‹ Études sur la maladie des vers à soie 1870 v. 2Chapitre 5 sur 79 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

diverses mesures soient prises, notamment pour diminuer les charges de la propriété par le dégrèvement de leurs terres, pour mettre chaque année à la disposition des éleveurs des graines de meilleure provenance, et pour assurer rétude de toutes les questions qui se rattachent à cette épizootie persistante, tant au point de vue de la pathologie qu'à celui de Ihygiène.

De son côté, le sieur Limagne adresse les mêmes vœux au Gouvernement.

On peut hésiter sur la nature des remèdes ou des palliatifs que la situation des départements séricicoles réclame, mais il ne peut y avoir de doute au sujet du fléau qui les accable; sa gravité, sa duré?, sa nature mystérieuse, l'importance des désastres qu'il a consommés, tout contribue à lui donner les proportions d'une calamité publique.

Les départements séricicoles, frappés dans leur production la plus précieuse, ne sont pas seuls à souffrir : nos manufactures de soieries et notre commerce luimême partagent, à certains égards, leur gône. La pénurie et le renchérissement des matières premières provenant de la récolte des cocons ou des étoffes qu'elles auraient fournies, les rendent toujours plus ou moins solidaires des dommages éprouvés par les magnaneries.

Mais l'industrie et le commerce trouvent plus facilement et plus prompte ment des compensations que l'agriculture. La soie que la France ne produit plus, on la demande au midi de l'Europe, à l'Asie ou à l'extrême Orient ; on remplace par d'autres nouveautés les étoffes qui exigeaient nos soies de qualité exceptionnelle. Au contraire, le propriétaire dont le domaine est planté en mûriers ne peut demander ni à la terre une autre récolte, ni pour ses feuilles un autre emploi.

Avant de se résoudre à arracher des mûriers, qui comptent vingt ans au moins de végétation pour la plupart, il laisse les pertes de revenu s'accumuler et l'arriéré grossir. Mais qui n'en ferait autant? A quels regrets ne se seraiton pas exposé, si au moment où l'oïdium détruisait les récoltes de la plupart de nos vignes on avait considéré comme perdue une production que le soufre a sauvée? Les éleveurs de vers à soie ne peuvent donc pas, malgré huit à dix années de sinistres croissants en étendue et en intensité, accepter comme irrévocable et sans remède une situation dont ils espèrent toujours être exonérés par quelque changement favorable dans le régime des saisons ou par quelque découverte de la science agricole. Ne troublons pas encore ces espérances.

Cependant, une véritable misère se répand dans quelques-uns de nos départements séricicoles, misère inégale assurément, mais inégale surtout par la proportion des terres cultivées en mûriers, car peu d'entre elles ont échappé au fléau, s'il en est qu'il ait ménagées. Comme la culture du mûrier s'est développée spécialement dans le bassin du Rhône et dans le bassin de la Garonne, on peut estimer à trente-neuf départements, en y comprenant la Corse, ceux qui sont atteints, plus ou moins, par le mal qui nous occupe.

Mais le bassin du Rhône représente avec la Corse environ 95 pour 100 de

la production de la soie française. C'est donc à cette région qu'il faut songer, et, dans cette région elle-même, surtout aux quatre dé|)artements d'où émane la pétition : le Gard, THérault, la Lozère et TArdèche; ce sont ceux où la culture du mûrier est devenue par sa prépondérance la cause des plus grandes souffrances.

Quelle est l'étendue de ces souffrances, quelles en sont la durée probable et les conséquences nécessaires?

La production de la soie dans le monde connu s'élève à i loo millions de francs environ. La France entrait naguère pour un dixième au moins dans ce chiffre; car elle fournissait pour loo millions de cocons, et môme, en i853, pour 117 millions.

Pour obtenir ce produit, on consomme plus de 83 000 kilogrammes d'œufs ou graines de vers à soie, et près de 600 millions de kilogrammes de feuille de mûrier.

La graine consommée constitue, dans les années ordinaires, une dépense de 3 à 4 millions de francs. Dans les anniVs calamiteuses que nous venons de traverser, l'obligation d'aller la chercher au loin a souvent doublé, triplé et môme sextuplé les frais de l'éleveur, sous ce rapport; frais qui, en i853, atteignaient déjà près de 5 millions pour l'importation des graines étrangères.

La feuille du mûrier dans les années ordinaires représente, de son côté, une valeur de 55 à 60 millions de francs.

Ainsi, en énonçant, ce qui est malheureusement trop vrai, que la récolte effectuée dans ces dernières années, réduite au tiers en 4 856 et tombée quelquefois plus bas encore, est considérée comme favorable lorsqu'elle approche d'une demi-récolte des anciennes années les plus ordinaires, on trouvera que ceux qui estiment à environ 3o millions la perte éprouvée sur le prix de la feuille de mûrier n'exagèrent probablement pas le dommage.

D'un autre côté, puisque la graine d'Europe ne réussit plus, si l'on en croit le bruit général, comment s'étonner que les éleveurs recherchent les graines des pays lointains? Comment le prix de celles-ci ne serait-il pas exagéré par la concurrence de la demande et aussi par les frais du transport, par les dépenses qu'exige leur récolte, par les dangers auxquels s'exposent souvent ceux qui en sont chargés? Leur prix est donc bien sup.^rieur à celui des anciennes ; on paye 12 ou i5 francs l'once de graine qui coûtait à peine I^^5o ou a francs jadis, et que le plus souvent on se distribuait gratuitement môme, d'une chaumière à l'autre. La dépense moyenne de la sériciculture ne peut pas se chiffrer à moins de 5 à 6 millions de ce chef. L'importation de la graine, mise en consommation, a môme dépassé i3 millions en 1860 et 10 millions en i863.

Enfin il faut tenir compte des frais de main-d'œuvre et de combustible pour la conduite des chambrées, pendant quelques semaines.

