DE LA, VARIATION DES PRIX DANS LES CHOSES DE LA VIE
SECTION I
Faat-il l’attrlbner à la dépréciation dea métaux précieux 1
La question des changements qui ont eu lieu dans le prix des choses depuis un certain nombre d’années, est à coup sûr une des plus importantes de l’économie politique. Tout le monde est frappé de ces changements, tout le monde reconnaît qu’il en coûte aujourd’hui en général beaucoup plus cher pour vivre qu’il y a vingt ans; mais on ne s’en explique pas bien les causes. Pour les uns, et c’est l’opinion la plus répandue, celle qui sert d’arsumeni pour l’élé-
ÉTUDE Sun LA MONNAIE.
vation des traitemenls et d’excuse pour l’accroissement des budgets, la'chciié est une conséquence immédiate de l’influence des mines d’or; les métaux précieux, devenant tout à coup beaucoup plus abondants, ont diminué de valeur, et le prix des choses s’est élevé en proportion. Cette explication en effet paraît toute naturelle. La production annuelle des métaux précieux, qui avant 1848 pouvait être de 450 millions, est montée, après la découverte des mines de la Californie et de l’Australie, à plus de 1 milliard. Cette situation dure depuis tantôt seize ou dix-sept ans, en prenant seulement pour point de départ l’époque où les gisements aurifères ont commencé à être exploités sur une vaste échelle. Or, comme on a vu se déclarer en même temps l’élévation du prix de la plupart des marchandises, on a été frappé de la simultanéité des deux phénomènes, et il était difficile de ne pas mettre entre eux la relation de cause à effet. Pour quelques personnes, au contraire cette élévation des prix a une toute autre origine, elle s’explique par des considérations économiques qui n’ont rien à démêler avec la dépréciation des métaux précieux. Il serait utile pourtant de se mettre d’accord, car, suivant la conclusion qu’on
adopte, on a des perspectives toutes diffârenles sur le mouvement de la richesse dans le passe et sur ce qui peut arriver dans l’avenir.
Généralement les peuples ont, en dehors de tout examen approfondi, des lueurs qui leur montrent la vérité ; ils savent démêler ce qui est juste au milieu des assertions contradictoires, mais c’est sur des points qui les intéressent au plus haut degré, qui touchent à leur salut. Cela fait partie de cet instinct de conservation que chacun de nous tient de la nature, et qui nous avertit du danger avant même que nous ayons pu l’apercevoir. Il en est autrement des vérités scientifiques, on n’arrive à les connaître que par l’expérience et le raisonnement. Le monde a cru pendant des siècles que le soleil tournait autour de la terre et que celle-ci restait immobile ; c’était le contraire qui était vrai. Il a cru encore à la magie, à la sorcellerie, et il a fallu le progrès des lumières pour dissiper ces erreurs. L’idée générale de la dépréciation des métaux précieux ne permet donc de rien conclure sur la vérité de ces vues. Seulement, quand on ne partage pas à cet égard les croyances communes, on a le devoir d’y regarder d’un peu plus près. La première chose, c’est de bien déterminer les
ÉTUDE St'R LA MONNAIE.
faits. S’il ne, s’agissait que de dresser le tableau de la variation des prix d’un certain nombre de marchandises dans un temps donné, de mettre à côté celui de la production des métaux précieux et d’en tirer des conclusions suivant les moyennes, la question serait vite résolue; mais ce n’est pas ici une affaire de moyennes, il faut avant tout apprécier chaque chose en particulier. Les causes qui ont influé sur le prix du blé ne sont pas celles qui ont agi sur celui d’autres denrées alimentaires ou des articles manufacturés. Il faut tenir compte encore des événements exceptionnels qui se sont produits pendant le temps de la comparaison, guerres, mauvaises récoltes, troubles imprévus dans les relations commerciales. Il faut voir enfin quelle répartition a été faite de la production des métaux précieux, ce qui était nécessaire pour remplacer la déperdition, ce qui a été employé pour des usages autres que le monnayage, ce qui a été exporté dans des pays lointains et ce qui en est resté pour grossir le stock métallique. Ce n’est pas tout encore ; la quantité de métaux précieux qu’on possède et la proportion dont ils s’accroissent chaque année ne signifient rien, si on ne les rapproche des besoins auxquels ils sont destinés
à satisfaire. Il faut donc dresser un troisième tableau, celui du progrès de la population et du développement des affaires. Ce n’est qu’après avoir groupé tous ces éléments, après en avoir apprécié la valeur relative, qu’on est en mesure de se prononcer avec une apparence d’autorité sur les causes qui ont modifié les prix, et de dire si ces causes viennent de la dépréciation *de la monnaie ou d’ailleurs.
