L. PASTEUR
Membre de rAcadémie des Sciences.
Post-scriptuni . — Dans la Note sur la maladie des vers à soie communiquée, au mois de janvier 1867, à la Commission impériale de sériciculture et insérée dans le numéro de février du Messager agricole (lu Midi, j'ai indiqué l'existence sur les corpuscules d'une ligne médiane. Un microscope suffisamment puissant et net permet de mieux voir qu'une ligne confuse; on distingue parfaitement un ovale très-régulièrement dessiné , et toute la portion qu'il délimite est plus brillante que le restant du corpuscule.
Sous l'influence des vues de MM. Leydig et Balbiani, je me demandais si cet ovale ne serait pas le contour d'une fente ou ouverture par où s'échapperait une matière propre à reproduire les corpuscules. Il n'en est rien. Cette ligne ovalaire n'est autre chose que le contour d'un noyau propre à chaque corpuscule, ayant exactement la forme de ces derniers. Il est facile de mettre en évidence les noyaux par divers réactifs, notamment par l'iode. Malgré la netteté parfaite de la délimitation de leur contour, ils paraissent quelquefois, ' pour un certain foyer, comme s'ils étaient lobés. Ces noyaux intérieurs s'échapperaient-ils à tel ou tel moment et seraient-ils des noyaux reproducteurs? Je n'ai encore rien pu distinguer de semblable. Quoi qu'il en soit, il me parait utile d'appeler l'attention des micrographes sur ce détail intéressant de la structure de ces petits corps (i).
(i) M. Leydig avait déjà fait cette observation en i863.
NOTES ET DOCUMENTS. iii
LETTRE DE M. L. PASTEUR A M. DUMAS (i).
Alais, 3o avril 1867. ...
Je vous ai' promis, en quittant Paris vers le milieu de janvier, de vous faire connaître les premiers résultats de mes études de cette année aussitôt que mes essais précoces seraient terminés, afin de pouvoir donner en temps utile aux éducateurs, s'il y avait lieu, des conseils définitifs au sujet des prochains grainages des mois de mai et de juin. Je viens m'acquitter de ce devoir, bien que je ne puisse le faire que très-rapidement. La seconde série de mes recherches, parallèle aux éducations en chambrées, est en pleine activité; et le temps matériel nécessaire pour vous présenter le tableau de toutes mes observations me ferait complètement défaut. Heureusement leurs conclusions générales sont nettes et précises et n'auront pas besoin de commentaires.
Vous savez quel est le but de mes efforts depuis que, il y a déjà deux années, votre bienveillance m'a engagé dans ces difficiles études. Éclairé par mes premières observations^ je me suis bientôt proposé uniquement de rechercher s'il était possible de prévenir la maladie dont un des signes est le corpuscule de Gomalia, en faisant usage exclusivement de graines issues de papillons exempts de ces mêmes corpuscules. Avant moi, tous les efforts des savants et des éducateurs s'étaient concentrés sur la recherche de moyens propres à déterminer la qualité présumée de la graine. C'était bien le môme problème que j'essayais de résoudre, pourtant par une voie différente et qui pouvait devenir beaucoup plus sûre, car il est aisé de comprendre la supériorité d'un procédé pouvant donner de bonnes graines en supprimant la confection de la mauvaise, relativement à des procédés consistant uniquement dans la distinction de la bonne et de la mauvaise graine, si tant est qu'ils soient trouvables. Ces derniers procédés supposent nécessairement que la graine a été faite, en un mot [qu'elle existe avant toute sélection. Or le plus grand danger de la situation acCuelle est précisément, selon moi, dans l'existence de la mauvaise graine que l'on élève toujours à tout hasard, ou que l'on donne, si on ne la vend à chers deniers, car je ne crois pas que depuis vingt années que l'on propose les moyens les plus divers pour séparer la bonne de la mauvaise graine, on ait jeté i kilogramme de celle-ci à la rivière. Au contraire, le procédé de grainage auquel je viens de faire allusion aurait, en cas
(1) Extrait des Comptes rendus de V Académie des Sciences, séance du 3 juin
2ia MALADIE DES VERS A SOIE.
de réussite, ce double avantage de supprimer l'existence de la mauvaise graine et de permettre à Téducateur de livrer à la filature les cocons avec lesquels il l'aurait produite.
C'est Tan dernier seulement que j'ai pu me procurer convenablement des graines provfnant de papillons privés de corpuscules. En i865, j'avais bien essayé d'en obtenir, mais l'époque tardive à laquelle j'avais eu l'idée du procédé dont je parle ne m'avait pas permis de me procurer des éléments satisfaisants pour mes recherches ultérieures.
Je vous prierai de remarquer le soin que je mets dans cette lettre à circonscrire rigoureusement les limites du sujet dans les termes où j'ai dû et voulu le considérer tout d'abord. Prise du point de vue industriel et économique, la question doit être posée autrement que je ne viens de le faire. Ce que demande en effet l'éducateur, c'est de réussir dans ses éducations. La maladie des corpuscules éloignée, il resterait encore à démontrer que les souffrances de là sériciculture sont tout entières dans le fait de l'existence de cette maladie, et que le remède à celle-ci rendrait aux éducateurs leur ancienne prospérité. Je reviendrai tout à Theure sur ce dernier point.
Ces distinctions étant bien établies, je puis vous assurer en toute confiance que je crois avoir réussi dans la recherche que je me suis proposée, envisagée comme je l'ai dit en commençant. Je suis conduit par les preuves les plus multipliées et les plus convaincantes, aux propositions suivantes : i"" dans aucun cas, des papillons privés de corpuscules ne donnent un seul œuf qui en possède; i** à la seule condition d'opérer dans une magnanerie propre, lavée et nettoyée ainsi que chacun peut le faire, sans avoir recours à des moyens autres que ceux qui sont mis en pratique par des magnaniers soigneux, et pourvu que dans la chambrée on n'élève que des graines provenant de papillons non corpusculeux, la maladie des corpuscules ne se déclarera^ ni dans les vers^ ni dans les chrysalides , ni dans les papillons; en d^ autres termes^ le procédé de grainage que fai indiqué peut prévenir d'une manière absolue la maladie des corpuscules. Nul besoin de remède s'opposant à la propagation de ces petits corps ; le remède est dans le procédé même qui fournit la graine.
