‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 41 sur 72 · I.'jG LA PHILOSOPHIE MORALE AI \I\' BIECL · texte numérisé non relu

I.'jG LA PHILOSOPHIE MORALE AI \I\' BIECL

car il se trouve que de la doctrine si vaste et si riche que Marx et Engels s'étaient constituée — et dont Marx parait devoir être regardé comme l'auteur principal — Marx a développé surtout le coté économique et politique ou social, Engels le côté philosophique. Toutefois, si étroite qu'ait été l'intimité, la communion intellectuelle des deux amis, c'est toujours une chose un peu hasardeuse que de chercher l'expression des idées d'un penseur dans ce que. sous son propre nom, un autre a écrit. Et d'ailleurs Engels lui-même n'a jamais donné de ses idées sur 1 éthique, et de celles de son ami, un exposé qui lut parfaitement clair, et complet, et cohérent.

Ainsi donc c'est tout un travail d'interprétation et de construction qui est nécessaire pour déterminer quel les furent les idées morales de Marx ' .

Mais à vrai dire peut-on légitimement parler d'une éthique marxiste ? Marx a-t-il eu des idées sur la morale, j'entends des idées positives? Il est permis tout d'abord

der Wissensckafi), Der Ursprung der Famille, et l'essai sur Ladwig Feuerbach .

i. Il y a déjà toute une exégèse marxiste. Dans cette exégèse, il j a lieu de recommander particulièrement le livre de Masaryk, Die philosophischen and soziologischen Grundlagen des Marxismus, Vienne, 1899: c'est le livre d'un esprit consciencieux et assez juste ; moins vastes de proportions, mais plus pénétrantes à mon avis sont le* études d'Andler (Revue de métaphysique ei de morale, 1897 ; étude écrite à propos des Essais sur la conception matérialiste de l'histoire d'Anl. Labriola) et de Croce (Matérialisme historique et économie marxiste, Paris, Giard et Brière, 1901 : v. en particulier au III. § 5). On trouvera la bibliographie des études sur le marxisme chez Masaryk et aussi chez Croce.

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d'en douter, et certains, effectivement, le nient. Marx a si vivement combattu les systèmes de morale, et en telle manière, qu'on a cru souvent, et non sans quelque apparence de raison, que son intention avait été de proscrire toute morale, qu'il n'avait fait dans sa doctrine, pourtant toute orientée vers la pratique, aucune place aux considérations proprement morales.

Il n'est pas besoin d'être très familier avec Marx pour avoir constaté son aversion profonde, son mépris de ce qu'il appelle F « idéologie ». D'après Marx, les philosophes sont tous tombés dans cette erreur, de s'imaginer qu'ils arriveraient à la vérité en raisonnant sur les concepts que formait leur esprit. Tel cet Hegel, dont l'enseignement avait nourri Marx, et de qui Marx a beaucoup employé les formules, l'appareil dialectique : il prétendait que la réalité ne faisait que dérouler le procès logique de l'idée, et voulait que l'évolution de cette idée fût indépendante : ce qui était commettre un « sens dessus dessous idéologique » '.

Marx condamne la méthode idéologique premièrement parce qu'elle est dangereuse, ou plutôt parce qu'elle le serait si les doctrines qu'elle produit pouvaient avoir quelque efficacité. Que dans le temps où existaient l'esclavage, le servage, une morale eût eu cette vertu de décider les hommes à abolir ces institutions, il en fut résulté pour l'humanité beaucoup de dommage : pendant un stade de l'histoire, de telles institutions ont été nécessaires.

Mais les idéologies sont à peu près dépourvues d'efïi-

i. Engels, Feuerbach (dans Religion, philosophie, socialisme, Paris, Jacques, igoi, p. 206).

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cacité ; elles sont à peu près vaines, pour autant qu'elles entrent en lutte avec les instincts essentiels de riiommc, avec les institutions qui, étant donné les conditions où s'exerce l'activité de l'homme, correspondent à ces instincts. Elles sont à peu près vaines, plus souvent encore, parce qu'elles ne font qu'exprimer des nécessités sociales transitoires, parce qu'elles procèdent de ces nécessités inconsciemment senties. L'illusion idéologique, c'est de croire que la conscience dirige l'action. Marx, proclamant à sa façon ce primat de la volonté que — dans des sens sans doute un peu différents — des philosophes illustres affirmaient de leur côté à peu près dans le même temps, veut que la conscience, que les idées conçues par l'esprit soient une sorte de reflet des réalités de l'action : « ce n'est pas la conscience de l'homme qui détermine son existence, mais son existence sociale qui détermine sa conscience » l.

Cette théorie, c'est le « matérialisme » marxiste. Matérialisme non plus (( mécanique », comme celui des philosophes du xviu0 siècle, mais historique " : car l'explication, l'origine des institutions, des croyances, des idées des hommes, d'après Marx, devra être cherchée dans l'étude des circonstances historiques qui fonl l'homme et sa pensée, à chacun des moments de révolution sociale, tels que nous les voyons.

Pour Marx, nos pensées sont déterminées par nos conditions d'existence, au sens plus général de l'expression ; mais de tous les facteurs de l'évolution histo-

i. Critique de l'économie politique (Paris, Schleieher, 1899, p. v). a. Engels, Anti-Dûhring, Feuerbach (Religion, philosophie, socialisme, pp. 118-121, i8i-i84)-

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riquc. le premier, le plus importanl est le faclcur économique. Les conditions économiques sont, dans une société donnée, le fait le plus considérable. La première des choses pour les hommes, n'est-ce pas de s'assurer la subsistance, d'acquérir des richesses, c'està-dire de se mettre à même de satisfaire leurs désirs ? Ainsi les changements dans la technique productive, les progrès de l'industrie des transports, les transformations, de quelque nature qu'elles soient, qui affectent et modifient la structure économique de la société, les -rapports économiques des hommes, sont les grands événements de l'histoire de l'humanité, ceux dont tous les autres événements, toutes les autres transformations dépendent en dernière instance1.

Je ne m'attacherai pas à parcourir toutes les applications que Marx, et Engels avec lui, font de cette théorie : ce sont les institutions politiques, tout d'abord, que la structure économique de la société détermine2: mais il n'est pas jusqu'aux croyances religieuses qui ne se rattachent h cette structure3. Je ne m'attacherai pas non plus à expliquer de quelle manière doit être entendue cette détermination des institutions et des croyances par les rapports économiques, à montrer qu'il ne s agit pas ici dune détermination toute simple

i. Sur ce qu'il faut entendre exactement par la structure économique de la société, voir la 3e des lettres d'Engels mises en appendice au livre d'Ant. Labriola, Socialisme et philosophie (Paris, Giard et Brière, 1899). On trouvera une critique de la conception de Marx et d'Engels dans Stammlcr, Wirlschafi und Redit, et dans Andler (art. cité).

2. « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur vous donnera la société avec le capitaliste industriel » (Misère de la philosophie, Paris, Giard et Brière, 1896, p. loi).

3. Engels, Feuerbach (Religion, philosophie, socialisme, pp aaôetsuiv.).

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et immédiate, que Marx n'a jamais voulu réduire les problèmes historiques à des équations du premier degré, que les institutions, les croyances déterminées par les rapports économiques jouissent, une fois créées, d'une certaine indépendance, réagissent sur les causes qui les ont l'ait naître, et tendent à survivre à ces causes1. L'essentiel est d'indiquer que parmi ces faits sociaux que détermine la structure économique de la société se rangent les systèmes de morale. Ce ne sont pas seulement les mœurs qui dépendent de cette structure2; ce sont aussi les morales théoriques : ainsi lorsque les révolutionnaires français ont établi en France celte égalité toute formelle et fallacieuse, l'égalité des droits, lorsqu'ils ont donné aux Français une liberté non moins formelle et fallacieuse, croyant se fonder sur la raison éternelle, ils ont simplement, en réalité, « fait triompher l'idéalité bourgeoise », renversé les obstacles qui s'opposaient au développement du régime capitaliste'.

Il faut donc renoncer à la méthode idéologique. Plus de ces systèmes ambitieux qui prétendent exprimer la vérité éternelle : car il n'est point, dans l'ordre de la pratique, de vérité éternelle. Mais cependant, n'avons-nous pas besoin de règles pratiques, ou du moins d'une méthode d'action? Quelle méthode Marx va-t-il nous proposer?

La méthode d'action marxiste se déduit de cette même conception du matérialisme historique au nom

i. Voir les lettres d'Engels déjà citées.

2. Voir Le capital, liv. I, pp. 211-212 de la trad. fr. de J. Roy.

3. Engels, Anti-Diihring (Religion, philosophie, socialisme, p. 0,5).

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de laquelle Marx a si sévèrement condamné les idéologies. Nous devons renoncer à vouloir subordonner la réalité à des idées. Notre effort au contraire devra tendre à connaître, à comprendre cette réalité; et dans notre action, nous nous inspirerons des nécessités du moment. Les philosophes ont toujours fait de la théorie ; la pratique devait se régler sur cette théorie. Il faut unir étroitement la théorie et la pratique, et en telle sorte que celle-ci commande celle-là. La tâche que nous accomplissions d'une manière pour ainsi dire inconsciente, il faut voir nettement quelle elle est, pour l'accomplir mieux : il faut que nous discernions clairement le but où nous nous dirigions déjà : il s'agit non pas de commencer un nouveau travail, mais de poursuivre consciemment le travail commencé1.

La méthode d'action que je viens de définir, voyons comment Marx va l'appliquer à celui des problèmes pratiques dont il s'est particulièrement, ou même uniquement soucié, à celui qui a absorbé toute son attention, le problème de la propriété : cela nous permettra de mieux comprendre en quoi elle consiste.