SECTION II
Effet* produits dans le passé par l’abondance des mines après lu découverte de l’Amérlqne, de 1402 à 1848.
Avant d’aborder en celte étude les faits contemporains, nous devons dire un mot de ce qui a eu lieu dans le pa.ssé, notamment après la découverte de l’Amérique en 1492. Il y a bien chez les auteurs qui se sont occupés de la question quelques divergences sur la façon de mesurer la variation des prix, et même sur la quantité de métaux précieux qui ont pu être fournis à telle ou telle époque. Ce sont, après
tout, des divergences de détail qui n’ont aucune importance pour les données principales du problème. Ainsi on est généralement d’accord, et c’est Adam Smith qui le premier a fait cette constatation, que, dans les cent cinquante années qui ont précédé la découverte de l’Amérique, les métaux précieux, pour des causes diverses, tendaient à devenir plus rares, et acquéraient plus de valeur. On suppose même que durant ce laps de temps la plus-value aurait été de moitié, c'est-à-dire que la quantité de blé qui se payait 4 onces d’argent en 1350 n’en valait plus que 2 en 1492. De 1492 à 1530, jusqu’au moment où les Espagnols se rendirent maîtres à la fois du Me.xique et du Pérou, la production des métaux précieux, qui consistait surtout en or, fut peu importante; elle ne changea rien à la situation, les prix continuèrent à baisser. Ils baissèrent encore après 1530, malgré une production plus considérable. Ce ne fut qu’à partir de 1545, lorsqu’on eut découvert les fameuses mines de Potosi, si riches en argent, que les prix s’arrêtèrent ; mais ils ne commencèrent à s’élever sérieusement qu’après 1570. Ce n’est pas que les gisements aient été alors plus féconds qu’au paravant, M. de Humboldl calcule
au contraire que ces fameuses raines de Potosi, qui en i545 rendaient 50 pour 100 d’argent pur sur le minerai qui était extrait, n’en rendaient plus que 20 pour 100 en 1574, et de cette dernière date à 1789 le degré de productivité, toujours selonM. de Humboldt, baissa dans la proportion de 174 à 1. Mais on avait en 1571 trouvé des mines de mercure, on se servit des produits pour séparer l’argent plus facilement des matières auxquelles il était mêlé. Ceci, joint à d’autres améliorations et à une exploitation plus étendue, fît que le rendement total ne diminua point, qu’il augmenta plutôt; les prix commencèrent à s’en ressentir et à monter assez vite. On établit généralement que cette élévation eut lieu dans la proportion de 200 pour 100, et qu’elle atteignit son maximum vers l’an 1640, c’est-à-dire qu’il fallait à cette époque trois fois plus d’argent qu’en 1492 pour acheter la même quantité de blé. On a pris le blé pour élément de comparaison d’abord parce qu’on n’en avait pas d’autre, — il n’y a que le blé pour lequel existent des séries de prix remontant assez haut et ayant un certain caractère d’exactitude, — ensuite parce que, considérée dans un laps de plusieurs siècles, c’est la denrée qui présente le plus de
26 ÉTUDE si:h la monnaie.
fixité, non qu’on ait toujours à en produire la même quantité : il est bien évident qu’à mesure que la population s’accroît et devient plus aisée, on en consomme davantage; mais cette consommation n’est pas susceptible de s’étendre indéfiniment, elle reste toujours très-limitée. On ne mange pas beaucoup plus de pain parce qu’on est plus riche, et on peut trouver dans des améliorations agricoles les moyens d’en produire davantage, de suffire aux besoins sans augmentation des frais. De là la fixité des prix. Cette fixité est sans doute troublée de temps à autre par de mauvaises récoltes, par les guerres, par des obstacles à la liberté des transactions ou des transports, par d’autres causes encore; pourtant, si on écarte les années exceptionnelles, qu’il est facile de reconnaître à l’exagération des prix en hausse ou en baisse, et qu’on établisse ensuite des moyennes sur de longues périodes, c’est la mesure la plus exacte qu’on ait à sa disposition pour indiquer la valeur des métaux précieux à diverses époques.