J'ai élevé, dans une magnanerie très-propre, un grand nombre de lots de graine: les vers étaient comptés à chaque mue, les mauvais étaient examinés au microscope ; j'ai également observé au microscope les papillons de tous les cocons obtenus. Les graines provenaient soit de papillons privés de corpuscules, soit de papillons qui en étaient plus ou moins chargés. Les éducations ont donné les résultats suivants : i** pas un seul ver, pas une seule chrysalide, pas un seul papillon provenant des graines issues de papillons exempts de corpuscules ne m'ont offert un seul de ces petits organismes ; 2° les vers, les chrysalides, les papillons provenant de graines issues de papillons corpusculeux ont présenté, dans une proportion plus ou moins sensible, des vers, des chrysalides ou des papillons corpusculeux: sur seize
pontes provenant de parents non corpusculeux, quinze ont réussi. La seizième a péri, mais sans présenter le moindre corpuscule dans les vers.
Vous remarquerez, d'après ce que je viens de dire, qu'il y avait dans la magnanerie beaucoup de corpuscules disséminés, mais ils Tétaient dans tel oa tel des paniers qui servaient aux diverses éducations, c'est-à-dire à des places déterminées et connues. Il est donc très-digne d'attention que, malgré ces causes nombreuses de contagion, je n*aie pas eu à en constater un seul exemple. Bien qu'il ne faille pas se flatter d'un succès pareil dans les grandes chambrées, il est sensible, par ces résultats, que la maladie des corpuscules apparaît difficilement d'une manière spontanée et qu'il est loisible à chacun de s'en préserver, mais c'est à la condition que l'on suivra les prescriptions que j'ai indiquées. Car je m'empresse d'ajouter que, s'il est focile d'éloigner cette maladie d'une manière plus ou moins complète, il n'est pas moins aisé de la faire naître quand on veut et où l'on veut. L'expérience suivante est des plus significatives. A une portion d'un de ces lots de vers qui devaient conduire à des papillons priv^ de corpuscules d'une façon si radicale, j'ai donné, au moment de la montée^ un seul repas de feuilles corpusculeuses. A cet effet, j'ai passé sur les feuilles un pinceau trempé dans de l'eau où j'avais broyé un ver chargé de corpuscules. Or il est arrivé que tous les papillons fournis par cette portion de vers se sont montrés corpusculeux. Le but de la recherche que je me suis proposée dans ces dernières années est donc atteint. Faites de la graine avec des papillons non corpusculeux, élevez celle-ci dans un local bien tenu, et vous ne verrez pas apparaître dans le cours de l'éducation un seul ver corpusculeux. Bien plus, tous les papillons seront exempts de corpuscules. Or, en jetant les yeux sur les tableaux des observations que j'ai consignées dans ma lettre à M. Mares, aussi bien que dans ceux que j'ai communiqués à la Commission impériale de sériciculture , vous apprécierez jusqu'à quel point se trouve développée la maladie des corpuscules, quand on l'envisage dans les chrysalides et dans les papillons.
Un premier résultat considérable est donc obtenu. La maladie des corpuscules est aussi facile à prévenir qu'à donner.
Maintenant se dresse la question au point de vue de l'industrie, dans les termes où je l'indiquais tout à l'heure. La maladie des corpuscules est-elle la seule cause des souffrances de la sériciculture depuis vingt années? Qu'elle entre pour une part dans le fléau, et pour une part immense, je n'en fais pas doute, et les tableaux d'observations auxquels je viens de faire allusion, il n'y a qu'un instant, en sont une preuve manifeste. Permettez-moi d'en ajouter une autre non moins saisissante. M. le comte de Rodez, directeur de la magnanerie expérimentale de Ganges, M. Jeanjean, maire de Saint-Hippolyte, et M. Durand, chargé des éducations précoces du Comice de Vigan, enfin MM. Jouve et Méritan, les habiles directeurs de la serre de Cavaillon, ont eu l'obligeance de m'envoyer les couvailles de leurs essais précoces do cette année. M. Crernez et moi, nous n'avons encore achevé que l'étude de celles de Ganges. Les résultats généraux seront les mômes pour les autres. Or, sur
qinquante-huit lots de graines, quarante-deux se sont montrés si fort corpusculeux, que toutes ces graines échoueront probablement en grandes éducations. Vous prévoyez dès lors combien est grande la quantité des mauvaises graines partout répandues, et du fait seul des corpuscules. Le procédé de grainage que je propose aux éducateurs éloignerait d'un seul coup cette masse de graines défectueuses, en leur substituant de nouvelles semences, qui^ élevées en magnaneries bien tenues, se montreraient exemptes de la maladiç des corpuscules. C'est un grand progrès, et qui est à la portée des éducateurs dans les grainages qui vont bientôt terminer le campagne séricicole de 1867.
Malheureusement je suis obligé, par ces mêmes études dont je viens de vous faire connaître sommairement les résultats, d'ajouter que la maladie des corpuscules n'est pas la seule qui ait amené les souffrances de la sériciculture. Une fois éloignée par les moyens que j'indique, tous les insuccès ne seront pas écartés; mais permettez-moi de remettre à une Communication ultérieure l'exposé des faits qui m'obligent à vous soumettre, en terminant, ces réserves. D'ailleurs mes recherches se poursuivent dans cette nouvelle direction (i).