Pour Marx, le temps présent est essentiellement caractérisé par les progrès et l'extension universelle d'un régime économique dont les commencements sont assez récents, le régime capitaliste. Ce régime, qui consiste dans la division de l'humanité en deux classes, lune, celle des capitalistes, maîtresse de tous les moyens de production, mais ne les mettant point elle-

i. Lettres à Ruge, dans les Dndsch-J'ranzosisehe Jahrbùcher, Paris, i8'i'i- Il s'agit, dit encore Marx, d'éclaircir au monde ses propres actions ; c'est là la réforme de la conscience qu'il veut entreprendre.

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même en œuvre, l'autre déshéritée complètement, et contrainte, toute libre qu'elle est nominalement, de vendre sa force de travail aux capitalistes pour assurer sa subsistance, ce régime élimine tous les vestiges des régimes antérieurs : il s'introduit chaque jour dans de nouvelles branches de la production, il conquiert chaque jour des pays nouveaux.

Mais le capitalisme envahisseur porte en lui-même des germes de mort ; ses progrès mêmes, si rapides et si frappants, le vouent à une disparition prochaine, et fatale, le condamnent à céder la place à un régime nouveau, dans lequel la division de l'humanité en deux classes, l'une exploiteuse, l'autre exploitée, n'existera pas, où la liberté et l'égalité ne seront plus de vains mots. Le capitalisme est révolutionnaire, affirme Marx ' : il travaille à sa propre suppression, et il y travaille de deux manières. D'une part, la loi de la baisse du profit, qui selon Marx est une des grandes lois de l'économie capitaliste, pousse les capitalistes à développer sans cesse leur production, à la développer au delà de ce que réclame l'état du marché: il y a surproduction constante, et par suite des crises se déclarent, qui se succèdent suivant un rythme nécessaire. de plus en plus violentes, causant dans la société des ébranlements de plus en plus profonds. D'autre part. l'extension du capitalisme, la concentration progressive des capitaux, rejettent dans la classe des prolétaires un nombre toujours accru d'individus ; la contradiction s'aggrave du caractère social de la production et de la forme privée de la propriété : la socialisation

i. Le capital, liv. I, p. 210 de la trad. fr.

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de la production par l'expropriation des capitalistes, cette socialisation, conforme à l'intérêt d'une majorité toujours grandissante, devient de jour en jour plus facile ' .

La marche nécessaire de l'humanité se faisant dans le sens que je viens d'indiquer de la substitution au régime capitaliste du régime communiste, il ne peut être question, pour celui qui veut agir, que d'une chose : travailler à éclairer le prolétariat, à lui donner une conscience nette de ses intérêts, de sa force, de son avenir. Le prolétariat a une grande mission historique à remplir : c'est lui qui recueillera des mains de la classe capitaliste la direction de la production : il importe de l'instruire, de le discipliner en vue du moment où cet événement s'accomplira.

On sait que cette tâche à laquelle il nous convie, Marx s'y est dévoué pendant toute son existence. Du moment où il eut constitué cette doctrine à laquelle il devait rester fidèle jusqu'à la fin — et cette doctrine est déjà indiquée dans les Lettres à Ruge des DeutsclijWmzôsische Iahrbûcher, lesquelles datent de i84/l — , de ce moment, Marx n'a pas cessé de prodiguer au prolétariat ses conseils, ses encouragements ; à Paris, à Bruxelles, à Cologne, à Londres, partout où il a passé, il s'est montré un agitateur et un organisateur infatigable des classes ouvrières : il a, de la manière la plus complète et la plus digne d'admiration, conformé sa vie à ses idées.

i. Voir la Misère de h philosophie, p. i~j!\, la Critique de l'économie politique, pp. v-vn, le Manifeste communiste, §§ i4-i5, et dans Engels, YAntl-Diihrlng (Religion, philosophie, socialisme, pp. I24-i44)-

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.1 ai exposé sommairement ces conceptions de Marx qui se rapportent à la pratique. Je les ai exposées telles qu'elles se présentent à nous quand nous lisons les passages de ses œuvres, ou des œuvres d'Engels, où elles se trouvent exprimées. Mais ce n'est point toujours faire suffisamment connaître la pensée d'un auteur sur un sujet que de juxtaposer, même dans un ordre rationnel, les textes de cet auteur où ce sujet est touché. Pour Marx en particulier, on ne saurait s'en tenir là. Je vais donc essayer, après avoir donné un exposé un peu littéral des conceptions de Marx, de caractériser ces conceptions, et de pénétrer plus à fond dans la pensée de mon auteur.

On a dit souvent que la doctrine de Marx étail un « amoralismc » absolu. Volontiers ceux qui se proclament ses disciples, ceux qui conservent jalousement l'orthodoxie du marxisme, ont présenté sous ce jour l'enseignement du maître. Ils se fondent pour cela sur les sorties de Marx et d'Engels contre l'idéologie, contre les moraies philosophiques, sur l'insistance avec laquelle ils reviennent sur ce qu'a de nécessaire, d'après eux. la marche du régime capitaliste vers sa chute : ils se fondent encore sur ces endroits où l'affirmation — fondamentale chez Marx et Engels — que l'ouvrier est exploité par le capitaliste nous est présentée comme une simple constatation de fait, et nullement comme une appréciation '.

Cette façon de comprendre le marxisme me paraît

i. Engels, préface à la Misère de la philosophie, p. 12.

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tout à fait inexacte. Quand Marx nous propose la méthode d'action que j'ai dite, et qu'en même temps il nous invite à l'appliquer dans le sens que l'on a vu, quand lui-même il prend parti pour les prolétaires et qu'il se dévoue tout entier à leur cause, il y a certainement des motifs proprement éthiques qui l'y décident. Contrairement à certaines apparences, Marx, s'il a une morale différente des morales que l'on peut connaître par ailleurs, a néanmoins une morale, au sens que Ion donne d'ordinaire à ce mot.

Prenons garde en effet que Marx n'est pas un fataliste, que sa doctrine n'est pas le moins du monde une doctrine quiétiste. Certes, si cette assertion de Marx que notre conscience reflète nos actions spontanées et en quelque sorte instinctives avait cette signification que la conscience, que la réflexion n'ont aucune efficacité, que les actions que l'on appelle volontaires ne diffèrent en rien des autres, qu'ainsi tout l'effort de pensée des hommes ne modifie en rien le cours des événements, alors certes, tout obéissant dans le monde à une nécessité aveugle, il serait parfaitement inutile d'avoir des principes moraux pour régler son action : le choix et l'adoption de ces principes ne changeraient rien à rien.

Mais Marx croit à une efficacité, bornée sans doute, de l'action réfléchie. (( Les philosophes, dit-il, n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières ; or, il importe de le changer » ' : peut-on dire plus expressément qu'il y a moyen de changer le monde ? La disparition du régime capitaliste et l'établissement du communisme sont inévitables ; mais s'il est vrai que la

i. Notes sur Fcuerbach, n (Religion, philosophie, socialisme, p. 237).

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société présente est grosse en quelque sorte de eelte société future qui sera tout autre, il n'est pas moins vrai que les clïbrls accomplis en vue d'instruire et d'organiser la classe ouvrière auront pour elTct d'à abréger la période de la gestation, el <l adoucir les maux de [T] enfantement » '. On comprend à l'aide de ces citations ce que Marx a voulu dire quand il a parlé dr celte science qui, produite par le mouvement historique el s'y associant en pleine connaissance de cause, cessait d'être doctrinaire pour devenir révolutionnaire \ Marx veut que l'on renonce à poursuivre l'impossible ; il croit que la vertu de notre action réfléchie est enfermée dans des limites étroites : que dans cette action réfléchie, en conséquence, nous devons tenir compte de l'étal actuel de la société et du sens de l'évolution nécessaire de cette société : il admet cependant, il proclame que la réflexion n'est pas inutile.

Est-il besoin de prouver plus longuement ce point ? Un certain passage du Capital paraîtra sans doute plus décisif encore que. ceux que je viens de citer. Non que ceux-ci ne soient pas tout à fait clairs : mais la pensée de Marx y est exprimée en termes abstraits ; ou bien encore celle pensée y est appliquée à un événement

— l'instauration du régime communiste — qui, s'il doit se produire d'un coup, ne se produira pas demain, quelque nécessaire qu'on le croie et quelque prochain qu'on veuille le faire, et qui, s'il doit se produire par une série de transformations partielles successives

— c'est à celte idée que Marx parait s'être rangé vers la

i. Le capital, préface, p. 11 de la trad. fr. 2. Misère de la philosophie, p. 1^4-

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fin de sa vie — ne représente point quelque chose d'assez précis et d'assez restreint. ^ oici donc une question pratique tout à fait d'actualité, et on ne peut mieux définie : la question de la législation protectrice du travail. Cette législation, Marx la donne comme un produit « naturel » de la grande industrie ; mais comment l' entend-il ? pour lui, la législation industrielle est la « première réaction consciente et méthodique de la société contre son propre organisme, tel que l'a fait le mouvement spontané delà production capitaliste ». Et Marx de demander que celte législation soit étendue, afin que la classe ouvrière soit mieux protégée ((physiquement et moralement » '. C'est «l'entente de ceux qui [pensaient avec] ceux qui [souffraient] » 2 qui a amené ce premier résultat — que sans elle on eût pu ne pas avoir, ou ne pas avoir aussi vite — de l'établissement d'une législation industrielle ; c'est de cette même entente, c'est-à-dire de l'intervention de l'action réfléchie dans le jeu des forces sociales spontanées et instinctives, que Marx attend l'extension, et l'extension rapide, de cette législation.

Si Marx n'est pas un fataliste, s'il croit que l'action de l'homme, dirigée par la pensée, peut accélérer ou ralentir le cours des événements, et sans doute aussi infléchir légèrement ce cours dans une direction ou dans une autre, il y a lieu de se demander pourquoi Marx s'est mis, dans la lutte que se livrent les classes, du côté des prolétaires, pourquoi il a travailléà avancer le triomphe de ceux-ci. Il eût pu aussi bien — et la

i. Le capital, liv. I, j>. 208, pp. 21G-217 do la trad. fr. 2. Lettres à Yiwje ; cf. Manifeste communiste, § 2 5.

