PHILOSOPHIE MORALE. I
2 i\ PHILOSOPHIE MORALE M \l\ SIÈCLE
Ce discrédil sérail pourtant, selon nous, aussi peu justifié au moins que Le prestige de la partie scientifique du système. Sans doute, si celle-ci ne s'esl pas trouvée confirmée par l'évolution scientifique contemporaine, il s'en faut, nous le verrons, que les formules morales de Comte s'accordent avec la plupart dès principes les plus généralement acceptés parmi nous. On peut croire cependant <|ii<' le moraliste \ trouvera une matière plurielle une substance moi us épuisée. Leur désaccord partiel avec notre conscience esl lui-même fécond et propre à mous faire réfléchir. Les conceptions scientifiques dépassées ne peuvent plus d'ordinaire rendre (pied assez médiocres services. Il semble que les idées morale- ne meurent jamais ni si vite ni si complètement. En raison même delà lenteur du progrès moral, il n'en es1 guère qui ne continuent longtemps à être valables dans quelque région de la vie morale: et, lors même qu elles ne sont plus admises à régler l'action, elles peinent encore utilement venir en aide à la conscience. Prises en elles-mêmes les conceptions morales d A. Comte conservent donc, selon nous, un 1res réel intérêt.
D'ailleurs, au point de vue strictement historique, elles mériteraient de nous arrêter. Car \\ ne faut pas perdre de vue que pour A. Comte, lui-même, la philosophie pratique était la partie essentielle et la raison d'être de tout le système. Q est «loue impossible, sans injustice, de les négliger pour apprécier l'ensemble cl
il est très singulier que les premiers disciples ou apo-
logistes «le Comte aient cru servir sa mémoire et consolider sa philosophie en niellant de côté précisément ce à quoi il tenait le plus, toute cette philosophie pratique qui, quelle qu'en soit la valeur intrinsèque,
explique et même excuse en partie les lacunes et les faiblesses de sa théorie de la science.
Si, enfin, laissant de côté l'organisation du système nous en venons à considérer la personne même du philosophe, nous ne pouvons nous défendre de cette impression que c'est dans le domaine moral et non dans celui de la science que son autorité s'impose le mieux. Ce n'est pas diminuer A. Comte que de constater qu'il n'a pas fait par lui-même œuvre de savant. J'ai ouï dire, sans être à même d'en juger, que même dans la science qui lui était la plus familière, en mathématiques, ses conceptions sont insuffisantes, et l'on sait de reste combien, dans les autres domaines, loin d'avoir contribué au progrès scientifique, il fut peu ouvert aux idées et même aux découvertes de la science de son temps. On peut dire, au contraire, que sa personnalité même confère à ses idées morales ' (je n'ai pas l'intention d'étudier ici ses théories proprement politiques) une réelle autorité. Il fournit une preuve vivante de la possibilité d'une morale toute positive, sans théologie ni métaphysique. A. Comte fut réellement un grand caractère, d'une élévation et d'un désintéressement exceptionnels. Les prétentions mêmes et l'orgueil qu'on pourrait être tenté de lui reprocher allaient à sa fonction beaucoup plutôt qu'à sa personne.
i. On trouve, chez Comte lui-même, le souci de donner à sa doctrine la sanction et l'autorité d'une moralité personnelle inattaquable. « Venant régler la vie humaine en y faisant toujours prévaloir le perfectionnement des sentiments, nous sommes finalement certains du succès si notre propre existence est le premier et permanent objet du régime que nous prêchons. Sans cette épreuve décisive le public rendrait notre doctrine responsable de nos torts personnels... » (Lettres de A. Comte à II. Edger, publiées par J. Lagarrigue, p. 38.)
