‹ Études sur la littérature françaiseChapitre 8 sur 9 · I.KS DKItNlKUS JOURS ET t.A MORT o’eI.VIRE · texte numérisé non relu

I.KS DKItNlKUS JOURS ET t.A MORT o’eI.VIRE

Paris. Quand il s’y acliemina, il passa par Mâcon et resta un peu de temps auprès de son ami. Arrivé à Paris, plusieurs jours après la mort de Charles, il s’était enquis auprès de ceux qui en avaient été les témoins; il avait recueilli de leur houclie ces détails que réclamait l’amant désolé, afin de faire saigner sa blessure. Toutefois, et quand on sait la place qu’avaient tenue dans la dernière année de M*"® Charles les deux jeunes gens, on ne peut s’empêcher de trouver bien de la mélancolie à cette phrase du récit de Virieu ; « En tout, elle a été très bien soignée et de toutes façons pendant les derniers temps de sa maladie. M. Ch., M“®® de Drée et de Saussay, M. de Donald, M. Alin et même M. et M'”® Mounier ont été très bons et très attentifs pour elle ; il ne lui a manqué que nous deux. »

Ils lui manquèrent tous les deux.

Lamartine, lui non plus, n’était pas là, quoiqu’il ait écrit :

Toi que j’ai recueilli de sa bouche expirante !

Et pourtant, en un certain sens, peut-on dire qu’il fût absent ? On hésitera à le lui reprocher, après avoir lu les lettres d’Alin et de Virieu ; c’est ce qui en fait le prix et qui leur donne une valeur au point de vue de la littérature. Lamartine a voulu tout savoir. Il a pressé de questions ceux qui, plus

heureux (jue lui, avaient approché la mourante ; il a savouré rarnertuine de tous ces détails; il a gravé dans son esprit des images réelles. Il savait que la souffrance avait respecté la grâce tant aimée de ce visage, qu’Elvire était restée belle jusque dans la mort, que cette beauté s’était seulement spiritualisée. « Dans certains moments d’inattention où sa tête s’égarait, sa figure ne recevait (ju’une impression plus forte de son âme, l’expression de ses traits devenait sublime. Son regard avait quelque chose de surhumain et l’on restait frappé d’admiration et de terreur... Aucun de ses traits n’a été défiguré. Ses chairs sont seulement devenues blanches comme de falbâtre. Sa bouche était entr’ouverte, ses yeux à demi fermés, et il y avait sur toute sa figure une expression céleste de douceur et de repos. » Comparez à ce passage de la lettre de Virieu les vers du Crucifix :

üe son pieux espoir son front gardait la trace,

Et sur ses traits, frappés d’une auguste beauté,

La douleur fugitive avait empreint sa grâce,

La mort sa majesté...

Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée.

Le souflle se taisait sur son sein endormi,

Et sur l’œil sans regard la paupière affaissée Retombait à demi .

Vous comprendrez alors de (juelle façon cette pièce fut composée, et que, pour se représenter

LES DERNIEüS JOURS ET LA MORT d'ëLVIRË 205

comme assistant à la scène funèbre, Lamartine avait à peine eu besoin de faire appel à la fiction. Par son âpreté à tout savoir, par Fintensité Je son émotion, il s’était fait le témoin de cette agonie. 11 aimait, il était poète, il put chanter Elvire au lit de mort — en se souvenant.

7 octobre 1905.

PATHOLOGIE DU ROMANTISME

Il y a un peu plus d’un siècle qu’on parle du romantisme et un peu plus de cent ans qu’on se demande ce que ce peut bien être. On en a donné toute sorte de définitions, après quoi le point d’interrogation n’en a pas moins continué de se poser. Celles qu’on a empruntées aux romantiques euxmêmes sont vagues, incertaines, confuses et contradictoires, attendu qu’ils ne surent jamais clairement ce qu’ils voulaient faire et que jamais écrivains ne furent plus complètement dépourvus de sens critique. Les historiens des lettres ont proposé diverses formules^ souvent heureuses, mais dont chacune avait le tort d’exclure les autres et de vouloir expliquer simplement un phénomène complexe. Donc on y a vu une réaction contre le classicisme, une explosion de jeunesse, une invasion étrangère, une poussée d’individualisme; Musset le faisait consister tantôt à ne pas se raser, et tantôt à employer beaucoup d’adjectifs. Mais qui donc pré-

tendait que le romantisme est une « maladie » ? Il se trouve que ce mot, lancé d’abord comme une boutade, pourrait bien êti’e le plus juste et le plus profond qui ait été dit sur la question. C’est la thèse que soutient l’auteur d’un livre récent sur le Romantisme français M. Pierre Lasserre, avec une richesse d’arguments, une abondance de vues, une verve et un éclat de style infiniment remarquables. Ce qu’il faut louer surtout, chez le jeune et très savant professeur, c’est l’indépendance de son jugement, c’en est la fermeté et la franchise. Il ne se croit pas tenu de respecter une absurdité pai'ce qu’elle est consacrée, et d’abdiquer son goût devant les gloires réputées intangibles. Il va droit aux idoles dont le pied est d’argile. Il sonne la charge avec une impétuosité et une allégresse toutes françaises. Il a cette qualité qui fut si longtemps une chose de chez nous ; la hardiesse dans le bon sens. Notons que M. Lasserre achevait son livre dans le même temps où M. Jules Lemaître préparait ses fameuses conférences sur J. -J. Rousseau; il s’y inspirait d’idées proches parentes : lui aussi, il éprouvait le besoin de réclamer contre les chimères, les billevesées, l’emphase, la déclamation et le faux. C’est un symptôme.

' Le romaniisme fran{'ah, essai sur la rév^uluUon dans les sentiments cl dans les idées au xix® siècle, parM. Iderre Lasserre, 1 vol. in-8'> (Mercw'e de France).

PATHOLOGIE OU ROMANTISME

M. Pierre Lasserre est, de son métier, philosophe : ne lui demandons pas un livre d’historien! Il ne s’est pas astreint à suivre à travers les années le développement d’une même idée et à nous en montrer les modifications successives. Sans heurter trop rudement la chronologie, il s’est surtout soucié do l’ordre logique. Il n’a pas voulu davantage démêler les diverses influences, les actions et les réactions, l’apport du temps, des événements, des mœurs, et celui des théories et des œuvres. Il pose un principe et de ce principe il déduit des conséquences. Il élabore une doctrine et l’illustre des exemples les plus significatifs. Senancour lui servira de type pour personnifier ce qu’il appelle a la chimère du cœur » ; Benjamin Constant témoignera pour la « manie des passions » ; M“° de Staël pour le « sacerdoce de la femme » ; Chateaubriand pour la « splendeur du faux »; Michelet ou Quinet pour le « messianisme romantique ». En un mot, M. Pierre Lasserre construit un système et emploie pour sa construction les matériaux les plus éprouvés, Il nous laisse le soin d’apprécier ce système à sa nouveauté et à sa solidité.

Il importe d’abord de préciser les termes. Ce qu’on entend généralement par le romantisme, c’est la période de l’histoire de notre littérature qui commence un peu avant 1820 et se termine un peu après 1830. Et pour en donner quelque idée,

ÉTUDES SUR l.A LITTÉRATURE FRANÇAISE

on s'empresse de citer telles phrases de de Staôl et de Beyle, qui pourraient bien n’avoir aucune espèce de sens. M. Pierre Lasserre demande la permission d'élargir singulièrement ce cadre. Il remarque qu'à la date où les historiens de la littérature commencent à parler de romantisme, les œuvres les plus caractéristiques de la nouvelle façon de sentir et de penser ont déjà paru et agi : celles de Benjamin Constant, de Senancour, de M*"® de Staël, de Chateaubriand, de Bernardin de Saint-Pierre, mais surtout de Jean-Jacques Rousseau — car il eût sufli de nommer celui-ci. « Rousseau n'est pas à l'égard du romantisme un précurseur, il est le romantisme intégral. Pas une théorie, pas un système, pas une forme de sensibilité ne revendiqueront par la suite la qualité de romantique ou ne la recevront, qui ne se trouvent recommandées par son œuvre. » Cela est en partie exact. 11 n'y a pourtant pas lieu de modifier la division jusqu'ici adoptée. On continuera de réserver l'appellation de romantique à la période de notre littérature où l'idéal nouveau triomphe décidément de l'ancien, et, non content de modifier tous les genres, crée encore des formes inédites; il suffit de constater que le mouvement romantique était commencé dans les âmes bien avant Tavènement du romantisme en littérature et en art. Ce mouvement date de Rousseau ; il a été déterminé com-

PATHOLOGIE DU ROMANTISME

plètementpar lui ; si d'ailleurs Rousseau avait paru dans une époque moins préparée à l'entendre, il eût été tenu pour un fou, et sa prédication n'eût éveillé pour tout écho que le mépris; mais il est venu au moment ou se faisait dans les esprits un grand changement dont il a été le héraut. Ce que M. Lasserre étudie sous le nom de romantisme, c'est ainsi la « révolution générale de l'âme humaine », qui date du milieu du xviii® siècle et s'opère grâce à l'œuvre de Rousseau.

Voici, d'après lui, en quoi consiste cette révolution. Il y a au fond de nous un peuple tumultueux d'instincts, de désirs, de fantaisies, de frénésies. Pour les apaiser ou pour les contenir, ce n'est pas trop de toutes les barrières que l'homme a pu inventer, et de toutes les disciplines, religieuse, morale, sociale, esthétique. Le xvii® siècle s'était appliqué â fortifier toutes ces puissances ordonnatrices. Le xviii% au contraire, dans sa première partie, mettra son ardeur et son application à les détruire. Il déclare la guerre à la religion et se sert contre elle des armes qu'il emprunte à la science. Il attaque la tradition, au nom de l'idée de progrès. Il renonce à prendre dans l'observation psychologique un solide point d'appui. Il s'abandonne étourdiment à tout ce dont on s'était méfié jusque-là. Il ruine toutes les formes de l'autorité, il fait brèche à toutes les barrières. C'est par cette

ÉTUDES SUU UA UTTÉRATUUE FRANÇAISE

brèche ouverte que vont se précipiter les forces instinctives, les énergies inférieures, jusque-là refoulées. Leur ensemble constitue cet « état de nature » dont on va commencer à parler, notion vague, confuse, et qui par elle-même pouiTait parfaitement ne rien signifier, mais qui prend tout do suite un sens si on l'oppose à l’état de civilisation. Cet état de nature, on le concevra comme souverain einent bon et parfaitement heureux, parce que n’ayant jamais trouvé dans la réalité le bonheur parfait ni la bonté sans mélange, on les situe dans une région chimérique ; c’est aussi que, cessant d’y voir clair dans l’âme humaine, on n’aperçoit plus ce qu’elle apporte en naissant de mauvais. Comme on ne peut revenir à la « nature » qu’en détruisant tout ce qui, depuis qu’il y a une civilisation, a été institué pour nous en éloigner, l’idéal nouveau sera essentiellement révolutionnaire et anarchique. Les éléments qui le composent sont tout le romantisme. M. Lasserre expose ce point de vue, dès le début de son livre, en quelques-unes de ces formules ingénieuses et saisissantes qui sont fréquentes sous sa plume ; « La nature humaine, dans ses attributs propres d’intelligence, de sensibilité intellectuelle, de sociabilité et de moralité, ' est une organisation ou, pour mieux dire, une culture, culture aussi délicate et fragile que riche, qui n’a pu réussir, comme elle ne peut s’entretenir, que

PATHOLOGIE DU ROMANTISME

dans les milieux politiques les mieux ordonnés. Merveilleux travail de l’art, du temps et de la fortune, à ronger, à perforer et à désagréger tout d’abord dans toutes ses parties, pour qui veut se frayer le chemin de l’état primitif. Ç’a été l’activité du romantisme... Négatif de tout, il a pu se prendre pour l’aflîrmation suprême, appeler le désordre liberté, la confusion génie, l’instinct énergie. C’est la désorganisation enthousiaste de la nature humaine civilisée. » Le romantisme se déü- 1 nirait donc : une désorganisation de l’âme dans ses facultés, de la société dans ses éléments, de l’art dans ses conditions. Tout l’intérêt du livriT^ que nous étudions réside dans cette définition nouvelle du phénomène romantique.

La valeur d’une définition, c’est-à-dire d’une vue systématique et d’une hypothèse, se mesure au nombre des faits dont elle permet de rendre compte. Le premier est à coup sûr celui qui, parmi les nouveautés qu’apporte le romantisme, est le plus frappant : la libération de l’individu. Dans une littérature qui reflète un état d’âme et un état social ordonnés en conformité avec la raison, l’individu n’existe que par rapport, ou, si l’on veut,

« en fonction » de la société. Le résultat immédiat de la rupture de l’équilibre est que l’individu reprenne son autonomie, se pose en face de la société et s’oppose à elle. Le moi n’a plus cons-

cience d'être haïssable, il ne s’efface plus, il ne se subordonne plus à Tensemble : il s'en sépare, au contraire, il se distingue; il veut être lui-même et se manifester tel qu'il est. Donc, ce sera désormais l'habitude des écrivains de confier au public les particularités de leur biographie, les bizarreries de leur tempérament et les étrangetés de leur complexion. Ce ne seront que confessions, confidences, souvenirs, mémoires personnels, histoire de ma vie, tous récits pareillement consacrés à l'exaltation de celui qui les a composés pour y être le montreur de soi-même. Au surplus, dans le reste de leurs œuvres, ou ils ne cessent de se raconter, de s’expliquer, de traduire leur émotion personnelle, ce sont encore leurs mémoires qu'écriront poètes, romanciers et dramaturges, quand ce n'est pas critiques et historiens. Et voilà fondée cette littérature qu'on a justement qualifiée de littérature d'impudeur!

Or, qu’y a-t-il en nous de plus individuel? Ce n'est pas la façon de connaître, mais celle d’être ému; ce n'est pas rintelligence, mais Insensibilité. La sensibilité varie d'un être à l'autre, et chez le même être d’un instant à un autre instant. Elle est de sa nature diverse, mobile et changeante. C'est bien elle qui, depuis le milieu du xviii® siècle, fait irruption dans la littérature et occupe la scène. Elle y apparaît sous toutes ses formes, sans en

PATHOLOGIE DU ROMANTISME 215

excepter celle même de sa parodie : je veux dire la sensiblerie, ce besoin de s'attendrir à tout propos, de s'apitoyer hors de tout propos, et de tomber en pâmoison. Elle déchaîne l'interminable série des déclamations vertueuses. Elle livre l'âme en proie à la passion. Les Correspondances du temps sont ici plus significatives encore que les œuvres d'imagination. Déjà les lettres de de Lespinasse n'étaient qu'un long cri de passion ; et les contemporains de cette demoiselle ne la plaignirent pas, comme eussent fait les gens du XVII® siècle, d'être une sorte de victime du délire amoureux : ils l'en admirèrent. Mais lisez les lettres que M“® Phlipon, la future M“® Roland, adresse à ses amies de pension, les demoiselles Cannet : cette petite bourgeoise, fille d’un modeste graveur, étouffe dans sa condition, elle est travaillée d’elle ne sait quelles aspirations ambitieuses, elle voudrait élargir les bornes du monde, elle désespère de voir la réalité égaler son rêve, et elle en souftre.

Car c'est une des conséquences du débordement de la sensibilité qu'il nous mène à souffrir. Les anciens le savaient bien. Eux dont toute la philosophie n’a consisté que dans la recherche d'un bonheur terrestre, ils enseignaient qu'il faut modérer ses désirs. Mais, laissé à lui-même, le désir a pour essence de tendre sans cesse à s'augmenter, de se

répandre sur Finfîni de la création. Entre cet infini du désir et la médiocrité des résultats auxquels notre nature bornée peut prétendre, la disproportion est si grande que nous prenons en pitié la misère de notre condition. Le peu qu'il nous est donné d'atteindre nous semble ne pas valoir des efforts si disproportionnés. De là cette lassitude, ce découragement, ce dégoût de toutes choses et de la vie elle-même. De là cette mélancolie, qui n'est pas l'âpre et virile tristesse du penseur, mais ressemble bien plutôt au dépit d'un enfant malade et dont le caprice n'a pas été satisfait. Ce mal du siècle est celui dont se plaignent tous les héros célébrés par la nouvelle littérature. Et tous, les Werther, les René, les Obermann, sont des âmes de désir qui paient la peine de s'etre abandonnées à une sensibilité déréglée, inquiète, et destinée à s'exaspérer par ses propres déceptions.

Excès de l'individualisme, débordement de la sensibilité, ravages d'une tristesse morljide, ces caractères du mal romantique ont été maintes fois signalés, et M. Lasserre ne fait que les rappeler. Une partie de son travail beaucoup plus neuve et où excelle son vigoureux bon sens, est celle où il dénonce la perpétuelle confusion qu'établit le romantisme entre les genres les plus différents et les notions les plus incompatibles. Prodigieux assembleur de nuages et incapable de vivre hors

PATHOLOGIE DU UOMANTISME

de la tempête, le romantisme a dramatisé toute" les dispositions de notre nature. Exemple : on a souvent loué l’Adolphe de Benjamin Constant pour la sobriété de son art presque classique; mais rien de moins classique que la conception morale sur laquelle a été bâti le fameux roman. Nous y assistons en effet au drame d’une existence ravagée par l’irrésolution; et l’irrésolu était jusqu’alors un type de comédie ! Inconstance, légèreté de l’esprit, frivolité du cœur, « sont des défauts de tous les temps; ce qui ne s’était pas encore vu, c’est le mode tragique de ces dispositions si peu tragiques. » Mieux encore. Une grande passion, qui envahit l’être tout entier et bouleverse une existence, est tragique; mais il n’y a rien de moins tragique qu’une série de « folies amoureuses ». M. Lasserre imagine un poète épicurien du xvii' siècle rencontrant ce vers de Musset ;

11 faut aimer sans cesse après avoir aimé.

Un Chaulieu, un Chapelle, un La Fontaine eût goûté ce conseil, digne d’Anacréon ou d’Horace, et approuvé ces engagements légers qui ne promettent que du plaisir sans peine. Ce qu’il n’eût pas soupçonné, c’est qu’on y pût trouver, comme fait l’auteur de la Nuit d’août, une occasion de souffrance sans cesse renouvelée. C’est là un des

procédés les plus habituels du romantisme : présenter comme tragique ce qui, de fait, en est le contraire. Qu'un valet devienne amoureux de la Reine, il se met dans une situation ridicule et s’expose à se faire huer; c’est donc lui que le théâtre romantique prendra pour héros d’un sombre drame. Le même théâtre nous apitoiera sur la détresse d’un vieillard amoureux, alors que jusque-là notre répertoire gaulois n’avait jamais manqué à s’égayer aux dépens du barbon. Ou encore il fera l’apothéose de la courtisane et il élira, pour le lui prodiguer, le sentiment auquel elle a le moins de droits : le respect. C’est surtout l’amour qui fait délirer la psychologie romantique. Julie, dans la Nouvelle Héloïse^ avait, une fois pour toutes, donné le ton, lorsqu’elle avait choisi précisément l’occasion de sa faute pour parler de vertu. Il est convenu désormais que rattachement au devoir, le respect de la foi jurée, l’honnêteté et la pudeur sont autant de faiblesses; mais céder à l’attrait des sens est le moyen de s’élever jusqu’au sublime. Et c’est le moment d’invoquer Dieu. On n’y manque pas. Dieu est de toutes les fêtes amoureuses et parties galantes du romantisme.

Continuons cette analyse. C’est une joie de voir un écrivain honnête homme restituer enfin aux héros du romantisme leur qualité véritable, et de l’entendre appeler, à la vieille mode, « un chat un

PATHOLOGIE DU ROMANTISME 219

chat et Rollet un fripon ». On sait que le romantisme a pris à tâche de glorifier le paresseux, l’impuissant, le raté. Aventuriers de profession, escrocs, bandits, forçats, assassins, bouffons, truands, le caractère commun qu’il leur reconnaît, c’est la grandeur morale. Il est temps qu’un éclat de rire ou que le dégoût fasse justice de cette imposture. Antony, un gaillard sans aucun moyen d’existence avouable, force le domicile d’une grande dame qui jadis eut quelque faiblesse pour lui sans savoir qui il était; il essaie de la violenter dans un hôtel; finalement il la tue. « Sous l’auréole que lui arrange la phraséologie du bon Dumas, je ne puis m’empêcher de reconnaître un atroce et louche personnage, qui se rencontre dans les annales judiciaires. » Didier tourne la tête à la plus belle courtisane de son temps qui, pour lui, ferme la porte à ses amants riches : (( Je fappelle l’amant de cœur. » Claude Gueux, détenu pour vol dans une maison centrale, assassine le directeur à coups de hache; on nous donne cet individu pour un être « doux, poli, modeste », mesuré dans son langagecommeunlettré; s’il tueson directeur, c’est après « avoir soumis honnêtement ses raisons aux hommes justes qui l’entourent ». Ce « saint », ce (( pape captif avec ses cardinaux », n’est en fait qu’un (( sinistre cheval de retour ». Rolla est un niais, si Ruy Blas est un fainéant, et tous deux

sont des phraseurs. On prolongerait aisément rénumération. Ce que M. Lasserre a mis en complète lumière, c’est que « dans le personnage sympathique du romantisme, une réalité vulgaire apparaît toujours sous la chimère dont s’est dupé l’écrivain. » A la comédie humaine le romantisme a substitué une mascarade, un carnaval et trop souvent une saturnale.

Dans une société en décomposition, personne n’est plus à sa place et certaines « individualités » prennent une importance disproportionnée. M. Lasserre en donne deux exemples : l’un, c’est la place attribuée par la littérature romantique au littérateur lui-même, et l’autre, c’est le rôle donné à la femme. Le xviii® siècle avait inauguré la royauté de l’homme de lettres. Désormais la personnalité de l’écrivain ne cessera d’aller s’enüant et se grossissant à plaisir. Il lui semblera que pour avoir choisi, entre diverses manières qu’il avait d’occuper son activité, celle qui consiste à aligner des phrases et peut-être à faire rimer des lignes, il a conquis une éminente dignité. Désormais il a le droit de mépriser le reste des liommes et de le prendre avec eux de haut. Ce privilège ne va pas sans souffrance; ce condamné du génie vivra hautain et solitaire comme Moïse, ou mourra, comme Chatterton, victime de l’indifférence, sinon de l’hostilité. Mais il ne manquera pas à sa destinée; il

PATItOLOCIIÏ DU ROMANTISME

sera le prophète, comme Olympio, et fera sur les cliemins de Thumanité son métier de flambeau; il sera le pasteur des peuples, et se guindera en homme d’État, comme Chateaubriand et comme presque tous les autres, sans en excepter Alexandre Dumas père !

