PAR M. L. PASTEUR
S. Exe. le Ministre de l'Agriculture , d'après le désir de notre illustre ^nfrère, M. Dumas, a bien voulu m'inviler à porter mon attention sur les
(1) Comptes rendus de V Académie des Sciences, t. LXI, séance du aS septembre 1 865.
maladies qui déciment les vers à soie depuis plusieurs années. Cette ir de confiance, pour laquelle je ne me trouvais aucun titre sérieux, m'a jet d'abord dans une grande perplexité. Il a fallu toute la bienveillante insi de M. Dumas pour me déterminer à tenter sans préparation Texamen question si délicate.
Les choses sont changées aujourd'hui. L'émotion que j'ai ressentie s lieux mômes où le mal sévit dans toute sa force, sans doute aussi la p qui s'empare de l'esprit du savant en présence des mystères de la n m'ont inspiré au contraire le vif désir de poursuivre les premières que je viens de terminer et dont j'ai l'honneur de rendre un compte son à l'Académie.
J'arrivai le 7 juin à Alais, ne connaissant la maladie des vers à soie q les savantes publications de M. de Quatrefages. C'est dire assez que ma munication réclame l'indulgence de l'Académie. J'ai eu , à la lui soun bien des hésitations ; mais j'ai pensé que dans un sujet aussi grave, avait point d amour-propre d'auteur à ménager, et qu'il importait d'où plus possible des voies nouvelles aux recherches futures.
Une chose m'avait particulièrement frappé à la lecture des travaux d( Quatrefages : c'était l'existence, dans le corps des vers malades, de c cules microscopiques regardés par beaucoup d'auteurs comme un inc la maladie, bien qu'une grande obscurité règne encore sur la nature, la fication et l'utilité pratique que l'on peut tirer de la présence ou de l'a de ces petits corps singuliers. N'ayant que quelques semaines à consî ces recherches, puisque j'arrivais à la fin des éducations, je résolus de tacher exclusivement à l'examen des questions que soulève l'existence corpuscules.
Mon premier soin, dès que je fus installé dans une petite magnanei environs d'Alais, fut d'apprendre à les reconnaître et à les distinguei n'est plus facile. Je constatai bientôt, à la suite de toutes les personr se sont occupées de leur étude, que chez certains vers qui ne peuven ter à la bruyère, ils existent à profusion dans la matière adipeuse plac< la peau, ainsi que dans les organes de la soie. D'autres vers, d'apparence n'en montraient pas du tout. Le résultat fut le même pour les chrysal les papillons, et, généralement, la présence abondante des corpuscules ( dait avec un état évident d'altération des sujets soumis à l'examen mi( pique. Les vers fortement tachés par ces taches noires irrégulières q fait appeler la maladie du nom de pébrine, ou de maladie de la tac! M. de Quatrefages, renfermaient un nombre prodigieux de ces corpu Il en était de même le plus ordinairement des papillons à ailes recoqui] tachées. J'acquis peu à peu la conviction que la présence des corpi doit être regardée, en effet, comme un signe physique de la maladie ré^ Néanmoins, c'est là une opinion dont la certitude importe à un tel degi j'ai l'intention de rechercher de nouveaux faits qui la confirment. On i
rait trop l'étayer do preuves péremptoires. Si cette base manquait de solidité, tout ce que je vais dire serait pour ainsi dire sans valeur aucune.
Pendant que je poursuivais mes recherches, une circonstance remarquable vint fixer toute mon attention.
Dans la magnanerie où j'avais installé mes observations microscopiques, il y avait deux chambrées, l'une achevée, l'autre offrant des vers après la quatrième mue, et devant sous peu de jours monter à la bruyère.
La première chambrée provenait de graines du Japon jwrtant l'estampille de la Société d'Acclimatation; l'autre, de graines japonaises également, mais qui avaient été fournies par un marchand du pays. Bref, la première chambrée avait très-bien marché, et on commençait, pour ce motif, un grainage portant sur 35 kilogrammes de cocons qu'elle avait produits. La deuxième chambrée, au contraire, avait la plus mauvaise apparence. On y voyait des petits, des passisj des litsettes Les vers avaient peu de vigueur et mangeaient sans appétit. En effet, la récolte en cocons fut presque nulle.
Or, chose singulière, en examinant au microscope une multitude de chrysalides et de papiÙons de la chambrée qui remplissait de joie son propriétaire, j'y trouvai, pour ainsi dire constamment, les corpuscules dont il s'agit, tandis que l'examen des vers de la mauvaise chambrée ne m'en offrait qu'exceptionnellement. J'avais de la peine à rencontrer un ver qui renfermât des corpuscules, alors même que je m'adressais à ces vers atteints des affections connues depuis longtemps sous les noms que je rappelais tout à l'heure.
Ces faits étaient-ils accidentels, propres seulement aux sujets de ces deux chambrées? En aucune façon. A mesure que je multipliai les observations microscopiques sur des sujets d'autres chambrées, ces résultats prirent un caractère de plus en plus général.
Je me crois dès lors autorisé à affirmer qu'une chambrée peut aller trèsmal sans que ses vers montrent le caractère physique des corpuscules , qu'au contraire une chambrée peut aller très-bien et que presque tous ses papillons, même les plus beaux, peuvent contenir de ces mômes corpuscules.
On comprend tout l'intérêt que devait offrir l'étude des cocons de la mauvaise chambrée. Dès leur apparition, je m'empressai de les observer et successivement à leurs divers âges, d'abord les vers i)endant qu'ils filaient, puis les chrysalides, et enfin les papillons. Parmi les vers filant leur soie, bon nombre continuaient de ne montrer ni taches ni corpuscules; mais dans les chrysalides, surtout dans les chrysalides âgées, les corpuscules étaient fréquents. Enfin pas un seul des papillons n'en était privé, et ils y étaient à profusion.
Ne faut-il pas conclure de ces faits : i" que si les vers de la deuxième et mauvaise chambrée n'avaient pas de corpuscules, ils portaient cependant en eux-mêmes la constitution physiologique maladive qui devait les faire appa- ^tre plus tard en abondance ; a" que ce n'est pas dans le ver qu'il faut chercher les corpuscules, indice de l'affaiblissement de l'animal, mais dans la chrysalifle, dans la chrysalide à un certain âge, et mieux encore dans le
i58 MALADIE DES VERS A SOIE.
papillon ? Sans doute, la constitution d'un ver peut ôtre assez mauvaise pour que, déjà à l'état de ver, il montre abondamment les corpuscules, et qu'il ne puisse filer sa soie ; mais il m'a paru que c'était là en quelque sorte une exception, et que le plus souvent les vers sont malades sans qu'il y ait de signe physique qui l'indique, qu'il en est encore de môme des chrysalides dans les premiers jours de leur existence, et que le caractère de la présence des corpuscules devient un indice manifeste du mal lorsqu'on le recherche dans les chrysalides âgées, et principalement dans les papillons.
Au point de vue de l'industrie , la maladie n'est redoutable qu'autant que le ver est assez affaibli pour qu'il ne puisse faire son cocon. D importerait peu à la rigueur qu'une maladie affectât l'animal si le cocon pouvait toujours prendre naissance.
