‹ Études sur la maladie des vers à soie 1870 v. 2Chapitre 14 sur 79 · EXTRAIT DU MESSJGER AGRICOLE DU MIDI · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU MESSJGER AGRICOLE DU MIDI

(n® DU 5 JANVIER 1868).

En rendant compte au Ministre de T Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, de la mission qui lui avait été conflée en i865, 1866 et 1867, au sujet de la maladie des vers à soie, M. Pasteur avait signalé les importants grainages de M. Raybaud-Lange, l'honorable directeur de la ferme-école des Basses-Alpes (a). M. Rendu, inspecteur général de l'Agriculture, a constaté à son tour les belles réussites des éducations faites à Paillerols, sous la direc-

(1) Les personnes qui désireraient connaître les attaques auxquelles je fais allusion et mes réponses pourront consulter la collection du Moniteur des fote;, journal hebdomadaire publié à Lyon. Ces critiques ont été jugées sévèrement, quoique sans exagération, dans le journal séricicole rédigé par le professeur Haberlandt, directeur de la station séricicole d'Autriche :

« En ce moment on se livre en France à des attaques nombreuses et violentes contre M. Pasteur et sa méthode de sélection des graines par lé choix de papillons sains. On rassemble, presque avec plaisir, tous les cas d'insuccès survenus à une partie des éducations des graines faites par cette méthode, sans s'assurer le moins du monde des causes des insuccès. On parait oublier qu'il est impossible que des graines saines réussissent absolument sans exception. Le choix des graines importe extrêmement pour la réussite, mais il faut les élever convenablement.... M. Pasteur est dans la voie de la vérité, tandis que ses adversaires ignorent le plus souvent et complètement les points essentiels dont il parle, et sont abandonnés sans direction fixe aux variations quotidiennes des opinions avec la foi la plus aveugle. » (Voir Oesterreichische Seidenbau-Zeitung, n® 2, i5 juillet 1869; et les Mondes^ de M. l'abbé Moigno, 5 août 1869.)

(2) Messager agricole, t. VIII, p. 363.

tion de M. Raybaud-Lange, et il appelle sur elles lattention de M. le Ministre dans un Rapport fort intéressant que nous allons mettre sous les yeux de m^ lecteurs.

Rapport sur Véducation des vers à soie à Paillerols adressé h S, Ejcc, le Ministre de rjgrictdture, du Commerce et des Travaux publics.

Monsieur le Ministre,

Votre Excellence, justement préoccupée des souffrances de rinduslrie séricicole, m'a chargé de rechercher les faits qui pourraient éclairer a»lte difficile question; j'ai été assez heureux pour rencontrer chez M. Ray baud- Lange, directeur de la ferme-école de Paillerols, des procédés déducation et de grainage, confirmant les belles expériences de M. Pasteur, et appelées, suivant moi, à prévenir la. maladie qui décime les chambrées : permettez-moi de vous soumettre le résultat de ma mission.

Depuis plus de quarante ans, on se livre, sur une grande échelle, à Paillerols, à réducation des vers à soie. Trois mille mûriers, tant eu plein qu'en bordures, occupent près de 20 hectares de ce domaine ; ils végètent sur un coteau argilo-calcaire, sous le climat sec de la haute Provence, à une altitude de a5o mètres au-dessus du niveau de la mer, et peuvent fournir de la feuille pour 5o onces environ. Ces conditions éminemment favorables n'ont cependant pas empêché le mal de sévir ici comme ailleurs: en i852, la gatine faisait périr tous les vers à soie de Paillerols, et, les années suivantes, ses éducations étaient également frappées d'insuccès. M. Raybaud-Lange ne perdit pas courage. Homme de science et de pratique, apr^ avoir, en vain, cherché à combattre ie fléau par des soins hygiéniques multipliés, il se décida, en 18G0, à recourir aux petites éducations. Persuadé qu'il fallait, avant tout, se préserver des foyers d^nfection, il abandonna la magnanerie de Paillerols et divisa autour de lui ses éducations. Ce moyen ne suffisant pas encore, il alla dans les fermes écartées des Hautes et des Basses-Alpes, où la maladie n'avait jamais paru et oii les conditions d'isolement et de salubrité présentaient les meilleures chances de réussite. Là, chaque année, à l'ouverture de la campagne séricicole, il examinait avec soin les petites éducations de ces contrées, il les suivait aux différents figes et ne s'en rapportait qu'à lui-même pour se procurer de bons reproducteurs. N'apercevait-il aucune trace de maladie aux mues successives des vers ou à la montée, il achetait à tout prix les cocons provenant de ces petites éducations, pour les faire grainer dans un b&timent spécial de la ferme-école. Bien convaincu déjà que la pureté de la graine était le point essentiel à rechercher, il portait toute son attention sur les reproducteurs, principal contrôle de ses essais; les papillons les plus sains, les plus blancs, les plus vigoureux, ceux dont l'accouplement rapide s'effectuait sans

