SG
ÉTUDE SU» LA MOiSNAlE.
Amérique, dans ce qu’on appelle le monde civilisé, 34 milliards de ces métaux, dont 20 en argent et 14 en or. Depuis, les mines de la Californie et de l'Australie, en y comprenant aussi celles de la Russie, y ont ajouté de 10 à 12 milliards, défalcation faite des réexportations et de l’usure. Nous aurions donc aujourd’hui 46 milliards de métaux précieux contre
34 en 1848, ce qui représente une augmentation de
35 pour 100 en vingt ans, ou de 1 3/4 pour 100 par an. Nous avons vu que pendant la seconde moitié du xvii' siècle, à partir de 1640, et pendant tout le cours du xviii', où la production avait été en totalité de 27 milliards, et l’augmentation annuelle de 1 1/2 pour 100, les progrès du commerce, les exportations au dehors et les emplois industriels avaient suffi pour absorber ces augmentations; on a même prétendu qu’aussitôt que la production vint à se ralentir, pendant la période des guerres de l’indépendance des colonies espagnoles, de 1816 à 1830, il y eut une gêne, et que les prix en furent affectés. Il a donc fallu pendant cette longue période une augmentation de 1 1/2 pour 100 de numéraire pour répondre aux besoins. Quels sont les exigences d'à présent? Là est la question.
Nous ne voulons pas faire de comparaison avec le XVII® siècle. Qui peut douter qu’aujourd’hui le mouvement des affaires ne soit tout autre qu’au xvii® et xvm® siècles? La comparaison n’est possible cl intéressante qu’entre la situation actuelle et celle des années qui ont précédé 1848. De 1840 à 1852, en Angleterre, l’importation des produits extérieurs monte par tête de 60 shillings 6 deniers à 82 shillings, soit de 30 pour 100. En 1862, dix ans après, elle atteignait 154 shillings avec une augmentation de 100 pour 100. Les résultats en France sont plus étonnants encore. Le commerce extérieur représentait par tête 49 fr. 50 en 1827, 73 fr. 94 en 1847, 211 fr. en 1867, c’est-à-dire que l’augmentation, qui avait été de 47 pour 100 dans la première période de vingt ans, s’est élevée à 185 pour 100 dans la seconde. Si on juge maintenant du commerce intérieur par les opérations de la Banque de France, il a presque quadruplé depuis 1848, il est passé du chiffre de 2 milliards 705 millions en 1847 à celui de 8 milliards en 1866, lorsqu’il avait à peine doublé depuis 1827. Ces exemples, que nous pourrions multiplier, prouvent qu’il n’y a rien de comparable entre les deux époques. Si la produc-
'|8 KTIIÜE suit I.A MONNAIE.
lion des métaux précieux est devenue tout à coup plus considérable, les affaires se sont accrues d’une manière plus rapide encore, elles quadruplaient pendant que le stock métallique n’augmentait que de 35 pour 100. Il y avait donc place pour l’absorption de ces métaux à mesure qu’ils sortaient des mines, et, sans le développement prodigieux et simultané qui a été donné au crédit, ils n’auraient pas suffi. Les réglements de comptes se font aujourd’hui en Angleterre au moyen de virements dans des clearing houses. Ce sont des élabli.ssements où se rendent tous les jours, à certaines heures, les commis des principales maisons de banque; ils échangent entre eux le papier à l’ordre de chaque maison, — et un nombre immense de transactions se soldent ainsi sans l’emploi du numéraire ; on en évalue le montant à près de 2 milliards par semaine, soit environ à 100 milliards pur année à Londres seulement. Nous ne sommes pas aussi avancés en France, nous n’avons pas de clearing houses, cependant d’énormes progrès ont été faits également en matière de crédit. Nous avons beaucoup d’institutions financières qui n’existaient pas avant 1848, et qui toutes ont pour but de faciliter les opérations
CHAP. 11. DE I.A VAlll.ATION DES PRIX, ETC. 49
commerciales au moyen de virement. Le portefeuille de tous ces établissements, joint à celui de la Banque de France, représente plus de cinq fois ce qu’il était il y a vingt ans, et nous avons en circulation 1300 millions de billets au porteur contre moins de 400 avant 1848.
