LES DERNIERS JOURS ET LA MORT D’ELVIRE
« Depuis longtemps, Monsieur, vous partagiez toutes nos craintes, toutes nos anxiétés ; mais du moins étaient-elles tempérées quelquefois par une lueur d’espérance qui ne pouvait plus entrer dans notre âme. Dès la lin d’octobre, le funeste dénouement était prévu; il était attendu d’un jour à l’autre... J.ja victime si intéressante et si regrettable a enfin consommé son long et rigoureux sacrifice jeudi dernier à midi... Notre noble amie a passé de la vallée des larmes dans un séjour de paix et de béatitude. Soumettons-nous comme elle et pour adoucir nos regrets songeons qu’une fin douce, paisible, heureuse, a terminé une vie toute de douleurs et d’angoisses. » Ces lignes sont celles qui annoncèrent à Lamartine la mort de la femme
* D’après les documents inédits conservés au château de Saint- Point.
passionnément aimée qu’il a immortalisée sous le nom d’Elvire.
Écrite le 21 clécombro 1817 par le D'’ Alin, médecin deM'"" Charles, cette lettre était conservée au château de Saint-Point. M. Charles de Montherot, petit-neveu de Lamartine, nous a offert dans la vieille et pittoresque demeure, toute pleine du souvenir du poète, la plus charmante hospitalité. Il a bien voulu faire avec nous des recherches parmi ses papiers de famille. Les documents que nous y avons trouvés achèvent de jeter le jour sur l’épisode qui a été décisif dans l’histoire de la sensibilité et du génie de Lamartine.
On sait que Lamartine ne devait plus revoir Elvire, depuis qu’il l’eut quittée au printemps de 1817. Tandis qu’il l’attendait vainement à Aix, et qu’une douleur mêlée de pressentiment lui inspirait les strophes du Lac, la jeune femme languissait à Viroflay, atteinte déjà du mal qui allait faire de si rapides progrès et l’enlever en quelques semaines. On la ramena déjà mourante à Paris, tandis que Lamartine regagnait Mâcon et Milly. Elle continuait de lui écrire des lettres où elle s’efforçait de dissimuler la gravité de son état. Un jour vint où les forces lui manquèrent, où la correspondance dut s’interrompre. C’est alors que, préférant les plus tristes certitudes aux tortures du doute, Lamartine s’adressa à celui qui avait le plus qualité pour
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le renseigner. Il demanda au médecin qui soignait la malade de lui envoyer, le plus souvent possiljle, des bulletins de santé détaillés et précis.
Ce sont ces lettres que nous avons retrouvées. Les deux premières, datées du 29 octobre et du 14 novembre 1817, nous entretiennent des souffrances de la malade. Celle du 21 décembre annonce sa mort. Une autre, du 8 janvier 1818, est un récit détaillé de ses derniers moments, écrit à la prière de Lamartine. Outre ces lettres du D*’ Alin, nous avons retrouvé deux lettres d’Aymon de Virieu, non moins curieuses : la première, qui ne porte pas de date, est un récit de la mort de M""® Charles, recueilli par Virieu de la bouche de divers témoins ; la seconde, du 28 janvier, est une exhortation au poète, afin qu'il se remette au travail et qu'il réalise tout son génie.