Trop souvent, en effet, l'éducation du ver s'étant comportée, comme à l'ordinaire, c'est seulement au dernier jour, au moment de la montée des vers ou

de la formation des cocons, que tout à coup la maladie se manifeste intense,

générale. L'éleveur fait naufrage au port. Toute espérance de récolte s'évanouit pour lui, précisément alors que les soins, les dépenses, la maind'œuvre et les fournitures qu'elle exigeait étaient entièrement supportés.

Ce tableau cruel, mais sincère, d'une situation qui n'a pas besoin qu'on en exagère les couleurs suffit pour montrer au Sénat que certains départements méridionaux, au nombre de quatre ou cinq plus spécialement affectés, sont depuis huit à dix ans en proie à la plus funeste influence. Les récoltes de la soie qui faisaient l'aisance ou la richesse de leur population à tous les degrés sont anéanties ; les propriétaires des terres cultivées en mûrier, les ouvriers et ouvrières employés à ce travail, les familles qui y consacraient en si grand nombre leurs économies, leurs soins personnels et leur demeure ; les filateurs de soie enfin et leur cortège : tout cet ensemble subit une détresse réelle et un grand découragement.

Si un changement de climat ou une altération incurable du mûrier pareille à celle qui a frappé les orangers d'Hyères, condamnaient la France à renoncer à la culture de la soie, il faudrait courageusement en prendre son parti. Mais un ensemble de faits, d'opinions et de convictions formées au milieu des exemples de la pratique, permettent d'affirmer qu'avec la même feuille, les mêmes conditions et les mêmes soins, telle chambrée réussit avec une graine bien saine, à côté de telle autre qui échoue avec une graine infectée. C'est donc la graine qui est l'origine principale, sinon la seule source du mal. La feuille n'est pas encore condamnée par la pratique des éleveurs; loin de là. Notre pays, notre agriculture ne semblent pas réduits à renoncer pour toujours à la production de la soie.

Ce serait donc une barbarie que d'arracher tous nos mûriers ; ce serait une grande imprévoyance de la part des pouvoirs publics que de le conseiller, au lieu de s'en faire les protecteurs.

Les vers à soie ont traversé dans d'autres temps des épreuves analogues. Ce n'est pas la première épidémie qui les frappe, ni surtout le premier découragement que les éleveurs ont à combattre.

En 1688, une maladie qui s'était manifestée dans les magnaneries, et qui ne cessa qu'en 17 10, non-seulement arrêta la plantation des mûriers, mais encore détermina les propriétaires qui en possédaient à les couper ou à les arracher, tant qu'ils n'en furent point empêchés. Mais les États du Languedoc, toutpuissants alors pour la police rurale, prescrivirent la conservation des mûriers et punirent même de fortes amendes ceux qui les arrachaient. Aujourd'hui, si de telles rigueurs ne sont plus de mise, s'il faut procéder par la persuasion et l'assistance, on a le droit de beaucoup espérer du moins de ces deux moyens employés avec conviction.

L'intérêt public est évident. Il veut que le capital accumulé sur les terres plantées en mûriers ne soit pas détruit, que l'industrie séricicole ne soit pas abandonnée; enfin que la manufacture de Lyon soit remise en possession, le plus tôt possible, des so!es abondantes et surtout de» belles soies de nos pro-

vînces méridionales dont les équivalents ne se retrouvent pas facilement dans le reste du monde, ni pour le prix ni pour la qualité.

Par quel procédé peut-on donner satisfaction à cet intérêt public? SufGt-il de dire aux propriétaires : Conservez vos mûriers, dans Tattente d'un retour propice ; aux magnaniers : Respectez vos installations ; aux populations manquant de travail : N'émigrez pas? Non ! ce langage ne sauverait ni les mûriers ni les magnaneries. Il ne préviendrait pas la dispersion d'une population que la misère chasse déjà de certaines contrées séricicoles où elles ne peuvent plus vivre.

Dans celles-ci, les métayers, les propriétaires sont obérés; les propriétés rurales sont invendables ; les expropriations se multiplient, car le Crédit agricole et le Crédit foncier refusent comme gage les propriétés plantées en mûriers. Tel est le tableau d'une partie importante du territoire séricicole. Il serait inutile d'en diminuer le triste aspect.

Lorsque le mal était à son début, il y a quinze ou vingt ans, il n'intéressait qu'un petit nombre de localités. Quand, il y a huit ou dix ans, il s'étendait sur toute la France, mais sur la France seule, l'industrie manufacturière n'avait pas encore à s'émouvoir des souffrances de l'industrie agricole ; elle comptait sur le commerce.

Mais aujourd'hui l'Italie, l'Espagne, la Grèce, la Turquie, l'Asie Mineure, une partie de la Chine sont devenues tour à tour victimes d'un fléau qui fait le tour du monde. Le commerce, l'industrie manufecturière ne peuvent plus méconnaître que leurs intérêts et ceux de la sériciculture nationale sont solidaires. Ils doivent s'associer à l'agriculture pour obtenir que les mûriers ne soient point détruits et que les mesures d'ensemble soient enfîn étudiies, en vue de remédier au mal ou d'en arrêter la propagation.

Les pétitionnaires sont convaincus, et votre Commission partage leur sentiment, que si la question qui les occupe pouvait être taxée d'intérêt particulier il y a dix ans, elle a pris plus tard les proportions d'un intérêt général. Leurs plaintes ont dès longtemps excité toutes les sympathies, et les demandes qu'ils formulent avec autant de modération que de sens pratique semblent de nature à rencontrer partout la même faveur aujourd'hui.

En voici le résumé : i** dégrèvement des terres consacrées à la culture du mûrier; a° graines d'origine certaine livrées à prix modéré; 3° étude des procédés propres à faire disparaître la maladie et à prévenir son retour ; 4* ouverture de chantiers de travaux publics dans les contries séricicoles pour y retenir la population; 5° mesures spéciales diverses favorables à l'agriculture du Midi.

