantée ; ils y auraient été aussi justement à leur place. Eh quoi ! un mot, un seul mot peut faire du plus original auteur un pâle
copiste ! Parce que Boileau a dit, après Saint- Amant, « Adieu Paris ))j Boileau est Timitateur de Saint-Amant ! Cela désarme. Car il est de toute évidence qu’on ne peut ni souhaiter le bonjour à personne, ni le saluer d’un « Dieu vous bénisse! » ni éternuer, ni se moucher, sans être le plagiaire de quelqu’un.
Au surplus, ce n’est pas seulement l’application de cette méthode de discussion qui est excessive, c’est la méthode elle-même qui est ruineuse. Quel profit en attendre, et quelle arme serait plus inoffensive? Personne n’a jamais nié que les classiques ne fussent de grands emprunteurs, à commencer par les classiques eux-mêmes. De Malherbe à André Chénier, ils ont revendiqué le droit de s’approprier ce qui de l’œuvre de leurs prédécesseurs pouvait passer utilement dans leur œuvre. Au besoin, ils se sont empressés de signaler au critique mal averti l’endroit dont ils avaient tiré quelque profit. Nous savons tous qu’il n’y a pas une fable de La Fontaine qui ne soit imitée, s’il n’y a presque pas une scène de Molière dont l’indication n’eût été donnée avant lui. Nous savons ce que Corneille et Racine et Boileau et La Bruyère doivent, tant aux anciens qu’à leurs prédécesseurs immédiats. Tout le monde a disserté sur les mots fameux : « Je prends mon bien où je le trouve... » et « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau, la disposition
des matières est nouvelle... Horace ou Despréaux l’a dit avant vous. Je le crois sur votre parole; mais je l’ai dit comme mien. Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie et que d’autres encore penseront après moi?» Nous sommes ici au cœur même de la théorie classique et rien ne la caractérise mieux que cette façon de maintenir l’originalité dans l’imitation, et de comprendre le mécanisme de l’invention. Pei’suadés que l’objet de la littérature est la vérité et que cette vérité est la même pour tous, que l’idée fait partie du fonds commun et ne devient la propriété de chaque écrivain qu’autant qu’il en a découvert l’expression exacte, les maîtres du xvii® siècle se sont efforcés de porter à la perfection ce que d’autres avaient esquissé avant eux et de dégager de la série des ébauches l’effigie parfaite et durable. C’est par là qu’ils ont mérité de devenir des classiques.
Et c’est par là qu’ils s’opposent à tous ceux avec qui on voudrait, par un jeu d’analogies superficielles, les mêler et les confondre. C’est une question secondaire de savoir si Boileau a été plus ou moins impartial à l’égard de Ronsard. Qui donc s’est jamais piqué d’être impartial vis-à-vis de ceux dont il venait combattre les théories et renverser l’idéal? Ce qui est certain, c’est que la conception artistique de Boileau est justement l’opposé de celle de Ronsard. Celui-ci préconise une forme
d’art qui n’est que l’expansion du moi, et qui a pour règle souveraine la fantaisie de l’artiste; dédaigneux du vulgaire, il n’écrit que pour quelques-uns, et inet son orgueil à se séparer de la foule; et tout embarrassé d’érudition, il retarde sa marche ou il alourdit son vol sous le poids d’un bagage scolaire. Boileau admire les anciens, non parce qu’ils sont les anciens, mais parce qu’ils peuvent nous guider dans cette étude de la nature à laquelle les modernes s’appliquent à leur tour ; il se méfie d’autant moins du suffrage de la foule, qu’il assigne pour règle à l’œuvre d’art les principes de la raison dont il sait que la valeur est universelle. Et que Boileau ait été d’une rudesse un peu incivile pour les Saint-Amant, pour les Brébeuf et autres pauvres sires, c’est ce qui était rendu nécessaire par l’urgence du danger qu’ils faisaient courir à notre littérature. Au cours des désordres de la Fronde, dans le désarroi d’une société tourmentée, sous l’influence d’un ministre italien et d’une reine espagnole, c’étaient tous les ennemis de notre esprit qu’on voyait une fois de plus se coaliser contre lui : c’étaient le romanesque et l’emphatique, et tout à la fois le précieux et le cynique. Grâce à Boileau — qui sut les désigner à l’admiration publique et leur imposer à eux-mêmes le respect de leur propre génie, — les Bacine, les Molière, les La Fontaine ont pu, en quelques
années^ accomplir toute leur œuvre et développer tout leur mérite. Dans l’espace des quelques années qui enferment le meilleur du siècle de Louis XIV, il s'est formé une littérature pure de toute influence étrangère, ou Fesprit français a donné l’expression la plus noble et la plus achevée de lui-même et par laquelle il a rayonné surtout le monde civilisé.
C’est cette littérature dont on voudrait aujourd’hui contester les titres. C’est elle qu’on s’efforce de noyer dans ce qui Fa précédée, afin qu’elle disparaisse devant ce qui Fa suivie. La besogne à laquelle tâche M. Dreyfus-Brisac, d’autres y travaillent, chacun de son côté et par ses propres moyens; mais leur dessein à tous est le même et leur but est identique. Car voulez-vous savoir d’ou procède cette levée de citations contre la littérature de 1660? Et voulez-vous savoir pourquoi ni Boileau ni Racine ne peuvent être tenus pour de bons poètes? Savourez cette tirade : « Boileau... n’est que le ministre de Louis dans la littérature. U Art 'poétique est l’idéal rimé du Roi-Soleil. Maître de la fortune publique, de la vie, de la conscience, de la liberté de ses sujets et de ses courtisans prisonniers à Versailles, il impose à l’Académie ses choix... Toutes les œuvres de morale, de philosophie, d’érudition, devenues plus tard classiques, sont composées pour l’éducation de ses héritiers présomptifs. La littérature de la fin du xviF siècle
est commandée par LouiS;, fabriquée pour lui, appropriée à ses goûts et à ses besoins personnels... Les livres qui instruiront la jeunesse pendant des séries de générations, qui Tinstruisent encore aujourd'hui, seront des manuels du despotisme, et V éducation de notre jeune république puisera aux mêmes sources que celle de nos anciens princes. » Tel est pourtant le crime des écrivains que le roi, de son côté, eut donc tort de protéger. Reconnaissants au prince qui leur assurait Findépendance en les relevant de la domesticité des grands, et frappés de voir que sous son règne la France fût devenue la première nation de FEurope, ils ont considéré qu'ils lui en devaient quelque gratitude, et ils ont laissé à d’autres le soin de flagorner deux cents ans plus tard, notre jeune république . Ce n’est pas tout.
Dans Esther et dans Athalie L’intolérance est anoblie...
Si Josabeth va de sa larme,
La Saint-Barthélemy nous charme.
C’est ainsi qu’un furtif poison S’insinue en notre raison.
On s'attendait bien à voir la Saint-Barthélemy dans cette affaire. Eugène Scribe parut jadis un peu ridicule pour avoir reproché à Molière qu’il n'eût pas, dans quelqu'une de ses pièces et une douzaine d'années avant l'événement, protesté contre la révocation de l'édit de Nantes. Aujour-
d’hui il fait école. La méthode s’accrédite de chercher en dehors de la littérature des considérations pour en fausser l’histoire. Ils sont quelques-uns — dans les régions mômes de l’Institut et dans le monde de l’enseignement — qui, pour donner satisfaction à leurs rancunes personnelles ou faire leur cour aux puissants d’aujourd’hui, sont prêts à jeter par-dessus bord la meilleure part de notre patrimoine intellectuel. Il se peut que cette manœuvre soit d’une politique habile : ces procédés détournés sont indignes de la critique.
15 septembre 1905.
FONTENELLE
L’un des livres dont notre maître, M. Brunetière, souhaitait le plus vivement l’apparition, eût été un bon livre sur Fontenelle. Il lui semblait que peu d’études pouvaient être plus importantes pour l’histoire des idées en France. Lui-même en avait indiqué les grandes lignes dans un chapitre essentiel sur la Formation de l’idée de progrès^ et il y revenait récemment encore dans une de ses premières leçons sur les Encyclopédistes. Pour un livre sur Fontenelle, en voici deux, et qui sont d’un réel mérite. Celui de M. Laborde-Milaa, avant d’entrer dans l’excellente « Collection des grands écrivains français * », commença, si je ne me trompe, par être un « Éloge » couronné au concours académique pour le prix d’éloquence : ce n’est pas moi qui lui reprocherai l’aisance, la rapidité, l’éclat qui en rendent la lecture des plus
* FonLenelle, par A. Laborde-Milaa. Collection des grands écrivains français, 1 vol. in-16 (Hachette).
agréables. Le livre de M. Louis Maigron plus copieux et qui se présente avec un solide appareil d’érudition, n’est pas moins intéressant : il marque, au surplus, un progrès dans le talent du distingué professeur auquel nous devions déjà une consciencieuse étude sur le roman historique. Et les deux livres sont conçus dans le même dessein qui est de « réhabiliter » Fontenelle.
