CHAPITRE IV
MONNAIE INTERNATIONALE
Dans la question monétaire, telle qu’elle se pose aujourd’hui, il y a deux points de vue : le point de vue français et le point de vue international. Nous avons traité le premier dans les chapitres précédents; nous allons maintenant aborder le second. D’ailleurs, la réforme du double étalon n’est que le préliminaire d’une amélioration plus importante, qui serait la création d’une monnaie universelle. On peut discuter sur les mérites de cette réforme; mais, si on les admet, et quel que soit le système que l’on propose pour la réaliser, on reconnaît que la première chose à faire, c’est de n’avoir qu’un étalon. Avec les deux, on serait soumis à toutes les variations qui résulteraient de la différence du rapport
existant entre eux, et on n’aurait jamais de base certaine. Cette vérité n’a pas besoin d’être démontrée, elle saute aux yeux. Voyons les avantages de la monnaie internationale.
SECTION I
Avantagea de la monnaie internationale.
Le premier avantage, qui est incontestable, c’est une plus grande facilité fournie au commerce extérieur. Il est évident que, si partout on avait une monnaie semblable, un même type de valeur auquel on pût rapporter le prix des choses, on s’entendrait mieux sur tous les marchés du monde; on saurait mieux où l’on peut acheter et où l'on peut vendre. Quand un commerçant français lit, dans un journal, que le^prix du café, à Cuba, est de 20 piastres fortes le quintal ou les 100 kilogrammes, et celui du coton, à la Nouvelle Orléans, de 110 dollars la balle de 200 kilogrammes, il est obligé de faire un calcul de réduction de ces monnaies en monnaies françaises ;
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il est plus embarrassé que s’il voyait, du premier coup d’œil, qu’il s’agit de 116 francs pour le café et de 568 francs pour le colon. Aussi le commerce avec l’étranger est-il, presque partout, le monopole des grandes maisons, précisément parce qu’elles ont des moyens que n’ont pas les autres, qu’elles peuvent faire les frais de commis spéciaux, qui leur traduisent les mercuriales du dehors. Elles se servent de ce monopole pour augmenter le prix de leurs services. Si l’appréciation des mercuriales était à la portée de tout le monde, on n’aurait plus autant besoin d’intermédiaires, et on pourrait faire directement sa vente ou son achat. Il en résulterait dans les prix un abaissement calculé non-seulement sur l’économie des commis spéciaux, mais sur les effets ordinaires de la concurrence. Le commerce extérieur se démocratiserait et, en se démocratisant, il profiterait à plus de monde.
La monnaie internationale permettrait aussi d’établir, de la même manière, tous les comptes finan- \ ciers, commerciaux et statistiques, ce qui serait évidemment plus commode. Si au lieu de lire, par exemple, que le budget de l’Angleterre est de 70 millions de livres sterling, celui de l’Autriche de
437 millions de florins, celui de la Prusse de 160 mil-
lions de thalers, et celui de la France de 2 milliards de francs, on les voyait tous exprimés par les mêmes chiffres, on ferait bien plus vite la comparaison, et cette comparaison ne serait peut-être pas sans résultat pratique; mais j’arrive au plus grand argument qui existe en faveur de la monnaie internationale, à celui pour lequel il faudrait la créer, quand même il serait . le seul ; elle supprime les frais de change qui résultent I de la différence des monnaies. Le délégué américain ' à la conférence de 1867, M. Ruggles, dans un rapport à son gouvernement, a dit que les changeurs, qui trafiquent de cette différence des monnaies, prélevaient chaque année, sur le monde commerçant et voyageur, en Europe et en Amérique seulement, une
^ somme de 2 millions de dollars, soit plus de 10 mil-
lions de francs, et il ajoutait qu’il en coûterait à 1 peine autant pour refondre tous les systèmes mo- 1 nétaires et adopter un même type. Cette déclaration, plus ou moins exacte dans les chiffres, est vraie quant au fond. Il y a, en effet, des gens qui vivent des obstacles mis à la libre circulation de la monnaie, comme il y en a qui vivent des barrières encore dressées aux frontières des états, ou de la diversité des langues. Ce sont au-
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MONNAIE INTERNATIONALE
tant d’impôts levés sur les préjugés et l’ignorance.
Nous n’allons pas jusqu’à prétendre assurément que, si on avait partout la même monnaie, on aurait supprimé le change, et qu’à Paris et ailleurs la livre sterling vaudrait toujours 25 francs 20 centimes, le florin de Hollande 2 francs 13 cent. Le taux du change résulte de plusieurs éléments. La différence des monnaies est un des principaux, mais il n’est pas le seul. Il faut tenir compte encore des frais de transport pour le numéraire à envoyer au dehors, des risques que l’on fait courir lorsqu’on donne une traite sur l’étranger, surtout si elle est à longue échéance. Ces considérations feront toujours varier le taux du change ; mais il baisserait forcément, si chacun pouvait envoyer sa propre monnaie, si elle était reçue partout sans passer par la refonte et sans subir les frais que celle-ci entraîne. Ainsi la livre sterling, qui intrinsèquement vaut 25 francs 20 cent., n’est acceptée à notre hôtel des Monnaies, d’après les tarifs, qu’à 25 francs 10 cent. Ajoutez à cela la perte d’intérêt pendant le temps nécessaire à la refonte, peut-être 5 cent, encore ; voici cette pièce réduite à 25 fr. 5 cent , c’est-à-dire ayant perdu plus de 1/2 pour 100 par le simple fait de la différence du type
monétaire des deux pays. Il en est de même pour notre monnaie d’argent lorsqu’elle va en Allemagne, et pour notre monnaie d’or quand elle est en Angleterre. C’est ce qui explique comment quelquefoisnous payons la livre sterling jusqu’à 25 fr. 35 cent., même 25 fr. 40 cent., et pourquoi nous subissons une réduction de 1 1/2 à 2 pour 100 dans la conversion de nos francs en florins. Nous préférons acheter une traite à ce taux plutôt que de faire une expédition d’or ou d’argent qui, avec les frais de transport et ceux de refonte, nous reviendrait encore plus cher. Du reste, cet inconvénient est tellement senti que déjà l’on arrive par la force des choses à créer une espèce de monnaie internationale avec le lingot. On s’en sert pour les gros paiements, et il donne lieu à un trafic de plus en plus considérable. Les tableaux officiels nous apprennent qu’en France , pendant l’année 1868, sur une importation de métal d’or de 491 millions, 200 sont arrivés à l’état de lingots. Pour l’argent, la proportion est de 64 millions en lingots contre 127 en monnaie. A l’exportation, les résultats sont sensiblement moindres en ce qui concerne l’or : 22 millions en lingots contre 266 en monnaie. L’exportation en numéraire d’argent a été de 52 millions
contre 22 en lingots ; mais c’est un effet exceptionnel dû à des besoins particuliers de l’Italie. Depuis quelques années, chez nous, c’est l’exportation en lingots qui domine ; elle a été de 45 millions en 1867 contre 18 en numéraire, et de 111 millions en 1866 contre 93. La raison en est facile à donner. Nous sommes pour l’or de grands consommateurs et nous avons intérêt à le monnayer, d’abord pour notre propre circulation, qui s’enrichit chaque année, ensuite parce que notre monnaie est de plus en plus appréciée au dehors. C’est le contraire pour l’argent ; on nous envoie plus de lingots, et nous envoyons moins de monnaie. Celâ prouve, entre parenthèses, comme je l’ai démontré dans un précédent travail, que, lorsque l’argent n’a plus les mêmes débouchés à l’extérieur, il reflue en France à cause de la valeur légale que nous lui maintenons. Cet exemple est signiflcatif, et il devrait faire comprendre aux défenseurs du double étalon le danger où nous met ce système. Le lingot d’argent abonde chez nous, et nous en avons de moins en moins le placement sous forme de monnaie.