De 1570 à 1G40, la production annuelle de ces métaux, consistant principalement en argent, avait été, déduction faite de l’usure et de la perte, de 70 millions de francs, et, pour la période totale
CHAT. 11. — I>E LA VAIUATIO.N ÜKS PRIX, ETC. 27
de 1492 à 1640, de 6 milliards 584 millions Re-
tranchons-en, pour perte ou pour usure, environ 1 milliard ; restent nets 5 millards 584 millions, qui sont venus s’ajouter au stock métallique que l’Europe possédait avant 1492. M. Jacob évalue ce dernier à 825 millions, et MM. Tooke et Newmarch, dans leur Histoire des prix, le portent à l milliard. Il se serait donc accru d’environ 600 pour 100, tandis que le pri.K des marchandises n’aurait monté que de 200 pour 100. Ce point est essentiel à noter pour l’appréciation des faits contemporains. A partir de 1640, où eut lieu l’apogée des prix, l’extraction des métaux précieux ne se ralentit pas, elle ne fit que s’activer. De 1640 à 1809, elle atteignit en Europe et en Amérique un total brut de 27 milliards et
' Celle production se rrpnrtit suivant les époques :
iroQttis. prodoetirn toU e. Production aoaaciie.
U93 à ISSI 37 millions. 1,300,000 fr.
1521 à IM5 392 — 15,7.10,000 fr.
1545 à 1600 9,835 — 52,500,000 fr.
1600 4 1640 8.390 — 83,500.000 fr.
6,584 miUioDS.
Dans les premières périodes, les chilTres indiqués ne se rapportent qu'à la pruduetion des mines américaines: dans la quatrième, on y joint les métaux extraits en Europe.
Production totale. Productioo aasuaUe.
) De 1610 à 1700 5 milliards. 83 millions.
Ou 1640 à 1800 22 ~ 200 —
27 milliards.
28 ÉTUDE Sun LA MONNAIE.
un total net de 24 milliards 1/2, déduction faite de la perte et de l’usure. Malgré cela, on ne remarque pas de modification sensible dans les prix ; quelques personnes ont pensé, il est vrai, qu’aux approches de la révolution de 1789, et pendant une période qui finit à 1809, il y eut une légère hausse, et que l’argent perdit un peu de sa valeur. C’est surtout l’opinion d’un économiste anglais contemporain, M. .levons, qui attribue ce fait à une recrudescence dans la production des métaux précieux. Sans nier le fait en lui-même, on pourrait en contester sérieusement l’explication. La période de 1789 à 1810 a été traversée par toute espèce de calamités, par la révolution, par la guerre, par les obstacles de toute nature mis à la création et à la circulation des produits. C’était l’époque où, en France, le sucre valait plus de 5 francs la livre, où l’on payait le thé, le café, des prix analogues, où il n’y avait plus de bras dans les fabriques, occupés qu’ils étaient partout à porter les armes. Il n’est pas étonnant qu’il y ait eu à ce moment une hausse générale, et il n’est pas nécessaire pour l’expliquer de l’attribuer à l’influence des métaux précieux. Il se peut qu’en effet la production de ces métaux fût alors plus considérable que ne l’exi-
ClIAP. H. — DK LA VARIATION DES PRIX, ETC. 29
geaient les besoins du commerce ; mais il s’en faisait d’autre part un tel gaspillage par la guerre, il en était tant enfoui par la crainte du pillage, qu’il est douteux qu’il y ait eu surabondance. Ce qui prouve d’ailleurs que les prix à ce moment n’avaient rien à démêler avec la trop grande abondance de l’or et de l’argent, c’est qu’aussitôt la guerre finie, après 1815, ils baissèrent, bien que la production des mines ne se fût pas encore ralentie. Quoi qu’il en soit de cette légère divergence sur un point peu important de l’histoire, il n’en reste pas moins avéré, et c’est le fait essentiel, que de 1640 à 1789, si l’on veut, malgré une production de métaux précieux triple de la quantité qui existait au début de la période et qu’on évalue à 6 milliards 1/2, il n’y eut aucun changement dans les prix. L’hectolitre de blé se retrouve dans les années qui ont précédé 1789àl5et 16 francs, comme en 1640.