Toutefois le crédit ne remplace pas toujours le numéraire, nous en avons fait l’épreuve en 1856 et 1857. L’encaisse métallique de la Banque de France ayant baissé dans ces deux années au-dessous de 200 millions, il fallut élever le taux de l’intérêt à 7 et 8 pour 100. De même encore en 1864. Le crédit est un auxiliaire puissant pour le commerce, mais il n’est qu’un auxiliaire. L’instrument principal est toujours le numéraire, et, à mesure que les affaires se développent, il en faut davantage C’est comme une pyramide dont le sommet peut s’élever d’autant plus haut que la base est plus large. L’Angleterre, qui en avait pour 1500 millions il y a vingt ans, en a aujourd’hui pour près de 2 milliards 1/2, et la circulation métallique de la France a dû s’accroître dans le même espace de temps d’au moins un tiers, être portée de 4 à 6 milliards. L’augmentation
pour notre pays est-elle trop forte? là est la question.
Quand on regarde l’encaisse de noire principal établissement financier, on est frappé du développement prodigieux qu’il a pris depuis quelques années, de 400 millions en 1865 il s’est élevé à plus d’un milliard en 1867; au bilan du 1" juillet 1869, il était de 1222 millions, chiffre prodigieux qu’on n’avait jamais vu autrefois. On a beaucoup discuté sur cet encaisse, nous en avons fait nous-même l’objet d’une étude spéciale Les 1200 et quelques millions de numéraire amassés à la Banque sont bien évidemment le résultat d’une stagnation prolongée dans les affaires. Il ne peut y avoir de doute à cet égard ; mais en môme temps on est obligé de reconnaître qu’avec l’extension de ses succursales, avec la facilité des communications, la Banque de France tend à devenir de plus en plus le réservoir de toutes les ressources disponibles du pays et particulièrement du numéraire. C’est un rôle que joue déjà depuis longtemps la Banque d’Angleterre ; tous les établissements de crédit, toutes les maisons de commerce, y déposent leurs réserves, et, quand de grands besoins se manifestent, c’est sur elle qu’on tire de tous côtés, ce qui
< Voyez, dans la Reme de» Deux-Rondes du 15 mai 1868, la Grève du milliard
rend alors sa situation très-critique, et l’oblige à une excessive prudence. En France, on trouverait encore dans beaucoup de maisons, dans les tiroirs des particuliers, des réserves métalliques plus ou moins fortes en dehors de celles que possède notre principal établissement financier. Cela est quelquefois avantageux, et nous a servi notamment en différentes occasions à traverser les crises plus heureusement que nos voisins ; mais cette situation est en train de se modifier, il est facile de le voir à l’augmentation sensible des comptes-courants. Depuis deux ou trois ans, ils ont passé du chiffre de 200 millions en moyenne à celui de 400 millions, et on peut en conclure que l’encaisse est d’autant plus fort à la Banque qu’il est moindre dans le pays. Les 1222 millions qui le composent ne sont donc pas au fond aussi considérables qu’ils en ont l’air, d’autant plus qu’ils sont représentés dans le pays par une quantité de billets qui dépasse de beaucoup les limites ordinaires. Au moindre souffle qui viendrait ranimer l’activité commerciale, on les verrait disparaître et se répandre bien vite dans les mille canaux de la circulation. On n’a pour s’en convaincre qu’à les rapprocher du chiffre des capitaux qui sont engagés dans
les opérations commerciales, de ce qui constitue le fonds roulant de la société française. Supposez que ce chiffre soit de 50 milliards, et il peut être plus élevé, les 1200 et quelques millions de l’encaisse n’en sont guère que la quarantième partie ; une reprise d’un dixième seulement dans les affaires se ferait plus que de les absorber; il faudrait recourir encoreau crédit. Du resleveut-on avoir la preuve décisive que, s’il y a pléthore monétaire en ce moment à la Banque de France, c’est un résultat momentané qui n’a rien de commun avec une surabondance des métaux précieux ; il suffit de consulter les prix de toutes choses, ils sont aujourd’hui en général audessous de ce qu’ils étaient il y a quatre ou cinq ans, lorsque l’encaisse de la Banque était descendu à 200 millions, et ils n’ont pas de tendance à la hausse. C’est le contraire qui aurait lieu, s’il n’y avait pas là une situation exceptionnelle dont chacun attend et prévoit la fin.
