S [. — MES PREMIÈRES OBSERVATIONS EN
La lecture des Chapitres précédents permet de se faire une juste idée des efforts et des préoccupations des savants ou des praticiens
à l’époque où je fus conduit à m'occuper de l’épizootie qui régnait sur les vers à soie. Les uns cherchaient des remèdes, mais on en avait déjà proposé et pratiqué un si grand nombre sans succès, que l’on désespérait d'arriver de ce côté à une solution satisfaisante; les autres, plus volontiers écoutés, essayaient à l’envi de trouver des moyens eflicaces de distinguer la bonne graine de la mauvaise. C’était sur ce dernier point que se concentraient plus
\ particulièrement les études, car pour la grande majorité des édu- | cateurs, il paraissait évident que le mal était dans la graine. Tous avaient pu s’apercevoir, ainsi que Je l’ai déjà rappelé, que, par la Ve diflérence des graines employées, on obtenait dans une même localité, dans une même magnanerie, de très-abondantes ou de très-chétives récoltes. Rien ne pouvait améliorer une mauvaise graine, ni la nourriture, ni le mode d'éducation, et les bonnes graines conduisaient à des succès souvent extraordinaires.
Lorsque j'arrivai à Alais, au mois de juin 1865, dès mes premières Conversations avec les éducateurs qui pouvaient être le mieux informés, je fus surpris de l’incertitude générale des opinions. Personne n'avait eu, jusque-là, la patience de suivre des expériences précises pouvant conduire à un but connu et assigné à l’avance. On attendait du temps ou des eflorts d'autrui un remède aux souffrances. Ce n’est pas que les Comices agricoles ou quelques individus isolés ne se livrassent, chaque année, à de nouveaux essais, mais ceux-ci se bornaïent invariablement à s’enquérir de l’eflicacité de remèdes plus où moins chimériques, proposés ordinairement par des hommes inconnus, dont les aflirmations n'avaient d'autre garantie que la hardiesse avec laquelle elles étaient émises. En dehors des résultats de ces épreuves dont l'utilité était certaine, mais qui restaient stériles pour la connaissance exacte de la maladie, la plus grande confusion régnait dans les esprits, et chaque jour elle était accrue par les récits et les afirmations sans preuves d’une multitude de brochures et de Journaux que la persistance du fléau avait fait naître dans tous les pays séricicoles. Ces écrits se comptaient par centaines.
Je résolus d'adopter une ligne de conduite bien différente. Concentrer mes observations sur un point déterminé, choisi le mieux possible, et n’en abandonner létude qu'après avoir établi quelques principes qui permissent d'avancer d’un pas sûr au milieu du dédale des idées préconcues, telle fut mon ambition.
J'avais lu à Paris, pendant les préparatifs de mon départ, les Ouvrages de M. de Quatrefages sur la maladie des vers à soie. Un passage de son premier Mémoire avait particulièrement attiré mon attention : il s'agissait de l’existence, dans le corps des vers malades, de corpuscules microscopiques regardés par quelques auteurs comme un eflet et un indice de Ja maladie actuelle, bien qu'une grande obscurité régnät encore sur leur nature et la signification pratique que l’on pouvait déduire de leur présence ou de leur absence. Voici le passage auquel je fais allusion (1).
(1) Etudes sur les maladies actuelles des vers à soic; Paris, 1859, p. 285 et suivantes.
LA PÉBRINE. 51
Après avoir décrit certaines particularités des cellules que quelques naturalistes considèrent comme les globules du sang du ver à soie, M. de Quatrefages s'exprime ainsi : |
« Ce sont là bien évidemment les globules étoilés de M. Cornalia. Leurs pointes n’ont rien de fixe, et présentent si peu de stabilité, si peu de consistance, qu’elles ne se détachent jamais du globule modifié qui leur donne naissance. Le fissent-elles, elles ne sauraient donner naissance aux corpuscules vus par P. de Filippi, par Cornalia, retrouvés par M. Lebert, et que j'ai également vus et figurés.