Que s’était-il passé pour que les résultats aient été si différents avant et après 1640? Il s’était passé ce simple fait, que les marchés s’étaient agrandis, et que les métaux précieux avaient trouvé des débouchés qu’ils n’avaient pas auparavant. De 1492 à 1640, toute la production des mines de l’.^mérique était
KTÜDE srn t.A MONNAIE.
venue se concentrer en Europe. Elle n’avait pas d’emploi ailleurs, et, comme là encore cet emploi était très -restreint à cause du peu d’activité du com merce, elle ne tarda point à dépasser les besoins et à causer des perturbations sérieuses dans les pri.K. Cependant il est très-digne de remarque que ces perturbations n’ont pas suivi l’accroissement de l’or et de l’argent, puisque cet accroissement avait été de 600 pour 100, et que la l^l^e des prix n’alla pas au-delà de 200 pour 100. -^^^^ 1640, le commerce et l’industrie s’étaient beaucoup développés; l’Inde et quelques parties de l’Asie étaient entrées en relations avec l’Europe; elles lui envoyaient leurs produits et prenaient en échange une part de ses métaux précieux. M, Jacob calcule que, pendant le xviii' siècle ou plutôt pendant cent dix ans, de 1700 à 1809, nous avons exporté dans ces pays lointains 8 milliards 800 millions. Ajoutez à cela que l’emploi de l’or et de l’argent pour les usages industriels et surtout pour l’ornementation avait aussi beaucoup augmenté. En France, on venait de traverser le règne fastueux de Louis XIV, ou assistait aux prodigalités de la régence et du règne de Louis XV; en Angleterre, on inaugurait, avec la nouvelle dynastie qui
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CHAP. II. — DE LA VAIUATIO.V DES IMU.'i, ETC, 31
avait succédé aux Stuarts, une ère de grandeur et de prospérité. M. Jacob évalue à une somme non moindre que celle de l’exportation vers l’Orient la quantité de métaux précieux qui furent convertis, dans la même période de cent dix ans, en articles d’ornements ou consacrés à des usages industriels ; après avoir retranché encore ce qui a été perdu par le fret ou autrement, il arrive à constater que, sur les 27 milliards de la production brute, il ne restait guère que 2 milliards pour grossir le stock monétaire des pays civilisés. Mettons 4 milliards, si on trouve le premier chiffre trop faible. Gela explique comment les prix n’ont pas sensiblement varié pendant ce long laps de temps.
Ce qu’il importe encore de distinguer, quand on veut se rendre compte de l’importance de la production, c’est le rapport de celte production à la quantité en réserve selon les époques. De 1546 à 1600, d’après MM. Tooke et Newmarch, la production par année est de 50 millions, et représente 2 1/2 pour 100 du stock e.\istant. De 1600 à 1700, elle monte à 83 millions par an, et n’est plus que de 2 pour 100 de la réserve d'alors, et même de 1 1/2 pour 100, si on prend comme point de départ l'année 1040. Pen-
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32 ÉTUDE Slll LA MONNAIE.
dant le cours du xviii' siècle, avec 200 millions, elle ne représente que 1 1/4 pour 100. Enfin, quelque temps avant 1848, lorsque parle concours des mines d’or de la Russie elle atteignit de 400 à 450 millions par an, elle n’égalait encore que 1 1/4 pour 100 des quantités amassées déjà. Depuis le commencement du siècle jusqu’à cette même année 1848, la production est évaluée à 8 ou 10 milliards, et tout le monde reconnaît qu’elle a été à peine suffisante pour faire face aux besoins ; elle ne nous a pas empêchés d’éprouver de graves embarras monétaires et d’étre obligés en 1847 de recourir à l’assistance de l’empereur de Russie pour une cinquantaine de millions. Il est certain aussi qu’aux environs de la révolution de février les métaux précieux avaient plutôt acquis que perdu de leur valeur. Tels sont les précédents de la question ; ils serviront à faire mieux apprécier la situation présente.
