‹ Etudes sur la monnaieChapitre 10 sur 29 · CHAP. IV. MONNAIE INTKIINATIONAI.E. I · texte numérisé non relu

CHAP. IV. MONNAIE INTKIINATIONAI.E. I

y a lieu île croire qu’elle ne ferait puj difficullé d’adopter un système qui la mettrait en rapport avec l’Europe et avec le monde entier. Cela lui serait d’autant plus facile que, malheureusement pour elle, elle ne connaît guère aujourd’hui la monnaie métallique; elle est livrée au papier-monnaie, et son rouble perd dans les échange.s de 12 à 15 pour 100. Le jour où elle répudieraitle papier, et il faut espérer que ce jour viendra, elle n’aurait pas de frais de transformation à subir, elle n’aurait qu’à frapper la nouvelle monnaie au lieu de l’ancienne. Je ne parle pas des autres petits états, qui en Europe comptent par ducats, rixda- 1ers et piastres; ils feraient tout naturellement ce que feraient les grands. Ainsi la pièce de 10 francs se présente avec les avantages suivants, qu’aucune autre ne possède au même degré; elle est parfaitement décimale, cadre assez bien avec tous les systèmes, et donne une unité suffisamment forte, aussi forte qu’on le désirera. Il va sans dire qu’on ne serait pas obligé de s’en tenir à cette pièce, qu’on pourrait en frapper de 10 francs et même d’une valeur plus élevée à la condition de se renfermer dans le système décimal. On éviterait ainsi l’usure trop forte.

Restent à examiner maintenant tes questions ac-

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ccssoires (te dépense et de susceptibilité nationale. Nous avons dit qué le délégué américain, en estimant à 2 millions de dollars ce (]ui était prélevé chaque année par les changeurs à cause de la différence des monnaies, avait prétendu qu’il n’én cœïterait pas davantage pour réaliser l’unité monétaire. Si l’on réfléchit en effet qu’il ne serait pas nécessaire de refondre toutes les monnaies, qu’il .serait possible de îes laisser coexister à C(ité de la monnaie internationale, et qu’il n’y aurait à créer que celle-ci dans la mesure des besoins, on peut supposer que la dépense ne serait pas très-considérable. Si l’on évalue les besoins immédiats à 5 milliards, et qu’on compte le prix (te monnayage à 1/5 pour 100, prix de la fabrication des pièces d’or en F’ rance, ce serait une dépense exacte de 10 millions pour tous les états qui accéderaient à l’unité, et répartie d’après l’importance de chacun. Encore faut-il ajouter qu'elle pèserait non sur les gouvernements eux-mêmes, mais bien sur les particuliers, qui feraient fabriquer la monnaie internationale, comme cela se pratique dans la plupart des états. Le fait de convertir un lingot en monnaie, de le frapper à une effigie quelconque, d'en garantir le litre et le poids, constitue bien un service. Le métal

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ainsi frappé et garanti circule plus facilement que lé lingot, et entre mieux dans les relations éommerciales. — Pourquoi donc l’état rendrait-il ce service ^atuitement? Dans un pays voisin, l’Angleterre, ef c’esd le seul avec la Russie, on ne prélève aucun droit pour fabriquer la monnaie; mais c’est une libél'aîité qui n’est fondée sur rien et qui ne s’explique pas. Si on prélevait un droit pour frapper la monnaie anglaise, droit léger bien entendu, celle-d acquerrait aussitôt une plus-value proportionnelle.

Elle ne l’a pas aüjourd hui parla raison suivante qu’eil

a donné M. Stuart Mill dans un exemple saisissant. a Supposons, dit-il, que le gouvernement ait une boutique où, sur la délivrance d'flne quantité de drap donnée, il vous rendrait la même quantité en vêtement, le prix du vêtement sur le marché ne serait pas plus cher qùé celui du drap; mais, s’il faisait payer, comme cela est juste, le prix de la fabricalion, le vêtement vaudrait immédiatement plus qué le drap. » Il en serait de même du lingot converti en monnaie. Je sais bien que vis-à-visde l’extérieur cette conversion ne signifie rien du tout, qu’elle n’ajouté rien à la valeut du métal, car dans la plniiart des cas la monnaie doit être réfohdue pOüt passer dâils

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la circulalioii îles autres pays. Gela même fait que le lingot est souvent préféré.