» Ces corpuscules sont remarquablement identiques de figure et de proportion... M. Lebert assure qu’on les rencontre toujours chez tous les vers malades. Sur ce point, mes observations ne s'accordent pas avec celles de mon confrère. Plusieurs vers même fortement pébrinés, dont j'ai examiné le sang, n’en présentaient aucune trace. Toutefois je suis le premier à reconnaitre que, n’en cherchant pas:ailleurs, ce résultat négatif ne saurait infirmer celui qu'a annoncé un naturaliste habile, et dont l'attention était dirigée d’une manière toute spéciale sur ce point.
» M. Lebert regarde ces corpuscules comme des cryptogames monocellulaires, et il en a décrit deux espèces distinctes. Mes observations personnelles ne me permettent pas encore de juger jusqu’à quel point cette détermination peut être fondée. Bien certainement, par leur forme et leur manière de se comporter, ces corpuscules diffèrent de tous les autres éléments de l’organisme considérés comme normaux, et aussi des divers produits de la décomposition, mais l’homogénéité dont ils m'ont paru être doués, et par conséquent l'absence d’une membrane enfermant un contenu, concorderaient peu avec la manière de voir du savant professeur de Zurich. Je me bornerai d’ailleurs à émettre des doutes, et renverrai le lecteur à l'Ouvrage même de M. Lebert, et à ceux des naturalistes qui ont combattu sa manière de voir.
» M. Ciccone a adressé à M. Montagne une lettre qui a été communiquée à l’Académie des Sciences et à la Société d'Agriculture, et qui a pour objet l'étude spéciale des corpuscules dont je viens
de parler. D’après l’Auteur, ce ne sont pas plus des animaux que
des végétaux. Ils constituent un élément organique du ver à soie et se rencontrent chez les vers bien portants tout comme chez les vers malades ; seulement chez ces derniers, ils se multiplient parfois énormément, soit dans le sang, soit ailleurs, sans que cette multiplication puisse être regardée comme caractéristique d’aueune affection particulière. Cette manière de voir s'accorde mieux que toute autre avec les observations de M. Filippi et avec les faits que je viens de rapporter ; aussi, suis-je disposé à la regarder comme vraie. »
Je m'arrètai au projet, provisoirement exclusif de tout autre, de l’examen des questions que soulevait la présence des corpuscules dont il s’agit.
Mon premier soin fut d'apprendre à les reconnaitre et à les distinguer, dès que je fus installé dans une petite magnanerie, près d'Alais, au commencement de juin 1865. Je constatai bientôt à la suite de toutes les personnes qui se sont occupées de leur étude, que, chez certains vers qui ne peuvent monter à la bruyère, ils existaient à profusion dans la matière adipeuse placée sous la peau, ainsi que dans les organes de la soie. D’autres vers, d’apparence saine, n’en montraient pas du tout. Le résultat fut le même pour les chrysalides et les papillons, et fréquemment, la présence abondante des corpuscules coïncidait avec un état évident d’altération des sujets soumis à l’examen microscopique. Les vers fortement tachés par ces taches noires irrégulières qui ont fait appeler la maladie du nom de pébrine, ou de maladie de la tache, par M. de Quatrefages, renfermaient un nombre prodigieux de corpuscules. Il en était de mème le plus ordinairement des papillons à ailes recoquillées ou tachées.