mterruption, dont la vitalité se continuait encore douze ou quinze jours après la ponte, lui fournissaient les meilleurs types : tous les autres étaient rejetés. C'est ainsi que la graine s'est faite à Paillerols de 1860 à 1866. Six années de réussite consécutive ont récompensé cette manière judicieuse d'opérer. Au commK^ncement de juin 1867, 35 quintaux de cocons de 40 kilogrammes chaque, résùkant de 35 onces de graines, du poids de ^5 grammes, partaient de Paillerols, vendus au prix de 8 francs le kilogramme ; ils étaient de fort belle qualité : on avait assurément lieu d'être satisfait, en présence surtout des nouveaux désastres qui venaient de signaler la dernière campagne. Toutefois M. Raybaud-Lange ne s'arrêta pas dans cette voie du progrès. Mieux que personne il avait compris l'insuffisance de ces moyens de régénération ; l'achat d'un grand nombre de lots de cocons pour en obtenir un seul d'apparence irréprochable n'était pas un médiocre inconvénient ; en outre, l'inspection à simple vue d'œil n'était point infaillible, il fallait donc trouver un contrôle plus parfait. M. Pasteur, Téminent académicien, venait de publier une partie de ses expériences ; ses recherches consciencieuses ouvraient une voie d'investigation et, plus sûre et plus complète; M. Raybaud-Lange, avec le tact pratique qui le distingue, se fit aussitôt son disciple ; nous entrons ici dans la seconde phase de ses'expérimenta tiens.

On connaît les travaux remarquables de MM. Cornalia et Vittadini sur les corpuscules du ver à soie ; c'était une première révélation, révélation précieuse, mais incomplète, car la graine seule avait été l'objet de leurs études. Il fallait pousser plus avant les recherches, et les poursuivre dans la chrysalide et le papillon, pour s'assurer réellement de la pureté de la graine ; la maladie, en effet, peut se trouver dans la graine à l'état constitutionnel ou d'hérédité, sans montrer aucune trace sous l'objectif du microscope, ce qui ne l'empêcherait pas plus tard de se déclarer, soit dans les vers, soit dans les papillons. Là gisait le secret du problème : il était réservé à M. Pasteur de le mettre en lumière et de prouver, par des expériences aussi ingénieuses que multipliées, que la pureté de la graine dépend essentiellement de l'absence de corpuscules dans les papillons. Ces corpuscules ne font doute pour quiconque les a étudiés au microscope. Toute chrysalide ou tout papillon, quel que soit le degré de la maladie, montre sous l'instrument une série plus ou moins nombreuse de petits corps ovoïdes réfractant la lumière ; ceux-ci sontils des organjtes ou bien des parasites, comme l'affirme M. Béchamp, il ne m'appartient pas d'émettre un avis dans cette question de science pure ; il suffit que l'origine du mal soit connue : un grand pas a été fait pour le combattre efficacement.

S'inspirant des travaux et des conseils de l'illustre académicien français, M. Raybaud-Lange, à son tour, s'est armé du microscope pour se procurer de bons reproducteurs. Ses petites éducations dans la montagne se sont élevées cette année à soixante-dix-huit; les plus minimes ont eu lieu sur un demi quart d'once, les plus considérables n'ont pas dépassé a onces ; toutes pin ove-

naJent d'une graine déclarée parfaitement pure |)ar M. Pasteur iui-môine. Ces édùcaUôns ont été réparties entre les arrondissements de Gap, Di^ne et Sisteron ; réussite parfaite ; deux ont atteint des chiffres extraordinaires : 55 kilogrammes par once de i5 grammes, chez M. le docteur Allemand, à Riez; 58 kilogrammes pour une même quantité de graine, chez M. Rougier, àLouvière (Basses-Alpes); plusieurs sont montées à 4B, 5o et Si kilogrammes; pas une n'est descendue au-dessous de 4'^^ kilogrammes. Dans le dé|)artemenl de Vaucluse, il est vrai, on cite quelques échecs |)artiels, bien que la graine fût originaire de Paillerols; mais d'une part, cette graine n'offrait qu'une garantie insuffisante de pureté; elle seule, d'après le procédé Cornalia, avait été examinée au microscope, sans que chrysalides et papillons eussent préalablement subi cette épreuve, comme le fait et le conseille M. Pasteur; d'autre part, les acheteurs avaient mélangé la graine de Paillerols avec d autres graines infestées : les mômes qualités ont donné une bonne récolte moyenne dans les Basses- Alpes^ l'échec du Comtat n'infirme donc point la réussite obt( nué sans conteste ailleurs.