En Amérique, cette transmission du lingot se fait sur une lré.s-large échelle; on va même jusqu’à le
certifier comme poids et comme titre aux hôtels des monnaies, afin de le faire circuler plus facilement. Ce procédé est utile assurément, et il simplifie quelques opérations de change ; mais il ne peut pas tenir lieu de monnaie internationale. Il ne convient que pour les gros paiements, il n’est pas à la portée de tout le monde, et il devient le monopole de ceux qui font en grand le trafic des monnaies, c’est-à-dire encore des changeurs ou des banquiers. Si j’ai 1,000 francs ou 2,000 francs à payer à Londres, puis-je envoyer un lingot ? Il n’y en a point d’aussi petit. Au contraire le changeur, qui sert d'intermédiaire à plusieurs personnes, qui délivrera 200,000 francs de traites à la fois, trouvera aisément un lingot de cette .somme, et conservera pour lui seul tout le bénéfice qui résulte de ce mode de paiement. Le lingot n’est donc pas la solution du problème ; il ne satisfait pas mieux aux exigences de la circulation métallique internationale que des billets de banque de 5,000 etde 10,000 francs ne feraient face seuls à toutes celles de la circulation fiduciaire. Il faut quelque chose qui réponde mieux aux besoins de détail, les plus nombreux en définitive et les plus considérables. On ne peut pas non plus envoyer des lingots sur toutes les places; on en ex-
pédiera bien à Paris, Londres, New York, Amsterdam, Hambourg; mais on ne pourrait en adresser dans des villes secondaires, il n’y aurait personne pour les recevoir. Il faut donc absolument un type monétaire qui soit accepté partout, qui partout serve à la libération des engagements. L’unité de ce type sera choisie plus ou moins forte, suivant le point de vue auquel on se placera; mais elle devra servir aux petits* paiements comme aux gros.
Un négociant considérable de Bradford et de Manchester, M. Behrens, a fait, dans l’enquête anglaise, une déposition qui montre les inconvénients du change actuel. Ayant à effectuer un payement de 97 lîvî’es sterling à Luxembourg, et ne sachant pas exactement qu’elle était la monnaie du pays, il avait d’abord envoyé une traite en francs, subissant un premier change pour cette conversion. Le banquier auquel elle était adressée refusa de la recevoir, parce que la monnaie du pays était le thaler prussien. Il fallut alors faire une seconde conversion, subir un nouveau change, et le résultat fut une dépense de 45 francs. Le président de l’enquête demanda si M. Behrens aurait évité ce change exhorbitant avec une monnaie internationale. — Assurément, dit-il.
j’aurais délivré immédiatement en celte monnaie une traite de 2,425 francs; correspondant à 97 livres sterling, et je n’aurais eu rien de plus à payer. Cet exemple est saisissant, il illlimine la question, et il se reproduit, sauf la différence des proportions, dans la plupart des payemeote qu’on doit faire à l’extérieur. Nous avons nous-méme fait l’expérience que 1,000 francs, changés à Cologne contre des thalers, et rapportés à Paris en cette dernière monnaifei perdaient 25 francs ou 2 1/2 p. 0/0, c’est-à-dire que le thaler, compté à 3 fr. 75 au delà du Rhin, ne vajjt plus J en France que 3 fr. 65 Le change est comme un j droit de péage qu’on est obligé d’acquitter pojtr jpasser d’un pays dans l’autre. Il y a même ceci d^.^articulier, que les Anglais, qui montrent en ce moment le plus de résistance à l’adoption d’une monnaie internationale, à moins qu’on ne prenne la leur, sont le plus victimes de la différence des types monétaires. Leur livre sterling, qui vaut intrinsèquement 25 fr. 20, n’est acceptée chez nous que pour 25 fr. 10, soit à l’hôtel des Monnaies, soit chez les changeurs, et quand on veut la donner directement dans les relations commerciales ou pour des dépenses do voyages sur le continent, elle n’est prise que pour
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riHAP. IV. — MONN.uk INTEII.NATIONALE. 137
25 francs, avec une perle de 3/4 pour 100. Le rapport sur l’enquête anglaise nous apprend également que, dans les arrangements intervenus entre le gouvernement anglais et le gouvernement français pendant la dernière exposition de 1867, pour les ordres de payements, la livre sterling n’était acceptée que pour 25 francs. Ce qui arrive pour la livre sterling arrive aussi pour le thaler, le florin d’Allemagne, pour notre monnaie à nous-mêmes, excepté dans le groupe des états qui ont adhéré à la convention de 1865. Partout ailleurs, la pièce de 10 ou do 20 francs, sans parler de la monnaie d’argent, subit une dépréciation qui n’a d’autre raison d’être que la différence du type monétaire.