Chose digne de remarque et qui peut servir à montrer combien était urgente la nécessité d’études approfondies, faites avec esprit de suite, au milieu des populations intéressées, je rappellerai que les corpuscules des vers à soie étaient connus depuis 1849; que depuis 1856, MM. Cornalia et Lebert les avaient qualifiés de signes visibles de la maladie régnante; qu’en 1857, le D'Osimo les avait découverts dans l’intérieur des œufs; que Vittadini avait, en 1899, fondé sur cette observation une méthode
LA PÉBRINE. 53
de distinction de la bonne et de la mauvaise graine : néanmoins, dans ce centre séricicole par excellence de la ville d’Alais, au sein d’un département dont la fortune agricole est presque entièrement dans la.culture du mürier, personne encore n'avait vu au microscope les corpuscules déjà tant étudiés ailleurs. À peine comptait-On dans toute la France quatre où cinq personnes qui s’en étaient occupées. J'ai déjà rappelé leurs noms, ce sont : M. Joly, professeur à la Faculté des Sciences de Toulouse; M. de Plagniol, maire de Chomérac (Ardèche); M. Jules de Seynes, agrégé de la Faculté de Médecine de Montpellier; M. d’Arbalestier, président de la Société d'Agriculture de la Drôme, et M. Ligounhe, membre de la Société d'Agriculture de Montauban.
Pendant que je poursuivais mes premières études, une circonstance remarquable vint fixer mon attention.
Dans la magnanerie où j'avais installé mes observations microscopiques, il y avait deux éducations : l’une achevée; l’autre offrant des vers après la quatrième mue et devant, sous peu de jours, monter à la bruyère.
La première chambrée provenait de graines du Japon portant l’estampille de la Société d’Acclimatation, l’autre de graines japonaises de reproduction, qui avaient été fournies par un marchand du pays. La première chambrée avait frès-bien marché, et on commençait pour ce motif un grainage portant sur à3 kilogrammes des cocons qu'elle avait produits. La deuxième chambrée, au contraire, avait la plus mauvaise apparence. Or, en examinant au microscope une multitude de chrysalides et de papillons de la chambrée qui remplissait de joie son propriétaire, jy trouvai, pour ainsi dire constamment, les corpuscules dont je viens de parler, tandis que l'examen des vers de la mauvaise chambrée ne n’en offrait qu'exceptionnellement.
Ces faits étaient-ils accidentels, propres seulement aux sujets des deux chambrées ? En aucune façon. À mesure que je multipliai les observations microscopiques sur des sujets d’autres éducations, ces résultats prirent un caractère de plus en plus général.
Je me crus, dès lors, autorisé à affirmer qu'une chambrée peut aller très-mal sans que la majorité de ses vers montrent le carac-
tère physique des corpuscules; qu'au contraire une chambrée peut aller très-bien, et que presque tous ses papillons, mème les plus beaux, peuvent contenir de ces mêmes corpuscules.
On comprend tout l'intérêt que devait offrir l’étude des cocons de la mauvaise chambrée. Dès leur apparition, je m'empressai de les observer, et successivement à leurs divers âges, d’abord les vers pendant qu'ils filaient, puis les chrysalides et enfin les papillons. Parmi les vers filant leur soie, bon nombre continuaient de ne montrer ni taches ni corpuscules ; mais dans les chrysalides, surtout dans Îles chrysalides agées , les corpuscules étaient fréquents ; enfin, pas un seul des papillons n’en était privé, et ils y étaient à profusion.
Je pensai qu'il fallait conclure de ces faits, que j'extrais textucllement de ma Communication à l’Académie. en 1865, que ce n’est pas dans le ver qu’il faut chercher les corpuscules, indices de l'affaiblissement de Panimal, mais dans la chrysalide, dans la chrysalide à un certain àge, et, mieux encore, dans le papillon. Sans doute, la constitution d’un ver peut être assez mauvaise pour que, déjà à l’état de ver, il montre abondamment les corpuscules, et qu'il ne puisse filer sa soie; mais il nie paraissait que c'était là, en quelque sorte, une exception, et que, le plus souvent, les vers sont malades sans qu'il y ait de signe physique qui l'indique, qu'il en estencore de mème des chrysalides dans les premiers jours de leur existence, et que le caractère de la présence des corpuscules devient un indice manifeste du mal lorsqu'on le recherche dans les chrysalides agées et dans les papillons.