Au premier abords Monsieur le Ministre, ces heureux résultats semblent concluants, puisque, depuis l'invasion de la maladie, la plupart des éducateurs se croient bien partagés quand ils ont moitié de récolte. Mais tous les cocons qui donnent un bon rendement ne sont pas tous aptes à fournir de bons reproducteurs; pour s'assurer de la pureté de ces derniers, il faut recourir au microscope. C'est ce que vient de faire, dans cette campagne, M. Raybaud- Lange; il ne croit plus pouvoir se passer de ce moyen d'investigation. Aux approches de la montée, le directeur de Paillerols s'est transporté, avec son voisin, M. Gordes, aux lieux de ses. diverses éducations en montagne; il a pris des cocons comme spécimen de chaque chambrée» ; son choix s'est porté de préférence sur les cocons les mieux conformés, les plus lourds, les plus fins et d'une coloration uniforme; les chrysalides triturées ont passé sous le microscope; tout ce qui présentait plus de i pour loo de corpuscules a été rejeté, le reste a pris le chemin de la ferme-école. Des cocons y ont été débavés de nouveau ; on les a enchapelés et suspendus à des traverses mobiles dans de vastes pièces bien aérées, sous une température moyenne de 12 à i3 degrés. A la sortie des papillons, nouvel examen microscopique, auquel M. de Plagniol, habile micrographe de l'xVrdèche, a prêté son concours; comme contrôle suprême, M. Raybaud-Lange a envoyé, sous des numéros d'ordre, à M. Pasteur, des spécimens de tous les papillons dos différentes chambrées destinées au grainage, afin qu'il voulût bien réviser lui-même les expériences de Paillerols; de cette manière, tous les lots de cocons dont les papillons n'offraient pas assez de garantie contre la maladie se sont trouvés complètement éliminés.

Plus les papillons sont exempts de corpuscules, plus leur graine produit de cocons, plus lès vers échappent à la mortalité dos mues, et plus il y a d'égalité dans l'éducation. M. Pasteur estime que, dans cpielques cas, 20 pour 100

d'infection promettent encore une récolte industrielle; mais comme, de l'aveu môme du savant expérimentateur, rien n'est encore bien certain dans cette tolérance, M. Raybaud-Lange, pour plus de sécurité, n'admet en grainage que les papillons présentant moins de lo pour loode l'affection corpusculaire. J'ai pu constater moi-môme, par l'inspection au microscope, qu'un grand nombre de lots réservés pour le grainage sont entièrement purs de corpuscules : c'est parmi ces derniers triages que M. Raybaud-Lange opère une sélection minutieuse pour se procurer la graine de ses types reproducteurs de 1 868 ; il serait difficile de s'entourer de plus de précautions.

L'atelier de grainage de Paillerols ne laisse rien à désirer ; l'ordre et la propreté y président. Tout y est préalablement lavé avec un mélange d'acide sulfurique étendu de six fois son volume d'eau, afin de détruire les germes miasmatiques. Mômes soins hygiéniques pour les éducations en montagne. Tous les lots de cocons portent une étiquette, et des numéros correspondants sont placés sur les linges destinés à recevoir la graine. Les papillons sont classés avec une extrême attention, et, nonobstant l'examen microscopique, on rejette encore tous ceux dont Tapparence est suspecte. L'accouplement ne dure pas au delà de six à sept heures. Dès que les toiles sont couvertes de graines et que celles-ci ont passé du jaune au gris, on trempe les linges dans deux eaux successives, à la température ambiante, pour les débarrasser de toute substance étrangère au grainage ; cette opération terminée, on expose les linges à un courant d'air frais jusqu'à dessiccation suffisante ; ils sont ensuite placés dans un endroit sec, à basse température, suspendus sur des cordes à l'abri de la poussière et des souris.

Tels sont, Monsieur le Ministre, les procédés usités à Paillerols. Toutes conditions générales de réussite d'ailleurs observées, on peut les résumer en deux principes : petites éducations dans des lieux éloignés de tout foyer d'infection ; emploi exclusif et isolé de reproducteurs absolument purs de corpuscules. Nul doute que, par ce double moyen, on n'arrive à la régénération des races de vers à soie; c'est la conséquence logique des expériences de M. Pasteur corroborées par les succès de M. Raybaud-Lange. La grande industrie de la soie, principale source des richesses de tant de populations, n'est donc plus menacée de périr sous le fléau qui l'a si souvent compromise ; à l'aide de bonnes méthodes, de soins judicieux et persévérants, et sous l'impulsion désintéressée de la science, nos éducateurs doivent se relever de leurs nombreux échecs, leur salut est entre leurs mains. M. Pasteur l'a déclaré, c'est aussi la conclusion de ce Rapport.

Agréez, etc. Victor RENDU,

Inspecteur général de rAgricuUure.

M. Victor Rendu a si bien fait ressortir toutes les conséquences logiques des expériences de M. Pasteur, corroborées par les succès de M. Raybaud-

Lange, que nous n'avons rien à ajouter à son Rapport. Nous |)ensons, comme cet honorable inspecteur général de TÂgriculture, qu'à laide de bonnes méthodes, de soins judicieux et persévérants, et sous Timpulsion désintéres^sée de la science, Tindustrie de la soie saura se relever de ses nombreux échecs et répandra de nouveau laisance et la richesse |)armi nos |K)pulations du Midi, si rudement éprouvées pendant de longues années.

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