Sur le premier point, tout le monde le sait, le Gouvernement n'est pas indifférent. Le a4 octobre- dernier, les préfets étaient informés par le Ministre des Finances qu'une remise d'impôts ne pouvait être accordée d'office par le Gouvernement, mais qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que des dégrèvements fussent accordés aux propriétaires, soit sur demandes individuelles,

8oit sur demandes collectives formées en leur nom par le maire des communes les plus maltraitées par la maladie.

A regard des éducateurs non-propriétaires de mûriers, ils étaient avisés que des secours spéciaux pourraient être accordés aux plus nécessiteux d'entre eux par le Ministre de l'Agriculture et du Commerce.

Les pétitionnaires sont convaincus que le Gouvernement a fait tout ce que lui permettaient les lois defmance; mais ils font remarquer avec douleur que ses bonnes intentions n'ont pu porter au mal un remède suffisant, et qu'une modération d'impôts de 4o«5 francs, par exemple, pour une commune qui produisait 126 000 francs de cocons, ne suffit pas pour en sauver les mûriers. Ils craignent également que If s magnaneries ne tombent bientôt en ruine, si elles ne sont pour ceux qui les possèdent qu'une occasion d'indemnités une fois payées, réglées selon l'usage du Ministère de l'Agriculture, à raison de 6 pour 100 des pertes, et réservées aux gens nécessiteux. Ils sollicitent des dégrèvements et des secours pris sur fonds spéciaux, réclamés des pouvoirs publics.

A ces vœux dont l'accomplissement ressortit au Ministère des Finances, s'en joignent d'autres qui s'adressent aux Ministères de l'Agriculture, de la Marine et des Affaires étrangères. Les éducateurs qui leur demandent des graines saines, de provenance certaine, à prix modéré, n'ignorent pas que TEmpereur a voulu personnellement qu'il fût porté par ce moyen un premier remède à leurs souffrances; que c'est aux facilités ouvertes par les ordres de Sa Majesté au commerce des graines de l'extrême Orient que sont dus les meilleurs succès des récoltes des années les plus près de nous.

Ainsi qu'on l'a vu précédemment, les chambrées les plus favorisées depuis douze ou quinze ans sont celles dont les éducations ont reposé sur l'emploi de graines étrangères saines, ou pour mieux dire de provenances récemment exploitées. En France, la récolte la plus abondante du siècle, qui a eu lieu en i853, provenait presque en entier déjà de graines d'Italie. En ce moment, les graines du Japon sont pour quelques parties très-importantes du Midi les seules qui n'aient pas échoué. Les éleveurs^ témoins de ces résultats, ne peuvent se contenter d'exprimer leur reconnaissance pour le passé.

Leurs désirs iraient plus loin pour l'avenir. Ils ne proposent pas à l'État de se faire collecteur ou marchand de graines, car ils savent que ce commerce est le fait de l'industrie privée. Mais ils pensent que les Sociétés agricoles pourraient être aidées par l'État dans leurs tentatives pour se procurer des graines authentiques du Japon ou ailleurs, et que leurs agents devraient être spécialement protégés. Ils demandent que le retour de ceux-ci puisse s'opérer à un jour déterminé, sur un bâtiment de l'État, spécialement affecté à ce service. Les graines y seraient disposées de feçon à être rentrées, à volonté, pendant la traversée, dans l'intérieur du navire, en cas de mauvais temps, reportées sur le pont, au contraire, et visitées dès que le temps le permettrait. Ces conditions, indispensables au succès, l'expérience l'a démontré, et sans

lesquelles les graines arrivent toujours plus ou moins altérées, sont inadmissibles pour des bâtiments du commerce chargés de marchandises quelconques et de passagers de toutes professions ; elles ne peuvent se réaliser (\\xe sur un navire de la Marine impériale.

L'intervention de l'État consisterait donc : i** à assurer aux collecteurs de graines la protection spéciale des consuls ; ^^ à fournir des bâtiments [)our le transport des graines, du lieu d'origine en France.

Les Sociétés agricoles, de leur côté, feraient les frais des expéditions, en choisiraient les agents, vérifieraient l'état des graines à leur arrivée, les placeraient sous la recommandation de leur estampille, et procéderaient à leur vente, sous leur seule responsabilité. Bien entendu qu avant d'accréditer les agents des Sociétés agricoles, les préfets et les autorités locales se seraient assurés qu'il s'agit d'une expédition d'intérêt public et non d'une spéculation commerciale, et que par conséquent le transport gratuit effectué par les navires de l'État profiterait à l'éleveur seul et non à un intérêt privé.

Ces vœux n'ont rien qui ne soit réalisable; le concours des agents consulaires n'a jamais fait défaut à notre industrie séricicole et celui de notre Marine lui est acquis. Ce sont donc seulement des mesures de prévoyance à combiner et à prendre en temps utile par l'État pour désigner les bâtiments de retour propres au transport des graines, et c'est en ce sens seulement que le renvoi au Ministre de la Marine doit être compris. Mais l'indispensable nécessité des moyens dont il dispose et l'importance de leur rôle conduisent les pétitionnaires à déclarer qu'à leur avis c'est lui qui tient dans ses mains la saine récolte des années que nous allons traverser, si rien ne modifie la situation d'une manière favorable en Euroi)e.

Les pétitionnaires réclament une étude nouvelle, systématique et pratique à la fois, de la maladie, de son origine, des conditions de sa propagation et des moyens de la combattre.