Je serais heureux que cette lettre vous parût mériter d'être rendue publique, car je me crois autorisé, par les observations qui précèdent, et dont l'exactitude est indiscutable, à former le vœu que les éducateurs confectionnent le plus tôt possible, et sur une immense échelle, une multitude de lots de graines, en suivant le procédé dont j'ai parlé, et qui se résume dans cette double prescription : ne faire grainer que des chambrées très-réussies et dont la grande majorité des papillons, sinon la totalité, sera exempte de corpuscules. J^ ai prouvé ailleurs qu'il en existait de telles et en bon nombre, particulièrement dans les localités qui produisent encore des graines saines, »
RAPPORT A S. EXC. LE MINISTRE DE L'AGRICULTURE, DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBUCS.
Paris, le 25 juillet 1867.
Je viens vous rendre compte des résultats de la mission qui m'a été confiée par votre département en i865, 1866 et 1867 au sujet des maladies des vers à soie. Je me suis abstenu, jusqu'à présent, de toute communication directe avec l'Administration, parce que je ne jugeais pas que mes études fussent assez avancées sous le point de vue pratique pour mériter de fixer son atten-
(1) La Communication ultérieure que j'annouçais à M. Dumas est reproduite dans la demième Partie du tome P^^. Elle a paru dans les Comptes U$ S«0ÊÊen, séance du 3 juin 1867.
tion d'une manière particulière. Aujourd'hui que je crois être arrivéi sous les réserves que je ferai connaître en terminant ce Rapport, à une solution qui me paraît définitive, je m'empresse d'en informer Votre Excellence,
Les désastres de la sériciculture ont commencé en France dans de grandes proportions en 1849. Ils se sont propagés successivement dans toutes les contrées séricicoles avec une surprenante rapidité. Dès l'origine , la science fut empressée à étudier le mal, mais, pendant plusieurs années, elle ne fit que réunir des faits plus ou moins vagues, plus ou moins éloignés des principes généralement admis aujourd'hui. Un coup d œil rétrospectif suffira pour indiquer la marche des idées.
En 1848 et 1849, M. Guérin-Méneville se croit autorisé à annoncer à TÂc^demie qu'il a assisté à la transformation de la matière vivante élémentaire animale ou végétale, et il dit à ce sujet : a J'ai vu certains corpuscules, formant la portion vivante et interne des globules du sang des vers à soie, devenir les racines du botrytis bassiana^ qui constitue la muscanline, » A la description qu'il donne de ces corpuscules, considérés par lui comme les éléments des globules. sanguins du ver à soie dans l'état de santé ou dans Tétat pathologique, et malgré les erreurs, très-évidentes aujourd'hui, de son travail, on ne saurait douter que ce savant n'eût alors sous les yeux ce qu'on a appelé plus tard les corpuscules de Cornalia, les corpuscules vibrants, etc.
En i85o, un naturaliste italien, M. Filippi, parle également de l'existence, chez les vers à soie, de corpuscules animés d'un, mouvement oscillatoire ou moléculaire plus ou moins vif et régulier, comme s'ils étaient vivants. Il ajoute que la potasse caustique, dissoute dans cinq parties d'eau, n'a sur eux aucune action, et qu'ils s'y meuvent comme dans l'eau pure, circonstance qui démontre suffisamment que le mouvement, si peu accusé d'ailleufs, de ces corpuscules, et toujours de trépidation sur place, n'était pas un mouvement propre et devait être confondu avec les effets du mouvement brownien.
M. Leydig, professeur éminent de l'Université de TUbingue, signale, en i853, des corpuscules dans divers genres d'insectes et les considère comme un parasite de la nature des psorospermies, en ajoutant que leur présence, lorsqu'elle est abondante, constitue un état morbide pour l'animal. Dans des recherches nouvelles, ces corpuscules se sont trouvés être identiques à ceux du ver à soie. M. Filippi, dans cette même année i853, avance que les corpuscules oscillants se produisent toujours dans les papillons, même dans ceux qui sont sains, par une action régressive des tissus.
M. Cornalia, l'habile directeur du Muséum d'histoire naturelle de Milan, établit en i855 et i856, dans sa grande monographie du bombyx du mûrier, une relation entre les corpuscules et une maladie nouvelle bien déterminée.
Lebert et Frey,en 1 856, considèrent les corpuscules comme une algue unicellulaire et les rattachent sans hésitation aux effets de la maladie régnante.
Depuis lors, une foule d'écrits parurent en Italie sur ces mêmes corpuscules et sur le fléau qui s'étendait de plus en plus, sous forme éfûdémique,
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à toutes les contrées de l'Europe et de l'Orient. Parmi les nombreuses observations et opinions, le plus souvent hypothétiques, qui se produisirent alors, il en est une qui mérite une mention toute particulière. Elle est due à M. Osimo et est relative à la présence des corpuscules dans l'intérieur des œufs de vers à soie. Peu de temps après, en 1869, un autre naturaliste italien, M. Yittadini, fonda sur ce fait une méthode qui, selon lui, devait permettre de distinguer la bonne graine de la mauvaise. M. Cornaiia s'associa activement à cette manière de voir que ses travaux avaient préparée, et bien que la méthode de ces savants naturalistes soit incertaine dans une foule de circonstances et d'une application souvent téméraire, il n'est pas moins avéré qu'elle peut rendre de grands services, dans des cas particuliers, entre des mains exercées. Elle peut permettre l'élimination de beaucoup de lots de graine très-défectueux. Malheureusement, les lots qu'elle conserve sont souvent trèsmauvais. C'est sans doute le motif du peu d'attention qui a été donné à cette méthode, par les éducateurs et les savants français, à de très-rares exceptions près.