De même qu'il a inventé un type de surhomme, a savoir l’homme de lettres, le romantisme a créé le type de la « femme supérieure ». Le xviC siècle n’avait pas manqué de femmes remarquables par l’esprit ou par le cœur, mais ni une Sévigné, ni une La Fayette n’avaient éprouvé le besoin de régenter leur époque. La première ne prétendait qu’à être l’écho d’un entourage choisi, et la seconde se cachait d’être l’un des meilleurs éci'ivains de son temps. Elles se méfiaient d’elles-mêmes et do leur jugement. C’est une prudence que n’auront ni Julie, ni Delphine, ni Lélia, ni M"'” Roland, ni M™" de Staël, ni George Sand. Elles formuleront ce qu’on a appelé depuis les « revendications féministes, » c’est-à-dire qu’avec elles la femme commence à faire sa Révolution. Elle ne veut plus rester au rang que les mœurs, les traditions, la loi et l’expérience lui assignent. Et pourquoi s’y astreindrait-elle, puisque désormais toute hiérarchie est brisée? Aussi bien, ce qui encourage la femme à ne plus se contenter du second rang, c’est qu’elle a, en effet, déjà réussi à imposer sa supé-

riorité à riiomme. Devant la débilité d’un Saint- Preux, d’un Obermann, d’un René, d’un Adolphe, elle prend en pitié son maître de la veille. Elle reconnaît dans ces organisations nerveuses et fébriles les éléments qui jusqu’alors passaient pour être féminins : la prédominance de la sensibilité, le goût des émotions, la manie des passions, l’aspiration au bonheur. L’homme a laissé envahir son âme tout entière par la vie sensitive et spontanée, sans comprendre qu’il manquait par là à sa destinée et à son devoir. Ce qui peut être pour sa compagne le mode normal de l’existence, est pour lui diminution et dégradation. C'est ainsi qu’il a signé sa propre déchéance. Il a abdiqué. Et « lorsque la défection de l’homme abandonne à l’empire du génie féminin celles des choses privées ou sociales dont l’esprit viril est l’organisateur et le juge nécessaire », c’est un grand scandale et un pire danger.

Le signe par ou se trahit la maladie d’un organisme, c’est la fièvre. L’état de fièvre est endémique au romantisme : il y a une espèce de vapeur, de brouillard, ou, si l’on préfère, de vertige romantique qui exclut aussi bien toute vision juste, précise, en accord avec la réalité. Est-il question de style? C’est l’emphase, la gesticulation, la surcharge et l’empâtement des couleurs. Sous cette accumulation d’images et cet amas de traits for-

PATHOLOGIE DU ROMANTISME

cés, on regrette cruellement la simplicité de jadis et le sentiment de la mesure où se reconnaissaient les productions de notre esprit. Est-il question des idées? Une sorte d’exaltation mystique les fausse et les dénature par un mélange de trouble religiosité. Telle est exactement la part du romantisme dans l’interprétation de certaines idées qui sont depuis lors entrées dans notre atmosphère intellectuelle. Ces idées pouvaient enfermer un contenu positif; elles pouvaient s’adapter exactement à des réalités : le romantisme en a fait des chimères ou des monstres/lPar exemple^ l’idée de progrès avait fait son apparition dans la littérature bien avant que les romantiques ne fussent entrés en scène; mais ils ne pouvaient manquer d’accueillir la doctrine dans ce qu’elle a de plus aventureux, et, assignant comme terme au progrès indéfini le bonheur universel, de donner à la foi nouvelle le caractère d’un évangile. Il serait, de toute évidence, un peu puéril de faire d’un mouvement aussi considérable que celui de la Révolution française un succédané du romantisme français. Mais, pour expliquer les événements euxmemes de la Révolution, il faut tenir compte de l’état d’âme romantique. En outre, vis-à-vis de ridée révolutionnaire, certains romantiques ont adopté une attitude dont les conséquences continuent de se développer sous nos yeux. Michelet,

Louis Blanc, Lamartine publient simultanément leurs histoires de la RéAolution, et ils font ainsi franchir une étape décisive au pays. On était resté frappé d’effroi par les souvenirs de la période révolutionnaire : en la poétisant, non seulement ils réconcilient avec elle l’esprit public, et non seulement ils l’absolvent de ses crimes, mais ils l’affublent d’un caractère sacro-saint. La Révolution est un fait, ils la changent en une révélation. C’est une époque, ils en font une hégire. « L’œuvre propre des romantiques par rapport à la Révolution, ç’a été de la passionner, de la chanter, d’enflammer son esprit destructeur, mais aride, de leur lyrisme, de leur mauvaise religiosité, d’adresser aux principes désorganisateurs les hymnes dûs aux idées et aux forces créatrices, de la déifier, d’en faire l’objet d’un « culte » et par là d’ôter aux générations soumises à leur influence toute liberté d’examen et de critique, toute possibilité de clairvoyance à son égard. » Ces grands mots qui ont pris racine dans les intelligences modernes et peu à peu s’y sont métamorphosés en dogmes ; le Culte de la Révolution, la Religion de l’Humanité, du Progrès ou de la Science, tout ce pathos est d’espèce romantique.

! La contagion a d’ailleurs été universelle : bien rares sont ceux de qui on peut affirmer qu’ils en furent indemnes. Les tempéraments les plus sains,

PATHOLOGIE DU ROMANTISME

les plus robustes, les mieux portants en furent atteints. Qui donc fut de nature moins romantique que le chef du romantisme ? Et qui fut, de goûts et d'humeur, plus bourgeoise que George Sand ? Mais par une singulière rencontre, il n'est resté en dehors du romantisme que les esprits les plus secs et les âmes les plus médiocres. De même tous les genres ont été viciés par l'intrusion du romantisme. Le roman qui vit de l'observation des mœurs et de l'étude des sentiments s'est prêté aux confidences du genre personnel, aux réclamations individualistes et aux rêveries utopiques. Le théâtre, dont l'essence est fimpersonnalité, s'est fait tout lyrique. La critique, la philosophie, les études religieuses ont été altérées par ce ferment de décomposition. Sainte-Beuve a eu sa période romantique. Il y a du romantisme chez Cousin, il y en a davantage chez Lacordaire et davantage encore chez Lamennais. Mais l'exemple le plus frappant est à coup sûr celui de Michelet, historien de génie, consacrant à l'investigation des documents un soin alors tout nouveau, et sans cesse dupe de sa sensibilité, de ses imaginations, de ses préjugés etde ses haines. Ce « cas» étant significatif entre tous, M. Lasserre s'y est attaché et acharné. Pour exprimer tout à la fois l'admiration et l'horreur que lui inspire l’historienpoète, il a multiplié les formules : « Je me divertis autant qu'un autre à Michelet, je ne le crois jamais. »

« C'est un amuseur qui se croit un prophète, etc. » Et il conclut par ce jugement qui est une exécution : « Horreur de la réali té, horreur des intelligences énergiques et des volontés créatrices,... tendresse suspecte, sans mesure et sans examen, pour tout ce qui a fait figure de révolté, de dissident ou de vain rêveur, transmutation des malades en grandes âmes prophétiques et des hommes supérieurs en fous et malades... exaltations et halètements continus de sibylle, dont la violence aurait encore plus de valeur si Michelet ne se mimait lui-même et ne s'interdisait de rien dire avec calme quand il n'est pas réellement en proie au démon ; inquiétude, brisures profondes sous une affectation alarmante de « joie » et d’ « enthousiasme » ; en un mot lyrisme auquel j'accorderai toutes les épithètes qu'on voudra pour exprimer l’intensité et la violence, à condition qu'il me soit permis d'ajouter « et petitesse », voilà Faîne qui se respire dans l'histoire de Michelet. » C'est un réquisitoire. Contre un passionné M. Lasserre fait à son tour preuve de passion. 11 manque au portrait, pour être vraiment ressemblant, plus d'une touche. Mais il reste que Michelet, à travers l’histoire de France, n'a su que nous raconter ses propres émotions et n'a fait que l'histoire de sa sensibilité.

Et s’il eût fallu enfin nous montrer le roman-

PATHOI.OGIE DU ROMANTISME

tisme modifiant, non plus seulement la manière d’écrire l’histoire, mais l’histoire elle-même de notre pays, combien de preuves en eût aisément trouvées M. Lasserre ! Pour n’en pas citer d’autre, quel exemple de romantisme violemment transporté dans les faits lui eût offert une étude de la politique de Lamartine ! Car si Lamartine est devenu, un beau jour, l’auteur en grande partie responsable d’une révolution, ni le progressif changement de ses idées, ni l’immensité de son orgueil ne suffit à nous le faire comprendre. Mais son individualisme a voulu qu’il devînt le centre autour duquel toute la fortune d’un pays graviterait. Depuis le temps qu'il rêvait d’un rôle politique, il s'imaginait sous les traits du sauveur d’un peuple en détresse. Comme René invoquait les orages désirés, il a voulu accumuler sur son front la tempête politique, sans réfléchir que les bouleversements où un orateur trouve l’occasion soudaine de s’illustrer, sont, pour une infinité de gens, la source d’obscures souffrances et de longues misères.

Je n’ai indiqué que quelques-uns des points qu’aborde M. Lasserre dans le Romantisme français ; j’ai dû laisser de côté bien d’autres questions qu’il soulève en passant. Il ne viendra à l’esprit de personne de faire à ce livre le reproche d’indigence ; l’auteur, à la manière de ceux qui ont

longtemps porté clans leur tête un sujet, y a déversé tout le flot de ses réflexions. Rare défaut, très digne d’indulgence ou d’estime. Ajoutons encore que, tel qu’il est, l’ouvrage de M. Lasserre ne peut être tenu pour une « histoire » du romantisme. 11 laisse de côté tout un aspect de la question ; ce sont les services que le romantisme a quand même rendus à une littérature épuisée. Il y a fait rentrer l’éloquence et la poésie ; il a remis en liberté l’imagination; il a ajouté des pages éclatantes ou charmantes à notre trésor littéraire; il a renouvelé la langue et nous a rapporté la science des beaux rythmes. M. Lasserre le sait bien, et il arrive qu’en le contestant il s’amuse. Il écrit quelque part : « La rêverie est servile, vulgaire et languissante. Qui rêve ? l’esclave aux barreaux de son ergastule, la petite bourgeoise à sa fenêtre, le précepteur du château remonté dans sa chambre. Qui rêve ? un sot. » Un poète aussi... et nous ne serions pas disposés à faire bon marché des « rêveries » d'un Lamartine ou d’un Hugo. Le romantisme a éveillé les mille voix de la nature et réveillé les échos du passé. Car il est bien vrai que les romantiques ont insolemment rompu avec la tradition et fâcheusement travesti nos annales. Pourtant c’est à eux que nous sommes, par un singulier retour des choses, redevables du culte du passé et du sens de l’histoire.

PATHOJ.OGIK DU ROMANTISME

Du romantisme M. Lasserre n’a voulu connaître que les sources et le caractère morbides : il a prétendu suivre dans une littérature et dans une société l’œuvre d’un ferment de décomposition, l’action d’un virus. Il y a réussi à souhait. Cette vue du romantisme, considéré comme un assaut livré à l’àme moderne par toutes les forces coalisées de désorganisation, est juste et féconde. Faut-il ajouter un dernier trait? Une étude du romantisme pris du point de vue pathologique était tout à fait opportune. Car le mal n’est pas seulement d’hier, et il s’en faut que nous en soyons guéris; il a laissé en nous des tares dont nous n’avons pas cessé de soufl'rir.En littératui’e, le goût pour l’exceptionnel et le bizarre ; dans la vie sociale, l’indulgence à tout ce qui nous apparaît revêtu du prestige de la passion ; en politique, le culte d’idoles malfaisantes, et dans tous les ordres de réalités le désarroi, l’incohérence et l’anarchie... Qui oserait prétendre que nous soyons délivrés de tous ces fléaux? L’âpreté avec laquelle quelquesuns de nos contemporains réclament contre ces dangereux sophismes, trahit sans doute l’inquiétude qu’ils éprouvent à constater leur survivance parmi nous. C’est au bout d’un très longtemps que les principes faux développent leurs extrêmes conséquences. Nous apercevons aujourd’hui avec effroi les résultats de ce grand ébranlement qu’a subi

Tâme française au milieu du xviii® siècle. Qui sait ? Celte clairvoyance est peut-être, sinon le commencement, du moins la condition d’un retour à l’équilibre, au calme et à la santé.

15 avril 1907.

LE ROMAN PERSONNEL

Naguère, dans leur course éperdue à la recherche de la meilleure définition du romantisme, Dupuis et Cotonet rencontrèrent sur leur chemin le « genre intime. » Cette découverte les occupa pendant toute rannée 1831. Par malheur, ils ne parvinrent jamais à distinguer nettement les romans intimes des autres romans. (( Ils ont deux volumes in-octavo, beaucoup de blanc, il y est question d'adultères, de marasme, de suicides, avec force archaïsmes et néologismes ; ils ont une couverture jaune et ils coûtent quinze francs ; nous n'y avons trouvé aucun signe particulier qui les distinguât. » Le « roman personnel » est proche parent du roman intime, et M. Joachim Merlant, qui vient de lui consacrer une étude \ a relevé quelquesuns de ces « signes particuliers » que n'avaient pas aperçus ses deux notoires devanciers.

^ Le roman personnel, de Rousseau à Fromentin, par M. J. Mer, ant, 1 vol. in-16 (Hachette) . — Le Roman français au X/X® siècleavant Balzac, par M. A. Le Breton, 1 vol. in-16 (Lecène et Oudin.)

Il est fâcheux qu’il manque à ce livre un certain degré de clarté; l’idée directrice s’en dégage mal; le point de vue auquel s’est placé l’auteur ne laisse pas apercevoir l’intérêt historique de la question, « Le roman autohiographique, écrit M. Merlant nous apparaît comme une variété du roman moral; il s’est développé en môme temps que le roman d’éducation; il n’est pas étranger au roman de mœurs, il en dérive, il en est la forme la plus vivante et la plus concentrée. » Et ailleurs ; « Le roman autohiographique n’a pas été autant un genre littéraire qu’il n’a été une manière de moraliser. » Le fait est que, dans son examen de chacun des exemplaires fameux du roman personnel, M. Merlant s’efforce surtout d’en développer le contenu moral. Et cela n’est pas sans surprendre un peu dans une étude qui devait être avant tout un chapitre d’histoire littéraire.

Toutefois, en réunissant un certain nombre d’utiles indications éparses dans ce livre, en profitant aussi des fines analyses que contient l’ouvrage bien connu de M. André Le Breton sur le Roman au XIX’' siècle, nous pourrons esquisser la solution de quelques-uns des problèmes que soulève ce sujet. Quelle place occupe le roman personnel dans l’histoire du genre? A quelle date et dans quelles circonstances le voit-on apparaître? Quelles

LE ROMAN PERSONNEL

formes différentes a-t-il revêtues? Quels rapports soutient-il avec la poésie lyrique ou les autres variétés de la littérature romanesque? Sous quelles influences a-t-il succombé? D’où vient qu’à plus d’une reprise on l’ait vu renaître? Ce sont là autant de questions dont on aperçoit aisément l’intérêt.

Le roman personnel est essentiellement celui où l’écrivain se confond avec son personnage principal. Soit qu’il emprunte aux souvenirs de sa propre existence un épisode dont il se borne à mettre sous nos yeux le récit, soit qu’il imagine une aventure fictive pour y encadrer son être moral, c’est toujours lui qui est en scène ; il fait au public les honneurs de sa vie intérieure, il se raconte, il se confesse. Ce parti pris de concentrer sur lui seul toute l’attention a pour conséquence que l’ordonnance générale du récit en soit toute modifiée. Les autres personnages admis à y figurer n’ont de rôle que par rapport à lui; au surplus, il les élimine autant que possible, en sorte qu’on aura des romans à deux personnages, comme Adolphe, et même des romans où le héros reste tout seul en face de lui-même, ce qui est le cas à' Oberman et de René. L’écrivain n’aperçoit l’humanité tout entière qu’à travers son humeur et ses dispositions actuelles, et ses jugements ne sont que l’écho et le prolongement de ses émotions.

Ce genre — consacré par des chefs-d’œuvre — s’est développé chez nous dans les premières années du xix® siècle. La période la plus brillante de son histoire est celle qui va de 1802 à 1816, et qui commence avec Delphine pour aboutir à Adol- ])he, en passant par Oberman et René. Après 1830, il trouve un regain de faveur; c’est le temps de Volupté, à’Indiana, de la Confession d’un enfant du siècle. Mais déjà dans la littérature romanesque d’autres tendances prévalent, qui l’emporteront sur la tendance personnelle. Ou, pour mieux dire, le roman, après cette excursion sur des terres qui ne sont pas les siennes, prend conscience de luiméme et revient à sa destination naturelle.

Il est aisé de voir en effet que, pour devenir personnel, le roman est obligé de dévier et de s’écarter de sa définition. Car on a coutume de dire que le roman est le genre le plus souple, qu’on y peut faire tout entrer, et qu’il admet tous les sujets comme toutes les manières de les traiter. C’est une théorie commode et qui est assurée de recueillir le suffrage de tous les romanciers. Combien sont-ils qui ne se sont faits romanciers que pour être libres de suivre leur seule fantaisie! Mais il y a quelque chose de supérieur à la fantaisie de chaque écrivain, si grand qu’il puisse être, et c’est la loi du genre, c’est l’idée qui tend à s’y réaliser et qui par sa permanence fait l’unité

LE ROMAN PERSONNEL

de son développement et rend compte de ses modifications, de ses progrès ou de sa décomposition. Le roman dérive de l’épopée, il confine à l’iiistoire : c’est dire qu’il est, de sa nature, impersonnel. C’est le caractère que M. Brunetière déterminait justement, lorsqu’il écrivait, à propos des romans de M™® de Staël : « Le roman est avant tout l’imitation de la vie moyenne; la vérité en est faite surtout de l’intelligence des intérêts ou des sentiments des autres, et on n’y atteint, comme en tout, le premier rang, qu’à la condition de savoir s’aliéner soi-même. » Pendant tout le xvii“ et le xvin® siècle, le roman, quelles que fussent d’ailleurs ses imperfections au temps de de Scudéry, et quelle que fût la part de lui-même qu’engageât dans son œuvre l’auteur de la Nouvelle Héloïse ou celui de Manon Lescaut, s’était, d’une façon générale, conformé à cette loi. Sous quelle pression et par quels degrés va-t-on le voir s’en écarter?

Depuis la seconde moitié du xviii® siècle, et à l’appel de Rousseau, l’orientation de la littérature avait changé. De classique, c’est-à-dire d’impersonnelle qu’elle avait été, elle devenait personnelle et romantique. Le Moi qu’on avait si longtemps caché, contraint, étouffé, réclamait sa revanche. Le lyrisme était dans les cœurs et dans les esprits. 11 était en quête de ses moyens

d’expression. H cherchait un genre propre à le recevoir. La poésie n’était pas encore en possession de sa langue et de son rythme. Le théâtre, même anémié, n’avait pas cessé d’être sous la discipline ou sous le joug de la tragédie. Seul le roman oll'rait un terrain favorable. Il s’y était produit une nouveauté qui ne modifiait encore que la forme, mais qui pouvait servir de préface à une modification plus profonde. Depuis que Courtils de Sandras avait publié de prétendus Mémoires de M. d’Artagnan, le roman affectait volontiers la forme des mémoires, du récit personnel. C’était pour l’auteur non pas une occasion de se confesser au public, mais un procédé en vue de donner l’illusion de la réalité. Le « je » apparaît dans Gil Blas, dans Manon Lescaut, dans la Vie de Marianne, dans le Paysan parvenu. Le succès de Clarisse Harlowe et de la Nouvelle Héloïse met à la mode le roman par lettres. Ajoutez qu’un goût essentiel à notre race réclamait de nouveau satisfaction. Nous sommes, nous autres Français, curieux de l’intérieur des âmes ; nous voulons savoir ce qui s’abrite dans les replis de la conscience et ce qui se dérobe au plus profond des cœurs. Cette analyse psychologique, dont avait vécu notre tragédie, comme les livres de nos moralistes, avait été négligée par la littérature du xviii' siècle. Elle faisait sa rentrée dans le roman. Mais si l’on recommence à sonder

LE ROMAN PERSONNEL

les cœurs, sur qui, mieux que sur nous-mêmes, pourrions-nous faire ce travail d’analyse? « Connais-je quelqu’un aussi bien que je me connais? demande Restif de la Bretonne. Si je veux anatomiser le cœur humain, n’est-ce pas le mien que je dois prendre? » Enfin l’avènement d’une société qui ignore les scrupules d’antan permet bien des nouveautés qui jusqu’alors étaient tenues pour impossibles. Jadis on eût trouvé du plus mauvais goût d’entretenir le public de ses affaires privées et de l’initier à ses misères intimes. Mais le goût, les convenances, la politesse sont autant de conventions qui ont craqué avec l’ancien ordre social. — Ainsi par l’emploi du récit à la première personne et du roman épistolaire, par le retour à l’analyse morale, par la rupture des entraves traditionnelles, les voies étaient préparées. Le sillon était tracé : le Moi s’y est précipité. Et la vogue du roman personnel s’est déchaînée.

A vrai dire, ce qu’on entend désormais par psychologie est exactement le contraire de ce qu’on avait jusque-là désigné de ce nom. Nos moralistes s’étaient efforcés de donner du monde et de la vie une interprétation valable pour tous, de démêler à travers les variétés individuelles les traits communs, et d’atteindre, suivant le mot de Montaigne, à la « forme de l’humaine condition ». Maintenant au contraire, on néglige tout ce fonds commun.

pour ne s’attacher qu’aux singularités. Ce sont elles qui intéressent. On ne veut pas être confondu avec la foule ; ce qui nous en tire mérite seul l’attention. « Personne n’a souffert comme toi, » dit Charlotte à Werther. « Peut-être nul homme n’a-t-il éprouvé tout ce que j’ai senti, » dit Oberman, et il s’en sait gré. Pour se déterminer et se poser, le Moi estime que le seul moyen est de se séparer de la communauté, et de s’en distinguer. Tel est justement le premier caractère des romans personnels : on ne nous y présente qu’une humanité en dehors des voies communes, que des types d’exception.

Toute singularité est une monstruosité. Tout écart de la règle crée un danger de maladie. Il serait aisé de montrer que les héros du roman personnel, à quelque titre que ce soit, sont tous des malades. Ils ont d’abord la maladie de l’orgueil, l’hypertrophie du Moi. Delphine brave l’opinion; c’est dire qu’elle a assez confiance en elle-même, en sa valeur morale et en la fermeté de son jugement, pour s’opposer au sentiment de tous et pour s’affranchir de règles qui ont été lentement élaborées pendant des siècles par le travail de la conscience universelle. Corinne ne cesse de se décerner à elle-même le titre de femme supérieure; et non seulement elle ne doute pas un instant de cette supériorité, non seulement aucun instinct ne

LE ROMAN PERSONNEL

l’avertit que cette supériorité, fût-elle réelle, se réduirait encore à de bien minces avantages, mais elle croit que cette supériorité l’élève au-dessus des règles de vie usitées pour le commun des mortels. Lélia aura même admiration pour son propre génie, et même confiance en soi. Oberman, c’est, à prendre le mot dans son sens littéral, l’homme supérieur, le surhomme. Toute la doctrine du surhomme est déjà en germe dans les romans personnels, et Nietzsche a pu l’y aller reprendre. Si René, par apitoiement sur ses maux, se qualifie d’enfant débile, il a soin de se faire décerner par Chactas l’épithète de « grande âme », Et si Adolphe s’accuse de faiblesse, il garde à part lui la conviction que c’est une faiblesse distinguée dont peu d’hommes seraient capables. L’orgueil est le mal initial qui domine toute la psychologie de ces héros drapés dans l’admiration d’eux-mômes.

Et la maladie chez eux prend toutes sortes d’autres formes. Werther finit par le suicide. Or on souffre d’aimer et on se désespère d’avoir perdu celle qu’on aime : on ne se tue pas par amour. Les amoureux qui se tuent, c’est qu’ils portaient en eux depuis toujours cette horreur de la vie pour laquelle le dépit amoureux a seulement été une occasion de se manifester. Oberman est la confession d’un homme qui, physiquement, était un

infirme. Cette infirmité se traduit dans l’ordre moral par les hésitations, les incertitudes, l’impuissance à fixer sa propre pensée, à retenir sa propre personnalité qui sans cesse se dissout et lui échappe.

