SUR L^EMPLOI DU MICROSCOPE POUR LA FABRICATION DE LA
GRAINE DE VERS A SOIE (i),
On peut considérer aujourd'hui comme démontré, |>ar les résultats des expériences que M. Pasteur poursuit au Pont-Gisquet, près d'Alais, que l'un des plus sûrs moyens pour faire de bonne graine de vers à soie consiste à choisir au microscope les papillons que Ton destine au grainage, après que l'on s'est assuré préalablement que ces |)apillons proviennent d'une chambrée ayant offert un aspect très-satisfaisant de la quatrième mue à la montée.
Quelques instructions sur la manière de se servir du microscojH» sont donc opportunes, maintenant surtout qu'il devient si difficile de se procurer, même à un prix très-élevé, de la bonne graine, et que les éducateurs sont convaincus de la nécessité de faire grainer eux-mêmes.
On sait que les vers malades présentent souvent, dans leurs tissus examinés au microscope, de |M»tits corps ovoïdes, de dimensions très-ténues, que Ion nomme corpuscules; que ces corpuscules se rencontrent non-seulement dans le ver malade, à l'état de larve, mais encore dans l'œuf, dans la chrysa-
(i) Lu le 3 avril i868 à la Commissiou déparlomenlalc do sériciculture du Gard.
lide et dans le papillon. Il s'en trouve, et en grande quantité, dans les poussières des magnaneries où ont eu lieu des chambrées qui n'ont pas réussi, parce que les vers malades, se desséchant après leur mort, se réduisent en poussière qui se répand dans l'atelier. La présence de ces petits corps dans l'organisme du ver constitue la maladie des corpuscules, maladie très-répandue aujourd'hui et à laquelle il faut attribuer le plus grand nombre des échecs des éducations.
Les expériences du Pont-Gisquet ont prouvé, de la manière la plus évidente, que cette maladie est héréditaire et contagieuse.
Les personnes qui croient encore que la maladie n'est pas héréditairement constitutionnelle se rendent un compte très-inexact des résultats acquis. On peut dire qu'elles les ignorent.
En ce qui concerne la contagion, il faut, pour y soustraire les vers, les élever loin de toute autre provenance infectée, dans un local séparé, parfaitement propre, nettoyé avec le plus grand soin, et ne se servir que d'agrès débarrassés, par un lavage énergique, de toutes les poussières et débris d'une précédente éducation. Il faut, en outre, prendre toutes les précautions les plus minutieuses pour ne pas introduire dans l'atelier le germe de la maladie, surtout le germe qui peut être apporté par une autre éducation courante ; car la contagion est infiniment plus facile avec des poussières fraîches qu'avec des poussières sèches et vieilles. Un seul ver corpusculeux , qui traîne son corps et ses déjections sur les feuilles, peut empoisonner un nombre considérable de vers sains.
Quant à l'hérédité, M. Pasteur a montré, par des expériences souvent répétées, que les papillons corpusculeux produisent de la graine infectée, surtout quand les chrysalides de ces papillons ont offert, encore jeunes, des corpuscules. Aussi l'examen des chrysalides peut-il rendre de grands services. Il est donc indispensable de ne prendre, pour reproducteurs, que des papillons exempts de corpuscules quand on veut avoir la certitude d'éloigner, d'une manière absolue, la maladie des corpuscules dans la graine et dans les vers qui en naîtront.
Ces précautions ne suffisent pas encore pour assurer la récolte. Il faut, de plus, que les papillons proviennent d'une éducation ayant parfaitement marché, car s'ils proviennent, par exemple, d'une chambrée dans laquelle il s'est trouvé des morts-Jlats, leur graine peut échouer complètement à l'éducation. Et pourtant les papillons d^ éducation avec morts-Jlats peuvent très -bien ne pas être corpusculeux ; mais des expériences récentes de M. Pasteur prouvent que cette maladie, d'un genre différent, est héréditaire comme celle des corpuscules et fait souvent autant de ravages qu'elle.
En résumé, deux conditions principales sont nécessaires pour obtenir un bon rendement en cocons :
1° Éducation soignée des vers;
2** Emploi d'une graine saine.
Que signifient ces mots : kdumthn soignée des vers? Ils signifient qu'il faut tout faire pour éviter la contagion du mal. Ils veulent dire aussi, comme au temps de la prospérité, qu'il ne faut pas s'e\|)osiT, par maniiue de soins^ ù provoquer des maladies accidentelles dans l'éducation.