A la suite de deux voyages entrepris dans le Midi, en i858 et 1859, M. de Quatrefages publia des travaux importants sur la nature de la maladie, sur les causes qui en accroissent la gravité et sur les moyens de la combatre ou de la guérir.
Malgré tous ces efforts, la maladie continuait de sévir et de se répandre. C'est dans ces circonstances. Monsieur le Ministre, que je reçus de votre honorable prédécesseur, M. Béhic, sur la proposition de mon illustre confrère et maître, M. Dumas, le périlleux honneur de m'occuper de ce sujet. Le sentiment de mon insuffisance me fit hésiter beaucoup à m'y engager ; mais l'émotion que je ressentis sur les lieux mêmes de la production de la soie, en face des misères incommensurables provoquées par le fléau, peut-être aussi, plus tard^ l'aiguillon de la difficulté de l'entreprise, m'attachèrent irrésistiblement à ces études. Votre Excellence verra bientôt que si, par l'application heureuse du procédé de grainage qui formera le principal objet de ce Rapport, j'acquérais dans l'avenir, comme j'en ai l'espoir fondé, des droits à la reconnaissance des éducateurs, je les devrais surtout à la persévérance que j'ai mise à suivre une idée qui était un perfectionnement pratique, pour ainsi dire indiqué d'avance, des résultats déjà obtenus par les savants auxquels je viens de rendre hommage.
Les premières observations que j'ai faites en i865 ont placé sur un terrain nouveau les préoccupations des savants et des éducateurs. L'étude de la maladie des corpuscules avait été poursuivie presque exclusivement dans le ver et dans la graine : je montrai que la principale attention devait être donnée, au contraire, à la chrysalide et au papillon, chez lesquels, dès l'origine, on avait bien signalé la présence des corpuscules, mais en y joignant l'observation, inexacte, qu'ils s'y trouvaient en quelque sorte à l'état normal, circonstance qui avait éloigné M. Cornaiia lui-même, comme il le dit expressénoient}
de ridée de recourir à Tobservation des chrysalides et des papillons pour préjuger de la qualité de la graine. M. Bellotti et M. Gantoni étaient entrés dans une meilleure voie, mais ils appliquèrent mal ou incomplètement des principes justes, et retardèrent ainsi le moment où Ton pouvait espérer sortir de ce chaos.
Le fait suivant, que j'observai en i865, devint le fil conducteur de mes recherches. Je vis qu'une chambrée, dont la réussite avait été assez remarquable et assez remarquée pour qu'elle fût livrée au grainage, ne m'offrait que des chrysalides et des papillons chargés de corpuscules, tandis que, dans une autre chambrée si malade que son propriétaire allait la jeter, les rares vers en train de monter à la bruyère ne montraient aucun sujet corpusculeux ; mais ces mêmes vers, examinés à l'état de chrysalides et de papillons, montrèrent des corpuscules à profusion. En conséquence, un ver peut ne pas présenter de corpuscules et être néanmoins assez envahi par le germe du mal pour que la chrysalide et le papillon auxquels il donnera naissance soient remplis de ce produit anormal que Ton appelle les corpuscules des vers à soie. Mais la graine étant formée dans la chrysalide, pondue et fécondée par les papillons, doit se trouver naturellement plus ou moins viciée par suite de la constitution maladive des sujets qui lui donnent naissance, alors même qu'elle ne contiendrait pas d'une manière effective des corpuscules visibles, n résultait de ces faits et de cette opinion que la maladie doit être envisagée comme constitutionnelle, quand bien même elle n'est pas ostensiblement héréditaire, par la présence des corpuscules dans les œufs; en outre, il devenait sensible qu'il ne faut pas la rechercher exclusivement dans l'œuf ou dans le ver, mais au contraire, et de préférence, dans la chrysalide et dans le papillon. De là la déduction logique de tenter de faire de la graine en s'adressant à des papillons exempts de corpuscules, malgré l'assertion que j'ai rappelée tout à l'heure et qu'heureusement j'ignorais alors, car j'aurais pu la tenir pour exacte, à savoir : que les papillons deviennent, pour ainsi dire, normalement corpusculeux.
Si la méthode de grainage dont je parle était sanctionnée par l'expérience, elle devait offrir sur le procédé Vittadini et Cornalia, avec l'immense avantage de supprimer la confection de la mauvaise graine, une bien plus grande certitude dans l'application, car j'ai constaté que, dans aucun cas, des papillons privés de corpuscules n'avaient donné un seul œuf qui en contînt, tandis qu'au contraire il arrive très-fréquemment que des papillons corpusculeux fournissent des œufs qui ne le sont pas. Mais le défaut capital de la méthode Vittadini consiste en ce que son usage présuppose l'existence simultanée des bonnes et des mauvaises graines. Or la confection de la mauvaise graine doit être empêchée à tout prix ; c'est elle qui est la principale cause de la durée du fléau, parce que la graine faite est une graine qui est élevée, quoi qu'il arrive. J'écrivais récemment à M. Dumas que, depuis vingt années que sévit la maladie et que l'on propose toutes sortes de moyens de reconnaître
qu'une graine est saine ou malade, on n'a peut-être pas jeté i kilogramme de graine à la rivière. On donne la mauvaise graine ou on la vend à chers deniers, et l'immoralité de ce commerce est telle que, plus une graine est suspecte, plus est élevé, en général, son prix de vente.
Le procédé de grainage que j'ai proposé en i865, et que je jugeais alors être plus scientiûque qu'industriel, s'est trouvé, heureusement, dans la pratique d'une exécution très-facile, contrairement à mes prévisions. J'avais pensé qu'il fallait l'appliquer de la façon suivante : Placer les divers couples de papillons dans des cellules distinctes où les femelles pondraient ensuite sur des fragments de toiles numérotés, et, après la ponte, faire isolément l'examen des papillons des divers couples, de manière à pouvoir mettre à part les pontes des couples non corpusculeux.
