‹ Etudes sur la monnaieChapitre 4 sur 29 · CHAP. I. ' — LE RÔLE DE LA MONNAIE · texte numérisé non relu

CHAP. I. ' — LE RÔLE DE LA MONNAIE

procurer de l’argent et des inconvénients de le payer cher. La monnaie métallique est la base sur laquelle reposent toutes les transaclions, le pivotautour duquel elles tournent. On p^t bien, par des combinaisons habiles, par des moyens de crédit, agrandir le cercle de ces transactions; mais on ne peut pas supprimer la base, ni l’affaiblir sensiblement sans qu’il y ait dommage, et grand dommage, pour toute la société.

Il y a même ceci à remarquer, c’est que la monnaie métallique devient d’autant plus nécessaire qu’il y a crise. Le crédit alors fait défaut, et chacun recherche ce qui donne le plus de solidité aux transactions, c’est-à-dire la monnaie. Si donc, dans ces moments-là, s’en fiant à la maxime générale qu’après tout les produits s’échangent contre des produits, l’on ne se préoccupait pas particulièrement d’arrêter l’exportation du numéraire par des moyens énergiques, par ceux que permet la liberté, bien entendu, comme l’élévation rapide du taux de l’escompte, on ne tarderait pas à être livré aux plus grands embarras, aucune industrie n’y échapperait, et on verrait, comme dans les contrées où règne le papier-monnaie, le commerce se ralentir. La monnaie métallique est plus encore que la base des opérations commer-

KTUÜE Sim l>A MONNAIE.

ciales, c’est le grand ressort qui met en mouvement l’activité d’un pays. Nous n’avons pas besoin de citer des exemples à l’appui de cette théorie, ils ressortent de toutes les crises, et il suffit de se rappeler ce qui s’est passé en 18.57 en Europe et particulièrement en Angleterre. On peut aussi se souvenir des réclamations de notre pays, lorsque pendant deux années de suite, en 1863 et en 1864, l’encaisse de la Banque ne dépassa guère 200 millions, et qu’il fallut élever le taux de l’escompte à 7 et 8 pour 100. On s’aperçut bien que la monnaie métallique n’était pas une marchandise comme une autre, et qu’elle demandait à être traitée avec plus de ménagement que les produits ordinaires.

Eh bien! c’est le même point de départ qui cause les erreurs sur l’influence exercée par l’abondance des mines d’or. On s’imagine que l’or, étant une marchandise comme une autre, il ne peut pas devenir immédiatement abondant, beaucoup plus abondant qu’il n’était, sans subir une certaine dépréciation. « Le surcroît d’approvisionnement de métaux précieux, dit Hume, dans son Essai sur la monnaie, est une cause de perte pour une nation dans son commerce avec l’étranger, parce qu’il élève le

CHAP. I. — LE nÔLF, DE LA MONNAIE. 7

pri.\ du travail et des marchandises, obligeant chacun de payer un plus grand nombre de ces petites pièces blanches et jaunes. » Basliat lui-même, qui avait vu le commencement de la production des mines de la Californie, disait, en parlant des pays producteurs d’or et d’argent : « Plus vous nous enveirez de métaux précieux, mieux c’est pour nous, car cela nous permet d’avoir plus d’or et d’argent à fabriquer cuillers, fourchettes et couteaux; mais c’est tant pis pour vous, car nous ne vous enverrons pas plus de drap et de fer pour le surcroit que nous ne vous en donnons aujourd’hui pour la petite quantité. » Il y avait dans cette appréciation deux ci reurs : la première, c’était de croire que le superflu de l’or et de l’argent était destiné sinon exclusivement, au moins principalement à faire des cuillers et des couteaux, et nous ajouterons même des bijoux; la seconde, c'est de vouloir que la dépréciation des métaux précieux fût proportionnelle à la quantité dont ils augmenteraient. Nous pourrions citer d’autres auleurs qui sont allés plus loin encore et^qui ont |Snt simplement considéré cette exploitation dqs mines de la Californie et de l’Australie comme un malheur et une perte, en ce sens qu’elle a enlevé à l’agriculture

ÉTUDE SUn LA MONNAIE.

et à l’industrie beaucoup de bras et de nombreux , capitaux qui se sont trouvés consacrés à un travail stérile, à augmenter l'instrument d’échange dans une proportion qui le rendra plus incommode, puis- • qu’il en faudra d’avantage pour la même transaction.