C’est par ce côté morbide qu’Oberman, trente ans après l’apparition dulivre de Senancour, continuait de séduire une génération pour laquelle Sainte- Beuve portait la parole. Le critique notait, dans la Préface de l’édition de 1833, cette disposition mélancolique et souffrante du pauvre héros, l’effort fatigué de ses facultés sans but, son étreinte de l’impossible, son ennui. « Ce mot d’ennui, pris dans l’acception la plus générale et la plus philosophique, est le trait distinctif et le mal d’Oberman : ç’a été en partie le mal du siècle, et Oberman se trouve ainsi l’un des livres les plus vrais du siècle, l’un des plus sincères témoignages dans lesquels bien des âmes peuvent se reconnaître. » Sainte-Beuve voit en lui le type de ces sourds génies qui avortent, de ces existences retranchées, nous dirions : de ces ratés. « J’en appelle à vous tous qui l’avez déterré solitairement, depuis ces trente années, dans la poussière où il gisait, qui l’avez conquis comme votre bien, qui l’avez souvent visité comme une source à vous seuls connue, où vous vous abreuviez de vos propres douleurs, hommes sensibles et enthousiastes, ou méconnus et ulcérés,

LE ROMAN PERSONNEL

génies gauclies, malencontreux, amers ; poètes sans nom, amants sans amour ou défigurés. » Le cas de René est tout au moins une « crise », une exaspération de la sensibilité sous l’aiguillon du désir. « J’étais accablé d’une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement et Je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d’une lave ardente ; quelquefois ]e poussais des cris involontaires et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles... Je marcbais à grands pas, le visage enllammé, le vent sifflant dans ma cbevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur. »

Il y a un mal créé par l’abus de l’observation intérieure et l’habitude du repliement sur soi. Ce mal de l’analyse est celui dont souffre Adolphe. Parce que ce monde est imparfait et que c’est le règne des apparences, toute action suppose une part d’illusion et de duperie : Adolphe est victime de son impitoyable clairvoyance. Comment goûter les prémices d’un sentiment dont on escompte déjà la fin? Comment savourer un plaisir, dont on sent déjà le regret au cœur et l’amertume aux lèvres ? Entre toutes les opinions dont chacune lui présente un point faible, entre tous les partis dont chacun le frappe par ce qu’il a de désavantageux, Adolphe est incapable de choisir. Il craint de ne

pas obtenir ce qu'il demande et se repent de l'avoir demandé. Il délibéré quand il faudrait se décider, il se juge quand il faudrait agir ; en perpétuel désaccord avec lui-même^ il se sent misérable dans sa faiblesse. Ainsi il se torture et fait souffrir les autres. Ironie, timidité, débilité, mots presque synonymes. S’il fallait maintenant recueillir la confession d'Amaury ou celle d'Octave, ce que leurs aveux nous dévoileraient, ce seraient des lares d'un ordre singulièrement plus bas et plus déplaisant. La sensualité, une sensualité tour à tour grossière ou perverse, voilà la bête qui ronge les entrailles d'Amaury. Et on ne sait ce qu'il y a de plus désobligeant à imaginer, ou les vulgaires jouissances par lesquelles il nous donne à savoir qu’il apaise les exigences de ses sens, ou les satisfactions incomplètes dont l'approche de de Couaen,

de IvP® fi..., de de Liniers, lui procure le plaisir décevant) Quant à Octave c'est le débauché, prisonnier de son vice, chez qui, à des intervalles réguliers, remonte la boue de ses expériences ignobles, tandis que l'épuisement nerveux se traduit par des colères qui sont un commencement de folie.

Ces orgueilleux et ces malades sont des tristes. Ils ne cessent d'étaler leur mélancolie, et leur plus grande jouissance vient de s'y complaire. Ils se remettent sans cesse sous les yeux les raisons

LE ROMAN PERSONNEL

qu’ils ont de se plaindre et de souffrir, et ils en viennent à tirer vanité d’être des privilégiés de la souffrance : « une grande âme doit contenir plus de douleurs qu’une petite. » De l’un à l’autre, on peut voir différer l’espèce de la souffrance. René aspire aux orages de la passion : « levez-vous vite, orages désirés ! » et c’est l’attente qui en est pour lui douloureuse et pénible. Chez Oberman, comme chez Werther, c’est le tourment de l’infini dont l’âme est tout accablée : ils se désespèrent de ne pouvoir échapper aux conditions mêmes de la vie, comme le prisonnier qui se heurte et se meurtrit aux murs de sa prison. Mais, chez tous, on constate une même raison profonde, une même cause initiale d’où procède leur inguérissable souffrance. Parce qu’ils se croient des êtres exceptionnels, ils prétendaient à une destinée d’exception. Ils refusent de s’incliner devant la loi. Hypnotisés dans la contemplation d’eux-mômes, ils ont cru naïvement que tout devait se plier à leur caprice et ils ne se résignent pas à se soumettre aux choses. Éperdus d’égoïsme, ils ont commis une double erreur : ils se sont assigné, comme but de la vie, le bonheur ; et ce bonheur ils n’ont pas compris qu’à moins d’être un mot vide de sens, il doit résider dans l’harmonie de l’individu avec l’ensemble, et dans la conformité à l’intérêt général.

Leurs souffrances les mènent tout droit à la ré-

volte. Car ils ne songent pas un instant à s’accuser eux-inèines des tourments imaginaires qu’ils se créent; mais ils s’empressent d’en faire le crime de la société. C’est elle qui ne leur a pas réservé la place à laquelle ils avaient droit : elle ne les a pas compris, elle ne leur a pas rendu justice, étant, par définition, sotte, ignorante et hypocrite. De là à déclarer que la société est mal faite et que la nécessité s’impose d’en réformer les institutions fondamentales, il n’y a qu’un pas. René, Oberman, Adolphe, Octave, évitent de le franchir, parce qu’ils sont surtout des rêveurs absorbés dans la contemplation de leur chimère. Peut-être aussi parce qu’ils sont des hommes et qu’ils ont un esprit muni de culture : l’habitude de la réflexion, la connaissance de l’histoire leur ont appris qu’un bouleversement social est parfaitement inefficace pour amener le bonheur de l’individu. Les femmes ignorent ce genre de scrupules. Elles vont jusqu’au bout de leurs théories et de leurs passions. C’est pourquoi les héroïnes du roman personnel, une Delphine et une Corinne, et encore plus une Indiana, une Valentine, réclament bien haut une refonte sociale. La réclamation est plus voilée chez M“*de Staël, parce que celle-ci est une grande dame, qu’elle aconnu l’ancienne hiérarchie sociale, et qu’elle a trop souffert par la Révolution pour ne pas comprendre que ces grands changements

LE ROMAN PERSONNEL

ont leurs dangers. George Sand qui, par sa mère, est tout près du peuple, donne à ses revendications tout l’emportement, toute la violence plébéienne. C’est ainsi que notre « féminisme » est sorti tout armé du roman personnel.

Isolement, soufirances et révoltes de l’orgueil, tristesse maladive, réclamations passionnées, manie anti-sociale, c’est tout le romantisme et tout le lyrisme. Aussi serait-il aisé de découvrir, à travers les pages souvent troublantes des plus fameux romans personnels, tous les thèmes que nous l’elrouverons dans la poésie lyrique à partir de 1820, les plus nobles, ceux par exemple qui proviennent du tourment métaphysique, comme les plus médiocres aussi et ceux qui ne sont que déclamation toute pure. Le morne, l’ennuyé, l’ennuyeux Oberman est, par instants, un paysagiste exquis ; et elle est du sec et sceptique Adolphe, la page si tendre : « Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre?...» Mais il suffit de lire René : on constate à chaque développement que, pour en faire une Méditation ou une Harmonie, il n’y manque vraiment que la cadence du vers et la rime. C’est le goût de la rêverie qui s’éveille à tout propos. « Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au

246 ÉTUDEiS SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

souffle (lu Nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait. » C’est le sentiment des harmonies de la nature et de l’accord secret qui apparie ses tristesses aux nôtres. « Tantôt nous marchions en silence, prêtant l’oreille au sourd mugissement de l’automne... » Voici la poésie des ruines. « Je m’en allai m’asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce... Souvent j’ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes cotés. » La poésie du cliristianisme, de son culte, de ses monastères et de ses cloches ; « J’ai souvent entendu dans les grands bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine... J’erre encore, au déclin du jour, dans les cloîtres retentissants et solitaires. » Pour René comme pour tous les romantiques, le poète est un inspiré, l’artiste un être à part. Tout à la fois il goûte la douceur de la solitude et il ressent l’âpre douleur de l’isolement. Il médite sur la mort, et la leçon qu’il en tire est celle de l’iminortalité. 11 aspire à une félicité qui n’a pas de nom au terrestre séjour : « Hélas ! je cherclie seulement un bien inconnu dont l’instinct me poursuit. » Mais à quoi bon poursuivre? Il faudrait tout citer. C’est déjà toute la matière des chants de nos grands lyriques. C’est la poésie de demain qui s’annonce, et qui s’essaie dans un langage à peine moins harmonieux, dans cette prose dont la musique éveille

LE ROMAN PERSONNEL

en nous tout un monde d’émotions mystérieuses.

On voit ainsi quel a été le rôle du roman personnel dans riiistoire de notre littérature contemporaine : (/a été de donner au lyrisme déjà tout prêta éclater une expression telle quelle, en attendant que le langage poétique, définitivement organisé, fût en mesure de lui apporter sa forme définitive et sa séduction souveraine. Il a précédé et préparé l’éclosion du lyrisme. C’est bien pourquoi nous voyons que son grand moment est entre 1800 et 1820. Du jour où la poésie lyrique est constituée, il n’a plus sa raison d’être : on constate en effet que, pendant les dix années qui suivent, sa vogue a diminué, et que le genre bat en retraite deux fois vaincu par le succès de la poésie lyrique et par celui du roman historique. Si l’on veut se convaincre d’ailleurs à quel point la matière du roman personnel est plus lyrique que romanesque, et mieux en accord avec la loi du poème qu’avec celle du roman, il n’est que de voir ce que devient un même sujet traité par les moyens de la poésie lyrique ou par ceux du roman personnel. A côté du Lac et du Crucifix, qu’est-ce que Rafhaël? Et qui se plaindrait qu’on eût perdu la Confession d’un enfant du siée le, à condition qu’on eût conservé les Nuits? Après la Révolution de 1830, dans la fièvre universelle qui s’est emparée des esprits, et alors que le lyrisme s’est insinué dans tous les genres.

il pénétrera le roman comme le drame; le roman personnel qui maintenant s’appelle tantôt le roman intime, tantôt le roman byronien, va retrouver une faveur de quelques années . Pourtant , et dans cette dernière pliase de sa carrière, on se rend compte qu’il n’a plus la même confiance que jadis en sa propre vertu, qu’il ne se suffit plus à luimême, et qu’à l’attrait de la confidence les écrivains éprouvent le besoin de joindre un autre genre d’intérêt. L’auteur de Volupté cbercbe à tirer de l’observation intérieure quelque chose qui la dépasse. Celui de la Confession d'tin enfant du siècle n’a pas osé nous présenter son récit comme ayant seulement la valeur d’une aventure personnelle : il a prétendu en rattacher le souvenir à des influences qui dominent tout le siècle, lui prêter une portée générale. Le lien est des plus factices; mais cela même est significatif. Pour ce qui est de George Sand, dès ses premiers romans, les souvenirs personnels se sont accompagnés de revendications et complétés par l’appareil de la thèse sociale.

Désormais le roman personnel a terminé son développement et achevé sa carrière : il va céder la place au roman impersonnel qui est le roman de mœurs. La transition de l’un à l’autre sera faite par le roman historique d’abord. Car, si la grande vogue du roman historique est antérieure à 1830, nous ne saurions oublier que le roman de Walter

LE ROMAN PERSONNEL

Scott a mis Balzac sur la voie qu’il avait jusqu’alors vainement cherchée, et que le roman historique se continue donc par le roman réaliste. Balzac lui-même l’a reconnu hautement et n’a pas ménagé à Walter Scott l’expression de sa reconnaissance. C’est en 1829 que commencent à paraître les romans dont l’ensemhle formera la Comédie humaine. Vers le même temps, Stendhal, en publiant le Rouge et le Noii\ montrera comment on peut utiliser la psychologie, non pas seulement pour initier le public à ses propres misères, mais pour représenter par un type vivant d’une vie indépendante un certain aspect de l’âme d’une génération. D’autre part, le service qu’a rendu à Balzac le roman historique, le roman socialiste l’a rendu à George Sand. Et si le Meunier d’ Angibault et les Compagnons du Tour de France sont aujourd’hui complètement illisibles, du moins leur sommesnous redevables d’avoir fait oublier à George Sand les souffrances de la baronne Dudevant, d’avoir appelé sa sympathie sur d’autres misères, d’avoir élargi et rasséréné son âme.

Le roman personnel a eu une brillante fortune. A vrai dire, ce qui en a fait le succès auprès des contemporains est aujourd’hui ce qui nous laisse le plus indifférents. L’intérêt de curiosité et d’actualité en a disparu; et nous ne reconnaissons plus en nous les états d’âme si particuliers, si spéciaux

à un moment, dans la peinture desquels il s’est confiné. Mais son intervention n’a pas été inutile aux progrès de l’art même du roman, et il a contribué pour sa part à faciliter l’avènement du roman de mœurs. Pour pouvoir raconter ses propres aventures et se mettre lui-même en scène, le romancier a dû rapprocher le récit de la réalité et renoncer aux fictions trop invraisemblables. En outre, le roman personnel a réconcilié la littérature avec le goût de l’analyse intérieure, il a fait entrer dans le roman les préoccupations supérieures de l’ordre métaphysique et la discussion des problèmes sociaux.

Ajoutons qu’il s’en faut que ce genre soit un genre mort. Aux époques où la tendance lyrique prédominera en littérature, il n’est pas impossible (ju’il reprenne une vitalité nouvelle. D’ailleurs, il restera toujours la forme à laquelle auront recours ceux qui éprouveront, pour une fois, le besoin d’adresser au public une confidence légèrement voilée et romancée. Il n’est personne qui, à condition d’avoir un certain talent, ne puisse écrire un bon roman ; la difficulté commence au second. C’est la remarque que faisait Sainte- Beuve alors que le caractère trop personnel du premier roman de George Sand lui inspirait de prudentes inquiétudes. « Toute personne qui dans sa jeunesse a vécu d’une vie d’émotions et d’orages

LE ROMAN PERSONNEL

2ol

et qui oserait écrire simplement ce qu'elle a éprouvé, est capable d'un roman, d'un bon roman... Mais de là au don créateur et magique des Lesage, des Fielding, des Prévost, des Walter Scott, il y a évidemment une distance infinie. » Sainte- Beuve s'était un peu trop hâté de s'inquiéter. Il se trouva que George Sand avait le don créateur ; aussi renonçait-elle bientôt au roman personnel. Mais, en aucun temps, il ne manquera pas de gens soucieux de faire un jour leur examen de conscience et de le faire en public, de prolonge!* par le récit le souvenir d'un épisode qui a marqué dans leur vie, ou de dessiner d'eux-mêmes un portrait idéal. Ce sont eux qui continueront de recourir au genre personnel et intime. Plus lyrique que romanesque, voisin du poème sans en avoir la valeur d'art, et du roman de mœurs sans en avoir la signification objective, le roman personnel est la forme de roman à l'usage des écrivains qui ne sont pas romanciers.

lo juin 1905.

ROMANS DE FEMMES

Il a paru, depuis quelques temps, un nombre considérable de romans français écrits par des dames, et plusieurs se sont imposés à l’attention. Ce phénomène n’a pas laissé de causer une certaine surprise, et on s’est ému entre littérateurs. Les romanciers se sont montrés inquiets de cette concurrence qu’ils n’avaient pas prévue; les critiques ont noté avec soin l’événement. Ni les uns ni les autres n’ont réfléchi que celte prétendue nouveauté est aussi vieille que l’histoire elle-même du roman. De tout temps en effet on a compté parmi les faiseurs de romans presque autant de femmes que d’hommes. Laissons de côté celles dont les noms sont devenus fameux par la gloire du talent ou par l’illustration du ridicule; voici pour les premières années du xvm' siècle M‘‘® de la

1 Marcelle Tinayre : V oiseau d' Orage ; Hellé ; la Maison du Péché \ la Vie Amoureuse de François Barbazanges \ La Rebelle. — Gérard d’Houville : L' Inconstante ; Esclave. — Comtesse Mathieu de Noailles : La Nouvelle espérance; Le Visage émerveillé; La Domination, chez Calmann-Lévy.

Force, M”"® de Tencin, de Murat, d’Aulnoy, pour les premières années du xix® M™" Cottin, de Souza, de Krudener, de Duras. Il sufflt de feuilleter les répertoires pour constater qu’il n’y a pas d’année qui n’ait apporté son contingent de romans féminins, adoptés pour un temps par le succès et parla mode.

Rien de moins surprenant, quaiTd on y songe, et il suffit de remarquer que le genre est, par sa nature meme, tout acquis à l’influence féminine. Les femmes sont grandes lectrices de romans, et, ils ne sont pas tous écrits par elles, du moins est-ce le plus souvent pour elles qu’on les écrit. Après en avoir beaucoup lu, la fantaisie peut bien leur venir d’en composer à leur tour. Elles ont de l’imagination et elles savent observer : la faculté de rêve s’allie chez elles avec l’esprit de finesse; elles voient Juste, et ce qu’elles n’ont pas vu, elles sont merveilleuses pour le deviner. Tandis que les hommes sont volontiers sollicités par la réflexion abstraite, par le jeu des idées ou les études savantes, elles sont uniquement intéressées par le spectacle de la vie. Il est rare qu’elles n’aient pas quelque souvenir qu’elles trouvent un plaisir, souvent amer, à revivre en le racontant; il est plus rare encore qu’elles ne soient pas tentées de refaire par l’imagination leur vie d’après un idéal que la réalité a déçu. Avec beaucoup de sincérité et

ROMANS DE FEMMES

un peu de cet agrément qu’a si souvent la plume féminine, on peut aisément faire un bon roman. La difficulté commence au second; mais on en est quitte pour ne pas recommencer, ou pour bénéficier de la longue indulgence que vous vaut un premier succès. C’est pourquoi si les femmes n’ont presque jamais réussi, ni dans la poésie, ni au théâtre, ni dans la philosopbie, ni dans Thistoiro, elles occupent au contraire une si belle place dans la littérature romanesque.

Il est vrai seulement que, pendant une période toute récente de notre histoire littéraire, les femmes s’étaient écartées du roman : c’était le temps où le naturalisme triomphant lui avait imposé ses habitudes de grossièreté. L’esprit féminin, en littérature, n’est pas nécessairement respectueux de la morale, ni de l’honnêteté, ni de la décence, et nous en aurons bien la preuve; mais il répugne à la brutalité. Pendant vingt ans, le roman a, de parti pris, négligé de rechercher le suffrage des femmes : on a bien vu ce qu’il y avait perdu. Au surplus ce n’était qu’un accident, et le genre n’a pas tardé à rentrer dans ses voies. Si les femmes n’avaient guère lu qu’avec répugnance Zola et même Maupassant, elles accueillirent avec enthousiasme les livres où elles trouvaient à satisfaire leurs goûts de toujours. Elles lurent Bourget qui leur parlait avec tant de gravité des problèmes qui les inquiètent

le plus, et Loti qui évoquait devant leur imagination ravie le mirage des pays lointains, comme pour prêter à leurs rêves un décor multiple et changeant, et Anatole France à qui elles pardonnèrent son ironie, charmées par la grâce fluide de son style. Elles en lurent d’autres encore et apprirent de chacun d’eux les procédés du métier. Les femmes sont, en art, médiocrement créatrices; mais elles excellent à s’assimiler les résultats acquis. Ici comme partout elles suivent la mode. Assoupli par des tentatives si diverses, le roman est devenu un genre aisément maniable ; les femmes se sont empressées de s’en servir pour contenter l’envie qu’elles avaient de se mettre en scène.

Un attrait de beaucoup de leurs livres, c’est qu’on n’y sent pas l’effort du professionnel. Ce sont à peine des livres : ils n’ont été pour leurs auteurs qu’un divertissement élégant, quelque chose comme une causerie à l’heure du thé, ou une partie de bridge. Cela même en fait l’agrément et l’originalité. Que de fois n’avons-nous pas regretté que certains romans n’eussent de mondain que le titre ! Au contraire ces romans, dus à des femmes du monde, nous arrivent tout imprégnés de l’atmosph'ere où ils furent conçus. Ils nous renseignent sur certains états d’esprit, et se trouvent, sans y avoir tâché, avoir une valeur de documents. Combien sont précieux, à ce point de vue, les romans

ROMANS DE FEMMES 257

de M®' la comtesse de Noailles! Vivant dans un monde qui est précisément celui où les nouvelles modes intellectuelles sont tout de suite adoptées et exagérées, elle excelle à en reproduire la physionomie. Songez en effet à quelle gymnastique sont condamnées ces malheureuses qui veulent suivre ce qu’on appelle le mouvement des idées et de l’art, et combien il est naturel qu’elles en éprouvent quelque courbature! Il leur a fallu en quelques années s’initier aux esthétiques et aux morales non seulement les plus bizarres, mais les plus contradictoires. Elles avaient à peine commencé de tolstoïser, qu’il leur fallait devenir ibséniennes ou nietzschéennes. En même temps qu’à la musique de Wagner, elles ont dû s’initier à une peinture et à une poésie nouvelles. Ce n’est pas seulement en art, c’est en sociologie, en philosophie, en politique qu’elles assistent à la prédication d’évangiles imprévus. Le féminisme est bien porté, et le socialisme est à l’usage des classes riches. On devine quel chaos toutes ces doctrines disparates peuvent faire dans des cerveaux mal préparés pour les accueillir. Quelle incohérence ! Quel fatras! Quelle prétention! Telles qui eussent été de délicieuses perruches se métamorphosent en d’insupportables pédantes. C’est cette note de modernisme que M“® de Noailles a voulu donner dans ses livrets au premier abord si décon-

certants ; elle y réussit jusque par l’affectation qu’elle recherche dans son style et par l’exotisme de son langage.

Elle non plus, l’auteur de \’ Inconstante et de l’Esclave ne se soucie pas que ce soit un métier de faire un livre. Seulement, comme elle est artiste jusqu’au bout des ongles, il lui suffit de laisser courir la plume. A l’appel d’on ne sait quel démon intérieur, accourent les mots harmonieux, les formes élégantes, les nuances délicates. On croyait que le roman à garçonnière était un genre bien usé : d’un coup de sa baguette magique elle l’a rajeuni.