Car les historiens de notre littérature ne faisaient pas à Fontenelle la place à laquelle il a droit; et c’est une première question de rechercher les causes de cette espèce de déni de justice. La plus importante est que, pour son malheur, Fontenelle a été portraituré par un écrivain de génie, qui ne l’aimait pas. Il se peut que l’ahhé Truhlet ait composé tout un livre à sa gloire; les compilations de l’ahbé Truhlet ne font pas autorité; mais nous savons par cœur maints endroits des Caractères de La Bruyère. Aussi, chaque fois que nous pensons à Fontenelle, nous est-il impossible de ne pas nous le représenter sous les traits dont le moraliste a peint Cydias. Nous le voyons, nous l’entendons qui, « après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués ». Quel n’est pas
^ Fontenelle, par Louis Maigron, professeur adjoint à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand, 1 vol. in-8® (Plon).
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le pouvoir d’un mot heureux? Certaines formules se gravent une fois pour toutes dans la mémoire ; et le moyen d’oublier celle où l’auteur des Caractères résume son opinion sur l’auteur î^ï Aspar : « un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en qui néanmoins on n’aperçoit rien de grand que l’opinion qu’il a de lui-même? » Au reste nous n’avons guère d’occasion de vérifier par nousmêmes le bien fondé de cet arrêt. Car s’il a été souvent, et jusque dans les ouvrages qui ont fondé sa réputation, le détestable précieux qu’ajustement raillé La Bruyère, d’autre part et jusque dans ses écrits les plus dignes d’être loués, Fontenelle n’a jamais été un grand écrivain. On ne le lit plus. Son style vaut parla clarté et par l’agrément; il n’a pas une valeur d’art et n’ajoute rien à l’histoire de la prose française. Les sujets qu’il a traités sont de ceux qui se renouvellent sans cesse par le progrès continu des connaissances et dont on n’est pas tenté d’aller lui demander un exposé qui n’est plus « au point » : il ne se trouverait personne aujourd’hui pour s’informer de la critique religieuse dans V Histoire des Oracles, ou des systèmes de Leibniz et de Newton dans les Eloges. Il y a mieux : les idées que Fontenelle a lancées dans la circulation, du geste nonchalant et discret qui lui était familier, ont été reprises par d’autres qui les ont
mises en A^aleur et en scène et en ont fait leur propriété. Fontenelle a eu le tort de ces inventeurs dont on célèbre les découvertes, mais sous un autre nom que le leur. Tout cela explique que la réputation de Fontenelle ait subi une assez longue éclipse. Mais comme il importe de rendre à chacun ce qui lui appartient, ce n’est que justice de nous montrer, éparses à travers les meilleures de ses pages et déjà conscientes d’elles-mêmes, des idées qui allaient faire au xviii® siècle une si éclatante fortune et sous l’empire desquelles nous continuons de vivre.
Toutefois, si l’analyse de la pensée de Fontenelle considérée en elle-même, et si le spectacle des progrès incessants de son esprit a son intérêt, c’est en la prenant par un autre biais qu’on aurait donné à l’étude toute sa signification et sa portée. En effet, Fontenelle n’est pas un de ces hommes de génie dont l’originalité s’impose à une époque et parfois la détourne de son cours, pour la jeter impérieusement dans des voies imprévues. Il est bien plutôt l’homme très intelligent, qui comprend l’époque où il vit et qui, en lui expliquant à elle-même le sens où elle tend, fait qu’elle s’y engage plus avant. Et cette époque dure littéralement tout un siècle, le signe le plus incontestable que Eontenelle ait donné de son esprit ayant été de vivre presque centenaire! Et ce siècle est
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celui où s'opère une des révolutions les plus complètes qu'il y ait dans l'histoire de Tesprit humain! Les contemporains ne s'y étaient pas trompés. Grimm écrivait : « M. de Fontenelle, qui vient de finir sa carrière, est un de ces hommes rares qui, témoins pendant un siècle de toutes les révolutions de Tesprit humain, en a lui-même opéré quelquesunes et préparé les causes de plusieurs autres. » Pour Garat, le prodige de cette <( étonnante destinée » est qu'une si longue vie, partagée presque par égales moitiés entre les deux siècles, ait été « le scandale de l'un et la lumière de Tautre ^ ». Une histoire de Fontenelle devrait donc être, autant au moins que de lui-même, une histoire de son temps. Elle devrait nous transporter dans chacune de ces coteries dont Fontenelle a été, tour à tour ou tout ensemble, l'écho ou l'oracle. Elle devrait nous montrer, flottant dans l'air et diffuses, ces idées qu'il recueille, dégage, précise et transmet à d'autres qui les amplifieront au risque de les dénaturer. Elle devrait, non seulement à travers ses œuvres, mais à travers les incidents de sa vie et le cercle de ses amitiés, nous faire apercevoir les changements successifs d'une société qu'il avait commencé par scandaliser et qui finissait par le suspecter de timidité.
^ GdiViit, Mémoires historiques sur M. Suard^ liv. II.
Son premier milieu lui est imposé par ses origines et par sa famille. Neveu des Corneille, hébergé, quand il vient à Paris, par son oncle Thomas, il fait partie de cette société du Mercure qui commence la lutte contre l’esprit dominant du xviP siècle. Cette première direction fut pour lui décisive. 11 contracta dès lors quelques-uns de ses pires défauts, sans doute; mais ces défauts ne contribuèrent pas médiocrement à le mettre sur la voie du succès et ils l’aidèrent à manifester sa véritable originalité. Il est curieux de relire, à ce point de vue, le portrait tracé par La Bruyère et d’y noter plus d’un trait de satire qui se convertirait aisément en éloge. Ce « bel esprit », que l’auteur des Caractères reproche à Cydias, signifie d’abord sa « préciosité » ; mais ce courant précieux qui, en dépit de Molière, de Boileau, de Racine, et par-dessus leur œuvre, va reprendre toute sa force, est celui qui portera l’écrivain nouveau venu et le mettra en réputation. Par ce mot La Bruyère désigne encore l’extraordinaire aptitude de ce souple esprit à aborder tous les sujets, vers ou prose, stances, idylle, élégie : il y aurait pu ajouter certaines matières que la littérature jusqu’alors n’avait pas admises. Mais il ne soupçonne pas que cette souplesse pourra être la qualité éminente de « l’honnête homme » de demain, et que l’universalité de l’esprit ! pourra devenir la marque à laquelle ^on
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reconnaîtra l’écrivain du prochain siècle. Cydias est le causeur de salon : « Fade discoureur qui n’a pas mis plutôt le pied dans une assemblée qu’il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s’insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie. » La Bruyère ne devine pas que ces succès de salon deviendront le plus utile moyen de propagande pour des idées qui sont près de renouveler la face de la société, et que les femmes vont être pour l’aimable philosophe, ou, comme dira J. -B. Rousseau, pour « le pédant le plus joli du monde » les plus précieuses auxiliaires.
Surtout, et c’est son principal grief contre Cydias, La Bruyère distingue chez Fontenelle un goût insupportable pour les opinions singulières et pour le sens propre. « Différent de ceux qui, convenant des principes et connaissant la raison ou la vérité qui est une, s’arrachent la parole l’un à l’autre pour s’accorder sur leurs sentiments, il n’ouvre la bouche que pour contredire... Soit qu’il parle ou qu’il écrive, il ne doit pas être soupçonné d’avoir en vue, ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule ; il évite uniquement de donner dans le sens des autres et d’être de l’avis de quelqu’un. » C’est ici le grand point. Le xvii® siècle avait été le siècle du sens commun et de l’autorité ; il avait eu le culte de la tradition, que celle-ci imposât le
respect pour les anciens ou la soumission à la vérité religieuse. Le temps était venu de ne plus chômer les vieux saints. Peu à peu Tidée cartésienne se faisait jour, d'après laquelle, toute vérité étant reconnaissable à son évidence, chacun peut, par les lumières de sa seule raison, décider du vrai ou du faux. Et une première ferveur d'indiscipline éclatait par la déclaration de guerre aux anciens. Fontenelle ne manque pas d'être un de ces « modernes » qui ont pour eux les femmes, les mondains, les ignorants, à peu près tout le monde. Le dessein de ses Dialogues des Morts est justement de railleries graves personnages et de rabaisser les superbes colosses de l'antiquité. Caton d'Utique, à l'instant de se tuer, donne à un esclave un coup de poing qui lui casse les dents : « voilà un coup de poing qui gâte bien cette mort philosophique ! » Et la mort de Lucrèce en eût valu mille fois davantage, si la farouche Romaine n’eût pas attendu les derniers efforts de Tarquin. Pardessus tout, Cydias-Fontenelle s'amuse aux rapprochements inattendus et déconcertants : il met en présence Auguste et Pierre Arétin, Alexandre et Phryné : « Vous vous savez donc bon gré d’avoir eu bien des galanteries ? ^ — Et vous, vous ôtes fort satisfait d’avoir désolé la meilleure partie de l'univers? » L'important est d'étonner, d'inquiéter par le paradoxe, et de chagriner les admirations
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consacrées. Jadis toute opinion nouvelle, avant d’être acceptée, devait faire ses preuves : désormais ce qui recommande le plus sûrement une opinion et nous dispose tout de suite en sa faveur, c’en est la nouveauté.