Cette situation a beaucoup d’analogie, sauf la différence des proportions, avec ce qui se passait en 1850 et 1851. A ce moment aussi, il y avait à la Banque une réserve métallique considérable ; elle atteignait 600 millions, et dépassait le chiffre de lacir-
culalion fiduciaire qui était de 500 et quelques millions. On pouvait croire à une abondance relative de métaux précieux, ce qui n’empêchait pas les prix d’être également très en baisse sur ceux de la période précédente. Deux ou trois ans après, les affaires reprirent, l’encaisse diminua sensiblement, et le numéraire devint tellement insuffisant qu’il fallut, pour en conserver, élever l’escompte à des taux inusités; ce fut seulement alors que le prix général des choses commença de s’élever. On peut supposer qu’il en serait de même aujourd’hui. Les prix sont au-dessous de ce qu’ils devraient être, de ce qu’ils ont été, à cause du ralentissement des affaires, et malgré une réserve métallique prodigieuse, que demain les inquiétudes qui ont amené ce ralentissement s’évanouissent, que l’activité commerciale renaisse, et on verra simultanément l’encaisse baisser et les prix s’élever. Nous ne connaissons pas d’argument plus péremptoire pour prouver que ce qu’on appelle la trop grande abondance des métaux précieux n’existe pas, et qu’elle n’est pour rien, quant à présent, dans les modifications du prix des choses. Au xvi” et au XVIII* siècle, une production de 70 millions continuée pendant soixante-dix ans a suffi, avec des affai-
ETUDE Sun LA MONNAIE.
res restreintes, pour modifier singulièrement les prix. Au XVIII® siècle la production est de 200 millions et reste sans influence; aux environs de 1848, elle monte à 450 millions et se trouve à peine suffisante. Aujourd’hui elle est de 1 milliard; mais, comparée au progrès des affaires, elle est rqoindre qu’elle n’était au xviii* siècle avec 200 millions, et avant 1848 avec 450. Ce milliard, nous l’avons dit, défalcation faite de ce qui est nécessaire pour réparer les pertes, laisse tout au plus 500 millions disponibles, ce qui augmente la réserve de 1 pour 100. Elle augmentait de 1 1/2 il y a vingt ans; par conséquent, si la production doit en rester là, il n’est pas à craindre, quant à présent au moins, qu’elle dépasse les besoins. En temps normal, elle leur serait plutôt inférieure. En sera-t-il toujours ainsi?
Personne assurément n’est en mesure de le prophétiser; tout dépend de ce que deviendra l’exploitation des mines et de ce que sera, d’un autre côté, le, mouvement des afl'aires ; mais il y a bien des raisons de croire que les prix ne seront pas de ce chef sensiblement modifiés, et que la monnaie changera peu de valeur. Sans parler des emplois industriels, qui ne feront qu’augmenter avec le progrès de la ri-
CHAP. II. — DE LA VAniATION DES PRIX, ETC. 55
chesse, du goût du luxe qui sans cesse se développe, on peut déjà constater que, plus le stock métallique sera considérable, plus il faudra chaque année de ressources nouvelles seulement pour l’entretenir. La perte sur 46 milliards exige une somme annuelle de 200 millions. Il faut penser aussi que nos relations s’étendront de plus en plus avec les pays orientaux, et que nous’ aurons là un débouché immense pour l’excédant de nos métaux précieux. Macpherson, dans son Histoire du commerce avec l’Inde, a dit que les’échanges de ces pays augmentèrent à mesure que les mines de l’Amérique versaient leurs trésors en Europe, ce qui empêcha cette partie du monde d’en être inondée, comme elle aurait pu l’être sans cela. Ce qui s’est passé au moyen âge se passe encore maintenant. Nous envoyons chaque année des sommes prodigieuses dans l’Inde, et c’est une perspective singulièrement rassurante pour l’avenir que le pouvoir d’absorption de contrées qui ont des centaines de millions d’habitants, et avec lesquelles nos relations sont loin d’être ce qu’elles deviendront. Enfin qui peut répondre que les mines donneront toujours ce milliard annuel qu’elles donnent maintelenant, qu’elles ne s’épuiseront pas? Elles se sont