Ce travail est possible, facile même, pour des lots de peu d'importance : par exemple, s'il s'agit de régénérer une race. J'ai suivi cette marche en i865 et en 1866, et il est remarquable jusqu'à quel point la graine de 1866 s'est montrée supérieure à celle de i865. Tous les papillons de mes essais précoces auraient pu être mis à grainer ensemble à la manière ordinaire, c'est-à-dire que tous les papillons de ces essais provenant de parents non corpusculeux ont été eux-mêmes non corpusculeux, et il en a été ainsi, à peu de chose près, de mes essais d'avril et de mai. Bien que, dans ces derniers essais, j'aie eu quelques papillons corpusculeux parmi les éducations résultant de pontes de parents non corpusculeux, le nombre en a été assez restreint pour que je n'aie pas jugé utile de conserver le grainage cellulaire, et que j*aie pu réunir tous les papillons sur la même toile sans distinction.
Ce succès dans mes éducations de 1867, l'amélioration progressive de mes graines par le procédé de sélection que je conseille aux éducateurs, est le fait le plus saillant de mes recherches de cette année. J'y trouvais, en outre, l'espérance précieuse de découvrir des chambrées industrielles privées, d'une manière plus ou moins absolue, de la maladie des corpuscules. Il était, en effet, raisonnable d'admettre que, dans la grande pratique, les graines industrielles doivent se comporter quelquefois comme l'avaient fait celles de mes propres essais. Or, dans tous les cas où on découvrirait qu'il en était ainsi, le grainage cellulaire dont je viens de parler deviendrait superflu : on n'aurait qu'à livrer au grainage les chambrées entières sans triage ni sélection autres que ceux qui ont été recommandés avec raison dans tous les temps.
Examinons donc la double question de savoir : 1° comment on pourrait découvrir les chambrées saines; a° si leur existence est aussi réelle qu'elle est vraisemblable.
Puisqu'il se passe trois semaines entre l'époque de la montée et celle du grainage et que, par une élévation de température, il est facile d'avancer de quelques jours la sortie des papillons, rien ne s'oppose à ce que l'on procède de la manière suivante dans la recherche des chambrées pour graines : on prélève dans la chambrée quelques centaines de cocons, et on les place dans
un endroit plus chaud, sous le manteau d'une cheminée de cuisine, dans une pièce au midi où Ton peut au besoin faire du feu, voire même dans une étuve. Tous les deux ou trois jours, on fait l'examen d'une douzaine de chrysalides au microscope, et, ultérieurement, celui des papillons. Si les chrysalides sont corpusculeuses, si les papillons sont corpusculeux, on s'empresse de livrer les cocons de la chambrée à la filature. Si les papillons, en grande majorité, par exemple dans la proportion de 90 à gS pour 100, sont privés de corpuscules, on fait grainer toute la chambrée.
Considérons, en second lieu, la question de l'existence possible de ces chambrées exemptes de la maladie des corpuscules. En d'autres termes, peutron espérer trouver dans toutes les localités des chambrées réussies, privées, au degré que je viens d'indiquer, de la maladie des corpuscules? Non- seulement je puis répondre affirmativement, mais, dans les derniers temps de mon séjour dans le Midi, la recherche que j'ai faite de telles chambrées pour graine a eu assez de succès pour inspirer la plus grande confiance aux éducateurs. On s'en convaincra principalement par les faits que j'ai eu l'honneur de signaler à M. Dumas, à la date du i5 juin dernier, dans une lettre dont je reproduis ici les termes :
a Les résultats de mes essais précoces, résumés dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser à la date du 3o avril dernier, vous ont montré combien il était facile de prévenir la maladie des corpuscules, maladie qui exerce de tels ravages, que la science la croyait, naguère encore, la seule dont il fût nécessaire de se débarrasser, pour rendre à la sériciculture sa prospérité d'autrefois.
» Je suis parti de pontes appartenant à des papillons privés de corpuscules, et, sans avoir pris d'autres précautions que celles qui sont à la portée de tous les éducateurs, je n'ai vu ni vers, ni papillons corpusculeux dans les éducations de ces pontes.
» On pouvait arguer, néanmoins, que les éducations faites à l'instar d'expériences de laboratoire ne constituent pas une épreuve suffisante. Les éducateurs apprendront donc avec une grande satisfaction le fait suivant : J'ai eu l'occasion, au mois de mars dernier, d'appeler l'attention de M. Jeanjean, maire de Saint-Hippolyte et secrétaire du Comice agricole du Vigan, sur une graine de race indigène à cocons blancs et jaunes mêlés dont j'avais trouvé les papillons producteurs à peu près tous exempts de la maladie des corpuscules. Le Comice du Vigan, sur la proposition de M. Jeanjean, décida qu'une once de cette graine serait élevée à Sauve, près Saint-Hippolyte, sous la surveillance de deux de ses membres, MM. Delettre et Conduzorgues, en vue d'une reproduction possible.
» La chambrée a réussi d'une manière exceptionnelle ; mais ce n'est pas le résultat sur lequel je veux appeler, en ce moment, votre attention. Ce que je liens à vous faire savoir, c'est que je viens d'examiner les cent cinquante premiers papillons sortis de i kilogramme de cocons prélevés sans choix dans
la chambrée dont il s'agit, et que, sur ce nombre, deux sujets seulemept se sont montrés corpusculeux. Ces papillons sont d'ailleurs, à part 2 ou 3 sur 100, d'une rare beauté apparente. En d'autres termes, il est démontré que l'on a pu obtenir en chambrée industrielle précisément le résultat de mes essais précoces, c'est-à-dire absence presque absolue de corpuscules en partant d'une graine qui provenait de parents non corpusculeux. »
Les résultats consignés dans cette lettre ont une signification qui ne saurait échapper à personne. Us établissent tout à la fois l'existence de chambrées très-saines sous le rapport de l'absence de la maladie des corpuscules, et la possibilité de les multiplier à volonté.
