‹ Études sur la maladie des vers à soieChapitre 33 sur 97 · IT. — CONTAGION PAR LA NOURRITURE · texte numérisé non relu

IT. — CONTAGION PAR LA NOURRITURE

Un de mes premiers soins, en 1866, a été de rechercher l’influence que pouvaient avoir les poussières des magnaneries pour la propagation du fléau.

Dans les Cévennes on procède au nettoyage des magnaneries quelques semaines seulement avant la nouvelle campagne séricicole. Les dernières litières de l’éducation précédente restent accumulées sur les tables ou sur le plancher; les crottins, qui forment toujours un volume plus ou moins considérable, sont séparés des débris de feuilles et conservés pour la nourriture des animaux.

Je recueillis, dans une foule de magnaneries plus ou moins distantes les unes des autres, à Alaiïs et dans les environs, la partie la plus ténue de ces résidus de diverses éducations de 1865. À cet eflet, je me servais de tamis à mailles de plus en plus serrées jusqu'à celles d’un tamis de soie très-fin. Quand la magnanerie avait été nettoyée grossièrement, on rassemblait les poussières déposées sur les tables, sur les murs, à l’aide d’une barbe de plume, puis on les passait également au tamis de soie. En observant ces poussières au microscope, je fus surpris de l’effrayante proportion de corpuscules qu’elles renfermaient dans la plupart des cas, particulièrement lorsque les éducations avaient été décimées par la pébrine. Au milieu des particules minérales, parmi les spores de moisissures de toutes sortes, formées dans les litières, principalement dans les litières humides qui restent sous la bruyère à la fin de l’éducation, on voyait à profusion des corpuscules aussi reconnaissables, aussi distincts que si on les eût observés dans les tissus de linsecte. Les noyaux intérieurs y étaient mème plus faciles à apercevoir. La planche ci-jointe représente une de ces poussières,

moins les éléments minéraux qui n'ont pas été figurés (LI. Je

(1) Je dois faire observer que le contenu des corpuscules, spores, cellules diverses, figurés dans la planche, a été plus accusé que dans la nature, parce que cette planche était destinée à être mise en couleur pour représenter la coloration brunviolet que ces corps prennent par la solution d’iode. Dans ce cas, le graveur force les parties qui doivent être teintées.

me souviens que, dans une seule magnanerie, où on avait élevé quelques onces de graines de race blanche japonaise de reproduction qui avait très-mal marché, j'obtins facilement deux litres d’une poussière dont chaque parcelle, délayée dans une goutte d’eau, montrait, dans un champ quelconque du microscope, des corpuscules par centaines.

Il est de toute évidence que, pendant l’éducation, ces poussières de l’année précédente, jointes à celles de l'éducation qui est en train, se répandentsur la nourriture des vers, en quantité variable avec les soins de propreté que prennent les éducateurs.

Dans le but de reconnaitre si ces poussières peuvent servir à propager le fléau, je pris des vers très-sains (circonstance qui m'était prouvée par la marche de lots témoins) et je leur donnai chaque jour un repas de feuilles saupoudrées avec les poussières dont je viens de parler. La mortalité des lots à repas de poussières fut énorme, et elle se manifesta dès le second et troisième jour après le commencement de expérience; mais, chose curicuse , les vers morts ne présentaient dans leurs tissus aucune trace de corpuscules. Quoi qu'il en soit de lexplication rationnelle de ces faits, sur laquelle je reviendrai, il était évident que les poussières des magnaneries avaient une influence toxique, fatale pour la santé des vers, et j’insistai dès lors sur la nécessité d’un nettoyage parfait des magnaneries et de leurs agrès avant de recommencer les éducations, et également sur la propreté et les soins à apporter dans les délitages, afin de répandre le moins pos-

sible, sur les vers ou sur les feuilles, les poussières des litières (1).

(1) Ces observations, ainsi que leurs conséquences pratiques, ont été exposées par moi: 1° dans la séance extraordinaire du Comice d’Alais, le 26 juin 1866; 20 dans la séance du 23 juillet de l’Académie des Sciences. Foër à ce sujet les Bulletins des séances de ces deux Compagnies, et t. If, p. 161.