épuisées relalivement après la découverte de l’Amérique; il a fallu des procédés d’extraction plus puissants pour en maintenir la production au niveau des besoins. On remarque déjà les mêmes effets aujourd’hui. L’or en Californie et en Australie ne se trouve plus dans les sables mêlés aux terrains d’alluvion comme aux premiers moments ; il faut broyer le quartz et des roches tr^s-dures, laver une quantité considérable pour en extraire des parcelles d’or assez minimes. Ce travail est très-coûteux, et tant qu’on n’aura pas fait la découverte de nouveaux gisements aussi féconds et aussi faciles à exploiter que l’ont été au début ceux de la Californie et de l'Australie, la production ne sera ni assez importante ni assez économique pour agir sur les prix des objets usuels; on peut même considérer comme probable que les sociétés, pour avoir les instruments d’échange nécessaires à leurs besoins, devront perfectionner beaucoup encore les moyens de crédit. Voilà l’avenir tel qu’il apparaît quand on rapproche le mouvement des métaux précieux de celui du progrès possible de la civilisation.
r.HAP. II. — DE L.\ VARI.ATIO.N DES PRIX, ETC.
SHCTION IV.
De l’inflnenre réelle opérée par les nouTellca mines d’or et de ses conséquences.
Maintenant est-ce à dire qu’il faille nier toute espèce d’influence des métaux précieux sur la variation des prix? Loin de là; ils en ont au contraire exercé une très-grande, seulement par des voies tout autres que celles qu’on suppose. Ils ont agi comme le chemin de fer, comme le télégraphe électrique, comme toutes les grandes découvertes modernes. Il est bien évident que, sans les mines de la Californie et de l’Australie, nous n’aurions pas vu les prix varier ainsi qu’ils l’ont fait, celui de certaines denrées alimentaires s’élever de 90 pour 100, celui des salaires de 25 à 30 pour 100. Pourquoi? Parce qu’il n’y aurait pas eu le même développement de la richesse publique. On ne veut considérer les métaux précieux que comme des instruments de circulation, des moyens d’échange plus ou moins onéreux ; on s’imagine qu’on en possède la quantité nécessaire, et
que toute production qui fait plus que de réparer les pertes est un mal plutôt qu’un bien. Les métaux précieux sont autre chose que des instruments de circulation ; ils sont les moteurs en même temps que les véhicules de la richesse, ils servent à la faire naître aussi bien qu’à l’échanger. C’est absolument comme lorsqu’il s’agit d’ouvrir des voies nouvelles au commerce. Il n’y en a jamais trop, l’expansion de l’activité humaine ne tarde pas à les remplir toutes et à les rendre insuffisantes. Qui aurait prédit, lorsqu’on créait en France des chemins de fer, le développement qu’ils prendraient? Qui aurait deviné que le trafic décuplerait, centuplerait aussi vite, que les gares seraient bientôt trop étroites, le matériel d’exploitation insuffisant? Eh bien ! il en est de même pour la monnaie. L’or aura beau devenir très-abondant, il trouvera toujours des débouchés, et plus il en arrivera, plus il y aura d’activité commerciale pour l’absorber. Voilà le côté vrai de la question, celui qu’il aurait fallu envisager au lieu de conclure à une dépréciation des métaux précieux par une moyenne générale tirée de la variation des prix. C’était négliger les grandes considérations pour ne s’attacher qu’aux petites.