Mais, dit-on, le nombre de ceux qui traOquent avec le dehors et qui voyagent est très-restreint, comparé à ceux qui n’ont aucune relation avec l’étranger, qui ne sortent pas de chez eux, Kst-il nécessaire, pour satisfaire quelques personnes, d’imposer à plusieurs peuples le trouble qu’occasionne forcément un changement de monnaie. Nous contestons d’abord que les avantages de la réforme ne profitent qu’à quelques personnes; ils profiteront à tout le monde. L’adoption d’une monnaie internationale abaisserait
les frais nécessaires pour acquitter une dette au dehors. Or tout abaissement de frais dans les relations- I internationales, comme dans les relations intérieures,
I aboutit nécessairement à un développement de trafic. Autrement pourquoi aurait-on demandé avec tant d’ardeur la diminution et même la suppression des droits de douane, l’abolition des passeports? Pourquoi, par des conventions postales entre nations, aurait-on rendu les correspondances moins coûteuses? Pourquoi des conférences entre délégués des divers chemins de fer européens, ayant pour but de réduire les tarifs et de les rendre aussi uniformes que possible? Évidemment on sent qu’avec le progrès de la civilisation il faut donner au développement des transactions le plus de facilité possible. Et s’imaginet-on que cette diminution des droits de douane, les conventions postales, les abaissements de tarifs sur les chemins de fer, ne profitent qu’à ceux qu i voyagent, qu’à ceux qui ont des marchandises à envoyer au dehors ou à en recevoir? Ce serait une grande erreur. Le paysan au fond de sa province, qui n’a jamais quitté le sol natal, qui ne le quittera jamais, qui n’a point de correspondance avec l’étranger et point de marchandises à faire passer la ligne des douanes, le
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MONNAIE INTERNATIONALE
paysan y gagnera comme tout le monde. Il vendra ses denrées plus cher, et s’approvisionnera plus aisément et à meilleur marché. Eh bien! il en sera de même pour les effets de la monnaie internationale; par cela seul qu’elle apportera de nouvelles facilités dans les relations avec l’extérieur, elle profitera à tous. Ce sera un trouble, dit-on, apporté dans les habitudes existantes. Cela est possible ; mais quel est le progrès qui n’a pas été un trouble à l’origine? Les chemins de fer, le plus fécond de tous les progrès assurément, ont bouleversé les rapports économiques, sans parler de la ruine des anciens modes de transport. Ils ont déplacé la richesse, ils l’ont portée là où elle n’existait pas, au détriment souvent d’autres pays qui avaient le monopole de certains débouchés. Cependant qui ne s’applaudit aujourd’hui de la création des chemins de ferî On s’est remis du trouble, et chacun apprécie les bienfaits immenses et durables dont ils ont doté les nations. Certainement une nouvelle monnaie que l’on ne connaît pas, venant en compétition avec celle dont on a l’habitude, causera dans le premier moment quelques embarras; mais nous ne croyons pas nous hasarder beaucoup en disant que ces embarras seront momentanés, et qu’on
arrivera bien vite à les surmonter. Il n’y a rien de tel qu’une utilité bien reconnue pour triompher de tnus les obstacles. Un déposant dans l’enquête anglaise est venu dire que, lorsqu’on assimila la monnaie d’Irlande à la monnaie anglaise, la première perdait un penny par schilling, soit plus de 8 1/2 pour 100. Cependant l’assimilation se fit sans difficulté, et au bout d’un an on n’y pensait plus. Nousmêmes nous avons vu dans la première partie de ce .siècle les pièces de 24 et de 48 francs en or circulant conjointement avec celles de 20 et de 40 francs, celles de 6 francs, 3 francs, 30 sous et 15 sous en argent avec celles de 5 francs, 2 francs, 1 franc et 50 centimes. Les monnaies les plus utiles, les plus conformes au progrès, ont pris le pas sur les autres, et aujourd’hui on n’a plus souvenir de l’ancien système. Il a fallu très-peu de temps pour s’habituer au nouveau. Ne nous exagérons donc point la difficulté de vaincre des habitudes prises et de faire pénétrer dans les masses une monnaie nouvelle. Ce serait plus facile qu’on ne pense.
On ajoute, car je ne veux omettre aucune objection, que l’adoption de la monnaie internationale ne signifie rien, n’a pas d’importance réelle, tant qu’on
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CHAP. IV. — MON.NAIE I.NTEHNATIONALE.
n’aura pas le même système de poids et mesures ; il faudrait, avant tout, chercher à s’entendre sur ce dernier point; la réforme fnonétaire viendrait ensuite plus utilement. — Il est certain que le progrès serait plus complet, si, à la même monnaie, on pouvait ajouter le même système de poids et mesures; mais, dans ce monde, tout ne s’opère pas à la fois, et l’expérience enseigne que les réformes les meilleures, les plus assurées, sont celles qui s’accomplissent degré par degré. L’esprit s’habitue mieu.x aux petits changements qu’aux grands : une réforme en amène une autre, et le progrès général de l’humanité s’accomplit ainsi sans secousse et avec un caractère durable. Nous ne rechercherons donc pas s’il vaudrait mieux commencer par le système des poids et m^esures ou par la monnaie; nous proposons la monnaie, parce que l’attention nous paraît plus portée de ce côté en ce moment, que la question est discutée tous les jours, et qu’elle l’a été notamment, avec une certaine solennité, dans la conférence internationale de 1867, àParis. D’ailleurs, la monnaie joue aujourd’hui , dans les rapports internationaux , un rôle qu’elle n’avait pas autrefois. Les métaux précieux voyagent et s’échangent dans des proportions consi-
dérables. Un auteur que j’ai déjà eu occasion de citer avec éloge pour ses études statistiques des plus consciencieuses, M. Clément Juglar, nous apprend que, dans la période de 1841 à 1847, le mouvement des métaux précieux eu France, a été, en moyenne par an, de 276 à 292 millions; dans l’année 1866, seule, il s’est élevé à 1,554 millions, dont plus des 2/3 en monnaie métallique, c’est-à-dire en monnaie qui, pour entrer dans la circulation des pays où elle arrive, a besoin de se transformer et de subir tous les frais que cette transformation entraîne. On peut juger par là de l’importance et de l’urgence de la réforme, et il ne faut pas s’étonner qu’on lui donne la préférence, même sur l’unité des poids et mesures. Cette dernière, d’ailleurs, a déjà été consacrée légalement par 300 millions d’individus dans le moncje, qui adoptent notre système métrique : ils en font plus ou moins usage ; mais, du moment que la loi n’y est plus opposée, ils finiront bien un jour par s’y rallier complètement. L’unité monétaire, au contraire, telle qu’elle résulte de la convention de 1865, n’a encore que 100 millions d’adhérents; c’est donc de ce côté qu’il faut diriger les plus pressants efforts.
SECTION IK
Bxamen des divers systèmes de monnaie internationale.