Or quelle était la grande nouveauté du jour ? C’était l’engouement dont la société polie venait de se prendre pour les sciences. Après les merveilleuses découvertes qui avaient marqué la première moitié du siècle, la science commençait à sortir des laboratoires et des cabinets de travail. Rien n’est plus curieux et plus amusant que le tableau de ce tout Paris de la fin du xvi® siècle affolé d’une sorte de « snobisme » pour la science; et c’est Fontenelle même qui nous en fournit les éléments. On se réunit ici et là, chez les savants en renom ; ni l’incommodité du local, ni la rudesse de l’enseignement ne décourage les néophytes des deux sexes. On va à la leçon de chimie plus dévotement qu’au sermon, et on reçoit la vérité géométrique ou médicale comme un évangile. C’est une initiation et c’est une croisade. « Il y avait alors des conférences chez divers particuliers. Ceux qui avaient le goût des véritables sciences s’y assemblaient par petites troupes, comme des espèces de rebelles qui conspiraient contre l’ignorance et les préjugés dominants. Telles étaient les assemblées de M. Bourdelot, médecin deM. le Prince
le grand Condé, et celles de M. Justel ^ » Il y en a pour toutes les aptitudes et pour tous les goûts. Aimez-vous la physique ? Vous avez les conférences de Régis. Préférez-vous la géométrie? Vous avez le cours de Sauveur. La chimie a son public, et c"est, pour une bonne part, un public de dames. Lémery vient d’ouvrir un cours, rue Galande. « Son laboratoire était moins une chambre qu’une cave, et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux ; cependant l’affluence du monde y était si grande qu’à peine avait-il de la place pour ses opérations. Les noms les plus fameux entrent dans la liste de ses auditeurs : les Rohault, les Dernier, les Auzout, les Régis, les Tournefort. Les dames mêmes, entraînées par la mode, avaient l’audace de venir se montrer à des assemblées si savantes ^ » Le cours de chimie que Lémery imprime en 1675, se vend « comme un ouvrage de galanterie ou de satire ». Non moins qu’à celles de chimie, on est assidu aux leçons d’anatomie que professe Du Verney. « Je me souviens d’avoir vu des gens de ce monde-là qui portaient sur eux des pièces sèches préparées par lui pour avoir le plaisir de les montrer dans les compagnies, surtout celles qui appartenaient aux su-
' ronlencllo, FAoge de Lémery, Fontonelle, Ibid.
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jets les plus intéressants *. » C’est là que M”' de Launay s’acquit la réputation d’être la fdle de France qui connaissait le mieux le corps de l’homme... Nous pourtant, en présence de ces modes féminines d’il y a plus de deux cents ans, comment ne serions-nous pas frappés de voir à quel point y ressemblent certaines « nouveautés » qu’on est en train d’introduire dans l’éducation des jeunes filles?...
Fontenelle n’eut garde de se tenir en dehors du mouvement. Il nous conte que l’abbé de Saint- Pierre vint, en 1686, s’établir avec le savant Varignon dans une petite maison du faubourg Saint- Jacques. « M. Varignon était totalement enfoncé dans les mathématiques. J’étais leur compatriote et allais les voir assez souvent, et quelquefois passer deux ou trois jours avec eux... Nous nous rassemblions avec un extrême plaisir, jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis, et, ce que nous ne comptions peut-être pas alors pour un assez grand bien, peu connus ^ » Ces « retraites scientifiques » dans la solitude du faubourg Saint-Jacques, sont un des traits qui font le plus d’honneur à Fontenelle, et attestent qu’il y avait déjà chez lui plus de sérieux qu’on n’eût pu le croire... C’est aussi
^ Eloge de Du Verney.
* Eloge de Varignon.
bien dans une maison de ce même faubourg Saint- Jacques que d'autres solitaires, peu d'années auparavant, se réfugiaient pour y faire une « retraite morale ». En vérité, le siècle a changé !
C'est dans cette atmosphère toute chargée d'une électricité spéciale que Fontenelle conçoit l'idée d'écrire un livre où il combinera ses goûts de bel esprit avec sa curiosité pour le nouvel ordre de connaissances, où il mettra son habileté de littérateur au service de ses ambitions d’apprenti savant. Il est revenu dans sa province et, pour plaire aux marquises parisiennes, il imagine de leur conter des entretiens qu'il aurait eus, touchant l'astronomie, avec une marquise de Normandie, dans son parc de la Mésangère. On connaît le livre : la lecture en est encore instructive et charmante. Le commun des mortels n'en sait guère plus aujourd'hui sur le système du monde que n'en apprit l’interlocutrice de Fontenelle dans ces entretiens qui mêlent des « folies de galanterie » à de substantielles leçons. Si peu qu'il eût d'imagination, Fontenelle nous a révélé la troublante poésie de cette immensité qui s'ouvrait avec ses « fourmilières d'astres » et ses « germes de mondes ». Mais ce qu'on ne saurait trop remarquer, c'est la nouveauté du livre. La découverte de Copernic et de Galilée pouvait bien être admise par tous les savants, elle n'était pas arrivée au public : « Presque pour tous
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les esprits, elle était aussi profondément cachée dans les sciences qu’elle l’avait été clans la nature, » Ce qui n’est pas moins significatif, c’est le succès du livre qui fut considérable. « Une science hérissée de calculs, transformée en tableaux, enchante l’ignorance qui la comprend, étend à l’infini le champ des vérités et des fictions poétiques et agrandit la création de nouveaux mondes... Laplus haute des sciences était descendue sur la terre » Fonlenelle venait de prendre conscience de son véritable talent, celui qu’il enseignera aussi bien à tous les écrivains du xviii® siècle : il est un remarquable vulgarisateur. Et ce qu’on ne saurait trop faire ressortir, c’est l’importance du livre ; le premier en date de toute une série, il adjoint au domaine littéraire une province nouvelle. Cette province, à la veille d’un siècle qui se piquera de n’admettre que la vérité scientifique, c’est la science elle-même !
Cette science, dès sa première entrée dans la littérature, est mise à l’emploi vers lequel le XVIII® siècle ne cessera de la détourner. Il paraît que le P, Tournemine, celui-là même qui devait être le professeur du jeune Arouet, se plaignait que le système des mondes planétaires ne s’accommodât pas trop des idées de la théologie. Si l’on
* Garat, Mémoires.
veut avoir la preuve que Fontenelle sur ce point pensait tout de même que le jésuite, et qu’il ne se faisait aucun scrupule de ruiner dans l’esprit de ses lecteurs un bon nombre de leurs croyances, il n’est que de se référer aux ouvrages qu’il composait vers le même temps. C’est lui qui, au rapport de Trublet, est l’auteur d’une comédie intitulée la Comète et jouée sous le nom de De Visé, « petite pièce très philosophique » faite à l’occasion de la fameuse comète qui avait paru l’année précédente et pour combattre le préjugé, encore assez répandu alors, que les comètes sont des signes de malheur. Il entre en ligne, en même temps que l’auteur des Pensées siii' la Comète, N’est-ce pas œuvre pie que de « combattre les préjugés », ceux notamment dont le paganisme défunt a laissé derrière lui une si encombrante survivance? Fontenelle s’y consacra résolument dans son opuscule sur VOrigine des fables et surtout dans V Histoire des Oracles (1687). S’il avait dû, l’année précédente, pour éviter la Bastille, désavouer sa Relation de l’île de Bornéo et donner l’exemple de ces palinodies que lui empruntera Voltaire, il ne saurait cette fois courir le risque de pareils désagréments. Dénoncer les erreurs ou les supercheries des païens, quoi de mieux intentionné ? Et n’est-ce pas prendre les vrais intérêts du christianisme, que de soutenir que les démons n’ont point été les auteurs
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des oracles ? Fontenelle y travaille avec allégresse.