D'autre part, n'est-il pas logique d'admettre que le ver sera d'autant plus malade dès l'origine et plus éloigné ultérieurement de pouvoir faire son cocon, qu'il proviendra d'une graine issue de parents plus chargés de corpuscules au moment de la fonction de reproduction ? En dehors du raisonnement, tous les faits m'ont paru conduire à cette manière de voir, et j'arrive ainsi à penser que la maladie doit ôtre regardée comme affectant de préférence la chrysalide et le papillon ; je veux dire que c'est à cet âge de l'animal qu'elle se manifeste plus apparente et sans doute aussi plus dangereuse pour sa postérité. On comprend en effet toute la différence qui doit exister entre une graine fournie par des parents dont le corps est rempli d'une production anormale, et celle qui provient de parents chez lesquels cette production est absente, ou assez peu développée pour n'avoir pas altéré sensiblement les tissus ou les humeurs de l'économie.
Les faits et les considérations qui précèdent me portent à croire, contrairement aux vues qui ont dirigé les essais de guérison tentés juscpi'à ce jour, que c'est bien plus de la chrysalide qu'il faut s'occuper que du ver luimême, si l'on veut arriver à fortifier la constitution de celui-ci et à le rendre apte à parcourir sans accident grave toutes les phases de sa vie. C'est la santé de la chrysalide, si je puis m'exprimer ainsi, qui réclame remploi de certains remèdes : circonstance heureuse, car la chrysalide enfermée dans son cocon est, pour ainsi dire, un corps inerte, malgré l'importance des. actes physiologiques dont elle est le siège, et à quelques égards elle se prête beaucoup mieux que le ver à des expériences (i).
,Ces vues nouvelles permettent en outre de se former, sur la qualité des graines, des idées que je crois plus justes et plus pratiques que celles qui sont répandues aujourd'hui. La graine malade est- elle celle qui renferme des cor-
(i) Je songeais, en écrirant ces lignes, à empêcher le développement des corpuscnles dans la chrysalide par Temploi de certaines vapeurs ou gaz, s'il était possible d'en trouver, qui fussent propres à produire cet effet sans nuire à la chrysalide dU'iiième. L« temps m'a toujours manqué pour suivre cette idée. {^Note ajomtée à la rédaction.,)
puscules, et la graine saine celle qui n*en contient pas? Assurément l'œuf isolé qui offre des corpuscules est très- malade, mais je me suis convaincu, par des études microscopiques multipliées sur les graines annuelles et polyvoltines, qu'une graine peut être malade sans contenir un seul corpuscule, et je présume môme que c'est ce qui arrive le plus souvent.
Je suis porté à admettre que la graine malade est toute graine née de papillons renfermant des corpuscules. Si les papillons sont peu chargés de corpuscules , leur graine fournira des vers qui n'en montreront pas ou qui n'en montreront qu'exceptionnellement tout à la fin de leur vie, et la chambrée pourra se bien comporter ; mais si la graine provient de parents dont les tissus ou les sucs nourriciers auront dû fournir les principes nécessaires au développement d'une quantité considérable de corpuscules, elle participera davantage de leur constitution, et peut-être que, dès le premier âge du ver, le mal s'accusera par les corpuscules ou par tous ces symptômes plus ou moins difficiles à caractériser qui font préjuger qu'une chambrée n'aboutira pas. Si l'on réunissait dans un même lieu une foule d'enfants nés de parents malades de la phthisie pulmonaire, ils grandiraient plus ou moins maladifs, mais ne montreraient qu'à des degrés et à des âges divers les tubercules pulmonaires, signe certain de leur mauvaise constitution. Les choses se passent à peu près de même pour les vers à soie (i).
Si ces principes sont vrais, si j'ai bien observé les faits sur lesquels ils s'appuient 9 il doit y avoir un moyen infaillible d'obtenir une graine privée absolument de toute constitution maladive originelle, résultat précieux, industriellement parlant, puisque les graines saines donnent toujours une récolte la première année, môme dans les localités les plus éprouvées. Ce moyen consistera à isoler, au moment du grainage, chaque couple mâle et femelle. Après le désaccouplement, la femelle, mise à part, pondra ses graines, puis on l'ouvrira, ainsi que le mâle, afin d'y rechercher les corpuscules. S'ils y sont absents et également dans le mâle, on numérotera cette graine qui sera conservée comme graine absolument pure et élevée l'année suivante avec des soins particuliers. Il y aura des graines malades à divers degrés, d'après l'abondance plus ou moins grande des corpuscules dans les individus mâle et femelle qui les ont fournies..
J'ai pu appliquer ce mode nouveau de se procurer des graines pures malgré l'état très-avancé des éducations et des grainages au moment où mes études m'avaient conduit à l'essayer. Mais le mal était si généralement répandu, qu'il m'a fallu plus de huit jours de recherches microscopiques assidues pour rencontrer parmi des centaines de papillons choisis deux ou trois couples privés de corpuscules ( 2 ).
(>) Je désire toutefois que Ton sache bien que je parle en profane lorsque j'étaolisdes assimilations entre les faits que j'ai observés et les maladies humaines.
(2) Je dois si{rnaler ici un fait remarquable. Les principaux résultats de la pré-
J'aurais désiré pouvoir traiter ici de la nature des corpuscules ; mais sujet mérite des observations plus étendues que celles que j'ai pu fain Cependant je me hasarde à dire que mon opinion présente est que les ce puscules ne sont ni des animaux ni des végétaux (i), mais des corps pi ou moins analogues aux granulations des cellules cancéreuses ou des tub^ ^. cules pulmonaires. Au point de vue d'une classification méthodique, ils c^^. vraient être rangés plutôt à côté des globules du pus, ou des globules cJu sang , ou bien encore des granules d'amidon, qu'auprès des infusoires , ^^ des moisissures. Ils ne m'ont point paru être libres, comme les auteurs /e pensent, dans le corps de l'animal, mais bien contenus dans des cellules de volumes très- variables à parois fort lâches, et qui commencent à apparaître à l'origine dans ou près le tissu musculaire placé sous la peau du ver ou du papillon. Si on les rencontre partout, et le plus ordinairement libres et épars ;" dans les liquides et dans les tissus, c'est que la pression des lames de verre l^ qui servent aux observations microscopiques fait crever les parois des cel- |* Iules où ils sont contenus et qu'ils peuvent alors se répandre irrégulièrement j ^ de tous côtés. <^
En résumé, si mes premières études ont l'exaptitude que j'ai essayé de leur ! ' donner , et s'il ne s'y mêle pas quelque illusion provenant du peu de temps que j'ai pu y consacrer, elles peuvent se formuler succinctement par ces deux ^ conclusions que je crois nouvelles : 'l
1° C'est la chrysalide plutôt que le ver qu'il faut tenter de soumettre à des remèdes propres à combattre le mal et à en arrêter les progrès. Les idées ' se présentent en foule à l'esprit pour modifier expérimentalement les condi- ] tions de la vie de la chrysalide dans sou cocon. C'est dans cette voie que je * me propose de diriger mes recherches l'an prochain, en vue de la production * de meilleures graines. . *
2" Il ne faut considérer comme graine pure que celle qui est née de pa- : ^ rents privés de corpuscules et appliquer pour se la procurer le moyen que j'ai décrit dans cette Note, moyen simple, quoiqu'il soit encore plus scientifique qu'industriel.