Constatons d'abord qu'ils enregistrent avec un sentiment de profonde reconnaissance les soins que le Gouvernement de l'Empereur, l'Académie des Sciences et la Société d'Encouragement pourl'industrie nationale ont accordas à cette étude. Des missions, des enquêtes confiées aux savants et aux praticiens les plus compétents, des éducations expérimentales tentées sur tous les points, des magnaneries spéciales consacrées à des renseignements permanents^ des Rapports développés résumant les travaux des Commissions les plus attentives, un traité complet enfin à la composition duquel s'est dévoué un naturaliste éminent, M. de Quatrefages, œuvre provoquée par l'Académie des Sciences et publiée par ses soins, sous la présidence de notre illustre collègue M. le Maréchal Vaillant, dont le zèle pour ce grand intérêt s'est montré sans limites, voilà en effet de nombreuses preuves de sollicitude.

Mais les pétitionnaires, dont votre rapporteur a entendu les délégués, craignent que leur misère, en se prolongeant et en s'aggravant, n'ait porté le découragement dans l'esprit des protecteurs qui s'étaient, dès l'origine de la

maladie, dévoués à leur cause. Ils craignent surtout qu'une maladie qui avait excité tant de généreux efforts, lorsqu'elle se présentait circonscrite à certaines contrées, ne semble désormais au-dessus des forces de la science et de l'Administration, depuis qu'elle s'est répandue, pour ainsi dire, dans le monde entier.

Us verraient donc avec une profonde reconnaissance qu'une Commission ^spéciale fût constituée en permanence auprès du Ministère de l'Agriculture. Elle serait chargée de recueillir en France, en Europe et dans les pays d'outremer toutes les informations relatives à l'élève des vers à soie, de préparer les instructions de nature à diriger les agents des Comités séricicoles, de déterminer la nature des expériences à entreprendre, enfin de discuter toutes les mesures commandées par la situation au point de vue de l'hygiène.

En centralisant les efforts, cette Commission préparerait l'entente des préfets des départements où Ton s'occupe de la récolte de la soie, car il peut devenir nécessaire, en effet, que des précautions simultanées soient concertées et mises en vigueur.

On a fait remarquer, au commencement de ce Rapport, que c'est le ver à soie qui est malade et point le mûrier. Non que le mûrier n'ait été accusé de dégénérescence ou de maladie, mais on n'en a jusqu'ici administré aucune preuve. La maladie du ver, au contraire, s'observe à toutes les phases de sa vie : œuf, ver, chrysalide, papillon ; elle peut se manifester dans tous les organes. D'où vient la maladie? on l'ignore. Comment s'inocule-t-elle? on ne le sait. Mais son invasion se reconnaît à des taches brunes ou môme noirâtres, qui se voient à l'œil nu, et par des corpuscules vibrants qu'on observe au microscope dans les tissus tachés et dans les liquides qui les baignent.

La production de ces corpuscules ou de ces animalcules microscopiques envisagée au point de vue de leur origine nous ramène aux mystères de la génération des êtres. Leur propagation nous rejette dans les incertitudes qui entourent l'apparition des épidémies, des épizooties et de la plupart des maladies contagieuses ou transmissibles par voie d'hérédité.

Cependant, sans prétendre à résoudre ces problèmes obscurs, on s'est demandé si la sériciculture, depuis longtemps livrée à elle-même, sous le point de vue de la police, ne serait pas victime de la tolérance absolue dont elle jouit ; des mesures d'hygiène dont on a reconnu la nécessité pour prévenir la diffusion de toutes les maladies contagieuses ne pourraientrelles pas être utilement essayées aussi à son occasion? On abat les animaux atteints de la morve ; on isole les bestiaux malades de la péripneumonie contagieuse: ces rigueurs qui sont acceptées par l'agriculture quand il s'agit des chevaux ou des bêtes à cornes, lui paraîtraientrelles plus inopportunes lorsqu'elles s'appliqueraient aux vers à soie?

Votre Commission n'aurait pas qualité pour résoudre de semblables questions. Elle doit se borner à dire qu'en présence d'un mal aussi funeste que celui qui atteint la sériciculture, il lui parait indispensable, en effet, que la

science soit consultée de nouveau et que les plus larges moyens d'investigation soient mis à sa disposition. Les études auxquelles on s est livré depuis quelques années en France et en Allemagne ont jeté un jour inattendu sur la génération des parasites, souvent microscopiques, qui vivent aux dépens des animaux peu' volumineux. Leur transmission d'un être à l'autre par des œufs ou spores d'une ténuité extrême et d'une diffusion prodigieuse a été constatée. On a mis hors de doute que des maladies mortelles pour l'homme, les animaux et les plantes n'avaient souvent pas d'autres causes ni d'autre origine. C'est tout un monde nouveau qui s'est ouvert aux méditations et aux études de la science de la vie et de l'art de guérir.

S'il en était ainsi de la maladie des vers à soie, s'il fallait en faire remonter la cause et l'origine à l'inoculation de ces vibrions qui ont été signalés dans les tissus de tous les vers atteints, on serait conduit, sans remonter à leur origine première et en s'inquiétant seulement de leur transmission et de leur propagation, à demander, m effet, que des mesures de salubrité fussent concertées par les autorités des départements séricicoles.

L'assainissement et la désinfection des localités ayant servi à élever des vers qui auraient succombé à la maladie; l'enfouissement ou la destruction des restes, des déjections, des résidi:s de tout genre provenant de l'éducation manquée, pourraient être jugés indispensables, fallût-il que, dans certains cas, et pour les petites magnaneries, on fît exécuter les opérations d'assainissement aux frais de la commune.

Le Sénat ne trouvera pas que ceux des pétitionnaires qui ont envisagé comme suffisamment justifiées ces conséqui nces de la maladie dont souffrent leurs récoltes, aient été trop exigeants, s'il veut bien considérer : i** que, livrée à elle-même, la maladie, depuis ses débuts qui remontent à dix-huit ou vingt ans, n'a fait que s'envenimer et s'étendre; %^ que son aggravation, après avoir ruiné les éleveurs du Midi, deviendrait déplorable pour nos manufactures de soieries à leur tour ; 3** que le commerce de la France lui-même, où les objets de goût prennent une part si importante, en serait atteint.