La chambrée dont il s'agit a produit 46''', 5 de cocons pour i once de 25 grammes. Le Comice du Vigan aura donc à sa disposition environ i5o onces de graine que l'on peut considérer comme saine.
N'est-il pas vraisemblable que si j'avais étudié, en 1866, les papillons de tous les grainages auxquels l'industrie s'est livrée, j'aurais rencontré un certain nombre de lots aussi sains que celui que j'ai signalé à M. le secrétaire du Comice du Vigan? On peut, dès lors, assurer en quelque sorte, à prioriy qu'en 1867 il existait d'une manière obligée des chambrées non moins irréprochables que celles de Sauve, et, en s'appliquant à les découvrir, on devait en rencontrer quelques-unes. C'est précisément ce que j'ai constaté, ainsi qu'on va pouvoir en juger. Je ne parlerai d'ailleurs que de chambrées de races indigènes à cocons blancs ou jaunes, parce qu'elles passent à bon droit pour les plus atteintes et qu'elles sont supérieures aux autres pour la qualité de la soie.
A Perpignan, chambrée Guchens, i36 papillons examinés : 6 corpusculeux;
A Nîmes, chambrée Gignan, 62 papillons examinés : i corpusculeux;
A Alais, chambrée Mazel, 72 papillons examinés : 2 corpusculeux.
Je pourrais prolonger cette énumération (i) en la faisant toujours porter sur des chambrées de races indigènes, mais celles que je viens de citer suffiront, je pense, pour bien montrer à tous les éducateurs que le fait de la chambrée de Sauve n'est pas du tout isolé. Je répète, en outre, que l'exemple même de cette chambrée prouve qu'il doit être facile de multiplier les succès analogues. Si l'on pouvait en douter, les faits suivants écarteraient toute crainte à cet égard.
Un habile éducateur, M. Raybaud-Lange, directeur de la Ferme-École départementale des Basses-Alpes, confectionne de la graine pour l'industrie. D a distribué cette année, entre divers propriétaires, de la graine destinée à la reproduction, et il a eu l'obligeance de m'envoyer seize séries de papillons
(1) Je ne le fais pas, parce que je dois craindre que Ton n'abuse de cette pablicité.
d'autant de grainages importants qu'il vient d'effectuer en suivant exactement les indications que j'ai données, c'est-à-dire, en s'aidant du microscope, livrant certaines chambrées à la filature et conservant les autres d'après la proportion plus ou moins grande des papillons corpusculeux. Je n'ai pas encore achevé le contrôle des observations, très^xactes du reste, de M. Raybaud-Langc ; mais voici les résultats correspondant à huit de ses meilleurs grainages parmi ceux qae j'ai déjà examinés :
H^ 1 100 papillons examinét: 5 corpusculeux.
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Ainsi, en réunissant les graines de ces grainages, elles ne seraient atteintes de la maladie des corpuscules que dans la proportion de 2 à 3 papillons sur 100. J'ajoute que toutes les chambrées qui ont fourni ces grainages ont eu des réussites exceptionnelles s'élevant jusqu'à 55 kilogrammes de cocons par once de a5 gnunmes, notamment celle du n*^ i , qui était pourtant une chambrée de 4 onces.
M. Raybaud-Lange a donc vu se réaliser sous ses yeux une foule d'exemples analogues à celui de la chambrée de Sauve, et il a à sa disposition plusieurs milliers d'onces de graines exempts de la maladie des corpuscules.
Quelques personnes pourraient croire que ces succès d'éducations et de grainages de M. Raybaud-Lange sont le fait de la localité où il élève des vers à soie. Ce serait une erreur complète. Il y a eu cette année, dans les Basses- Alpes, de très-nombreux échecs, et M. Raybaud-Lange n'a guère rencontré en dehors de ses propres grainages que des papillons corpusculeux.
Examinons maintenant la question capitale de l'avenir des graines de la chambrée de Sauve, des chambrées Guchens, Gignan, etc., et de celles de M. Raybaud-Lange. Élevées en 1868 avec les soins ordinaires, deviendrontelles des sources de bonnes graines ou éprouveront-elles une dégénérescence? Les observations que j'ai faites cette année démontrent que cette dégénérescence est possible. J'ai constaté souvent qu'une graine, issue de papillons non corpusculeux, pouvait fournir des chambrées dont les papillons étaient en partie corpusculeux. L'exemple de la chambrée de Sauve n'est pas général, à lïeaucoup près, et cette môme graine qui, à Sauve, a fourni des papillons «xempts de la maladie, m'a offert ailleurs, dans le rayon d'Alais, des éducations également réussies, mais dont le tiers au moins des papillons étaient
corpusculeux. Toutefois il est essentiel de remarquer que cette apparition du mal dans les chambrées n'est point du tout un fait nécessaire, comme les résultats de mes essais précoces de cette année et l'exemple de la chambrée de Sauve en sont notamment la preuve indubitable. Bien plus, il arrive fréquemment qu'il y a amélioration de la race et nwn dégénérescence. Dans mes éducations de 1866 et 1867 toutes les graines issues de papillons corpusculeux, même au degré nécessaire pour que ces graines renfermassent des œufs corpusculeux, donnèrent lieu à des éducations dont les papillons étaient pour la plupart privés de corpuscules. J'ai vu des effets semblables se produire, quoique à un moindre degré, dans des chambrées industrielles.
C'est donc à tort que beaucoup de personnes croient à une dégénérescence fatale et nécessaire des graines de vers à soie, sous l'influence d'une prétendue infection générale des pays séricicoles. Le mal et le bien sont, au contraire, partout coexistants, quoique dans des proportions diverses, suivant les localités, et je suis persuadé qu'il est aussi facile de découvrir l'un que de propager l'autre.