Mais, je le répète, tout ce que je viens de dire suppose que les corpuscules | peuvent être considérés comme le critérium de .la maladie de l'insecte. C'est V heureusement l'opinion de la plupart des savants italiens qui ont étudié cette '' maladie, notamment du célèbre entomologiste Cornalia.
sente Note ont été communiqués au Comice agricole d'Alais le 26 juin dernier. j, MM. André et Rollin, qui assistaient à la réunion, avaient eu la pensée d'apporter d'Anduze cinq femelles d'une race du pays, élevées en plein air et encore vivantes, bien qu'elles eussent pondu leurs graines depuis quinze jours. Je soumis ces papillons, séance tenante, à l'examen microscopique. Or, quatre d'entre elles n'offraient pas trace de corpuscules. J'ajoute que d'autres papillons, élevés également en plei» air, offraient tous des corpuscules. Ils m'avaient été remis par M. Laupies. (1) Opinion déjà émise pour la première fois par M. Ciccone. !
PAR M. L. PASTEUR (i).
I. Dans une première Communication que j'ai eu l'honneur de faire à l'Académie au mois de septembre i865, j'ai dit comment la bienveillante insistance de M. Dumas m'avait déterminé à accepter de S. Exe. le Ministre de l'Agriculture la mission délicate de recherches nouvelles sur la maladie des vers à soie, maladie qui se prolonge depuis vingt années et qui a déjà compromis de plusieurs milliards la fortune publique en France et à l'étranger. Je prévoyais bien que ces études seraient aussi longues que difficiles. Aussi, après les avoir continuées cette année pendant cinq mois entiers, je sens la nécessité de les poursuivre à nouveau. Toutefois, je crois avoir approché du but, et j'aurais môme l'espoir de l'avoir atteint, c'est-à-dire de jwuvoir indiquer un moyen pratique de prévenir la maladie, si j'étais assuré que les éducations de l'an prochain confirmeront ma manière de voir.
Persuadé que, dans des recherches de cette nature, il ne convient pas de porter son attention à la fois sur plusieurs des nombreuses questions qu'elles soulèvent, je me suis attaché uniquement, cette année comme l'an dernier, à l'étude de ces petits corps, appelés de divers noms, corpuscules vibrants, corpuscules de Cornalin,.,,. Aperçus autrefois par M. Filippi, les corpuscules des vers à soie ont été examinés avec soin i)ar divers auteurs, MM. Lébert, Vittadini, Gccone, et plus particulièrement par M. Cornalia, l'un des savants le plus versés dans la connaissance des vers à soie, qui a fondé en outre, avec M. Vittadini, sur la présence ou l'absence des corpuscules, un moyen de reconnaître la qualité d'une graine (a).
Les corpuscules que l'on rencontre chez les vers à soie ont donné lieu à tant d'hypothèses et d'assertions contradictoires, qu'il règne encore une grande obscurité sur la signification qu'il faut leur attribuer.
Je vais présenter à l'Académie le résumé de quelques-unes de mes observalions en ce qui les concerne, et exposer sommairement mes vues au sujet de la maladie et des moyens de la prévenir.
n. Un ver à soie peut être corpusculeux de naissance ou le devenir, soit par accident, soit principalement |)ar influence d'hérédité, dans le cours de l'éducation. Or, voici ce qui arrive dans ces diverses circonstances. Si le ver
(i) Extrait des Comptes rendus de l'Académie des Sciences^ t. LXIII, séance du 33 juillet 1866.
[i) Ces détails historiques ont été tirés des Etudes de M. de Quatrefages. Ils sont rectiflés et complétés dans Tlntroduction du tome l. {Note ajoutée à la rédaction,) 11 II
corpusculeux ne meurt pas dans la coque de l'œuf, ce qui est le cas le plus fréquent, il mourra durant le premier âge ou à la première mue. S'il ne meurt pas à ce moment , ce qui est encore fréquent, il mourra à la deuxième mue, ou bien à la troisième, ou bien à la quatrième ; s'il survit à la quatrième mue, il se traînera en restant petit pendant huit, dix, douze jours et davantage, sans pouvoir filer sa soie. S'il fait son cocon, ce dont il y a aussi des exemples, il mourra dans son cocon, étant encore sous la forme de ver. S'il ne meurt pas ver, ce qui peut arriver également quelquefois, il mourra chrysalide. S'il a pu se chrysalider et se transformer en papillon, ce papillon sera également de mauvaise apparence, dans tous les cas très-mauvais reproducteur.
J'appelle toute l'attention de l'Académie sur cette marche de la vie du ver corpusculeux. En outre, de tels vers accomplissent mal leurs diverses mues. Elles sont retardées, les vers mangent moins, restent petits, et il n'est pas rare de voir des vers d'une môme levée, provenant même d'une ponte unique, atteindre la quatrième mue, tandis que leurs frères corpusculeux n'auront encore que la grosseur de la deuxième ou de la troisième mue.
Il n'y a donc pas à conserver le moindre doute sur cette assertion : les vers corpusculeux sont des vers très-malades. En d'autres termes, la présence des corpuscules est un signe de maladie.
Un ver qui aurait de rares corpuscules à sa naissance peut-il les perdre et se guérir? C'est un point que je réserve. Je n'ai pas d'exemples avérés de ce fait, mais j'ai mille preuves que, quand il y a des corpuscules dans un ver jeune, ils se multiplient à l'infini à mesure que le ver grandit.
m. Je viens de dire que le ver corpusculeux était toujours malade. Mais la réciproque n'est pas vraie. Un ver malade n'est pas toujours corpusculeux. Une chambrée peut aller très-mal, donner lieu à un très-faible rendement, fournir surtout de très-mauvaise graine, sans que les vers se montrent corpusculeux. Ce que je dis des vers peut s'étendre aux graines et aux chrysalides dans les premiers jours de leur formation. Des graines non corpusculeuses peuvent être malades, des vers non corpusculeux peuvent être malades ; enfin, des chrysalides non corpusculeuses peuvent être malades. Bien plus, je dois ajouter que c'est le cas général. En d'autres termes, malgré l'assertion de tout à l'heure, que le corpuscule , quand il est présent , est un signe certain du mal, je prétends que le mal existe le plus souvent en l'absence des corpuscules. Visitons des chambrées que les résultats ultérieurs de l'éducation accuseront avoir été mauvaises, soit par le rendement qui sera faible, soit par la qualité de la graine des papillons, laquelle graine se montrera mauvaise l'année suivante et mauvaise cette fois par le fait du rendement, et étudions les vers de ces chambrées. II arrivera très-fréquemment qu'ils ne seront pas corpusculeux. La graine dont ils sont issus n'aura pas offert du tout d'œufs corpusculeux, ou en très-petit nombre; enfin, les chrysalides déjà bien formées n'offriront pas davantage de corpuscules.