Lorsque le midi de la France produisait pour 14 millions de cocons, au commencement du siècle, Lyon mettait alors en mouvement 11000 métiers ; il y a vingt ans, une production de 5o millions de cocons correspondait à 38 000 métiers lyonnais en activité; en i853, enfin, l'année où la sériciculture française, exerçant son dernier effort, produisait pour 117 millions, Lyon ne comptait pas moins de 7a 000 métiers occupés. On n'a pas besoin de préciser la situation actuelle, tout le monde sait quelles sont les souffrances de la fabrique lyonnaise.

La solidarité est naturelle, elle semble complète entre les intérêts de la sériciculture, ceux de la ^brique et ceux du commerce. Tout ce qui viendra en aide aux agriculteurs sera donc également secourable aux ouvriers lyonnais et au commerce parisien qu'on n'en peut point séparer.

Il serait même d'une grande importance, à ce point de vue, que Lyon et

Paris fussent représentés dans la Commission qui serait chargée d'étudier la maladie des vers à soie. Éclairé sur la vérité de la situation, le commerce de ces deux grandes cités trouverait dans ses relations étendues et dans ses capitaux des ressources que les infortunés paysans, métayers et magnaniers des montagnes du Midi ne soupçonnent môme pas.

Il reste à votre Commission à apprécier en quelques mots les procédés indiqués par quelques-uns des pétitionnaires, soit pour retenir la population découragée dans les communes d'où elle émigré, soit pour maintenir à leur valeur des terres qui sont dépréciées au delà de toute expression dans certaines de nos contrées séricicoles.

Les pétitionnaires font remarquer qu'il existe des projets pour le reboisement des montagnes, la régularisation des cours d'eau, l'ouverture de voies de communication tant ordinaires que ferrées, dont l'exécution intéresse les localités qu'ils habitent. Ils demandent si l'ouverture de ces travaux ne pourrait pas être promptement ordonnée; elle offrirait à la population des chantiers où elle trouverait à s'occuper dès cette année et qui, en assurant son existence, la retiendrait dans son pays natal. Plus tard, elle en aura disparu et il fiaudra pour accomplir ces mômes travaux y appeler des ouvriers nomades qui ne s'y fixeront pas.

Ces considérations sont surtout présentées par les éducateurs des Cévennes et des pays de montagne. Les propriétaires de terres à mûriers des environs d'Avignon et des pays de plaine en font valoir d'une autre nature.

Us demandent si l'Administration des finances ne pourrait pas autoriser la culture du tabac dans les terres qui deviendraient libres par l'arrachage des mûriers. Ils espéreraient trouver dans les profits de cette culture une compensation aux pertes qu'ils ont subies et à celles qu'entraînerait la destruction de leurs mûriers.

Votre Commission pense que le Sénat doit se montrer sympathique au premier de ces vœux, et qu'il doit ôtre un peu plus réservé à l'égard du second.

Ouvrir sur place des chantiers de travaux publics serait d'un excellent effet, tant pour faire vivre la population ouvrière que pour l'empôcher d'émigrer ; cette mesure tendrait à conserver les mûriers dans un pays de petite culture où la propriété est assez divisée, où chacun possède un coin de terre avec quelques mûriers qu'il ne détruira qu'à la dernière extrémité.

Au contraire, une décision, tendant à remplacer la culture du mûrier par celle du tabac, provoquerait l'arrachage des mûriers. Votre Commission est convaincue qu'il n'y a pas lieu de désespérer de l'industrie séricicole, qu'il y a moyen de la sauver, qu'il faut y tendre avec sollicitude et persévérance, qu'elle ne <ioit pas s'abandonner elle-même ; elle conseillerait donc au Ministère des Finances, s'il est conduit à donner des licences pour la culture du tabac, à les réserver du' moins pour les localités où, de l'aveu même des praticiens éclairés, il n'est pas bon que l'éducation des vers à soie se maintienne, et où les premiers symptômes de la maladie se sont manifestés il y a vingt ans.

En résumé, Messieurs les Sénateurs, votre première Commission reconnaît l'extrême, gravité de la maladie qui détruit les vers à soie et qui, après avoir atteint successivement les graines de France, d'Italie, d'Espagne, de la Grèce, de la Turquie et de l'Asie, oblige les éleveurs à demander pour leur récolte de chaque année des graines à l'extYème Orient et particulièrement au Japon. Elle constate le dommage immense qui résulte pour le commerce de la France de la diminution que sa production en soie a éprouvée depuis huit ou douze ans, la perte de travail que l'industrie lyonnaise en subit, la ruine imminente des magnaneries du Midi, la dépréciation des biens ruraux et l'émigration de la population des campagnes, qui en sont la conséquence.

Elle rappelle que les pétitionnaires sollicitent essentiellement du Gouvernement : i"* une petite modération d'impôt par une mesure spéciale ; t!* des moyens de transport à leur usage pour amener du lieu d'origine jusqu'aux ports français les œufs de vers à soie en bonne condition ; 3* l'ouverture de chantiers de travaux publics destinés à venir en aide aux ouvriers de la sériciculture dans ces contrées en détresse; 4** une étude nouvelle, centralisée et permanente des causes et conditions de la maladie, des moyens de la combattre et de la prévenir, les mesures d'hygiène privée ou publique à conseiller ou à prescrire, si son caractère contagieux parait suffisamment établi.

Votre Commission est d'avis qu'il n'y a rien dans ces demandes qui excède les moyens dont le Gouvernement de l'Empereur peut disposer pour atténuer des désastres déjà bien étendus, qui menaceraient, par leur aggravation ou leur durée, le travail des soies, dans son ensemble, l'une des meilleures sources de la prospérité du pays, d'une ruine ou du moins d'un appauvrissement certain.