Un rapprochement, presque tragique, fera tout de suite comprendre Fimportance et la valeur des renseignements que contient cette correspondance. Ceux qui ont tenu entre leurs mains de ces papiers d'autrefois, savent avec quelle rapidité l'œil les parcourt pour aller droit au secret que peut-être ils vont nous livrer. Ce passage d'une lettre du D" Alin nous avait frappé : <( Excepté dans les derniers jours de sa vie, on n'a pu la faire consentir à ce qu'on couchât dans sa chambre ou dans le cabinet voisin... On a des raisons de croire que
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plusieurs de ces nuits solitaires ont été employées à revoir des papiers, à les classer, etc., et jugez des suites de pareilles nuits sur un tel sujet, qui, en se plaignant de Tinefficacité de l’opium, ne tenait jamais compte des causes qui entretenaient Finsomnie et mille autres accidents. » Or, en ouvrant la lettre d’Aymon de Virieu, voici ce que nous y lûmes d’abord : « Madame de Drée m’a dit que M. Charles aA^ait à me remettre des papiers de la part de sa femme. J’ai été chez lui; il m’a remis un paquet de tes lettres enfermées dans deux enveloppes sur lesquelles il y avait : papiers appartenant à il/, de Virieu^ à lui remettre, et séparément tes élégies et ton petit portrait encadré. » C’est à relire les lettres que lui avait adressées son compagnon des heures enchantées d’Aix, c’est à les classer, à les mettre à l’abri sous le couvert du nom d’un ami, que la jeune femme employait ces nuits de fièvre et d’insomnie. Ces lettres ardentes, elle lui aA^ait défendu de continuer à lui en écrire, mais elle voulait se brûler encore à leur flamme. Elle voulait relire dans la solitude ces lettres qui ne devaient être lues que d’elle seule. Elle s’enfermait avec ce souvenir délicieux. C’était abréger ses jours, et elle le savait; c’était risquer le peu qui lui restait de vie; mais son amour lui était plus cher que la vie.
Un moment viendra — de longues années plus
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lard — où Lamartine vieilli s’efforcera, dans Raphaël, d’épurer, d’adoucir, d’affadir l’amour de Julie. Chaque fois, au contraire, que nous nous trouvons en présence du témoignage direct et immédiat, ce qui nous frappe dans cet amour, c’est sa note d’ardeur et d’impérieuse violence. C’est bien ce qui fait que cet amour a renouvelé l’âme et donné l’essor au génie de Lamartine. El c’est bien pourquoi Elvire a sa place parmi les héroïnes de la passion. Quel tableau que celui de ces nuits inquiètes passées par une mourante à revivre, entre les feuillets déjà tant de fois relus, le grand amour, l’unique bonheur de sa vie !
Rentré en possession de ses lettres, il était naturel que Lamartine voulût les réunir avec celles d’Elvire, une lettre répondant à l’autre, pour les conserver. Nous avions douté jusqu’ici que cette double correspondance eût jamais formé un cahier relié, comme le prétend l’auteur de Raphaël ; cela ne nous semble plus impossible. Au dos des lettres du D" Alin et de Virieu, se voit encore un onglet qui a pu les rattacher à une reliure. Il en existe un de même genre au dos de la dernière lettre d’Elvire. Ces onglets portent des indications manuscrites d’une écriture contemporaine, qui n’est pourtant ni celle de Lamartine, ni celle de Virieu. La correspondance a donc pu être, comme il est dit dans Raphaël, « reliée et classée par la
main d’une pieuse amitié ». Plus tard, Lamartine détruisit ses propres lettres; mais il n’avait détruit ni toutes celles d’Elvire, ni celles qui lui parlaient d’elle...
Ce qui reste de ce reliquaire d'amour, ce sont les lettres d’Elvire que nous avons publiées naguère dans la Revue des Deux Mondes, et les lettres que nous analysons ici.
On connaît assez Aymon de Virieu, le plus intime ami de Lamartine, celui qui, jadis, l’avait accompagné en Italie au temps de Graziella et qui fut encore le confident de son amour pour Elvire. C’est grâce à Virieu que Lamartine avait pu venir à Paris, cet hiver de 1816 à 1817 qu’il passa près de la jeune femme. C’est Virieu qui, le soir de Noël où Lamartine parut dans le salon de M"® Charles, avait été chargé de préparer celle-ci à cette émotion trop forte, à cette joie presque douloureuse.
