VI. — IDENTITÉ DE LA PÉBRINE ET DE LA MALADIE DES CORPUSCULES
Dans la Partie de cet Ouvrage consacrée à l’histoire des travaux sur la maladie actuelle, j'ai présenté le résumé des observations faites, en 1858 et 1829, par M. de Quatrefages sur les taches qu'oflre souvent la peau des vers malades. C’est à ce savant naturaliste qu'on doit l'expression de pébrine (ou maladie du poivre) pour désigner la maladie régnante. Cette dénomination, plus euphonique que celle de pétéchie employée antérieurement en Italie, a été généralement adoptée. Elle est préférée également à celle de gattine qui avait prévalu un moment.
Pour M. de Quatrefages, la tache est l'effet d’une sorte de gangrène intérieure. 1] la trouve à tous les âges de l’insecte : elle existerait mème à l’intérieur des organes. On pouvait d'après lui reconnaitre la maladie actuelle, dès sa première apparition, à la présence des taches. C'était là leur utilité pratique : elles servaient de premier symptôme du mal. € Il m'arriva, dit-il, plusieurs fois de passer des heures entières dans les chambrées donttousles vers
de grainage, et élevées à Alais, donnaient une moyenne de plus de 20 kilogrammes de cocons à l’once, malgré la maladie des morts-flats, contre laquelle mon procédé n'avait encore, à ce moment, rien garanti, et que près de 200 éducations de ces mêmes graines, élevées dans les Hautes et Basses-Alpes, avaient fourni un rendement de plus de 45 kilogrammes à l’once, etc., M. Guérin-Méneville écrivait à l’Académie des Sciences, sans fournir aucune preuve positive, que mes efforts n'avaient rien produit. Cette affirmation a été démentie, séance tenante, par M. le Maréchal Vaillant et par M. Dumas. (Comptes rendus de l’Académie des Sciences, t. LXVI, p. 1190 ; 1868.)
étaient magnifiques et promettaient la plus belle récolte, sans en trouverunseul complétement exempt de ce signeétrange et néfaste. ILest vrai que j'appelais la loupe au secours de mes yeux là où ceuxci eussent été complétement insuffisants, et j'ai désolé plus d’une magnanière expérimentée en lui montrant, à l’aide de lPinstrument, combien le mal était universel alors qu’elle s’en croyait complétement à l'abri. »
M. de Quatrefages connaissait les corpuscules, mais son attention ne s’est pas arrètée sur ces petits organismes qu'il était porté à considérer comme une production accidentelle, dont la présence n'était peut-être le signe d'aucune affection particulière.
Lorsque j'arrivai à Alais, en 1865, la recherche des taches préoccupait tous les éducateurs, et je donnai moi-même une grande attention à ce caractère, mais je ne tardai pas à reconnaitre qu'il était loin d’avoir la valeur et Putilité qu'on lui avait supposées.
Toutes mes observations de 1865 et de 1866 m'obligèrent à admettre que le corpuscule était le signe et la cause d’une maladie régnante très-développée. Pour que le caractère des taches eût la signification pratique que les éducateurs lui attribuaient généralement depuis les travaux de M. de Quatrefages, il fallait done de toute nécessité qu'il y eût une correspondance entre la présence ou l’absence des taches et la présence ou l’absence des corpuscules. Fel ne fut pas le résultat de mes études sur ce point particulier, en 1866. Voici les diverses méthodes que j'ai suivies pour éclaircir mes doutes.
Dans une éducation dite à la turque et sans feu, que je présumais devoir être excellente, je prélevai, à la veille de la montée à la bruyère, des vers qui étaient, les uns tachés et les autres non tachés. Jen fis deux lots distincts, dont je suivis l'éducation séparément jusqu'à la naissance des papillons. Je constatai alors : 1° que les vers tachés de taches sensibles et visibles à l'œil nu ou à la loupe n'offraient pas de corpuscules; 2° que les vers tachés donnaient des papillons sans taches ou des papillons tachés; 0" que les vers non tachés se comportaient de la même manière, c’est-à-dire qu'ils donnaient soit des papillons sans taches, soit
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VER SATNS.
a. Ver sans tache. b. Ver avec taches de blessures
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des papillons tachés. La présence des taches chez les vers n’était done pas un signe certain qu'ils avaient des corpuscules ou que leurs papillons en auraient. Pour que la tache püt être considérée comme un signe certain de la maladie accusée par les corpuscules, elle devait montrer une réciprocité qu’elle ne possède pas. Quand la maladie des corpuscules existe chez des vers, les taches y existent et mème souvent volumineuses et abondantes, mais la circonslance inverse n’est pas obligée, c’est-à-dire que, quand il y à des taches à la surface de la peau des vers, la maladie des corpuscules n'existe pas nécessairement, soit chez ces vers, soit chez les chrysalides et les papillons qui en proviennent.