Un autre économiste anglais également distingué, M. Cliffe Leslie, a mieux vu les choses. Il a montré que les modifications survenues dans les prix étaient en général beaucoup plus le fait des communications faciles que celui d’un changement dans la valeur des métaux précieux. Après la découverte de l’Amérique, le principal effet de l’importation du numéraire se fit sentir dans les villes, dans les grands centres industrieux ; cela se comprend : il n’y avait que là qu’il pùt trouver un emploi, et comme cet emploi était en définitive trés-restreint, il s’ensuivit une modification sérieuse dans les prix. Il ne faudrait pas croire qu’elle existât au même degré dans les campagnes : les tableaux qu’on nous donne, et qui ont servi à faire des comparaisons à diverses époques, sont relevés dans les villes, sur les principaux marchés ; ils n’indiquent pas les prix des campagnes, qui devaient être tout différents. On peut en juger par ce qui se passait encore autour de nous il y a quelques années. On se souvient qu’avant les chemins de fer, lorsque la France était divisée en zones pour l’établissement des mercuriales nécessaires à la taxe du pain, il y avait souvent entre ces zones des écarts de 5 et 6 fr. par hectolitre de blé ; nous nous souvenons
60 ÉTL-DK SUR L.\ MONNAIE.
aussi d’avoir vu la viande se vendre 40 et 50 centimes la livre à vingt-cinq et trente lieues de Paris, lorsqu’elle en valait 70 et 80 dans la capitale; de même pour les légumes, pour les fruits, pour toutes les denrées d’un transport coûteux et difUcile Cette situation est aujourd’hui singulièrement modifiée. Le prix du blé tend à se mettre partout en France à un niveau commun; celui de ta viande et des denrées alimentaires varie bien moins qu’autrefois suivant les localités. Qu’est-ce qui a opéré ce changement? Sont-ce les métaux précieux? Evidemment non. Ce sont les chemins de fer, ce sont les voies de communication devenues plus faciles. Dés qu’un chemin de fer pénétre dans une contrée, les prix s’élèvent, ils se mettent au niveau de ceux de la contrée voisine, de ceux des pays vers lesquels existent des débouchés. On en fait l’expérience tous les jours : les chemins de fer et les bateaux à vapeur, voilà en fait de prix les grands régulateurs, les grands niveleurs de notre époque.
Autrefois, dans un certain rayon, on avait le monopole de l’approvisionnement des grandes villes; pour la capitale, c’était une distance de vingt-cinq à trente lieues, il était difficile de l’étendre davantage à cause
i;HAP. II. — DE I,.\ VAR1.\T1ÜN DES PRIX, ETC. 61
de la cherté et de la difficulté des transports. Aussi dans ce rayon la terre, à qualité égale, avait-elle plus de valeur qu’ailleurs, et les fermages montaient plus rapidement. Depuis les chemins de fer, il n’y a plus de monopole, plus de rayon privilégié. Les grandes villes tirent leur approvisionnement de partout, de cent lieues aussi bien que de vingt-cinq. On voit arriver à Paris, des distances les plus grandes, non pas seulement de la viande de honcherie et quelques primeurs, mais jusqu’aux légumes et aux fruits usuels; la compagnie d’Orléans notamment, celle de Lyon, y apportent des cerises et des fraises qui viennent des extrémités de la France. Ce n’est plus qu’une question de frais de transport, et, comme ces frais diminuent de plus en plus, grâce aux immenses ressources dont disposent les chemins de fer et à l’intelligence de leurs administrateurs, qui savent approprier les tarifs aux marchandises qu’ils ont à déplacer, les prix tendent partout à s’égaliser; ils montent peu ou point là où ils s’étaient déjà fort élevés précédemment, et beaucoup là où ils étaient restés très en arrière. Il est curieux de constater par exemple que c’est surtout dans les provinces les plus éloignées qu’on a vu les plus
grandes modifications. Nous pourrions citer à une distance de vingt lieues de Paris un domaine d’excellentes terres, très-bien cultivées, qui s’est vendu, il y a dix ans, au même prix qu’il y a trente ans, et dont le fermage n’a pas augmenté ; il ne vaudrait pas davantage aujourd'hui. A cent lieues de la capitale et au delà, la valeur de la terre et le revenu qu’elle donne ont pour ainsi dire doublé. Il en est de même pour la plupart des choses. On se plaint que le prix de tout ce qui est nécessaire à la vie ait beaucoup augmenté à Paris, — cela est incontestable — mais si on met les loyers à part, on peut considérer comme certain, que depuis 20 ans, l’augmentation relative de toute chose a été moindre dans la capitale que dans beaucoup d’autres localités. — Les prix se sont plus élevés dans les campagnes que dans les villes, parce que les campagnes ont plus gagné aux chemins de fer; elles ont trouvé les débouchés dont elles manquaient. C’est le contraire de ce qui avait eu lieu après la découverte de l’Amérique.