CHAI-, II. — UE LA VARIATin.N DES PRIX, ETC.
SECTION III
Ue la Tarlallon actaelle des prix. — Fant-il l’attrlbner à l’abondance des nouTelles mines d’or de la Californie et de l’Australie.
Quand on étudie les époques antérieures à 1848 et surtout celles qui ont précédé le commencement du siècle, on regrette de n’avoir que des renseignements peu précis et très-incomplets. On regrette par exemple que les séries de prix à consulter ne s’appliquent guère qu’à une denrée, le blé, bien que cette denrée, je le répète, soit le meilleur élément pour mesurer la valeur des métaux précieux. On aurait aimé à la rapprocher d’autres marchandises courantes, du taux des salaires notamment; on aurait vu comment à travers les siècles le progrès s’était fait dans tout ce qui touche. aux besoins matériels de l’homme, quelles étaient les choses dont les prix avaient le plus baissé, celles au contraire où ils avaient toujours monté, et pour quelles raisons. On
n’éprouve pas le même embarras ni les mêmes diffi-
cullés pour les éludes à faire à partir de 1849, depuis la découverte des nouvelles mines de la Californie et de l’Australie. Ici les documents abondent, et ils ont toute la précision désirable. On est parfaitement renseigné sur la variation des prix d’un grand nombre de marchandises, sur la quantité de métaux précieux fournis annuellement par les mines et aussi sur le progrès de la richesse publique dans le même temps. On a donc tous les éléments d’information désirables; malheureusement le champ de l’observation est trop restreint. On peut bien, quand on a devant soi le cours des siècles, dégager les influences exceptionnelles, mettre de côté les années de mauvaise récolte, celles qui ont été troublées par la guerre, par les révolutions, établir ensuite une moyenne sur les années normales, et voir ce qui revient à l’influence des métaux précieux. Il n’en est pas de même lorsque l’examen porte sur vingt années seulement, et qu’on est en face d’une période fort agitée. S’il fallait dégager de cette période les années de mauvaise récolte, celles qui ont été traversées par la guerre, éprouvées par des excès de spéculation ou par l’effet contraire, celles encore, et c’est la situation où nous sommes depuis trois ans, qui ont eu à
souffrir des inquiétudes politiques, il n’en resterait pour ainsi dire aucune dans des conditions normales. Cependant quelques économistes ont cru qu’on pouvait trouver dans les faits soumis à des influences si diverses l’indice d’une dépréciation continue des métaux précieux. M. devons, que nous avons déjà cité, est de ce nombre.