Tel est le résumé de mes études de 1866 sur le caractère des taches. Je les ai poussées plus loin en 1867 et en 1868. J’étais tenu, par les résultats qni précèdent, de rechercher quelle pouvait être la signification de ces taches dont je viens de parler, taches visibles sur la peau des vers à leur dernier àge, et ne correspondant en aucune manière à la présence des corpuscules. Serait-ce un premier état de la maladie, ne devant se traduire que dans des générations subséquentes, auquel cas les taches auraient une valeur mème supérieure, comme signe du mal, à celui de la présence des corpuscules? Il n’en est rien. Les taches dont il s’agit n’ont aucune relation avec une maladie quelconque. Elles sont l’eflet de blessures accidentelles, principalement produites par les vers eux-mêmes en marchant les uns sur les autres (1). Pour le démontrer, j'ai institué les très-simples expériences que je vais décrire.
J'ai pris de très-bons vers au sortir d’une mue, et de préférence de la quatrième. Les taches sont alors absentes et ne reparaissent queles jours suivants. Puis, j'ai isolé un à un ces vers, de telle sorte que chacun d’eux avait sa boite particulière. D'autre part, je réunis une portion de ces mêmes vers à la manière ordinaire et je
continuai l'éducation. Chose remarquable, tous les vers isolés,
(1) Dans un Mémoire relatif à l’inoculation de la muscardine, un habile naturaliste, Audoin, fit la remarque que, là où il avait piqué les vers pour introduire le botrytis bassiana, une meurtrissure noire se montrait les jours suivants.
sans exception, ne m'offrirent, au moment de la montée à la bruyère, aucune tache quelconque, alors mème que je les examinais à la loupe. Au contraire, tous les vers qui avaient été réunis en montraient en nombre variable. Enfin, je reconnus que, pour augmenter le nombre des taches dans le lot des vers réunis, il me suffisait de déliter souvent, d’entasser les vers après leur transport d’un panier dans un autre, circonstance qui se présente toujours dans les délitages des éducations industrielles. Pour compléter mes observations, je m’assurai que les deux séries de vers, isolés ou réunis, avaient fourni des papillons entièremensë exempts de corpuscules. Fat répété un grand nombre de fois les observations dont |e parle, et toujours elles ont eu les mêmes résultats. Telle est l'explication du fait, annoncé par M. de Quatrefages, de la présence à peu près constante des taches sur les vers des plus belles éducations, surtout quand on observe à la loupe. La planche ci-jointe représente deux vers très-sains : le premier, celui qui est sur la branche, a toujours été isolé; le second appartient à une éducation ordinaire. Celui-ci offre çà et là des taches de blessures: l’autre est absolument sans taches. Regardez à la loupe ou à l’œil nu des vers d’une éducation quelconque, au moment de la montée à la bruyère, il vous sera impossible, pour ainsi dire, d’en trouver un seul qui ne soit pas taché. Si vous le croyez intact, laissez-le s’enfermer dans son cocon pour l’examiner avant qu'il devienne chrysalide, ou demoiselle suivant l'expression vulgaire. Toujours vous lui trouverez des taches. Au contraire, s'il a été élevé isolément depuis sa sortie de la quatrième mue, même à ce moment de l’état de demoiselle où la blancheur de la peau et son état gonflé rendent les taches plus visibles, il vous sera impossible d’en apercevoir aucune. La planche des chrysalides qui est insérée dans un des Chapitres relatifs à la maladie des morts-flats représente en B un ver demoiselle très-sain, prèt à se chrysalider. 1 est couvert de ces taches de blessures dont je parle, qui sont propres à tous les vers des grandes éducations. Il existe, au contraire, une autre sorte de taches parfaitement en rapport avec la maladie des corpuseules, car elles sont tou-
jours lPeftet du développement intérieur de ces petits corps : ja-
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mais elles ne précèdent leur apparition. En d’autres termes, les corpuscules sont la cause prochaine de cette nature de taches, qui sont bien moins fréquentes que celles de blessures. Ce sont les vraies taches de la pébrine. Elles n'existent que chez les vers réellement malades. Les taches de la première espèce se voient, au contraire, sur ces derniers comme sur Ceux qui sont très-sains. On pourraitles appeler les fausses taches. Maïs, le plus souvent, les taches de piqüres sont plus petites que celles qui naissent de la présence des corpuscules, excepté chez certains vers corpusculeux
qui se blessent plus facilement que les vers bien portants. Les taches de blessures ne sont pas non plus entourées, comme les autres, d’une auréole particulière, bien visible dans la figure de la page 16 (x).