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plupart sans doute, issus de son origine, se trouvant dans la même situation sociale on il était, tussent agi ainsi — se mettre de l'autre coté, travailler à prolonger la domination de la classe capitaliste. Dans La mesure où les événements sont inévitables, il est trop clair qu'il est inutile que nous entreprenions rien sur eux : il serait aussi ridicule de vouloir y aider que de prétendre les contrarier. Mais il est trop clair aussi que. pour la mesure on les événements dépendent de nous, c'esl dans un sens aussi bien que dans l'autre que nous pouvons les modifier.

Pourquoi donc Marx a-t-il pris l'attitude que nous savons? Chercher la raison de cette attitude dans la théorie de la valeur où Marx a été conduit par son étude des faits économiques, dans cette théorie considérée en tant qu'explicative des faits que présente l'expérience, ce serait renverser l'ordre naturel des choses. Je n'ai pas à examiner ici ce que signifie au juste cette théorie marxiste de la valeur, d'après laquelle le travail serait à la fois la source et la mesure de la valeur, d'après laquelle par conséquent l'ouvrier, lorsqu'il ne reçoit pas tous les biens auxquels il a travaillé, ou l'équivalent de ces biens, ne reçoit pas le produit intégral de son travail : est-ce là une explication scientifique véritable des faits, ou bien si Marx, en exposant sa théorie de la valeur, a voulu plutôt poser un principe exprimant la réalité d'une manière approximative, mais propre à mettre en lumière certaines lois économiques importantes' ? peu importe. Tout ce que

i. Cette deuxième interprétation est celle de Croce ; je ne sais si elle est plus vraie que l'autre; elle est à coup sûr plus à l'honneur de M;irx.

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je veux noter, c'est que, quand même il serait possible de dire que l'ouvrier est dépossédé, par ce contrat du travail auquel il a consenti, d'une partie de la valeur qu'il a créée '. on ne saurait cependant parler ici à! exploitation, c'est-à-dire exprimer du regret de ce l'ait, sans quelque raison qui vous y détermine, en dehors de la simple constatation du fait. Ce n'est point uniquement parce qu'il voit qu'on enlève à l'ouvrier une par tie de la valeur qu'il a créée, que Marx accord sa sym pathie et son aide à l'ouvrier ; c'est parce qu'il a une raison de ne pas vouloir que l'ouvrier perde une partie de la valeur qu'il a créée.

Serait-ce, alors, l'altitude de tant de «bourgeois» qui aurait déterminé — déterminé par opposition — l'attitude de Marx? Il n'est pas invraisemblable, loin de là, que Marx ait été poussé en partie à mettre son activité au service du prolétariat par le spectacle du pharisaïsme ou de la sottise de ceux dont il s'est fait l'adversaire acharné : pharisaïsme des bourgeois qui masquent leur égoïsme sous de belles formules, qui justifient au moyen de principes auxquels ils ne croient qu'à moitié une conduite uniquement dirigée par leur intérêt particulier ; sottise de ceux qui croient à une telle justification, de ceux encore qui s'imaginent que ce régime durera éternellement, dont ils tirent tant de bénéfice.

i. Je déclare sans hésiter que pour moi il y a quelque chose d'absurde à parler ainsi. Si l'ouvrier s'accommode d'un contrat qui ne lui donne pas la totalité ou l'équivalent des marchandises à la production desquelles il a travaillé, on n'est pas en droit de dire que l'ouvrier a créé toute la valeur de ces marchandises ; aussi bien, que l'on considère ce que l'ouvrier produirait, abandonné à lui-même. Mais ce n'est pas le lieu de s'arrêter là-dessus.

iGo LA PHILOSOPHIE MORALE AU XIX° SIÈCLE

Il reste néanmoins, comme je le disais tout à l'heure, que les sentiments proprement éthiques ne sont pas absents de l'œuvre de Marx, que le souci de la justice, ou encore de l'intérêt général — c'est tout un pour moi, et ce me paraît avoir été tout un pour Marx — a été le plus important des mobiles qui ont fait agir Marx et qui l'ont fait écrire. Faut-il des citations pour montrer qu'il est ainsi? On peut en fournir un grand nombre, un si grand nombre même, que je comprends difficile-1 ment que l'on ait pu parler de 1' « amoralisme absolu » de Marx. Dans les Lettres à Rage, c'est ce passage où Marx fait appel au senlinniil de la honte pour déterminer ses lecteurs à se ranger à ses côtés ', c est celui où Marx demande « l'entente de ceux qui pensent et de ceux qui souffrent ». Dans Le capital, ce sont ces endroits où Marx nous montre le capital suant le sang et la boue par tous ses pores, où il le compare à un vampire qui ne lâche pas sa proie « tant qu'il reste [à celle-ci] un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter», où il nous fait voir cette « dissolution terrible et dégoûtante des anciens liens de famille », cette « pourriture » qu'engendre le capitalisme ". Et il conviendrait d'ajouter encore les perspectives que Marx nous entrouvre pour le jour où le communisme aura remplacé le régime capitaliste : plus de classes et d'antagonismes dans cette société nouvelle, mais « une association où le libre dévelop-

i. Voir encore Le capital, préface, p. 1 1 de la trad. fr. : « Fersée se couvrait d'un image pour poursuivre les monstres; nous, pour pouvoir nier l'existence des monstruosités, nous nous plongeons dans le nuage tout entier, jusqu'aux yeux et aux oreilles ».

■2. Le capital, liv. I. pp. i3o, aia de la trad. fr.

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pement de chacun sera la coud il ion du libre développement de tous » ' ; l'homme échappe à la nécessité « pour devenir maître de ses destins » ; la production est organisée « dans les conditions les plus favorables pour lui » ; avec la liberté, l'égalité, la fraternité primitives sont restaurées dans une forme plus haute2. Qui oserait nier que la haine de Marx pour le régime capitaliste, même quand elle s'exprime dans une forme sarcaslique, soit une haine généreuse, qui oserait nier que Marx ressente une sorte d'enthousiasme — discret à la vérité et retenu — quand il se représente celte société future à l'avènement de laquelle il travaille de toute son ardeur ? comment prétendre, devant tant de textes, et de tels textes, que les préoccupations éthiques n'apparaissent nulle part chez Marx?

Marx a réellement une éthique. Mais alors, ne va-til pas mériter les mêmes critiques qu'il adressait, avec tant de vivacité, aux idéologistes ? En quoi la morale marxiste se distinguera-t-elle des autres morales?

La caractéristique commune des morales que les philosophes ont enseignées, c'est qu'au lieu de se borner à proclamer le principe tout à fait général par lequel la conduite des hommes doit être gouvernée, et de reconnaître que l'application de ce principe dans la pratique ne peut manquer d'être infiniment diverse comme les circonstances mêmes où cette application sera faite, ces morales interposent entre le principe suprême qu'elles adoptent ou qu'elles supposent et la

i. Manifeste communiste, § 54.

2. Engels, Anti-Dùhring (Religion, philosophie, socialisme, p. i5a.), l'rsprung der Familie, fin.

Philosophie morale. ii

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diversité infinie des conjonctures qui se présentent

dans les instants successifs de notre vie des règles, des principes intermédiaires auxquels elles donnent, auxquels du moins elles tendent à donner une valeur absolue, dont elles ne voienl pas, ou dont elles ne voienl pas assez la relativité. Là es! Le vice des morales philosophiques; et ce vice, l'éthique marxiste en est exempte.

Je veux m'expliquer plus clairement. Pour cela, Paudra-t-il toul d'abord m appesantir sur ce poinlqu'unc morale ne saurait être satisfaisante si elle ae subordonne toute la pratique à un principe suprême '.] L'objet de la morale est de déterminer comment nous devons agir pour que toutes nos actions puissent se justifier à nos yeux; et comme nos actions, celles du moins qui sont conscientes et qui constituenl la conduite, sont déterminées par des fins que notre esprit conçoit, comme les tinsse peuvent ordonner selon nue sorte de hiérarchie, les fins particulières rentrant pour ainsi dire dans des fins plus générales, il s'agit en somme pour la morale de trouver une fin au delà de laquelle notre raison n'éprouve pas le besoin de remonter, un htavôv, par lequel nous puissions nous diriger dans la vie sans craindre que, nous dirigeant par lui, nous fassions rien (pie notre raison ne doive approuver.

Mêlions que nous ayons trouvé ce principe suprême delà morale, et qu'il nous commande de vouloir la plus grande somme de bonheur pour le< êtres capables d'être heureux ou malheureux, notre bonheur individuel n'étant point estimé plus liant que celui des autres. Alors sans dont',' il sera utile de déterminer et d'énoncer des principes moins hauts, des règles plus

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particulières : telle la règle qui nous prescrit de développer le plus possible notre énergie morale, ou la règle par laquelle nous nous interdirons de mentir ; pour nous tenir dans ce domaine où Marx s'est enfermé, il sera utile de parler des « droits de l'homme », de réclamer la liberté des hommes, légalité, et ainsi de suite. Mais que signifieront au juste ces règles, et quelle en sera la valeur? Elles signifieront qu'en soi, que dans la plupart des cas il est bon, par exemple, que les hommes soient laissés libres. Elles auront cette utilité de résumer les observations que l'on a pu faire touchant les conditions, pour les individus pris séparément ou pour la collectivité, de ce bonheur que l'on cherche à augmenter le plus possible1. Elles ne résument pas, toutefois, ces observations d'une manière parfaite ; et c'est pourquoi il faut se garder de les appliquer si, les appliquant, on doit se mettre en contradiction avec le principe suprême qui seul peut les justifier ; c'est pourquoi il faut se garder d'attribuer une valeur absolue à ces principes, à ces règles intermédiaires : quelque aide que de telles règles nous apportent, c'est en définitive par l'application directe du principe suprême à la réalité complexe et perpétuellement mouvante que nous devrons nous déterminer dans notre conduite.