S'il en est ainsi, comment reconnaître que la graine d'où ces chambrées proviennent, que les vers qui les composent, que les chrysalides de leurs cocons sont malades, et malades de ce que Ton doit appeler le mal actuel ? Ici se présente la confirmation très-étendue de mes premières observations de Tan dernier. Ces chambrées dont je parle, issues de graines sans corpuscules, composées de vers non corpusculeux , dont les cocons, nouvellement formés, contiennent des chrysalides non corpusculeuses, sont des chambrées malades, parce que, si au lieu de nous borner à observer au microscope les graines, les vers, les chrysalides jeunes, nous observons les chrysalides âgées et les papillons, tous sans exception offriront des corpuscules en plus ou moins d'abondance. Or j'ai prouvé tout à l'heure que la présence des corpuscules était le signe certain d'un mal profond chez le ver. Il n est pas possible que leur présence ne soit pas également un signe de maladie chez les papillons. D serait illogique de ne pas l'admettre.
Résumons ce qui précède : le corpuscule est-il présent dans la graine ou dans le ver, le mal existe ; le corpuscule est-il absent dans la graine , dans le ver, dans la chrysalide jeune, il y a alors santé ou maladie. Pour décider cette alternative, nous attendrons que la chrysalide soit sur le point de se transformer en papillon ; mieux encore, nous attendrons que le papillon soit sorti de son cocon, afin de l'étudier au microscope. S'il est corpusculeux, nous dirons que la graine d'où il est issu, que le ver d'où il provient, que la chrysalide qui lui a donné naissance étaient malades, du moins très-prédisposés à le devenir, ou que la maladie est survenue dans la chambrée pendant le cours de l'éducation.
IV. L'Académie doit voir clairement où est le point vif de mon raisonnement et de mes observations. Elle doit pressentir la conséquence à laquelle je veux arriver. C'est que le papillon sain est le papillon non corpusculeux ; par suite, que la graine vraiment saine est celle qui provient de papillons non corpusculeux, et que l'on peut trouver dans la connaissance de ce simple fait le salut de la sériciculture.
Il faut donc que toutes les observations concourent à établir que le papillon qui a des corpuscules est malade et que celui qui n'en a pas est relativement très-sain.
Voici quelques autres preuves de cette double assertion.
Considérons les chambrées les plus malades, celles où il y a des petits, des vers accomplissant mal leur mue, des vers rouilles au sortir de la quatrième mue, mangeant peu, ne grossissant pas, faisant peu de cocons, et étudions leurs chrysalides et leurs papillons. Dans tous les papillons il y aura à profusion des corpuscules, et dans la chrysalide ils se montreront souvent dès les premiers jours de sa formation. Les vers eux-mêmes pourront être en majorité corpusculeux. Quant aux papillons , ils seront généralement de très-mauvaise apparence, et leur génération sera destinée à périr. Beaucoup de leurs œufs se montreront déjà corpusculeux.
Considérons, au contraire, de belles chambrées de graines japonaises d'importation directe, ou des chambrées indigènes plus ou moins irréprochables. Il arrivera assez souvent, principalement avec les vers japonais, et de préférence avec les japonais de race polyvoltine, que la majorité, quelquefois tous les papillons, seront sans corpuscules.
Enfin, étudions des papillons de chenilles sauvages où l'on retrouve les mêmes tissus que dans les papillons de vers à soie, et nous ne rencontrerons pas davantage des corpuscules.
Ce sont là de nouvelles preuves, quoique indirectes, de l'état plus ou moins maladif des papillons lorsqu'ils sont corpusculeux, et, par suite, de la mauvaise composition de la graine qu'ils peuvent fournir, car il n'est pas possible d'admettre que des parents malades au moment de la fonction de reproduction fourniront de la graine aussi saine que des parents bien portants. Et déjà, ce qui est bien sûr, c*est que les parents chargés de corpuscules donnent quelquefois des graines tellement mauvaises, que toutes sont corpusculeuses. Or c'est un des cas où l'on voit les vers périr en masse sans donner de cocons, ou quelques cocons seulement.
V. Mais il importe de connaître et de ne point perdre de vue les résultats suivants :
Ce serait une erreur de croire que lés papillons corpusculeux donnent toujours une graine mauvaise, industriellement parlant. Si l'on se place au point de vue commercial, l'expression de mauvaise graine doit s'appliquer seulement à toute graine qui ne donne pas un rendement suffisant et rémunérateur. Dès lors, peut-on appeler mauvaise graine toute graine issue de parents corpusculeux? En aucune façon. Des papillons corpusculeux peuvent donner une graine à rendement industriel. Et même, pour le dire en passant, telle était peut-être h situation de la sériciculture avant l'époque de la maladie actuelle. Je crois que les papillons étaient fréquemment corpusculeux, pas assez cependant pour altérer la graine au point de faire échouer les chambrées. Telle est encore présentement la situation au Japon.
Les Japonais ont b?auco'ip de papillons corpusculeux (i), et la preuve en
(r) J'ai eu l'honneur de remettre cet hiver h S. Exe. le Ministre de rAgriculture une demande à l'eifet d'obtenir de notre consul au Japon des papillons de diverses races, conservés dans l'alcool. Il sera facile à leur arrivée de constater le fait que j'avance, car les corpuscules ne sont nullement détruits, même par un long séjour dans l'alcool. J'ai t ouvé ces petits corps en {^rande abondance dans dés papillons qui m'ont été remis par mon savant conCière M. Peligot, et qu'il avait conservés dans l'alcool depuis iSJ2(*}.
(* ) f-'oir^Xm loin ma leUrc h M. Mares. {Note njinttde à la rédaction.)
est que, dans les graines japonaises de cette année, dans nombre de cartons du cadeau fait à l'Empereur, par exemple, j'ai trouvé des graines corpusculeuses. Or il est très-certain que des graines ne sont corpusculeuses qu'autant qu'elles sont issues de parents qui étaient à profusion remplis de corpuscules. Je reviendrai tout à l'heure sur cette opinion que la maladie dite actuelle est pour ainsi dire inhérente aux éducations domestiques, et que nous ne faisons qu'assister depuis vingt ans à l'exagération d'un état de choses qui a toujours existé dans de moindres proportions.
Je reprends les choses au point où je les ai laissées tout à l'heure, à savoir : qu'il résulte de mes observations que la graine issue de parents corpusculeux peut donner des vers propres à filer leur soie et à fournir un rendement rémunérateur. Non-seulement j'ai observé ce fait, mais j'ai reconnu, en outre, que de la graine issue de parents très-corpusculeux, assez même pour que beaucoup des œufs et des vers à leur éclosion aient été corpusculeux, et, par conséquent, arrivés dès leur naissance au degré le plus avancé du mal, j'ai reconnu, dis-je, que cette graine pouvait produire des papillons absolument dépourvus de corpuscules. Ce fait est digne de remarque, parco qu'il établit la possibilité de faire dériver des reproducteurs sains d'une graine malade au plus haut degré. Cela tient-il à ce que, parmi les œufs d'une [)onte ap|)artenant à un mâle et à une femelle très-malades, il peut y avoir quelques œufs sains, ou bien quelques œufs moins malades donnent-ils des vers qui reviennent à la santé pendant l'éducation? J'ignore laquelle de ces deux interprétations est la meilleure, et toutes les deux peut-être ont leur raison d'être. Mais au point de vue de la pratique, il importe assez peu de le savoir.