Au point de vue de industrie, la maladie n’est redoutable qu'autant que le ver est assez aflaibli pour qu'il ne puisse filer sa soic. Îl importerait peu, à la rigueur, qu'une maladie affectat l'animal, s’il pouvait toujours faire son cocon.
D'autre part, n'est-il pas logique d'admettre que le ver sera d'autant plus malade dès l’origine, et plus éloigné ultérieurement de pouvoir monter à la bruyère, qu'il proviendra d’une graine issue de parents plus chargés de corpuscules au moment de la fonction de reproduction ? En dehors du raisonnement, tous les faits m’avaient paru conduire à cette manière de voir, et j’arrivai ainsi à penser
LA PÉBRINE. 55
que la maladie devait être regardée comme affectant de préférence la chrysalide et le papillon, qu’en d’autres termes, c'est à cet âge de l'animal qu’elle se manifeste plus apparente, et sans doute aussi plus dangereuse pour sa postérité.
Les faits et les considérations qui précèdent, exposés dans la Note que je présentai au Comice agricole d’Alais, le 26 juin 1865, et à l’Académie au mois de septembre de la mème année, donnaient à l'étude de la maladie une direction nouvelle; ils paraissaient conduire aux principes suivants :
1° On avait tort de chercher exclusivement le signe du mal, le corpuscule, dans Les œufs ou dans les vers ; les uns et les autres pouvaient porter en eux le germe de la maladie, sans offrir de corpuscules distincts et visibles au microscope.
2° Le mal se développait surtout dans les chrysalides et les papillons ; c’était là qu’il fallait le rechercher de préférence.
3° Il devait y avoir un moyen infaillible de se procurer une graine saine, en ayant recours à des papillons exempts de corpuscules.
Je m'empressai d'appliquer ce mode nouveau d'obtenir des graines pures, malgré l’état très-avancé des éducations et des grainages au moment où mes études n'avaient conduit à l'essayer. Mais le mal était si généralement répandu, qu’il me fallut plusieurs jours de recherches microscopiques assidues pour renconter, au milieu de papillons choisis, deux ou trois couples privés de corpuscules.
À supposer que mes premières observations fussent exactes, ce que de nouvelles études devaient m'apprendre, je n’attendais du procédé de grainage dont je viens de parler que de très-faibles quantités de graine saine. Mais celle-ci, au point de vue de la connaissance de la maladie, pourrait avoir un grand prix, parce qu'elle permettrait de tenter des expériences comparatives sur des œufs sains et sur des œufs malades. En d’autres termes, le procédé de sélection auquel m’avaient conduit mes premières recherches me semblait avoir une importance plus scientifique qu’industrielle. Nous reconnaïitrons que ces premiers aperçus ont pris, avec le temps, des développements imprévus, et qu'il en est ré-
d0 MALADIE DES VERS A SOTE.
sulté une méthode de grainage aussi pratique qu'efficace pour
combattre la pébrine et en prévenir le retour.
$ IT. — ERREUR DES NATURALISTES ITALIENS AU SUJET DE LA PRÉSENCE NORMALE DES CORPUSCULES DANS LES PAPILLONS AVANCÉS EN AGE.
La Communication dont je viens de rendre compte suscita de nombreuses critiques. On trouva étrange que Je fusse si peu au courant de la question, et on m'opposa des travaux qui avaient paru depuis longtemps en ftalie, dont les résultats, disait-on, montraient l’inutilité de mes eflorts et impossibilité d'arriver à un résultat pratique dans la direction où je m'étais engagé. Que mon ignorance fut grande au sujet des recherches sans nombre qui avaient paru depuis quinze années que durait la maladie, rien n'était plus vrai, et j'en ai dit assez les motifs dans la Préface de cet Ouvrage, pour que Je sois dispensé d’y revenir. Je me permettrai seulement, à cette occasion, de rappeler qu'après l’invitation que m'avait faite M. Dumas de m'occuper de ce sujet, comme j'essayais de résister à ses avances en alléguant ma profonde inexpérience : « Tant mieux que vous ne sachiez rien sur la question, me répondit mon illustre confrère; vous n’aurez d’autres idées que celles qui vous viendront de vos propres observations. » La justesse de ces paroles devait bientôt se confirmer. En eflet, les naturalistes italiens qui s'étaient occupés de recherches sur la maladie régnante partageaient l'erreur qui avait été commise, En 1890, par leur compatriote M. Filippi, à savoir : que les corpuscules existent normalement dans les papillons sains, que ces papillons peuvent bien n’en pas offrir quand ils viennent de naïitre, mais qu'il suffit de les laisser s’avancer en âge pour qu'ils en contiennent. Selon M. Filippi, les corpuscules se formeraient par une action régressive des tissus, et, dans les vers eux-mêmes, ils naitraient facilement par une diète prolongée, autre erreur qui avait été introduite par M. Guérin-Méneville, en 1849.