La modification dans les prix est si bien une question de débouchés ayant changé les rapports entre l’offre et la demande, que là où ces rapports sont restés les mêmes, les prix n’ont pas varié. La stagna-
tion des loyers loin des grands centres en est la preuve. Les maisons ne se transportent pas comme les denrées alimentaires, et si le nombre des habitants ne s’est pas élevé, quelle que soit du reste la richesse acquise, le loyer n’augmente pas. Il a fort augmenté à Paris, parce que la population s’y est tellement accrue par des causes naturelles et artificielles que les logements y ont été insuffisants, et qu’il a fallu en construire de nouveaux. Je citerai encore dans le même ordre d’idées le taux des salaires et de la maind’œuvre. Les salaires ont assurément monté beaucoup en France et partout depuis un certain nombre d’années : nous avons évalué la moyenne de cette élévation à 30 pour 100; mais ils n’ont pas monté également dans toutes les localités, et le niveau n’existe pas là comme pour les denrées alimentaires, comme pour tous les autres produits. On peut lire dans la Statistique de la France pour 1862, due aux recherches précieuses de M. Legoyt, que l’ouvrier agricole, qui en dehors de la moisson gagne aux environs de Paris 3 fr. 1 0 cent, par jour, sans être nourri, 2 fr. 55 cent, dans le département de Seine-et-Oise, 2 fr. 05 cent, dans celui de Seine-et-Marne, ne gagne que 1 fr. 18 cent, dans le
64 ÉTUnE SUB LA MONNAIE.
Morbihan, 1 fr. 14 cent, dans le Finistère et 1 fr. , 44 cent, dans les Landes; c’est une différence de 100 pour 100, et, les environs de Paris mis à part, l’inégalité des salaires en moyenne est bien au moins de 25 à 30 pour 100.
Ces faits relevés en 1862 doivent être encore vrais aujourd’hui, sauf quelques différences dans les proportions, et ils s’appliquent aux ouvriers des autres professions aussi bien qu’à ceux de l’agriculture. Cela tient à ce que la main-d’œuvre, bien que se déplaçant plus aisément que les maisons, n’obéit pourtant pas toujours à la loi exclusive de l’intérêt. L’ouvrier est retenu dans le pays où il est né, où il a vécu, par des considérations diverses : il y a une famille, des relations, quelquefois une petite propriété; il n’abandonnera pas volontiers tout cela pour aller gagner 25 ou 30 pour 100 de plus ailleurs en courant tous les risques du chômage et de l’incertitude. C’est ce qui fait que, malgré les chemins de fer et malgré les facilités de locomotion, il ne peut pas y avoir égalité absolue dans les salaires. Les trop grandes inégalités s’effacent ; mais il reste toujours ce qui ne peut pas s’effacer, ce qui tient à la nature de l’homme. Or, si l’égalité s’accomplit pour tous les produits qui se
transportent aisément, si l’inégalité persiste pour tout ce qui ne se transporte pas ou ce qui est retenu par des considérations particulières, c’est bien la preuve que la cause qui agit principalement sur les prix n’est pas la dépréciation des métaux précieux. Autrement, en ce qui concerne les logements par exemple, il y aurait eu augmentation générale des loyers par cela seul qu’il y avait changement de valeur dans l’instrument de paiement.
En résumé, nous ne nions pas la haus.se des prix en général, nous croyons qu’elle a eu lieu depuis •1850 dans une proportion beaucoup plus forte qu'auparavant; nous croyons même qu’elle est en partie due à l’influence des mines d’or, mais à l’influence s’exerçant par voie de stimulant, poussant au développement de l’industrie et de l’activité sociale, augmentant la prospérité publique, et non par voie de dépréciation. La différence est essentielle; si l’augmentation des prix est le résultat du développement de la prospérité, d’une concurrence plus grande pour les mêmes choses, il n’y a qu'à s’en applaudir ; on est plus riche, on consomme davantage, cela se traduit naturellement par plus de bien-être. Si elle vient au contraire de la dépréciation monétaire, toutes les
ÉTUDE SUR l.A MONNAIE.