Il prend un certain nombre de marchandises (40) pour types, il compare les prix de 1849 à ceux de l’époque actuelle, et, comme il trouve une différence en hausse de 18 pour 100, il en déduit que cette différence doit être attribuée à la dépréciation des métaux précieux, et qu’elle en marque le degré exact. Il y a dans cette manière de raisonner deux sources d’erreur. La première, c’est d’adopter l’année 1849 pour point de départ; cette année ne représente pas une situation ordinaire, on était en révolution presque partout en Europe. Dès 1853, la moyenne des prix sur les marchandises qui servent d’étalon à M. devons avait augmenté de plus de 20 pour 100 sur 1849 ; en 1854, l’élévation était de 30 pour 100. Dira-t-on que c’était déjà l’influence des métaux précieux qui se faisait sentir? En 1853, il y avait quatre ans à peine que les mines de la
Californie avaient été découvertes, un an tout au plus que celles de l’Australie étaient exploitées, et ces deux pays réunis avaient répandu dans le monde civilisé environ un milliard, 3 pour 100 de la quantité de numéraire qu’on possédait en 1848 ; ce n’était donc pas là ce qui pouvait avoir modifié les prix. Les métaux précieux, loin d’être alors trop abondants, étaient sensiblement au-dessous des besoins. On ne larda pas à s’en apercevoir. Ce fut à partir de cette époque que commencèrent à baisser dans tous les pays, particulièrement en Angleterre et en France, les encaisses métalliques quis’étaient amassés pendant la période révolutionnaire, c’est-à-dire pendant la période d’inaction, et il fallut bientôt élever l’escompte à un chiffre qu’on n’avait pas connu depuis longtemps. On peut se souvenir même des plaintes du commerce sur la difficulté de se procurer du numéraire et des expédients proposés pour y remédier. Ce n’était donc pas bien évidemment l’abondance des métaux précieux qui produisait alors l’élévation des prix, elle était due à une reprise sensible dans les affaires, et elle parut d’autant plus forte que tout avait été déprécié outre mesure pendant la période révolutionnaire. Il s’était produit
aussi à ce moment ce qui arrive presque toujours en pareil cas, lorsque le réveil succède à une longue atonie ; la spéculation s’en était mêlée et avait porté les prix à des taux exagérés. Dés l’année suivante, après la crise, ils avaient diminué et ils sont encore aujourd’hui au-dessous de ce qu’ils étaient il y a douze ans.
L’autre source d’erreur dans le raisonnement que nous combattons, c’est d’avoir établi des moyennes là où il n’était pas permis de le faire. Nous avons beaucoup de respect pour la statistique, nous la croyons utile à l’éclaircissement de bien des questions ; encore faut-il qu’elle s’applique à des objets de même nature, obéissant aux mêmes lois et subissant les mêmes influences. C’est ce qui n’a point lieu pour les variations de prix des diverses marchandises. Ainsi, dans les tableaux qui ont servi à M. Jevon^ pour ses conclusions, on voit le coton brut tripler de valeur à cause de la guerre civile d’Amérique et être encore aujourd’hui à un taux supérieur à celui des années normales, ce qui réagit nécessairement sur le prix des tissus qui en résultent. La soie est montée également à un chiffre excessif par suite de la maladie persistante de l’insecte
KTl'DF. SUR LA MONNAIE.
qui la file. Enfin, sans parler des considérations générales tenant à la politique, dont on ne tient pas non plus assez compte, il y a eu dans la période que l’on compare des abaissements de tarifs, des facilités plus grandes accordées au commerce extérieur, qui ont exercé aussi leur influence sur les prix. Était-il possible d’établir une moyenne dans de telles conditions?
Un maître.des requêtes au conseil d’état, M. Bordet, dans un travail sur l'Or et l’Argent, publié en 1864, a fait le tableau de la variation des prix d’un certain nombre de marchandises de 1827 à 1862. Il les a classées par catégories et a pris pour base les documents officiels du commerce extérieur. Les chiffres qu’il donne, complétés pour les années postérieures à 1862, d’api CS les relevés authentiques, peuvent servir à montrer combien il faut se défier des moyennes établies sur un trop grapd nombre d’objets divers. D’après ce tableau, la viande de boucherie, le gibier, la volaille, les œufs, ont subi de 1847 à 1868 une augmentation moyenne de 90 pour 100. Les comestibles végétaux, thé, café, cacao, huile d’olive, ont diminué de 40 pour 100; mais comme il y a eu sur ces denrées, en vertu de
la loi du 23 mai 1860, un abaissement de droits de 50 pour 100, l’augmentation , toute compensation faite, serait de 10 pour 100. Elle est de 50 pour 100 sur les matières premières, qui comprennent le lin tcillé, le coton en laine, la soie grège. — Sur les métaux de première fusion, tels que le cuivre brut, le plomb et le zinc, il n’y a pour ainsi dire pas de changement. — Sur les articles manufacturés au contraire, la diminution est de 33 pour 100, même en y joignant les tissus de coton, dont la matière première a éprouvé des fluctuations considérables et se paie aujourd’hui plus cher qu'en 1847. On en a distrait, par exemple, les tissus façonnés de soie, dont le prix pour les causes exceptionnelles dont nous venons de parler, s’est élevé de 110 à 150 fr. après avoir atteint le chiffre de 275 francs en 1857.