Je pense que ces considérations, pour ne pas avoir

i. Elles ont une autre utilité dont j'ai fait mention dans mon article sur Lu superstition des principes [Revue de métaphysique et de morale, janvier iqo3): elles préservent la société de l'arbitraire des gouvernants, elles défendent l'individu contre la tentation qu il éprouve sans cesse de s'affranchir de toute sujétion intérieure; mieux vaut suivre toujours des règles qui ne sont pas toujours bonnes, mais qui le sont le plus souvent, que de ne suivre aucune règle.

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été expressément formulées par Marx el pour ne pas avoir été, peut-être, très nettement aperçues par lui, n'en sont pas moins <le nature à éclairer sa critique de l'idéologie, à définir la façon donl son éthique s'oppose à l'éthique idéologique. L'éthique idéologique, avec ces règles dérivées qu'elle tend à ériger en règles absolues, qu'elle affirme éternelles, celle éthique, négligeant de s'attacher à l'étude de la réalité transitoire donnée. inspirera une action qm — dans la mesure restreinte de son clïicacité — pourra ne [tas être conforme à ce que réclame cette réalité transitoire, qui par la risque d'être malfaisante, qui risque surtout d'être impuissante et vaine. Marx, lui, rejette ces marottes idéalistes qui ne s'accordent pas avec les faits conçus dans leur enchaînement1: il se désintéresse des entreprises qu'il sait vouées d'avance à l'insuccès : il veut que la morale ne condamne que ce que l'histoire a déjà condamné2 : étudiant l'état de la société où il vil et la loi de l'évolution de celle société, il discerne que certaines améliorations sont réalisables, sont nécessaires mêmes, et alors il travaille à hâter ces améliorations, à faire qu'elles se réalisent dans les meilleures condition-. D'un mot — ce mot surprendra ceux qui se rappelleront l'histoire des sectes socialistes, et L'altitude de la secte qui prétend suivre Mai \ : mais je n'en trouve pas de plus propre — . d'un mot, l'éthique de Marx est une éthique possibiliste .

i. Engels, Feuerbach (Religion, philosophie, socialisme, p. aoj); voir encore le passage (p. 208) où Engels 'lit que le vrai sera reconnu faux, que le faux a été vrai, et que c'est dans le prétendu contingent <ju<- se cache le nécessaire.

a. Voir Misère de lu philosophie, [>. i "7 'i . et la préface d'Engels, p. 12.

3. Je ne sais si j'aurai réussi à faire accepter mon interprétation do

KARL MARX lC5

Il nie reste à apprécier celte morale de Marx que je viens d'exposer et d'expliquer de mon mieux.

Cette morale, manifestement, est à la fois insuffisamment élaborée et incomplète : elle n'est point pour donner une satisfaction parfaite à celui que les questions morales, que toutes les questions inorales préoccupent.

Marx ■-il ne faut jamais perdre ce fait de vue — est un homme d'action. Il doit à cela d'avoir senti fortement que tout tend vers la pratique, qu'il n'est rien de sérieux, qu'il n'est rien de vrai que ce qui prouve sa vérité dans la pratique1. Et c'est encore parce qu'il était homme d'action que Marx a eu un souci si vif du réel, qu'il n'a rien voulu entreprendre que ce qu'il regardait comme possible. Mais en même temps, tourné tout entier vers l'action, Marx a négligé d'exposer ses idées morales de cette manière qui eût con-

l'éthique marxiste. A ceux qui répugneraient à l'accepter, je demanderai qu'ils se posent la question suivante : quelle eût été l'attitude, l'action de Marx si l'évolution nécessaire de la société lui avait paru se faire dans un sens opposé à ses vœux? Marx voit l'humanité s'acheminer vers le communisme, lequel en soi est un régime supérieur au régime capitaliste, l'humanité est en progrès (Engels, Feuerbach, dans Religion, philosophie, socialisme, p. 189 ); qu'eût-il fait s'il en eût été autrement? 11 eût sans doute cherché à retarderune évolution fâcheuse; il eût cherché à adoucir, dans la mesure du passible, des maux inévitables et inguérissables.

i. Pensées sur Feuerbach, 2 (dans Religion, philosophie, socialisme, p. 235) : « la question s'il y a une vérité objective pour la pensée humaine n'est pas une question de théorie, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme doit prouver la vérité, c'est-à-dire la puissance, la Diesseitigkeit [le mot est intraduisible] de sa pensée. Le combat sur la vérité ou la fausseté d'une pensée qui s'isole de la pratique esl une question purement scolaslique » ; v. encore la pensée 8 (même vol., p. 207).

l(l(i LA PHILOSOPHIE HORALE U \l\ B1ÈCLE

tenté les esprits spéculatifs, el il a Laissé de côté l<>ules les questions morales qui lui onl paru secondaires.

Marx n'a formulé nulle pari le principe suprême de .,,n éthique, lies! permis d'inférer de quantité de passages de ses œuvres, il»' ces passages notamment où il déclare compter, pour l'aider dans La indu1 qu'il s'est donnée, sur Ions les hommes poinl asservis à leurs intérêts particuliers, que Le principe suprême de l'éthique marxiste n'esl autre que le principe «le l intérêt général : ce n'est toutefois là qu'une inférence.

Y;i\anl pas formulé le principe qu'il choisit comme fondement de son éthique, Marx — cela va de soi — n'a pas non plus entrepris de Légitimer son choix.

Enfin Marx ne s'est occupé, dans ses ouvrages, que (rune seule question pratique, la question de la propriété : et s'il a montré que pour lui Les autre- questions étaient d'une importance moindre, que La solulimi de ces autres questions, en outre, était Liée d une certaine façon et dans une certaine mesure à celle de la question primordiale, pour autant cependant que ces questions sont indépendante- de celle de la propriété, c'est en vain qu'on chercherai! dans Marx aucune lumière sur elles.

J'ai dit ce <pii manipie dan- l'éthique de Marx. \ oici maintenant ce «pion y trouve, et «pu esl excellent.

En premier lieu, on doit avoir beaucoup de reconnaissance à Marx d'avoir affirmé que Le plus grave de tous les problèmes pratiques est celui de la propriété, cl d'avoir contribué à imposer ce problème à l'attention de tous, à le mettre au premier plan des préoccupations contemporaines. Les morale- antiques étaient

KARL MARX 167

Individualistes, en ce sens qu'elles considéraient tout d'abord l'individu isolé, qu'elles cherchaient à déterminer quel était pour cel individu le souverain bien, et qu'elles n'introduisaient qu'accessoiremeni la considération des rapports sociaux. La morale chrétienne esl individualiste elle aussi ' ; et, de plus, elle n'attache aucun prix aux biens de la terre. Mais les morales contemporaines placent tout de suite l'homme dans la société, elles sont sociales avant tout : et dès lors c'est un objet de scandale que le1 latitudinarisme qu'elles ont souvent professé à l'égard de la question de la propriété ; c'est un objet de scandale qu'elles ne nous aient pas toujours imposé comme première obligation et qu'elles ne nous aient pas toujours fait une obligation rigoureuse de travailler à l'instauration du régime le meilleur de la propriété. La poussée même des événements, le jeu des forces sociales spontanées tendent à faire cesser ce scandale, à le rendre du moins moins fréquent : l'action de ces forces a élé aidée par la diffusion des idées de penseurs comme Marx.

Toutefois ce n'est pas dans ce que je viens de dire que réside l'originalité, ni l'intérêt le plus grand de l'œuvre de Marx comme éthicien. L'originalité de Marx comme éthicien, je la trouve dans le réalisme, dans ce (pie j'ai appelé encore le possibilisme de Marx. C'esl là ce qu'il y a de vraiment nouveau dans

1. Une seule citation; je la prends clans le Sermon sur l'ambition de IV.— net. Bossuet discute l'objection de ceux qui disent que dans les grands emplois on peut faire plus de bien ; et il répond : « dans des emplois bornes ayons une charité infinie ». Comment mieux donnera entendre que les sentiments de l'homme charitable sont tout ce qui importe, et que le» effets de la charité sont indillérents !

[68 LA PHILOSOPHIE MORALE \i \l\ <imii

L'éthique marxiste; c'esl pour mieux l'aire pénétrer dans les esprits cette conception à Laquelle il tenait tanl

que Marx a outré L'express de sa pensée, qu'il a

paru enseigner par endroits un Fatalisme, qu'il a affecté ailleurs un amoralisme donl il était lié- éloigné*

Et il l'aul gravement louer Marx, il foui lui avoir beaucoup de gré d'avoir combattu comme il a fait l'idéologie, la sentimentalité, L'optimisme des philosophes. Par Leur ignorance de Leur temps, par Leur confiance, encore, eu la vertu de leurs formules, il- se condamnent à n'aider en rien au progrès, Lorsqu'ils ne mettent pas. même, obstacle au progrès. Quand on lit ce qu'Engels a écrit sur Feuerbach1, on ne peul s'empêcher de penser a un autre auteur, contemporain ou à peu près de Marx, je veux parler de Comte. Comme Feuerbach. Comte a négligé complètement d'étudier la structure de la société où il a vécu, cl qu'il prétendait transformer; d n'a presque rien vu de celte structure, de L'évolution où l'humanité est entraînée : comme Feuerbach, Comte a cru qu'il suffisait de prêcher L'altruisme, 1 a ni •, pour changer la société, il a méconnu

L'homme réel, qui est ordinairement poussé dans ses actions par des mobiles égoïstes ou mauvais, la cupidité, la soif de domination. De lui et île Marx. Lequel a le plus perfectionné L'éthique, Lequel a le mieux servi l'humanité, Lequel a le mieux mérité le beau nom de positiviste, (pie Comte avait pris? On accordera sans doute que c'est Marx.

i. Voir dans Religion, philosophie, socialisme, pp. 198 et suiv.

Par J. -Emile Roberty.

Ce n est point de la religion de Vinet ni de ses opinions littéraires que je dois vous parler, mais de ses idées inorales. Cependant, avant de vous les exposer, il me faut de toute nécessité vous donner quelques indications qui vous aideront à situer l'écrivain vaudois dans son milieu, à son époque, et vous permettront de vous représenter sa personnalité et son influence avec quelque précision.