situations sont faussées, on ne sait plus sur quoi compter; le débiteur se libère pour des sommes moindres que celles qu’il a empruntées, le créancier est lésé injustement; il faut un long temps pour que des rapports nouveaux s’établissent en vue de cette dépréciation, outre qu’il est parfaitement inutile d’avoir plus de numéraire qu’il n’est nécessaire pour les transactions, et d’être obligé, comme le dit Hume, de donner plus de pièces jaunes ou blanches pour acquérir les mêmes choses. Dans la première hypothèse, il y a bien trouble aussi, mais ce n’est point parce que le débiteur paie moins qu’il ne doit et qu’il n’a reçu ; la somme qu’il donne a toujours intrinsèquement et rigoureusement la même valeur; seulement le prix de la plupart des choses a changé, parce qu’il y a eu progrès dans la richesse publique. Qui peut s’en plaindre? Les oisifs et les rentiers. Tant pis pour les oisifs; la société démocratique ressemble de plus en plus à une ruche où chacun a sa place à la condition de travailler. Si on travaille, on est au niveau des changements ; les salaires, les traitements, les proflts, augmentent. Si on ne travaille pas, on est débordé, cela est naturel. Quant aux rentic rs, à ceux surtout qui ont des revenus fixes, ils
n’ont pu penser que la société resterait immobile parce que leurs revenus l’étaient. C’est à eux de prendre part à l’activité générale et d’augmenter leurs ressources par le travail. En un mot, on ne peut pas se plaindre d’une élévation de prix qui est l’indice de la prospérité, la glorification du travail, tandis qu’on aurait à regretter qu’elle fût seulement le résultat d’une diminution dans la valeur de la monnaie. En définitive , quelles sont aujourd’hui les sociétés les plus riches, et où l’on vit le mieux? Ce sont celles où les prix sont le plus élevés. On n’a qu’à considérer l’Italie et l’Espagne, où tout est à bas prix, et l’Angleterre et la Hollande, où tout est cher.
Les gens qui se récrieraient contre une élévation de prix qui serait la conséquence indirecte de l’abondance des métaux précieux, commettraient la même erreur que ceux qui contestent les avantages de la liberté commerciale, parce qu’elle n’a pas amené le bon marché qu’ils espéraient ; elle ne l’a pas amené par la raison même qui a fait son succès, parce qu’en augmentant la richesse publique elle a développé le bien-être de chacun et accru le nombre des consommateurs. La question des prix est une question accessoire. Ce qui importe, c’est de voir si avec la
même somme de travail on peut se procurer autant et plus de choses qu’autrefois. Or, quand on examine ce qui a eu lieu depuis vingt ans, il ne peut pas y avoirdedoute àcetégard. Noussommes aujourd’hui, malgré tout, beaucoup plus riches qu’avant 1848. On a beaucoup parlé des éléments factices de la prospérité actuelle. Il est sûr qu’avec des travaux comme ceux qui ont été entrepris dans la capitale depuis quelques années, et qui ont eu pour effet d’augmenter artificiellement la main-d’œuvre et le prix de bien des choses, avec l’esprit de spéculation qui s’est emparé de tant de gens, avec la diffusion des valeurs mobilières qui ne reposent pas toutes sur des bases solides, il y a quelque chose de surfait dans le développement présent des affaires. Cependant, si l’on parcourt l’ensemble du pays, les villes et les campagnes, on est frappé de l’augmentation générale du bien-être ; il y a des résultats qu’on ne peut méconnaître : les habitations sont plus propres et mieux installées, on se nourrit mieux, on s’habille avec plus de soin, et il n’est pas jusqu’au niveau moral de toutes les classes qui ne se soit élevé sensiblement, tant il est vra qu’il y a une solidarité étroite dans tous les progrès de la société, et que s’enrichir
matériellement, c’est aussi se développer moralement ; les mêmes effets n’existeraient pas, ou tout au moins au même degré, si l’élévation du prix des choses était due simplement à la dépréciation des métaux précieux.