La livre sterling vaut aujourd’hui 25 francs 20 cent, ou 22 cent. ; c’est à cause de la quantité d’or qu’elle renferme. Elle ne vaudrait ni plus ni moins, si elle avait dû acquitter un droit de monnayage; mais ce qui est vrai pour les monnaies nationales, qui n’ont pas cours an dehors, ne l’est plus pour une monnaie internationale, qui passerait les frontières et qui serait reçue partout sans difficulté, hllle acquerrait immédiatement une plus-value par cela même qu’elle serait appropriée à des usages nouveaux, et elle pourrait parfaitement supporter la dépense occasionnée par la refonte sans qu’il y eût préjudice pour personne. Il serait absurde de mettre gratuitement les hôtels des monnaies à la disposition du public. L’Angleterre elle-même serait bien obligée de se soumettre à cette nécessité, si elle ne voulait pas faire à elle seule les frais de la fabrication de la nouvelle monnaie. Il n’y a donc pas de difficulté quant à ces frais; il ne peut pas y en avoir davantage quant à la quantité dont on suppose qu’il faudrait augmenter le stock métallique actuel pour créer la monnaie universelle. Cette augmentation ne serait pas

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nécessaire, on frapperait tout simplement un peu' moins de livres sterling, de dollars, de thalers, etc. ; l’innovation serait aussi peu gênante que possible.

Voyons maintenant la question des susceptibilités nationales. Cette question a son importance, et nous n’en méconnaissons pas la portée. Les nations ont le droit de montrer des susceptibilités de ce genre, qui tiennent à leur caractère et constituent ce qu’on appelle le patriotisme. On aime sa monnaie, comme on aime son drapeau, comme on aime sa langue, et tant que les frontières n’auront pas disparu, que le monde ne sera pas confondu dans un cosmopolitisme universel, il faut s’attendre à des jalousies d’influence, à ce que le point de vue anglais ou allemand ne soit pas le point de vue français. Il ne faudrait pourtant pas exagérer ce sentiment et le mettre là où il n’a que faire. Dans l’espèce, à moins de bouleverser tous les systèmes monétaires, on devrait se rapprocher plus ou moins d’un système en vigueur. Nous avons pro[iosô la pièce de 10 francs parce que c’est elle qui cadre le mieux avec les usages établis et qui présente le plus d’avantages. On dit qu’elle est d’origine française. L’assertion n’est pas absolument exacte, nous n’avons pas d’unité de

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ce chiffre, il nous faudrait nous-mêmes consacrer une innovation Et puis l’origine française est devenue celle de tout le groupe qui a adhéré à la convention de 1865, c’est-à-dire de 100 millions d’individus. C'est bien quelque chose pour atténuer les susceptibilités particulières. Ou peut hésiter à adopter la monnaie d’un peuple, on a moins de répugnance à adopter celle de plusieurs. On pourrait en outre trouver une transaction qui changerait en quelque sorte l’origine française ou latine de la pièce de 10 francs. Pourquoi ne l’appellerait-on pas une Victoria, afin de plaire à nos voisins et de rendre hommage ^ leur souveraine? Si cette appellation excitait d’autres ombrages, ,on chercherait sur un terrain neutre un nom bien connu et sans caractère national qui satisfit tout le monde? Ne pourrait-on prendre, par exemple, celui du grand empereur qui a régné autrefois sur l’Occident, celui de Gharlemamagne, on dirait des charleinagnes, comme on dit des napoléons et des frédérics. La qualification seule indiquerait runiversalité. Enfin, si l’on voulait faire quelque chose de complètement neuf, qui empéche-

* La pUtolc par laquelle ou calciilall aulreroU et qui correspond en crfel à 10 fr., n'a Jamais été (ju'une monnaie de compte.

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rait de donner à la nouvelle monnaie une empreinte .et un nom symboliques rappelant l’idée de progrès à laquelle elle se rattache? Il serait facile de s’entendre ;8ur ce poinL

Par toutes ces raisons, nous croyons que la pièce de 10 francs offre la véritable solution de la monnaie internationale. Plus on y réfléchira, plus on sera frappé des avantages qu’elle présente. Il n’y a que la routine, que les préjugés, qui puissent, je ne dirai pas en empêcher, mais en retarder l’adoption. Ge sont là malheureusement des obstacles très-puis- ■sants. Si on voulait faire l’histoire des progrès de l’humanité, on verrait combien, parmi les plus légitimes, ont été entravés par la force d’inertie qui naît d’habitudes prises. On a démontré l’iniquité des tailles et des anciennes corvées un siècle avant de les faire abolir et d’établir l’égalité des taxes. On a vécu avec le droit régalien du travail^ avec les maîtrises et les jurandes, bien qu’il fût reconnu et .proclamé depuis longtemps par les philosophes et les économistes que la première de toutes les libertés était celle du travail. Que d’efforts n’a t-il pas fallu pour abaisser les barrières qui séparent les peuples, pour supprimer le droit d’aubaine, les passeports! On se