J’en pourrais citer bien d’autres. Mais justement ce qui distingue des autres M““ Marcelle Tinayre, c’est qu’avec elle nous avons affaire, et dans toute la force du terme, à un écrivain : elle a, depuis dix ans, déjà fourni une carrière et fait une œuvre de romancière. Il y a dans son talent une part considérable de volonté. Elle a travaillé les classiques du genre et elle s’en souvient. A chaque instant, on trouve chez elle des réminiscences de ses lectures, et souvent, tandis qu’elle regarde la vie, les spectacles lui en apparaissent à travers la littérature et déjà transposés. Elle reconnaît les types ou les descriptions des livres, et ne manque pas de nous les signaler : « Ce jeune homme n’avait rien du Sorel de Stendhal... Je suis aussi grotesque

ROMANS DE FEMMES

que le petit clerc de notaire qui courtise M“® Bovary... Il représentait assez bien l’Hippolyte de M. Racine... C’était un de ces couples comme on en voit dans les Nouvelles de la Reine de Navarre..., etc. » Elle rencontre, dans les rues ou dans les maisons, des personnages de Balzac, d’Eugène Sue, de Maupassant. Dans chacun de ses livres; et quelle que puisse y être la part du souvenir ou de la confidence — la littérature féminine est le plus souvent de la littérature personnelle — on voit bien qu’elle s’est proposé de « traiter un sujet » et de donner à ce sujet une sorte de portée générale. Et chacun représente, sinon un progrès de son talent, du moins un effort pour le renouveler. L’Oiseau d’orage, un de sesl plus anciens romans, ne se distinguait que par la sobriété du récit et les qualités du style, de beaucoup de romans où la femme, dupée par l’égoïsme de l’amant, revient à son mari comme au maître et au sauveur. Dans Hellé, la donnée était plus neuve, et on commençait à voir poindre les idées qui par la suite vont, dans l’œuvre de la romancière, ou s’épanouir, ou s’exalter et se raidir en se précisant. Au lendemain de la Maison du péché, et comme pour se reposer d’un si gros effort, M”® Tinayre s’amuse à une fantaisie rétrospective, la Vie amoureuse de François Barbazanges; elle va vivre, un temps, parmi les choses d’autre-

fois pour revenir à celles d’aujourd’hui avec une curiosité plus aiguisée. Après quoi, enhardie par le succès de ses précédents livres, elle ne craindra pas, dans la Rebelle, le dernier en date, d’aller jusqu’au bout de sa pensée et de la présenter, cette fois, sous une forme dure et provocante. Et enfin il lui est arrivé, au cours de son œuvre, de réaliser une de ces réussites, dont on peut dire, si l’on veut, que ce sont d’heureux hasards, mais de ces hasards dont bénéficient ceux-là seuls qui les ont mérités à force de labeur et d’application. La Maison du péché est un de ces livres où un écrivain donne sa mesure, où un artiste manifeste toute sa personnalité et réunit dans un harmonieux mélange tous les éléments dont son art se compose.

C’est d’abord chez M”® Tinayre le talent du récit. S’il y a dans ses livres une part de réflexion, ou plutôt si l'on y devine toute sorte d’intentions, et si sa littérature est éminemment « tendancieuse », elle sait que les idées doivent dans le roman fournir seulement l’atmosphère, qu’elles ne doivent jamais ni se présenter sous forme abstraite, ni s’étaler en dissertations, mais qu’un roman est avant tout une aventure contée de façon à nous intéresser, un chapitre de vie présenté de façon à nous émouvoir. Elle a le don de la vie, et les personnages qu’elle met en scène sont, non pas des entités, mais des êtres de chair et de sang ; ou.

ROMANS DE FEMMES

pour mieux dire, parmi ses personnages on fait aisément le départ entre ceux qu'elle a imaginés pour le besoin d'une thèse, et ceux qu’elle a transportés tout chauds de la réalité dans le livre. Par exemple, dans la Maison du péché . M. de Chanteprie est un fantoche, fabriqué de toutes pièces, à coups de citations et de passages colligés dans les auteurs : pas une goutte de sang n'a jamais couru dans les veines de ce personnage schématique, et qui fait songer à ces préparations artificielles qu'on vend chez les spécialistes. Au contraire, Fanny c’est la vie elle-même : il n'y a chez elle pas une joie et pas une colère, pas une souffrance, pas une volupté qui ne nous donne l’impression d'avoir été éprouvée. De même, dans la Rebelle^ j'essaie vainement de me représenter Noël Delysle, en face de cette Josanne Valentin, si individuelle, si ressemblante à elle seule ! De façon générale, les personnages d'hommes sont dans les livres de Tinayre conventionnels et inexistants, les personnages de femmes sont débordants de vie. Et c'est bien ce qui nous y plaît.

Ces romans sont modernes, d'un modernisme très aigu : les idées et les situations, tout y est marqué à l'empreinte d’aujourd'hui ; on y devine, à un rare degré d’intensité, le goût de la vie actuelle et des choses de maintenant, l'aspiration à un nouvel ordre de choses. Et pourtant on n'y a

jamais l’impression de se trouver dans un monde né d’hier, dans une société sans histoire. Au contraire l’image du passé y est sans cesse et partout présente. Elle nous apparaît inscrite sur le visage des vieilles demeures, qui reçoivent d’elle leur charme de tristesse et de poésie. « Ici on pense aux hommes du passé, à ceux qui élevèrent ces tours, à ceux qui hantèrent ces logis mornes, ces rues désertes. » Ce passé, c’est lui que nous retrouvons dans les croyances, dans les habitudes, dans les gestes hérités : il est au fond de chaque être et il n’a pas cessé de conserver toute son énergie et toute sa vertu. Qu’un jeune homme tende de toutes ses forces intactes vers les joies d’une vie illuminée par l’amour, qu’une jeune femme prodigue toutes les ardeurs de la passion, tous les enchantements de la tendresse et de la beauté, quelque chose sera plus fort que l’attrait qui les entraîne l’un vers l’autre et que la commune volonté de ces vivants ; et ce quelque chose c’est une idée d’autrefois, c’est l’idéal de renoncement vers lequel s’efforçaient des hommes qui sont morts depuis longtemps. Une fois de plus se vérifie le mot que l’humanité est composée de plus de morts que de vivants ; du côté des morts est la force victorieuse.

Ces romans sont très parisiens, décrivant des coins fort spéciaux du monde parisien. L’héroïne

HOMANS DE FEMMES

de la Maison du péché fréquente ce monde composite qu’on ne voit nulle part ailleurs qu’à Paris, « ce monde qui touche à tous les mondes, où l’on trouve des artistes, des hommes de lettres, des amateurs, des bohèmes, des journalistes, des bourgeois intelligents, d’anciens ministres, de jeunes députés, de très honnêtes femmes et des femmes demi-galantes, des gens presque illustres et des gens presque tarés ». Je crois que la présence des très honnêtes femmes a été ajoutée ici pour la nécessité du conti'aste... Peu importe, au surplus. La Rebelle est en quelque manière le roman de la femme journaliste; on y passe des bureaux du Monde féminin dans la salle d’un restaurant où de vagues étudiantes ont leurs habitudes ; des chapitres entiers du récit ont une odeur d’encre et d’autres une odeur de crémerie. Mais autour de ce Paris il y a toute la province. L’action de VOiseau d’orage nous promène d’Oléron à Marennes et à Rochefort. Hellé a été élevée dans le domaine de la Châtaigneraie, situé dans le midi de la France. La maison où vécut Rosalba-Rosalinde se trouve à Hautfort-le-Vieux, localité qui, pour n’être pas très éloignée de Paris, n’en est pas moins très provinciale. François Barbazanges n’est jamais sorti de sa bonne ville de Tulle, et dans la Rebelle les meilleures pages sont celles qui dépeignent les ruelles de Chartres, à moins que ce ne

soient celles où sont décrits les environs du Panthéon, cette province en plein Paris. De la province M"*® Tinayre connaît les mœurs, l’esprit, le langage. Elle sait en dessiner les types et nous en fait entendre les propos. Le capitaine Courdimanche et M"® Miracle sont des gens qui ont pris racine à l’endroit même où les a vus l’auteur : pour les rencontrer,inous n’aurions qu’à faire le voyage, et nous pourrions aussitôt nous mêler à leur conversation. Des scènes provinciales aux peintures champêtres, la transition se fait comme d’ellemême. M“® Tinayre a un vif sentiment des choses de la campagne et, comme on dit, de la poésie de la nature. Cette poésie, dans ses récits, ne se sépare jamais d’une auti'e avec laquelle elle est si intimement associée qu’on en arrive à ne plus faire la différence ; la nature extérieui’e n’est, chez elle, que le décor de l’amour. Elle sait dire les mille aspects de douceur, de langueur ou d’éclat que prennent les paysages ; mais elle les montre si bien liés aux émotions amoureuses, qu’on est tenté d’y voir autant d’illusions créées par l’amour, la fantasmagorie infiniment nuancée que projette le sentiment. Art du l écit, peinture de la vie dans des milieux ou parisiens ou provinciaux, poésie de la nature champêtre et d’une certaine sorte d’amour, voilà ces éléments d’un talent qui humilie celui de tant de nos romanciers !

ROMANS DF. FEMMES

A ces romans écrits par des femmes il est naturel que nous demandions des renseignements sur la femme d’aujourd’hui. Si nous en croyons donc les historiographes qui ont les meilleures raisons pour la connaître, la femme d’aujourd’hui ne vit que pour l’amour. En cela, sans doute, elle ressemble à la femme de tous les temps ; pourtant il y a une dilférence. Jusqu’ici, tout en poursuivant son rêve amoureux, la femme admettait que l’amour dût compter, ne fût-ce que pour en souffrh-, avec toute sorte de contraintes. Elle connaissait l’inquiétude, le trouble, la honte, le repentir. C’est à toutes ces vieilles idoles — ou à toutes ces rengaines — que la femme vient de signifier une bonne fois leur congé. Les héroïnes qu’a pu observer de Noailles sont possédées par

l’amour comme par une espèce de frénésie. Dans la Nouvelle espérance^ M”® de Fontenay éprouve pour un certain Philippe Sorbier, professeur, une passion soudaine, inexpliquée, qui déconcerte les prévisions humaines et qui est parce qu’elle est. Le jour où elle apprend que son amant a femme et enfant, elle se demande quels droits peuvent bien prétendre sur lui cette femme et ce fils. Une telle maladie ne peut avoir qu’un dénouement funèbre : et c’est en effet au suicide qu’aboutit cette étrange personne. Dans le Visage émerveillé, c’est une religieuse qui succombe à l’amour. L’auteur

ne peut avoir ignoré ce qu’un pareil sujet a de déplaisant, de pénible et de regrettable ; mais ne fallait-il pas montrer la religion elle-même faisant cortège à l’amour? Et la Domination est l’bistoire d’un moderne Don Juan dans les bras de qui tombent aussi immanquablement les grandes dames, les femmes de chambre et les jeunes personnes bien élevées.

Pour V Inconstante de Gérard d’Houville, l’amour n’a pas ce caractère de fatalité, cette violence dévastatrice : c’est un jeu, le plus agréable qui soit, et un jeu innocent. Gillette était « inconsciente et tendre, avec une petite âme — si c’en était une — délicatement païenne, dans un long corps charmant de grâce et comme étiré par une perpétuelle paresse ». Au rendez-vous où l’attend son amant, elle arrive souriante et calme « avec la sérénité d’une mauvaise conscience ». On se doute que le souvenir de ce divertissement n’éveillera chez elle aucune espèce de remords. « Pas une fois, Gillette, dans sa naïveté sauvage, ne pensa qu’elle avait peut-être fait quelque chose de mal. Elle ne croyait même pas, en rentrant chez elle un peu languissante, qu’elle eût rien à se reprocher. Elle revit Vernoy avec amitié, s’enquit de sa journée, et ce fut vraiment sans hypocrisie qu’elle lui dit en mangeant son potage : « Gomme il faisait « bon tantôt 1 » Gillette avait une âme simple. »

ROMANS DE FEMMES

Disons qu’elle a libéré cette âme de toutes les entraves, aussi allègrement que tout à l’heure chez son amant elle rejetait tout ce qui voile sa nudité. Elle s’est dévêtue de toute morale.

Elle est d’ailleurs, cette Gillette, remplie de douceur et de mansuétude : on ne se fâche pas contre ce qu’on ignore, on ne part pas en guerre contre ce qui n’existe pas, et pour elle rien n’existe de ce qui pourrait contrarier sa fantaisie. Il n’en est pas de même avec les héroïnes de M”® Tinayre ; chez elles l’instinct se fortifie de la réflexion et de la volonté, se change en une conviction, en une foi ardente autant que raisonneuse. Le Credo en est simple ; l’article unique, vingt fois répété, en consiste à donner à la vie pour seul but le bonheur par l’amour. « Fanny était une païenne. Elle bornait son désir et sa curiosité au monde visible où elle ne cherchait que le bonheur. Elle ne comprenait pas qu’on eût fondé des systèmes de morale sur la vertu purificative de la douleur; elle n’éprouvait aucune velléité de se racheter par l’épreuve, ne se croyant pas déchue ; et tous les romanciers russes réunis n’auraient pu la convertir à la religion de la souffrance humaine... La religion de l’amour, celle-là suffit à remplir notre vie... La femme normale, la femme que je crois être, ni mystique ni dépravée, n’a pas d’autre bonheur que d’aimer et se donner... Si les morts pouvaient

parler, ils nous diraient assurément qu’il n’y a pas d’autre sagesse que de vivre en joie et de cueillir le jour, etc. » Ce nouveau fanatisme est intolérant, comme il convient ; c’est avec une âpreté extraordinaire, avec une violence haineuse qu’il se dresse contre tout ce qui lui fait obstacle et qu’il fonce sur Fennemi.

Le plus redoutable de ses ennemis est, à coup sûr, le christianisme. N’a-t-il pas fait de l’amour un péché ? C’est lui qui est venu tout gâter, quand il aurait été si simple de vivre, d’aimer, d’être heureux, sans penser aux choses de l’autre monde ! C’est lui qui a terni les couleurs brillantes de l’éternelle Isis, en projetant sur toutes choses l’ombre de la mort. Aussi est-ce contre le christianisme que l’auteur A! H elle et surtout de la Maison du péché a concentré tout son effort. Pour le mieux combattre, elle l’évoquera sous la forme la plus rigoureuse, la plus opposée à notre moderne façon de sentir, et qui semble la plus inhumaine. Elle imaginera, comme une vision de cauchemar, elle fabriquera, comme un monstre à faire peur aux gens, un christianisme sombre, farouche, de la conception duquel elle élimine tout ce qui n’est pas l’anathème jeté aux voluptés charnelles. Elle l’incarnera tantôt dans le personnage de M. Forgerus, le précepteur de M. de Chanteprie, auquel est réservé le rôle de devenir un jour son bourreau, tantôt dans

ROMANS DE FEMMES

celui de M“° de Chanteprie, la mère, vieille dévote abêtie par les pratiques, et tantôt enfin dans celui du jeune Chanteprie, faible, hésitant, et pour qui il nous est bien impossible de ne pas éprouver la pitié qu’inspire toujours le spectacle de la lâcheté. Et afin que nous conservions contre ce christianisme une plus complète et plus durable rancune, c’est lui qui sera définitivement vainqueur ; c’est lui qui mettra au supplice les êtres qui nous sont devenus chers ; c’est lui qui tuera M. de Chanteprie et jettera sa maîtresse à l’abjection.

Encore, le dogme étant posé, peut-on comprendre les préceptes de la morale religieuse. Mais au nom de quels principes la morale profane peut-elle absoudre ou condamner? N’est-il pas scandaleux qu’il y ait un code des convenances auquel il est aussi dangereux de se heurter qu’aux tables mêmes de la loi ? Les convenances, voilà ce qui fait que les jeunes filles reçoivent une éducation si misérable, — les convenances et aussi les sentiments de famille. Songez qu’on les élève on vue de la famille ! Cela est proprement un crime. « On concentre sur le foyer familial toutes les énergies de l’âme féminine, et c’est pourquoi elle ne voit rien au delà... Il n’est point de famille qui ne se croie frustrée, si la femme ne s’asservit à elle uniquement. C’est la tare du sentiment familial, cet égoïsme à plusieurs. » Les héroïnes de M”' Tinayre ne sont pas élevées de

cette façon pudibonde, égoïste, timorée, d’autant que l’auteur a soin de ne les former que par une discipline toute masculine. Hellé est confisquée par son oncle, un vieil helléniste, qui la soustrait à toute influence religieuse et s’applique à faire d’elle une païenne. Fanny, fille d’un artiste, est lancée par lui dans un monde d’artistes et de gens de lettres. « On a remué beaucoup d’idées devant moi. Que de paradoxes bizarres, que de discours singuliers et profonds j’ai entendus quelquefois ! » Ceux qui avaient connu le père de Fanny ne laissaient pas de concevoir quelques inquiétudes : a N’avait-elle pas elle-même posé demi-nue et peut-être toute nue devant son père qui l’aimait un peu, beaucoup, passionnément ? » Les mères de famille n’aiment pas beaucoup ce genre de jeunes filles, quand il s’agit de choisir une compagne pour leurs fils. Aussi les mères sont-elles fort malmenées dans les romans de M'"® Tinayre, et le moindre danger qu’elles courent est d’y être représentées comme ridicules. — Religion, morale, convenances, sentiments de famille, c’est en les répudiant qu’on est la « femme des temps nouveaux ».

Ce type est celui que nous voyons se développer à travers les trois romans principaux de M™® Tinayre. Hellé est une jeune fille, chef-d’œuvre d’une éducation saine : elle a été tenue en garde contre

ROMANS DE FEMMES

les idées de devoir, de sacrifice, et autres « mensonges conventionnels ». Le moment venu de se marier, elle arrête son choix sur un certain Antoine Genesvrier, orateur d’Universités populaires et beau ténébreux de l’intellectualisme, tout prêt pour jouer dans les romans féministes le rôle que tenait dans ceux de Georges Ohnet le jeune ingénieur. Souhaitons que pour cet austère réformateur l’apostolat n’ait pas été tout bonnement, comme pour tels de ses pareils, un moyen bien moderne de courir la dot. Pourtant nous ne sommes pas très rassurés. Comme toutes les personnes sans éducation, Hellé confond le manque d’usages avec la noblesse du caractère ; elle se prépare des déceptions.— FannyManolé est veuve d’un affreux mari et vit dans un monde interlope. C’est une personne très avertie. Elle apparaît un beaujour, et pour la troubler, dans la chaste existence du jeune de Chanteprie, car dans ces romans ce sont les femmes qui ont « vécu » et les hommes qui sont innocents. Fanny n’épousera d’ailleurs pas cet Eliacin ; Fauteur s’est rendu compte que c’eût été tout de même trop fort ; elle s’est contentée de nous apitoyer sur le compte de sa malheureuse héroïne. — Dans la Rebelle, au contraire, elle n’a pas accepté que Josanne fût une sacrifiée ; elle l’appelle à la révolte pour la récompenser finalement. C’est ici que nous voyons la « femme nouvelle » dans l’exercice de

ses droits. Josanne est mariée à un homme qui n’a vis-à-vis d’elle aucune espèce de tort, sauf celui d’être malade : elle prend pour amant un jeune homme hien'portant, et, un enfant étant né de leurs amours, elle en fait endosser à son mari la paternité. Devenue veuve, elle consent à faire le bonheur d’un certain Noël Delysle, en lui apportant ce passé et cet enfant dont il sera le troisième père. C’est donc que la femme nouvelle fait exactement ce que faisaient ses aînées, quand elles se conduisaient mal. Mais elle réclame en outre la considération...

Le féminisme ainsi compris est le paradoxe du moment. Il passera, comme a passé la mode des culottes pour hicyclistes. C’est pourquoi nous serions désolé que M™” Tinayre s’attardât dans un genre dont elle a tiré tous les effets qu’il pouvait comporter, et nous souhaitons qu’au lieu de compromettre son talent dans ces « singularités », elle nous donne désormais les romans de véritable humanité qu’elle est capable d’écrire.

Demandez-vous en effet ce que peut être la femme, privée de tout ce qui avait fait jusqu’ici sa dignité et sa poésie, sa force et sa grâce. Nous hésiterions peut-être à l’écrire; mais cet embarras nous est épargné, puisque nos romancières elles-mêmes ont soin de qualifier leurs héroïnes en les appelant des « femmes d’amour ». Demandez-vous ce que

ROMANS DE FEMMES

peut être cet amour débarrassé de tout ce qui le gêne! Un seul nom lui convient; c’est la sensualité toute nue. Mais alors je crains qu’une fois de plus, et au moment où elle se montre si jalouse de s’affranchir, la femme ne soit dupe. Car il s’en faut que ce genre d’amour-là soit pour elle synonyme de libération : tout au contraire, ce qu’il lui prépare c’est la pire des servitudes. Il semble que nos romancières en aient — elles-mêmes ! — l’intuition, et qu’elles l’avouent dans leurs derniers livres. Si le roman de M*"® de Noailles, Domination, veut dire quelque chose, il signifie que l’homme s’asservît la femme par les sens. C’est un cas de même espèce que nous présente VEsclaoe de Gérard d’Houville. Une M“® Grâce Mirbel, créole de la Nouvelle-Orléans, a eu pour amant Antoine Forlier. Celui-ci, un beau jour, l’a quittée, sans raison, sans grief, sans explication; il est resté pendant quatre ans sans donner de ses nouvelles. Il revient; M“® Mirbel a auprès d’elle un petit cousin, Charlie, qui l’adore. Ce malheureux, provoqué en duel par Antoine, est blessé grièvement : M“® Mirbel l’a vu tout saignant et gémissant. Donc, quand elle se retrouve en face de l’homme qui l’a abandonnée, trahie, outragée, humiliée, elle se jette dans ses bras, elle se cramponne à lui. « Orgueil, ressentiment, douleur, remords, loyauté, tendresse, tout était refoulé par l’amour triomphant. Sans lui, rien n’était plus.

YI.

Antoine souleva la tête de Tamante reconquise. Il regarda tout au fond des yeux verts, et il comprit que la lutte était finie et que l’esclave amoureuse revenait au joug de son maître. » Mais quoi! la « Rebelle » elle-même est obligée de convenir que sa rébellion expire devant la loi de nature. Quand elle s’abandonne à Noël Deljsle, la félicité que Josanne éprouve, c’est celle de se sentir dominée, maîtrisée par lui. « Elle songeait avec délices : Mon maître, mon maître chéri! Je n’ai pas d’autre volonté que la vôtre. Je ne suis qu’une chose, une très petite chose dans vos chères mains... La rebelle s’est rebellée contre la société injuste et non pas contre la nature ; elle ne s’est pas rebellée contre la loi éternelle de l’amour. » Cette loi, nous la connaissons : c’est celle qui, dans la forêt primitive, assure la domination du mâle sur la femelle. Le travail des siècles avait essayé d’en combattre la barbarie par tout ce qu’il y a de pur dans la poésie, d’idéal dans Fart, de sacré dans la famille et de divin dans la religion. 11 avait ainsi constitué à la femme une royauté dont on pensait qu’elle dût être la plus jalouse gardienne. Qui eût cru qu’elle eût un jour aspiré à s’en dépouiller ellemême?

Ces dames nous répètent avec complaisance que leurs romans marquent, sinon un progrès, du moins une étape de la morale, une phase de son

ROMANS DE FEMMES

évolution. Quelqu’un à qui on demandait naguère ce qu’il pensait de la morale de Dumas fils, répondit : « J’aime mieux l’autre. » Cette autre morale est celle qui ne change pas, précisément parce qu’elle est la morale ; ce qui va sans cesse se renouvelant et se diversifiant suivant tous les accidents de la décomposition sociale, ce sont les manières d’y manquer. Les romans féminins ont créé une forme nouvelle de l’immoralité.

On n’est trahi que par les siens. Il y a des choses qu’un homme n’ose guère écrire et qu’en effet aucun romancier n’avait encore écrites. Je sais bien que nous avons à notre actif tout un lot de romans licencieux ; mais oublions cette catégorie de productions qui sont la honte de la littérature. Chaque fois qu’un romancier met dans son livre un type de femme, si même il la représente comme coupable, perverse ou malade, son irritation ou sa pitié témoigne de l’idée qu’il se fait de la femme; chaque fois qu’il parle de l’amour, et si même il en décrit les profanations, il donne à entendre que l’amour véritable habite d’autres régions, et qu’il commence aux limites mêmes où cessent de régner exclusivement les sens. Les femmes sont plus hardies. C’est pourquoi, sans méconnaître ce que leur doit le roman, nous nous réjouissons qu’il ne soit pas remis uniquement entre leurs mains. Les hommes n’y apporteront pas plus de charme et

d’agrément que les plus distinguées d’entre elles n’en ont mis dans leurs récits; mais ils empêcheront qu’on ne voie disparaître de la littérature un élément qui, à notre gré, doit y être maintenu : le respect de la femme.