4 LA PHILOSOPHIE MORALE M \l\' BlÈCLI
Sa volonté lui dune énergie el d'une constance peu
con mes. Sa conscience fut, à sa façon, empreinte de
pureté el <l<- spiritualité, absolument exempte surtout <lr ce matérialisme pratique, de ce prosaïsme moral auquel on pense d'ordinaire quand on parle d'un K homme positif >>. Elle fut soumise à une discipline d'autant plus remarquable qu'elle ne s'appuyait sur aucune autorité extérieure et qu'elle émanait directement de su propre initiative morale. Je n tiésite pas à dire que, sans en faire, comme Kant, la théorie abstraite, (limite a senti aussi vivement (pie lui le devoir, la valeur de la règle qu'on s'impose, contre L'entraînement delà passion, de l'autonomie d'une volonté inflexible dans ses propres résolutions. Sans jamais séparei le devoir de la conduite sociale, il estimait à son juste prix l'ordonnance intérieure de la personne. Sa vie témoigne pour ses principes.
On dira, je le sais bien : « 11 n \ a là qu un heureux illogisme, une loua Me inconséquence. Cette conscience valait mieux que ses principes. Car sur quoi pouvaitelle fonder -on devoir? o
Je ne veux pas ici aborder la grosse question des rapports de La théorie el de la pratique en morale. Je pourrais demander seulement si une morale qui peut être ainsi vécue n'apporte pas, en cela même, la meilleure justification ipi'on puisse requérir. Comte, en elTet. réellement affranchi comme il était de tout dogme mélaphysico-religieux, n'avait pas d'autre soutien de sa
volonté si ferme que l'idéal même qu il s'était formé et les sentiments qu il y rattachait.
Mais je vais plus loin et si l'on me demande sur quoi celle morale est fondée, j'oserai répondre que, au sens où l'on entend d'ordinaire ce mot, elle n'est pas fondée, et que c'est cela même qui fait sa supériorité sur bien d'autres. J'ajouterai que Comte a été ici bien servi par les caractères, les tendances mêmes de sa pensée qui, dans le domaine de la philosophie spéculative, ont pu faire sa faiblesse.
Tout d'abord cette ignorance mêmedes problèmes critiques, qui parait la plus grave infirmité de la philosophie positive de la science, s'est trouvée, suivant nous, non seulement plus excusable, mais vraiment heureuse sur le terrain de la morale. Elle a évité à Comte de se heurter à des problèmes insolubles et même illusoires.
La science suscite le problème critique et requiert un fondement parce qu'elle se propose pour objet la vérité, c'est-à-dire précisément ce que nous ne créons pas, mais que nous découvrons, ce dont nous ne fabriquons pas le contenu, mais tout au plus la formule, ce qui, par définition, est supérieur et extérieur non seulement à 1 individu, mais à l'espèce elle-même. Le tort de Comte, ici, est de ne considérer justement la science que comme un produit historique de l'espèce humaine.
Mais la morale est dans une tout autre situation. La morale, il est très raisonnable de prétendre que c'est l'humanité qui la l'ait, et qui la fait pour son propre usage. On ne voit pas de motif de chercher à la morale un autre fondementque cette volonté même de l'homme. On n'en voit même pas le moyen. Car demander un tel fondement extérieur et transcendant à la volonté
0 l\ PHILOSOPHIE MORALE \i \l\' SIÈCLE
humaine, c'esl demander un principe qui commande à cette volonté sans elle et malgré elle, qui puisse La faire vouloir Bans qu'elle veuille. Je n'arrive pas à concevoir ce que pourrail être un tel principe. On demande, d'autre part, une morale qui soil vraie par elle-même. Mais un tel problème esl insoluble, parce qu il n .1 pas de sens, el pourtanl Ions les systèmes s'3 sonl beurtés. La catégorie de la vérité el la catégorie «le La finalité ou du bien sont hétérogènes. I ue fin ne s'impose pas à L'intelligence m nue vérité à la volonté.
Le problème critique ne se |><>se donc pas dans l'ordre moral comme dans l'ordre spéculatif, et Ion peul dire, par conséquent, qu'ici la positivité de 1 esprit de Comte, loin d'être une faiblesse, n'a fail «pie lui éviter une grave erreur de méthode où son! tombées toutes les autres <( philosophies 0 morales.
