II. — REMÈDES PROPOSÉS
L'idée de maladie emporte naturellement avec elle l’idée de guérison. Mais combien elles sont rares et difliciles les découvertes de remèdes aux maladies des animaux ou des hommes! Dans la recherche d’un médicament le hasard d’ordinaire est le seul guide, parce que le plus souvent les causes et la nature des maladies nous sont inconnues.
Il serait dificile et vraiment superflu d’énumérer tous les spécifiques qui ont été proposés pour guérir la maladie des vers à soie. Déjà, en 1860, M. Cornalia s’exprimait ainsi : « La pharmacopée des vers à soie est aujourd’hui aussi compliquée que celle de l’homme. Les gaz, les liquides, les solides, on a tout invoqué pour guérir le malheureux insecte, depuis le chlore jusqu'à l'acide sulfureux, depuis l'acide acétique jusqu’au rhum, depuis le sucre jusqu’au sulfate de quinine. Les plus sévères observateurs s'accordent à ne plus appliquer aucun remède et
(1) M. pe QuarrerAGEs, Vouvelles recherches faites en 1859 sur les maladies des vers à soie ; Paris, 1860, p. 85 et suivantes.
M. de Quatrefages, s'appuyant sur le caractère de la tache, avait posé comme règle, pour la confection de la bonne graine, de rechercher les chambrées dont les vers n'offriraient pas ce symptôme, et de tenter de les multiplier par les petites éducations. Malheureusement, s’il est nécessaire que les vers d’une chambrée destinée au grainage soient exempts de taches de pébrine à la fin de leur vie, cette condition est insuffisante, car tous les vers d’une chambrée peuvent porter en euxmêmes, au moment où ils font leurs cocons, le germe du mal et devenir impropres au grainage, sans montrer pourtant, le moins du monde, le symptôme des taches, qui est le signe d’un état avancé de la maladie.
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à placer leur seule confiance dans une bonne graine et dans une éducation autant que possible voisine des conditions naturelles (1). »
Le soufre en fleurs répandu sur les vers ou sur la feuille, ie soufre en fleurs mêlé à de la poussière de charbon, la farine de moutarde, la poudre de quinquina, de gentiane, de valériane, le sucre, des mélanges de ces matières en diverses proportions, les cendres, le pyrèthre, la suie,.…., enfin des poudres tenues secrètes par leurs inventeurs, voilà, parmi les corps à l’état solide, quelques-uns des remèdes qui ont été essayés dans nos départements séricicoles.
Parmi les liquides, le vin, le rhum, l’absinthe, les acides sulfurique et azotique, le vinaigre, l’eau de chaux, les eaux sulfureuses artificielles, des solutions de sulfate et de lactate de fer, ont été employés sans plus de succès. Les fumigations gazeuses de chlore, d'acide sulfureux, de goudron, les vapeurs nitreuses ont été préconisées et abandonnées par ceux-là mêmes qui les avaient proposées avec le plus de confiance.
Il n’est pas jusqu’à l’action du courant électrique qui n’ait été vantée comme spécifique infaillible.
Que tant de remèdes aient été proposés depuis vingt ans pour guérir un fléau si préjudiciable à la fortune publique, on le conçoit aisément; mais ce qui est plus fait pour exciter la surprise, c’est la confiance aveugle avec laquelle on les à tour à tour acceptés sur les affirmations sans preuve de simples empiriques. D'autre part, dans les essais tentés par les éducateurs pour juger de leur eflicacité, il en est très-peu où Pon ait senti la nécessité d'épreuves comparatives (2). Aussi ne serait-il pas inadmissible que parmi les substances indiquées il y en eût quelqu’une dont
(1) M. CorxaurA, La Perseveranza, de Milan, n° du 16 juillet 1860.
(2) Je suis convaincu qu’on trouverait assez facilement des substances qui, répandues sur les feuilles, ajouteraient à la vigueur des vers. Au lieu de courir au hasard à la recherche de remèdes pour des maladies déclarées, on devrait bien plutôt essayer de préserver les vers sains contre les maladies accidentelles. Mais il faut bien se persuader que ce travail exigerait une série d’études expérimentales poursuivies pendant plusieurs années.
l'emploi pût être utile aux vers, mais quelle est-elle si elle existe? Nul ne le sait (1).
Le soufre, le goudron et la suie sont peut-être les seules matières qui aient été soumises à un contrôle expérimental sérieux, la suie particulièrement, qui donna lieu à un marché célèbre dont le souvenir mérite d’être conservé, comme preuve de lintérèt que le Gouvernement français a pris à la terrible crise que traverse la sériciculture.
« Dans le courant de l’année 1863, M. Onesti, de Vicence, fit proposer au Gouvernement français l'achat d’un procédé destiné, selon lui, à combattre avec certitude la pébrine. Malgré des doutes qui ne se sont que trop justifiés, et pour ne négliger aucune occasion possible d’atténuer en quelque chose les désastres dont souffraient nos populations méridionales, le Ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, stipulant au nom de l'État, signa avec M. Onesti un traité par lequel il s’engageait, dans le cas seulement où l’eflicacité du procédé serait reconnue, à solliciter une indemnité de 500000 francs en faveur du sériciculteur italien. Des expériences eurent lieu dans douze départements. À l’unanimité, une Commission centrale constituée près du Ministère de l'Agriculture pour recueillir et juger les résultats obtenus déclara le procédé absolument ineflicace (2). »
Malgré tant d’essais infructueux, chacune de ces dernières années à été marquée par l’annonce de quelques spécifiques nouveaux. Parmi ceux qui ont le plus occupé l'opinion publique dans nos départements séricicoles, il faut citer la créosote et le nitrate d'argent.