Que signifient ces mots : Emphn d*unc graine saine? Ils signifient (ju'il faut employer uniquement des graines ne portant iws en elli»s- mêmes, dans leur constitution intérieure, le germe des deux maladies, aujourd'hui redoutables, mises en lumière par les exjK^rienws de M. Pasteur, ia maladie des corpuscules et la maladie des moris^J/ats.
Quels sont les moyens de se procurer de la graine exempte de ces maladies héréditaires?
Avant tout, il faut choisir parmi les chambrées «jue l'on désire é|)rouver. celles qui ont le mieux réussi et dans lesquelles, nous le ré|M'tons , on n a (tas remarqué de mortalité appréciable, principalement à la quatrième mue, et depuis ce moment jusqu'à la montée. Toutes les autres, surtout ailles où on a remarqué des moris-flats^ doivent être proscrites.
Inutile d'ajouter qu'il faut aussi tenir compte de la ({ualité des cocons.
L'examen microscopique des papillons, on le compn»nd, n'a de valeur ijue lorsqu'il porte sur un assez grand nombre de sujets, cin(]uante au moins et sans choix. Pour plus de facilité dans cet examen, il faut avoir à sii dis)K)sition l'outillage convenable.
Un bon microscope d'un grossissement d'au moins 4oo diamètres, muni des accessoires nécessaires ; un assez grand nombre de lames et lamelles (H)ur ne pas être obligé d'en laver à chaque instant; deux ou trois verres |)our y mettre tremper les lames et lamelles ayant déjà si»rvi; des pinces |)our saisir les papillons et les lamelles; quelques baguettes et tubes de verre; des ciseaux; un mortier en porcelaine émaillée |)our broyer les |)apiIIons; un récipient quelconque, rempli d'eau propre pour les divers lavages (i), muni d'un siphon fermé par une pince de Mohr; deux serviettes, (juelques morceaux de vieux linge de toile fine; un flacon d'eau distillée ou d'eau de pluie; une table (lassez grande dimension, de couleur sombre et surtout assez massive, afin qu'elle ne soit pas ébranlée au moindre choc; enfin un siège solide, sans bras, pour laisser au corps l'entière liberté des mouvements, tels sont les objets indispensables pour faire des ob^rva tiens suivies. Avant de commencer, on s'assure d'abord ({ue tous les objets placés sur la
table sont d'une parfaite propreté. En second lieu, on doit s'occujwr de l'éclai-
(i) Les cruches ordinaires dont on se sort dans les canipa(;nes sont très-commodes pour cet usage. Le tube en caoutchouc, | lace dans le goulot de la cruche, se maintient très-bien dans cette position ; il est ainsi porté en avant, et rend l'opération très-facile.
rage, car c'est chose très-essentielle pour la précision des observations et surtout pour ménager l'organe de la vue (i).
La table est placée en face d'une croisée, assez loin pour qu'on puisse en manœuvrer à volonté les volets, que l'on ferme de manière à ne laisser pénétrer dans l'appartement que juste la lumière nécessaire. Le microscope étant posé sur la partie gauche de la table, on regarde à travers l'oculaire pendant que l'on fait mouvoir le réflecteur jusqu'à ce que le champ visuel soit éclairé (a). Le réservoir d'eau se place à droite et devant l'observateur, les autres objets sont disposés de manière qu'ils puissent être saisis et maniés commmodément.
Après s'être ainsi installé, on peut commencer à observer. On saisit donc un papillon à l'aide des ciseaux, on lui enlève les ailes que l'on jette dans la terrine, placée à terre sous le siphon, et on le met dans le mortier avec quelques gouttes d'eau (3), puis on le broie soigneusement. Cela fait, on dépose, avec le pilon, sur une lame de verre, une gouttelette du liquide, assez petite pour que la lamelle placée par- dessus puisse la recouvrir entièrement sans la faire déborder, La préparation ainsi disposée est portée sur la platine du microscope. On place alors l'œil à l'oculaire, et, saisissant d'une main le tube des lentilles (4), on l'abaisse, en le faisant tourner dans sa douille, jusqu'à ce qu'on voie apparaître assez distinctement les débris du papillon contenus entre les deux lames de verre. Pour mettre au point, c'est-à-dire pour obtenir une image distincte, il faut abandonner le tube et faire mouvoir la vis de rappel dans un sens ou dans l'autre, jusqu'à ce que l'image soit parfaitement nettç (5). A ce moment on aperçoit dans le champ du microscope un grand
(i) L'emploi d'un écran adapté au microscope et fixé à l'instrument par un cordon élastique est fort commode et très-utile; nous ne saurions trop en recommander l'usage.