Le fait dont je parle mérite d'autant plus qu'on s'y arrête qu'il est trèsrare de rencontrer, dans une chambrée industrielle qui a mal marché, des papillons privés de corpuscules, ce qui tend à établir l'infection dans les chambrées.
A quelles circonstances faut-il donc attribuer l'existence de ces papillons non corpusculeux, c'est-à-dire très-sains, dans ces éducations dont je parle, faites avec des graines que je savais très-mauvaises et issues de papillons chargés de corpuscules? Je l'attribuerais volontiers, non pas au fait seul do la petite éducation, mais à la précaution que je prenais d'éloigner jour par jour tous les vers morts sur la litière ou suspects d'une mort prochaine, dans une magnanerie propre , où l'on évitait le plus possible les poussières des litières, du plancher et des tables. On verra mieux peut-être tout à l'heure l'utilité de ces précautions bien simples et qui se confondent dans ce que l'on appelle des soins de propreté, faciles à prendre dans toutes les petites éducations.
VI. Telles sont quelques-unes des observations qui me conduisent à proposer cette année le mode de grainage que j'avais déjà indiqué un peu timidement Tan dernier.
Pour faire à coi^p sûr de la bonne graine, adressons-nous d'abord aux papillons non eorpusculeux. Nous verrons plus tard à rechercher la limite de tolérance à accorder aux papillons eorpusculeux pour en tirer de la graine bonne industrielléinent. Voici l'un des modes très-pratiques que Ton pourrait adopter.
Une chambrée est à son terme ; les cocons se font sur la bruyère. U s*agit de savoir si Ton doit faire grainer, c'est-à-dire si les papillons que fourniront les cocons seront de bons reproducteurs, et si, en toute sécurité, on pourra compter sur leur graine. Telle est bien la question délicate, prise du point de vue de sa plus grande utilité pratique. Recueillons dans la chambrée, un peu partout, sans choix, quelques bouquets de bruyère, offrant ensemble deux à trois cents cocons, et plaçons-les dans une pièce de quelques degrés en moyenne plus chaude que la chambrée où se trouvent les cocons. On sait que ces cocons donneront leurs papillons plusieurs jours avant ceux qui seront restés dans la chambrée à une plus basse température.
Étudions ces papillons au microscope. S'ils sont en majorité privés de corpuscules, nous conclurons que la graine sera bonne et qu'on peut faire grainer toute la chambrée si on le désire. Dans le cas contraire, on saura qu'il faut porter les cocons à la filature pour les étouffer.
Bien entendu, cette manière de faire n'est pas exclusive des indications ordinaires que l'on peut déduire de la marche générale de l'éducation, non plus que du caractère des taches; car, en général, les vers malades sont plus tachés que les vers sains.
On pourrait s'effrayer (et c'était l'an dernier mon sentiment, lorsque je disais de ce procédé qu'il était plus scientifique qu'industriel) de la nécessité de l'observation microscopique sur laquelle il repose. Mais j'ai pu me convaincre, cette année, que ce petit travail est aussi facile que rapide, et que des femmes et des enfants même pourraient s'en charger. On prend les papillons, on coupe leurs ailes que l'on rejette, et l'on broie tout le corps dans un mortier avec deux ou trois gouttes d'eau, puis on examine au microscope une goutte de la bouillie. Il suffit que l'on ait une fois appris à connaître les corpuscules pour que l'on sache si ce liquide en renferme plus ou moins.
Si des études ultérieures sanctionnaient l'efficacité de ce moyen, on pourrait peut-être placer des microscopes, un ou deux, dans les mairies ou dans les Comices, à l'époque des grainages, sous la direction d'une personne qui se serait rendu familier l'emploi de cet instrument pour la reconnaissance du caractère dont nous parlons. On viendrait là étudier les papillons destinés au grainage.
En jetant les papillons dans l'esprit-de-vin, au moment du grainage, on pourrait retarder à volonté l'époque de l'examen de ces papillons et le faire où l'on voudrait dans le courant de l'année.
Veut-on préparer de bonne graine tout à fait pure en petite quantité, on procédera par grainage cellulaire. Les mâles et les femelles des divers cou-
pies, qui auront été numérotés, seront étudiés après la ponte, et Ton mettra à part la graine des couples sains.
Veut-on arriver à de la graine saine en partant de cocons quelconques très-malades, on élèvera une petite quantité de la mauvaise graine produite par les papillons de ces cocons, en prenant ces petits soins de propreté dont je parlais tout à Theure et qui paraissent éloigner Tinfection, et Ton procédera également par grainage cellulaire avec les papillons issus de cette petite éducation. On trouvera généralement quelques rares couples sains qui serviront de bons reproducteurs pour l'année ou pour les années suivantes.
Ces procédés permettraient la régénération graduelle de toutes les races.
VU. Une objection se présentera peut-être.
J'ai dit qu'une graine issue de papillons corpusculeux peut donner une chambrée à rendement industriel satisfaisant. Dès lors, en ne réservant pour graines que des chambrées dont la majorité des papillons sera sans corpuscules ou qui en renfermeront très-peu, on se privera de chambrées dont quelques-unes auraient pu faire de bonnes graines. C'est vrai ; mais l'inconvénient est assez faible, puisque, après tout, on n'aura éloigné ces chambrées à bonne graine industrielle que pour en conserver qui leur seront supérieures.
EnGn, il ne faut pas s'y tromper : j'indique une voie qui me paraît devoir conduire sûrement à faire disparaître le fléau, mais bien des progrès sont possibles dans cette mèitie direction. Voici un perfectionnement probable de la méthode de grainage que je propose. J'ai dit, en parlant des très-mauvaises chambrées, que les corpuscules apparaissent déjà dans les chrysalides jeunes, tandis que dans les chambrées qui ont bien marché et dont les papillons sont néanmoins corpusculeux, c'est en général tout au dernier âge de la chrysalide qu'apparaissent les corpuscules. Je pense que le papillon corpusculeux qui provient d'une chrysalide corpusculeuse dès son jeune âge doit être beaucoup plus malade et plus mauvais reproducteur, toutes choses égales, que le papillon également corpusculeux, mais provenant d'une chrysalide chez laquelle les corpuscules n'ont apparu que dans les derniers jours de son état de chrysalide. C'est donc par l'observation de l'époque à laquelle la chrysalide devient corpusculeuse que l'on pourrait espérer déterminer cette tolérance dont je parlais et qui autoriserait à faire grainer môme les papillons corpusculeux. Je me propose de suivre ultérieurement la valeur de ce point de vue.
Vin. J'ai déjà fait observer que plus j'accumulerais de preuves que la présence des corpuscules est un signe du mal chez les papillons et la source de l'infection des graines et des chambrées qui en sortent, plus on devrait avoir confiance dans le procédé que j'indique pour vaincre le mal. Or voici des faits dont la signification n'échappera à personne.