Tous les auteurs bacologues ont reconnu l'utilité des soins hygiéniques et de la propreté dans les éducations des vers à soie. Les expériences dont je rends compte ont l'avantage d'appuyer ces préceptes sur des faits précis et positifs. J’insiste sur ce point, parce qu’on m'a adressé le reproche gratuit de trouver suffisants les soins pris par les éducateurs, tandis que mes expériences sont les premières en date qui aient démontré, au contraire, la nécessité d’exagérer toutes les précautions et de

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Il parait fort naturel de conclure, des observations précédentes, que la maladie est contagieuse et que les poussières des magnaneries chargées de corpuseules à la veille d’une campagne nouvelle peuvent provoquer une grande mortalité dans les éducations. Foutefois nous verrons que ce serait une erreur grave de rapporter à la pébrine la maladie communiquée par les poussières dont il s’agit. Je démontrerai bientôt que les corpuscules de ces poussières sont des organismes sans vie, incapables de se reproduire, et que c’est pour ce motif que les vers morts dans les expériences que je viens de résumer n'étaient point cor pusculeux. La maladie inoculée par ces poussières était la maladie des mortsflats. Mais n'anticipons pas sur les faits relatifs à cette seconde maladie, et retenons seulement de ce qui précède le caractère toxique des poussières vieilles et la nécessité des soins de propreté dans tout ce qui touche aux éducations des vers à soie.

La seconde série de mes expériences de 1866 a porté sur les poussières de fraiche date et sur les corpuscules extraits directement de vers ou de papillons corpusculeux vivants ou récemment morts. Le lecteur en trouvera l’exposé dans le tome Ifde cet Ouvrage, p. 161 et 175.

Je me bornerai à résumer leurs conclusions :

1° Si l’on essaye de contagionner des vers sains par des corpuscules frais après la quatrième mue, même par plusieurs repas de feuilles corpusculeuses, alternant avec des repas de feuilles saines, tous les vers font leurs cocons. La contagion semble donc ne pas avoir lieu, mais ce n’est là qu'une apparence trompeuse.

2% La communication de la maladie s’accuse, en eflet, au plus haut degré dans les chrysalides et les papillons, à tel point que beaucoup de chrysalides meurent avant de se transformer en papillons et que leur corps est pour ainsi dire composé uniquement de corpuscules. Si des papillons peuvent se former et sortir de leurs cocons, ils ont souvent l'aspect le plus triste, et le mal

traiter les vers à soie comme des animaux constamment exposés à des maladies contagieuses, dont les germes se renouvellent sans cesse dans les magnaneries par le fait mème de l'élevage.

peut aller jusqu’à limpossibilité de laccouplement et de la ponte (1).

3° Les mêmes expériences reproduites avec Îles mêmes vers et des repas de feuilles mouillées d’eau pure ou d’eau chargée des débris de chrysalides, papillons ou vers sains, c’est-à-dire exempts de corpuscules, donnent des sujets privés de cet organisme et ayant la meilleure santé apparente.

4° Si les expériences de contagion dont je viens de parler s'effectuent sur des vers beaucoup plus jeunes, les choses se passent tout autrement : les vers périssent avant de faire leurs

cocons (2).

(1) Les expériences se font en broyant, dans quelques gouttes d’eau, un ver, une chrysalide ou un papillon corpusculeux ; puis, avec un pinceau, on étend le liquide sur la surface des feuilles, d’un côté seulement. Il faut s'assurer que tous les vers ont mangé.

(2) Quelques-uns des faits que j'ai exposés au Comice d’Alais, le 26 juin, et à l’Acalémie des Sciences de Paris, le 23 juillet 1866, ont été confirmés dans une brochure du Dr Haberlandt, aujourd’hui chef de la station séricicole expérimentale établie à Goritz (Basse-Autriche). Cette brochure est intitulée: Die seuchenartige Krankheit der Seidenraupen (La maladie épidémique des vers à soie); Vienne, 1866.

M. Haberlandt partageait alors l'erreur de Filippi sur l'existence normale des corpuseules dans les chrysalides adultes et dans l’insecte parfait; mais, depuis longtemps, ce savant naturaliste a reconnu son erreur, et j'ai la satisfaction de pouvoir ajouter que, dans diverses publications, il a donné toute son approbation à ma méthode de grainage. Le suffrage d’un homme si autorisé, et qu’il a motivé d’ailleurs par des expériences nombreuses, peut, à lui seul, servir de réponse à diverses critiques qui se sont fait jour en France et qui n’ont eu d'autre résultat que de mettre en évidence l'ignorance de leurs auteurs.

Je saisirai cette occasion pour appeler l'attention de mes lecteurs sur la mesure, à la fois libérale et prévoyante, qui a conduit le Gouvernement autrichien à créer, en 1868, un établissement expérimental destiné à des études séricicoles. En plaçant à sa téte un des professeurs les plus instruits de l'Allemagne, muni, en outre, de toutes les ressources nécessaires pour mener à bonne fin des travaux de cette nature, le Ministre d'Agriculture d'Autriche a fait preuve de la plus louable initiative. Pour montrer toute la vitalité de cette entreprise, je dirai que l’Institut bacologique de Goritz était à peine créé depuis quelques mois que son directeur fondait un journal séricicole bimensuel, destiné à publier les résultats des expériences du chef de la station et de ses habiles collaborateurs. Ce journal a paru très-régulièrement jusqu'à ce jour. Le gouvernement autrichien a proposé, en outre, un prix de 5000 florins, à décerner en 1872, pour la découverte d’un moyen préventif ou curatif de la pébrine.