En conséquence elle a l'honneur de vous proposer de renvoyer la pétition des trois mille cinq cent soixante-quatorze maires, conseillers municipaux et propriétaires fonciers des départements du Gard, de l'Ardèche, de l'Hérault et de la Lozère, ainsi que celle du sieur Limagne, aux Ministres des Finances, de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, de la Marine et des Colonies, et des Affaires étrangères. (Marques nombreuses d'approbation.)

Le Rapport précédent donna lieu devant le Sénat aux observations suivantes :

M. LE GÉNÉRAL MARQUIS d'Hautpoul. Messicurs, il n'y a pas grand'chose à dire après le discours que vous venez d'entendre. La science profonde du rapporteur, qu'il vient de mettre en pratique dans l'exposé lucide et rapide en même temps qu'il a fait, ne me donne pas de place pour traiter la question scienti6que. Je demanderai seulement la permission d'ajouter à ce que vous venez d'entendre quelques observations pratiques. Je sais qu'il n'est pas de bon goût de parler de soi ; mais cependant, éducateur sur une assez grande échelle, douze ans frappé comme beaucoup d'autres des effets de la contagion qu'on appelle gatine, et pourtant décidé à ne pas abandonner la culture du mûrier ni l'éducation des vers à soie, mais préoccupé surtout de remédier au

mal, je viens vous prier de m'accorder quelques minutes pour vous faire part de mes sérieuses observations au sujet de ce que je crois utile pour combattre ce fléau. (Très-bien! très-bien!)

Messieurs, jusqu'à présent, les éducateurs de vers à soie ont frappé à toutes les portes pour avoir de la graine, ils en ont demandé partout. Cette graine est arrivée en France ou falsifiée, ou portant en soi un principe morbide, d'où il est résulté que les graines venues de l'Orient ou de l'Occident ont été toutes frappées de stérilité.

Ce qu'il y a de fâcheux pour les éducateurs, c'est que cette maladie terrible la gatine^ pour l'appeler par son nom, ne se fait connaître qu'à la fin de l'éducation ; de telle sorte que, lorsque tous les frais sont terminés et que l'éducation est presque complète, lorsque l'éducateur, le malheureux paysan (car le fléau frappe sur toutes les classes) est au moment d'être rémunéré de ses dépenses, de ses travaux, de tous ses soins, il voit ces animaux qui ordinairement montent sur les rameaux, tomber sur le dos, les pattes en l'air, et mourir.

Voilà la situation de tous les éducateurs de vers à soie et les conséquences de ce malheureux fléau qui désole tous les pays où on s'occupe de cette industrie.

B n'y a qu'un seil remède, et, sur ce point, je suis d'accord avec l'honorable rapporteur. Je ne crois pas que les mûriers soient malades et leurs feuilleà insalubres.

A l'appui de cette opinion, je fournirai une preuve évidente, c'est que dans une môme chambrée, avec la môme nourriture donnée aux mômes heures, avec les feuilles provenant du môme mûrier, certains vers réussissent, tandis que d'autres meurent. S'il y avait un principe morbide dans la feuille, tous mourraient également. Quand on mange à la môme table d'un mets empoisonné, tous ceux qui en mangent succombent.

H y a dorx ici une autre cause. Pour remonter à la cause, il faut chercher naturellement la provenance des graines.

Celles que nous avons tirées de la Turquie, de l'Asie Mineure, de la Roumélie, de l'Italie, de l'Espagne ont eu toutes le môme sort.

Nous avons frappé en Chine; notre représentant M. de Montigny, alors consul général de France, a mis beaucoup de bonne volonté à envoyer des graines, mais ces graines ont mal réussi, elles n'ont pas bien profité.

Ce n'est que l'an dernier que la Société impériale d'acclimatation a eu la bonne, l'heureuse pensée de s'adresser au Japon.

Autrefois il y avait la peine de mort au Japon pour ceux qui exportaient de la graine. Depuis que les Européens y ont pénétré, et surtout depuis que le drapeau français y a été arboré sur plusieurs points, les autorités de ce pays sont devenues plus traitables. Cette restriction a été levée. Il est permis maintenant d'acheter de la graine de vers à soie au Japon.

L'année dernière, la Société impériale d'Acclimatation en a fait venir

4oo onces; or Tonce peut produire, dans les bonnes années, environ 5o kilogrammes de cocon. Ainsi un cejrtain nombre d'onces correspond déjà à une éducation assez considérable.

Cette quantité de graine a été distribuée, mais à un prix un peu cher, dans les pays séricicoles ; elle a été payée jusqu'à ao francs l'once , ce qui est un prix trop élevé.

Excusez-moi, si je suis encore obligé de faire intervenir ma personne, mais j'en ai acheté moi-môme, et ce qui est arrivé sous mes yeux est encore une fois une démonstration évidente que la maladie tient à la graine et non pas à la feuille. J'ai des magnaneries assez considérables, j'élève plusieurs espèces de graines , eh bien ! toutes celles qui ne proviennent pas du Japon sont malades. L'éducation n'est pas terminée, elle ne le sera que vers le 1 5 de ce mois; mais on voit dores et déjà l'aspect de ces produits : les vers d'une autre provenance que le Japon sont tous malades et n'offrent aucune espèce de ressources, tandis qu'au contraire ceux du Japon sont magniûques, pleins de vie, de santé et de vigueur, et promettent les plus heureux résultats.

Que faut- il conclure de là? que la maladie est dans la graine et non pas dans les feuilles, puisque tous les vers mangent à la même table, et que c'est la feuille du même mûrier que les uns et les autres consomment tous les jours.