A la faveur d’un si ingénieux détour, il peut librement faire le procès à toute espèce de merveilleux. D’après lui, la croyance au prodige est tout uniment un résultat de l’ignorance et la même ignorance produit à peu près les mêmes résultats chez tous les peuples. « C’est par cette raison qu’il n’y en a aucun dont l’iiistoire ne commence par des fables, hormis le peuple élu, chez qui un soin particulier de la Providence a conservé la vérité. » Restriction fort opportune ! dont pourtant il se pourrait que l’effet salutaire fût atténué par ce trait placé à la fin de la dissertation sur Y Origine des fables : « Tous les hommes se ressemblent si fort, qu’il n’y a point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire trembler. » C’est cette thèse qui sera reprise dans Y Histoire des Oracles, appuyée d’un luxe de preuves, d’une profusion de textes, et illustrée de récits malicieux : l’anecdote de Thamus qui, sur son vaisseau, entend une voix lui annonçant que le grand Pan est mort ; celle de la dent d’or de l’enfant de Silésie ; et celle encore de Papirius et des poulets sacrés. Ce sont là, comme le remarque justement Carat, « les premiers exemples de ce ridicule gai à la fois et terrible », dont l’incrédulité du xviii® siècle se fera une arme et qui deviendra l’ironie voltairienne. Si la croyance au merveilleux est, par un de ses aspects, un effet
de la crédulité, elle est d'autre part une invention de riniposture. Fontenelle habitue son lecteur à entendre parler de la fourberie des prêtres et de leur complaisance vis-à-vis du Pouvoir. Ajoutez le discrédit répandu sur toute espece de dogme, un dogme ayant chance de n'être qu'une sottise forte de son ancienneté: « Quelque ridicule que soit une pensée, il ne faut que trouver moyen de la maintenir pendant quelque temps, la voilà qui devient ancienne et elle est suffisamment prouvée. » Ajoutez la prévention créée en faveur du scepticisme et de la négation : « Le témoignage de ceux qui croient une chose déjà établie n'a point de force pour l'appuyer, mais le témoignage de ceux qui ne la croient pas a de la force pour la détruire. Ceux qui croient peuvent n'être pas instruits des raisons de ne point croire, mais il ne se peut guère que ceux qui ne croient point ne soient pas instruits des raisons de croire. » La méfiance éveillée à l'égard du miracle, le ridicule jeté sur la crédulité des peuples, l'odieux sur la fourberie des prêtres, il n'y manque à peu près rien de ce qui défraiera bientôt la campagne antireligieuse. Et nous sommes en 1687! Et c'est l'année où Bossuet prononce l'oraison funèbre de Condé !
Fontenelle n'a que trente ans; il a déjà écrit ses deux livres les plus retentissants : il lui reste à faire la partie la plus solide de son œuvre, celle par
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laquelle s’exercera son influence de la façon la plus profonde et la plus durable. En partie à cause du succès des Mondes, en partie grâce à la protection du duc d’Orléans, il est nommé secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. Il va, à ce titre, élire définitivement domicile dans le monde des savants : il lui a rendu autant de services qu’il en a reçu. Les Eloges des Académiciens sont ses chefs-d’œuvre ; et ce sont les chefs-d’œuvre d’un genre. Fontenelle n’est pas, à proprement parler, un savant; mais il est, à un rare degré, familier avec toutes les sciences, et peu à peu il est arrivé à s’assimiler, lui le littérateur impénitent, l’esprit scientifique. Il se meut avec une aisance extraordinaire à travers les théories et les systèmes ; il excelle à débrouiller, dans l’œuvre commune, l’apport de chacun ; et de même il sait écarter tout ce qui est de surcroît pour dégager et mettre en valeur l’essentiel. Il explique les choses de façon sommaire, cela va sans dire : « Voici le gros du système... » Mais il se home aux grandes lignes, il ne dérange pas l’harmonie de l’ensemble. Il met la science à notre portée, sans pourtant l’abaisser. Mieux pai’fois que les savants dont il résume les découvertes, il sait apercevoir les conséquences philosophiques qu’elles entraînent.
Il jette ainsi dans la circulation une foule de notions qui vont renouveler l’atmosphère Intel-
lectuelle. Et non seulement il donne au public une haute idée de la science, mais, ce qui est très important quand on s’adresse à la foule toujours empressée à personnifier une idée dans un individu et à juger de l’œuvre par l’homme, il modifie complètement l’opinion qu’on se faisait des savants eux-mêmes. Garat l’a très bien noté ; « Ces hommes qu’il fait tant admirer, il les fait aimer encore davantage; les singularités qui les distinguent du monde et dont le monde aime tant à rire, il les rend touchantes en les faisant sortir de l’innocence de leurs âmes et de leur vie ; ce qu’ont été dans l’antiquité les hommes illustres de Plutarque, les savants -de Fontanelle le sont dans les temps modernes. » Tandis que jusqu’alors le savant était réputé pour être un spécialiste dénué de compétence en dehors des questions où il se confinait, et que son genre de vie exposait à certaines bizarreries d’humeur, Fontenelle accrédite cette idée que les études scientifiques sont un gage de l’élévation de l’esprit et une garantie de vertu. C’est la « religion de la science » qui s’annonce.
Le temps qu’il ne passe pas à l’Académie ou dans sa chambre d’étude, Fontenelle le donne à la vie de salon. Il l’a toujours aimée, et en a toujours goûté les succès. Mais peu à peu le ton de sa causerie change, et à mesure qu’il passe du salon de M”' de Lambert dans celui de M”® de
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Tencin, et de celui de M""® de Tencin dans celui de Geoffrin, ce Fontenelle, autour duquel on fait toujours cercle, n’est plus tout à fait le même. Il a conservé cette humeur affable, cette répugnance au sarcasme et à la raillerie qui lui concilie tant de sympathies; mais il a gagné en gravité. On s’habitue à chercher sous les anecdotes qu’il débite avec un art consommé, une intention. « Ses contes et ses plaisanteries faisaient penser. » Sa vieillesse le rend vénérable. Il a connu tout ce que le siècle passé possédait de plus brillant. Il est celui qui peut dire en 1753 : « J’étais chez M“® de Lafayette, je vois entrer M“® de Sévigné... » C’est un revenant d’un âge regretté, c’est le témoin d’une époque de splendeurs. Et loin d’être un contempteur de son temps, il ne cesse d’aider à l’éclosion des façons nouvelles de penser et de sentir. Les jeunes recrues demandent à ce vétéran des conseils et des encouragements. 11 s’installe, lui premier, dans le rôle de « patriarche des lettres ».
Si l’on veut maintenant, dans la diversité des vues que Fontenelle a tout au moins indiquées, faire un choix et dégager exactement celles qui lui appartiennent en propre, on trouve qu’elles ont toutes rapporta la conception qu’il s’est faite de la science. Cette conception qu’il a esquissée de bonne heure, il n’a cessé de la préciser, de l’amplifier, de la fortifier. Engagé avec Thomas Cor-
neille et Perrault dans la querelle des anciens et des modernes, il s"est aperçu que ce qui est caractéristique des temps modernes, c'est le développement qu'y ont pris les sciences, ce sont les changements que tant de découvertes apportent tous les jours à l'image que nous nous faisons du monde et à la vie que nous y menons. Jaloux, comme ses amis, d'opposer à l'idée de tradition celle de progrès, il n'a pas commis l'erreur que tant d'autres commettront apres lui, et qui consiste à croire que, dans tous les ordres et de toutes manières, l'histoire de l’humanité est celle d'une marche incessante vers le mieux. Il a vu qu'il en est ainsi dans le seul domaine scientifique et que la notion du progrès a donc dans la science sa seule base solide.
Cette idée même de la science, confuse encore et vague jusque dans l'esprit des savants, il l'a éclaircie et il a reconnu les véritables éléments qui la composent. Il notait déjà, dès le temps des Dialogues^ qu’il y a dans la nature un ordre invariable ; et la croyance à la stabilité des lois de la nature est en effet le premier mot d'une définition de la science. Distinctes aujourd’hui, dans l'état fragmentaire où sont nos connaissances, les sciences n'en soutiennent pas moins entre elles des rapports. C'est sur cette vue magnifique que se termine la Préface de VHistoire de l'Académie des Sciences: « Le temps viendra peut-être que l'on
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joindra en un corps régulier ces membres épars ; et s’ils sont tels qu’on le souhaite, ils s’assembleront en quelque sorte d’eux-mêmes. Plusieurs vérités séparées, dès qu’elles sont en assez grand nombre, offrent si vivement à l’esprit leurs rapports et leur mutuelle dépendance, qu’il semble qu’après avoir été détachées par une espèce de violence les unes d’avec les autres, elles cherchent naturellement à se réunir. » Un jour viendra-t-il où cette unité se réalisera et où toutes les sciences se fondront en une sorte de géométrie supérieure ? En attendant, et quand même cette unité ne devrait être que le but sans cesse poursuivi et jamais atteint, la science nous fournit le seul type qu’il y ait de la certitude. « Quand les nombres et les lignes ne conduiraient absolument à rien, ce seraient toujours les seules connaissances certaines qui aient été accordées à nos lumières naturelles *... » Toute vérité, pour être hors des atteintes de la controverse et des doutes, devra être façonnée sur ce modèle. « L’esprit géométrique n’est pas si attaché à la géométrie qu’il n’en puisse être tiré et transporté à d’autres connaissances. Un ouvrage de morale, de politique, de critique, peut-être même d'éloquence, en sera plus beau, toutes choses égales d’ailleurs, s’il est fait de main de géomètre. »
* Préface.