M. Béchamp, professeur à la Faculté de Médecine de Mont-
(1) Cette réflexion pourrait bien trouver par la suite sa justification dans les bons effets que parait avoir obtenus, en 1869, M. Lévi, de Villa Nova, par l'emploi du gaz chlore comme moyen de détruire la vitalité des corpuscules, (Note ajoutée à la suite d’une conversation que j'ai eue avec M. Lévi, au mois de jenvier 1870.)
(2) M.Béuic, Ministre de l'Agriculture, Rapport à l'Empereur (woir t. II, p.18). — On trouvera dans le Messager agricole du Midi et dans les Ouvrages de M. de Quatrefages divers Rapports sur l'emploi du soufre et du goudron. Il m’a paru inutile de les résumer.
pellier, conseilla l'emploi de fumigations de créosote avec une telle insistance et une si grande abondance d'arguments, tous fondés, il est vrai, sur des idées préconçues, que les provisions de cette substance, faites par les pharmacies du Midi, en augmentèrent le prix. Mais deux années après ces publications spécieuses, il n’était plus question du fameux spécifique.
M. le D' Brouzet, médecin distingué de la ville de Nimes, ifit, de son côté, l’annonce également trop prématurée du nitrate d'argent employé en solution aqueuse à la dose de + gramme à 1 gramme environ par litre. Il sufhisait de faire prendre aux vers un bain dans ce liquide pour les guérir de la pébrine. Chose curieuse assurément, un Rapport très-favorable fut fait à ce sujet par une Commission de la Société d'Agriculture du Gard. L’engouement pour ces drogues prit de telles proportions dans le Gard et dans la Drôme, en 1867 et en 1868, que j'aurais été blàmé de ne pas me livrer à des expériences précises pour m’assurer de leurs eflets. Comme on devait s’y attendre, les résultats de mes observations furent négatifs. En voici le résumé
Sur les remèdes au nitrate d’argent et à la créosote, pour guérir les maladies des vers à soie (1). — M. le D' Brouzet, de Nimes, a proposé Île nitrate d'argent comme remède à la maladie des corpuscules. L’Auteur croyait à un changement de peau, comme par une nouvelle mue, deux ou trois jours après l'immersion dans la solution de nitrate d'argent.
Je n'ai pu reproduire ces faits, à quelque dose que j'aie employé le remède. Les taches, au contraire, se sont accrues, et la peau, perdant sa vitalité propre, là où elle avait été noircie par le nitrate d'argent, ne suivait plus le grossissement naturel du ver. Aussi finissait-elle, au bout de quelques jours, par le sangler en quelque sorte, de facon à le faire périr, ou, du moins, à hâter sa mort.
Lorsque les taches de pébrine ont disparu, n’a-t-on pas confondu la quatrième mue avec l'effet du spécifique? On sait qu’à la
(1) J'ai lu cette Note au Comice agricole d’Alais, dans sa séance du 1°" juin 1868. Elle est extraite de ses Bulletins, t. VII, p. 272.
suite des mues Les taches n’existent plus et mettent quelques jours à se montrer de nouveau. J'ai fait des expériences qui me paraïissent démontrer sans réplique l’ineflicacité du nitrate d'argent. J'ai broyé un ver corpusculeux dans la solution de ce sel (pris à doses variables, depuis 5o centigrammes jusqu'à 2 grammes par litre), et j'en ai humecté des feuilles de muüriers que j'ai données à manger à des vers sains; tous sans exception sont devenus très-corpusculeux. Un lot égal des mèmes vers auxquels on avait continué les repas de feuilles saines n’ont rien présenté de pareil.
J'ai fait également des expériences, suivies avec soin, au sujet des vapeurs de créosote et d’acide phénique pour empècher le développement de la maladie des corpuscules. Dans deux cabinets identiques, bien aérés, munis du mème mode de chauflage, et construits tout exprès pour ce genre d'expériences, j'ai élevé plusieurs sortes de graines bonnes et mauvaises, avec cette seule diflérence que dans lun d’eux j'ai répandu par portions, durant le cours de l’éducation, un litre de créosote et 180 grammes d’acide phénique cristallisé, en solution alcoolique. La diflérence des résultats a été peu sensible, mais dans tous les cas en faveur du cabinet sans odeur. L'emploi de la créosote parait donc plus nuisible qu'utile. Dans maintes expériences, j'ai donné à manger à des vers très-sains placés dans le cabinet créosoté des feuilles sur lesquelles j'avais déposé des corpuscules. Tous, sans exception, sont devenus corpusculeux. Les mêmes vers placés à côté des premiers, Où dans le cabinet sans odeur et auxquels j'ai continué les repas ordinaires, n’ont pas pris du tout de corpuscules.
Contrairement à ce qu'on a annoncé, les litières, les feuilles de mûrier broyées avec un peu d’eau, fermentent facilement dans une atmosphère saturée de vapeurs de créosote et d’acide phénique. Les substances jouissant de la propriété antiseptique n’agissent qu à certaines doses. Ce principe est trop souvent méconnu. De l’eau saturée d'acide phénique tue les corpuseules, mais de l'air saturé des vapeurs de cet acide parait ne leur faire aucun mal.
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