Plusieurs systèmes ont été mis en avant pour réaliser cette unité. Nous nous proposons d’examiner les principaux, et nous allons commencer par le plus radical ,■ par celui qui consiste à ne tenir aucun compte des monnaies actuelles, et à prendre le poids comme base de la réforme. L’unité de poids, d’après le système métrique, est le gramme avec ses multiples et ses sous-multiples. Ou propose de l’appliquer à la monnaie et de frapper des pièces sinon d’un gramme, ce qui, en or, — car on veut l’étalon d’or unique, — serait beaucoup trop petit et correspondrait à une valeur d’environ 3 francs, au moins de 5 et 10 grammes et même de 2; au-dessous, on conserverait la monnaie divisionnaire d’argent. On fabriquerait des pièces d’argent d’un poids et d’un titre déterminés, sans cours légal; on certifierait également des lingots du même métal, afin de laisser
KTUDE suit I.A MONNAIE.
chacun libre de stipuler, dans les contrats, avec lequel des deu.v métaux il entend être payé. De cette manière , l’on donne satisfaction à ceux qui prétendent qu’on ne peut pas rejeter absolument l’argent, qui a son rôle utile dans la circulation. De plus, on a un système logique qui cadre avec l’ensemble de notre système décimal. On suppose qu’on n’aurait pas de peine à le faire accepter, et qu’on échangerait bien vite un hectolitre de blé contre 6 grammes 451 milligrammes d'or, aussi facilement qu’on l’échange aujourd’hui contre 20 francs. Ce système, mis en avant par un ingénieur en chef des ponts et chaussées, M. Léon, a été adopté et particulièrement défendu par un économiste éminent, qui a acquis une grande compétence en ces matières, et qui donne toujours aux idées qu’il patronne une grande autorité, M. Michel Chevalier. Il mérite donc d’être examiné.
La première objection qu’il rencontre est assurément de celles auxquelles on ne s’attendait pas. On le présente comme un système de conciliation en présence de toutes les susceptibilités nationales qu’éveille le choix de la monnaie universelle. Les Anglais ne veulent pas de notre franc, nous ne voulons pas de leur souverain ; les Américains proposeraient vo-
MONNAIE INTERNATIONALE
CIIAP. IV. —
lontiers leur dollar, et les Allemands leur thaler. Comment s’entendre au milieu de ces prétentions diverses? L'unité de poids a paru tout concilier, parce qu'elle repose sur une base qui n’appartient à personne, ou plutétqui appartient à tout le monde, et voilà qu’on répond de l’autre côté du détroit qu’il n’y a pas d’unité de poids et de mesure absolue s’imposant par elle-même, comme s’imposent, par exemple, l’or et l’argent pour servir de signe monétaire. Le mètre, qui est le point de départ de tout le système, est une mesure de convention. On a pris pour l’établir, la quarante millionième partie du méridien terrestre passant par la France entre Dunkerque et Fermentera ; mais le choix de celte unité est arbitraire. Les Anglais vous disent que leur yard, comme mesure de longueur, et leur livre Iroy subdivisée en grains, comme mesure de poids, sont aussi rationnels que notre mètre et notre gramme, et beaucoup plus u.suels. Ils ajoutent que le gramme, ramené au système métrique parce qu’il est la centième partie d’un mètre cube d’eau distillée à la tempéiature de 4 degrés au-dessus de zéro, est non moins arbitraire. Nous ne voulons pas assurément nous faire l’écho
de CCS reproches adressés au système métrique,
nous croyons qu’il prévaudra malgré tout; mais il n’cn est pas moins vrai qu’il a été conçu d’une pièce et un peu trop scientiOquement. On n’a pas assez tenu compte des anciens usages et des raisons qui les avaient fait établir. Il en résulte que toutes les unités sur lesquelles il repose sont ou trop faibles ou trop fortes pour les usages ordinaires. Le gramme, comme unité de poids, est incontestablement trop faible ; aussi a-t-il beaucoup de peine à pénétrer dans la pratique, et on compte encore par livre et par once. Ces mesures sont plus naturelles, elles correspondent , à de légères différences près, avec celles de la plupart des peuples*. Ce n’est pas le hasard qui fait de tels rapprocbements, ce sont les besoins.
Il en est do même de ce qu’on appelle le pied
< Voici, en efTet, les étalons de poids des dilTérents pays, comparés au kilogramme :
Autriche, Bavière 0,%6 centièmes du kilogr.
Bohème 0,51 —
Francfort 0,50 —
Danemark, Hanovre, Hollaude 0,49 —
Hambourg, Suisse, France ancienne.... 0,48 —
Espagne, Prusse, Saxe 0,46 —
Angleterre, Portugal 0,45 —
Russie 0,41
te pied, comme mesure de longueur, est également presque pratont le
même, et varie de 30 à 33 centimètres.
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de roi comparé au mètre; celte dernière mesure est souvent trop forte. Enfin le litre ne remplace pas aisément la bouteille, et l’arpent subsiste à côté de l’are et de l’hectare. Ce système ne représente donc pas l’idéal, et il prête à la critique. Il a toutefois un avantage que personne ne conteste, c’est la décimalité. Il permet, moyennant de simples déplacements de virgule, de calculer très-vite les sommes les plus considérables. Toute la question est de savoir si l’on peut obtenir cet avantage avec les monnaies actuelles, or cela n’est pas douteux. Il importe peu en effet qu’elles répondent en poids à un chiffre rond ou à un chiffre fractionnaire. Il suffit, pour qu’elles rentrent dans le système décimal, qu’elles puissent se multiplier et se diviser par 10 et par 100. Le franc ne répond pas à un chiffre rond comme poids, puisqu’il représente 4 grammes 1/2 d’argent pur, — notre pièce d’or de 10 francs pèse 3 granuues 225, celle de 20 francs 6 grammes 451 . Cela ne les empêche pas d’être parfaitement décimales. Que marique-t-il à la ' livre .sterling, au florin, au thaler, pour qu’ils le soient également? Il leur manque d’avoir des multiples et des sous-multiples par 10 qui soient exprimés en monnaie.
Le dollar américain est décimal, parce qu’il a une
KTUnK SUR I.A MONNAIE.
monnaie divisionnaire qu’on appelle le cent, qui en est la centième partie. Par conséquent le système du gramme ne simplifie rien, il se présente au contraire comme une complication de plus en ce sens qu'il bouleverse toutes les habitudes prises; enfin luimême n’est pas complètement décimal. On ne pourrait pas fabriquer des monnaies de l’unité adoptée, c’est-à-dire du gramme ; on en fabriquerait encore moins d’un décigramme et d’un centigramme, et quant aux monnaies divisionnaires d’argent, il n’y en a point qui soient en poids rond la 10' partie de la monnaie d’or. La valeur du décigramme d’or est représentée par un poids d’argent de 1 gramme 55 centigrammes.