L’idée de science devient ainsi comme l’asile où l’esprit humain peut s’abriter sûrement et d’où il va défier tout ce qui risque d’être en désaccord ou en contradiction avec elle.
Laissons de côté la part qu’a pu avoir dans la préciosité du théâtre de Marivaux, ou dans le « libertinage » des Lettres persanes, l’exemple de Fontenelle, en qui, au surplus, il y a toujours eu du Cydias, il reste que son influence n’est étrangère à aucune des œuvres importantes du siècle avant Rousseau. Elle est dans Y Esprit des Lois, comme dans YEssai sur les Moeurs, comme dans les Epoques de la nature. Elle est plus encore dans un certain état de l’opinion vers 1750, à l’époque où commence à paraître Y Encyclopédie. Et c’est pourquoi les lignes de la Préface où d’Alembert rend hommage à Fontenelle, ne sont que la juste reconnaissance d’une dette.
Après cela s’étonnera-t-on que Fontenelle ne soit tout de même qu’un personnage de second plan et que ses nouveaux biographes hésitent, comme faisait le bon disciple Trublet, à l’instant de le qualifier d’homme de génie ? Il se peut qu’il lui ait manqué une certaine dose d’enthousiasme, de conviction et de foi, sinon dans ses idées, du moins dans leur efficacité. Mais il faut tenir compte des dates ; à l’époque où a vécu Fontenelle, cet air de négligence et de détachement, cette mesure.
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cette réserve et cette discrétion même ont été les conditions sans lesquelles son action eût risqué de manquer son effet. L’essentiel, pour ne pas compromettre l’œuvre de l’avenir, était de ne pas trop se hâter. C’est Fontenelle qui a écrit : « Les choses fort établies ne peuvent être attaquées que par degrés. » On voulait autour de lui aller trop vite et brusquer les choses ; c’était le danger, et il le sentait bien. « N’est-il pas vrai, lui demandait l’impétueuse M”® Geoffrin, que j’ai souvent raison ? — Oui, lui répondit Fontenelle, mais vous l’avez trop tôt... Voilà, ajoutait Suard, ce que je crois que Fontenelle aurait dit souvent à quelques-uns de ses disciples. S’il n’eût pas trouvé que leur raison allât trop loin, il aurait trouvé qu’elle allait trop vite. » Ce fut le grand art de Fontenelle et ce fut peut-être l’un des principaux services qu’il rendit aux philosophes et aux Encyclopédistes : il contint leur zèle, il modéra leur impatience ; il les força d’attendre et les contraignit, par son exemple comme par son autorité, à ne pas engager la bataille avant l’heure où elle pouvait être gagnée.
15 janvier 1907.
LE
Il paraît que nous ne le connaissons pas encore. C’est l’opinion que soutient, avec une belle intransigeance, M. Maurice Souriau dans une étude dont nous sommes loin d’adopter toutes les conclusions, mais qui est intéressante, pleine de renseignements, et constitue un excellent travail critique. Elle vient à point pour nous troubler utilement dans notre tranquillité. Il est bien vrai que, pendant longtemps, on a accepté sans méfiance une image toute conventionnelle de Bernardin de Saint-Pierre. La faute en était d’abord à Bernardin lui-même. A force de parler de sa bonté, de sa douceur et de sa sensibilité, il a commencé d’organiser sa propre légende. Nous avons d’autre part une tendance presque irrésistible à nous représenter un homme à la ressemblance de son œuvre ; et le moyen de croire que l’auteur de Paul et Virginie ne fût pas tout ingénuité ! Enfin la source à laquelle tous les
biographes de Bernardin ont puisé est la Vie qu’en a écrite Aimé Martin. Or celui-ci, qui avait été le secrétaire du maître, et qui avait épousé sa veuve, s’est consacré, avec un zèle éperdu, à la glorification de l’homme dans le ménage de qui il s’était installé. Ainsi s’est formé un portrait de « respectable vieillard », qui est un modèle dans le genre dessus de pendille. Mais ce portrait a été, depuis lors, fortement retouché et ramené à des lignes moins idéales. Sainte-Beuve n’avait pas été dupe, et, dès 18S2, il mettait le lecteur en garde contre ce qu’il trouvait de romanesque et d’impossible dans la biographie d’Aimé Martin. « Il nous faut, disait-il, sortir au plus vite de ce genre exalté pour trouver un Bernardin réel. » En ces derniers temps, deux livres ont marqué dans l’étude de la vie et de l’œuvre de Bernardin un progrès décisif : celui de Mme A.rvède Barine, exquis par l’esprit et l’ironie comme par la finesse et la pénétration morale, et celui de M. Fernand Maury, à qui revientle mérite d’avoir, le premier, recouru aux papiers inédits de Bernardin de Saint-Pierre conservés à la Bibliothèque du Havre. A son tour, M. Souriau s’est fait l’explorateur de ce monceau et de ce fouillis de papiers inédits; il a passé cinq années de sa vie à inventorier ces liasses, dont la plupart n’avaient jamais été visitées ; il n’a quitté la besogne qu’ après avoir tout compulsé, déchiffré et classé. De ce tra-
vail, devant lequel avaient jusqu’ici reculé les plus intrépides, il est sorti avec la conviction que tout ce qui a été écrit sur Bernardin, n’ayant pas été contrôlé par la connaissance de ces précieux papiers, doit être considéré comme nul et non avenu. Nous devons oublier tout ce que nous croyions savoir sur Bernardin, ignorer tous les divers Bernardins avec qui la légende ou la critique nous avait familiarisés, pour n’en plus connaître qu’un, le vrai, le seul ; Bernardin de Saint-Pierre d’après ses manuscrits Ce Bernardin-là n’est sans doute pas le bénisseur des anciennes chromolithographies; mais M. Souriau tient qu’il ne mérite pas davantage les sévérités dont il est de mode depuis quelque temps de l’accabler. Et il ne nous cache pas que son dessein est de laver la mémoire de son auteur d’un certain nombre de médisances ou de calomnies, répandues par des écrivains aussi mal avertis que malintentionnés.
Hâtons-nous d’abord de reconnaître tout ce que le volume de M. Souriau contient de curieuses trouvailles et de piquantes découvertes. On en jugera par quelques exemples. Aimé Martin a conté tout au long l’histoire d’un projet de mariage entre
* Bernardin de Saint Pierre, d'après ses manuscrits, par M. Maurice Souriau, professeur à TUniversité de Caen, 1 vol. in-12 (Lecène) . — Amour de philosophe ; Bernardin de Saint-Pierre et Félicité Didot, par M. Jean Ruinât de Gournier, 1 vol. in-i2 (Hachette).
Bernardin de Saint-Pierre et la fille de son ami Taubenheim. Bernardin, d’après lui, repoussa l’offre qui lui était faite, mais il la repoussa, la mort dans l’âme, et ce fut le nom de cette jeune fille qu’il donna plus tard à l’héroïne de son fameux roman. Cette Virginie avait tant de grâces ! « Sa figure ingénue formait un contraste aimable avec la vivacité qui animait tous ses mouvements. On l’entendait toujours chanter, on la voyait toujours courir; sa voix était fraîche, sa démarche légère ; tout l’égayait, la touchait, la charmait. Vive et folâtre, elle conservait à quinze ans les grâces et la naïveté de l’enfance. » Devant cette profusion de détails précis, le moyen de douter! Cette Virginie ne pouvait être qu’uniquement aimable. Elle eut toutes les qualités, sauf une pourtant... qui est d’avoir existé. Le sage Taubenheim, au moment où il connut Bernardin, n’était pas marié; il avait tout de même, offrant à sa sagesse un peu de distraction, donné le jour à un enfant; mais ce fruit des amours de Taubenheim était un fils.
Ailleurs, Aimé Maidin, dans les pages où il parle du cours que Bernardin professa à l’Ecole normale en 1795, relate l’enthousiasme que fit éclater tout l’auditoire lorsque, dans une phrase très simple, cet homme vénérable prononça le nom de Dieu. Nous avons sur cet incident une note manuscrite de Bernardin, et le mallieur veut qu’elle décrive en termes
justement opposés l’attitude de ces normaliens de la première heure. Bernardin ayant commencé par demander qu’on lui laissât du temps pour préparer son cours, parce qu’il était incapable d’improviser : « Cet aveu si naturel, remarque-t-il, m’attira beaucoup d’applaudissements; mais quand ensuite j’ajoutai ; « J’espère vous l’apporter bientôt, s’il « plaît à Dieu, » cette expression s'il plaît à Dieu, sur laquelle j’appuyai, excita un murmure de mécontentement dans une partie de l’assemblée. Je me dis alors en moi-même : dans quelles ténèbres la nation va-t-elle être plongée, si ceux qui en sont les yeux, ne peuvent supporter le plus petit rayon de lumière? » La liste est longue des inexactitudes ou des inventions d’Aimé Martin.