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Le caractère contagieux de Ta maladie des corpuscules est donc indubitable, mais il importe extrèmement de préciser toutes les particularités des observations précédentes. Il n’est pas exagéré de dire que la connaissance de la pébrine repose principalement sur l’ensemble des faits relatifs au caractère contagieux de cette maladie. Aussi il me paraît indispensable de présenter, dans le plus grand détail, le récit de diverses expériences qui jetteront une vive lumière sur la nature au fléau.

Première expérience. — Le 16 avril 1868, à midi, je prélève, dans une de mes éducations expérimentales, trente vers, race blanche du pays, issus de papillons très-sains. Les vers sont sortis de la première mue, on va leur donner le deuxième repas après le réveil d'hier. Sur les feuilles je dépose, avec un pinceau, des corpuscules provenant d'un papillon corpusculeux pris parmi des papillons nés dans les essais précoces; le papillon a été broyé dans 5 centimètres cubes d’eau.

Le restant des vers du panier où on a prélevé ceux de cet essai continuent d’être élevés à la manière ordinaire pour servir de lot témoin. Voici la suite des observations :

Le premier repas, après la deuxième mue, a lieu le 21 avril à 3 heures du matin : les vers vont très-bien ;

Le 23 avril, les vers vont toujours bien ;

Le 25 avril, rien de particulier. On prélève deux vers pour en faire l’examen microscopique détaillé. Dans aucun des organes on ne voit de corpuscules, excepté dans les tuniques de l'intestin qui en montrent beaucoup à certaines places. Ils sont, en général, très-pâles, très-peu distincts et, dans l’un des vers, exclusivement pyriformes. Enfin, parmi les pales ayant la forme ovale ordinaire, bon nombre sont en voie de division.

Pas encore la moindre tache sur la peau des vers, mème en la regardant à la loupe très-attentivement.

L'examen microscopique a porté successivement sur les tissus et organes autres que les tuniques de l'intestin. Nulle part on n’a vu de corpuscules. C’est donc dans les tuniques de l'intestin qu'ils commencent à se former et à se multiplier longtemps avant qu'ils

se montrent ailleurs.

Le premier repas, après la troisième mue, a lieu le 26 avril à 3 heures de l'après-midi (1).

Le 27 avril, c'est-à-dire onze jours après le repas de contagion, on examine de nouveau deux vers.

Dans le premier, la tunique interne du canal intestinal montre une multitude de corpuscules ovales, brillants, mêlés à un grand nombre de corpuscules de mème forme, très-pâles, naïissants. Il n'y en a pas de pyriformes. La glande de la soie est également chargée de corpuscules de tous les aspects, parmi lesquels une multitude très-jeunes.

Dans le deuxième ver examiné, toujours des corpuscules dans les deux tuniques intestinales, et pas du tout ni dans a soie, ni dans les autres tissus. [ci la variété pyriforme est abondante.

Notons, en passant, que la variété pyriforme pale des corpuscules est très-fréquente dans les tuniques de lintestin, qu’elle s’y montre souvent indépendante de la forme ovale ordinaire et que la forme ovale pale, peu distincte, précède la forme ovale brillante, en d’autres termes, que cette dernière est plus âgée.

Le 28 avril, je constate, pour la première fois, sur les vingt-six vers qui restent, depuis l’autopsie de quatre d’entre eux, un résultat remarquable. En examinant un à un les vers à la loupe, je reconnais que presque tous ont des taches nombreuses, trèspetites, particulièrement sur la tête. Rien absolument de pareil ne se voit sur la peau des vers du lot témoin, dont aucun d’entre

(1) La troisième mue s’est effectuée en cinq jours et demi, comme la deuxième, qui avait pris également cinq jours et demi. Ces deux mues sont toujours plus courtes que la première, qui est en général de sept jours, et que la quatrième, qui est encore plus longue. Il existe des races, celle de M. Raybaud-Lange, par exemple, dans les Basses-Alpes, dont la deuxième et la troisième mue s’accomplissent en quatre jours et demi, Cette circonstance doit être connue. J'ai vu des éducateurs chauffer outre mesure leurs vers le quatrième jour après la deuxième mue, parce qu'ils mangeaient très-peu, ce qu’il fallait attribuer, au contraire, à ce que les vers approchaient de la troisième mue. Cet excès de chaleur dans un tel moment devenait une cause de ruine pour la chambrée. I] en résultait pour les vers un affaiblissement qui amenait, à quelque temps de là, la maladie des mortsflats. J'entends par temps d’une mue la période qui commence après un changement de peau et s'étend jusqu’au changement de peau suivant.