Prenez de très-bons vers, exempts de toute maladie, au sortir de la première mue, et donnez-leur un repas de feuille corpusculeuse, c’est-à-dire que vous aurez passé sur toute Ja surface de la feuille un pinceau trempé dans un peu d’eau où vous aurez broyé un ver à soie corpusculeux. Tous les vers prendront la maladie des corpuscules, dont il sera facile de suivre le développement au microscope les jours suivants. Elle commence par la tunique interne du canal intestinal; toutefois, pendant longtemps il serait impossible de s’apercevoir le moins du monde, à l'observation extérieure des vers, qu'ils sont en proie à un mal intérieur. Alors mème que la contagion a lieu au premier repas après la première mue, les vers arrivent à la seconde mue avec le même ensemble que les vers d’un lot témoin qui n'aura pas été contagionné. Cette seconde mue s’accomplit sans
éprouver de retard, ce qui est la preuve que les vers ont pris la
(1) On trouvera, dans une des planches qui accompagnent les Etudes de M. de Quatrefages (1859), une figure coloriée qui représente, à un fort grossissement, l’auréole dont il s’agit.
Dans certains cas tout particuliers et très-rares, il m'est arrivé de voir des vers couverts, sur toute la surface de leur peau, de petites taches brunes. C'était comme un pointillé. Ces taches correspondaient à une affection particulière que je
ne saurais définir, mais sans rapport avec la maladie des corpuscules. Ce fait est extrêmement rare.
mème quantité de nourriture que si le parasite n’eût pas été présent. Les choses continuent encore pendant plusieurs jours avec ces caractères. La troisième mue elle-mème peut se faire sans qu'on apercoive une différence sensible entre le lot contagionné et le lot témoin. Mais, bientôt après, des changements profonds se manifestent. Jusque-là les corpuscules ne s'étaient montrés que dans les tuniques de l'intestin; on les voit maintenant apparaitre dans les autres organes. Pendant la mue, leur propagation a été plus marquée. Enfin, dès le deuxième jour après que la troisième mue est achevée, c’est-à-dire le douzième jour depuis la contagion, une inégalité très-sensible se montre parmi les vers contagionnés, et il est visible que ceux du lot témoin sont beaucoup mieux portants; mais, ce qui est surtout digne de remarque, c’est qu’en regardant à la loupe les vers contagionnés, presque tous portent sur la tète et sur les anneaux une multitude de très-petites taches qui, jusque-là, n'avaient pas encore apparu. Ce n’est pas qu'il y ait déjà sous la peau présence de corpuscules ; leur marche du centre à la circonférence n’a pas encore atteint les organes les plus externes. Il parait dès lors évident que les taches se montrent sur la peau extérieure lorsque la peau intérieure du canal intestinal, si je puis m’exprimer ainsi, offre des corpuscules en suffisante quantité pour entraver les fonctions digestives et diminuer sensiblement la nourriture ingérée et assimilée, circonstance qui se traduit extérieurement par l'inégalité des vers.
Ïl est impossible, à cette occasion, de ne pas faire la remarque que certaines maladies humaines donnent lieu à des taches sur la peau, lorsque le canal intestinal est sous l'influence de diverses altérations. Ce n’est pas la seule observation applicable à Ja pathologie humaine que les expériences exposées dans cet Ouvrage pourront suggérer à des esprits bien préparés.
J'ai répété souvent ces curieuses expériences, dans des conditions variées; elles ont toujours offert les mêmes résultats généraux. [n’y a pas de doute à garder : les taches n'apparaissent qu'à la suite du développement des corpusceules. La pébrine n’est qu'un eflet de la propagation de ces derniers. Pébrine et maladie
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des corpuscules sont done deux expressions que l’on peut employer indistinctement lune pour l’autre, bien que les mots maladie des corpuscules aient, scientifiquement parlant, la prééminence, puisque les corpuscules sont la cause de la présence des taches.
Quant au caractère des taches envisagé comme indice de la maladie, nous voyons qu’il peut conduire à de graves erreurs et qu'on doit restreindre beaucoup la signification qui lui avait été attribuée avant mes recherches. Le mal peut exister dans tous les vers d’une chambrée sans qu'aucun d’entre eux ne l’accuse extérieurement par la présence de taches vraies à la surface de la peau. Cette circonstance est mème très-fréquente au moment de la montée à la bruyère. Inversement, en donnant à la présence des taches une valeur qu'elles n’ont pas généralement, on peut confondre Îles fausses taches avec les vraies et croire à l'existence du mal quand il est complétement absent.
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