Pareillement, M. Souriau relève dans l’étude de M. Maury, — étude très sérieuse et consciencieuse, à laquelle il est loin de rendre justice, — un certain nombre d’inadvertances. La plus grave consiste à avoir mal identifié une lettre adressée à Bernardin. Cette lettre, que M. Maury attribuait à une demoiselle Girault, contient une longue et catégorique déclaration d’athéisme. Elle semblait ainsi apporter un document significatif sur l’état de certaines âmes féminines à la veille de la Révolution. Cette lettre étant, non de M‘*° Girault, mais de son frère, tout l’intérêt en disparaît, et avec lui tombent les conclusions qu’on en avait tirées. M. Souriau rectifie
ainsi pas mal de détails erronés. Il reste à savoir si ces corrections de détail modifient sensiblement Fopinion que nous nous étions faite du caractère de Bernardin, et l’impression que son œuvre doit nous laisser.
Ce n’est que fort tard, au lendemain de la publication des Études de la nature, et quand il approchait donc de la cinquantaine, que Bernardin connut le succès et avec lui le repos. Jusqu’alors, poussé par son humeur inquiète et poursuivi par la malchance, il avait promené du Septentrion aux Tropiques, à travers beaucoup de pays et beaucoup de métiers, une existence aventureuse et besogneuse. Tour à tour militaire par à peu près, ingénieur sans brevet, naturaliste amateur, aussitôt dégoûté de ce qu’il avait entrepris et agité du besoin d’un perpétuel changement, il avait vécu d’expédients. D’ailleurs bien tourné, joli garçon, pas trop timide, il plaisait aux dames. Il eut de nombreuses bonnes fortunes dont il espéra toujours, quoiqu’on vain, un avancement pour sa fortune. Aimé Martin les a contées complaisamment et avec une sorte de fierté, comme s’il en rejaillissait sur lui-même quelque gloire. Bernardin fut-il le favori d’un jour de la grande Catherine? Le savant M. Souriau n’en sait là-dessus pas plus que nous, et il nous laisse libres d’en penser ce qu’il nous plaira. Mais il ne veut pas que Bernardin
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ait été Famant heureux de la princesse Marie Misnik. Au dire des précédents biographes, c’est auprès de cette belle Polonaise que Bernardin aurait connu le grand amour; et il aurait dû aux souvenirs de cette passion, d’abord satisfaite, ensuite déçue, ces accents du cœur qui, plus tard, dans ses écrits, allèrent au cœur des femmes et remuèrent si fort les « bernardines ». M. Souriau fait de louables efforts pour ramener cette aventure aux termes d’une honnête galanterie. C’est une affaire qui lui paraît de conséquence. Toutefois, sa démonstration est moins probante qu’il ne croit; car elle se réduit à deux arguments, l’un que Bernardin sur son journal a négligé de consigner l’heure du berger, l’autre qu’il a emprunté de l’argent à la princesse. Voilà de médiocres garanties. Elles risquent de ne pas prévaloir contre des témoignages qui émanent de Bernardin lui-même et que M. Souriau, suivant une méthode commode et dont il abuse, écarte tout uniment.
C’est en fouillant les papiers du Havre que M. Maury avait trouvé des notes retraçant dans un cadre allégorique une fête donnée par la jeune Églé un certain soir, ce soir même où le beau Tilé fut le plus heureux des hommes. 11 est difficile de ne pas reconnaître dans le portrait du beau Tilé celui de Bernardin peint par lui-même. « Jeune, fait comme Adonis, un léger coton couvrait ses
joues comme la pêche. Il portait un gros bouquet; il l’offrit; elle l’accepta et le mit sur son sein. Il rougit en prenant sa main et elle rougit aussi. Ainsi il était tour à tour poursuivant, poursuivi. Bientôt les yeux ne virent plus que les yeux. Deux tables étaient sous d’épais feuillages... » Ces galanteries mythologiques reçoivent leur commentaire très précis d’une lettre de Bernardin à son ami Duval, publiée naguère par Sainte-Beuve. « Je vous dirai, mon cher ami, car je ne vous cache rien, que j’ai fait ici une inclination qui pourrait mériter le nom de passion. Elle a produit de bons effets en ce qu’elle m’a guéri de mes vapeurs. C’est donc un bon remède à vous enseigner que l’amour et l’amour satisfait. » Bernardin s’est-il vanté ? Nous n’y étions pas et il est toujours délicat de se montrer sûr de ces cboses-là. Toujours est-il que Bernardin se rendit promptement insupportable à sa princesse. Il la poursuit d’assiduités compromettantes, qui lui valent un congé vingt fois signifié. Nous avions déjà plusieurs lettres de la princesse à Bernardin, toutes plus désobligeantes les unes que les autres. M. Souriau en publie de nouvelles qui sont exactement de la môme encre. Cette sécheresse de ton lui semble la preuve irrécusable que le cœur de Marie Misnik ne s’est jamais ému. Comme il serait plus humain d’y voir l’irritation d’une femme qui, ayant cessé d’aimer, oublie qu’elle ail jamais eu
(le Tamour, et tient pour injure le souvenir que lui en rapporte une insistance importune ! « Je ne répondrai pas à toutes les choses singulières que vous me dites. Tout raisonnement, tout conseil est inutile avec vous. » Elle n’a qu’un désir, c’est que Bernardin s’en aille : le plus loin sera le mieux. Quand elle le sait revenu en France, elle l’en complimente en des termes dont il est impossible de ne pas goûter l’impertinent persiflage : « Je vous fais des compliments bien sincères sur votre retour dans votre patrie. Avouez que votre âme s’est remplie de joie à la vue de votre pays natal. On s’en plaint souvent, on veut y renoncer, mais on retrouve toujours au fond de son cœur un sentiment qui nous ramène vers cet objet de notre amour. » La jeune Églé s’entendait assez bien à la raillerie. Elle ne fut tout à fait contente que lorsqu’elle apprit le départ de son amant pour l’Ile de France. Bernardin voguait vers les Tropiques : elle sentit qu’à mesure la Pologne devenait pour elle un séjour délicieux.
L’aventure, en dépit de M. Souriau, prêtera longtemps encore à la controverse; en revanche, il en est une autre dont la nature ne laisse aucune place au doute. Les biographes de Bernardin l’avaient ignorée, et elle forme l’épisode le plus piquant du présent livre où elle est contée tout au long. Il faut savourer cette histoire des relations de
Bernardin avec l’intendante Poivre, Lorsqu’il débarqua à l’Ile de France, Bernardin y fut accueilli par l’intendant, homme remarquable quoique affublé du nom de M. Poivre, et qui lui rendit les plus grands services, entre autres celui de l’initiera la botanique. Les notes que préparait Bernardin en vue de son Voyage sont pleines de mentions flatteuses à l’adresse de M, Poivre ; elles n’ont laissé aucune trace dans la relation publiée. On s’était demandé d’où venait cette suppression; et l’on admettait, sur la foi d’Aimé Martin, que M. Poivre avait dû se détacher de son protégé, à la suite de quelque calomnie dont il ne lui avait pas laissé le moyen de se justifier. « M. de Saint-Pierre prit à regret le parti de se retirer d’une société qui avait pour lui tant de charmes : ceci explique pourquoi, dans la relation de son voyage, il ne parle pas de M. Poivre dont il croyait avoir à se plaindre. » Le motif qu’il avait pour se plaindre de M. Poivre, nous le connaissons maintenant, et il est sans réplique : c’est qu’il avait essayé de lui prendre sa femme et n’y avait pas réussi. Cette femme était une honnête femme. Nous avons ses lettres. La lecture en est instructive et réjouissante. Aux épisodes romanesques, dont brillait la jeunesse de Bernardin, elles ajoutent l’épisode de comédie.