I ne autre particularité de l'esprit de Comte, discutable en matière de science, ne L*a pas moins bien servi dans sa morale. ( l'est sa tendance à maintenir à chaque ordre de choses son originalité spécifique, son aversion pour toute tentative-de réduire L'hétérogène à L'homogène. Scientifiquement une telle altitude peut sans doute avoir aussi son intérêt, mais elle ne peul être que provisoire. La science doit relier les choses el me lire de l'ordre dans l'univers. Or la subordination el la dépendance îles divers ordres de phénomènes les nn> par rapport aux autres paraîtra difficilemenl intelligible dan- IIin pothèse de Leur hétérogénéité absolue. La tendance de la science est donc toujours une tendance à La réduction et L'hétérogène se présente toujours comme la Limite de l'explication.
Or la morale n'a pas pour rôle d'expliquer le donné,
mais d'organiser l'action. La considération de la qualité y est essentielle, et tandis que le travail scientifique tend à l'éliminer justement parce qu'elle est subjective, clic a sa place légitime en morale justement parce que la morale n'émane pas des choses, mais de l'homme. Le tort de la plupart des systèmes de morale est d'avoir cherché le principe moral dans la même direction où la science cherche les principes d'explication les plus profonds et les plus certains, c'est-à-dire dans le sens de la plus grande généralité, de la plus grande extension. Le bien, le devoir, le bonheur même ne sont que des idées générales, des abstractions, des formes vides impuissantes à déterminer la règle concrète de l'action. A. Comte a compris qu'il n'y avait aucune solution à espérer du problème moral dans cette voie, et il l'a résolument cherchée dans le sens opposé, c'est-à-dire dans le sens non du maximum d'extension, mais du maximum de compréhension, en reliant l'action individuelle au système qui l'englobe et la détermine, au système social.
Mais ce môme désir de laisser à la morale son caractère spécifique et de s'en tenir à ses principes propres lui a épargné la faute si commune de dépasser la sphère de l'humanité, et de faire de la morale je ne sais quelle loi cosmique ou métaphysique qui planerait sur le monde humain comme les cieux incorruptibles enveloppent le monde sublunaire.
J'estime donc que sur tous ces points la positivité d'A. Comte l'a bien servi comme moraliste et que les limites mêmes de ses aptitudes spéculatives lui ont évité les erreurs, disons même les aberrations, où l'abus de la spéculation a entraîné la plupart des théoriciens de la morale.
8 LA PHILOSOPHIE MORALE \l \l\ SIKCLE
Ce que la philosophie sérail peut-être le plus tentée d'\ regretter encore, an poinl de vue même de l;i morale, c'est cette confiance illimitée que témoigne A. Comte dans la solidité el le caractère définitif de son œuvre. Autant Nietzsche, L'immoraliste à la mode, a d'aversion pourtoul dogmatisme, de défiance à l'égard - propres enthousiasmes, au | >« > î 1 1 1 d'arriver à se renier de peur de se fixer, autanl Comte, I»- moraliste trop négligé, poursuit avec sérénité la Ligne absolument droite tic ses déductions el se complaît dans L'immutabilité de ses décisions Imperturbables. Certes Comte présente un beau spécimen de cet G esprit de lourdeur » intolérable au poète audacieux de Zarathustra. 11 est pourtant permis de remarquer que si c'est une faiblesse de s'attribuer plus de certitude qu'on a\ n possède, parce que nous ne créons pas 1 objet de notre pensée, le vouloir a de tout autres droits à maintenir l'idéal qu il s'est formé et à se fixer dans ses préférences. A tout prendre, pourquoi la volonté qui prétend marcher toujours et toujours « se dépasser ellemême o serait-elle plus digne du nom de volontéque celle qui, ayant une fois mûrement arrêté ses résolutions, en poursuit le développement sans regret ni défaillance .:)
L'attitude que nous venons de décrire équivaut à poser immédiatement à la base de la morale le principe de I [utonomie de l'Humanité, qui à son tour se complète par la doctrine de 17 nitè de l'Humanité. On peut
dire que ce sont en effet les dogmes fondamentaux sur lesquels, bien qu'il ne leur consacre aucune exposition distincte, repose la morale de Comte.