(2) Il importe d'éviter de l'éclairer trop vivement, ce qui fatiguerait bientôt les yeux. Un ciel un peu nuageux est une circonstance très-favorable ; dans ce cas le miroir de l'instrument, dirige vers un nuage blanc, renvoie généralement une lumière très-convenable.
(3) 11 est bon de s'habituer à mettre toujours dans le mortier la même quantité d'eau, afin d'avoir des observations comparatives. L'eau qui reste naturellement après chaque lavage est bien sufilsante, si l'on n'a pas laissé le mortier s'égoutter et se sécher plus ou moins.
(4) Nous avons déjà dit qu'il fallait un grossissement d'au moins 4oo diamètres. Dans les microscopes distribués par le département (construits par Nachet, fabricant d'instruments de précision à Paris), le grossissement donné par l'oculaire n<* 1 et l'objectif n^ 5 est le plus considérable; c'est celui qu'il convient d'adopter pour le genre d'observations dont il s'agit.
(5) On n'arrive pas du premier coup lorsqu'on n'est pas familiarisé avec le ma-
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EXAMEN MICROSCOPIQUE Laboratoire de Pont-Gisquet prés d'Alai
nombre d objets divers, des débris de toute sorte, des fra^ents de (R'au, du duvet, des trachées, des globules de graisse, des bulles d'air, quehiuefois des cristaux, et enfin des corpuscules, s il y en a (i).
Ceux-ci se distinguent facilement par leur structure et par leur propriété de réfracter vivement la lumière. Ils ont la forme d'un œuf ou d'un cocon qui ne serait pas déprimé au milieu. Ils brillent avec éclat et les bords en sont nettement accusés. Si le grand axe est horizontal, ils ont la forme d'une ellipse; s'il est au contraire vertical, ils ont la forme d'un cercle. Cela sert à les reconnaître et à les distinguer des globules de graisse, des bulles d'air et des cristaux, car en faisant mouvoir le liquide , par une légère pression exercée sur la lamelle, le corpuscule est entraîné ; il roule sur lui-même, et affecte alors tantôt la forme ronde, tantôt la forme elliptique, tandis ({ue les globules de graisse, les bulles d'air paraissent toujours sphériques, et les cristaux, (}ui sont lamelliformes, en se présentant par la tranche, offrent l'aspect d'un rectangle très-allongé ou même d'une simple ligne noire. Au reste, avec un peu de pratique, on n'hésite bientôt plus.
Dès qu'on a terminé l'examen du papillon et qu'on a vu s'il est ou non corpusculeux, et, dans le premier cas, quel est le nombre approximatif des corpuscules contenus dans le champ, on note exactement ce résultat sur un registre d'observations (2).
Avant de retirer la préparation jwur |)asser à l'examen d'un autre papillon, on remonte un peu le tube du microsco|)e ; on enlève alors la lame pour la plonger dans l'eau, puis on lave le mortier et son pilon, et on recommence
niement du microscope. Il est souvent nécessaire, soit de déplacer encore l'instrument ou le miroir, soit d'essayer diverses ouvertures du diaphraf^me. Mais avec un peu d'habitude, on trouve bien vite la position la plus favorable de l'instrument et de toutes ses parties.
(i) Le liquide contenu entre les lames de verre ayant une certaine épaisseur, on doit, en manœuvrant la vis et en déplaçant la lame, parcourir les différentes couches de la préparation. En d'autres termes, il faut abaisser l'objectif depuis le moment où l'on commence à apercevoir quelque chose, jusqu'à ce qu'on ne voie plus rien. Sans cette précaution, on pourrait fort bien ne pas découvrir les corpuscules qui se trouvent ordinairement dans les couches inférieures.
Prenez garde, en faisant ainsi voyager la préparation, qu'elle ne mouille, par ses bords humides, la lentille de l'objectif du microscope. Voua ne pourriez plus rieu voir. Assurez-vous donc, quand vous avez de la peine à voir nettement, si cette lentille n'a pas besoin d'être lavée avec un peu d'eau et bien essuyée.
(?) Il est très-utile d'inscrire sur ce registre toutes les indications essentielles, la provenance des objets obser^'és, la date de l'observation, etc., etc. Souvent il est nécessaire de recourir plus tard à ces renseignements; on comprend donc l'importance de les noter très-exactement, au fur et à mesure.
ensuite comme précédemment, et ainsi de suite, jusqu'à ce que les papillons qu'on a à étudier soient épuisés.