Ces opinions paraissent assurément très-exagérées aujourd’hui, après l’expérience qui a été faite depuis 1848; on ne trouverait pluspersonne pour dire que le moindre surcroît à l’approvisionnement des métaux précieux doit amener leur dépréciation ; mais on ne s’explique pas bien encore comment tant de centaines de millions versées chaque année par les mines ont pu entrer dans la circulation sans laisser plus de traces. C’est un point qui mérite d’être éclairci.

Pour certains auteurs, la valeur que possède ce que l’on appelle les métaux précieux vient de ce qu’ils peuvent servir à des usages industriels, à l’ori nementation par e.xemple. On admet bien qu’ils

tirent aussi une valeur de l’utilité monétaire, mais on subordonne l’une à l’autre, et quand on oppose

notamment la valeur intrinsèque des métaux pré-

Jf-V

cieux à d’autres signes conventionnels dont on vou- %

drait faire des instruments de circulation, comme le papier, on vante bien vite l’avantage qu’ils ont d’être

t;HAP. 1. — LE HÔLE DE LA MONNAIE. 9

propres à des usages industriels, et on a l’air de supposer que c’est en raison de cette qualité qu’ils ont été adoptés comme signes monétaires. Rien n’est plus faux : l’industrie, pour ses divers usages, n’emploie pas un dixième dos métaux précieux qui sont produits, c’est le chiffre donné par tous les hommes compétents qui se sont occupés de la question. Par conséquent sur les 40 et quelques milliards qui ont été extraits des mines depuis trois siècles, sur les 18 ou 20 milliards qui en sont sortis depuis 1848, si on retranche un quart pour la perle, et qu’on ne considère que les usages industriels , il resterait environ 40 milliards dont la valeur n’aurait pas de base. Ils en ont une pourtant, c’est l’utilité monétaire, à côté de laquelle l’utilité industrielle n’est rien, et c’est précisément parce qu’ils ont cellelà et qu’elle est des plus solides qu’on a eu l’idée de se servir de l’or et de l’argent pour l’ornementation; autrement on n’y aurait pas plus songé qu’on no songe à faire des bijoux et de l’orfèvrerie avec du fer ou avec du cuivre. La vérité est donc le contraire de ce qu’on prétend; c’est la valeur comme signe monétaire qui a conduit à la valeur comme matière d’ornementation. On a quelquefois dit que c’était par

suite d’une convention que ces niétau.x étaient devenus des signes monétaires, qu’on aurait pu en adopter d’autres. C’est une grande erreur, l’histoire ne porte pas la trace de cette convention. Les métaux qu’on appelle précieux n’ont pas été adoptés, ils se sont imposés à cause de qualités toutes particulières pour lesquelles ils ne peuvent être suppléés. Le pain de froment, le vin, sont assurément très-utiles dans la vie; cependant ils ne sont pas d’un usage aussi général que la monnaie. On trouvera des .peuples qui ne mangent pas de pain, ne boivent pas de vin, et qui * ont des équivalents dans le riz, la pomme de terre, la bière et d’autres boissons fermentées ; la laine elle-même qui sert à nous vêtir, n’est pas employée partout, on la remplace par le coton, ou par d’autres tissus. Il n'en est pas de même de la monnaie métallique. Quand on ne la possède pas, et que les relations commerciales s’établissent au moyen du troc, c’est-à-dire de l’échange en nature, on est dans l’état prin)itif et barbare, cl on ne commence à en sortir que lorsqu’on adopte les métaux précieux pour instruments d’échange. On peut voir au.ssi ce que deviennent les peuples civilisés qui, ayant abusé de leurs ressources, en sont réduits à n’avoir plus de

(;HAP. 1. — LE IIÔLE DK LA MONNAIE. 11

monnaie métallique, et à réaliser leurs échanges au moyen de cet instrument de convention qu’on appelle le papier-monnaie : ils sont arrêtés dans leur développement industriel et commercial, et vont s’appauvrissant d'année en année.