Parmi les causes de dégénérescence des graines, il faut placer les mauvaises conditions accidentelles des éducations. Toutes les causes d'affaiblissement des vers paraissent contribuer à la propagation de la maladie des corpuscules et à son apparition spontanée dans les chambrées. Je ne partage pas l'opinion, fort répandue parmi certains éducateurs, que la feuille du mûrier est malade, parce que, dans cette hypothèse, on ne peut guère se rendre compte de l'existence de chambrées absolument privées de la maladie des corpuscules; mais je ne doute pas cependant que toute imperfection dans la qualité de la feuille doive être mise au nombre des causes de dégénérescence rapide des graines. J'ai vu également les éducations d'une graine absolument privée de la maladie des corpuscules manifester cette maladie dans les chrysalides et dans les papillons, lorsque ces éducations avaient présenté, par telle ou telle cause connue ou inconnue, la maladie des morts-flats.
H existe donc des circonstances encore mal déterminées qui amènent d'une manière spontanée l'apparition de la maladie des corpuscules. Ce serait à l'avenir une lourde incertitude pour les éducateurs, si je n'étais en droit d'ajouter qu'il ne m'est pas arrivé jusqu'à présent de rencontrer une seule éducation, petite ou grande, ayant péri de la maladie des corpuscules ^ quelles qu'aient été d'ailleurs les conditions de cette éducation, lorsque celle-ci était lé produit d'une graine is^ue de papillons non corpusculeux. Il paraît donic impossible, dans ce cas, que les causes, connues ou inconnues, de propagation du mal, sévissent avec assez d'intensité pour que les vers soient atteints en grand nombre de la maladie, déjà h Vétat de vers; la maladie ne se montre sensible, pour la première fois, que dans les chrysalides et dans les papillons. En d'autres termes, tout éducateur qui partira d'une graine issue de papiDons non corpusculeux peut être assuré d'obtenir une chambrée préservée, jusqu'au moment de la montée, de la maladie des corpuscules. Si cette chambrée
échoue, ce sera sous rinfluence d'une affection intercurrente, telle que celle des morts-flats, de la grasserie, de la muscardinc, etc. C*est seulement au moment du grainage que l'éducateur pourra avoir à souffrir de la maladie des corpuscules, mais le microscope ra\'ertira du péril et lui donnera le moyen de le conjurer. Ces principes me paraissent rigoureusement établis par mes expériences de cette année.
Quoi qu'il en soit de ces derniers résultats, il est certain que les causes de dégénéresc^iœ des graines par multiplication spontanée des corpuscules dans les chrysalides et dans les papillons, sous Tinfluence de mau\*aises conditions antérieures des éducations, exigeraient de nouvelles études pour être mieux appréciées. Le temps m'a manqué pour les entreprendre. Jusqu'ici j'ai donné ma principale attention au caractère contagieux de la maladie des corpuscules. Les expériences dont je \'ais parler ne laissent aucun doute quant à la réalité de ce caractère et elles jettent un jour tout nouveau sur la maladie, sur son apjparition el sa propagation dans les chambrées.
ftien n'est plus facile que de communiquer la maladie des corpuscules à des vers à soie parfaitement sains de manière à réaliser toutes les formes du mal tel qu'on l'observe dans les grandes chambrées lorsqu'elles sont atteintes de la maladie des corpuscules. Un seul repas de feuilles rendues corpusculeuses suffit pour atteindre ce résultat. Par ces mots : feuilles rorpusculcuses ^ j'entends des feuilles sur lesquelles on a passé avec un pinceau de l'eau tenant en suspension des corpuscules provenant, soit d'un ver, soit d'une chrysalide, soit d'un pa(Hilon corpusculeux dont on a broyé dans cette eau tout le corps ou seulement un fragment. Quant à l'intensité de la maladie, elle dépend de Tâge auquel les vers sont soumis à Tempoisonnement. Si le repas toxique est donné quelques jours avant la montée, tous les vers, sans exception, font leurs cocons et se chrysalident, et durant dix à quinze jours environ, rien n'annonce l'existence de la maladie. Mais, au bout de ce temps, les chry^salides deviennent progressivement corpusculeuses d'une manière sensible et tous les papillons auxquels elles donnent naissance sont chargés de corpuscules. Au contraire, les mêmes vers en même nombre (lequel nombre peut être aussi grand qo'on veut ) ne présentent pas une seule chrysalide, pas un seul papillon corpusculeux, si on leur a continué les repas ordinaires, et également dans le cas où l'on aurait remplacé le repas toxique dont il vient d'être question par un repas de feuilles humectées d'eau dans laquelle on aurait broyé un ver sain.
n résuite de ce qui précède que le Eut, si général, d'une chambrée dont la totalité ou la presque totalité des vers ne montre pas du tout de corpuscules à la montée, et dont tous les papillons sont néanmoins corpusculeux, doit s'expliquer vraisemblablement par l'introduction dans le corps des vers des germes des corpuscules au moment des derniers repas.
Une des circonstances les plus dignes d'attention est la lente incubation du mal, et on peut par là se rendre compte de l'impossibilité de la destruction
des chambrées par la maladie des corpuscules, dans tous les cas où la graine^ n'en contient que le germe latent ou effectif, ce qui a lieu précisément lors-^ qu'on suit le procédé de grainage que j'ai indiqué précédemment.
Supposons maintenant que le repas toxique soit donné aux vers, non pauj^ avant la montée, mais avant la quatrième mue. Dans ce cas, les choses passent autrement que je ne l'ai dit tout à l'heure. On observe encore une len incubation du mal, mais une mortalité plus ou moins sensible s'accuse d avant la montée ou au moment de la montée, et, dès ce moment, les v offrent des corpuscules qui se multiplient ensuite dans les chrysalides, à -^ point que beaucoup d'entre elles périssent avant leur transformation en pa^^ij Ions. Quant aux papillons, s'il en est quelques-uns dont l'apparence ne trail]// pas leur mauvais état de santé intérieure, la plupart offrent les signes ex: térieurs les moins équivoques d'une altération profonde. Aussi leur corps, examiné au microscope, n'est guère que corpuscules.