15 mai 1906.

L’été venu, il arrive que l’hiver continue. Peu importe. Malgré le froid, le vent, la pluie, chaque année nous assistons pareillement à un exode universel. On part et le plus loin possible; on va de préférence où l’on n’était pas encore allé ; on veut voir du pays ; on a la curiosité jamais lasse, ou, pour mieux dire, l’inquiétude du nouveau. Il n’en était pas ainsi autrefois. Nos pères étaient gens d’habitudes ; à la belle saison, ceux qui avaient des tei'res s’y installaient, les bourgeois aisés s’en allaient à leur maison des champs, les petites gens restaient à la ville. Il ne semble pas que personne s’en portât plus mal, ni que la vie en fût plus courte ou moins gaie. Mais quoi ! La ville, en été, nous est devenue intolérable, et la campagne prochaine dont beaucoup, il y a quelque trente ans, se contentaient encore, a cessé de plaire ; nous nous y ennuyons : c’est pourquoi nous préférons courir les routes. La tendance est si

forte et si générale, qu’on s’essayerait vainement à la combattre.

J’entendais un jour un moraliste chagrin gourmander ses contemporains : « A quoi bon, disait-il, tout ce mouvement que vous vous imposez ? Pourquoi mettre tant de lieues au bout de tant de kilomètres? Où que ce soit, vous ne trouverez jamais qu’un peu de terre, quelques gouttes d’eau, un coin de ciel : car les Océans et les Himalayas sont un point dans l’immensité. S’il vous plaît d’admirer l’œuvre du Créateur, elle est tout entière dans chacun de ses aspects ; il n’est pas d’aube se levant sur le plus modeste des champs, il n’est pas de soleil se couchant sur la moins pittoresque des villes, qui n’en révèle toute la splendeur. L’ennui, ne craignez-vous pas de le retrouver à toutes les étapes et à toutes les escales ? C’est en vous qu’il réside et vous êtes a vous-même votre compagnon de voyage! Vous pensez avoir bien gagné de prendre un peu de distraction ; mais votre vie si affairée, si compliquée, si surchargée d’inutilités, n’est-ce pas une perpétuelle distraction où tout vous distrait, en effet, de ce qui est le propre de l’homme, né pour réfléchir et vivre par l’esprit?... »

Ce discours n’eut aucun succès ; l’accent en était triste et suranné ; on renvoya le prêcheur à son prône. « Tout cela était bel et bien, lui répondit-on justement, quand nous n’avions ni

les chemins de fer, ni les bateaux à vapeur, ni les automobiles. A Theure qu'il est, on n'a plus que le plaisir du voyage, sans en savoir les difficultés. Le progrès a changé les conditions de la vie et la face du monde. Il a mis à nos portes ces merveilles de la nature et de l'art, que naguère nous étions réduits à entendre célébrer par ceux qui revenaient de loin. Il faudrait être d'un naturel bien peu curieux, et d'un sang bien épais, pour ne pas être tenté d'y aller voir... » Cela est sans réplique. A l'instant donc où tout le monde a le voyage en tête, parlons, nous aussi, de voyages !

S'il n'y avait pas les Mémoires et les livres d'histoire, pour lesquels nous continuons d'avoir une passion sans égale, on pourrait dire des récits de voyages qu'ils sont notre « gibier en matière de livres )).Leur attrait est de même nature que celui des récits historiques, et il n'est personne qui n'y soit accessible. Pour les jeunes gens, ils ont ce charme d'être aussi romanesques que les romans, et pour les lecteurs plus âgés celui d'être plus réels. Il vient un moment dans la vie où l'on se dégoûte de la fiction, où f on demande avant tout aux choses, pour qu'elles nous intéressent, d’être arrivées. Il y aurait là-dessus beaucoup à dire ; mais c'est un fait. Les récits de voyages, comme les Mémoires — encore que l'invention y ait bien sa part — donnent satisfaction à ce goût du réel. Je sais des lec-

teurs qui y prennent plus de plaisir qu’au voyage lui-même. C’est le voyage, non seulement sans le wagon et sans le roulis, mais le voyage expliqué, commenté, mis en scfene. Ces livres sont pleins de descriptions ; et combien de gens, pour qui le monde extérieur n’existe pas, avoueraient, s’ils étaient sincères, n’en avoir jamais perçu les images qu’autant qu’elles leur étaient présentées par les écrivains ! Ils sont pleins de traits de mœurs singulières ; et qui sait si ces étrangetés ne nous eussent fort incommodés ? Combien d’entre nous sont à tel point prisonniers de leurs habitudes, que tout ce qui les y dérange les chagrine, au lieu de les amuser ! Ils abondent en curiosités morales ; et combien sommes-nous qui, par vanité ou paresse d’esprit, dédaignons d’entrer dans l’àme d’autrui, ou ne voulons pas nous en donner la peine, ou nous en sentons incapables ! Ces récits sont des récits d’aventures, alors même qu’ils ne sont signés ni par Alexandre Dumas, ni par Mayne-Reid, ni par Stanley. A tout le moins, sont-ils ponctués d’incidents ; et les plus désagréables ne risquent pas de nous chagriner, puisque ce sont d’autres qui en ont souffert. C’est ici que se vérifie le mot splendidement égoïste du poète : Suave mari magno. .. Il y a de l’imprévu, de la variété, je ne veux pas dire du décousu. D’un sujet on passe à un autre : d’un paysage à un intérieur, d’une marine à un sous-

bois, d'un mariage à un enterrement, et d'une séance de Parlement à une parade de carnaval. Ajoutez qu'on a la satisfaction de songer qu'on s'instruit. On s'instruit en s'amusant, ce qui est l’éternelle chimère des pédagogues ; on acquiert des idées nouvelles ; on fait provision d'hypothèses; on change de préjugés.

Aussi pas un livre de voyages, fût-il médiocre, qui ne trouve des lecteurs. Les meilleurs sont accueillis avec une ferveur marquée. Je ne crois pas qu’on en eût jamais fait autant qu'aujourd'hui, ni qu'on y eût dépensé autant de talent. Mais surtout, et c’est ici ce qui doit nous intéresser, il est aisé de voir que de quelques-uns de ces livres se dégage une conception assez nouvelle de cette sorte d'écrits. Un art s'y essaie qui n’est plus seulement l'art de décrire et de conter^ mais qui, plus complexe, plus riche en ressources, réalise un objet de plus de conséquence. A de certaines conditions, les récits de voyages deviennent œuvre de littérature ; c'est un genre qui n'a pas eu encore pleine conscience de sa définition et de ses moyens . Nous voudrions, en nous aidant de quelques spécimens choisis à dessein, indiquer ce que doit ou ce que peut être la « littérature de voyages».

Ils sont nombreux, ceux de ces livres qui mériteraient d'être loués, et que nous aimerions à citer. Mais justement, ils sont trop. Contentons-nous d'en

prendre quelques-uns qui nous fourniront d'exemples à Fappui de l’idée que nous souhaitons de faire prévaloir.

M. André Chevrillon est historien, philosophe et poète. Neveu d’Hippolyte Taine, il est vraiment, par l’esprit, « de la famille ». Formé par la discipline du maître, il sait comme lui aller droit au petit fait significatif et qui porte témoignage pour tout un ensemble. Il a comme lui le culte du détail précis et la hardiesse à généraliser. 11 observe et il ordonne ses observations en système. Ce goût des idées ne Tempeche pas d'avoir une des visions les plus concrètes qui soient. Ses descriptions sont chargées de traits et de couleurs. Ses principaux ouvrages. Dans l'Inde, un livre devenu classique, Sanctuaires et 'paysages d'Asie, Terres mortes, Crépuscule d'Isla?n \ contiennent des pages de grande allure et d'un solide éclat.

M. Maurice Maindron est-il davantage un savant ou un littérateur? Ses études de naturaliste lui ont donné, au lieu de la vaine superstition de la science qui égare aujourd’hui tant d'ignorants, les méthodes de recherche et les hahitudes d’esprit scientifiques. Elles l’ont amené à choisir, entre les différents procédés de l'art littéraire, ceux qu'il a adoptés. Il

^ André Chevrillon, Dans Vlnde ; — Terres mortes; — Sanctuaiî'es et paysages d'Asie; — Crépuscule d’Islam, 4 vol. in-16; Hachette.

s"est mis à l’école des écrivains les plus véritablement probes. Sa prose fait songer à celle de Gautier. Grand admirateur de Heredia, il a emprunté à Fauteur des Trophéesla secret de son exactitude et de sa précision. Il a donné des romans dont Faction s'encadre dans les époques d'autrefois, et a eu soin de ne pas baptiser ses « récits du temps passé » de ce nom de romans historiques qu'a discrédité Fécole de la fantaisie et de Fà peu près. Ne le chicanez ni sur un trait de mœurs, ni sur un détail de costume, ni sur une partie d’armures ! vous y perdriez votre temps. Doué, à un vif degré, du don d'évocation, M. Maurice Maindron est un des hommes qui écrivent aujourd’hui la meilleure langue française, d'un style plein, serré et dru. C'est le premier mérite de ces Lettres, écrites de rinde qu’il vient de réunir en volume ^

M. André Bellessort est un écrivain du talent le plus souple, et placé très haut dans l'estime des connaisseurs. Il s'était fait d’abord apprécier par un roman très délicat : Reine Cœur, et par de beaux vers : Mythes et poèines et La Chanson du Sud. Conteur savoureux, excellent humaniste, il aurait pu être romancier ou historien des lettres ; mais il se sentait irrésistiblement attiré vers les c( pays étranges ». Il a parcouru tour à tour

Maurice Maindron, Dans l Inde du Sud., 1 vol. in-18; Lemerre.

rAmérique du Sud, la Norvège, la Roumanie, le Japon. Il en a vu qui sont du Nord et qui sont du Midi. Dans les relations qu’il nous en a rapportées, il a mis partout la même curiosité intelligente, la même variété d’information, la même verve et le même agrément de récit. Entre ses livres, deux surtout font autorité et sont dans toutes les mains. La Société japonaise Les journées et les nuits japonaises^ contiennent du Japon d’hier et d’aujourd’hui l’image la plus pittoresque et la plus suggestive. Voilà donc des écrivains venus d’origines très diverses et formés très différemment ; pourtant ils conçoivent l’art d’écrire des livres de voyages d’une manière à peu près pareille, et qu’on peut définir en disant qu’elle est également éloignée de la manière classique et de la manière romantique.

On se tromperait fort, si l’on croyait que nos siècles classiques aient manqué de récits de voyages, ou que ces récits manquent d’intérêt. Il faut relire, dans l’excellente édition que vient de nous en donner M. -Louis Lautrey, le Journal de voyage^ de Montaigne. On a trop dit que c’est surtout le journal de la santé, des cures, des diges-

* André Bellessort, La Jeune Amérique ; — En escale ; — LaRoumanie contemporaine ; — La Société japonaise ; — Les Journées et les nuits japonaises, 5 vol. in-16 ; Perrin.

^ Montaigne, Journal de voyage, publié par Louis Lautrey,

1 vol. in-12; Hachette. — Voir Introduction, p. 50.

lions et des coliques de Michel Eyquem. Et comment supposer que rauteur des Essais laissât perdre une occasion d'exercer son universelle curiosité ? 11 est sensible à la beauté de la campagne ; il dessine les paysages au courant de la plume, d'un trait qui en marque le caractère essentiel. Il note les cérémonies et les costumes. Surtout il observe les hommes, leurs croyances, leurs coutumes et leurs « polices ». 11 assiste dans des décors variés à cette comédie humaine qu'il ne se lasse pas d'étudier. Il n'est indifférent ni à la technique des arts, ni aux inventions de l'industrie, ni, pour ainsi dire, à rien de ce qui intéresse le voyageur d'aujourd'hui. Car nous nous attribuons un tas de découvertes qui sont vieilles comme le monde : combien de modes littéraires nous paraissent nouvelles, et dont on s'est avisé de tout temps ! Devant les ruines de Rome, Montaigne disait « qu'on ne voioit rien de Rome que le Ciel sous lequel elle avoit été assise et le plant de son gîte ; que ceux qui disoient qu'on y voioit au moins les ruines de Rome en disoient trop : car les ruines d'une si épouvantable machine rapporteroient plus d'honneur et de révérence à la mémoire : ce n'étoit rien que son sépulcre;... que ces petites montres de sa ruine qui paressent encore au-dessus de la bière, c'étoit la fortune qui les avoit conservées pour le témoignage de cette grandeur infinie que tant de

siècles, tant de feux, la conjuration du inonde réitéré à tant de fois à sa ruine n'avoient pu universellement éteindre ^ ». Sainte-Beuve n'a pas manqué de souligner ce « langage auguste et magnifique ». Mais n'avons-nous pas coutume de faire honneur à notre sensibilité moderne de cette mélancolie qui rêve devant les ruines ?

Passons au xvii® siècle : il est bien vrai que ni Pascal, ni Corneille, ni Racine, ni Molière, ni La Bruyère n'ont éprouvé le besoin de sortir de chez eux. L'exotisme représente un ordre de curiosités auquel ils sont restés parfaitement étrangers, il faut le reconnaître. C'étaient des gens à recommencer sans cesse, aux régions du cœur et dans le cercle de la société, un voyage toujours nouveau et à y voir toujours plus de pays. Mais le siècle ne s'achèvera pas sans que Regnard quitte ses champs de la rue Richelieu, pour s'aller faire prendre prisonnier par les pirates barbaresques et monter jusque chez les Esquimaux, afin d'y boire, lui gourmet, de l'huile de phoque; et bientôt, par force ou par goût, par nécessité ou par mode, les gens de lettres et les gens du monde, Montesquieu, Voltaire, le président de Brosses et tant d'autres, prendront le chemin de l'Angleterre ou de ritalie, jusqu'au jour où sa mauvaise étoile et notre bonne fortune mèneront Bernardin de

^ Op. cit., p. 230.

Saint-Pierre découvrir dans l’ile de France des sensations vraiment inédites, avec l’art de les traduire.

Au surplus, le xvii® et le xviif siècle ont eu leurs voyageurs de profession : Bernier qui va chez le Grand Mogol, Tavernier qui va en Turquie et aux Indes, Chardin qui parcourt la Perse, et ces admirables Pères Jésuites. Ceux qui manient aujourd’hui leurs ouvrages volumineux, et qui, refaisant après eux le même chemin, sont amenés à contrôler leurs assertions, sont unanimes à leur rendre hommage. Appartenant à un temps où c’était l’usage de bien faire ce qu’on faisait, ils savaient à merveille leur métier de voyageurs et s’en acquittaient en conscience. Aussi perspicaces que sincères, ce qu’ils ont vu, ils l’ont bien vu et ils l’ont rapporté avec simplicité. C’étaient, a-t-on dit, des manières d’encyclopédistes qui avaient non seulement des clartés de tout, mais des connaissances assez précises sur presque toutes les sciences de leur époque. On a très finement caractérisé leur manière d’observer, en notant que les « hommes qu’ils avaient sous les yeux les intéressaient, non pas en qualité de fantoches chatoyants, mais en qualité d’hommes ». Ils en ont tracé des portraits dont les grandes lignes subsistent.. . Et pourtant, on peut écrire toute l’histoire littéraire de ces deux siècles sans prononcer leurs noms ; personne, hors les spécialistes.

ne lit plus leurs livres. Que leur a-t-il donc manqué ?

M. Bellessort — qui les connaît bien — va nous le dire, mais toutefois en leur faisant gloire de ce qui est précisément leur insuffisance. « Nous leur sommes très inférieurs, écrit-il, et je vois à cette infériorité plusieurs causes, dont la première serait peut-être notre souci de la « littérature ». Les anciens voyageurs en étaient fort éloignés. Ils ne s’inquiétaient pas de briller par le style ou l’esprit. Le lyrisme et l’amour artistique de la phrase, que nous avons hérités des Romantiques, ne déformaient point leur vision des pays qu’ils traversaient*. » Il est impossible de parler à la fois plus juste et plus faux. Ces voyageurs ne savaient ni choisir, ni comparer, ni ordonner leurs tableaux ; leurs relations sont confuses, lentes; les grandes lignes ne s’en détachent pas; rien n’y est en relief : riche matière, mais dépourvue de mise en œuvre. Où prend-on que ce puisse être un mérite? La « littérature » n’est nullement — comme les illettrés auraient tant d’avantage à nous le faire croire ! — une vaine rhétorique et une invention normande destinée à fausser la réalité sous le prétexte de l’embellir.

* Voir pour tout ce paragraphe : André Bellessort, Un voyageur du XVIIU siècle au Japon. Bulletin de la Société normande de Géographie (1899).

Elle est tout le contraire. Elle est un système de procédés pour égaler l’idée par l’expression et l’objet par l’image ; elle est un ensemble de moyens pour dégager l’âme des choses, et en fixer l’image sous l’aspect de l’éternité. A l’entendre en ce sens, c’est, chez les anciens voyageurs, leur irrécusable infériorité, qu’ils aient manqué de « littérature. » Avec Chateaubriand, les voyages entrent dans la littérature. Il se peut bien qu’il ait emprunté aux missionnaires quelques-uns des matériaux dont il a composé son Voyage en Amérique; ils n’existent à nos yeux que pour avoir été vivifiés par le grand enchanteur, et avec l’espèce et le degré de vie qu’ils en ont reçus. Si Chateaubriand n’a peut-être pas vu autant d’Amérique qu’il en décrit, il avait vu la campagne romaine : la description qu’il en donne est poétique à coup sûr, mais d’une poésie qui a pour essence la vérité. Et si les récits de voyages ont d’abord pour but de nous transporter dans un autre pays et de nous imprégner de son atmosphère, on comprendra le service rendu par ces pages merveilleusement évocatrices. Pourquoi faut-il que celui qui dotait ainsi la littérature d’un genre nouveau, l’ait fait dévier dans le sens où luimême penchait et détourné de sa définition et de son objet? Aucune des innovations romantiques n’est sans mélange et sans alliage. Parce qu’il avait le sens de l’extérieur et celui du relatif, le

(romantisme a créé la littérature de voyages; mais parce que, d’autre part, il était irrémédiablement subjectif, il l’a, pour un temps, écartée du but auquel elle toit tendre.

Dans la préface de l’ Itinéraire, Chateaubriand nous avertit de le regarder « moins comme un voyage que comme des Mémoires d’une année de sa vie ». 11 est allé chercher des images pour écrire les Martyrs, et aussi chercher de la gloire pour se faire aimer. « C’est l’homme beaucoup plus que l’auteur que l’on verra partout ; je parle éternellement de moi. » C’est lui en effet que nous apercevons méditant sur les fûts brisés des temples de la Grèce ou dans les sanctuaires de Palestine, comme il a fait naguère dans les forêts de l’Amérique, sur les chemins de l’Allemagne, parmi les bruyères de l’Angleterre, dans les champs de l’Italie. Ce sont les aventures de sa sensibilité qu’il nous conte. 11 est le centre autour duquel s’organisent les spectacles de l’univers ; et ces spectacles n’ont pas de valeur en eux-mêmes : ils n’en prennent qu’en se reflétant dans son âme. Nous en dirions tout autant du Voyage en Orient de Lamartine. L’impulsion est donnée. La littérature de voyages est créée, mais sous les espèces de « l’impressionnisme ». Certes, la méthode n’est pas à rejeter purement et simplement; mais il faut savoir ce qu’on peut en attendre : elle vaut exactement ce que vaut celui

qui remploie. Un poète, tel qu’est Pierre Loti, en tirera de merveilleux effets : ce que nous aimons, dans ses livres, c’est à voir parmi des décors variés flotter son rêve. En revanche, combien ce genre nous a-t-il valu de frivoles bavardages et de niaiseries prétentieuses !

Tout le progrès qui s’est fait dans la littérature de voyages a consisté à la dégager de cet impressionnisme, Plusieurs y ont contribué dont les ouvrages marquent autant d’étapes. C’est Théophile Gautier promenant à travers l’Espagne ou la Russie son indifférence admirative. C’est Taine appliquant à l’étude de la société et des arts en divers pays les mêmes théories par lesquelles il rendra compte des oeuvres de la littérature ou des événements de l’histoire. Ç’a été surtout Fromentin, dont quelques indications restent décisives. Les pages de Une année dans le Sahel, où il expose sa théorie de l’orientalisme, contiennent des principes qui valent aussi bien pour l’écrivain de voyages que pour le peintre de paysages, « L’Orient est très particulier. Il a ce grand tort pour nous d’être inconnu et nouveau, et d’éveiller d’abord un sentiment étranger à l’art, le plus dangereux de tous et que je voudrais proscrire : celui de la curiosité. Il est exceptionnel, et l’histoire atteste que rien de beau ni de durable n’a été fait avec des exceptions. » Fromentin insiste sur la difficulté qui consiste d’une part à donner le

signalement exact du pays, et d’autre part à dégager le beau du bizarre. Il conclut en rapportant un propos que lui tint un paysagiste célèbre, son maître. Certain jour, étant au bord de la Seine, ils virent passer un berger, besace au dos ; « Savezvous, me dit mon maître, que c’est une chose très belle à peindre qu’un berger au bord A’ un fleuve ? La Seine avait changé de nom, comme le sujet avait changé d’acception : la Seine était devenue le fleuve. Qui de nous pourra faire avec l’Orient quelque chose d’assez individuel et à la fois d’assez général, pour devenir l’équivalent de cette idée simple du fleuve ‘ ? » Dégager de chaque pays les traits caractéristiques qui ont subsisté à travers les temps et en dessinent « le type », ne pas se boi’iier à nous présenter de ce type les singularités qui le particularisent et le séparent du reste du monde, mais nous faire comprendre par quoi il reprend sa place dans l’humanité générale : tel est le problème. Mais, pour le résoudre, nous sommes mieux armés qu’on ne l’était naguère. Nous y sommes aidés par les sciences qui se sont développées au cours du xix° siècle et dont quelquesunes même datent d’hier, sciences naturelles et historiques, philologie, études religieuses, psychologie des foules et des races. Et c’est, à l’heure

Fromentin, Une année dans le Sahel, p, 224-234.

qu’il est, le privilège de la littérature de voyages qu’elle puisse, mieux qu’aucune autre, utiliser tant de résultats nouvellement acquis, mettre à profit l’effort de tant de chercheurs qui, sans le savoir, ont travaillé pour elle.

Chez les écrivains dont nous avons ici les œuvres en vue, nous allons surprendre, appliquée déjà, cette méthode impersonnelle, objective, tout à la fois savante et artiste. Aucun d’eux n’a cédé à la tentation de nous renseigner sur lui-même ; et c’est ce dont nous leur savons d’abord un gré infini. Mais ils ont cherché, par tous les moyens, à nous renseigner sur les pays dont ils se faisaient les peintres. Leur première précaution a donc été précisément de se mettre en garde contre leur impression. Car l’impression immédiate et directe que nous recevons des choses — et dans laquelle plusieurs ont une foi superstitieuse — est de sa nature superficielle et fugitive. Entre elle et nous il est nécessaire de mettre toute la somme des observations précédemment faites par d’autres, en sorte que sur le pays où nous abordons pour la première fois nous puissions promener, au lieu de la curiosité d’un novice, des regards déjà avertis. On ne voit rien de ce qu’on voit en passant, et surtout on n’y comprend rien. Tout juste peut-on glaner les quelques notes dont le reportage se contente, et

dont il amuse la badauderie, M. Maindron nous dit qu’avant d’écrire une ligne sur l’Inde, il y est retourné six fois dans un espace de trente années ; c’est un bel exemple. Encore faut-il contrôler les plus certains des documents qu’on a recueillis sur place. Après quoi, il reste à faire un contrôle plus difficile, celui de ses propres souvenirs ; il faut les vider de tout contenu personnel, les estimer à leur exacte mesure, les mettre à leur plan. A ce prix, et à force de renoncement et d’oubli de soi, on a chance que l’œuvre ait une signification et une valeur réelles ; on s’est soumis à l’objet : on a fait la physiologie d’une contrée et la psychologie d’un peuple.