Il y a sur l’utilité de la monnaie, dans un auteur américain, une image d'une justesse frappante. « Les métaux précieux, dit M. Carey, sont au corps social ce que l’air atmosphérique est au monde physique; lous deux fournissent l’instrument de circulation, et la dissolution du corps physiijue en ses éléments, lorsqu’il est privé de l’un, n’est pas plus certaine que la dissolution de la société lorsqu’elle est privée de l’autre. » C’est bien là en effet le caractère de la monnaie métallique; elle est l’instrument de la circulation par excellence, ce qui en rend l’usage universel et la valeur des plus stables. Pour qu’une marchandise ait une grande stabilité de valeur, il faut deux choses : d’abord qu’elle ait un débouché trés-étendu, ensuite qu’elle puisse se conserver longtemps. Si elle n’a qu’un débouché restreint et une durée très-limitée, quelque utile qu’elle soit, elle ne peut pas échapper aux effets immédiats de la loi de l’offre et de la demande qui la saisit sur le

marché où elle arrive. Je prends le blé pour exemple. Celte denrée est assurément très-utile, et à ce titre elle pourrait avoir un marché très-étendu ; mais elle n’est pas d’un transport commode et facile, elle ne peut pas pénétrer très-loin; de plus, elle est susceptible de se détériorer très-vite. Si donc le blé se trouve produit en plus grande quantité qu’il ne convient pour la consommation immédiate du rayon d’approvisionnement où il a son débouché, il faut qu’il baisse le prix, et il baissera d’autant plus qu’on ne pourra guère le mettre en réserve et attendre le moment où l’équilibre sera mieux établi entre l’offre et la demande. Il en sera de même de toute autre marchandise qui aura plus de durée, pourra se transporter plus commodément, mais qui ne sera pas aussi utile. Ainsi les étoffes de soie, les articles de nouveautés, s’ils existent en plus grand nombre que les besoins presque immédiats auxquels ils sont destinés, ils se déprécieront nécessairement, car la mode peut changer et avec elle l’utilité de ces marchandises disparaître. Les métaux précieux, au contraire, ont à la fois une utilité universelle et une durée qui dépasse celle de tout autre produit, ils sont de plus d’un transport commode et facile, ne

CHAP. 1. — I.E nÙI.E DE LA MONNAIE. 13

sont pas soumis aux caprices de la mode, par conséquent tout leur est favorable. Supposons que la consommation de la France en céréales soit de 120 millions d’hectolitres; si une bonne récolte en fournit 140, et que les débouchés environnants aient à peu près ce qu’il leur faut, ce septième en plus de la consommation ordinaire peut faire baisser le prix d’un quart et peut-être d’un tiers; nous l’avons vu maintes fois.

Par contre , dans les années de disette, il ne faut souvent qu’un déficit de 10 ou de 12 millions d’hectolitres sur 120 pour faire monter les prix dans la même proportion. Non-seulement la monnaie métallique a un marché considérable, toujours ouvert, ce qui en rend le trop-plein plus difficile ; mais ce marché n’a pas de limite appréciable, il peut s’étendre indéfiniment. Aujourd’hui les relations commerciales s’accomplissent avec 20 milliards de numéraire, demain il en faudra peut-être 40, et plus tard davantage, à mesure qu’on verra s’étendre ces mêmes relations. Il y a plus, et c’est là ce qui a trompé certains économistes : les métaux précieux ont fait naître eux-mêmes le développement d’affaires qui était destiné à les absorber, ils ont agi à la fois