Il est curieux de suivre, dans ces dernières expériences, le mode d'appantion et de multiplication des corpuscules. Le canal intestinal des vers en eèt rempli longtemps avant qu'ils se montrent en quantité sensible dans les autres tissus du corps, et il est visible que les corpuscules apparaissent successivement et progressivement, en allant du centre du corps à sa périphérie. Je n'ai pas toujours réussi, dans ces expériences, à constater la multiplication par scissiparité, bien qu'elle soit, dans d'autres cas, fort apparente, ainsi que j'ai eu l'honneur de l'écrire à M. Dumas. Aussi ne serais-je pas éloigné de croire à l'existence de deux modes distincts de développement de ces petits corps.
Les résultats précédents permettent de se rendre compte de la manière la plus satisfaisante d'un grand nombre de faits, en apparence très-mystérieux, qui ont déjoué toutes les investigations de la science depuis l'origine delà maladie. J'en rapporterai quelques-uns.
Dans les derniers temps de mon séjour à Alais, deux éducateurs. M™ Meynadier et M. Mazel, vinrent me consulter sur la possibilité de faire grainer utilement leurs chambrées, qui, toutes deux, avaient très-bien réussi et provenaient d'ailleurs exactement de la même graine livrée par un employé de chemin de fer demeurant à Montpellier, M. Poujol. Or, tandis que la chambrée Mazel ne m'a offert que deux papillons corpusculeux, sur soixante-douze que j'ai examinés, tous les papillons Mey nadier, sans exception, se sont montrés chargés de corpuscules. Supposons pour un moment que les cocons de ces chambrées ne m'ayant pas été soumis, ces dernières observations fussent non . avenues. Les chambrées Mazel et Meynadier n'auraient plus été alors que deux chambrées très-bien réussies et qui, suivant les convenances de leurs propriétaires, auraient été, l'une à l'exclusion de l'autre ou toutes les deux à la fois, livrées au grainage. Si les cocons de la chambrée Meynadier eussent été employés à faire de la graine, les acheteurs de cette graine auraient échoué vraisemblablement, l'année suivante, par le fait de la maladie des corpuscules: chacun alors de se récrier sur les effets du mystérieux fléau, puisque, l'année
préoédente, la réussite de la même graine avait été générale. Si la chambrée Hazel, an contraire, eût servi à foire de la graine, celle-ci se serait bien comportée et Ton aurait vanté outre mesure la graine originaire de Montpellier. Que si, en6n, les deux chambrées eussent été simultanément mises à grainer, on aurait observé, Tannée suivante, des échecs et des insuccès dont les causes, échappant à tout le monde, auraient ajouté au mystère que l'on se plait à répandre sur les effets de l'étrange maladie. Néanmoins, nous venons de reconnaître que toutes ces circonstances trouvent leur explication naturelle dans les résultats des observations des papillons des deux chambrées dont il s'agit. Quant à la véritable cause de la différence si considérable offerte par les papillons de ces chambrées, je crois qu'elle a été des plus simples. En effet, il m'a été assuré que M. Mazel n'avait élevé dans sa chambrée que la seule graine Poujol, tandis que M"* Meynadier a élevé sous le même toit et la graine Pbujol et deux autres graines de pays qui ont échoué, je l'ai constaté moi- Oiéme, par la maladie des corpuscules; M"* Meynadier a dû, par conséquent, empoisonner les vers de sa bonne graine par les vers de ses mauvaises graines. Cela n'a pas empêché la bonne graine de fournir une chambrée bien réussie, parce que cette graine était exempte de la maladie des corpuscules (les résultats relatif à la chambrée Mazel le démontrent) ; cette maladie n'a pu s'introduire, dans la courte durée de l'éducation, d'une façon assez prononcée pour que les vers périssent à l'état de vers avant de filer leur soie. Us n'ont été qu'empoisonnés à la manière de ceux dont j'ai parlé tout à l'heure, auxquels j'avais donné un seul repas corpusculeux avant la montée, et qui, tous, ont pu faire leurs cocons, n'accusant le mal ostensiblement que dans leur état de papillons, comme les vers de la chambrée Meynadier.
Les Sauts de contagion dont je viens de rendre compte et qui se rapprochent tant de ceux qui sont naturels aux chambrées éveilleront, à juste titre, l'attention des éducateurs et leur montreront le danger des chambrées mal tenues, mal nettoyées au moment du renouvellement des éducations. Pourtant il ne fondrait pas croire que les poussières corpusculeuses qui restent d'une année à l'autre dans les chambrées après les éducations aient, au même degré que celles des éducations courantes, la vertu de propager la maladie des corpuscules. La différence est considérable. Les poussières corpusculeuses des chambrées mal réussies, répandues les années suivantes sur les feuilles que Ton donne à manger aux vers, provoquent, à l'ordinaire, une grande mortalité, mais les vers qui résistent donnent lieu, dans la majorité des cas, à des papillons presque tous non corpusculeux; au contraire, je n'ai jamais vu un seul papillon privé de corpuscules dans les éducations de vers auxquels j'avais donné un seul repas corpusculeux, lorsque je m'étais servi de corpuscules extraits d'un ver, d'une chrysalide ou d'un |)apillon, à l'état frais ou récemment morts. Tels sont, Monsieur le Ministre, les principaux résultats des recherches que j'ai poursuivies dans ces trois dernières années. Sous le rapport pratique, on peut les résumer comme il suit :