V. — RÉSULTATS OFFERTS PAR LE NOUVEAU PROCÉDÉ DE GRAINAGE
C'est l'an dernier seulement que l'industrie a pu appliquer pour la première fois ce procédé de façon à pouvoir en éprouver les effets en 1868. Jusque-là j'avais dû m'attacher à établir expérimentalement les principes sur lesquels il repose. Les résultats qu'il a produits, sans être encore parfaits, me parais-
(1) Voir dans le Moniteur des soies du 10 juillet 1868 une Note de M. Arnoux fils sur le grainage par couples isolés.
(2) On trouvera ce Rapport p. 86.
sent mériter toute Tattention des éducateurs, surtout si Ton tient compte des difficultés et des incertitudes inévitables de toute application nouvelle.
Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de résumer en premier lieu les prévisions et les espérances énoncées dans le Rapport que j'ai eu Thonncur de vous adresser le a5 juin 1867.
Sur la foi des résultats de mes expériences de laboratoire, j'ai ccrit à Votre Excellence :
(c n existe une maladie qui fait des ravages considérables dans les magnaneries depuis quinze ou vingt ans, partout très-répandue (excepté au Japon, ainsi que cela résulte des observations microscopiques consignées dans une lettre que j'ai adressée au mois de mars 1867 à M. H. Mares, correspondant de rinstitut), maladie regardée, par la plupart des savants italiens ou allemands qui s'en sont occupés, comme étant la maladie régnante et la cause des désastres de la sériciculture. Cette maladie, connue sous les noms de pébrine ou gattincy peut être appelée, ainsi que je l'ai fait dans ce Rapport, la maladie des corpuscules, parce qu'elle est caractérisée, dans certains cas, par la présence de petits corps qui sont évidemment un produit tout à fait anormal du ver à soie, puisqu'on ne le rencontre, ni dans les chenilles, ni dans les papillons sauvages, ni dans les vers à soie des chambrées réussies pouvant fournir une succession de générations saines
» n me paraît résulter des faits que j'ai exposés dans ce Rapport qu'en suivant le procédé de grainage et de sélection que j'ai indiqué, on peut prévenir sûrement la maladie des corpuscules avant la montée, dans tous les cas. En outre, on la prévient aussi, non pas toujours, mais fréquemment, dans les chrysalides et dans les papillons, circonstance dont le microscope avertit de feçon à guider avec certitude dans la confection de la nouvelle graine pour Tannée suivante. Enfin, ce procédé de grainage est très-pratique puisqu'il vient d'être appliqué avec succès dans le Midi, non-seulement par moi, mais par diverses personnes, notamment par M. Raybaud-Lange, directeur de la Ferme-École des Basses-Alpes, sur une échelle assez grande pour qu'il en ait obtenu plusieurs milliers d'onces de graine
» En prévenant la maladie des corpuscules on améliorerait dans une énorme proportion la situation de la sériciculture, et j'ajoute qu'il pourrait en résulter une prospérité qu'elle n'a jamais connue. Cela arriverait dans le cas où la maladie des morts-flats, indépendante de la maladie des corpuscules, ne sévirait pas présentement plus qu'elle ne sévissait jadis. Je sais qu'avant l'époque dite du fléau actuel, quand un éducateur obtenait seulement i kilogramme de cocons par gramme de graine, il était satisfait, et que telle était la récolte le plus souvent. Or, avec des graines issues de papillons non corpusculeux, on obtient en moyenne i''^,^5 à a kilogrammes de cocons par gramme de graine, toutes les fois que les chambrées ne sont pas envahies par la maladie des morts-flats. »
J'ai la satisfaction de pouvoir annoncer aujourd'hui à Votre Excellence que
ces prévisions, dans ce qu^elles ont de plus favorable, se sont réalisées sans réserve dans plusieurs départements. En effet, bien que la maladie des mortsdais ait été fort répandue et fort intense, cette année, il existe un grand nombre de localités où elle a peu sévi sur les graines des chambrées choisies au microscope et où, en conséquence, si mes prévisions étaient fondées, la réu^ite des chambrées devait être çxcepiionnellement bonne. C'est ce qui est arrivé.