On dit que ce système est le plus logique. D’abord on se demande ce que signifie la logique quand il s’agit de sciences sociales, qui s’appliquent à ce qu’il y a de plus relatif, qui doivent tenir compte des goûts, des habitudes et des traditions. Et puis quelle est cette logique qui fait rétrograder la civilisation ? La monnaie de poids est celle des sociétés primitives, celle qu’on a lorsqu’on est obligé de faire la vérification par soi-même, et qu’il n’y a pas de garantie dans le contrôle de l’état. Elle est encore en usage en
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Chine, où chacun a sa balance pour peser le lingot qu’il reçoit. A mesure qu’on avance en civilisation, la monnaie de poids disparaît pour faire place à la monnaie de convention, c’est-à dire à une monnaie plus simple, dûment certifiée par l’état, et que tout le monde accepte sur la foi de cette garantie. Elle a sur l’autre l’avantage qu’a dans la tangue la parole sur le signe. Le signe est peut-être plus expressif, mais il est moins rapide, et quand on s’entend avec la parole, l’autre moyen devient inutile. De même pour la monnaie de convention : quand on sait ce qu’elle vaut par rapport à telle ou telle marchandise, cela suffît. Du reste, il faut bien que l’idée du gramme ait paru d’une application difficile, car jusqu’à ce jour elle a rencontré peu d’adhérents, elle a été à peine indiquée dans la conférence de 1867, et n’a pas été soutenue du tout dans la dernière enquête anglaise.
Voyons maintenant un autre système, qui a été mis en avant dans celle conférence de 1867, réunie, comme Chacun sait,javec un certain éclat sous la présidence du prince Napoléon et provoquée par M. deParieu, qui a déjà eu le mérite d’attacher son nom à la première base de l’unité par la convention
de 1865. Elle était composée des hommes les plus compétents de l’Europe délégués par tous les pays. Ün a dans cette conférence, qu’on me pardonne le mol, un peu battu les buissons. On s’abordait sans avoir rien préparé à l’avance, on craignait la résistance que soulèveraient les innovations trop radicales, et on a cherché une solution qui pùt satisfaire tout le monde. On a proposé la pièce de 25 francs pour plaire à l’Angleterre, celle de 15 francs pour être agréable à l’Allemagne, on a parlé de la pièce de 10 francs, et enfin on s’est arrêté à celle de 5 francs, comme étant un diviseur commun pour toutes les autres. On s’est ensuite séparé, afin que chacun pùt en référer à son gouvernement ; mais aussitôt que dans les divers états des commissions furent saisies de la question, on s’aperçut que la pièce de 5 francs n’avait aucun avantage essentiel et qu’elle n’atteignait pas le but qu’on se proposait. D’abord elle n’est pas décimale, elle n’est qu’un multiple par cinq d’une unité décimale, le franc; puis elle a paru, dans certains états, représenter iin chiffre trop faible. On a trouvé quelle n’était pas en rapport avec le progrès de la richesse, qui se compte maintenant par milliards, et avec les développements écono-
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MON.NAIE INTER.NATIONALE
miques de toute nature. Celte objection a surtout été présentée par les Anglais», qui ont déclaré que leur livre sterling était à peine suffisante. Nous avons vu en effet dans un pays du nord, en Suède, établir une monnaie d’or de 10 francs comme devant constituer l’unité monétaire du pays. Enfin on a fait à la pièce de 5 francs, au point de vue de la circulation, une dernière objection : on a dit que, frappée en or, elle serait trop petite, facile à perdre et trop prompte à se détériorer. Un économiste distingué en Angleterre, M. devons, a établi dernièrement un calcul assez curieux. Il a rapproché les souverains et demi-souverains qui sont en circulation depuis un certain nombre d'années, et il a constaté que le demi-souverain s’usait moitié plus vile que la pièce entière, que l’une pouvait rester dans la circulation dix-huit ans sans descendre au-dessous du poids légal de tolérance, tandis que l’autre n’y restait que dix ans. Cette expérience prouve qu’avec la pièce de 5 francs l’usure serait plus rapide encore, et que les nations perdraient chaque année, du fait de leur monnaie internationale, une somme assez considérable. Les inconvénients de la pièce de 5 francs sont si généralement sentis que, dans l’enquête qui vient d’avoir lieu en France sur le
double étalon, la plupart des autorités consultées ont cru devoir l’exclure, tout en se prononçant pour la monnaie d’or. On avait été conduit à choisir la pièce de 5 francs parce qu’on supposait qu’elle s’adapterait mieux avec les monnaies actuellement en cours dans les divers pays ; on trouvait qu’elle était une division de la livre sterling réduite à 25 fr., qu’elle en était une également des termes de l’équation que les Allemands avaient établie en 1857 pour mettre leurs monnaies d’accord, équation qui se formule ainsi : 4 thalers = 6 florins du sud, = 7 florins du nord, = 15 francs de monnaie française ; elle paraissait enfin se rapprocher assez du dollar américain et de la piastre espagnole pour qu’il n’y eût pas une trop grosse difficulté à les fondre ensemble. On n’avait pas suffisamment réfléchi que l’assimilation était plus apparente que réelle, et qu’il en coûterait autant pour ramener la livre sterling à 25 fr. que pour créer tout autre type monétaire, qu’il faudrait toujours la refondre, et les Anglais ne paraissent pas du tout disposés à rien retrancher de leur livre sterl ing, qui est la base de tous les contrais. Il en serait de même du dollar américain, qui vaut 5 fr. 30 cent., et de la piastre espagnole, qui est du même prix. En
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outre, avec ce système, l’unité n’est pas faite.
Quel est le premier avantage qui doit en résulter? C’est que tous les comptes soient établis de la même manière et avec les mêmes chiffres. Or, si les uns sont exprimés avec l’unité de 25 francs, les autres avec celle de 1 5 francs, d’autres avec celle de 10 francs, il faudra toujours des calculs pour les ramener au diviseur commun de 5 francs. Si simples et si faciles que soient ces calculs, ils n’en seront pas moins un obstacle à l’identité absolue des comptes, qu’on ne pourra pas saisir d’un premier coup d’œil. Maintenant a-l-on considéré que, comme les subdivisions de la pièce de 5 francs ne répondent à aucune des monnaies aujourd’hui existantes, excepté dans le groupe des adhérons à la convention de 1865, on ne s’entendrait pas pour les valeurs inférieures à ce chiffre, qu’on n’aurait aucun moyen de les indiquer de la même manière? Kt en définitive ces valeurs sont les plus nombreuses et les plus intéressantes, celles qui, dans les mercuriales et les circulaires indiquent le prix des marchandises. On ne peut pas ne faire l’unité que pour les gros comptes, il faut la faire aussi pour les petits. Voilà les objections qu’a rencontrées immédiatement et presque partou t la pièce de 5 francs.