Dans ce siège en règle d’une vertu qui se défend. Bernardin commence par mettre en œuvre les
procédés classiques : menues attentions, petits cadeaux, commerce épistolaire. Ayant résolu de prendre Poivre pour confidente de ses
malheurs, il se met en devoir de fapitoyer par le récit de ses déceptions. M'"® Poivre, répond à ces jérémiades avec un rude bon sens : c'est une personne énergique et qui n'aime guère les pleurnicheries. Bernardin imagine de lui prêter des livres : Grandissons dont il attendait les meilleurs eflets, ne produit qu’un effet d’ennui. Puisqu'il ne réussit pas à intéresser sa sensibilité. Bernardin essaie de tenter la vanité de M'"® Poivre, et il lui annonce qu'il va la célébrer en vers. Il est immédiatement rebuté. « Je vous prie en grâce de ne point me chanter. Je n'ai guère l'encolure d'une héroïne. » Bernardin était opiniâtre : il fait lire à Poivre tout ce qu’il a écrit, l'esquisse du Voyage à Vile de France et un mémoire qu’il avait adressé au ministre de la Guerre. Pour sa récompense, il sollicite une invitation. C'est alors qu'excédée, cette excellente ménagère, qui n’avait ni le temps ni le goût de songer à la bagatelle, éclate enQn et expédie à son indiscret soupirant cette lettre d'une si admirable clarté ; « Je vous en supplie, monsieur, ne m'écrivez pas si souvent. J’ai beaucoup, beaucoup d'affaires, mes meilleurs domestiques malades, et j'ai à peine le temps d’écrire a mon mari. Vous me tourmentez furieusement pour venir ici... Ma mai-
son est faite pour recevoir les honnêtes genSj mais pas plus les uns que les autres, excepté mes amis... Mais, je vous l’avoue tout naturellement, mon inclination ne me porte point à être la vôtre. J’aime les gens qui ne se mettent point en peine de ce qui se passe dans mon cœur, qui ne veulent point que je sois leur amie par force, qui ne*prennent point de simples égards ou des plaisanteries pour de l’amour, à qui je peux dire (( je vous aime », sans qu’ils le croient, qui peuvent me le dire, sans croire que cela flatte ma vanité, qui viennent dîner avec moi avec plaisir et s’en vont d’un air aussi joyeux. » Bernardin ne se tint pas pour battu. Que lui fallait-il ? Seulement il changea ses batteries. Et voilà que se découvre, chez le sensible chevalier, un coin de Famé d’un roué. C’est par ses vertus qu’il va attaquer Poivre. Elle est charitable : il lui offre de l’argent pour ses pauvres. La bonne dame ne manquait pas de clairvoyance et savait, au besoin, pratiquer une sorte d’ironie, bien portante comme elle-même, et de belle humeur. « Je vous félicite de tout mon cœur de la bonne idée que vous avez de faire un présent à Jésus-Christ, car les pauvres et lui c’est la même chose. Permettez-moi de vous conseiller de remettre tout bonnement la somme à M. Coutenot. C’est à lui à qui je laremettrais, si j’en étais dépositaire. » Poivre était pieuse : Bernardin la prévient qu’il Fins-
titue sa directrice de conscience. Il fallut qu’elle le mît à la porte. Ainsi finit la comédie. On ne saurait trop remercier M. Souri au de nous en avoir donné le régal. C’est beaucoup d’avoir remis dans son jour cette figure de bourgeoise à l’ancienne mode. Quant à savoir si, comme se le demande M. Souriau, Bernardin sort de l’aventure grandi ou diminué, il y a quelque apparence que cette histoire le grandit surtout en ridicule.
Bernardin, en désespoir de cause, avait demandé à M*“® Poivre de le marier. La question du mariage fut pour lui, comme on sait, pendant de longues années, la grande affaire. A peine devint-il célèbre, il fut très demandé ; mais il avait sur le mariage des idées personnelles et précises : il posait ses conditions. Pour les accepter, il fallait Tâme résignée, soumise et passive de Félicité Didot. L’histoire de ce mariage nous est fort bien connue, et il y a beau temps que nous ne doutons pas que la première femme de Bernardin n’ait été fort à plaindre. M. Souriau prétend au contraire avoir trouvé dans les fameux papiers du Havre la preuve du bonheur de Félicité, la bien nommée. Jadis Aimé Martin, s’indignant qu’on eût pu accuser le peintre des Harmonies de la Nature d’avoir fait le malheur d’une femme, protestait que, pour fermer la bouche aux calomniateurs, il suffirait de publier les lettres si tendres, si touchantes, que les deux
époux s’adressaient dans les plus petites absences. Une malchance veut que, plus on nous fait connaître de ces lettres, et plus leur témoignage est accablant. Le regretté Jean Ruinât de Gournier en a publié récemment de décisives. Celles que transcrit M. Souriau ne sont qu’une longue plainte. Le fait est que, confinée dans des occupations de servante, obligée de renoncer à la vie de Paris pour vivre dans une île dont la solitude agréait aux goûts champêtres et à la misanthropie de Bernardin, mais dont l’humidité était meurtrière à la santé d’une femme de complexion délicate, Félicité, qui avait songé à divorcer, est morte en partie victime de l’égoïsme de son vieil époux. Tl ne suffit pas, pour innocenter Bernardin, de noter que dans l’année qui suivit, et comme il s’apprêtait à contracter une nouvelle union, il invita sa belle-mère, M"’“ Didot, au repas de noces. Ce second mariage sera d’ailleurs l’exacte contre-partie du premier. C’est ici le barbon amoureux d’une jeunesse. Bernardin se l’etrouve poète pour faire aux vingt printemps de M"" de Pelleporc l’olfre de ses soixante-trois hivers. « Mon âge, je le sais, est disproportionné au vôtre. Mais le jeune chèvrefeuille pare de ses fleurs le tronc d’un vieux chêne, et le chêne à son tour le protège contre les tempêtes. » Au reliours de la première .M'"' de Saint-Pierre, la seconde fil de son mari
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tout CO (ju’olle voulut : elle le chargea de ses coiiiniissions et remmena à la messe.
Un des traits que la nouvelle biographie de Bernardin de Saint-Pierre met vigoureusement en relief, c'est sa manie d'enragé solliciteur, et c'est Fart qu’il a de courir, sous tous les régimes, la carrière des places. On savait déjà qu'il se brouilla avec les philosophes, parce que Turgot ne lui avait pas procuré un emploi; mais voici la lettre qu'un beau jour reçut de lui Necker : (( Madame, mes amis s'étonnent qu’ayant quelque part à votre estime, M. Necker ne fasse rien pour moi. Ils disent qu'il y a dans la finance assez d^emplois lucratifs qui ne demandent aucun talent et qui donnent assez de loisir pour cultiver les miens. S'il est donc vrai que M. Necker me veuille du bien, déterminez-le à m'en faire. Il est impossible qu'on vous refuse; les femmes régnent ou par la beauté, ou par l'esprit, ou par la vertu; pourriezvous échouer, vous qui réunissez, par un assemblage si rare, ce triple pouvoir? » Ce mélange de flagornerie, de cynisme et de brutalité en dit long sur un caractère. Comme on le voit, c’est aux sinécures qu'allaient tout droit les préférences de Bernardin. Il fut pensionné par l'ancien régime; et on le voit à cette époque très persuadé que la tyrannie est le meilleur des gouvernements. La Révolution le combla de ses faveurs et il serait inexact de
dire qu’il sut alors se faire « oublier »; il se rappela au contraire aux dispensateurs de la manne officielle, et de la façon la plus fructueuse. C’est alors qu’il obtient le plus de places, au Jardin des Plantes, à la Bibliothèque nationale, à l’École normale, à l’Institut. Ses fonctions viennent-elles à être supprimées, ce n’est pas une raison — d’après lui — pour qu’il ne continue pas à en toucher les émoluments. La Convention pensa comme lui. Au surplus, par la suite, cela n’empêchera pas Bernardin de se donner pour une victime de la Terreur et de solliciter, à ce titre, les faveurs du Premier Consul, dont il est vrai de dire qu’il est subitement devenu le partisan le plus enthousiaste,
La connaissance de l’homme que fut Bernardin est surtout pour amuser notre curiosité : ce qui importe, c’est la nature de son œuvre et c’est l’iniluence qu’elle a exercée. Une partie de cette œuvre est posthume et a été publiée par les soins d’Aimé Martin; l’éditeur en a usé avec le texte de Bernardin comme on faisait alors; c’est dire qu’il y a fait toute sorte d’arrangements et embellissements. Mais n’était-il pas de la lamille ? 11 a tronqué, altéré les lettres dont se compose la Correspondance. Il a corrigé les opuscules inédits. Il s’est surtout exercé sur les Harmonies. Ce livre étant celui dont on s’est le plus servi pour railler Ber-
nardin de Saint-Pierre et l’abus qu’il fait du système des causes finales, il n’est pas sans intérêt de constater que ([uelques-unes des niaiseries dont il est émaillé sont, non pas de lui, mais de son éditeur. Toutefois il faut bien reconnaître que la critique a toujours tenu peu de compte des Harmonies dans le jugement qu’elle a porté sur Bernardin : elles ne font en effet que continuer, paraphraser et alourdir les Etudes de la Nature.