Prise dans son ensemble, l'Humanité ne dépend que d'elle-même. C'est elle qui détermine ses fins et qui les pose. L'homme s'appartient à lui-même. (( Aucun être, dit Comte, ne peut dignement travailler pour lui-même, saufTHumanité '. » On pourrait dire, en imitant l'habitude prise par A. Comte de mettre l'Humanité à la place de Dieu dans les formules philosophiques ou les proverbes populaires, que l'Humanité, d'après Comte, comme le Dieu de Spinoza, s'aime elle-même d'un amour infini, et que notre amour pour elle est une partie de l'amour infini qu'elle a pour elle-même2. Adversaire du dogme de la souveraineté du peuple, Comte proclame la souveraineté de 1 espèce humaine. Adversaire du principe révolutionnaire à l'intérieur de la société, il le professe sans hésiter au profit de l'Humanité contre toute autorité extra-humaine. C'est ce qui constitue la signification, essentiellement morale et non scientifique, du passage de la méthode objective à la méthode subjective. Il consiste, au fond, à affirmer le droit de l'Humanité à se placer, dans l'ordre pratique, au point de vue humain.
Et il est impossible de méconnaître la force de la position prise ici par Comte. Le théologisme et le naturalisme pour réprimer l'arbitraire de la volonté établissent une hétéronomie morale. L'individualisme d'un Stirner ou d'un Nietzsche pour éviter l'asservis-
i. Pol. posit., IV, 828. iNous citons le Système de Politique positive "après la 3° édition, 1890. Cf. Cours, VI, 76 1. 2. Cf. Ethique, Part. IV, propos. 35 et 36.
in LA PHILOSOPHIE MORALE \l \l\ SIECL1
sèment <l«' L'homme aboutit à l'anomie tndh iduelle et à L'anarchie sociale. Entre ces deux positions extrêmes, singulièrement difficiles à défendre, la morale positiviste adopte une attitude qui concilie La Liberté et la discipline el les fortifie L'une par l'autre. L'Humanité est libre, et sa collective n'esl même qu'une « ligue continue de la volonté contre La nécessité ' ». Loin de demander sa loi à l'univers ou à La nature, elle s'affranchit peu à peu des contraintes qu'elle subissait de leur part, el si elle apprend la discipline au spectacle des portions de la réalité qu'elle est impuissante à modifier, elle apprend aussi sa force et son droit en travaillant sans cesse à perfectionner, pour son usage, celles cpie la science mel en son pouvoir. Elle devient comme la Providence de ce petit coin du monde qu'elle habile. C'esl la nature qui se pénètre d'humanité .
Mais cette liberté n'esl possible pour l'homme que >i l'individu accepte une règle et se soumet à une loi. « L'homme s'agite et L'humanité le mène3 », et cette nouvelle Providence n'est pas pour lui une fatalité, parce qu'il reconnaît ses propres fins dans les fins qu'elle lui propose. Il approche, comme individu, delà vraie Liberté, dans la mesure même où il s'incorpore à L'Humanité, dans la mesure aussi, faudrait-il ajouter, où par là même l'unité humaine devient plu*- réelle. Il e>l ainsi L'ouvrier de sa propre liberté, et il n'est de lapait de l'Humanité, ni L'esclave résigné d'une nécessité oppressive, ni Le bénéficiaire passif d'une grâce gratuite.
i. /'•//. po . IV. :;.">-.
a /'■- pos . 1 . 154- :;. /' ! pos . II. 155
A. Comte jnstifie-t-il l'autonomie humaine? Non, à
proprement parler. Mais était-ce nécessaire ou même possible? Il paraît évident à sou bon sens (pie s'il y a une morale, c'est par l'humanité el pour elle qu'il yen a une et il ne lui eût pas été difficile, s'il avait eu du goût pour ces analyses abstraites, de montrer qu'une réalité extérieure, fût-ce une volonté transcendante à notre volonté, peut bien nous contraindre, mais ne saurait nous obliger.