Comme tout ce qui sort du protestantisme de langue française, A inet est encore, en France, en dehors des groupes protestants et de quelques écrivains qui, par état, s'intéressent à l'histoire des idées, presque un inconnu. Le caractère exclusivement moral de sa mentalité le fait toujours apparaître un peu comme un étranger à un génie comme le nôtre qui relève de l'ordre sentimental, intellectuel ou esthétique plus encore que de l'ordre spécifiquement moral. Telle est, me semblet-il, sans y insister davantage, l'une des raisons de l'obscurité relative qui enveloppe encore, chez nous, le grand penseur chrétien.

I ~0 I \ PHILOSOPHIE MORALE \l \l\ SIECLE

En parlant de lui, nous aurons à prononcer dos mois qu'on n'entend d'ordinaire qu'entre initiés, à nous aventurer sur le terrain de l;i piété la plus intime, mais c'esl en donnanl aux termes que j'emploierai le sens le plus large, le plus éloigné <!<• toute conception autoritaire de la religion et de l'Eglise que vous aurez le plus de chance de les prendre dans le sens que \ inet lui-même leur attribuait.

D'une famille d'origine française, établie en Suisse depuis deux générations, le théologien et littérateur protestant Alexandre \ inet ' naquit à Oucliv près Lausanne en 175)7. Il mourut à Lausanne en l847- Après des études théologiques, fort médiocres, il le dit luimême, il se voua au ministère pastoral, sans cependant l'exercer jamais d'une manière régulière et officielle. Sa vie fut consacrée entièrement à renseignement religieux cl littéraire, d'abord à Bâle, puis à Lausanne: et la défense de la liberté de la pensée et de l'individualisme chrétien dans tous les domaines de l'activité de l'homme, fut la grande passion de son cœur.

De tous les critiques, Sainte-Beuve fut celui qui mit le plus d'insistance, bien qu'il ait cru devoir parfois s'en excuser, à présenter ^< inet au public français, en tant que critique littéraire.

(( A inet, dit-il, a une originalité qui reproduit et condense heureusement les qualités de la Suisse française, et en même temps, il a une langue en général excellente, classique à sa manière et qui sent nos meil-

1. Sur Alexandre Yinot. voyez la préface île l'Esprit <le \inet, par J.-F. Astié, chez Bridel, Lausanne; l'article sur \inet, dans VEncyèlopédie des Se. religieuses, auxquels nous avons t'ait do nombreux emprunts.

LES IDÉES MORALES DE VINET l~l

leurcs fleurs. — Après MM. Daunou et Villemain il est, à mon jugement, de tous les écrivains français celui qui a le plus analysé les modèles, décomposé et dénombré la langue, recherché ses limites et son centre, noté ses variables et véritables acceptions. .. »

« Lorsque A inet, continue Sainte-Beuve, dit du siècle de Louis XIV : notre littérature, on est un peu surpris au premier abord, et l'on est bientôt plus surpris que la littérature française, en retour, ne l'ait pas déjà revendiqué et n'ait pas dit de lui : nôtre. » Sainte- Beuve écrivait ces lignes en 1807 '.

Parlant d'une leçon de Vinet sur Bourdaloue, que l'auteur de Port-Royal, retour de Home, entendit à son passage à Lausanne, il dit : « J entendis une leçon pénétrante, élevée, une éloquence de réflexion et de conscience. Dans un langage fin et serré, grave à la fois et intérieurement ému, l'âme morale ouvrait ses trésors. Quelle impression profonde, intime, toute chrétienne, d'un christianisme tout réel et spirituel. Jamais je n'ai goûté autant la sobre et pure jouissance de l'esprit et plus vif le sentiment moral de la pensée. »

« C'est un véritable diamant, disait Michelet, de l'une des études littéraires de Vinet; il ne se peut rien de plus pur ! »

En envoyant au professeur de Lausanne son « Essai sur la métaphysique d'Arislote », M. Ravaisson lui écrivait ces mots dans lesquels'il y a peut-être autre chose qu'un compliment : « II n'y a point de critique à laquelle je dusse céder plus qu'à la vôtre, et point

1. Cf., pour les citations de Sainte-Beuve, Portraits contemporains, II. Derniers portraits littéraires, p. £87, 4<p.

I~2 LA PHILOSOPHIi: MitKM.I \i \l\' SIKCLE

(I approbation qui me confirmai davantage dans les sentiments qui m auraient paru vrais. »

On comprend qu un écrivain qui a pu se concilier L'estime et l'admiration d'esprits si divers -ans parler de Bérenger et de Lamartine, ail mérité d'être rangé par Sainte-Beuve « parmi ceux qui vivent dune vie complète au dedans el qui, sans rien Laisser éclater, arrivent à savoir par expérience toul ce qu'il a ('"lé donné à l'homme de sentir, o

Laissez-moi encore vous lire ces lignes de M. Brunetière, écrites en [890, longtemps avant son évolution vers le catholicisme ; elles ont tout au moins un mérite documentaire : « Quand je rassemble mes plus plus anciens souvenirs el que je fais mon examen de conscience, je ne trouve pas d'historien de la littérature à qui je doive davantage ni de qui j'aie plus appris...; je suis heureux que l'occasion s'offre à moi de le dire. .Mais d'un autre côté, comme il y a bien quinze ou vingt ans que je ne le lis plus, que je me garde même soigneusement de le lire, pour mètre jadis aperçu que si j'avais par hasard une idée, \ inet l'avait toujours eue avant moi. je crains de n en pouvoir parler avec autant de précision que je voudrais.

« Psychologue longtemps avanl que ce mot fûl à la mode, et moraliste ingénieux, pénétrant, profond, personne encore n'a parle mieux que lui Ar quelquesuns t\r DOS grands écrivains, et, en particulier, de Pascal, (l'est quelque chose el même beaucoup, si nos jugements nous jugent nous-mêmes el que de bien parler de quelques hommes extraordinaires ne soit pour ainsi dire se mettre de leur famille. »

LES IDÉES MORALES DE YINET l"]3

Enfin je citerai, Messieurs, ce témoignage presque religieux rendu à Yinel par Scherer qui, bien que d'éducation protestante, appartenait à une toute autre famille d'esprits que le penseur de Lausanne : « La personne de Vinet est l'une de celles qui restent dans la mémoire des hommes comme ayant reflété d'une manière particulière l'auguste image du Maître ; son œuvre a moins consisté dans ce qu'il a dit et dans ce qu'il a fait, que dans ce qu'il a été. Le voir, c'était déjà une lumière et un appel, lavoir connu est une bénédiction dont on doit reconnaissance à Dieu. »

Vous comprendrez. Messieurs, que ce n'est pas pour le vain plaisir de jeter quelques fleurs sur sa mémoire que je vous ai fait ces citations, mais simplement pour rappeler que Vinet, même dans les groupes qui n'étaient pas les siens, fut regardé comme l'une des personnalités les plus éminentes de son temps.

Quant à son influence dans l'ordre de la pensée religieuse, je dois aussi indiquer brièvement le fait qu'elle ne se fit réellement sentir qu'après sa mort. Le protestantisme de langue française entre i83o et i85o, à part quelques rares esprits tels qu'Edmond de Pressonsé qui fut un des plus fervents disciples de Vinet, le protestantisme français le laissa dans une sorte d'isolement. \inet écrivait en i846, un an avant sa mort : « Tous ont peur, nul ne m'aide, quelques-uns seulement comprennent. » C'est que depuis une dizaine d'années, le côté exclusivement moral par lequel il présentait le christianisme, l'avait amené à accentuer son indépendance intellectuelle à l'égard de la tradition ecclésiastique régnante. Pour lui, l'Evangile était avant tout la religion de la conscience, dans le

sens moral el religieux que prend toujours ce mot (lai i> la terminologie protestante habituelle, cl toute assertion doctrinale qui lui paraissait compromettre le sentiment du bien el du mal, du juste el de l'injuste, el la nécessité d obéir à la loi morale, lui était suspecte, quelle que lût l'autorité qui la proclamât. D autres oui provoqué une nouvelle évolution salutaire de In pensée chrétienne dans le protestantisme par l'étude scientifique des documents bibliques H de L'histoire des dogmes; Vinet, peu au courant do la théologie scientifique qui venait à peine de naître, ne quitte pas un instant le terrain moral. S d affirme que I Évangile est « la conscience de la conscience » — et vous verrez tout à l'heure comment d faut entendre celte expression — d'autre part il revient sans cesse sur les idées suivantes : « Les vérités de l'Evangile ne -oui pas des vérités parce que Dieu les a dites, niais Dieu les a dites parce qu'elles sont des vérités. Si elles -nul vraies, elles sont humaines. Elles doivent trouver confirmation dans tous les éléments essentiels de notre nature el dans toutes les parties de notre expérience. Cette confirmation est pour plusieurs la seule preuve de la vérité de l'Evangile : cl quant aux autres, leur croyance peut bien être exacte cl complète, mai>> leur foi n esl ni personnelle, ni vivante, elle est incapable de devenir le principe de leur vie intérieure, tant qu'elle n'a pas reçu celle confirmation de la conscience. » Vinet n'attaqua jamais de face les anciennes idées, mais, passanl par dessous, pour pénétrer jusqu'au centre de la vie chrétienne, il se trouva porté par sa psychologie pénétrante cl sûre, par l'analyse des faits moraux du salut. bien au delà des constructions juridiques de la dog-

maliquc traditionnelle, « Je ne puis croire, écrivait-il en i8A4, au dogme de la substitution. La translation de la coulpe sur L'innocent est décidément contredite par nos notions morales. »

Il fut, en outre, un des penseurs les plus vraiment libres du xixe siècle, et le chrétien le plus antisectaire qui fut jamais. Les deux citations suivantes me semblent le prouver suffisamment : « La Réformation comme principe est en permanence dans l'Eglise comme le christianisme. C'est le christianisme se restaurant spontanément et par ses propres forces. En sorte qu'aujourd'hui même, quelle cpie soit l'importance du xvie siècle, la Réformation est encore une chose à faire, une chose qui se refera perpétuellement et à laquelle Luther et Calvin n'ont fait que préparer un chemin plus uni et une porte plus large. Ils n'ont pas, une fois pour toutes, réformé l'Eglise, mais affermi le grand principe et posé les conditions de toutes les réformes futures ».