On ne savait guère du D' Alin que ce qui en est dit dans Raphaël, où tout relief disparaît dans une sorte de monotone grisaille. Sa physionomie, telle quelle se dégage de ces lettres, est des plus curieuses. C’est le type classique, et qu’on jurerait convenu, du médecin d’autrefois, du « bon docteur », ami et confident de ses malades, apitoyé par leurs misères et heureux de rencontrer, au chevet de ceux qui soulfrent, son allié, « le bon curé ». C’était
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un homme d/une cinquantaine d'années. 11 était entré à FEcole de santé de Paris, en ventôse an III, en qualité d' (( élève de la Patrie » envoyé par le département de Saône-et-Loire, avait soutenu sa thèse en 1803, et figuré comme interne en chirurgie dans le service de rHôtel-Dieu. Il habitait 31, rue de Seine. Il était donc le voisin de >1“"® Charles, qui elle-même habitait à l'Institut. Il lui était tout dévoué. Le fait est qu’il l'assiste comme ami presque autant que comme médecin; il a, pour plaindre son « intéressante malade », des accents d'une sensibilité que nous n'avons pas coutume d’attendre de nos praticiens : a Mon âme est déchirée d'un spectacle si triste et si douloureux ; mais la malade paraît touchée de mon intérêt et de mon dévouement, et je vous proteste, Monsieur, que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour soutenir son courage, adoucir ses maux et prolonger une existence si chère à ses nombreux amis. » Il s'irrite contre la maladie, avec une indignation peu scientifique : « Jamais peut être un appareil de symptômes aussi féroces n'a été observé sur un être aussi frêle. » Lui-même était d'une santé débile. Il souffrait d’une maladie de cœur. Est-il exact que la cause en fût dans un amour malheureux pour une des plus belles femmes de Paris? Toujours est-il que l’amour de M^"" Charles et de Lamartine semble avoir prodigieusement touché
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cet homme sensible. 11 donnait les nouvelles, faisait les commissions. La mort de la jeune femme lui fut une grande douleur. « La veille, à huit heures du soir, elle me serrait encore les mains et m'exprimait avec la plus vive sensibilité ce qu'elle voulait bien appeler sa reconnaissance pour mes soins. Hélas! c’était un dernier adieu. Je no le comprenais que trop ; mon cœur était brisé de douleur ; mais comment exprimer l'admiration que nous faisaient éprouver sa résignation et sa douceur dans ces cruels moments où elle s'oubliait tout entière pour ne s'occuper que de ses amis ? »
Dans le récit du D* Alin, comme dans celui de Virieu, il se mêle à une tristesse sincère un peu de la sentimentalité alors régnante. H y a des pleurs et des évanouissements. « Je voulais ne pas te faire tous ces détails, écrit Yirieu; j'ai versé des larmes en les entendant, moi qui ne sais pas pleurer; je craignais qu'ils ne te lissent mal; mais enfin tu les as demandés. » Et plus loin : « Lorsqu'elle eut rendu le dernier soupir, cette femme de chambre dont je t'ai parlé s'évanouit, tomba, et se serait tuée, si elle n'avait pas rencontré les genoux de M. Ch ... qui amortirent sa chute. » Sous de telles plumes, le récit prend je ne sais quel air larmoyant et édifiant. Toutefois il est aisé de démêler les traits de la réalité.
Ce qui est certain d’abord, c'est que ce furent
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des semaines de souffrances atroces. La phtisie pulmonaire avait entraîné toutes sortes d'autres accidents et ravageait l'organisme. « Près de deux mois se sont écoulés au milieu des scènes les plus douloureuses et des progrès les plus effrayants de la destruction » ; le D** Alin le constate en s'avouant réduit a rimpuissance par la gravité foudroyante du mal. La douleur physique avait développé chez la malade une exaltation de la sensibilité, et, comme nous dirions aujourd'hui, une nervosité dont elle souffrait et dont elle faisait souffrir, « Sa meilleure amie, M*”® de Sausay, habitant Blois, était venue à Paris pour des affaires. C'est un ange de douceur, de bonté et de patience; pendant six semaines, elle n'a presque point quitté le lit de la malade et lui a prodigué tous les soins que peuvent inspirer l’amitié, la vertu et la religion. Et quel autre que cette généreuse amie eût pu être témoin, sans se lasser un instant, des plaintes, des gémissements, des douleurs cruelles et presque continues d'un être succombant sans espoir aux ravages d'une consomption générale de tous les systèmes organiques ? Elle demandait la mort ; elle la trouvait trop lente à son gré ; l'opium seul, à forte dose, pouvait engourdir ses douleurs et la jetait dans une sorte de rêvasserie voisine du délire. » Ajoutez qu’elle fut une détestable malade, rebelle à tous les soins.