J'ai déjà mentionné l’opinion émise par M. Cornalia dans son
LA PÉBRINE. 57
grand Ouvrage intitulé : Monographie du bombyx du mürier, publié à Milan en 1856:
« On trouve, dit-il, dans le sang des vers à soie, de très-petites granulations fort remarquables par leur mouvement vibratoire ou brownien. Leur forme est quelquefois sphérique, mais plus souvent oblongue; ce sont comme de petits cylindres terminés en pointe. Je suis aussi porté à croire que les prétendus globules ronds ne sont autres que ces petits cylindres vus par la base. Ils sont transparents, homogènes dans leur structure, et oscillent perpétuellement, bien qu’ils n'aient pas de cils vibratiles, ni de queue pour effectuer ce mouvement. Les vers sains et vigoureux contiennent un petit nombre de ces corpuscules, et je les regarde comme accidentels. Ils constituent une forme régressive des tissus, et c’est pourquoi on les voit se développer et devenir très-abondants dans les vers affaiblis par La diète ou la maladie, et dans les papillons qui approchent de la fin de leur vie.
» Cette métamorphose progressive est l’office des tubes de Malpighi, lesquels sont riches en corpuscules analogues à ceux que nous venons de signaler dans le sang, et cela, même dans le ver sain ; ces corpuscules sont rejetés avec les excréments. Desséchés, ils ont l’aspect d’une poudre blanche. Si on l’humecte d’eau pure ou très-alcaline, cette poudre renaît, pour ainsi dire, à la vie, c’est-à-dire que ces corpuscules se remettent à vibrer comme en premier lieu.
» Quand nous parlerons du papillon, nous verrons que les lobules graisseux, les tissus de beaucoup de viscères, les muscles, l'intestin grêle, et surtout la grande poche du cœcum en sont remplis. Le liquide brun que le papillon rejette par l’anus, à diverses reprises, est composé d’une matière pesante, d’aspect terreux, entièrement formée par ces corpuscules vibrants. »
Dans une Note communiquée à l’Académie des Sciences de Paris, en 1898, par le D" Ciccone, il est dit que les corpuscules des vers à soie se rencontrent chez les vers bien portants, tout comme chez les vers malades et les papillons, et qu'ils constituent un élément organique du ver à soie.
Dans un des Chapitres précédents, nous avons vu le D' Vittadini
affirmer «qu’on trouve constamment les corpuscules chez les papillons sains vers les derniers moments de leur vie ».