« Le protestantisme, dit-il enfin, n'est pour moi qu'un point de départ : ma religion est au delà. Je pourrais, comme protestant, avoir des opinions catholiques, et qui sait si je n'en ai pas ; ce que je repousse absolument, c'est l'autorité. »

Vinet n'a donc rien dans l'esprit ni dans le cœur qui rappelle le chrétien obscurantiste. Pendant toute sa vie il ne cessa d'apprendre et d'évoluer, sans jamais quitter le terrain de l'obligation morale, sur lequel venait s'implanter toujours plus profondément son Evangile.

J'arrive, Messieurs, après cette trop longue mais, à mon sens, nécessaire introduction, aux idées morales de Vinet.

\-(\ LA PHILOSOPHIE MORALE \l \i\ SIÈCLE

.le dois rappeler cependant, - — car on ne saurai! user de trop de précautions quand on veuf parler de lui el ne pas le trahir — que nous n avons pas affaire, en lui. à un philosophe «le profession ou à un espril constructeur el systématique. Il esl pour cela trop près de la \ie. Il s'inquiète plus de La certitude de l'acte que de la certitude <le la notion. Anti-intellectualiste, il a les défauts que cette disposition emporte avec elle : la tendance, par exemple, à passer hop vite du sujcl à l'objel ou à se réfugier d'emblée dans l'absolu. Avec une grande humilité, il avouail que la critique et ses méthodes rigoureuses, l'histoire, la philosophie, en un mot: une culture scientifique sévère, lui manquait.

L'absence de ces guides de la pensée se fait sentir par un certain défaut de sûreté dans la marche el de maturité dans la conception, par un manque de rigueur dans l'application de ses principes les plus chers. \ inel fut avant tout un psychologue chrétien auquel pas une des expériences les plus profondes el les plus tragiques de la vie morale ne resta étrangère et qu'il sut exprimer en un langage souvent admirable de force et de précision.

Il est un guide de l'activité pratique de l'homme et du citoyen.

Quels sont donc les caractères de son expérience morale, comment celle-ci enrichie el transformée par son expérience chrétienne, lui a-l-elle fourni la base inébranlable des deux principes dont il s'est fait le champion dans son pays : celui de la valeur absolue de l'indi\ îdualité et celui de la liberté de penserPC'est ce qu'il faut maintenant tenter d'exposer.

A inet trouve en lui-même ou plus exactement dans la nature humaine, le sentiment de l'obligation morale, l'impératif catégorique de Kant ; le mal ou le péché n'a pas détruit cette forme constitutive de l'individualité ; mais l'individualité ne saurait être obligée envers ellemême, elle ne peut l'être qu'envers un autre qu'ellemême; cet autre c'est la loi morale absolue ou Dieu. Mais Dieu, conçu en tant que loi morale absolue, n'a point la puissance d'agir victorieusement sur la volonté et de la faire passer à l'acte ; ou encore, le sentiment de l'obligation, étant donnée la nature égoïste de l'homme, n'est pas assez vivace pour déterminer l'homme à obéir à Dieu. « On blâme, dit Vinet, l'homme dont la conduite n'est pas réglée sur des principes, et sans doute, on a raison ; mais pour changer le fond même de la vie. qu'est-ce que des principes qui ne seraient pas en même temps des motifs et des mobiles. » Il faut donc que la loi morale ou Dieu revêle un caractère de souverain attrait pour permettre au sentiment de l'obligation de se réaliser en obéissance, il faut que Dieu nous apparaisse avec un caractère humain, chez lequel la sainteté et 1 amour soient inexprimablement unis et que l'individu se trouve ainsi sollicité à l'obéissance autant par l'attrait de la loi que par le sentiment de l'obligation. A cette condition, l'obéissance n'est plus un acte d'esclave, mais mi acte d'homme libre. OrVinet qui est un disciple du Christ et dont les idées morales ne peuvent pas être séparées de ses idées chrétiennes, voit dans la personnalité historique *dn Christ l'absolu moral ou Dieu, revêtu de l'attrait nécessaire à l'accomplissement de la loi. Le christianisme saisi, non pas dans les commandements de 1 Eglise ou de l'Ecriture,

Philosophie morales. ia

I70 LA PHILOSOPHIE MORALE il \l\ B1ÈCLB

mais dans la personne ou dans La vie intérieure <lu Christ, résoudrait l'antinomie outre le sentiment de l'obligation el L'impuissance de L'homme à le réaliser.

Mais reprenons quelques-uns de ces | ils en ('coulant Vinet lui-même. C'est dans son étude sur Montaigne cl dans son essai intitulé : / // critérium du hou moral1, qu il s'exprime le |>lus explicitement sur le principe el la nature de la morale

Je dois vous avertir que dans celle exposition. \ înet néglige totalement le point de \ne social mais nous le retrouverons plus loin en parlant de l'individualité.

(( Montaigne, dit Vinet, parle assez souvenl de Dieu, mais nulle part comme du terme où doit aboutir noire obéissance à la loi morale. Par là même, il n'a point de morale. Où prendrions-nous ailleurs qu'en Dieu la mesure de la morale ? Serait-ce dans la notion même de la morale? 11 est vrai que nous sentons vaguemenl que la morale est la loi de la perfection : il esl \rai que de la seule impossibilité de lui poser une limite nous la concluons illimitée; il esl vrai qu'il nous semble plus facile de la borner que de la nier et que personne ne saurait se proposer sérieusement d'être imparfait. Mais de deux choses l'une : ou c'est l'idée de Dieu préalablement saisie qui nous a fait mesurer L'étendue de la loi morale et y proportionner nos sentiments et notre volonté, et alors j'ai la preuve que je cherchais : ou la loi morale fidèlement suivie doit, de sommets en sommels. nous l'aire gravir jusqu'à Dieu qui dès lors deviendra notre immuable point de vue. Dans les deux

1. lissait de philosophie morale et de murale religieuse, par A. \ inct. — Paris, chez L. Hacliette, 1^37.

cas. l'idée de perfection se montre inséparable de celle de Dieu et 1 on peut affirmer que celui dont les déterminations morales ne partent pas de Dieu et ne reviennen! pas à Dieu, ne peut avoir la perfection pour mesure de sa morale. Il ne peut avoir pour mesure que l'homme en général, ou quelque individu en particulier, ou lui-même. »

« Or ces divers échelons ne représentent que des dislances illusoires. Détaché du degré suprême qui est Dieu, il faut que de pente en pente, l'homme roule jusqu'au plus bas degré qui est son individualité. L'homme en général? Mais où est l'homme en général? Et de quel droit ce type incertain et vague offrirait-il une mesure aux devoirs de l'homme ? Et à quel titre un individu particulier oserait-il l'offrir? En vain l'homme descendu de la cime se raidit et se cramponne sur ce penchant rapide, et y reste suspendu quelques moments ; la loi de la gravité l'entraîne au dernier degré qui est du moins une station, une base quelconque, je veux dire à 1 individualité ; mais à l'individualité sans loi supérieure à elle-même et qui sous les noms divers de caractère, de tempérament, de naturel, constitue en dernière analyse la véritable morale de ceux qui n'ont pas Dieu. Dès lors, la morale n'est pas l'empreinte d'un type commun, mais le simple portrait de l'individu, et bien loin que la loi serve de mesure à l'individu, c'est l'individu qui sert de mesure à la loi. Montaigne a tiré toutes les conséquences de l'abandon de la grande idée. Il a pris en lui-même la mesure de la loi par laquelle il voulait être régi. Aussi sa morale n'est-elle dans toute l'étroitesse du terme que la morale de Montaigne, la morale de son caractère, de

l8o LA PHILOSOPHIE MORALE \i \l\' SIÈCLE

son éducation, en un mol Montaigne Lui-même, ni plus ni moins. Au reste, il no se le dissimule pas, il trouve que (d'homme n'esl guère fin de tailler son obligation à la raison d'un autre être que le sien. » On doit dune s'attendre à trouver dans su inorale du bon cl du mauvais, du sévère et du relâché, suivant que sa nature se prête à rime ou l'autre de ces tendances. Et celle attente n'esl pas trompée ; cartel est Montaigne : ses idées morales n'ont aucun autre centre que son individualité heureuse, je l'avoue, à certains égards... »

« Changeons maintenant de point de vue et considérons la morale dans sa nature.

« La morale est l'obéissance à la loi du devoir. L'idée de devoir emporte nécessairement celle d'obligation envers une autorité en dehors et au-dessus de nous. Maintenant, à quelle autorité obéissons-nous, si nous n'obéissons pas à Dieu!' A I intérêt, à L'instinct, à la coutume, à la tradition, c'est-à-dire à nous, c'est-àdire que nous n'obéissons pas. »

Vinol n'admet pas de devoirs envers soi-même. Obéir à soi-même est une contradiction, dit-il. Or l'intérêt, l'instinct, la coutume, la tradition, c'est le moi vu de différents cotés: ou si l'on veut, ce sont des forces auxquelles on cède, non des autorités auxquelles on se seul obligé d'obéir, et cela est si vrai que le devoir dans la plupart des cas. consiste précisément à résister à l'intérêt, à l'instinct, à la coutume, à la loi du nombre.

a II serait contradictoire de placer une idée de devoir dans l'obéissance à des penchants dont la répression constitue Le devoir même. »

« C'est-à-dire que, en fin de compte, nous n'obéissons pas. »

Mais, dira-t-on, il y a la conscience. En reconnaissant la conscience vous reconnaissez que vous êtes obligés, mai- envers qui? La voix de la conscience est-elle nous ou quelque chose au-dessus de nous ? Ce qui nous lie et nous maîtrise malgré nos vœux, nos goûts, nos intérêts les plus pressants, est-co le moi ou le non moi ? o Si c'esi le non moi. comme il est impossible d en douter, ce non moi n'est-il pas Dieu?