souvient encore des luttes qui ont précédé l’application des chemins de fer et celle de tant d’autres réformes utiles. Il ne faut pas s’en étonner. L’homme est un être d’hahitude, il craint ce qu’il ne connaît pas, même lorsqu’il sent les inconvénients de ce qu’il connaît. Il est assurément désagréable.à tout le monde d’élre obligé de changer de monnaie lorsqu’on traverse la frontière et d’avoir à subir la rançon des gens qui vivent de ce Iraflc, il est désagréable aussi de payer les lettres de change sur l’étranger plus cher qu’on ne le devrait parce qu’on n’a pas la même monnaie, désagréable enfin de ne pouvoir lire avec les mêmes chiffres les statistisques et les mercuriales de tous les pays ; mais on est habitué à cette situation, et il faudra un grand effort pour la changer. C’est le fait des mauvais impôts; personne ne les aime, tout le monde les critique, et on les garde néanmoins par cela seul qu’ils e.xistent. Il y a d’ailleurs une résistance plus forte que celle de la routine, c’est celle des intérêts opposés. Les deux mille changeurs qui vivent de la différence des monnaies, le nombre non moins grands de banquiers qui trafiquent du change, ne sont pas dispo.=;és à accepter une amélioration qui serait la ruine de leur indus-

trie. Ils combattent très-vivement la monnaie internationale, et cela se comprend; ils agissent comme ont pu agir autrefois les maîtres de poste et les entrepreneurs de diligences, lorsqu’il a été question de la création des chemins de fer. Il ne faut pas attacher à cette opposition plus d’importance qu’elle n’a.

Dernièrement, dans l’enquête qui a eu lieu sur le double étalon, on a demandé l’avis de la Banque de France, comme on avait demandé celui des receveurs-généraux et des chambres de commerce. Cet avis s’est trouvé favorable au maintien du statu quo et en contradiction avec celui de la majorité des autorités consultées. Etait-ce là une opinion parfaitement désintéressée? Certes les hommes qui composent le conseil de régence de la Banque sont des hommes très-honorables, très-indépendants, trés-éclairés ; mais ce sont en majeure partie des banquiers : quelque abnégation qu’on leur suppose, il est impossible que, lorsqu’une question leur est soumise, ils ne l’envisagent pas à travers leurs lunettes particulières. L’homme est ainsi fait, il se persuade aisément que ce qui est son intérêt doit être celui de tout le monde. Supposez pour un moment que le

conseil ait été composé autrement, et que l’élément banquier y ait été moins prépondérant, il est douteux que la réponse eût été la même^ car en définitive la Banque de France est sans intérêt dans la question, ou plutôt elle n’en a qu’un, qui est celui de tout le monde ; elle sait parfaitement que, si elle a 300 millions d’argent dans ses caves, le jour oü ce métal serait démonétisé on les lui rembourserait au pair. Mais on aura beau faire, quand une idée est mûre, comme l’est celle de la monnaie internationale, on ne l’écarte pas aisément ; elle triomphe de tous les obstacles, de la routine comme des intérêts opposés. On réalisera celle-ci avec la pièce de 10 fr. ou avec une autre combinaison; ce qui est sûr c’est que le monde ne se résignera pas plus longtemps à subir des frais exceptionnels de change quand il peut faire autrement.

Si nous voulions en finissant jeter un regard sur l’avenir et prévoir ce qui se passera lorsqu’on aura adopté une monnaie internationale, nous n’hésiterions pas à dire que les avantages en seront tellement appréciés qu’on n’en connaîtra bientôt plus d’autre, et qu’on verra disparaître successivement florin, thaler, ducat dollar, livre sterling et même franc, pour

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faire place à la seule monnaie universelle avec ses multiples et ses sous-multiples. La même unification se produira infailliblement aussi pour le système des poids et mesures. Le jour où ces deux progrès seront accomplis, les nations auront fait un grand pas vers les idées de confraternité qui tendent à les unir malgré tout. L’époque où nous vivons présente en effet ce caractère particulier que les tendances des peuples et celles des gouvernements ne sont pas toujours les mêmes : en même temps que les peuples sont entraînés à des querelles et à des divisions, poussés à la guerre par leurs gouvernements, ils sentent une force de sympathie qui au contraire les retient et les rapproche. Cette force est l’honneur de la civilisation, c’est elle qui maintient la paix en neutralisant les desseins ambitieux.

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