ETUDE sut LA MONNAIE.
et qui l’ont fait écarter. Alors il n’y a plus eu de système ayant, pour ainsi dire, une autorité quasi officielle ; chacun s’est retrouvé en face de son inspiration, et c’est ainsi que nous avons vu se produire d’ahord le système du gramme dont nous avons parlé tout à l’heure, puis un autre système exclusivement anglais qu’il nous reste à examiner.
Ce système, présenté par V Economist et soutenu par un homme considérable, directeur de ce recueil, M. Waller Bagehot, n’a pas pour but de réaliser l’unité absolue; il s'adresse à la race anglo-saxonne, et lui propose une union monétaire pour elle seule, sauf aux autres peuples à l’adopter, si cela leur convient. Voici quel serait le plan ; la livre sterling, telle qu’elle est, n’est pas décimale, il n’y a dans la monnaie anglaise aucune division par 10, par 100 ou par 1,000, à laquelle elle corresponde; il faudrait d’abord la rendre décimale. C’est un avantage essentiel pour la simplicilé des comptes, et les Anglais le leconnaissent comme tout le inonde. On la rendrait décimale en l’appuyant sur le farthing, qui est la plus petite monnaie de nos voisins et le quart d’un pennyj mais la livre sterling ne vaut aujourd’hui que 960 far- Ihings. Pour quelle en valût 1,000, il faudrait lui
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ajouter 10 deniers ou 40 farlhings, c’est-à-dire l’augmenter d’un peu plus de 4 pour 100. Ceci fait, et nous verrons tout à l’heure si cela est facile, on se tourne du côté des Américains, et on leur dit : iNotre nouvelle livre sterling, augmentée de 10 deniers, équivaudra exactement à une monnaie que vous avez, et qui sera l’unité monétaire, c’est le demi-aigle de 5 dollars, et comme, aux termes d’un acle'^de votre congrès, le dollar vaut 4 shillings 2 deniers, les 5 dollars seront la représentation exacte de la nouvelle livre sterling. Vous pourrez donc conserver tout votre système monétaire, et votre cent, qui est la centième partie du dollar, sera la 500' partie de l’unité. On divisera cette unité par 10 et par 100, et à chaque division il y aura une monnaie correspondante. De plus le cent sera l’équivalent du half j)C7iny anglais, de sorte que, pour les subdivisions comme pour la monnaie principale, l’assimilation sera complète, on s’entendra parfaitement dans les deux pays. Quant aux Anglais, s’ils sont obligés de modifier leur livre sterling, ils conservent au moins leur monnaie divisionnaire, leur penny surtout, auquel ils tiennent beaucoup, et qui est l’ânie de leur système. On ne se dissimule pas que ce plan n’a pas beaucoup
ÉTUDE sua I.A MONNAIE.
de chances d’être adopté par ce qu’on appelle la race latine; mais on en prend son parti. En définitive, dit-on, la race anglo-saxonne est la plus industrieuse et la plus commerçante du monde, celle qui fait le plus d’affaires, et du moment qu’elle aurait son union monétaire, le problème serait à peu prés résolu, la dissidence des autres nations n’aurait pas grande importance.
Nous voulons, en examinant ce système, nous dégager de toute idée française, supposer que nous n’appartenons pas à cette race latine dont on fait si bon marché, et voir si, au point de vue anglais et américain, il a toutes les qualités qu’on lui suppose. D’abord on dit aux Américains qu’on ne leur demande aucune modification, qu’on les laisse dans leur statu guo monétaire ; c’est une erreur. Les Américains ont bien en effet un dollar qui, aux termes d’un acte du congrès, vaut 4 shillings 2 deniers; mais c’est le dollar d’argent. Il n’est plus guère en circulation, et il tend à y être de moins en moins. Le dollar en or, qui est la monnaie usuelle, ne vaut pas 4 shillings 2 deniers, il vaut tout au plus 4 schillings 1 denier. Cette différence vient de ce que l’or en Amérique e.st tarifé légalement seize fois le prix de l'argent, et, comme
celle valeur est supérieure à celle qu’il a réellement, le dollar d’or n’est pas l’équivalent du dollar d’argent, pas plus que naguère chez nous la pièce d’or de 5 francs n’était dans le commerce l’équivalent de la pièce d’argent du même chiffre. Il faut donc que les Américains augmentent un peu la valeur de leur dollar d’or, qu’ils l’augmentent d’environ 2 pour 100, pour le mettre en harmonie avec le nouveau système. Ils n’ont pour cela qu’un moyen, c’est de le refondre ainsi que les aigles et les demi-aigles, et d’y ajouter le penny qui leur manque. Or c’est une grosse affaire, et les Anglais, qui se montrent si susceptibles pour l’inlégrité de leurs contrats, lorsqu’on leur parle d’enlever quelques centimes à la valeur de leur livre sterling, n’ont pas l’air de .se douter du trouble qu’ils apporteraient sous ce rapport en Amérique, et cela pour une unité partielle, pour l’unité delà race anglo-saxonne.
Ce que les Anglais proposent n’est pas non plus très-facile à réaliser pour eux-mêmes. On ajoutera 1 0 deniers à la livre sterling, et on la fera reposer sur 1,000 farlhings, au lieu de 960, afin qu’elle ait des divisions décimales ; mais ces 10 deniers entraînent une refonte complète du système monétaire. D’abord,
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c’est la livre sterling qui disparaît; cette ancienne livre sterling si connue, et qui règle à elle seule, diton avec fierté, plus de transactions que toutes les autres monnaies du monde; puis que deviendra le shilling? à quoi répondra-t-il? Il ne sera plus, comme aujourd’hui, la 20' partie de la livre; il en sera la 20' partie et 10/12', c’est-à-dire qu’il n’aura plus aucun rapport avec elle. Le penny et le farlhing restent seuls. Sans doute, pour parer à ces inconvénients, qui sont considérables, on a imaginé de faire de la nouvelle monnaie une unité de compte qui n’entrerait pas dans la circulation, qu’il ne serait pas nécessaire de frapper et qu’on exprimerait par des équivalents. On écrirait 1 livre sterling 0 shilling 10 deniers toutes les fois qu’on voudrait l’exprimer, et les choses resteraient comme elles sont. On continuerait à avoir des livres sterling et des shillings pour les monnaies usuelles, et chacun posséderait une table de conversion pour l'unité internationale. Ce plan n’est assurément pas très -praticable. Quoi ! on suppose une monnaie de compte purement conventionnelle , qui n’aurait aucune représentation etîective! Il n’y aurait pas de pièce de 1 livre sterling 0 shilling 10 deniers! Si cela est po.ssible, il est inu-
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MONNAIE INTERNATIONA I.E.