Mai-, on se récrie, on résiste : non. dit-on. l'objet de notre obéissance ce n est ni nous, ni Dieu, c'est le bien. Pourquoi substituer Dieu au bienPVinet répond. en r\cluant de cette partie de sa discussion les arguments d'un caractère pratique : « Nous substituons Dieu au bien pour mettre une réalité à la place d une idée, puisqu'il n'est pas dans l'ordre des choses d êtrrobligé envers une idée, parce que la substance vivante de l'idée, l'être qui porte l'idée comme une qualité, venant à disparaître, toute sanction de cette idée, toute garantie de cette idée disparaît en même temps, parce que si la substance de cette idée n'est pas hors de notre moi elle est notre moi lui-même et que la source du bien étant adorable dans toute la force du terme, il en résulte clairement qu'il n'y a pas de milieu entre nous ad<»rer nous-mêmes et adorer Dieu î »

arrivés à ce point de l'exposition de la pensée de Mnet. nous obtenons, à ne considérer que les mouvements psychologicjues de la conscience morale, une morale assez semblable à la morale stoïcienne, t est la morale du devoir dan- ce qu'elle a de plu- austère et presque d effraya ut.

Si le christianisme n'existait pas. dit Vinet, les -toïques fourniraient quelques beaux échantillon- de

l8a LA PHILOSOPHIE MORALE AU \l\ B1ECL1

l'espèce humaine, mais combien leur doctrine laisserait-elle de malheureux de plus. Pour tout secours dans leurs faiblesses, ceux-ci n'entendraient qu'une voi\ inflexible leur crianl sans cesse : avance, avance ! — Mais je suis infirme, blessé, paralysé. — N'importe, avance, lu le dois. C'esl Le mobile unique offert parle stoïcisme. Le christianisme aussi nous dit d'avancer mais il tend la main à celui qui se traîne, il soulève celui qui ne peul marcher, lui seul termine el rejoint ce cercle toujours enlr'ouvert que nulle philosophie n'est capahle d'embrasser. »

Aussi. Vinet, pour ohvier à ces déficits de la morale de l'ohligalion. se met-il à verser, peut-on dire, dans la forme de l'impératif catégorique tout le contenu de l'Evangile. Et aussitôt, pense-t-il, la forme s'anime, devient vivante, la volonté se meut cl s'élance audevant de la loi. l'homme ne se trouve plus en face d'un Dieu inaccessible, d'un absolu sans lien a\ec lui. mais en face de la loi morale de^enue amour sans perdre sa sainteté et s'inlégrant pour ainsi dire dans la conscience individuelle.

En présence du caractère du Christ, la conscience de l'homme peut tout d'abord, il esl vrai, ressentir de la crainte, non pas qu'elle le méconnaisse, mais au contraire parce qu'elle le reconnaît ou encore parce qu'elle se reconnaît en lui avec toutes ses exigences. C'est dans ce sens que A inet appelle l'Evangile la conscience de la conscience. El aussi longtemps que l'homme n'ai me pas positivement ce caractère du Christ, il est porté à le haïr à cause de sa perfection même : plus il le comprendra même, moins il l'aimera jusqu à ce qu'enfin il y voie autre chose qu'un modèle exaspé-

îanl etqu'une vivante sentence de condamnation, lien aimera la perfection lorsque, dit Vinet, (( la perfection lui

apparaîtra revêtue et parée d'indulgence, lorsqu'il pourra l'admirer sans effroi, lorsque celui qui lui en olTre l'image aura d'autres litres à son amour qu'une perfection qui l'humilie et l'épouvante, quand il aura découvert une grâce dans cette leçon, un pardon dans cette sentence, Une invitation dans celle réprimande, un ami dans ce censeur : alors il pourra aimer, la joie de la délivrance ouvrant son cœur à l'amour ; l'amour, en gagnant du terrain dans son âme, réduira d'autant le domaine de légoïsme ; le grand ennemi de la vie morale reculera jusqu'aux limites de l'âme et sur le sol qu'il laissera libre. Dieu rebâtira cet édifice duquel, de loin en loin, quelque pan de mur. quelque bout de ruine, nous avait fait entrevoir le dessein et l'intention primitive ». Pour décrire la puissance restauratrice que le Christ développe dans la conscience de celui qui persiste à l'aimer. A inel se sert d'une image qui fait penser au génie de Pascal. Après avoir rappelé que Christ est le chemin dans le même sens que ceux dont Pascal a dit : « Les fleuves sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller », il ajoute : (( Christ est un chemin qui marche et qui transporte où l'on veut aller, même où l'on ne voudrait pas aller. Il ne se contente pas de tracer par sa parole une route immobile à Iravers la vie, roule qui, quelque droite et sûre qu'elle puisse être, est bien inutile à l'enfant débile ; il anime ce chemin, il le meut, il fait ondoyer en flots rapides ces pierres et cette terre morte, il soulève sur ce chemin devenu fleuve l'heureux berceau du nouveau-né, il devient lui-même, pour cet infirme, mouvement, vie et

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force. Et c'est par ce système complet de grâces dont lune ne suffirait pas sans l'autre qu'il ouvre dans notre Ame la source dune nouvelle n ie morale, cl le trésor d'une lumière parfaite qu'aucune fausse lueur ne pourra remplacer jamais. »

Telles sont. Messieurs, les grandes lignes de la morale de Vinet. Les solutions de continuité, le> paralogismemômes n'en sont pas absents ; si Vinet vivait de nos jouis il les présenterait sans doute sous une forme plus rigoureuse et modifierait peut-être son opinion sur quelques points secondaires : telles qu'elles sont cependant, elles suivent de très près l'expérience commune de ceux qui admettent le caractère absolu de l'obligation, la sainteté de la loi morale, et qui ont été amenés à étudier le christianisme primitif autrement encore que du point de vue purement dogmatique et ecclésiastique. Voyons maintenant comment et pourquoi \ inel a pu être appelé l'apôtre de l'individualisme et de la liberté. .le n'ai pas à retracer l'histoire des luttes qu'il a soutenues dans son pays pour le triomphe de ses principes. Nous n'enseignons ici que ses idées.

Une remarque préliminaire. Vinet distingue parfois entre l'individualisme et l'individualité. 11 exalte celle-ci, il condamne celui-là. 11 donne souvent au mol d'individualisme le sens d'égoïsme, de pcrsonnalisme. D'autres fois il le prend en bonne part, en tant que respect de l'individualité. (Test également cette signification que nous lui donnons.

La valeur absolue de l'individualité repose, d'après \ inet. sur ce fait que seul l'individu est le siège de l'obligation morale, que seul il est en rapport direct avec

Dieu. C'est [individu qui veut, qui espère, qui croit, qui est immortel el non la société qui n'est qu'un arrangement toujours modifiable enfre les individus. « La société, dit Vinet, n'existe pas hors de l'individu, elle est dans l'individu lui-même comme une inclination, un besoin, un atlribut ; la société c'est l'homme cherchait son semblable : je veux l'homme complet, spontané, individuel pour qu'il se soumette en homme à l'intérêt général. Je le veux maître de lui-même afin qu'il soit le serviteur de tous. Pour tirer bon parti de la plante humaine, il la faut laisser croître autant que possible dans sa direction propre, il faut à l'homme le sentiment de sa valeur intrinsèque, il ne faut pas commencer par lannuler à ses propres yeux, il ne faut pas lui dire qu'il n'est autre chose qu'un moyen ou qu'un obstacle : chaque individualité est un talent, chaque talent est une richesse ; c'est de gaieté de cœur appauvrir le trésor commun que d'y verser des âmes dépouillées de la substance qui faisait leur vraie richesse. On ne saurait trop le redire, l'homme vivant c'est l'homme concret, c'est .l'individu l. »

On a dit que Vinet avait méconnu l'élément traditionnel et historique qui concourt à la formation de L'individu. Gela n'est pas exact. « Il est impossible, dit-il. de ne pas être frappé de la manière intime dont chaque existence humaine est engagée dans mille autres existences. Au moral, comme au physique nous avons des ancêtres, une généalogie. Chacun de nous, dans son caractère propre et dans la forme de son existence, est

i . Pour les citations, voir l'article Individualisme, par Aslié (Encyclopédie des Se. reli'j., de Lichtenberger).

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la source el l'expression d'innombrables éléments parmi lesquels figurenl à côté des faits domestiques on individuels les plus imperceptibles les événements les plus vastes, Iris que !<■ bouleversemenl des empires el les grandes révolutions de l'espril humain. Le présent nous modifie comme le passé. Nous \ non- <! emprunt . »

On ne saurait. Messieurs, avouez-le, faire la pari plus large à la collectivité. !)•• là résulte la plus étroite solidarité entre les individus qui sonl comme coordonnés les uns ;m\ autres par une impénétrable prédestination, par une involution de toutes les existences les unes dans les autres.