Pour établir le type d’un pays, le premier élément dont on ait à tenir compte, est, de toute évidence, la nature. En ce sens, il n’est pas mauvais que le voyageur soit doublé d’un naturaliste. Par exemple, je me souviens d’avoir maintes fois frémi à lire des pages brillantes où des écrivains, maîtres des prestiges du style, ont fait grouiller pour nous la vie monstrueuse de la forêt vierge. Il ne me déplaît pas d’apprendre, d’un spécialiste en la matière, que dans les forêts vierges on ne trouve absolument rien. « Chacune d’elles est un désert de verdure où manquent et l’air et la lumière, où aucun animal ne peut trouver à vivre... Ni oiseaux, ni mammifères, ni reptiles, pas une mouche,

pas un papillon. En Nouvelle-Guinée, j’ai marché des heures, il m’en souvient, sous des arceaux de verdure, dressés sur des colonnes lisses, droites, hautes de plus de deux cents pieds et qui ne laissaient point tamiser les rais du soleil... Autour de nous le silence régnait, plus lourd que la température étouffante ; on eût pu entendre tomber les gouttes de sueur qui me perlaient au front. Mais, quand on sortait de la forêt obscure, tout vibrait, pantelait dans l’air léger et la lumière'. » L’écrivain de voyages doit être un écrivain descriptif ; et on sait assez que cet art de la description, s’il date du XIX® siècle, n’a cessé d’aller en se perfectionnant. Le défaut en serait aujourd’hui dans l’excès même de la virtuosité. On est arrivé à saisir toutes les nuances, à discerner tous les tons. Or, ce ne sont pas les accidents qu’il nous importe de connaître, ce sont les forces permanentes. Je veux voir sourire la précieuse nature japonaise ; je veux, dans rinde, sentir « l’accablement, l’immense besoin de repos et de quiétude en face d’une nature disproportionnée, violente et fluide, où toutes les choses visibles, incessamment renouvelées, sont toujours en train de naître et de mourir »

Poussée dans ce sol, la plante humaine, qu’elle

* Maindron, Dans l'Inde du Sud, p. 25.

* Ghevrillon, Dans Vlnde, p. 42.

soit autochtone ou importée, y sera façonnée par diverses influences dont la principale est l’histoire. C’est une étrange erreur de croire qu’à aucun moment de son existence une nation vive dans le présent ; de ce présent même, sa tradition, son passé constituent les éléments agissants et vivants. Mais de tous ces éléments le plus puissant, et peut-être le seul irréductible, est l’élément religieux. Cette conclusion se dégage pareillement des récits de tous nos voyageurs, et, pour ma part, c’est ce que j’y ai trouvé de plus frappant et de plus instructif. S’agit-il de l’Inde ? Le peuple y est à l’image d’une religion d’inertie et d’engourdissement du moi. S’agit-il de la Judée ? « Que cette innombrable humanité, s’écrie M. Chevrillon, est donc foncièrement religieuse ! Dès que l’on voyage ou qu’on regarde l’histoire, on reconnaît que là est vraiment sa caractéristique propre. On sonde la durée, on cherche sa première apparition hors des ténèbres, et ce qu’on aperçoit d’elle, d’abord, ce sont les temples prodigieux de l’Égypte, les pierres cyclopéennes de Baalbek, les menhirs *... » S’agit-il du Japon ? M. Bellessort nous dira fortement : « Plus j’ai fréquenté d’hommes sous des ciels divers, plus je me suis persuadé que souvent leur manière de comprendre et d’honorer l’inconnaissa-

^ Chevrillon, Terres maries^ p. 320.

ble créait toute leur différence \ » Nature, histoire, religion nous donnent la charpente et l’ossature. En suivant les lignes qu’il a ainsi retrouvées, et qui désormais s’imposent à lui et guident impérieusement son pinceau, le peintre est assuré de faire un portrait qui ressemble. C’est celui d’un peuple qui, à travers le temps, a persévéré dans son être et maintenu son individualité.

Montrer comment chaque peuple est lui-même et par quoi il diffère de tous les autres, est d’une importance capitale ; cela va sans dire. Qui ne sait qu’une des erreurs les plus dangereuses de nos réformateurs cosmopolites est de bâtir leurs cités idéales, sans tenir compte des habitudes séculaires qui ont fait à chaque peuple sa mentalité ? Mais on n’a pas à craindre que les voyageurs atténuent dans leurs récits ces différences. Ils seraient bien plutôt portés à les exagérer. S’il fallait les en croire, un degré d’élévation au pôle changerait non seulement les usages et les coutumes, mais l’esprit même dans son fond. Combien n’a-t-on pas fait de développements, ingénieux d’ailleurs ou éloquents, sur ce qu’on appelle l’âme mystérieuse et incommunicable des peuples ? On oublie que, sous les fourrures ou sous la soie, sous la mitre ou sous le turban, quelle que soit la teinte de leur peau.

* Bellessort, La Société japonaise, p. 190.

et quels que soit l’écrasement ou l’allongement de leur nez, les hommes n’ont toujours qu’une seule âme, obscure et radieuse, misérable et sublime. Le peintre de la société japonaise a le courage d’en faire l’aveu, et il nous confie l’étonnement où il fut d’abord, de n’avoir pas davantage à s’étonner. « Est-ce donc là ce pays excentrique qui a réjoui les amateurs d’étrangeté ? On m’avait rebattu les oreilles que rien ne s’y passait comme ailleurs, et tout ce que j’y rencontre m’avertit de mon illusion*... » Et, quand on y réfléchit, comment en pourrait-il être autrement ? Partout différent, l’homme est partout le même. C’était l’avis des classiques. C’est le grand principe qu’il faut reprendre aux anciens voyageurs, et qu’ils peuvent enseigner à leurs successeurs d’aujourd’hui.

Ainsi comprise, la littérature de voyages a devant elle un vaste champ, non encore exploité, un cadre qui vaut d’être rempli. Elle a été jusqu’ici considérée comme un genre inférieur, ou tout au moins accessoire, et par ceux-là même qui en sont les meilleurs représentants. Dans l' Itinéraire Chateaubriand n’a mis que des résidus, ceux qu’il n’a pas utilisés dans les Martyrs. Lamartine, dans le Voyage en Orient, nous a donné des notes, sans plus. Pour Taine les récits de voyage n’ont été qu’un repos

‘ Bcllessort, La Société japonaise ^ p.

entre des travaux qu’il considérait comme plus importants ; et pour Gautier ils n’étaient que des vacances du lundi. On écrira encore des impressions qui ne seront que des confidences personnelles, et des souvenirs qui ne seront que pour faire l’étonnement des amis et la joie des familles, et des relations qui ne seront que des rapports économiques ou statistiques. Mais, fort de la psychologie que nous ont enseignée une fois pour toutes les classiques, brillant des artifices de style que nous devons aux romantiques, enrichi de toutes les ressources que les sciences mettent à notre disposition, le récit de voyages peut devenir un des genres principaux de la moderne littérature. Il ouvre devant nous ces perspectives immenses, celle de l’espace et celle du temps ; il déroule à nos yeux les aspects sans nombre de la nature et de l’histoire ; il dresse sur les routes de l’humanité ces statues sacrées, celle du Passé, celle de la Religion ; et des ruines mêmes sur lesquelles les peuples continuent d’édifier leurs demeures nouvelles, il fait surgir la double image de la mort inlassable et de l’infatigable renaissance.

15 juillet 1907.

7ur/y A; j ,' f ^ vh*. >: ' y ;>7: ^ <'i ; •

■■■•t '■lyj? ^ii|j

* ' it’: i. ; v'"

Poètes, romanciers, dramaturges se sont maintes fois essayés à tirer de la vie de Jeanne d’Arc un sujet de poème, de roman, de drame. Ils y ont tous échoué et quelques-uns d’une façon lamentable ou choquante. C’est qu’une telle matière ne souffre pas d’ornements : tout ce qu’on y ajoute pour l’embellir la dénature et la gâte. Est-ce à dire qu’elle appartienne aux seuls historiens et que le littérateur n’ait pas de droits sur elle? Non, certes. Mais celui-ci devra suivre l’histoire de tout près et réduire son ambition à n’être que le plus docile des biographes. Il trouvera dans ce rôle un assez large emploi de sa littérature, puisqu’il lui faudra peindre les choses et les gens, analyser les âmes, évoquer les faits, nous suggérer la vision du réel ; or, pouç égaler ici la réalité, ce n’est pas trop de tous les moyens de la littérature. C’est ce que M. Anatole France a parfaitement compris. Attiré par la figure

de Jeanne, il n’a pas songé un seul instant à lui donner place dans quelque fiction romanesque. Il n’avait qu’un parti à prendre : écrire une Vie de Jeanne d’Arc^ aussi exacte qu’il lui était possible. Sans se dissimuler à quel point la tâche était rude et délicate, il s’y est mis avec ardeur. L’ouvrage qu’il nous donne aujourd’hui représente des années de patient labeur. C’est aux yeux de l’auteur son œuvre capitale. De fait, il y a longtemps qu’un livre n’avait provoqué un tel mouvement de curiosité.

Certes nous n’attendions de M. Anatole France ni la découverte de documents nouveaux, ni l’éclaircissement de points obscurs ; les études historiques, à la façon dont on les conduit aujourd’hui, impliquent un système de recherclies et l’emploi de méthodes auxquelles il faut être préparé par une sévère discipline et un apprentissage de toujours. Mais combien il est intéressant de voir un des esprits les plus avisés de ce temps s’attaquer à un problème unique dans notre histoire ! M. Anatole France a eu soin de remonter aux sources, il a mis à s’y débrouiller une habileté que constatent les érudits. S’il a erré sur quelques points de détail, brouillé quelquefois les jours et les heures, ou pris avec la géographie quelques libertés, ce sont de

* Anatole France, La vie de Jeanne d’Arc, 2 vol. in-8» (Calniann* Lévy).

légères inadvertances et qu’il n’y a môme pas lieu de relever. De toute évidence, il n’a négligé aucun des moyens d’une information consciencieuse. C’est un hommage qu’on ne saurait trop pleinement lui rendre. Il a visité les lieux aussi bien qu’il a compulsé les documents; il s’est efforcé de restituer la figure et de raviver les couleurs du passé; surtout il a apporté toute la sincérité dont il était capable à réaliser en lui les conditions de la découverte historique. « J’ai écrit cette histoire avec un zèle ardent et tranquille ; j’ai cherché la vérité sans mollesse, je l’ai rencontrée sans peur. Alors même qu’elle prenait un visage étrange, je ne me suis pas détourné d’elle. » A peine avions-nous besoin d’une telle déclaration, d’autant que les formules de ce genre sont, dans les travaux de critique et d’histoire, comme des clauses de style. C’est bien comme une étude que nous nous proposons d’envisager cette Vie de Jeanne d’ Arc et non pas seulement comme une brillante fantaisie. Nous sommes d’avis qu’on ne saurait la lire de trop près, avec trop d’attention et de scrupule : tout y est instructif, et les mérites éminents qui y éclatent à chaque page, et jusqu’aux insuffisances qui portent avec elles leur leçon.

M. Anatole France est avant tout un artiste; il est parmi nos écrivains d’aujourd’hui celui à qui convient le mieux ce titre ; et nous avons toujours

été d’avis qu’écrire l’histoire est, pour une bonne partie, un art. Il faut donner au lecteur l’impression de la vie : nous voulons voir d’abord s’évoquer devant nous le théâtre sur lequel monteront les personnages. Encore y a-t-il une mesure à garder ; les temps romantiques ne sont plus, et nous sommes bien revenus des excès du pittoresque et des débauches de la couleur locale . Les descriptions de M. France valent d’abord par la sobriété. Quelques traits lui suffisent pour évoquer tout un paysage. C’est la vallée de la Meuse austère et triste, avec ces nuages opaques et ces sombres montagnes mouvantes que ramène l’hiver. « Le long des sentiers du haut pays, le passant matinal a cru, comme les mystiques dans leurs ravissements, marcher sur les nuées. » C’est la baie de la Somme « morne et grise, au ciel bas, traversée du long vol des oiseaux de mer », Avec l’écrivain nous parcourons toute cette France ruinée par la guerre, nous voyageons au long des chemins mal sûrs, parmi les campagnes dévastées. Et soudain les villes nous apparaissent avec leur ceinture de murailles, de tours et de bastilles ; Orléans, la ville populeuse aux faubourgs grouillants, aux riches abbayes, aux églises toujours sonnantes; Chinon, telle que Jeanne put l’apercevoir, sur la montagne toute proche, lui montrant « les tours du plus beau château de tout le royaume, les fières

murailles derrière lesquelles respirait ce Roi à qui elle venait, conduite par un merveilleux amour. C’étaient trois châteaux qui se confondaient à ses yeux dans une longue masse grise de murs crénelés, de donjons, de tours, de tourelles, de courtines, de barbacanes, d’échauguettes et de bretècbes ; trois châteaux séparés l’un de l’autre par des douves, des barrières, des poternes, des herses. » Et Beaugency, assise sur le penchant d’une colline et ceinte de vignes, de jardins, de champs de blé ; Auxerre, Paris, Rouen. Toute cette évocation des châteaux anciens, bijoux d’art autant que citadelles, est de premier ordre. M. France excelle aux sujets d’architecture comme à la peinture de paysage. A chaque instant, on s’arrête ravi. On croit feuilleter un manuscrit d’autrefois aux précieuses enluminures, dont le temps a respecté le dessin précis et les vives couleurs.

Derrière ces murs, qui sont les murs de villes assiégées, comment vit-on? Comment les habitants supportent-ils la garnison qu’on leur a donnée pour les défendre, et qui abuse de la situation ? Que craignent-ils et qu’espèrent-ils? L’écrivain nous dit l’attente qui énerve et les paniques soudaines, le découragement, la lassitude, puis, quand paraît la Pucelle, l’enthousiasme de la foule qui se presse sur ses pas et qui n’a plus foi qu’en elle seule. Les chapitres où il évoque ce qui s’est

passé à Orléans pendant le siège, à Paris depuis que la ville est aux mains des Anglais, sont de purs chefs-d’œuvre. Les plus récents historiens de la guerre de Cent ans, et notamment Siméon Luce, avaient donné l’exemple de retrouver dans les événements généraux la vie intime, celle des petites gens, des obscurs dont la grande histoire ne parle pas. M. France s’est appliqué à reconstituer les sentiments de chaque catégorie de Français en présence du fait de la guerre. Les paysans d’abord. Ce sont eux qui ont le plus à souffrir. Armagnacs, Bourguignons, Anglais, ceux de tous les partis, commencent toujours par piller les cultures et enlever les troupeaux. Les bourgeois mis à rançon, les gens d’Église dont les offices sont interrompus, souhaitent pareillement la fin de ces brigandages. Les gens de guerre qui vivent de la guerre et les courtisans qui s’entendent à tirer parti des malheurs publics, ne trouvent pas que les choses aillent si mal. Il y a des façons de penser et de sentir en commun, esprit de corps ou mentalité collective : M. France en comprend l’importance en histoire. Tour à tour, il nous mène de la rue à l’enclos, de la chambre du Conseil à l’assemblée des docteurs, du champ de bataille au tribunal, à la place du supplice ; et chaque fois nous croyons y être avec lui.

Avec le même bonheur qu’il restitue les ensembles, M. France sait peindre les portraits des indi-

vidus. Pas un des personnages engagés dans le grand drame historique dont il ne dessine, en l’introduisant, la physionomie, et qu’il ne nous présente dans sa double nature physique et morale, avec la complexité de ses passions et de ses intérêts, de ses vertus ou de ses vices. C’est le pauvre petit roi Charles VII, « tout mince, étriqué de corps et d’esprit, fuyant, craintif, défiant », un pauvre jeune homme timoré, inquiet et doux; les conseillers, La Trémouille , le premier usurier de France, Régnault de Chartres, avaricieux, sans scrupule, mais intelligent autant qu’ambitieux, et Tardent frère Richard, et ce falot duc d’Orléans, dont on dirait que l’image s’évanouit dans les brouillards anglais où il est retenu captif. Les traits sous lesquels l’auteur nous présente ces personnages sont-ils toujours d’une exacte ressemblance ? N’a-t-il pas ses favoris vers qui le guide une secrète préférence ? N’a-t-il pas été bien indulgent aux uns, bien sévère aux autres? C’est une question à débattre. L’important ici est de noter qu’il n’y en a pas un qui ne s’anime sous la baguette du magicien, qui ne reprenne relief et couleur. Ils ne sont plus pour nous ces êtres vagues que l’histoire officielle caractérise d’une épithète. Nous les voyons jouer leur rôle, et celui même qu’il est dans les intentions de l’historien de leur faire tenir. Nous comprenons comment le jeu de leurs intrigues et

le conflit de leurs rivalités ont pu engendrer les faits dans l’ordre et avec la signification même qu’on veut leur prêter.

Tout cela vit et grouille. Tout est mis en action. Gracieuses, touchantes, dramatiques, les scènes se suivent, se pressent, et cliacune d’elles se grave dans l’esprit en traits inoubliables. Entre tant de tableaux achevés, s’il fallait en citer un, nous choisirions celui de l’entrevue à Chinon. Mais Jeanne au jardin, ou Jeanne à Vaucouleurs, mais l’entrée à Orléans, la prise des Tourelles, le sacre, l’attaque de Paris, et la prison, et le bûcher, sont des morceaux d’une exécution aussi parfaite. Il y a là des trésors pour les anthologies de l’avenir. Encore est-il juste d’en faire la remarque: détacher ces morceaux c’est leur nuire, aucun d’eux n’àyant été traité pour lui-même et sans souci de l’ensemble. Au contraire, tout s’enchaîne dans la trame d’un récit continu, toutes les nuances se fondent dans l’harmonie générale. Ajoutez que la fluidité de style particulière à M. Anatole France fait ici merveille et qu’elle est comme une convenance suprême du sujet. Pour nous faire entendre ces voix qui s’éveillent dans la paix de la nature ou se mêlent au son des cloches, pour nous faire « voir » ces voix qui « apparaissent » dans de la lumière, il fallait la magie d’un style immatériel.

Nous ne nous soucions guère de marchander

réloge à cette Vie de Jeanne Æ Arc : nous sommes d’autant plus à Taise pour présenter nos réserves. Afin de donner au récit une teinte plus exacte encore et pour compléter Tillusion du lecteur, M. France n’hésite pas à introduire ici et là certaines expressions du vieux langage et certaines notes archaïques. Vient-il à parler de saint Denys et de saint Michel, il n’omettra pas de leur donner du monseigneur. Il dira la gratitude des Orléanais à monsieur saint Aignan et à monsieur saint Euverte. Il empruntera aux chroniqueurs telles tournures qiTeux-mêmes avaient retenues des conteurs épiques. « Là tombèrent messire William Stuart et son frère, les seigneurs de Verduzan, de Chàteaubrun, de Rochechouart, Jean Chabot, avec plusieurs autres de grande noblesse et renommée vaillance. Les Anglais, non encore saouls de tuerie, s’éparpillèrent à la poursuite des fuyards... » Cet artifice produit l’effet contraire à celui qu’on aurait pu en attendre. Il nous donne soudain la sensation de la différence des époques. Il nous révèle la présence de Fauteur. Nous ne songions qu’aux personnages du drame : nous apercevons derrière eux M. Anatole France, qui s’efibrce d’être naïf et qui n’y réussit pas toujours.

Ce défaut apparaît singulièrement plus grave dans le procédé auquel a eu recours M. France pour nous suggérer l’atmosphère de mysticité où

se déroule Thistoire de Jeanne d’Arc. Car le XV® siècle est tout fleuri de légendes de saints ; ces légendes composent pour les âmes simples d’alors l’histoire même du monde; elles leur tiennent lieu de science et suffisent aux programmes de l’enseignement dans ces temps religieux; les détails en sont universellement connus; on continue de vivre dans la familiarité de ces bienheureux et de ces martyrs ; on les associe aux moindres épisodes de l’existence quotidienne. 11 fallait donc en quelque sorte introduire ces êtres merveilleux parmi les personnages réels, à la vie de qui ils ne cessaient d’être mêlés; il fallait broder leurs aventures imaginaires sur la trame du récit historique. De là ces contes pieux que M. France intercale dans la biographie de Jeanne avec une monotonie voulue et une gaucherie étudiée de primitif. « Jeanne avait vu maintes fois à l’église madame sainte Marguerite peinte au naturel, un goupillon à la main, le pied sur la tête du dragon. Elle en savait l’histoire, telle qu’on la contait alors et à peu près de la manière que voici... » Suit l’iiistoire de sainte Marguerite suppliciée par Olibrius. « Madame sainte Catherine n’était pas non plus une étrangère pour Jeanne... » Suit l’iiistoire de sainte Catherine décapitée sur l’ordre de Maxence. « Le village natal de Jeanne portait le nom du bienheureux Remi. Voici de quelle manière les clercs rappor-

taient la légende de saint Remi... » Suit l’histoire du baptême de Clovis et comment, au chant du Veni Creator^ le Saint-Esprit était descendu tenant en son bec la Sainte-Ampoule. Ailleurs, c’est l’histoire du bienheureux Aignan, telle que les Orléanais la savaient, etc., etc. Et chaque fois la légende est contée, d’une façon délicieuse, cela va sans dire, avec des détails qui sont bien ceux de l’époque, mais dans un esprit qui en est aussi peu que possible. 11 y court en effet une ironie légère, saisissable pourtant, et qui en modifie totalement le sens. Il apparaît que les saints sont des êtres tout à fait biscornus et risibles, reflétant en eux la sottise, la couardise, l’égoïsme et la grossièreté de ceux qui les adorent. Voulez-vous gagner leur faveur? faites-leur des présents de toute nature, mais particulièrement de cire vierge. Les saints du Paradis se mettent volontiers du côté de ceux qui les invoquent le plus dévotement : ainsi saint Michel est resté bon Français, mais saint Georges s’est tourné Anglais. Après cela, comptez sur leur assistance, mais en ayant soin de tout faire exactement comme s’ils ne vous assistaient pas. « Ainsi fit en 1424 Jean Ducoudray, natif de Saumur, qui, prisonnier au château de Bellême, se recommanda dévotement à madame sainte Catherine, puis sauta dehors, étrangla l’homme du guet, escalada le mur d’enceinte, se laissa tomber d’une

hauteur de deux lances et s"en alla librement par les champs. Peut-être ces miracles eussent-ils été moins fréquents 'si les Anglais avaient entretenu plus de monde en France... » Ça et là le récit s'émaille d’anecdotes saugrenues, comme celle de la jeune fille de Reims qui éprouva qu'on peut pécher gravement contre l'Église en refusant de forniquer avec un clerc dans une vigne.

Ce qui est le plus inquiétant, c'est que l'auteur ne quitte pas toujours ce ton de raillerie quand il s’agit de l'histoire elle-même de Jeanne. « Monseigneur saint Michel archange n'avait pas fait une fausse promesse : mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite vinrent comme il avait dit... En les voyant paraître, la villageoise se signait dévotement et leur faisait une profonde révérence. Et comme elles étaient des dames bien nées, elles lui rendaient son salut... Sans avoir toujours des choses très nouvelles à lui dire, etc... » A la prise de Jargeau, Jeanne, apercevant sur la muraille un engin qui pourrait bien être mortel au duc d'Alençon, l'avertit à temps. « Le duc ne s'était pas écarté de trois toises, qu'un gentilhomme d'Anjou, le sire du Lude, ayant pris la place quittée, fut tué par une pierre du veuglaire. Le duc d'Alençon admira cette prophétie. Sans doute la Pucelle était venue pour le sauver et elle n'était pas venue pour sauver le sire du Lude... » Ce sont des plaisante-

ries, mais qui, dans un tel sujet, tirent à conséquence. L'esprit de M. France si compréhensif, si accueillant à toutes les idées, si ouvert, se ferme aussitôt que les croyances religieuses sont en jeu. Gela a de Timportance quand on écrit Fhistoire d'une sainte qui vécut dans une époque mystique.