Enfin en 1860, M. Cornalia, dans sa Notice ayant pour objet de faire connaître un moyen de distinguer la bonne graine de la mauvaise, s'exprime de nouveau en ces termes : « Que les corpuscules puissent être un produit morbide, provenant de la diminution des forces vitales, on en aurait la preuve dans cette circonstance qu'ils se voient aussi dans les papillons avancés en âge et tout à fait sains d’ailleurs, d’abord dans les tissus, ensuite dans le sang. Cela ne me permet pas de proposer l'examen du papillon pour que l’on puisse se prononcer sur la graine; dans ce cas, de graves erreurs pourraient en résulter, chose véritablement regrettable, puisqu'on aurait ainsi un pronostic anticipé et précieux pour les fabricants de semence. »
Telles sont quelques-unes des assertions, puisées dans les travaux de mes devanciers, que m’opposèrent mes contradicteurs, en 1865 et 1866. Certains d’entre eux allèrent mème plus loin; ils objectèrent que le professeur Cantoni avait essayé, en 1863 et 1864, de faire de la graine saine, d’après l’indication de la Note de M. Cornalia que je viens de mentionner, et qu’il avait complétement échoué dans cette tentative. C'était vrai, ainsi que je Pai indiqué à la fin du Chapitre If de lIntroduction,
Dans son Rapport annuel sur l’année séricicole 1865, M. Cornalia s’associa aux critiques que ma Communication à l'Académie avait soulevées. Il objecta que mes eflorts seraient vains, que les vers choisis deviendraient malades, qu'il faudrait avoir le moyen de maintenir sains les vers de sélection, de manière que les œufs sains pussent augmenter en nombre, qu'enfin MM. Bellotti et Cantoni avaient déjà échoué dans des tentatives semblables (1).
La question est jugée aujourd’hui, et je suis heureux de pouvoir ajouter que, dans l'opinion actuelle de M. Cornalia, ma publication de 1865 renfermait les premiers éléments d’une solution à la fois scientifique et pratique du problème (2).
(1) ConxaLra, Rapport sur l’année séricicole de 1865 ; Milan, 1866.
(2) Voir la lettre de M Cornalia du mois de mars 1869, reproduite t. Il, p. 106.
LA PÉBRINE. 59
Les présomptions de M. Dumas étaient donc fondées : il est des sujets qu'il vaut mieux aborder l'esprit libre d'idées préconçues et sans la connaissance des travaux qui les concernent, alors que la part n’a pas encore été faite entreles vérités et les erreurs que ces travaux renferment. J'aurais connu, en 1865, les assertions des naturalistes italiens que je viens de citer, que je n'aurais pas hésité, sans doute, à considérer comme exacts les faits signalés à diverses reprises par des savants aussi exercés dans l’étude des vers à soie que les professeurs Filippi, Cornalia, Vittadini, Cic- COBE: 3...
Contrairement aux assertions de ces observateurs, nous verrons que le corpuscule est un organisme d’une nature particulière, qui ne se trouve chez les vers, dans les chrysalides et dans les papillons, que s’il a été introduit dans le corps de l’insecte, soit par la nourriture, soit par piqure à l’aide d’un objet qui en était recouvert. C’est donc une erreur de croire que les corpuscules soient normaux dans les vers à soie soumis à une diète prolongée, ou dans les papillons sains avancés en âge.
Nous reconnaitrons qu'il n’est pas de localité séricicole où lon ne puisse rencontrer des éducations entières dont tout ou partie des papillons morts naturellement sont rigoureusement exempts de corpuscules. Cette circonstance est mème fréquente dans nos départements de petite culture. Nous constaterons, en outre, ce fait d'une grande utilité pratique qu’on peut augmenter à volonté le nombre des chambrées placées dans ces heureuses conditions. Il sera démontré également, en ce qui concerne la présence des corpuscules dans les œufs, que jamais les papillons privés de corpuscules ne donnent lieu à un seul œuf offrant la moindre apparence de ces petits corps, non-seulement dans l'embryon, mais aussi dans les vers examinés au moment de l’éclosion.
Les propositions réciproques de celles qui précèdent n’ont pas moins de généralité.
Toute graine qui, à l’examen microscopique, offre des corpuscules, les possède par hérédité : ils proviennent, sans exception, de l’intérieur des papillons qui ont donné naissance à cette graine.
C’est à l’intérieur des œufs que se trouvent les corpuscules.
Quand il en existe à leur surface, c’est qu'ils ont été souillés par les déjections de papillons corpusculeux.