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eux ne présente d’ailleurs la moindre trace de corpuscules dans les organes. Nul doute, par conséquent, que le mal intérieur ne commence à s’accuser extérieurement pour le lot contagionné.

Ce mème jour apparaît un autre fait non moins intéressant. Pas un des vers n’est mort de mort naturelle, mais leur grosseur est manifestement plus petite que chez ceux qui n’ont pas été empoisonnés. Ils sont plus grèles et, en les suivant de l’œil avec attention au moment des repas, il est sensible qu'ils mangent moins que ces derniers. Toutefois ces différences ne sont trèsmarquées que si l’on approche le panier des bons vers de celui des mauvais, afin de rendre la comparaison plus facile.

Le 30, à midi, aucun des vers n’est en quatrième mue, tandis que tous sont endormis. dans le lot témoin. Les taches à la surface de la peau sont toujours très-petites; cependant elles s’accusent et se multiplient de plus en plus; la tête de plusieurs vers en est couverte. On en voit également sur les divers anneaux. La différence de grosseur entre les vers malades et ceux du lot témoin est aujourd’hui des plus manifestes. Les premiers n'ont guère, en moyenne, que les deux tiers de la taille des vers qui n'ont pas été contagionnés.

Le 1° mai, bien que la contagion date déjà de quinze jours, pas un seul des vers malades n’est encore mort.

Le 2 mai, l'inégalité est des plus sensibles : on en compte sept qui ne sont pas endormis de la quatrième mue, tandis que sept autres sont déjà sortis; le restant est en mue. J’enlève, pour l’examiner au microscope, un des vers sortis de mue; son corps est tellement rempli de corpuscules qu’on a peine à comprendre qu'il soit encore en vie (1).

Le 3 mai, un des vers qui n’a pu entrer en mue est mort. La partie antérieure de son corps est noire; au microscope on le

(1) Je ferai observer incidemment qu'avant d'examiner au microscope ce ver pétri de corpuscules, j'ai lavé son.corps dans un verre de montre avec deux ou trois gouttes d’eau. Or, bien que le ver vint de sortir de mue, l’eau de lavage ne m’a pas montré de corpuscules, mais elle était remplie de cristaux de la forme de ceux des tubes deM alpighi.

trouve chargé de corpuscules et de vibrions, Le nombre des corpuscules est si grand que le liquide qui sort d’un des anneaux, piqué avec une aiguille, est tout laiteux.

Le 4 mai, on constate la mort d’un autre des vers qui n’ont pu entrer en mue. Il est également plein de corpuscules et de vibrions. Les taches que la mue avait fait disparaître se montrent derechef sur les vers les plus avancés, sortis de mue le 1** et le 2 mal.

La planche ci-jointe est la photographie d’un essai semblable à celui qui nous occupe. L'état maladif des vers, leur inégalité excessive sautent aux yeux. Cà et là mème on voit de très-petites taches qui n'ont pas échappé à la représentation photographique. L'essai avait vingt-cinq jours de contagion.

Le 8 mai, on examine au microscope deux des plus gros vers vivants. Tous les tissus, sans exception, renferment des corpuscules à profusion. Les taches sont toujours très-petites, visibles surtout à la loupe; aucun des vers ne porte de ces larges taches comme on en yoit souvent dans les éducations ordinaires où règne la pébrine (1). Bien plus, les taches me paraissent diminuer en nombre et se restreindre chez les plus gros vers.

Le 10 mai, un ver de belle apparence est arrivé à maturité. J'e ne vois Sur sa peau aucune tache de pébrine, même à la loupe. Je le place sur la bruyère, mais ilen descend bientôt et va se fixer dans un coin du panier où je le vois faire tous les mouvements d’un ver en train de filer son cocon. Pendant vingt-quatre heures je l’observe à maintes reprises, et je le vois constamment occupé au mème mouvement; mais, chose étrange, pas le moindre fil de soie n’est sorti de sa filière. Alors j'en fais l’autopsie et je trouve la glande de la soie entièrement remplie de corpuscules. Il n’y a pas la plus petite portion de cet organe qui offre la moindre transparence; dans toute sa longueur il est blanc, porcelaine. |

Le 11 mai, il ne reste plus que six vers vivants dans le panier

(:) D’après cette observation et d’autres de mème ordre, je suis porté à croire que beaucoup de larges taches qu'offrent les vers très-pébrinés sont des taches de blessures ou des taches de pébrine que des blessures ont agrandies.

INEGA

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