J'y insiste parce que c'est ici le point essentiel. C'est la clé de la nouvelle biographie de Jeanne d'Arc. Nous n'avons vu encore que la bordure et le cadre : nous attendons le peintre au portrait qu'il va nous tracer de son modèle. De quelle manière M. France envisage-t-il donc l'action de Jeanne et quel rôle lui a-t-il attribué? Dépouiller l'histoire de Jeanne d'Arc de son caractère religieux serait une absurdité : M. France en fait justement la remarque. Il dénonce la sottise d'organiser le culte de la Pucelle en cérémonie laïque ; il est impitoyable pour ceux qui travestissent l'inspirée de Domrémy en une canonnière patriote ou encore en une libre penseuse spiritualiste. « L'histoire de Jeanne, je ne puis assez le dire, est une histoire religieuse, une histoire de sainte, tout comme celle de Colette de Corbie ou Catherine de Sienne. » Et c'est bien la psychologie d'une sainte qu’il s'applique à tracer au cours du récit, à mesure que les événements en font saillir un trait nouveau. Oui, Jeanne a vécu en communication

directe avec les êtres du paradis, et, suivant l’expression assez bizarre dont se sert M. France, elle a senti « à toute heure du jour et de la nuit, le ciel lui dégringoler sur la tête » ; elle a vu lui apparaître les personnages divins, elle a entendu distinctement leurs voix, elle a agi d’après leurs commandements, elle a dû à ses extases des joies ineffables, et elle a été jusqu’au bout soutenue par l’illusion bienfaisante. Tout cela est l’évidence même : il faut être imbécile pour le nier. Reste à savoir ce qu’on entend par la sainteté et quelle sorte de pouvoir on reconnaît à une sainte.

Est-il besoin de dire que M. France ne parle de Jeanne d’Arc qu’avec déférence? Sachons-lui gré d’avoir fait si peu d’état des « explications « dues à la physiologie et à la psychiatrie. S’il a eu le tort de publier une consultation médicale sur le cas de Jeanne d’Arc, du moins l’a-t-il rejetée en appendice. Comme tout biographe de Jeanne d’Arc, il a pris parti pour elle. Il est pour elle qui représente le peuple, comme il est contre les seigneurs, les politiiiues et les hommes d’armes. Il est pour elle surtout contre les gens d’Église, docteurs d’Université, clercs, inquisiteurs et autres pédants féroces. Tandis qu’il l’accompagne dans sa passion, « dans cet horrible procès où elle est torturée à la fois par des princes d’Église et des goujats d’armée ». il n’essaie plus d’affecter l’impassibi-

LA JEANNE D'ARC DE M. ANATOLE FRANCE 3l5

lité : il s’emporte, il invective roi, conseillers, moines et les parents même de Jeanne, tous ceux qui, ayant profité d’elle, l’abandonnent si lâchement. Et, lorsque arrive l’instant de l’agonie, sachant bien quelle est sur le lecteur la puissance de l’émotion contenue, ce récit, où il se garde de tout ce qui pourrait sembler mis pour Teffet, est d’une rare intensité. C’était une sainte, et si ingénue, si charmante en sa naïveté juvénile, en son assurance rustique ! Comment ne pas s’incliner devant la « petite sainte »? Mais aussi représentons-nous bien quel genre de secours un pays peut attendre d’une petite sainte, et n’allons pas croire ni qu’une petite sainte puisse concevoir l’idée du salut de l’État, ni qu’elle puisse, par aucune espece de moyen, y travailler.

Jeanne ne pouvait rien, nous dit son biographe, et elle n’a rien fait. D’abord elle n’a pas chassé les Anglais. Il y en avait si peu d’Anglais en France! Leur domination avait poussé si peu de racines! Ils étaient à la veille de s’en aller. Jeanne a plutôt retardé leur départ en menant sacrer Charles VII à Reims, quand il eût été si facile, Orléans pris, de reprendre Paris, et quand il n’y avait qu’à le vouloir pour chasser les Anglais de Normandie ! Cette campagne du sacre, c’est l’œuvre propre de la Pucelle, et elle a été funeste... Le défaut de l’argumentation de M. Anatole France saute aux

yeux. Parce que le pouvoir des Anglais résidait surtout dans la terreur qu'ils nous inspiraient, il en conclut que ce pouvoir n'était pas réel. Certes, les Anglais étaient en petit nombre; mais avec ce petit nombre de combattants ils tenaient nos places fortes, mettaient en déroute nos soldats et nous imposaient des traités désastreux. Le découragement était complet dans nos rangs ; on n'osait plus rien tenter. C'est une vérité reconnue que les peuples ne secouent jamais d'eux-memes Foppression et que chasser l'envahisseur n’a jamais été leur œuvre impersonnelle et anonyme. Il faut que l'âme de la révolte prenne corps dans un individu, sous peine de s'évanouir impuissante et de se dissoudre dans les airs. Il faut que quelqu'un appelle le peuple à la lutte et le guide, et lui dénonce la faiblesse de l'adversaire. Ce fut très exactement la part de Jeanne d'Arc. La délivrance d’Orléans avait été le signe auquel tout le pays reconnut que la mission de Jeanne n'était pas une imposture. Ce premier succès avait changé la face des choses. Mais il fallait prendre sur les Anglais un avantage décisif : c'est ici que la marche sur Reims s'imposait. Pour le contester, il faudrait ne se faire aucune espèce d'idée de la valeur et de la signification qui s'attachaient au sacre de nos rois. Pour les gens duxv® siècle, la royauté n'existe que grâce à son caractère mystique. Charles n'est

encore que le dauphin; la France est comme lui hésitante sur la légitimité de son droit. Il ne deviendra le roi qu’en recevant l’onction du Seigneur. La cérémonie de Reims devait avoir et elle eut en effet un retentissement énorme dans tout le royaume comme dans toute la chrétienté. C’est ce que Jeanne avait aperçu, sans aucun doute possible, dans une clarté éblouissante.

Au surplus, M. France en convient à l’occasion. Il lui arrive d'^exprimer sur ce point particulier, au cours de son ouvrage, une opinion à peu près exactement contraire à celle qu’il annonce dans sa Préface. « Peut-être que le voyage de Reims assura au parti français, à ces Armagnacs décriés pour leurs cruautés et leurs félonies, au petit roi de Bourges compromis dans un guet-apens infâme, des avantages plus grands, plus précieux que la conquête du comté du Maine et du duché de Normandie, et que l’assaut donné à la première ville du royaume. En reprenant sans effusion de sang ses villes de Champagne et de France, le roi Charles se fit connaître à son avantage... En terminant cette campagne de négociations honnêtes et heureuses par les cérémonies augustes du sacre, il apparaissait tout à coup légitime et très saint roi de France. » Ces demi-contradictions abondent dans le livre de M. France; mais elles ne doivent pas nous surprendre. Elles ne dénotent pas, chez

lui, l’indécision de la pensée : elles font partie d’un système. M. France est de ceux qui estiment que la vérité jaillit du heurt des contraires ou qu’elle réside dans leur harmonie. Pour trouver sa véritable pensée, il faut la dégager d’affirmations parfois peu concordantes.

Débarrassée de ses voiles, atténuations et repentirs, cette pensée apparaît d’ailleurs très précise. Elle tient dans quelques mots : c’est que Jeanne fut un instrument. D’elle-même et de son initiative rien n’est parti. A quelque moment que ce soit, on s’est servi d’elle ; ni le but, ni les moyens ne lui étaient connus. Elle allait, extatique et perdue dans son rêve, sans savoir où. Ceux qui l’ont dirigée n’ont pas été toujours les mêmes; mais elle a toujours été dirigée. Gela, depuis l’oidgine. Elle avait des visions : ce fut le point de départ, le fait initial; aussitôt il se trouva un directeur pour s’en emparer et l’utiliser en vue de ses desseins. Ce directeur fut probablement un religieux... Cette hypothèse paraît à M. France la plus vraisemblable et cela suffit pour qu’il l’adopte, sans toutefois qu’il lui soit possible ni de la préciser, ni de l’appuyer sur aucun texte, ni de l’étayer d’aucun commencement de preuve. « On est porté à croire qu’elle avait subi certaines influences; c’est le cas de toutes les visionnaires : un directeur qu’on ne voit pas les mène. Il en dut être ainsi de Jeanne... Elle dut

fréquenter des prêtres fidèles à la cause du dauphin Charles... » Qui est d’ailleurs cet «homme d’Église des bords de la Meuse » auquel le royaume de France dut son angélique défenseur? Qui est ce religieux dont il faut nous résigner à ne jamais connaître le nom ? Quelles sont les « personnes pieuses » qui conduisent Jeanne chez le duc de Lorraine, après lui avoir dûment fait la leçon et qui, lors de la seconde visite à Vaucouleurs, prennent soin de rassurer la famille de la petite sainte ? Ni M. France, ni âme qui vive n’en a jamais rien su. — L’histoire n’a pas à tenir compte de si vagues allégations.

C’est la fantaisie de l’auteur que la mission de Jeanne ait été inventée par des religieux amis du royaume ou plutôt amis de la paix. De même il lui plaira que la visionnaire ait été ensuite employée par les gens du roi. Ceux-ci auraient aussitôt compris quel parti on pouvait tirer d’un tel auxiliaire habilement mis en œuvre. Donc l’assemblée des docteurs de Poitiers s’empresse de décider que cette Pucelle est bien vraiment envoyée de Dieu et non du diable. On l’équipe, on lui donne une escorte, on la mentionne en belle place dans les bulletins de victoire. On n’a garde de la contrecarrer dans ses desseins : on préfère lui suggérer celui qui peut le mieux servir la cause du roi et celle de M*’’ Régnault de Chartres, archevêque de

Reims ; c/est à savoir qu’il faut mener le Roi à Reims... Cette justification de Charles Vil et de son entourage est originale, à coup sûr, et elle serait intéressante si elle n’était purement gratuite. Elle n’a convaincu personne. L’un des érudits qui connaissent le mieux la question, M. Germain Lefèvre- Pontalis, le savant commentateur de la chronique de Morosini, écrit à ce sujet* : « Il n’en demeure pas moins que Charles VII ne saisit rien du fait triomphant de Jeanne d’Arc, rien des chances immédiates, magnifiques et totales qu’elle lui offrait. Son maire du Palais, Régnault de Chartres... aveugle et dupe, ne cessa de contrecarrer l’élan qui poussait à l’action prompte, alors la seule vraie, la seule efficace, la seule intelligente. Dans toute la campagne de Reims, vers sa ville d’archevêque cependant, son rôle est singulier. A mi-route, devant Troyes indécise et barrant les chemins, il ne tint pas à lui qu’on ne tournât bride vers la bonne Loire. Lui et son groupe, son « équipe » si l’on veut, semblaient avoir horreur d’un royaume élargi, d’un royaume qui n’eût plus été le facile, l’exploitable, le commode royaume de Bourges. » C’est cette opinion qui, faute d’éléments nouveaux et jusqu’à plus ample informé, continuera de prévaloir.

Voyez V Opinion du 22 février 1908.

Autant Jeanne était simple et innocente aux choses de la politique, autant son nouveau biographe la tient pour inhabile au fait de la guerre. Elle ignore tout du métier des armes, et comment s’y entendrait-elle ? Elle ne sait rien de la configuration de la France, et pour elle Orléans ou Bal)ylone c’est tout un. Autant que la géographie elle ignore la stratégie et la tactique; et ses saintes en savent exactement ce qu’elle-même en sait. APatay, elle est arrivée quand tout était fini. Sa tactique ne consistait qu’à empêcher les hommes de blasphémer le Seigneur et de mener avec eux des ribaudes. Toute son habileté ne va qu’à foncer en avant et répéter : « N’ayez peur ! la ville est à vous. » Mais les villes ne se laissaient pas toujours prendre si docilement. On le vit bien au siège de la Charité, et, pour une fois qu’on s’était rangé à l’avis de la Pucelle, on n’avait pas lieu de s’en applaudir. Aussi prenait-on le parti de ne jamais la consulter. On décidait de tout sans elle. Ce n’était pas elle qui menait les gens de guerre, comme elle se le figurait naïvement; c’étaient les gens de guerre qui la menaient avec eux... Que la petite paysanne lorraine fût peu versée dans la stratégie, cela est trop facile à montrer. Pour ma part, j’ai toujours eu bien de la peine à abonder dans le sens de certains militaires qui ont voulu faire de la Pucelle un capitaine d’une science

consoinméo. Mais cela est-il nécessaire pour lui attribuer d'une part importante dans les opérations où elle a figuré? Elle secouait l'inertie des gens de guerre. Elle les contraignait à aller de l'avant, malgré leur naturelle peur des coups et leur prudence professionnelle. Elle bousculait leur routine. Elle leur signalait le point sur lequel devait porter l'effort. Elle donnait le thème général de l'opération qu'il leur appartenait de faire exécuter. Il est rarement arrivé qu'elle se soit trompée.

A quoi donc s’est réduit, d'après M. Anatole France, le rôle de Jeanne d’Arc ? A un rôle de parade et de figuration, sans plus. Elle inspirait peur aux uns, confiance aux autres ; et il n’est pas besoin d’en chercher davantage, (c A ceux qu'elle venait secourir, elle semblait une fille de Dieu; à ceux qu'elle venait détruire, elle apparaissait comme un monstre horrible en forme de femme. Ce double aspect fit toute sa force : angélique pour les Français et diabolique pour les Anglais, elle se montrait aux uns et aux autres invincible et surnaturelle. » Donc on la promenait, inconsciente et abusée. On l’exhibait comme un épouvantail, ou comme un porte-bonheur. C'est la mascotte du xv° siècle.

A ce rôle de mannequin chanceux et de portebonheur inintelligent une autre eût pu être aussi propre qu'elle. Et il n'en manquait pas qu'on

aurait à son défaut aussi utilement employées. Car notre admiration et notre gratitude ont fait du cas de la fille de Jacques d’Arc un phénomène unique; mais son cas n’est pas isolé. Elle n’était pas la première à s’attribuer des révélations sur le fait de la guerre : on en avait eu avant elle, on en eut après elle. Aux côtés même de la Pucelle se trouvaient plusieurs saintes femmes qui menaient, ainsi que Jeanne, une vie singulière et communiquaient avec l’Église triomphante. La Pierronne voyait Dieu long vêtu d’une robe blanche avec une huque vermeille, Catherine de la Rochelle voyait une dame blanche habillée de drap d’or. Ces saintes femmes formaient, suivant l’expression plaisante de M. France, un « béguinage volant », que frère Richard gouvernait à son gré, essayant de les faire vivre en bonne intelligence et n’y réussissant pas toujours. Car il y avait des Jalousies, des rivalités. Et M. France s’en égaie ! Et la figure de Jeanne d’Arc est comme ternie par la médiocrité de ce vulgaire entourage !

L’ironie est un admirable agent de destruction. Elle fait à l’intérieur son travail de mine : où elle est entrée, rien ne semble changé, rien ne trahit son oeuvre lente et sourde ; mais on s’aperçoit soudain qu’il ne reste plus rien. L’historien Du Haillan avait naguère composé un ouvrage destiné à prouver que Jeanne d’Arc n’a jamais existé. La

conclusion à laquelle aboutit M. France est à peine moins décevante : il a tenu cette prestigieuse gageure de nous conter la mission de Jeanne d’Arc sans Jeanne d’Arc.

C’est le défaut de l’œuvre, et c’en est l’enseignement.

De toutes ses forces, M. Anatole France a tâché d’être riiistorien sans préventions, qui sait tout comprendre et tout dire ; mais il y avait en lui quelque chose qui a prévalu contre sa bonne volonté : c’était le pli longuement contracté, du temps qu’il vivait dans la familiarité de M. Jérôme Coignard, de M. Bergeret et autres amis intimes peu enclins à admettre le surnaturel. Ce voile philosophique, subtil et brillant, est resté continûment tendu entre l’historien de Jeanne et les faits qu’il nous conte. Il en est résulté un ouvrage étrange où M. France a mis tous les agréments de son esprit et qui reste quand môme aride. Peintre incomparable du décor et du costume, l'écrivain n’a pu atteindre jusqu’à l’âme : elle s’est dérobée à lui. Il a voulu éclairer la « naïve merveille » du xv® siècle, en y projetant toutes les lumières du xx® ; en essayant de la faire plus merveilleuse, il ne l’a pas rendue plus intelligible. « Certains, dit-il quelque part, s’apercevaient (jue Jeanne n’était pas une femme différente des autres ; mais c’étaient des gens qui ne croyaient à rien et ces sortes de gens sont toujours en dehors

du sentiment commun. » Ce quMl importerait en effet de montrer, c'est en quoi Jeanne fut différente des autres; cette étude que nous avions espéré devoir à un si pénétrant moraliste, il n'a pas su nous la donner. Les visions de la sainteté sont comme les illuminations du génie : elles découvrent et elles créent l'avenir. Tel est le « sentiment commun », celui auquel M. France a refusé de se rendre. Son livre est un livre « singulier », qui, je le crains, n'ajoutera pas à la biographie de Jeanne d'Arc une contribution aussi importante qu'on l'eût souhaité, mais qui est infiniment intéressant en lui-même et pour l'histoire de l’esprit si curieux de M. Anatole France.

15 avril 1908.

S’attaquer au sujet même traité par Montesquieu dans un des chefs-d'œuvre de la littérature historique, reprendre sur nouveaux frais la tâche des Mommsen et des Boissier, n'est certes pas une entreprise médiocre; c'est celle qu'a tentée avec une audace heureuse et qu'est en train de mener à bonne fin, avec autant d'opiniâtreté que d’ardeur et de verve, unjeune écrivain italien, aussi apprécié chez nous que dans son pays d'origine, M. Guglielmo Ferrero. De son ouvrage en cours de publication : Grandeur et Décadence de Rome ^ six volumes ont paru en italien, quatre ont été traduits en français. M. Ferrero qui, l'an dernier, appelé par la Société des conférences, avait fait l'épreuve du public parisien, vient d'être chargé de donner pendant un mois un cours au Collège de France. Ses leçons attirent un nombreux public.

* G. Ferrero, Grandeur et décadence de Rome. — (1) La Conquête. — (II) Jules César. — (III) La fin dhine aristocratie. — (IV) Antoine et Cléopâtr^e, 4 vol. in-12; Plon.

L’occasion est donc bonne pour rechercher ce qui a valu à son œuvre un si prompt retentissement et ce qu’elle apporte de nouveau dans la manière d’écrire l’histoire.

Entre les deux écoles dont l’une cantonne l’iiistorien dans l’étude minutieuse des faits^ sans lui permettre de les dépasser, et l’aulre veut que tout l’intérêt réside dans l’interprétation de ces faits et dans leur enchaînement, M. Ferrero n’hésite pas. Lui qui fut naguère étudiant d’université en Allemagne, il prend nettement parti contre les méthodes d’érudition à l’allemande. Au cours d’un de ses volumes, rencontrant Salluste sur son passage, il le félicite d’avoir emprunté aux Grecs et légué aux modernes la tradition de l’histoire vivante : (( Il rendait à la culture latine un grand service en renouvelant dans l’histoire artistique, psychologique et rationnelle, le maigre récit des annales qui constituait depuis des siècles l’histoire de Rome, histoire aussi aride et aussi ridicule que cette prétendue histoire critique et scientifique à laquelle certains pédants voudraient encore la ramener aujourd’hui. Atticus et Cornélius Nepos euxmêmes... avaient donné les faits sèchement, année par année... Salluste au contraire écrivit une histoire })syc]iologique et artistique, ou les passions des liommes sont analysées, où les personnages sont mis en relief d'une façon vigoureuse, et où

les événements racontés clans un ordre rationnel sont l’objet de considérations philosophicjues et morales, » Certes il ne faut pas faire fi du travail critique et de la science ; l’historien moderne qui se livrerait à ce puéril dédain en serait aussitôt victime, et M. Ferrero le sait bien. Ce passage est une boutade, mais c’est aussi une définition. Très justement M. Ferrero pose en principe que l’œuvre de rinstorien doit porter sur un ensemble, qu’elle consiste à montrer comment s’y enchaînent les causes et leurs effets, et à reconstituer cet ensemble dans ses proportions justes et sous son apparence concrète. En d’autres termes, il est de ceux qui nous rappellent que l’historien ne saurait se dispenser d’être à la fois un penseur et un artiste.

A sa tâche ainsi comprise M. Ferrero apporte les qualités les plus rares, dont la première est précisément le sens de l’iiistoire : entendez par là le coup d’œil qui discerne sûrement l’importance relative des époques, et va droit à l’instant décisif, au phénomène significatif, à l’événement qui est nouveau et gros de conséquences. Quand M, Ferrero nous montre en Lucullus le premier des généraux romains qui rompent avec les traditions de la diplomatie séculaire et substituent à la prudence ou aux lenteurs du Sénat l’audace de leur volonté propre, ou quand il envisage la possession de la Gaule comme le contrepoids que Rome

oppose à rinfluence orientale et comme la condition meme de Féquilibre pour FEmpire, ce sont là éminemment des vues ddiistorien. Et c"est la preuve que M. Ferrero était bien destiné à être historien plutôt que philosophe ou romancier, qiFil avait la vocation et le « don ». A ce mérite initial s'en ajoutent d'autres chez le nouvel historien de Rome : la vi vacité de l'intelligence, l'abondance des idées, la fertilité de l'invention qui ne le laisse jamais à court d'hypothèses, l'ingéniosité à trouver toujours des explications plausibles, Fesprit. Ajoutez un tempérament combatif, une ardeur de conviction qui le fait s'engager à fond, se passionner pour ses propres théories et vouloir à toute force nous persuader. Joignez encore un talent d'exposition, un art du récit, une faculté d'évocation qui nous donnent Fillusion d'assister aux événements. Après cela, on n'a pas de peine à comprendre que, professeur ou écrivain, M. Ferrero attire, captive, retienne le public et s'impose si fortement à Fattention.

Si l'on veut préciser ce qui assigne à M. Ferrero une place à part et qui le distingue des autres historiens de Rome, le mieux est sans doute d’appliquer à cet écrivain, si hardiment systématique, sa propre méthode, et de montrer comment dans son œuvre tout procède d’un même point de départ, comment toutes les parties s’organisent autour

(rime menie idée (jui en détermine aussi bien les qualités et les défauts. Or, s’il était doué pour Thistoire plutôt que pour tout autre genre, cependant M. Ferrero n’y est pas arrivé directement. Il n’a pas eu la meme formation qu’un élève sorti de notre école des Chartes ou du « séminaire » de Mommsen. Il a commencé par des études de sociologie. Sa curiosité s’est d’abord fixée sur les questions économiques et financières. Il s’est habitué à les apercevoir au centre de toute société et au fond de toutes choses. Il s’est familiarisé avec les procédés auxquels ont recours les spécialistes pour résoudre ou pour agiter ces problèmes. Et l’on sait de reste que les études historiques progressent à mesure qu’on y introduit et qu’on y utilise, pour leur part, les méthodes des sciences voisines destinées à devenir des sciences annexes. La sociologie estelle d’ailleurs une science? Elle s’elïorce du moins de dégager les lois auxquelles obéissent les sociétés humaines dans leur formation et leur décomposition. Ces lois, puisqu’elles sont des lois, doivent se comporter de façon identique, chaque fois que se trouvent réunies les mêmes conditions. Elles doivent se vérifier par des exemples. La sociologie ne saurait avoir un objet de pure spéculation, et elle comporte, au contraire, une application pratique etune utilité immédiate. Elle doit nous renseigner sur le moment de l’évolution sociale où

nous sommes parvenus et nous aider à prévoir les phases par lesquelles le jeu normal des forces en présence exige que nous passions. Voulons-nous savoir, à une époque quelconque de notre développement, quels dangers nous menacent, quels abîmes nous côtoyons, ou peut-être de quel progrès la crise que nous traversons est l’inévitable préface? Recberchons dans le passé les époques où se sont combinés les mêmes éléments, où ont agi les mêmes ferments par lesquels notre société est travaillée.