Lorsque je suis arrivé à Alais, dans les premiers jours de février, toutes les chambrées étaient encore dans l'état où elles avaient été laissées, l'an dernier,
à la fin des éducations. On ne procède guère à leur nettoyage que quelques semaines avant la reprise des éducations de l'année courante.
J'ai examiné au microscope les poussières de ces chambrées. A cet effet, je recueillais les litières sèches restées sur les tables ou déposées dans quelque coin de la magnanerie, les poussières qui recouvraient le sol, les murs, les canisses. Après un premier tamisage dans un tamis à larges mailles, je me servais de tamis de plus en plus fins, en dernier lieu d'un tamis de soie. C'est alors que la poussière était examinée au microscope. Le résultat constant a été celui-ci : en général, les corpuscules abondent dans ces poussières. Ils y sont souvent en si grand nombre, que, dans une seule magnanerie, où l'on avait élevé quelques onces de graine blanche japonaise, en 1 865, j'ai recueilli 2 litres d'une poussière tellement chargée de corpuscules, que la plus petite parcelle, délayée dans une goutte d'eau, en montre par milliers dans le champ du microscope.
On serait bien tenté de croire, quand on songe surtout que les corpuscules ressemblent beaucoup à des spores de mucédinées, qu'un parasite analogue à la muscardine a envahi les chambrées, et que telle est la source du mal. Ce serait une erreur. Cette poussière était chargée de corpuscules parce qu'il y avait eu dans l'éducation beaucoup de vers corpusculeux morts dans les litières, pourris, desséchés, et que les corpuscules de leurs cadavres et de leurs déjections s'étaient disséminés partout.
Je dépose sur le bureau de l'Académie un peu de la poussière de la magnanerie dont je parle. En l'examinant au microscope, l'Académie pourra se convaincre de l'effrayante multiplication de ces petits corps que je regarde toujours comme une production qui n'est ni végétale ni animale, incapable de reproduction, et qu'il faudrait ranger dans la catégorie de ces corps réguliers de forme que la physiologie distingue depuis quelques années par le nom d'organites, tels que les globules du sang, les globules du pus, etc.
Quoi qu'il en soit, nous allons reconnaître que cette poussière des magnaneries, que l'on éloigne des éducations à leur début en presque totalité par le nettoyage préalable, mais qui renaît en quelque sorte pendant les nouvelles éducations, renferme des éléments toxiques à un haut degré, alors môme qu'on en éprouve les effets une année après sa production et sa dessiccation au contact de l'air.
En saupoudrant la feuille de mûrier que l'on donne à manger aux vers avec cette poussière, on provoque une grande mortalité, et, dans l'intervalle de peu de jours, on donne lieu à l'un des symptômes habituels de la maladie, la présence des petits. Un seul repas par jour de feuilles salies par ces poussières, alternant avec deux ou trois repas de feuilles ordinaires, amène en quelques jours une mortalité qui s'élève à 20, 5o et 80 pour 100 du nombre total des vers. Développe- t-on ainsi la maladie avec présence des corpuscules? Non, car les vers morts dans ces conditions n'en ont pas présenté. Mais nous savons que l'absence des corpuscules ne prouve pas l'absence de
la maladie. Dans tous les cas, il est sensible que les matières qui composent la poussière des magnaneries sont toxiques pour les vers à soie lorsque cette poussière est très-corpusculeuse. En outre, j'ai cru remarquer que l'effet était plus accusé sur les vers déjà malades ou prédisposés à la maladie que sur les vers sains.
L'expérience est plus concluante lorsque l'on recouvre les feuilles de gouttelettes d'eau ordinaire rendue trouble par les liquides et les solides du corps d'une chrysalide ou d'un papillon très-corpusculeux. Tous les vers soumis à l'expérience ont péri dans rinter\'alle de quelques jours. Les mômes essais répétés, soit avec des poussières minérales, soit avec de l'eau rendue trouble par les substances qui composent le corps d'un papillon sain, n'ont donné lieu à aucune mortalité qui mérite d'être signalée (i).
Lorsque l'on se représente les éducations industrielles telles qu'elles sont conduites, il est difBcile de ne pas admettre, d'après les faits qui précèdent, que, dans les chambrées dérivant de mauvaises graines, beaucoup de vers se perdent par le mode d'infection dont je viens de parler. La feuille ne serait pas malade, l'air que les vers respirent ne serait pas chargé de miasmes délétères; il n'y aurait pas un choléra des vers à soie, ni d'épidémie mystérieuse dans ses causes. Un mal pouvant nattre dans une éducation quelconque par des circonstances propres aux éducations (^), mal héréditaire par infection congéniale ; les crottins des mauvais vers, surtout lorsque ces crottins sont humides; les débris des cadavres de ceux qui périssent, toutes circonstances qui accumulent des poussières dangereuses pour la santé des vers, voilà peut-être toute la maladie.
DC. Je suis très-porté à croire qu'il n'existe pas de maladie actuelle particulière des vers à soie. Le mal dont on se plaint me paraît avoir existé toujours, mais à un moindre degré. J'ai déjà dit qu'il existait sûrement au Ja-
(i) J'aurais désiré placer sous les yeux de 1* Académie les résultats de cette expérience. M. Peligot voulut bien me remettre un certain nombre de vers ayant accompli leur quatrième mue depuis quelques jours. Après les avoir partagés en plusieurs lots, j'ai donné à Tun d'eux de la feuille humectée avec une eau rendue trouble par les matières du corps de papillons corpusculeux ; mais aujourd'hui ils Tirent encore et se préparent à faire leurs cocons.
Les expériences de ce genre que j'ai faites à Alais ont porto sur des vers plus petits et avant la quatrième mue. Est-ce là la cause de la différence de l'essai de Paris et des essais d' Alais? Je ne sais. Tout ceci sera l'objet d'études approfondies l'an prochain.
(3) J'ai fait des éducations dans des bottes de carton mnniesde leurs couvercles. Tous les papillons ont été corpusculeux. J'ai tout lieu de croire que les n èmes graines élevées à la manière ordinaire avec renouvellement de l'air auraient fourni Wucoup de papillons privés complètement de corpuscules.
pon, bien que ce pays nous envoie des graines relativement saines. En outre, M. le préfet du Gard ayant bien voulu faire la demande, un peu partout dans son département, d'anciens cocons étouffés, et M. le général Morin, de son côté, ayant mis obligeamment à ma disposition des cocons conservés par M. Alcan au Conservatoire des Arts et Métiers, j'ai pu m'assurer que quelques chrysalides de l'année i838, époque à laquelle on était encore loin de se plaindre de la maladie actuelle, offraient en abondance des corpuscules. Aussi ai-je l'espoir que, si le mal est combattu et écarté avec intelligence, on arrivera à une situation bien meilleure que celle qui a précédé l'époque antérieure à la maladie.