On est frappé de l’augmentation des prix, parce qu’elle s’applique surtout aux choses qui tiennent à l’alimentation et à la main-d’œuvre; la vie s’est trouvée sensiblement plus chère qu’autrefois, et on s’en préoccupe. Cette augmentation pourtant n’est pas générale. Le fait qui ressort de ce qui précède est que les résultats sont très-différents suivant qu’il s’agit de telle ou telle marchandise. Les mar-
chandises dont la production est presque illimitée, qui peuvent augmenter au fur et à mesure des besoins, dont tous les progrès de la science et de l’industrie concourent à rendre la fabrication plus économique, diminuent de valeur : les articles manufacturés se trouvent dans ce cas. Celles au contraire dont la production ne peut pas toujours suivre les besoins , surtout si les besoins augmentent rapidement, telles que la viande et certaines denrées alimentaires, subissent une hausse considérable. Il en est de même pour les matières premières, qui sont plus recherchées aussitôt que l’industrie prend plus d’activité '. Les comestibles végétaux n’ont pas beaucoup varié, parce que le marché s’est agrandi autant qu’on l’a voulu. On ne peut pas faire venir de la viande, du beurre et des œufs de partout; la cherté et la difficulté des transports s’y opposent, tandis que pour le thé, le café, le cacao, l’huile, on peut en demander aux pays les plus lointains : les transports ne sont ni difficiles ni relativement très-
< Il y a une exception à faire pour la laine. — Cette denrée a baissé de prix sensiblement depuis quelques années, ce qui soulève de nombreuses plaintes parmi les agriculteurs. Cela tient évidemment aux importations considérables arrivant d’Australie, et aussi, selon quelques personnes, à la qualité de la laine devenue inférieure.
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rilAP. II. — DE I.A VAnlATIOX DES PRIX, ETC. 41
coùleux. C’est ce qui explique la fixité relative du prix de ces denrées. Quant aux métaux di4 de première fusion, l’économie dans les procédés d’extraction et de mise en œuvre a pu contre-balancer la plus grande demande dont ils ont été l’objet, et les prix n’ont pas changé. Ce qui a beaucoup augmenté aussi, et ce dont il n’est question ni dans les tableaux de ’ M. devons ni dans ceux que nous venons d’analyser, ce sont les salaires; depuis 1847, ils se sont certainement élevés de plus de HO pour 100. Ils avaient déjà monté de 10 à 15 pour 100 dans les vingt années précédentes; la viande aussi se payait plus cher en 1847 qu’en 1827.
Si au lieu de confondre dans un même bloc des marchandises dont les variations étaient très-diverses, si au lieu de faire une -moyenne générale, ce qui est vraiment l’abus de la statistique, M. devons s’était donné la peine d’entrer dans des appréciations particulières, il aurait bien vite découvert la véritable cause de ces variations, il se serait expliqué pourquoi elles ont été plus grandes depuis 1848, car nous ne contestons pas que, considéré en général, le prix des marchandises ne soit aujourd’hui plus élevé qu’il y a vingt ans. Cette cause est tout simplement le pro-
42 ÉTUDE sua LA MONNAIE.
grés (Je la richesse publique. On ne niera pas qu’avec ce progrès, avec le bien-être qui en résulte pour les populations, on consomme davantage, et comme on consomme surtout des choses qui ne sc reproduisent pas à volonté, aussi vite que l’exigeraient les nouveaux besoins, des choses qui ne peuvent pas en * général sc garder indéfiniment, telles que les denrées alimentaires, ce sont celles-ci qui ont le plus augmenté de prix. Il en est de même pour les salaires, qui s’élèvent en raison de l’activité indu.strielle et commerciale.