C’est ainsi que la question s’est posée à M. Ferrero. Très engagé dans la mêlée moderne, il s’est demandé quelle période de l’bistoire offrait avec notre époque les plus frappantes analogies. Il lui a semblé que c’était celle où l’ancienne société romaine fait place à une société nouvelle, où la Rome républicaine se change en la Rome impériale. Que ce soit aux dernières années du xix® siècle, ou que ce soit à la veille de l’ère chrétienne, un monde fait place à un autre. Ce rapprochement s’est imposé à l’esprit de l’historien, comme certaines associations d’idées, d’images, de mots, s’imposent au poète. De la valeur de ce rapprochement va dépendre la valeur de son œuvre. Estil besoin de faire remarquer d’ailleurs combien cette étude comparée du passé et du présent peut nous aider à mieux comprendre l’un et l’autre?

En transportant dans le passé les enseignements que nous devons à l’expérience des temps, nous l’éclairerons. En apercevant le travail qui se fait autour de nous sous la forme arrêtée et précise des événements de jadis, nous le rendrons visible et palpable. Le passé redeviendra actuel, l’actualité prendra le relief, la consistance, la netteté de ce qui est non pas en voie de se faire, mais déjà accompli. Par une réciprocité de services, la sociologie nous mène à l’histoire, et l’histoire sert d’illustration à la sociologie.

Que M. Ferrero ait vu juste en faisant choix de la décadence romaine pour la rapprocher de l’état actuel du monde, cela n’est guère contestable. Et à mesure que nous avançons dans la lecture de ses livres, il est singulièrement intéressant de voir peu à peu se découvrir les traits communs aux deux époques. L’ancienne société romaine était aristocratique, guerrière, agricole, fondée sur l’autorité familiale et sur une discipline austère. Un trait va dominer toute la société nouvelle : le désir des jouissances, le goût du bien-être. « Il en arrive toujours ainsi dans l’histoire. Le désir d’agrandir son propre train de vie naît d’abord chez quelquesuns seulement; mais si ceux-ci ne sont pas vaincus par la résistance des vieilles mœurs qu’ils doivent en partie troubler pour se satisfaire, on voit grossir à chaque génération le nombre de ceux qui

veulent participer aux jouissances nouvelles et s’accroître leurs désirs par la contagion de l’exemple et par la nécessité presque mécanique des événements au fur et à mesure que l’ancienne société périt... Tout alors change, traditions, institutions, idées, sentiments, pour satisfaire l’universel besoin d’une existence plus riche. » Le fait est qu’on voit à Rome des courants révolutionnaires envahir tout à la fois droit privé, éducation, littérature.

Sous l’action de l’unique désir de jouir vont se dissocier et s’anémier toutes les forces qui jusqu’alors avaient formé un puissant organisme, et d’abord celle de la famille. Le paterfamilias voit chaque jour disparaître un peu de sa toute-puissance de père, comme de son autorité de mari et de chef de maison. Il n’est plus souverain maître de ses biens et la loi restreint sa liberté de tester. La femme fait sa révolution. <( Déjà (un siècle avant notre ère) apparaissaient les corruptions et les perversions qu’occasionne dans le monde féminin la civilisation mercantile, riche, cultivée et voluptueuse : la vénalité des femmes des classes élevées qui font entretenir leur luxe par des hommes riches; l’ascendant des femmes intelligentes et corrompues sur les hommes affaiblis par les plaisirs et disposés à apprécier plus dans la femme le vice amusant que l’honneteté ennuyeuse; la chasse

à la dot et la tyrannie exercée parla femme riche sur un mari besogneux; le féminisme, c’est-à-dire la tendance des femmes à vivre comme les hommes, à étudier, spéculer, monter à cheval, jouer, faire de la politique. » La « femme nouvelle » a fait son apparition dans cette société en désarroi; d’ailleurs on ne l’épouse guère, l’homme ne voulant plus subvenir aux dépenses d’un ménage et accepter la charge d’élever des enfants. Ceux qui ont commis l’imprudence d’aliéner leur liberté de célibataires, la reprennent en divorçant. On déserte la campagne pour se porter en foule vers les villes ; on répudie les travaux de l’agriculture, pour ceux moins fatigants et plus rémunérateurs du commerce et de l’industrie. Même dégoût du métier militaire; l’aisance, la culture, en affinant les âmes, les avaient amollies. « A mesure que croissaient l’aisance, l’orgueil, les vices, la cupidité de cette oligarchie mercantile d’artisans, d’affranchis, d’entrepreneurs, d’armateurs, qui formaient alors le peuple romain, l’idée que le peuple devait être maître en toutes choses faisait de grands progrès : elle avait déjà détruit la discipline dans l’armée. » Les idées venues de l’étranger séduisent les jeunes gens et leur inspirent, avec le mépris delà tradition^ l’orgueil de leur valeur intellectuelle. Les classes supérieures abandonnent TÉtat aux mains des politiciens professionnels. Ceux-ci ont intérêt à

s’appuyer sur les ouvriers des villes et peu à peu le pouvoir de l’État grandit démesurément, s’augmente de tout ce que perdent les corps constitués et se dresse lui seul en face des individus réduits parleur émiettement à l’impuissance...

Le désir de jouissances pénétrant toutes les classes, la puissance de l’argent se substituant à toutes les autres et faussant toutes les conditions de la vie, la dislocation de la famille amenée par l’abus du divorce et par les prétentions féministes, l’anarchie intellectuelle et morale, le cosmopolitisme, l’antimilitarisme, autant de traits qui appartiennent en commun à ce que l’on a appelé la « décadence » romaine et que nous appelons notre civilisation.

Mettant ainsi à l’origine de tout le long mouvement des transformations sociales la recherche du hien-être, c’est par le jeu des forces économiques et financières que M. Ferrero va expliquer toute l'histoire romaine, depuis l’époque de Lucullus. Il fallait, pour fonder une bourgeoisie mercantile, un vaste empire et une suprématie militaire. Les liautes classes, et surtout l’oligarchie politique, n’avaient d’autre ressource que les profits des opérations militaires, les riches hutins, les impôts, les rançons, les présents que procuraient les guerres. « Après les grandes fortunes qu’avaient faites Lucullus et Pompée, après les millions qu’avaient

gagnés leurs généraux, apres les grosses sommes amassées aussi par de modestes personnages qui les avaient suivis, les hommes politiques de Rome, tous leurs amis et leurs parents, rêvaient de pouvoir imiter leur exemple dans une partie du monde qui n'eût pas encore été parcourue par les armées romaines. » De là l'impérialisme romain et la nécessité de continuelles conquêtes. Les pays qui tenteront de préférence la convoitise de renvahisseur seront, bien entendu, les plus riches. La Gaule, considérée comme pauvre, n’a été conquise que par raccroc; envahir la Perse et reconstituer l’empire d’Alexandre, tel est le rêve qui hante César, comme il a hanté Crassus et Lucullus. Rome va désormais regarder sans cesse vers l’Orient riche et raffiné. Et par là elle travaillera à sa propre perte; car la civilisation orientale est en contradiction absolue avec la tradition nationale de l’Italie, et il faut que l’une des deux absorbe l’autre. Ainsi présentée, la suite des événements devient aisée à saisir. La destinée des particuliers obéit, comme celle de l'État, aux exigences toujours plus impérieuses des besoins d’argent et à la pression de plus en plus accablante des dettes. Les luttes sociales, politiques, religieuses, se ramènent à l’éternel conflit entre l’Orient et l’Occident, conflit dans lequel la naissance même et la diffusion du christianisme ne sont qu’un épisode plus considérable que les

autres. Tout se ramène à quelques causes qui elles-mêmes se fondent dans une cause unique. Comment ne pas être séduit par la parfaite cohésion de ce système, par sa belle ordonnance, par la simplicité de ses lignes et par la commodité que nous en pouvons tirer à l’effet de résoudre tout ce qui nous embarrasse?

Paur donner une idée plus nette et plus complète de ce système d’un historien sociologue, il est nécessaire d’indiquer quelques-unes des conséquences qu’il entraîne et dont la principale est de réduire presque à néant l’action des grands hommes, en ramenant ceux-ci à des proportions bien faites pour réjouir notre médiocrité. Car n’est-ce pas de nous et de l’erreur où nous nous complaisons qu’ils tirent toute leur apparente grandeur? C’est nous qui voulons voir en eux des agents clairvoyants, volontaires et actifs, alors qu’ils ne sont que les instruments d’une puissance qu’ils ignorent. « La loi de la vie était alors ce qu’elle est à tous les âges, et les grands hommes de cette époque-là n’ignoraient pas moins que ceux des autres époques l’œuvre historique dont ils allaient être à la fois les instruments inconscients et les victimes ; ils étaient, comme tous les autres êtres humains, le Jouet de ce que nous pouvons appeler le Destin de riiistoire et qui n’est que la coïncidence et la précipitation imprévue des événements et la détente des forces

cachées. » C’est nous qui créons par une illusion tout le prestige de ces fameux héros et de ces politiques profonds. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent et ils ne veulent pas ce qu’ils font; mais nous supposons bénévolement qu’ils ont prévu toutes les conséquences de leurs actes, telles que le temps les a peu à peu produites et que l’éloignement nous permet aujourd’hui de les découvrir. Ils ont été emportés par les événements, ils ont accompli une œuvre qui dépassait leurs intentions, ils ont assumé des responsabilités au-dessus de leurs forces, ils ont reçu des honneurs ou porté le poids d’une infamie saris rapport avec leur mérite véritable. Tout juste sont-ils les prête-nom dont nous nous servons pour désigner l’action des forces anonymes et collectives.

L’exemple le plus significatif de cet évanouissement d’une grande figure, noyée par les vagues obscures et par les remous incertains des faits, nous est fourni par l’étude queM.Ferrero consacre à Jules César. On a peine à lire sans un peu de stupeur le récit qui remplit tout son second volume, d’ailleurs un des plus intéressants. On s’étonne que la conquête des Gaules ait été un si gros événement et le conquérant un si mince personnage. Mais il paraît que César s’y aventure sans dessein, sans connaissance du pays ni de ses iiabitants; une erreur involontaire, la guerre contre

les Helvètes, Tentraîna où il n’avait nulle intention d’aller. Singulière campagne, dont la merveille est qu’une série ininterrompue de fautes, d’hésitations, de contradictions et d’échecs, se soit totalisée en triomphe définitif ! César s’engage dans la guerre civile comme il avait fait dans la guerre des Gaules, sans le vouloir. Après Pharsale, s’il prend le pouvoir suprême, c’est non pas qu’il le souhaite, mais parce qu’il y est acculé ; il n’a pas su être l’auteur de sa victoire, mais il va en devenir le prisonnier. Parvenu à la dictature, il ne pourra jamais s’y installer avec sécurité : toujours à la veille d’être abandonné, aussi peu maître de l’univers que maître de soi, il n’a été que le fantôme d’un ambitieux et d’un tyran. Après quoi, une dernière surprise nous est réservée, c’est d’entendre l’historien appliquer encore à César la qualification d’homme de génie — soit qu’il ait cédé à l’habitude, soit que cet ennemi des grands hommes ait voulu se livrer à une exécution retentissante et trancher d’un seul coup toutes les têtes qui dépassent le niveau moyen.

En revanche, toute l’influence est reportée du côté de l’œuvre inconsciente des foules, et toute l’importance attribuée aux infiniment petits. Les campagnes des grands généraux et les savantes combinaisons de leur stratégie n’ont laissé d’ellesmêmes qu’un vain souvenir; pourtant il arrive

ÜN NOUVEL HISTORIEN DE kOMK 341

qu'on en voie survivre un résultat imprévu, modeste autant que précieux, et qui dure jusqu’à nous. Par exemple, Lucullus, parmi beaucoup de dépouilles, rapporta du Pont un arbre ignoré jusque-là, le cerisier. « Quand, au printemps, nous voyons au milieu d’un champ un cerisier étaler la neige violacée de ses fleurs, souvenons-nous que c’est là, échappé aux naufrages historiques de vingt siècles, le dernier vestige des conquêtes gigantesques de Lucullus. » Les réformes par lesquelles les législateurs se proposaient de sauver la société ont disparu, avec ces sociétés qu’elles n’ont pas préservées de la ruine ; mais voici qu’au cours d’une année, et précisément marquée par une recrudescence de troubles, les marchands exportent dans les provinces de l’huile fabriquée en Italie : c’est un petit fait et qui, à l’époque, passa presque inaperçu. (( Ce petit fait a son importance, parce qu’il nous montre que, même au milieu de cette terrible dissolution politique, et en dehors des quelques guerriers et politiciens dont la personnalité encombre riiistoire, une multitude d’hommes qui n’ont pas laissé de nom continuaient, infatigables, à transformer l’agriculture et l’industrie. » Tels sont les véritables ouvriers du progrès, les seuls auxiliaires utiles dans sa marche en avant.

Comme nous aimons à personnifier dans un homme certains moments décisifs de l’histoire, de

même nous nous plaisons à rendre compte des plus grands changements de la politique par des explications romanesques. L ironie des moralistes aime à assigner aux grands faits de petites causes. « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, la face du monde était changée... » Les anciens n'avaient pas manqué de fabriquer ce « roman d’amour » qu’ont repris apres eux tous les historiens d’Antoine et de Cléopâtre. M. Ferrero ne peut croire qu’un homme porté par la fortune au sommet de la grandeur et devenu le premier personnage du monde 5 ait tout sacrifié à un caprice des sens. Dans cette prétendue folie amoureuse, il ne veut voir qu'un calcul politique. Antoine avait formé le plan de détacher de l'Occident la partie orientale de l'empire romain et de s'y créer un domaine indépendant. Pour atteindre son but, il avait besoin de l’appui de la reine d'Égypte, qui, elle-même, ne pouvait se passer du secours d'Antoine. L’amour ne fut pour rien dans l’affaire. Ainsi se trouve rétablie la suite logique des événements; le cours régulier de l’histoire ne saurait être dérangé par ces accidents : le génie et la passion.

Mais voilà bien la conclusion qu’il nous est difficile d'accepter. Nous entrons en méfiance contre un système qui laisse si peu de place à l’imprévu. Nous nous demandons si la marche de l’histoire est aussi rectiligne et sa trame aussi simple, et si l’auteur

n’a pas sacrifié aux exigences de sa thèse la réalité liiimaine infiniment plus complexe. Certes les besoins matériels rendent compte de beaucoup de choses, mais ils ne les expliquent pas toutes. Nous voulons etre de mieux en mieux nourris, habillés, logés ; mais nous sommes aussi bien conduits par des aspirations plus relevées, et les idées, elles aussi, ont leur force. L’évolution économique et financière de Rome ne l’a pas seule jetée dans la voie des conquêtes où, aussi bien, on la trouve engagée dès ses plus lointaines origines. De tout temps fesprit de domination avait habité famé romaine, et depuis fépoque des luttes contre les Albains ou les Samnites jusqu’à celle de la conquête des Gaules ou de l’Egypte, il ne fit que s’accroître par un développement régulier, à mesure que le succès reculait la limite des ambitions. C’est un rêve de gloire, c’est une foi mystique dans les destinées de la Ville Éternelle, qui a fait des Romains les maîtres du monde.

Certes fidée d’une lutte entre deux civilisations contraires est une idée juste et féconde. Certes l’infiltration des mœurs étrangères a été un actif élément de décomposition pour la nationalité romaine. Encore est-il besoin d’apporter à cette vue bien des atténuations et c’est être en partie dupe des mots que d’opposer, comme deux entités irréductibles. Orient et Occident. Fort avant le temps des grandes

luttes qui marquèrent la fin de la République, le travail de pénétration avait commencé et f Occident avait fait à la civilisation orientale plus d’un emprunt. Aussi bien des tendances identiques se faisaient plus ou moins sentir sur les points les plus différents du monde des anciens, comme aujourd’hui toutes les nations se trouvent aux prises avec les mêmes problèmes et travaillées à peu près par les mêmes besoins.

Tl est exact encore que l’histoire se recommence sans cesse et que le présent nous aide à comprendre le passé. M. b^nrero est infiniment habile à moderniser toutes les choses d’autrefois. Veut-il nous faire saisir l’importance du rôle de I-jucuIIus, qui n’éveille dans notre esprit que des souvenirs peu nets et des images effacées ? Il nous transporte brusquement dans l’histoire contemporaine et substitue à la silhouette vague du général antique reffigie en plein relief de Napoléon surgissant, pour la révolutionner, dans l’Europe d’il y a cent ans. A l’idée toute livresque d’une Italie en train de se démocratiser au lendemain des guerres puniques, il substitue la notion récente et concrète des changements occasionnés par les progrès de l’industrie en Angleterre et en France au Nix"" siècle, dans IMtalie du Nord et en Allemagne depuis 1848, dans l’Amérique de Washington et de Franklin depuis la guerre de Sécession. L’arislocratie romaine

devient celle de notre faubourg Saint-Germain, et la plèbe cosmopolite enrôlée par César pour les élections devient la Tammany Hall de New-York. Auguste est un Président de République, Néron un intellectuel et Agrippine une nationaliste. C'était déjà le procédé dont Renan avait étrangement abusé. Entre des civilisations que séparent tant de siècles, il faut qu'il y ait, malgré tout, des différences essentielles, énormes, et qui rendent inacceptable une assimilation trop absolue. C’est une nuance à garder, et M. Ferrero n^en tient pas toutours suffisamment compte.

Si d’ailleurs l'iiistorien de la Grandeur et Décadence de Rome est coutumier de certaines exagérations, n’est-ce pas encore un effet de sa formation intellectuelle ? Ce sociologue a manqué d'une sorte de première éducation historique. Beaucoup de vues qu'il propose sont moins nouvelles qu’il ne se l’imagine et moins personnelles qu’il ne le croit avec une incontestable bonne foi. D’autres avant lui les avaient indiquées, développées, enseignées; mais il vient de les découvrir, et il s’en est avisé par lui-meme ; il apporte à les mettre en valeur cet élan et cet emportement, cette complaisance et cette outrance qui sont presque indispensables quand on veut attirer l’attention sur une vérité jusqu’alors insoupçonnée ou méconnue. Le rôle meme des forces économiques dans l’avènement

et les transformations de Tempire n’avait pas échappé aux historiens de Rome; ce qui appartient en propre à M. Ferrero, c’est d’y avoir tant insisté, de l’avoir grossi et parfois au delà d’une juste mesure.

Par suite de ce même souci, très louable, de ne relever que de lui-même et de rompre avec la routine, M. Ferrero ne résiste pas toujours à la tentation de prendre le contre-pied de l’opinion courante, et de se mettre en opposition avec les historiens qui l’ont précédé. Mommsen, qui admirait César, résumait ainsi son opinion sur lui : « César fut certainement un grand orateur, un grand écrivain et un grand capitaine, mais il ne devint tout cela que parce qu’il était un parfait homme d’État. » M. Ferrero aura plaisir à nous faire remarquer qu’il tient pour l’opinion précisément contraire : « Dans la politique romaine. César put devenir un grand général, un grand écrivain, un grand personnage, mais non un grand homme d’Etat. » S’il rabaisse César qui jouit d’une réputation très bien établie, en revanche il élève Pompée assez maltraité par l’histoire. « Ce n’était pas un petit esprit, comme se sont plu à le dire plusieurs historiens modernes, mais un grand seigneur intelligent (|ui avait tous les défauts et toutes les qualités de la vieille noblesse et à qui son époque et les circonstances finirent par imposer une tâclie au-des-

SUS de ses forces... Toutefois la part qu'il eut dans rtiistoire de Rome ne peut être oubliée : il annexa au territoire romain la patrie de Jésus dont la conquête eut par ses résultats, comme celle de la Gaule, la plus grande importance. )) De même encore il s'inscrira en faux contre l’opinion assez dédaigneuse que beaucoup professent au sujet de la politique de Cicéron : « Les historiens d'aujourd’hui ont à coup sûr beau jeu, quand ils s’appliquent à nous montrer les faiblesses, les hésitations et les contradictions de Cicéron... 11 y a cependant autre chose à voir dans Cicéron et dans le rôle historique qu'il a joué... Il fut le premier homme d'État appartenant à la classe des intellectuels, et par conséquent le chef d’une dynastie aussi corrompue, vicieuse et malfaisante que l'on voudra, mais dont l’iiistorien, même s’il la déteste, doit reconnaître ([u’elle a duré plus longtemps que celle des Césars, car, depuis Cicéron jusqu’à nous, elle n'a jamais cessé de dominer l’Europe pendant vingt siècles. » La fuite des galères égyptiennes qui décida du sort de la bataille d'Actium, au lieu d'être une désertion, est une manœuvre combinée d'avance avec Antoine. Auguste, dont on fait volontiers le continuateur de César et l’exécuteur de son programme, tente une entreprise toute nouvelle, qui est de gouverner avec l'ancienne aristocratie reconstituée, etc. Quelle que puisse être.

crailieurs, la part de vérité qu'enferment ces opinions, nous nous demandons si elles ne procèdent pas de quelque parti pris, et si Técrivain ne jouit pas, à part lui, de rétonnement qu’elles causeront à son lecteur.

Au surplus, un certain goût du paradoxe, une recherche du mot à effet et de la formule saisissante ne mettent dans ce grand ouvrage que des taches légères. Il est possible, encore, comme le lui reprochent quelques historiens de profession, que M. Ferrero ne tienne pas toujours suffisamment en bride son imagination, qu’il se contente parfois de vraisemblances et tire des textes un peu plus qu’ils ne contenaient. Son mérite est très grand. Ce qui chez lui est merveilleux et qui le rend digne de tous les éloges, c’est le talent de mise en scène. Historien philosoplie, il est peuhetre plus encore un historien artiste, tant il y a d’éclat dans les tableaux, de mouvement dans les scènes et de relief dans les portraits dont il sème la trame de son récit. Ses personnages, s’ils ont un peu trop l’air de notre temps, ont du moins cette supériorité sur tant de personnages historiques : ils vivent. S’il répète parfois, sans le savoir, ce que d’autres avaient dit avant lui, il le redit à sa manière : l’ordre et la disposition, l’accent et le ton sont bien à lui. Et la part une fois faite aux conjectures trop aventureuses et aux opinions dénuées de fonde-

UN NOUVia HISTORIEN DE ROME

ment, il reste encore à son actif assez de vues vraiment originales et de nouveautés solides. Certaines de ses idées sont contestables et veulent être discutées; mais voilà justement ce dont nous nous réjouissons ! Grâce à lui, les questions qu’il traite recommencent à provoquer la discussion. L’œuvre encore inachevée du brillant historien nous a déjà rendu ce service incomparable : elle a ramené l’attention du public lettré sur la « matière » de Fantiquité et fait des idées de César, des rêves d’Antoine, et de l’administration d’Auguste des sujets d’aujourd’hui.

15 novembre 1906.

Page 1