X. En outre, j'ai des motifs sérieux de croire que la plupart des maladies du ver à soie connues depuis longtemps sont liées à celle qui nous occupe, la muscardine et, peut-être, la grasserie exceptées. Il ne faut pas oublier que si les éducations d'autrefois étaient à l'ordinaire faciles, régulières et rémunératrices, elles ont toujours donné lieu à une grande mortalité, ne s'élevant pas à moins de 4o à 5o pour loo environ, ai-je ouï dire, du nombre total des œufs et des vers à la naissance. Je crois que cette mortatité était pour une grande part sous l'influence de la maladie dite actuelle (i).
Le développement des corpuscules altère, selon moi, à des degrés trèsdivers les humeurs et les liquides du corps des papillons. Sans doute ils peuvent assez peu se multiplier, ou se multiplier dans des organes qui intéressent à un assez faible degré la fonction de reproduction pour que la graine des parents corpusculeux ne soit pas malade sensiblement. U est vraisemblable, au contraire, qu'il y a tels degrés d'altération des parents qui correspondent à telles ou telles affections ou genres de morts qualifiés anciennement de maladies spécifiques du ver à soie. Voici, par exemple, ce que j'ai observé relativement à la maladie dite des morts-flats^ qui a toujours fait de grands ravages, et qui a déterminé, conjointement avec la muscardine, au commencement du siècle, les intéressantes études de Nysten. Parmi les échantillons de graines que j'avais préparés l'an dernier, il y en avait un issu de papillons, mâle et femelle, très-corpusculeux, pas de façon, cependant, à rendre la graine corpusculeuse ni les vers. Néanmoins, il est mort de ceux-ci 64 pour 100, entre la quatrième mue et la montée, de cette maladie des morts-flats. J'attribue cette mortalité à ce que la graine née de parents cor-
(1) J*ai Yu échouer plusieurs éducations sous Tinfluence de causes mal détermi nées. On aurait attribué volontiers ces échecs à la maladie régnante. Pourtant il n'en était rien. Je suis porté à croire qu'il y a assez souvent des insuccès provoqués par quelque circonstance défectueuse pendant la conservation de la graine, ou s l'époque de l'incubation . U arrive fréquemment que l'on met sur le compte de 1> maladie régnante des échecs qui ont de tout autres causes.
pusculeux était malade au degré voulu pour provoquer la maladie des mortsflats ; car il m'est difBcile d'admettre qu'un accident inconnu d'éducation ait donné lieu à cette maladie, d'autres essais de la môme graine placés à côté de celui-ci et conduits absolument de la même manière ne m'ayant rien offert de pareil.
Voici un autre fait non moins significatif. Dans les expériences où j'ai vu périr tous les vers qui avaient pris quelques repas de feuilles humectées par les débris du corps de papillons très-corpusculeux, si j'avais eu à qualifier le genre de mort qui avait atteint ces vers, sans rien connaître de l'expérience par laquelle j'avais provoqué leur mort, j'aurais dit qu'ils avaient péri de la négrone^ car dès le lendemain de la mort, le corps de ces vers était tout noir.
XI. Je ne saurais mieux faire comprendre la manière dont je me représente la maladie des vers à soie qu'en la comparant aux effets de la phthisie pulmonaire. Il s'agit ici, bien entendu, d'effets généraux et de ressemblances dans les résultats. Je ne prétends pas le moins du monde assimiler ces maladies dans leurs natures propres, qui probablement diffèrent beaucoup. La phthisie pulmonaire est une maladie héréditaire, mais elle est aussi une maladie que mille accidents peuvent déterminer. Elle est donc, pour ainsi dire, inhérente à l'espèce humaine. En outre, le signe physique des tubercules n'apparaît qu'à un certain âge. Provoquez des mariages entre parents atteints de cette affection, et la maladie fera peu à peu de grands ravages. De même, je pense qu'en pleine prospérité, en partant de la meilleure graine possible, on pourra donner naissance à des vers qui deviendront par accident corpusculeux, sinon les vers eux mêmes, du moins les papillons. La meilleure de mes graines de Tan dernier, provenant de parents qui n'offraient que de très-rares corpuscules, m'a fourni 91 papillons sur 100 absolument dépourvus de corpuscules (i). Les 9 papillons corpusculeux ne Tétaient pas, je crois, par hérédité, mais par accident d'éducation, peut-être par contagion. J'en serais plus sûr encore si la graine d'où ils étaient issus avait été produite par des papillons absolument sans corpuscules. Mais la graine totale de 100 papillons, dont 9 sont corpusculeux, pourrait donner une bien plus grande proportion de papillons corpusculeux, surtout si tous les 9 papillons infectés le sont à un degré suffisant pour amener un tel résultat. La troisième génération pourrait être plus infectée encore, et ainsi de suite. Cette circonstance se présenterait d'autant plus sûrement, que dans les grainages successifs on ne pren-
(1) Dans une éducation de la graine d'un couple de race polyroltine, graine pro- <luiteen 1866, et dont le mâle et la femelle n'avaient pas du tout de corpuscules, sucun des papillons n'a été corpusculeux.
drait aucun soin pour éloigner les papillons évidemment mauvais à la simple apparence de leurs ailes et de leurs corps. Les grainages industriels qui ont été un des effets de la maladie sont ordinairement entachés de ce vice radical, très-préjudiciable aux chambrées, et bien fait pour propager outre mesure le mal régnant.
Xn. Si Ton se reporte maintenant à ma Note de l'an dernier , on verra que plusieurs des principes qui me servaient de guide et que je n'avais présentés que sous toutes réserves du contrôle de faits nouveaux, plus nombreux et mieux étudiés, ont aujourd'hui l'appui tie preuves décisives.
1° La présence des corpuscules dans une graine ou dans un ver est l'indice du mal le plus profond et le plus avancé.
Toutes les contradictions qui ont été adressées sur ce point aux observations de MM. Cornalia, Vittadini, Lébert sont dénuées de fondement.
2° L'absence des corpuscules dans un ver ou dans une graine ne prouve pas que ce ver, que cette graine ne sont pas malades.
S'il faut condamner une graine, une graine indigène principalement, dont beaucoup d'œufs sont corpusculeux, il est indispensable de ne prêter qu'une confiance réservée à une graine qui ne contient pas de tels œufs. L'étude de la graine, bonne en soi, n'éclaire donc pas suffisamment l'éducateur.
Une chambrée dans laquelle on ne trouve pas de vers corpusculeux, ou qui n'en offre qu'exceptionnellement, peut échouer comme rendement , et elle se montre très-souvent défectueuse lorsqu'on la prend comme source de graine pour l'année suivante.
3** C'est que la maladie, avec présence du caractère des corpuscules, ne s'accuse en général que dans les chrysalides âgées et dans les papillons.
Le ver non corpusculeux porte donc très- souvent en lui-même la prédisposition qui le rendra très -corpusculeux dans la dernière de ses métamorphoses, celle-même qui intéresse le plus directement sa fonction de reproduction.
4° Dans aucun cas, les papillons non corpusculeux ne fournissent au nombre de leurs œufs un seul œuf corpusculeux, c'est-à-dire un œuf dont on puisse dire, dès son éclosion, que le ver qui en sort est destiné à périr dans le cours de l'éducation avec tels ou tels des symptômes caractéristiques de la maladie régnante.
Tous les œufs corpusculeux proviennent donc de papillons très-chargés de corpuscules.