tile d’agiter les peuples et de leur demander de créer un même type monétaire en modifiant un peu le leur. On n’a qu’à leur proposer une unité de convention, que chacun sera libre d’exprimer en sa propre monnaie. Si cette unité est de 50 francs, par exemple, les Anglais l’exprimeront par 1 livre sterling 19 shillings 8 pence, les Américains par 9 dollars 62 ou 3 cent en .or, les Russes par 12 roubles 1/2, les Prussiens par 13 thalers 15 ou 16 gros, les Allemands du sud par 20 florins, ceux du nord par 23 florins 1/2. ün pourrait bien s’entendre ainsi pour les statistiques, les comptes budgétaires et même les valeurs commerciales; mais on serait loin d’avoir résolu toutes les difficultés que présente la situation actuelle. On n’aurait toujours pas une même monnaie à transmettre d’un pays dans un autre, et il faudrait, comme aujourd’hui, recourir aux changeurs toutes les fois qu’on traverserait la frontière. Par conséquent, l’unité vraie, l’unité féconde, celle qui répond à tous les besoins, ne serait pas faite. Il n’y aurait qu’une unité de convention, qui aurait bien de la peine à se maintenir en présence des embarras qu’elle susciterait. On peut considérer comme certain que, si les .\nglais arrivaient à faire prévaloir le système que
16Ü KTUDE Sim LA MONNAIE.
nous venons d’analyser, ils devraient commencer par refondre toutes leurs monnaies, excepté le penny et le farthing. Sont-ils résignés à cet immense sacrifice? Si encore il s’agissait de faire l’unité absolue, de mettre tous les peuples d’accord, le dessein serait grand, et on pourrait louer nos voisins de proposer une pareille modification de leur livre sterling; mais, pour unir la race anglo-saxonne seulement, pour laisser en dehors toute l’Europe, et notamment le groupe de la race latine, qui a déjà 100 millions d’adhérents, et qui, quoi qu’on fasse, ne se ralliera jamais à un pareil système, les Anglais y regarderont à deux fois avant de chercher à mettre cette conception en pratique.
SECTION m.
meilleure •olation.
La critique faite de tous les systèmes qui ont été proposés, nous nous retrouvons en face de l’unité des 100 millions d’adhérents à la convention de 18G5,
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MONNAIE INTERNATIONALE
c’est-à-dire de l’ unité de notre pays qui est le franc. Est-ce celle-là qui est appelée à triompher? Nous ne demanderions pas mieux, quant à nous, puisqu’elle ne changerait rien à notre système; mais si déjà la pièce de 5 francs, indiquée par la conférence de 1867, a paru une unité trop faible, si de l’autre célé du détroit on trouve la livre sterling à peine suffisante, le franc prête encore plus à la critique. Jamais les Anglais ne se résigneront a écrire que leur budget est de 1 milliard 764 millions de francs, au lieu de 70 millions de livres sterling, et de même dans la plupart des pays. C’est comme si, pour mesurer des surfaces considérables, on proposait d’employer le pouce au lieu du mètre ou de la toi.se; les comptes en seraient trop compliqués, et un des elfets de l'unité monétaire doit èlrè de les simplifier. 11 faut donc renoncer à faire du franc la base de l’unité; mais on peut trouver dans le système luimême une autre combinaison qui satisfasse tous les intérêts. Cette combinaison serait l’adoption de la pièce de 10 francs. Cette pièce est complètement décimale dans ses multiples et ses sous-multiples. Elle représente une unité assez forte pour répondre
à bien des besoins; de jilus elle est en rapport facile
avec des divisions monétaires existant dans plusieurs pays, et enfin elle jouit d’une certaine notoriété, puisque c’est déjà une monnaie du groupe des adhérents à la convention de 1865. Quelle objection peut-on lui faire?
On dit d’abord, au point de vue anglais, car c’est toujours de là que vient l’opposition, on dit qu’elle se rapprochera trop du demi-souverain de 12 fr. 50 cent., qu’il y aura danger de confondre les deux pièces, et que les caissiers seront peu disposés à les accepter l’une et l’autre. Cette objection n’est pas sérieuse. La distinction peut être assurée de bien des manières. Elle peut se faire par une épaisseur plus grande et une dimension plus faible, par une tranche et une empreinte particulières par d’autres choses encore. Quand nous avions en France les pièces de 24 et 48 francs en concurrence avec celles de 20 et de 40, personne ne s’y trompait, et ne les prenait l’une pour l’autre malgré le rapprochement du poids ; il y avait des différences qu’on saisissait au premier coup d’œil. Il en sera incontestablement de même pour la nouvelle pièce de 10 francs vis-à-vis du demi-souverain. On ajoute qu’en la donnant co.mme l’équivalent de 8 shillings pour la
rendre décimale cl l’appuyer sur le penny, qui en serait la 100" partie, on affaiblit singulièrement la valeur de cette dernière monnaie. Le shilling étant de 12pe«ce, 8 shillings représentent 96 pence, soit 1 pour 100 de plus que la division centésimale de la pièce de 10 francs. Il en résulte que tous les intérêts qui reposent sur le penny seront sacrifiés, qu’ils éprouveront un préjudice considérable; et alors on fait l’énumération de ces intérêts, parmi lesquels on cite les péages sur les ponts et routes, les tarifs des chemins de fer pour les voyages à faible distance et pour les transports à petite vitesse. On peut répondre que c’est là une anomalie qui tient à ce que le penny vaut un peu plus au détail que lorsqu’il est converti en shillings, mais que dans la pratique personne n’y fait attention. Il est impossible en effet de considérer le penny en lui-même, abstraction faite du rapport qu’il présente avec le shilling. Intrinsèquement il n’a, pour ainsi dire, aucune valeur, comme toute monnaie de billon;la plus-value qu’on lui attribue est purement arbitraire. On n’exigera point 12 pence au lieu d’un shilling, on ne se refusera même point à prendre un shilling pour 2 ou 3 pence et à rendre le . surplus. Il
n’y a donc pas de distinction à faire entre les deux monnaies, et quant aux minces perceptions sur les ponts et sur les chemins de fer, elles arrivent bien vite à se grouper assez pour être payables en shillings. JEnfin personne ne se soucierait d’encaisser jane quantité considérable de celte menue monnaie pour l’avantage des 4 pour 100 qu’on pourrait avoir à l’utiliser en détail. La seule différence a considérer, c'est celle qui existe entre la valeur intrinsèque des 8 shillings et la pièce de 10 francs. Cette différence est de 3/4 pour 100, comme celle de la livre sterling par rapport à la pièce de 25 francs. Est-elle suffisante pour troubler toutes les relations, modifier .sensiblement les contrats et empêcher que la nouvelle monnaie ne cadre dans une certaine mesure avec le système anglais? Nous ne le pensons pas.