D'où lui vinreiit, dans les instants de répit laissés par ces affreuses souffrances, ses dernières joies? De Tamitié d’abord. C’avait été un des traits du caractère de Charles que son culte de l’amitié. Elle aimait à obligcer. Elle apportait dans ses recommandations pour ses protégés une ardeur incroyable. L’amitié à qui elle avait tant donné ne lui fit pas défaut. Donald, les Mounier, M’^^de Drée la visitèrent quotidiennement. Et n’ayons garde d’oublier ici M. Charles ! Cet homme excellent n’a cessé d’entourer de sa tendresse attentive la femme qu’il adorait. Il lui a fermé les yeux. « Son mari ne l’a pas quittée dans ce moment suprême. 11 Ta emlirassée après son dernier soupir. » Quelques jours plus tard, quand, pour respecter la volonté de la morte, il remit à Virieu le paquet de lettres, il retint longuement le jeune homme. C’était quelqu’un avec qui il pouvait parler d’elle !
Puis, jusqu’à la fin, Charles s’intéressa aux questions générales, et, pour dire le mot, à la politique ! On n’en sera pas surpris, si l’on se souvient que son salon de J’Institut était un centre de réunion pour des hommes graves (|ui y apportaient l’écho des discussions parlementaires. Dans les lettres memes qu’elle écrivait à Lamartine, nous voyons que Mounier la met au courant des événements du jour, l’entretient de la loi des élections et de la minorité qui est u très forte de raison ». Et ce n’est
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pas sans un peu de surprise qu’on y lit des plirases telles que celle-ci : « Vous savez bien, mon amour, que je ne trouve pas de raison à toute la minorité. » Mais la principale consolation pour Charles, ce fut celle de la religion. C’est ici un point très important et que nos lettres mettent en pleine valeur. La femme du physicien Charles fut-elle jamais un esprit fort, selon l’incrédulité du xviii® siècle, et une femme philosophe ? Est-il vrai que Lamartine la convertit au christianisme? Il l’a dit et nous avons de la peine à le croire. Ce qui ne fait pas de doute, ce sont les dispositions de piété sincère dans lesquelles la jeune femme attendit la mort. (( de Drée m’a dit, rapporte Virieu, que c’était elle qui l’avait engagée à voir un prêlre. C’est le curé de Saint-Germain-des-Prés qu’elle a appelé. Il paraît que c’est un ecclésiastique fort respectable. Ses soins ont donné beaucoup de consolation à Cil.... » Le curé de Saint-Germaindes-Prés était alors l’abbé de Kéravenant. Le 1)‘‘ Alin se réjouit (|ue les visites du prêtre fussent pour Charles un soulagement que lui-même, avec toute sa science, se sentait incapable de lui appoiter. « Les consolations de la religion ont constamment ramené en elle le calme et la résignation. Son confesseur la voyait souvent et elle parlait hautement du bien-être et de l’espérance qu’elle puisait dans ses entretiens. Elle priait beau-
coup en particulier et se faisait lire des livres de piété^ entre autres V Imitation de J.-C. » De tous ses amiSj celui qu'elle eut le plus de plaisir à revoir, ce fut celui en qui elle avait trouvé déjà presque un directeur de conscience. « Elle avail désiré longtemps l’arrivée de M. de Donald et répé tait souvent qu’?7 arriverait trop tard. Son bonheur de le revoir était inexprimable. » Il est difficile de se tromper à ces témoignages. Ils attestent, non pas une conversion de fraîche date, mais un sentiment qui, depuis longtemps, avait pénétré l’être tout entier. En tout cas, et c’est ce qui nous importe — tout l’intérêt de riiistoire des derniers jours d’Elvire n’étant pour nous (jue de servir de commentaire aux vers de Lamartine — par là se trouve expliquée et justifiée l’inspiration toute religieuse du Crucifix.
Le calme se fit aux dernières heures : sur cette souffrance et sur cette exaltation une paix profonde descendit. « Elle s’est éteinte en pardonnant et en demandant pardon. » Ce fut une mort (( douce, pieuse, recueillie ».
Dans les quelques lignes qu’il a jointes au Crucifix., Lamartine a écrit : « Mon ami, M. de V., qui assistait à ses derniers moments, me rapporta de sa part le crucifix qui avait reposé sur ses lèvres dans son agonie. » Ce n’est pas exact. Virieu n’assistait pas à cette agonie. Il n’était pas alors à