La conséquence de ce fait est que le Gouvernement doit, comme l'a dit M. Dumas, encourager, par tous ses efforts, l'arrivée en France de la graine du Japon. C'est la seule bonne jusqu'à présent, la raison en est toute simple : le Japon est le seul pays où la gatine n'a pas été connue ; elle Test en Chine, mais elle ne l'est pas au Japon. Voilà pourquoi cette graine, parfaitement pure, donne tout espoir de réussite.

Je voudrais donc, d'accord avec le rapporteur et la Commission, que le Gouvernement prêtât tout son concours à l'introduction des bonnes graines. Je ne m'occuperai pas des détails d'exécution : c'est au Gouvernement, soit par des bâtiments de l'État, soit par tout autre moyen, de faciliter l'arrivée d'une quantité considérable de graine du Japoaet à un prix moins élevé. L'éducateur, le paysan surtout, ne peut pas payer ao francs une once de graine. Le prix normal est de 4 à 5 francs, c'est donc quatre à cinq fois sa valeur. C'est beaucoup trop cher pour un homme pauvre qui cherche dans l'élève de la graine une amélioration à sa position, mais qui ne peut pas mettre beaucoup de capitaux dehors.

Ainsi, en renvoyant celte pétition, je voudrais que cette considération touchât plus particulièrement le Gouvernement et qu'il prît tous les moyens pour faire venir du Japon le plus de graines qu'il pourra à des prix modérés. Je ne demande pas que le Gouvernement se fasse marchand de graine, mais qu'il fournisse des bâtiments, qu'il donne des instructions à nos consuls à ce sujet.

Quant à moi, je convertirai en graine tous les vers à soie de cette année, et comme j'espère la réussite, j'aurai plusieurs centaines d'onces que je mettrai

à la disposition des éducateurs à un prix très-modique, au prix, s'il est possible, où était autrefois la graine.

Si j'ai pris la parole, c'est pour appuyer le quadruple renvoi proposé par la Commission. J'étais bien aise de donner ces éclaircissements, pour confirmer la preuve que ce n'est pas le mûrier, mais la graine, qui, par suite de sa provenance, cause la mort de ces malheureux insectes. (Mouvement très-marqué d'approbation.)

M. LE PRÉSIDENT. M. le commissairc du Gouvernement a la parole.

M. CoRNUDET, commissaire du Gouvernement. Messieurs les Sénateurs, après le Rapport si complet et si savant de l'illustre rapporteur, après les observations pleines d'intérêt qui viennent de vous être soumises, par l'honorable marquis d'Hautpoul, je n'ai que peu de mots à dire, mais il est peut-être utile que ce peu de mots soit dit. Et d'abord je m'empresse de déclarer que non-seulement le Gouvernement ne s'oppose pas le moins du monde au renvoi des pétitions, mais qu'il prend volontiers l'engagement d'étudier de très-près et avec un très-grand soin, je ne dirai pas la situation calamiteuse des populations du Midi qui se livrent à la production de la soie, — car cette étude est suivie depuis longtemps avec une grande sollicitude et la plus scrupuleuse attention par l'Administration, — mais les moyens pratiques qui sont indiqués avec tant d'autorité par notre éminent rapporteur pour remédier au mal qui désole nos contrées du Midi.

Il est cependant bon que le commissaire du Gouvernement insiste sur une observation déjà faite d'ailleurs par l'honorable rapporteur. C'est que le Gouvernement se préoccupe depuis longtemps de ce mal, et qu'il n'a rien négligé jusqu'ici pour y remédier.

J'ai entre les mains une Note de l'Administration qui prouve que le Gouvernement a multiplié les encouragements pécuniabes aux établissements qui se livrent à la production des graines perfectionnées, qu'il a multiplié aussi les encouragements à ceux qui sont allés chercher des graines au Japon, en Perse et en Chine. Le Ministre du Commerce a sollicité de son collègue M. le Ministre des Affaires étrangères, l'appui de nos agents diplomatiques pour les personnes qui se sont rendues à l'étranger dans ce but. Il a obtenu pour ces personnes de M. le Ministre de la Marine le passage gratuit sur les bâtiments de l'État. Enfin, rien n'est négligé, soit en France, soit hors de France, pour seconder les efforts et les travaux de nos éducateurs.

De son côté, M. le rapporteur n'a pas oublié une circonstance importante, M. le Ministre des Finances a fait tout ce que la loi lui permettait de faire pour assister les malheureux cultivateurs afQigés par le fléau ; il leur a donné et a autorisé MM. les préfets à leur donner tous les secours, tous les allégements d'impôts que l'état de la législation permettait de leur accorder.

J'ai une seconde observation à soumettre au Sénat , elle a aussi son impor-

tance. L'Administration a bien voulu me confier le Rapport d'un inspecteur spécial envoyé par M. le Ministre du Commerce, pour étudier de près et sur place la situation des départements qui se Jivrent à la production de la soie, et il résulte de ce Rapport émané d'un homme très-compétent, que le mal tend à diminuer. On ne connaît pas encore le résultat de la récolte de i865, les éducations ne sont pas encore terminées, comme vous le disait tout à Theure Thonorable marquis d'Hautpoul, mais la production de 1864, qui ne s'est pas améliorée au point de vue de la quantité, a été ce|)endant en progrès sur celle de i863, en ce sens que l'intensité de la maladie des vers à soie a sensiblement diminué. C'est un fait bien constaté et très-consolant.

Le Rapport que je possède prouve cette autre circonstance qu'il est bon peut-être de signaler ici, afm qu'elle aille à la connaissance des populations intéressées : c'est que ceux des producteurs de soie qui ont fabriqué euxmêmes leur graine, et qui l'ont fait avec soin, ont beaucoup mieux réussi que ceux qui étaient allés la chercher chez des marchands spéciaux français ou étrangers.