M. Béchamp et le D' Brouzet, se rendant un compte inexact d'observations relatives à la présence des corpuscules à la surface des œufs dans des circonstances accidentelles, avaient admis que les corpuscules étaient extérieurs à la graine, et que même ils pénétraient à l’ordinaire dans les vers par leur peau. Ce sont ces opinions, contraires aux faits les mieux établis, qui, avant toute expérience sérieuse de leur part, avaient inspiré à ces Auteurs une si grande confiance dans l'efficacité de l’emploi de la créosote et du nitrate d'argent pour la guérison de la pébrine. La vapeur de créosote devait tuer le corpuscule à l’extérieur de œuf, du ver, de la chrysalide. Le nitrate d'argent devait produire Peffet du sulfate de cuivre contre la carie du blé (r).
(1) Voici quelques citations empruntées aux publications de MM. Béchamp et Brouzet :
« 19 La graine porte les corpuscules à l'extérieur ; mieux on l’a lavée, moins on en trouve, si l’on vient à écraser l’œuf pour les découvrir ;
» 29 Des vers, au sortir de l’œuf ou quelques heures après leur sortie, peuvent être porteurs de corpuscules; après le lavage, on peut n’en plus découvrir dans le ver écrasé ;
» 39 Des vers tachés de pébrine, en apparence fortement malades, peuvent ne pas contenir de corpuscules dans leurs tissus, alors qu’un simple lavage permet de les découvrir à l’extérieur;
» 4° La maladie ne débute pas primitivement par le dedans, mais c’est par le dehors que le mal envahit le ver. » (Bécuamr, Comptes rendus de l’Académie des Sciences, séance du 13 août 1866; et Sur la maladie des vers à soie, in-12; Montpellier, 1866.)
« 19° Les graines de vers à soie de race indigène sont intrinsèquement saines, la coque de l’œuf est primitivement seule malade; par une opération fort simple et peu disperndieuse, on peut rendre saines et productives presque toutes les graines, dans les mèmes conditions qu’en chaulant le froment au sulfate de cuivre, on obtient des grains exempts de carie;
» 29 Si le mal produit par contagion se manifeste pendant le cours de l’éducation, en chaulant au nitrate d'argent les vers pébrinés, on les guérit de la pébrine;
» 39 En chaulant au nitrate d'argent les papillons pébrinés, la graine qu’ils pondent n’est pas corpusculeuse. » (DT Brouzer, Nouvelles recherches des maladies des vers à soie; Nimes, 1868.)
Toutes ces assertions sont erronées. Il n’y a de corpuscules à la surface des œufs que d’une manière accidentelle. Les vers, les chrysalides, dont tous les tissus sont chargés de corpuscules, ne portent pas du tout de corpuscules extérieurement;
7 ” ) bauer ad. nat, dei licart sn
» 7 ] LACRET!
DEJECTIONS DE PAPILLONS TRES CORPUSCULEUX
LA PÉBRINE. 61
Dès 1850, M. Filippi, dans le Mémoire que j'ai déjà cité, a reconnu que les déjections rendues par les papillons, avant ou après leur accouplement, peuvent renfermer des corpuscules parfois en très-grand nombre.
La planche ci-jointe représente la matière solide en suspension dans le liquide rendu par un papillon très-corpusculeux. A côté de la poussière des sels uriques qui troublent et colorent le liquide, on voit un très-grand nombre de corpuscules. On conçoit aisément que les œufs salis par de telles déjections doivent avoir des corpuscules à la surface de leur coque. Tel est l’accident qui a induit en erreur MM. Béchamp et Brouzet, qui paraissent avoir ignoré cette particularité, car ils n’en font mention dans aucune de leurs publications.
S II. — LORSQUE LES PAPILLONS SONT CORPUSCULEUX, LES OEUFS QUI EN PROVIENNENT PEUVENT ÊTRE EXEMPTS DE CORPUSCULES.
Je dirai, en premier lieu, comment on recherche la présence des corpuscules dans l’insecte à ses divers àges.