On a proposé de frapper la nouvelle monnaie .simplement comme une monnaie d’appoint, qui ne serait reçue dans les payements à l’intérieur que jusqu’à concurrence de 4 livres sterling. C’est en effet un moyen d’éviter les embarras qui résulteraient des droits acquis; mais, allât-on jusqu’à lui donner une existence légale absolue, cela ne serait [>as encore
MONNAIE INTERNATIONAEE.
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une difficulté. On recourait alors pour les contrats existants à la compensation. En somme, rien n’est plus juste. On change la valeur de la monnaie avec laquelle le créancier devait être payé, il est naturel qu’on lui accorde une compensation. Nous savons bien qu’il y a des hommes d’une certaine autorité qui ont prétendu, comme M. Shermann dans un rapport au congrès des Etats-Unis, que, l’étal ayant toujours le droit d’établir un impôt sur les propriétés privées, il pourrait à ce titre supprimer la compensation. Cette théorie est trop rigoureu.se. L’état à incontestablement le droit d’établir des impôts sur les propriétés privées, et il peut en frapper les contrats comme les autres choses; mais il doit le faire dans l’intérêt général et non dans celui du débiteur exclusivement, au préjudice de son créancier, comme cela arriverait par la suppression de la compensation. Nous savons encore que, lorsque la Hollande, en 1839, a diminué le poids de sa monnaie de 1 1/2 pour 100, elle n’a accordé aucune indemnité. Nous aimons mieux l’exemple de la France, qui, lors de la conversion de l’ancienne livre tournoi en francs, établit une échelle de conversion pour tous les contrats en cours d’exécution. La diffé-
I6fi KTrDE SUR LA MONNAIE.
rence était de t 1/4 [juur 100, 100 francs valant 101 1/4 livres tournois. Il est vrai que la compensation, facile pour certains contrats, ne le serait pas pour tous. On ne pourrait pas l’établir pour ceux inférieurs à 5 shillings, car elle ne représenterait pas meme la moitié d’un penny. Il y aurait dans ce cas une perte ; mais quels sont dans une société les contrats dont l’importance ne dépasse pas 5 shillings? Ils sont très-peu nombreux, et ils n’ont jamais qu’une durée bien éphémère. Il suffirait de les renouveler pour les mettre en rapport avec la nouvelle monnaie. Quant aux autres, rien ne sera plus facile que d’établir cette compensation. La Banque d’Angleterre s’en chargera pour les titres de rente, les sociétés industrielles ou financières pour les valeurs qui leur appartiennent, et quant aux fermages des terres et aux locations des maisons, on se servirUît d’un tarif de conversion. Ainsi, soit qu’on fasse de la nouvelle monnaie internationale une monnaie d’appoint, soit qu’on en fasse une monnaie légale avec les mêmes droits que les autres, il ne peut y avoir de difficulté dans l’e.xécution. Quelle autre objection peuton faire encore? Quelle n’est pas une unité suffisante et qu’il en faudrait une plus forte ; màis Uu moÿeii dè
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la déciinalité de la pièce de 10 francs, on peutj, si l’on veut, avoir 100 francs comme monnaie de compte, on n’a qu’à opérer un simple déplacement de virgule. Il ne sera même pas nécessaire de frapper cette dernière pièce, il suffira d’en avoir la division exacte. Que peut-on désirer de mieux, et qu’elle est la combinaison qui présente de pareils avantages?
Les Anglais ne contestent pas que le système de la pièce de 10 francs ne soit pas très-estimable. Il a été présenté par'leurs propres délégués à la conférence de 1867, et soutenu par les hommes les plus autorisés dans leur dernière enquête. Seulement ils voudraient qu’il leur fût démontré qu’il n’y en a pas d’autre se rapprochant davantage de leur système monétaire et ayant quelque chance de succès. Cetle démonstration nous paraît résulter de tout ce que nous avons dit. Que les Anglais cèdent, et l’unification ne trouvera plus d’obstacle. Ce ne sont pas les Américains qui s’y apposeront, eux qui dans le premier moment étaient décidés à changer leur dollar et à le mettre en rapport avec notre pièce de 5 francs. S’ils ont été arrêtés dans cette voie, c’est parce qu’ils ont vu les objections de l’Angleterre, et qu’ils ont compris, ce qui était juste, que leurs plus grands in-
IfiS KTUDK SI'H I.A MONNAIE.
térêts étaient de ce cote. Du moment que les Anglais céderaient, les Etats-Unis n’élèveraient plus de difficultés. L’Allemagne n’en ferait pas non plus, bien que sa monnaie ne cadre pas beaucoup avec le système nouveau, que ni le tbalcr, ni le florin, ne soient des divisions exactes de la pièce de 10 francs. Mais elle a senti les inconvénients de ses différentes monnaies, et ce que nous proposons vaudrait mieux pour elle que son équation de 1857, qui n’est pas très-exacte, et qui, nous le croyons, n’a pas très-bien réussi. En adoptant la pièce de 10 francs, les Allemands ne seraient obligés pour cela d’abandonner ni leur tbaler, ni leur florin ; ils pourraient parfaitement les conserver, comme l’Angleterre son schilling et sa livre sterling. Ils n’auraient qu’à frapper la nouvelle pièce avec des divisions décimales, et alors leurs monnaies, aujourd’hui rebelles à l’unité sur quelque base qu’on la propose, s’adapteraient à merveille avec cette pièce ; le tbaler représenterait .87 centièmes de la monnaie universelle, le florin du nord 21 centièmes, celui du sud 25. On s’entendrait pour les petits comptes comme pour les gros, et chacun aurait dans la monnaie nationale un point de repère pour les règlements avec le dehors. Quant à la Russie, il