5" La réciproque n'est pas exacte, c'est-à-dire que des papillons chargés de corpuscules peuvent donner et donnent très-fréquemment une graine dont les divers œufs ne sont pas du tout corpusculeux.
6° Non-seulement des papillons plus ou moins chargés de corpuscules peuvent fournir des graines qui n'en contiennent pas , mais en outre ces mêmes graines, élevées avec des soins de propreté ordinaires, particulièrement en
[letites éducations, conduisent à des papillons parmi lesquels un plus ou moins grand nombre ne sont pas du tout corpusculeux (i).
Xm. En cherchant à déduire des principes qui précèdent, par le raisonnement seul, un moyen pratique de produire de la bonne graine, on arrive, en quelque sorte forcément, au procédé de grainage que j'ai indiqué, car ces principes permettent d'afûrmer que le papillon vraiment sain, bon reproducteur par conséquent, est dépourvu de corpuscules. Je parle bien entendu de k maladie régnante; un papillon non corpusculeux qui serait issu d'un ver prédisposé à la gmsserie, par exemple , pourrait être mauvais reproducteur et fournir une graine dont les vers périraient de la grasserie. J'ai eu une preuve de ce fait cette année.
Que manque-t-il donc au procédé auquel je fais allusion pour que je puisse, dès à présent, le proposer en toute sécurité? Il lui manque le contrôle des éducations des nombreuses graines que j'ai préparées, en les qualifiant à l'avance par l'examen du corps des papillons d'où ces graines sont issues. J'ai fait déjà quelques éducations de telles graines, obtenues en i865, dont le résultat a répondu à mon attente. Mais par les raisons que j'ai fait connaître dans ma Note de l'an dernier, j'avais trop peu de ces graines à ma disposition, et je dois attendre les données des éducations futures avant de me prononcer déûnitivement.
XIV. Les principes que j'ai posés tout à l'heure me paraissent rigoureusement démontrés par l'ensemble des observations que j'ai recueillies cette année. Il résulte en outre de ces observations des conséquences qui, pour être présentement moins bien étayées par l'expérience, méritent cependant l'attention sérieuse des savants et des éducateurs. Voici les principales :
1* Les papillons corpusculeux sont d'autant plus malades et mauvais reproducteurs que leurs chrysalides ont été plus tôt le siège de la formation des corpuscules.
(i) J'entends par petites éducations des éducations qui peuvent être quelconques, à la seule condition qu'elles soient dirigées avec ces soins de propreté auxquels je fiis allusion, tels que délitages à temps utile, éloignement des poussières, suppression fréquente des vers morts ou mourants, aération convenable. Il faut y joindre une bonne conservation de la graine qui ne doit point travailler, puis s'arrêter, puis reprendre son travail intérieur. Je pense que la graine doit être conservée au froid (cellier au nord dans les hivers ordinaires, cellier plus froid, cave, dans les hivers doux) jusqu'au dernier moment, et s:i température graduellement élevée à l'incubation. 11 faut y joindre également beaucoup de science pratique dans l'art de conduire les repas au moment des diverses mues. Tout cela avec beaucoup d'air, c'est-à-dire un air renouvelé, un air non stagnant, comme en procurent de bonnes dispositions de magnaneries pour la ventilation.
2** La maladie actuelle a toujours existé. E n'y a qu'exagération d'un état de choses en quelque sorte inhérent aux éducations industrielles.
Des causes mal connues l'ont développée outre mesure. Cependant il serait facile, par des grainages pratiqués sans autre intérêt que celui de produire des œufs en abondance, et aussi par des éducations dans un air humide, non renouvelé, de faire naître la situation actuelle, môme en pleine prospérité. B est donc bien probable qu'il n'y a rien de mystérieux ni dans la maladie ni dans ses causes.
3° La maladie existe au Japon, souvent très-développée dans telles ou telles chambrées individuelles. Mais tandis qu'il est rare aujourd'hui de trouver en France une chambrée dont tous les papillons ne soient pas corpusculeux, il en existe beaucoup de telles au Japon, surtout parmi les chambrées polyvoltines, et dans les autres le nombre des papillons corpusculeux est relativement faible en général.
4*^ La mortalité des chambrées avant l'époque de la maladie était déjà en partie sous l'influence du mal actuel. On a donné des noms spécifiques à des maladies qui ne sont que des formes et des effets de la maladie régnante.
5** La mortalité des chambrées à mauvaise graine provient non-seulement d'une infection de la graine par hérédité congéniale, mais en outre de l'introduction directe dans le corps des vers de feuilles salies par des poussières, des déjections, ou des débris de vers morts très-corpusculeux.
XV. Un mot encore en terminant sur les corpuscules considérés dans leur mode de formation. Si j'avais eu à ma disposition les ressources d'un laboratoire, je crois qu'il m'eût été facile de faire une analyse élémentaire de ces petits organites, dont on pourrait préparer vraisemblablement de grandes quantités en opérant à peu près comme on le fait pour isoler la fécule des cellules de la pomme de terre.
Mes observations de cette année m'ont fortifié dans l'opinion que ces organites ne sont ni des animalcules ni des végétaux cryptogamiques.
Il m'a paru que c'est principalement le tissu cellulaire de tous les organes qui se transforme en corpuscules ou qui les produit. Entre les muscles et le tissu cellulaire qui les entoure et les pénètre, on voit quelquefois les corpuscules faire hernie, tant leur abondance est grande. L'enveloppe des poches plus ou moins volumineuses dans lesquelles, ainsi que je le disais l'an dernier, sont renfermés les corpuscules, est peut-être le plus souvent constituée par le tissu cellulaire propre à tel ou tel organe.
Les études auxquelles je me suis livré cette année ont exigé un travail considérable qu'il m'eût été impossible d'accomplir seul. Un jeune physicien déjà connu par d'importantes recherches, M. Gernez, n'a cessé de me prêter son concours le plus empressé et le plus intelligent. M. Duclaux, jeune chimiste fort exercé, a bien voulu, également, passer quelque temps auprès de moi et m'a rendu d'importants services. C'est à eux que revient une bonne part des
observations sur lesquelles s'appuient les données qui précèdent. Je ne dois pas oublier le bienveillant empressement de S. Exe. le Ministre de l'Instruction publique à accorder toutes les facilités nécessaires pour leur collaboration, et je suis heureux d'en témoigner ici ma vive reconnaissance. Enfm je ne saurais trop louer M. de Lachadenède, président, et M. Despeyroux, secrétaire du Comice agricole d'Alais, de leur dévouement sans bornes aux intérêts qui leur sont confiés.
Je déposerai ultérieurement sur le bureau de l'Académie des tableaux nombreux, faisant connaître tout le détail de mes observations. J'espère que l'on sera conduit à leur donner les mômes interprétations que moi-même ; aussi, est-ce avec quelque confiance que j'attendrai les résultats des éducations de tous les échantillons de graines que j'ai préparés cette année. S'ils confirment les idées que je me suis faites au sujet de la nature et de la propagation du mal, j'ai la confiance que toutes les plaintes des sériciculteurs disparaîtront bientôt.