Quant aux articles manufacturés, dont la tendance absolue est à la baisse par suite des applications scientifiques et des progrès de toute nature, cette tendance sc trouve aussi un peu ralentie par une consommation devenue .plus grande; mais elle n’en persiste pas moins, et nous n’avons pas besoin de recourir aux tableaux officiels pour déclarer qu’il en coûte aujourd’hui moins cher pour se vêtir, et pour sc procurer certains objets d’usage habituel et même de luxe, tels que papiers, faïences, porcelaines, cristaux, qu’avant 1848. On peut également acheter à meilleur marché tous les produits qui dérivent du fer, les articles de taillanderie, de coutelle-
Cli.VP. 11. — UE E.\ VARIATIO.N DES PRIX, ETC. 43
rie et de quincaillerie par exemple. Enfin, loin des grandes villes et des centres indu.striels, on trouve encore à se loger à aussi bon compte qu’il y a vingt ans. Par conséquent il n’y a rien de changé dans les lois qui président aux variations des prix; il n’y a pas eu ce renversement des faits antérieurs que croit apercevoir M. devons. Les mêmes choses ont monté, les mêmes ont baissé; seulement les proportions ont élé différentes, et, si elles se sont accentuées davantage dans le sens de la hausse depuis 1848, c’est parce que le progrès a élé beaucoup plus considérable; nous donnerons à cet égard des chiffres qui éclaireront très-vivement la question. Ce qui est surtout concluant contre cette prétendue dépréciation des métaux précieux, à laquelle on voudrait attribuer les variations qui ont eu lieu, c'est ce qui résulte des tableaux mémo de M. devons, à savoir que les prix en général sont aujourd’hui moins élevés qu’il y a douze ans, et cela malgré une quantité de métaux précieux qui ne fait que s’accroître. Cola prouve au moins que ces deux faits, l’augmentation du numéraire et la hausse des prix, ne sont pas étroitement liés l’un à l’autre. On pouvait s’y tromper en 1857 et 1858, alors qu’on était en présence d’une
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abondance exceptionnelle et toute récente de métaux précieux, et qu’on avait vu s’élever les prix d’année en année sans qu’'il y eût de réaction. Après ce qui s’est passé depuis, après la baisse relative qui a eu lieu, l’illusion n’est plus possible. Que dire aussi de la fixité du prix du blé? Voilà une denrée qui coûte toujours à peu près les mêmes frais à produire, qui a servi depuis des siècles à mesurer la valeur de la monnaie, qui en a suivi les fluctuations, et qui est encore au même taux qu’il y a vingt ans. L’hectolitre de blé se vend en moyenne 18 fr., comme avant 1848 ; il a même été de 16 et de 1 5 fr. il y a quelques années. Il serait difficile d’expliquer cette fixité, s’il y avait eu des changements dans la valeur des métaux précieux, et qu’ils eussent atteint les proportions qu’on suppose. Pour prouver ces changements, on est allé jusqu’à chercher des exemples dans l’Inde; on a choisi les époques où l’on a importé dans ce pays les plus grandes quantités de numéraire; on a montré les prix qui ont suivi pour ce qu’on appelle les produits orientaux, et, quand on a trouvé de la hausse, on en a conclu, comme pour la moyenne établie sur les faits observés en Europe, que la dépréciation était marquée par cette hausse. Or, nous avons étu-
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dié les tableaux dont on s’est servi pour arriver à cette assertion, et nous sommes loin d'y avoir vu la démonstration de ce qu’on avance. Durant la période qui s’étend de 1835 à 1845, il y a eu dans l’Inde une importation de métaux précieux beaucoup plus considérable que dans les dix annqes précédentes, 525 millions contre 300. Néanmoins dans les cinq années qui ont suivi, de 1845 à 1850, les prix n’ont pas monté, ils ont été au contraire de plus de 20 pour 100 au-dessus do la moyenne de 1830 à 1835. Ils ont baissé de même après les fortes importations de 1855 et 1857, ils ne se sont relevés qu’au moment où l’on a commencé à créer dans ce pays de nouvelles voies de communication, à établir des chemins de fer, à élargir les débouchés, c’est-à-dire au moment où l’activité commerciale a pu prendre un certain essor. C’est donc toujours à la même cause, au progrès de la richesse publique qu’il faut attriquer la hausse.
Voyons maintenant quelle a été, depuis la découverte des mines d’or de la Californie et de l’Australie, cette production des métaux précieux qui en aurait fait baisser la valeur. En 1848, selon MM. Tooke etNewmarch, il pouvait y avoir en Europe et en