KTÜDK Sirii l,A MD.V.NMK.

comme cause et comme effet. On l’a dit souvent, la puissance de production de l’homme est illimitée comme sa consommation ; il ne s’agit que de lui fournir les instruments nécessaires, et le premier de ces instruments, c’est assurément celui qui augmente ses rapports avec ses semblables. Tel est le service que rend la monnaie métallique. Gomme les chemins de fer, elle rapproche les produits des consommateurs, et en les rapprochant elle en multiplie le nombre. Vous avez du vin, des tissus, des produits manufacturés quelconques, avec lesquels vous voudriez acheter du blé, du coton, du sucre, des denrées coloniales; mais il se peut que ceux qui détiennent ces denrées n’aient pas besoin en ce moment de votre vin, de vos tissus. Ils ne les prendront pas eu échange, et, s’il les prennent, ce ne sera qu’à des conditions onéreuses pour vous; vous vous abstiendrez donc d’acheter, et les possesseurs de ces denrées ne les vendront eux-mêmes que lorsqu’ils auront rencontré la personne qui possède les produits qu’ils voudraient avoir en échange. En attendant, voilà des industries qui se trouvent arrêtées dans leur essor, parce qu’il n’y a pas eu entre les hommes un instrument d’échange qui puisse toujours convenir. Le

CHAP. I. — I.E m*ll,E DK t.A MONNAIE.

mêlai précieux arrive, et immédiatement l’instrument est trouvé!

Chacun achète les produits dont il a besoin sans se préoccuper de savoir si les marchandises qu’il possède conviendront à son vendeur ; il est sûr d’avoir un moyen de paiement qui ne sera jamais refusé. De cette façon, les produits circulent, la production augmente , et avec elle la richesse publique. Un auteur très-consciencieux et très-compétent qui a écrit les meilleures choses sur l’influence exercée par l’abondance des mines d’or, M. Newmarch, a cherché à l’expliquer ainsi : « La découverte des mines d’or, a-t-il dit, a eu pour effet d’augmenter les salaires et la richesse dans les contrées où elle a eu lieu, d’y attirer un supplément de population, qui, enrichi par les mines, a consommé beaucoup plus de produits manufacturés venant des pays avec lesquels il était en rapport. Ces pays à leur tour, trouvant à gagner davantage par leurs exportations , sont devenus eux-mêmes consommateurs sur une plus vaste échelle des produits d’autres pays, et de proche en proche, par le fait du travail fructueux qu’a procuré l’exploitation des mines d’or sur un point du globe, l’industrie et le commerce .se sont trouvés activés

ÉTIIDF. Sl'R I..\ MONNAIK.

partout. » Cette explication a incontestablement sa valeur, mais elle n’aborde que le plus petit côté de la question. C’est comme si on prétendait que les chemins de fer n’ont été utiles que par le travail qu’ils ont fourni lorsqu’on les a construits, et qu’ils continuent de fournir encore par l’exploitation dont ils sont l’objet. A ce compte, si, au lieu d’exploiter des mines d’or, on eût exploité des mines de fer ou de cuivre qui eussent donné les mêmes profits, le résultat aurait dû être le même, puisqu’il y aurait eu également des débouchés pour l’industrie des autres pays. On comprend parfaitement qu’il n’en est rien et que les mines d’or ont eu une autre utilité que de procurer un travail fructueux; elles ont, commodes chemins de fer, mis aux mains de l’homme le levier le plus actif pour développer la richesse publique.

Bien des choses ont été inventées depuis l’origine du monde qui ont servi aux progrès de la civilisation, mais à part l’imprimerie il n’en est aucune qui ait eu la puissance des chemins de fer et des métaux précieux, on peut y ajouter aussi la télégraphie électrique. Les chemins de fer non-seulement font circuler plus facilement les produits qui existent sur

Digili.?od by

Page 1