CHAPITRE V
DE QUELQUES DIFFÉRENCES ENTRE LA MUSCARDINE, LA PÉBRINE ET LA FLACHERIE.
Il résulte des faits exposés dans cet Ouvrage, que les vers à soie, comme tous les autres animaux domestiques, sont sujets à des maladies héréditaires et à des maladies accidentelles.
La pébrine et la flacherie ont l’une et l’autre ce double caractère.
La muscardine, au contraire, n’est jamais héréditaire.
La pébrine est héréditaire lorsque le parasite passe du corps de la mére dans ses œufs, de ceux-ci dans l'embryon, et de ce dernier dans le ver. Elle est accidentelle, quand elle se produit sur des vers sains par contagion au contact de vers malades ou de poussières fraiches de magnaneries infectées.
La flacherie est héréditaire non par un eflet de parasitisme, mais par cause d’affaiblissement communiqué à la graine par des papillons nés de vers qui, eux, étaient atteints de flacherie. Ce n'est pas, à proprement. parler, la flacherie elle-mème qui est héréditaire, mais l’affaiblissement dont il s’agit et à la suite duquel la flacherie peut survenir nécessairement, par exemple dans tous les cas où l’éducation génératrice de la graine a éprouvé une mortalité sensible par cette maladie.
La flacherie est accidentelle toutes les fois que, dans le cours de l'éducation, la feuille vient à fermenter dans le canal intestinal des vers, par le fait d'un développement de vibrions ou du ferment en chapelets de grains.
Dans la pébrine et dans la flacherie, le parasitisme joue donc un rôle considérable, Il n’en existe pas moins, sous ce rapport, entre ces maladies, une grande diflérence. Dans la pébrine, c’est
la présence des corpuscules qui fait tout le mal, encore faut-il qu'ils soient abondants.
Dans la flacherie, c’est l’affaiblissement de la race qui permet le développement de ferments organisés dans le canal intestinal des vers, d’où résulte la fermentation de la feuille ingérée. Sielle est accidentelle, c’est le parasite vibrion ou le ferment en petits grains qui amènent l'impossibilité des fonctions digestives et Ja mort, de sorte que, dans ce cas, on pourrait dire que le mauvais état du ver est, au contraire, conséeutif à la fermentation.
Le parasite de la muscardine se comporte tout autrement que ceux de la pébrine ou de la flacherie. Ici, pas d’hérédité possible, parce que la chrysalide, atteinte de muscardine, périt toujours avant d’avoir pu se transformer en papillon. Le germe du botrytis -bassiana ne peut done jamais s’introduire dans les œufs. En d’autres termes, la muscardine est toujours une maladie accidentelle,
quoique essentiellement parasitaire comme la pébrine.
Arrivé au terme de cette exposition, qu'une maladie très-soudaine a rendue très-pénible, il me reste un devoir bien doux à remplir, celui de témoigner ma reconnaissance aux personnes qui, par leur bienveillant concours, ont facilité mes études.
Au premier rang je dois placer mes chers élèves et amis, MM. Gernez, Duclaux, Maillot et Raulin, qui, ensemble, ou séparément, ont partagé avec moi, depuis 1866, la tache ardue que J'avais acceptée, en 1865, avec tant d'hésitation. Sans leur collaboration active et intelligente, il m'eüt été impossible de mener à bonne fin une entreprise qui, depuis quinze années, avait dérouté tant d'efforts. Je me souviendrai toujours que c’est par les échanges de notre mutuelle et sincère affection que nous avons souvent réussi à charmer notre solitude de Pont-Gisquet. Nos devoirs professionnels auraient pu nous laisser des regrets : M. Duruy, alors Ministre de l’Instruction publique, se chargea
d'y pourvoir avee une bonté dont nous lui gardons le meilleur souvenir.
L'intelligente administration de MM. les Ministres Béhie, de F'orcade la Roquette et Gressier, représentée par le digne et regretté M. Monny de Mornay, et par MM. Porlier et de Sainte- Marie, ne nous a jamais fait défaut.
Nous avons rencontré un accueil bienveillant auprès de MM. de Lachadenède et Despeyroux, de MM. de Rodez et Jeanjean, de MM. Vilallongue et Siau, dont les noms se retrouvent souvent dans cet Ouvrage. Plus d'une fois j'ai admiré l’empressement avec lequel ces honorables membres des Comices agricoles de Ganges, d’Alais, du Vigan et des Pyrénées-Orientales se dévouent au bien de tous en oubliant le plus ordinairement leurs propres intérêts. Les promoteurs de la création de cette multitude de Comices agricoles que possède aujourd’hui la France étaient sagement inspirés. Elle est considérable l'influence de ces modestes Sociétés, où tant de zèle pour le bien se donne carrière sans autre mobile que celui de Ta satisfaction d’être utile et de mériter la considération publique.
On ne se livre pas, pendant cinq années, loin de sa famille et de ses relations, à des études dont les conséquences intéressent des spéculations aussi importantes et délicates que celles du commerce des graines de vers à soie, sans que la vie soit traversée par des heures de découragement et par des critiques injustes et passionnées. Bien souvent j'ai eu la pensée de recourir au jugement de l’Académie des Sciences pour décider de la vérité! Mais comment oser provoquer la formation d’une Commission qui aurait dù se transporter dans le midi de la France et consacrer près de deux mois à des observations de tous les instants? Heureusement, le hasard, ou plutôt la fortune qui seconde d'ordinaire le vrai dévouement à un intérêt publie, m'ont fait rencontrer dans un Ministre de l'Empereur, membre de cette Académie, un esprit adonné avec goût aux questions agricoles, aimant à les étudier avec la rigueur scientifique, et épris de la culture des vers à soie : si attrayante culture, qu'une légende de lextrème Orient place son berceau dans un palais du
Céleste-Empire. En 1867, le Maréchal Vaillant me demanda de lui donner tous les moyens de vérifier par lui-même, et expérimentalement, les résultats que j'avais annoncés. Les Communications qu'il fit à l’Académie, en 1868 et en 1869, n’ont pas peu contribué, sans doute, à désabuser lopinion et à réduire à l'impuissance les contradictions intéressées. M. Dumas, qui avait constamment suivi et encouragé mes efforts, s’associa avec conviction au jugement du Maréchal. Je prie mes deux illustres con-
frères de recevoir iei l’hommage publie de ma gratitude.