Si cette observation émanée d'un homme compétent était confirmée, le remède serait bien près d'être trouvé, et le mal, après tout, serait facile à vaincre.

Enfin, Messieurs, quoique l'industrie et l'agriculture doivent considérer leur cause comme solidaire dans cette question, quoique je me joigne de toutes mes forces à l'honorable rapporteur pour exciter l'industrie qui fabrique les étoffes de soie à unir ses efforts les plus énergiques à ceux de nos agriculteurs pour conjurer le mal dont souffrent nos producteurs de soie, cependant il faut bien que je dise, pour être vrai, et pour prévenir des alarmes exagérées qui auraient aussi leurs inconvénients, il faut bien que je dise que si l'on en juge par nos états de douane l'industrie française de la fabrication des étoffes de soie ne parait pas avoir souffert, autant qu'on pourrait le croire, dans ces dernières années, des maux qui ont afQigé les producteurs de la matière première qui l'alimente.

En effet, je lis dans les états des douanes les chiffres suivants :

L'importation des tissus de soie étrangers mis en consommation en France a sensiblement diminué depuis i855. En i855, cette importation représentait 1 1 5oo 000 francs. D'année en année, depuis cette époque, elle a diminué et ne représente au plus, en i863, que 3 900000 francs.

De son côté, l'exportation des étoffes de soie françaises ne diminuait pas sensiblement dans le même espace de temps, puisque en i855 cette exportation était de 34o millions de francs et, en i863, de 368 millions de francs. Ce dernier chiffre est plus élevé que le premier, mais en 1869 et en 18G0, l'exportation avait été de 5oo et de 4^4 millions de francs. De plus, il faut tenir compte de cette circonstance que, dans ces dernières années, le prix des étoffes de soie a augmenté sensiblement.

Maintenant en ce qui touche l'importation et l'exportation des matières

premières, destinées à confectionner ces beaux tissus de soie que notre industrie fabrique, voici les chiffres: Timporlalion était en i855 de 206 millions de francs, en i863 elle s'est élevée à une valeur de 3 14 millions; mais le prix ayant augmenté dans des proportions considérables, cette augmentation de la valeur importée ne prouve pas une augmentation dans la quantité. D'autre part l'exportation de nos matières premières pour la fabrication des étoffes de soie, qui était de 3o millions en i855, est aujourd'hui de 97 millions. Je fais ici la môme observation que tout à l'heure : l'augmentation de la valeur exportée ne prouve pas, à cause de la variation des prix, qu'on ait exporté une plus grande quantité.

En résumé, ces chiffres prouveraient que l'industrie de la fabrication des étoffes de soie n'a pas autant souffert que nos malheureux producteurs. Je ne les cite pourtant pas, loin de moi cette pensée, pour infirmer les observations si justes et si sages de votre éminent rapporteur. Je n'ai pas eu d'autre pensée que celle-ci : prévenir des alarmes exagérées et le découragement qui en résulte. J'ai voulu montrer d'abord que le Gouvernement faisait tout au monde pour obvier au mal si douloureux dont souffrent nos contrées du Midi. J'ai voulu aussi contribuer pour ma part au but que s'est proposé M. le rapporteur, encourager ces malheureuses populations dont il nous a peint la détresse, leur montrer que le mal, tout grand qu'il est, n'est pas cependant désespéré, et qu'avec l'aide du Gouvernement, qui ne négligera rien pour les secourir, si elles ne s'abandonnent pas, elles arriveront prochainement à une situation meilleure. Mes observations n'ont pas eu d'autre but que de provoquer chez elles plus de courage, d'énergie et de confiance en elles-mêmes, ainsi que dans la vitalité de l'industrie séricicole dans notre pays. (Marques d'approbation.)

M. Dumas, rapporteur. Je ne puis me dispenser, Messieurs, de vous donner connaissance d'un renseignement qui m'est arrivé aujourd'hui môme. Il vient tellement à l'appui des conclusions que la Commission a adoptées, et il conjDorde si parfaitement avec les opinions qui ont été énoncées tout à l'heure, que je croirais manquer à mon devoir vis-à-vis des populations du département du Gard, qui me l'ont transmis, si je ne le plaçais sous les yeux du Sénat.

Voici ce que M. b président du Comice agricole d'Alais m'écrit aujourd'hui môme:

« On peut dire d'une manière générale que toutes les graines de reproduction indigène, après deux ans de perfectionnement, ont échoué.

» Les graines du Japon, de première importation et de provenance authentique, ont seules donné un résultat vraiment satisfaisant.

» Mais l'approvisionnement de cette bonne graine ayant été infiniment audessous des besoins des éducateurs, la récolte se trouve être la plus mauvaise qu'on ait eue depuis quinze ans. Elle atteint à peine un vingtième d'une récolte moyenne.

» Le fonctionnement des filatures sera extrêmement réduit, le travail manquera pour un très-grand nombre d'ouvrières, et la matière première, pour nos fabriques de soieries, montera à un prix exagéré, surtout si le débouché de r Amérique vient à se rouvrir.

» Quant à la situation des propriétaires qui vivent de la culture du mûrier, elle est déplorable. La majeure partie des terres à mûrier ne produira pas le montant de Tirnpôt payé ou à payer en i865. » (Mouvement.)

Il est inutile d'ajouter quoi que ce soit après les observations qui ont été présentées.

M. LE PRÉSIDENT. Il n'y a pas d'opposition aux conclusions de la Commission? Je les mets aux voix.

(Le renvoi au Ministre des Finances, au Ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux plublics, au Ministre de la Marine et des Colonies et au Ministre des Ai&ires étrangères est ordonné.)

Les vœux du Sénat ne tardèrent pas à être pris eu considération par le Gouvernement. M. Béhie, Ministre de TAgriculture, du Commerce et des Travaux publics, adressa à TEmpereur le Rapport suivant.

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