Lorsqu'on veut étudier un lot considérable de cocons et savoir s'il sera bon pour le grainage , il faut prendre un certain nombre de cocons dans le tas et les exposer à une température plus élevée, par exemple, dans une chambre au midi ou sous le manteau d'une cheminée de cuisine. On provoque ainsi la sortie plus hâtive des papillons. Alors on les examine, et selon qu'ils sont ou non corpusculeux, on poursuit le grainage ou bien l'on envoie à la filature le reste du lot; de la sorte on ne sacrifie que quelques cocons, ce qui suffit pour juger de la valeur de l'ensemble.
Enfin, au lieu de papillons, on peut vouloir examiner des vers ou des chrysalides; on procède, dans ce cas, comme il a été dit ci-dessus. Si c'est de la graine que l'on veut étudier, le mortier n'est plus nécessaire ; il suffit de déposer sur la lame une goutte d'eau avec un tube ou une baguette de verre. Dans cette goutte d'eau on place un ou plusieurs œufs que l'on écrase avec la baguette ou avec les pinces. On écarte les débris de la coque et on recouvre le liquide d'une lamelle. La préparation est alors complète, et on peut la porter sous le microscope (i).
L'examen des graines, des vers et des chrysalides donne des indications précieuses dont il faut savoir tenir compte pour apprécier l'état sanitaire des papillons qui en proviendront. Ainsi, lorsque déjà la graine est corpusculeuse, elle est radicalement mauvaise. Mais de ce qu'elle n'offre pas de corpuscules, ofi ne peut conclure qu'elle est bonne, car les corpuscules peuvent s'y trouver à l'état de germe et n'être pas encore visibles. Il en est de môme pour les vers et les chrysalides : quoiqu'ils ne soient pas corpusculeux, ils peuvent très-bien donner des papillons corpusculeux. Il faut donc, en définitive, en arriver à l'examen des papillons pour apprécier si l'on a de bons ou de mauvais reproducteurs.
Quel que soit le genre d'observations auxquelles on se livre, il est bon de prendre l'habitude de remettre immédiatement en place tous les objets dont on s'est servi. Il faut essuyer avec un linge fin et usé les lentilles, les cuivres et les autres parties du microscope avant de le renfermer. On lave ensuite les lames et lamelles pour les mettre dans leurs boites respectives. Chacun procédera sans doute à sa manière au lavage de ces divers objets ; mais, pour la commodité de plusieurs, nous croyons devoir terminer en indiquant comment on s'y prend généralement.
(i) Comme, dans la graine, les corpuscules sont plus rares que dans les papillons, il est plus diftlcile de les apercevoir. Il faut redoubler d'attention, car il suffirait d'apercevoir un seul corpuscule dans le liquide d'un œuf pour être assuré qu'il est aussi malade que s'il en contenait mille. L'examen des œufs exige une véritable habitude des observations microscopiques.
Pour laver e mortier, on le saisit de la main gauche ; avec les trois derniers doigts de la main droite on prend le pilon et Ton place le tout sous le siphon. L'index et le pouce do la main droite, restés libres, pressent la pince du siphon, et l'eau s'écoule. Pendant ce temps, on agite le pilon dans le mortier pour en détacher tout le contenu que l'eau entraîne.
Le lavage des lames et des lamelles est plus délicat. Pour faciliter l'opération il convient, après chaque observation, de séparer la lame de la lamelle et de les mettre dans deux verres séparés ; on brise ainsi beaucoup moins de lamelles et on peut ensuite les prendre plus facilement pour les laver. A cet effet, après avoir disposé la pince du siphon de manière ({u'elle ne presse c^ue la moitié environ du tube de caoutchouc et produise ainsi un filet d'eau continu, on prend les lames dans la main gauche, et, les faisant glisser lune après l'autre, on les frotte avec le pouce et l'index de la main droite. I^ lame étant suffisamment nettoyée, on la met dans la paume de la main droite et on passe à une autre. Quand toutes sont lavées, on les étale sur une feuille de papier buvard; on les recouvre d'une feuille du même papier, en pressimt légèrement. Elles sont ainsi séchées, mais elles conservent encore un \)qi\ d'humidité, ce qui permet, en les essuyant avec un linge, de les nettoyer complètement.
On opère de môme pour les lamelles; seulement il faut user de beaucoup plus de précautions pour ne pas les briser, et ^ servir d'un linge plus fin pour les essuyer.
Ces instructions pourraient être plus détaillées; mais elles sont suffisantes." En s'y conformant on parviendra fticilemcjit, avec un peu de i>ersévérancc, à opérer sans embarras.