Je citerai, en premier lieu, le département des Pyrénées-Orientales. L'an dernier, je visitai un grand nombre de chambrées de ce département, en compagnie de M. Vilallongue, président de la Société d'Agriculture, et de M. Siau, trésorier de cette Société. J'examinai au microscope les chrysalides et les papillons de vingt lots de cocons destinés au grainage, et je les classai sous les expressions : Très-bon, bon, assez bon, mauvais. Le lot trouvé trèsbon figure dans mon Rapport de l'an dernier sous le nom de chambrées Guchens. Il fut acheté par la Société d'Agriculture des Pyrénées-Orientales, qui le fit grainer et distribua gratuitement la graine par petits lots de 5 à lo grammes à soixante-dix éducateurs dans vingt-deux communes du département. En même temps, elle fit faire par un de ses membres une très-petite éducation d'un des lots que j'avais déclarés mauvais, lots qui étaient au nombre de dix. Cette dernière éducation a échoué. Bien qu'elle fût faite fort en petit, loo vers ne donnèrent pas un cocon. Quelques éducateurs, par ignorance des jugements que j'avais portés ou par manque de confiance, élevèrent en grande chambrée la graine de quelques-uns des mauvais lots. L'échec a été général. Quant à la réussite des soixante-dix éducations de la graine Guchens, elle a été parfaite, excepté dans quelques cas très-rares où les éducateurs avaient associé la graine de la Société à des éducations de très-mauvaises graines.
Une Commission spéciale fut nommée par M. le préfet des Pyrénées-Orientales, avec la mission de contrôler les indications que j'avais fournies en 1867 et de contribuer de tout son pouvoir à la régénération de la race si précieuse de cocons jaunes que l'on élève de préférence dans ce département.
J'ai placé parmi les documents joints à ce Rapport le travail résumé des opérations de la Commission en 1867-68. Il témoigne tout à la fois du zèle éclairé avec lequel elle a accompli la mission qui lui était dévolue et de la confiance entière dans le succès du procédé qu'elle a pris soin d'appliquer et de vérifier (i).
(i) Je ne dois pas omettre de signaler plusieurs réussites très -remarquables de la graine Guchens dans le Gard. Ce sont les chambrées de M. Gardies, membre da Conseil général, et de M. Darbousse, maire de Cru vies. Ce dernier a élevé une chambrée de 20 onces qui a produit 900 kilogrammes de cocons, qui ont été vendus 10 francs le kilogramme. Cette graine était donc excellente. Toutefois, tandis que,
Le département des Pyrénées-Orientales n*est pas le seul où la maladie des morts-flats n'ait pas sévi sur les graines des chambrées qui avaient été choisies au microscope en 1867. Je dois citer encore les Hautes et Basses-Alpes, le Var, les Alpes-Maritimes, Vaucluse, THérault. Dans ces départements, les graines de M. Raybaud-Lange, dont il a été question dans mon Rapport de Tan dernier, ont eu des réussites générales (i). En outre, le rendement a dépassé de beaucoup le chiffre de Tancienne prospérité, conformément aux espérances que j'avais fait concevoir.
n serait sans grande utilité de donner ici le tableau détaillé dos rendements de toutes les éducations des graines de M. Raybaud-Lange, dans les départements que je viens de nommer. Je me bornerai à faire connaître les résultats fournis dans les Hautes et Basses-Alpes par vingt d'entre elles prises au hasard parmi les chambrées d'une demi -once à 2 onces, qui étaient au nombre de plus de cent cinquante, et dont j'ai pu vérifier moi-même les produits sur place :
dans les Pyrénées -Orientales, les petits lots de la Société d'Agriculture de Perpi- {^nan se sont maintenus généralement sains, de petites éducations de 5 grammes faites chez MM. Gardies et Darbousse, d'une réussite excellente, ont présenté un grand nombre de papillons corpusculeux. N'aurait-il pas fallu éloigner davantage CCS petites éducations de celles du village, qui, probablement, les ont infectées?
(1) Dans Vaucluse, il n'y a eu qu'un seul échec, pour les graines de M. Raybaud- Lange, à la Tour-d'Aigues, où la feuille avait été gelée.
Le Moniteur universel ol "pubWé un extrait d'une lettre que j'avais écrite de Paillerols à M. Dumas, à la date du a4 i^^^ 1868. 11 s'est glissé une erreur typographique de laquelle il résulterait que le succès des graines de M. Raybaud-Lange n'a été complet que dans les Hautes et Basses-Alpes et dans le Var. Il faut y joindre les Alpes-Maritimes, Vaucluse et l'Hérault. Cette erreur a été rectiliée sur ma demande, dans Y Aigle des Cévennes à* k\^\% du 11 juillet 1868.
Diverses personnes ont appuyé sur l'erreur que je signale les critiques qu'elles ont cru pouvoir faire des résultats de mes recherches; ce sont, entre autres, MM. Meynard frères, marchands de graines à Valréas, et M. de Masquard, de Mimes. On trouvera ces critiques dans le Moniteur des soies de juillet et aoiU 1868. Je n'y ai pas répondu : la polémique prend beaucoup de temps sans grand proHt. D'ailleurs le présent Rapport est une réponse indirecte à toutes les personnes qui demanderaient à être édifiées sincèrement et sans parti pris sur la valeur de mes travaux de ces quatre dernières années relatifs aux vers à soie.