Justifie-t-il le postulat de l'unité humaine1 ? Pas davantage, et l'on a pu prétendre, avec quelque fondement, que c'était là une idée vraiment métaphysique maintenue parle comtisme. Sans doute une philosophie plus dialectique pourrait regretter que Comte n'ait pas savamment disserté sur le genre d'existence du Grand Etre. Mais qu'importe au fond? Le Grand Etre n'a pas besoin d'être donné; moralement il suffit qu'il soit voulu. Son existence même ajouterait sans doute à l'excellence de notre condition, maison ne voit pas ce qu'elle ajouterait à l'autorité de notre devoir. Elle donnerait plus de précision et decerlitude à nos obligations particulières, elle ne modifierait pas la nature ni la valeur de notre idéal. Que ces distinctions métaphysiques n'aient pas beaucoup intéressé Comte, nous ne saurions nous en étonner. Mais, si l'on considère la valeur pratique et la force de ses postulats, il n'y a peut-être pas lieu non plus de le regretter, et l'on peut en définitive estimer qu'il valait mieux, ici du moins. « développer les conséquences au lieu de discuter les principes2 ».
I. Sur ce point, cf. Coins Je Phil. posit., IV, 3i6 sqq. (3e édit.). 3. Pol. pos., IV, 370.
I a LA PHILOSOPHIE MORAL1 \i \l\ BIÈCL1
routefois, dans un esprit construit comme celui de Comte, ces principes <jue nous ne pouvons prendre que pour des postulats — si Légitimes qu'ils soient d'ailleurs — devaient revêtir par quelque côté la forme d iinfait. C'est ee que nous constatons en effet.
i . I mil d abord A. ( ion île. au point de vue psychologique (il dirait : biologique) professe la thèse de L'innéité de l'altruisme dans L'humanité1. Il loue Les Ecossais d'avoir rectifié sur ce point la psychologie de Y « Ecole française » et d'Helvétius, (jui « érige I égoïsme en principe nécessairement unique de toute nature monde », aussi bien que celle de Y « Ecole allemande » qui n a cru pouvoir sauver la moralité qu'en superposant à cet égoïsme une « ingouvernable » Liberté, et un devoir abstrait et mystique. La philosophie «métaphysique» lui paraît donc incapable déposer L'altruisme. Et quanta la théologie, avec son appréciation pessimiste de la nature humaine, insuffisamment corrigée par la doctrine de la grâce, elle lui paraît radicalement exclure tout véritable altruisme ; elle n'j l'ait pas appel, puisqu'elle n'appuie sa morale que sur des motifs de salut personnel, et remplace L'union et la collaboration directe des hommes entre eux par une soumission et un dévouement tout individuels à La divinité.
i. Cours >''■ Phil. posit. (3e édit.), III. 55a; [V, 3ga. Discours sur l'Esprit positif (éd. origin., isu)- p ','■ Catéchisme (éd. origin., i85a),
|' 376 Pol. /»us., IV.
On s'aperçoit bien ici que Comte ne sépare pas l'affirmation de l'altruisme, comme juif primitif, de son adoption comme règle morale. Il ne lui suffirait pas de l'expliquer, comme l'ont tenté les empiristes contemporains, par une évolution plus ou moins lente ou une transformation plus ou moins compliquée. D'abord parce qu'il professe la thèse de l'immutabilité en même temps que celle de l'unité de la nature humaine : la société ne crée aucune faculté '. Mais en outre il fallait qu'à ses yeux l'altruisme, comme tout ce qui est bon et vrai, fût primitif comme le sens commun, comme l'esprit positif lui-même ". Il ne lui semblerait pas qu'il fût vraiment justifié s'il n'était tout d'abord un fait naturel et premier.
2. Ainsi garanti par son origine, l'altruisme reçoit ensuite la sanction de l'histoire, c'est-à-dire encore des faits. La morale est en somme l'œuvre « d'une longue élaboration populaire » beaucoup plutôt qu'elle ne résulte d'une « impulsion doctorale * ». Or l'altruisme se développe spontanément en même temps que l'égoïsme s'efface et se subordonne de plus en plus. Trois facteurs principaux y travaillent. D'abord une cause qui est sur les confins de l'ordre biologique et de l'ordre social, la constitution de la famille. L'altruisme a sa racine dans l'instinct sexuel, mais c'est l'organisation de la famille qui, en refrénant ce qu'il peut renfermer d'égoïste, dégage tout d'abord les instincts sympathiques. L'instinct maternel surtout,
i. Cours, IV, 333.
2. Voir sur ce point notre étude citée plus haut, Congrès de Philosophie, t. IV, p. 444-