Entre le Voyage à l'ile de France, qui est une ébauche, et les Harmonies, qui sont souvent un rabâchage. Bernardin est l’homme d’un seul livre, de ces Etudes où il a fait rentrer Paxd et Virginie et la Chaumière indienne, A coup sûr, il s’y montre savant médiocre et théoricien discutable; il y est pour la cause de la Providence un avocat souvent compromettant, et il pousse jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’absurde, la thèse d’après laquelle le sentiment est supérieur à la raison. Mais cette méthode, de peu de valeur pour une apologie, se trouvait être par ailleurs aussi neuve qu’opportune. C’était ramener les esprits à l’émotion religieuse par le cliemin de la beauté, et les préparer à goûter l’esthétique du christianisme. Bernardin n’était pas un croyant, s’il n’était pas un athée. Il s’arrêtait au déisme, et il avoue, à l’occasion, qu’il hait fort les prêtres. Le récit d’une visite qu'il avait faite, en 1773, à la Trappe, n’en
est que plus signiiiccitif; nous y prenons sur le vif rémotion de F artiste. Il arrive à la tribune des étrangers dans la chapelle : « Un écriteau y commande le silence, mais il n'en est pas besoin. On y est frappé en arrivant d'une religieuse et profonde mélancolie... Les Pères Blancs étaient debout dans leurs stalles : au haut des piliers étaient quelques statues de saints habillées comme eux. Les premiers étaient si immobiles qiFon doutait si c'étaient des statues qui étaient dans les stalles ou des moines dans les niches, etc. » Y a-t-il dans cette manière de n'envisager le culte que par son appareil extérieur quelque chose qui choque les âmes vraiment pieuses, et l'optimisme foncier de Bernardin n'est-il pas en contradiction absolue avec le principe même du christianisme? Il se peuL Toutefois cette religiosité était déjà un soulagement pour tous ceux qui souffraient de la sécheresse du rationalisme et de l'agressive étroitesse de l'irréligion. C'était un acheminement. Aussi n'est-ce pas seulement parmi les femmes (jue les Etudes provoquèrent l'enthousiasme : le clergé sut gré à cet allié imprévu. Bernardin gardait toutes les lettres (ju'on lui adressait : il en reçut d'humbles prêtres qui le remerciaient du bien (lu'il avait fait aux âmes; d'autres émanaient des [iremiers dignitaires de l'Église. C’est, plus de quinze années à l'avance, ce (jui devait se repro-
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(luire à Toccasion du Génie du Chiùstianisme, Et ainsi se précise la place que tient Bernardin entre Rousseau et Chateaubriand.
Des Études de la Nature se dégageait une esthétique nouvelle. CYdait déjà l’exaltation de la sensibilité avec toutes ses conséquences. La tendance à la mélancolie : « Je suis plus ému du coucher du soleil que de son lever. En général les beautés vives et enjouées nous plaisent, mais il n’y a que les mélancoliques qui nous touchent. » Le sentiment du mystère : « Ce ne sont pas les tableaux les plus éclairés, les avenues en ligne droite, les roses bien épanouies et les femmes brillantes qui nous plaisent le plus; mais les vallées ombreuses, les routes qui serpentent dans les forêts, les fleurs qui s'entr’ouvrent à peine... » Le sentiment de Finlini, grâce auquel (( nous aimons à voir tout ce qui nous présente quelque progression » ; c’est lui qui se môle à cette vague tendresse que Bernardin répand sur toute la nature et qu’il y fait flotter à l’état de rêverie; c’est lui qu’il retrouve à la base de ce plaisir que cause la vue des ruines. La description du château de Lillebonne, dans cette douzième Etude^ est une eauforte à la manière romantique. Et c’est ici que nous touchons au mérite essentiel du livre; plus que dans les idées de système, plus même que dans l’expression des sentiments, il est dans les
descriptions, dans Tart de rendre le paysage avec des mots. C'est par là que Bernardin est tout à fait original et qu'il représente, dans la suite de riiistoire de la littérature, un anneau nécessaire. La transformation de la sensibilité, celle de l'idéal littéraire s'opéraient en dehors de lui. Mais, sans lui, quelque chose aurait manqué à l'art de décrire la nature extérieure.
Au surplus. Bernardin de Saint-Pierre eut conscience des nouveautés qu'il apportait et de l'importance de ce travail auquel il se livrait sur les mots ; c'est un des points qu’éclaire le mieux l’étude de ses manuscrits. A mesure qu’il avance dans son œuvre et devient plus maître de son talent, il se montre aussi plus difficile pour lui-même et plus scrupuleux. Pour un seul morceau de Paul et Virginie^ les deux enfants sous l'ondée, M. Souriau a compté sur un seul feuillet quatre brouillons successifs, quatre états de la meme gravure. Une fois de plus, nous constatons qu'il n'y a pas de grand écrivain sans le souci de la perfection et que le précepte du vieux Boileau reste toujours vrai.
Pour forger la langue de la description, il fallait d’abord des qualités particulières de vision; depuis deux siècles, on regardait sans voir. Bernardin apportait avec lui ce don initial. Mais les conditions de vie où il se trouva l'ont sans doute aidé à le manifester et à le développer. C'est ici que ses
voyages lui servirent; et le premier avantage qu’il tira d’avoir erré aux contrées lointaines, ce fut d’ouvrir les yeux aux aspects des paysages de France. Rien de plus instructif en ce sens que ce passage par lequel il terminait la lettre vingt-septième du Voyage à Vile de France et qu’il supprima dans l’édition ; « Adieu, terres bouleversées de l’Afrique... îles sauvages habitées par des oiseaux marins criards; adieu, vents éternels des tropiques, boi’izons sans bornes, vastes mers; adieu, adieu, je suis au rivage. Oh! que l’air natal est doux, que j’ai de plaisir à marcher sur ce gravier !... Que ces bois de chênes et de châtaigniers ombragent bien la cime de ces coteaux ! Que ces longues avenues de pommiers sont rouges de fleurs ! J’aime jusqu’à la terre de ces enclos couverts de roses sauvages et de ronces pendantes. » Il lui avait fallu revenir des Tropiques pour découvrir la Normandie. Le contraste l’avait rendu attentif à l’aspect du paysage de chez lui ; plus tard seulement, il s’engouera pour ce décor exotique, qui d’abord l’avait étonné ou indisposé. Mais, français ou exotiques. Bernardin a regardé ces paysages comme personne avant lui n’avait fait ; il a su noter les lignes et les couleurs de ces paysages, les nuances de ces couleurs, suivant l’époque de l’année et l’heure du jour. Il a distingué les espèces des arbres et celles des herbes. Par cette façon de s’attacher au détail.
(lu remarcjuer cluKjue parlicularité et de la rendre telle ({u'elle est, il en est venu à apercevoir un univers dans un fraisier et un monde dans une prairie. Le premier il a discerné, dans le sourd et confus bouleversement d’une tempête, toute sorte d’aspects dont chacun a son caractère propre. Le premier il a démêlé, dans la grisaille impalpable d’un nuage, toute une architecture, des palais aux mille formes et aux mille teintes. Il a perçu les bruissements et les parfums de l’air. Il a été le (( maître à décrire » des prosateurs et des poètes du XIX® siècle. C’est chez lui que Chateaubriand, Lamartine et tant d’autres ont fait leur rhétorique.
Aussi est-il probable qu’on perd son temps à tâcher de faire passer Bernardin pour un brave liomme. Tout l’elfort auquel se livre son avocat pour y arriver aboutit à un résultat justement opposé. Le chevalier de Saint-Pierre, au temps de sa jeunesse, a été un chevalier d’aventures tout à fait selon la définition du xviii® siècle. Le bonhomme Bernardin, dans la dernière partie de sa vie, a été du nombre de ces écrivains sensibles dont toute la sensibilité se dépense dans leur littérature, en sorte qu’il ne leur en reste plus pour la pratique de la vie. Depuis que nous sommes assurés de posséder le véritable portrait de Bernardin de Saint-Pierre, ce qui nous frappe c’est de voir combien il ressemble à celui que nous nous étions habitués à tenir pour tel.
Nous n'accorderons pas davantage à M. Souriau qu'il soit nécessaire de biffer toute la correspondance déjà publiée et toute l'œuvre postliuine de Bernardin de Saint-Pierre : il ne faut pas trop nous demander. Mais nous sommes tout prêts à convenir que les indications fournies par M. Souriau seront précieuses pour qui voudra nous donner quelque jour une édition critique d'un écrivain qui peut-être n'est pas encore mis tout à fait à son rang. Bernardin de Saint-Pierre a une part à revendiquer dans toute la littérature poétique et descriptive du xix*^ siècle. Avouons-le : nous lisons peu les Études de la Nature dans le texte qu'il en a donné ; mais nous les savons par cœur sous la forme où les ont transcrites ses disciples, plus glorieux que lui.
lo juillet 1905.