Les corpuscules se développent dans tous les tissus, ainsi que M. Filippi l’a annoncé le premier, en 1850. Lorsque nous traiterons de la propagation de ces petits corps, nous reconnaitrons qu'ils se présentent sous plusieurs aspects distincts. Ils sont brillants, à contours très-accusés, presque tous semblables les uns aux autres, sans attache avec les tissus, ou du moins toujours prèts à céder au moindre effort et à se répandre par myriades dans les liquides, si l’on vient à déchirer les tissus qui les contiennent. Ils semblent être d’une homogénéité parfaite, bien qu'il soit possible d'y reconnaitre un contenu ayant la forme ovale et régulière du corpuscule lui-même. Telle est la manière d’être habituelle des
les jeunes vers qui ne sont, pour ainsi dire, que corpuscules, n’en cèdent pas à l’eau de lavage de leur peau, à moins que, par mégarde, on n’ait laissé leurs déjections se mêler à cette eau. En un mot, c’est toujours par le dedans que la maladie débute et non par le dehors, excepté dans les cas d’inoculation des corpuscules par piqûre de la larve, circonstance que j’examinerai dans un Chapitre subséquent et qui a échappé aux deux Auteurs que je viens de nommer.
corpuscules. C’est celle que tout le monde connait. On pourrait appeler ces corpuscules, corpuscules adultes, ou mieux corpuscules vieux, car, sous cette forme, ils sont âgés, ont acquis leur complet développement, et paraissent incapables de se reproduire. Mais ils se montrent parfois sous de tout autres aspects. Ayant encore la forme et la dimension des corpuscules brillants, leurs contours sont à peine accusés; dans leur intérieur on voit, en général, une ou plusieurs vacuoles rangées suivant le grand axe du corpuscule. D’autres fois ils sont comme gélatineux , presque indistincts, engagés dans l'épaisseur des tissus qu'on dirait transformés dans la matière mème des corpuscules. Ils ne sont plus libres d’aller et de venir. Sous ces dernières formes, les corpuscules ovales sont très-jeunes, naïissants : ils sont, si l’on peut s'exprimer ainsi, à l’état de germes; mais ils n’ont besoin désormais que d’un temps très-court pour acquérir le brillant, la fermeté de structure et la netteté de contour des corpuscules que je viens de nommer corpuscules vieux (1). Aussi est-il extrèmement rare de rencontrer les corpuscules exclusivement sous les formes jeunes. Ils sont ordinairement accompagnés des corpuscules àgés, ce qui tient évidemment à la transformation rapide des corpuscules jeunes en corpuscules adultes.
Il résulte des faits qui précèdent que, pour reconnaitre la présence des corpuscules dans le ver, dans la chrysalide et dans le papillon, il n’est pas nécessaire de se donner la peine de faire une dissection soignée pour extraire tel ou tel tissu, afin de le placer sous le microscope, à moins qu’on ne veuille rechercher les corpuscules dans un organe plutôt que dans un autre. Il sufht de broyer l’insecte dans quelques gouttes d’eau, à l’aide d’un mortier, et de porter une goutte de la bouillie sous lobjectif du microscope. Les corpuscules adultes détachés au moment de la déchirure des tissus se montrent partout dans le liquide, ce qui n'arrive pas aux formes jeunes dont j'ai parlé. Aussi est-il rare
(1) Les corpuscules jeunes en voie de reproduction n’ont pas toujours la forme ovale. Ils sont souvent pyriformes, comme on en voit des exemples dans plusieurs des figures de cet Ouvrage. L’Auteur qui a étudié le plus patiemment les diverses variétés de forme des corpuscules est M. Vlacowich. On consultera avec fruit, à ce sujet, ses Mémoires. (Actes de l’Institut vénitien, t. IX, 3° série.)
P Lackerbauer rizcre - Lot el - lith.p#Pinel -leschar de
AOC DUSCEANEMOUMICROSCOPE