Comment trouver la solution de cette antinomie en apparence irréductible ? Avanl «le se prononcer et pour mieux montrer la difficulté sous tous ses aspects. Vinel a recours à différentes images. Tantôt l'individualité est présentée comme fixée dans l'humanité comme la piaule dans le sol ; ailleurs l'individu devient un navire porté sur l'océan de la société el ne pouvant arriver sans elle. Voilà la pari de l'élément commun el générique. Mais il ne Tant pas oublier, d un autre coté, que l'inidivdualité contribue à tonner le sol même où elle puise abondamment. « L'individualité reçoit mais par une force qui est en elle-même, qui est elle-même, el qui convertil en sa propre substance tout ce qu'elle reçoit. Elle hésite, mais elle accepte. Elle reproduit. elle donne à son tour, elle ajout»' à ce fonds commun qui après tout est formé du concours des individualités el n'a rien puisé au dehors; car enfin, supprimons par la pensée ses avances et la spontanéité individuelle, que resle-t-il dans le trésor général? Absolument rien. ))

Que si maintenant on prétend abuser de tous ces faits

incontestables pour soutenir que des antécédents nous déterminent irrésistiblement à penser ce que nous pensons, à être ce que nous sommes et que finalement l'individu n'est à la tradition que ce qu'à la tige est le rameau, lequel n'est que la tige continuée, Vinet proteste contre ce déterminisme qui en impliquerait un autre plus absolu encore. « Vous pourrez soutenir tout cela, dit-il, le jour où vous oserez dire que notre constitution physique décide absolument de nos convictions : je dis plus (car il faut aller jusque-là), nous donne des convictions et des principes. L'une des doctrines vaut l'autre. Dans lune et dans l'autre, il n'y a qu'un homme, et les différents individus n'en sont plus que les apparitions différentes ou les moments fugitifs. Dans l'un des systèmes le cerveau sécrète la pensée, dans l'autre l'humanité sécrète les individualités : l'individu, si ce mot peut le désigner encore, n'a de rapport qu'à l'espèce, à l'humanité prise dans son ensemble, et qui sait si celle-ci même n'est pas un individu relatif à un plus grand ensemble et sans rapport direct avec le créateur? Qui le sait en effet ? Car ces choses-là ne se savent pas ; mais sans se livrer à l'enchaînement de ces vaines déductions, le moi se sent, se pose, se distingue de tout ce qui n'est pas lui, s affirme vis-à-vis du monde et du créateur et pour être, veut être soi ; c'est son premier attribut. »

« Effacer l'individualité, dit-il encore, c'est effacer 1 humanité, la réalité humaine. Rendre à la société des individus, c est lui rendre des hommes. Tout ce qui développe dans les âmes le principe du devoir, de la pensée, de la liberté, choses individuelles, ajoute à la force de la société. »

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( ! e^t ici le lieu de revenir à la comparaison du navire et de l'océan pour la compléter. « L'océan, dil

A inel esl l'ail pour le navire, el non le navire pour l'océan. L'essentiel, le bul c'est que le navire aborde, c'est que l'homme individuel, seul en rapport direct avec Dieu, véritable objet de Dieu dans l'œuvre créatrice, accomplisse sa destinée. La société y contribue en le portant, mais il esl distinct de la société, il ne saurait se confondre avec elle, et malheur à elle aussi bien qu à lui si elle vient à l'engloutir. »

D'après loul ce que nous savons maintenant de Aînet. nous ne serons pas étonnés qu'il lasse concourir la religion au développement de l'individualité.

On entend si souvent dire le contraire et l'histoire enregistre tant de faits qui viennent à l'appui de ces dires que beaucoup de nos concitoyens croiraient rêver en entendant des paroles comme celles-ci : « Il peut y avoir de l individualité sans religion proprement dite, il n y a point de religion sans individualité. L'Evangile qui se propose de restaurer l'individualité commence lui-même par la respecter chez l'homme naturel. Pour devenir chrétiens, Dieu veut d'abord trouver des hommes. Bien loin de redouter L'individualité, cette religion l'accepte, la cherche, la renforce et la conserve. Si l'homme comme on l'a dil esl un être religieux, il ne I est qu'à condition d'être individuel, la religion n étant autre chose qu'un rapport (Mitre le moi suprême et le moi de chacun de nous. Toul système d'absorption esl par là même un système irreligieux. Toul intermédiaire jugé obligatoire entre Dieu et l'individu esl une usurpation, un véritable contresens. »

Mais en cas de conflits entre la société et l'individu.

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que doit faire l'individu ? \ inei n'hésite pas tout d'abord à déclarer ces conflits moins funestes que l'indifférence pour la vérité ri la torpeur générale des consciences. « Supposez, dit-il. une société qui ne rencontre jamais, quelque obligation qu'elle impose, aucune résistance à ses volontés, et dites-moi si cette obéissance n'est pas un plus grand mal. s'il n'y a pas dans cette unité toute extérieure un principe de dissolution infiniment plus actif que celui que vous avez cru apercevoir dans les résistances indivdiuelles et si ces généreuses résistances qui nous paraissent à ebaque fois relâcher le lien social, ne le servent pas au contraire et ne donnent pas à la société son plus haut degré de consistance ; car la force d'une société est essentiellement dans la vigueur de sa morale et plus elle compte dans son sein d'hommes de conscience prêts à résister à la loi humaine lorsqu'elle commande ce que défend la loi de Dieu ou lorsqu'elle défend ce que la loi de Dieu commande. » Vous savez ce que ^ inet entend par la loi de Dieu — « plus elle comptera de citoyens fidèles, soumis et dévoués ». « Au surplus, dit-il plus loin comme s il avait craint d'en avoir trop dit — et il se contredit — il ne s'agit pas de demander à la société qu'elle recule devant chaque répugnance de chaque individu invoquant un motif de conscience. Cent fois contre une elle devra passer sur le corps des récalcitrants. » (Une distinction nette entre le domaine intellectuel ou moral et le domaine économique serait ici nécessaire. Nous verrons tout à l'heure qu'il y a là une grave lacune dans les idées morales de Vinet.) « On doit lui demander seulement, à la société, reprend A inet. de respecter les scrupules même mal fondés autant qu'elle le peut. Ces prétentions de 1 in-

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dividualisme n'ont rien d'exorbitant; elles sonl sanctionnées par l'histoire, lui ou lard » (et ceci est vrai) « la société en \ ient à reconnaître que ceux qu'en «le certaines occasions elle a envisagés connue ennemis étaient au contraire ses véritables, ses seuls amis : le ressentiment qu'elle a de leur opposition finit par se changer en reconnaissance : elle arrive au moment où elle les remercie de lui avoir tenu tête. Tous les peuples aujourd'hui ne mettent-ils pas au rang de louis grands hommes, ne saluent-ils pas dans leur passé comme les bienfaiteurs ceux qui pour un motif de conscience ont osé rompre en visière à la société, soit en elle-même, soit en la personne de ses chefs? ))

\ inet aurait dû ajouter que la mort des grands serviteur de l'idéal facilite la reconnaissance de la société, car do leur vivant, ni les églises, ni les peuples ne les supportent, quand ils les supportent, avec plaisir. Cependant il y a progrès. On commence à comprendre que l'individualisme tel que l'entendait A inet, qu'il ne faut pas confondre avec l'individualisme de la passion qui est le pire des esclavages, (si je faisais de l'histoire littéraire, je me permettrais de dire, par exemple, qu'un abîme sépare l'individualisme d'Ibsen et celui de George Sand : ils peuvent conduire tous deux, il est vrai, à des actes analogues en apparence, mais leurs principes intérieurs sont en opposition absolue), on commence donc à comprendre que l'individualisme de la conscience morale peut devenir le lien social le plus étroit, et que les peuples les plus individualistes, s'ils ne sont pas toujours sociables, dans l'acception mondaine du mot. sont les plus sociaux, les plus avancés dans la pratique de l'association. En formant, en effet,

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des caractères, des individualités, l'individualisme fournit ces pierres, granitiques, anguleuses parfois, mais toujours résistantes sans lesquelles on ne pourrait élever un édifice social de quelque consistance. « Si la vraie unité sociale est le concert des pensées et le concours des volontés, la société sera d'autant plus forte et plus réelle qu'il y aura en chacun de ses membres plus de pensée et de volonté. Plus nous sommes individuels, plus nous sommes hommes et capables de nous associera d'autres hommes. »

C'est sur de semblables principes que repose la philosophie de la coopération en matière économique. Aussi Mnet a-t-il pu affirmer, lui qui a combattu le socialisme de son temps et qui réprouvait l'intervention de l'Etat, que l'individualité est le vrai socialisme et les vrais ennemis de la société sont ceux qui, ne lui refusant rien, se prêtent par leur silence à la convention d'une fausse unité.

Ce qui a gâté singulièrement les affaires de l'individualisme et a fait prendre le mot en défiance par un grand nombre, c'est l'usage malheureux qu'en ont fait les économistes. Voilà l'un des phénomènes qui ont peut-être retardé avec le plus de sûreté la marche en avant de l'humanité au siècle dernier. Ce qui n'était en soi qu'un moyen devint une fin ; le mouvement du libre-échange, fait remarquer très justement M. Abcl Chevalley1, réforme pratique, excellente, positive, limitée, fut absorbé dans la philosophie universelle du laissez-faire. De l'instrument du libre-échange on fit un fétiche. Le précepte d'un laissez-faire général péné-

i. Victoria, par A bel Chevalley, p (j5 et suiv.

liant tout, non seulement le domaine des échanges, mais les conditions physiques et morales du travail, devint L'Evangile d'un grand nombre. La réforme excellente se fondit en une doctrine qui ne l'était plus. On eut alors sous le nom d'individualisme un dogme cruel, oppresseur, qui devint aux yeux de la classe ouvrière, la loi non pas nécessairement du meilleur, mais du plus riche, du plus intelligent, du plus fort. Et il faut reconnaître que les fondateurs du libreéchange en Angleterre, Cobden et ses amis, en dépit de leur haute valeur morale, mais comme enivres par leur découverte, et perdant le sens des réalités invisibles, s'opposèrent à toutes les mesures qui avaient pour objet une meilleure organisation du travail, et furent les ennemis déclarés des Trades-Unions. C'est orné de semblables souvenirs et d'autres plus récents, que l'individualisme apparaît aujourd'hui au monde des travailleurs et on comprend qu'ils n'aient pas accueilli le mot avec faveur.

Mais, revenons à Vinet. Vinet, comme tout le protestantisme de son temps, et jusqu'il \ a une quinzaine d'années, négligea l'étude des problèmes économiques. Sous prétexte que la morale était tout, on ne s'inquiétait pas des conditions matérielles de la vie, du milieu : on pensait que l'individualité morale et chrétienne devait toujours être assez forte pour réagir contre les influences les plus déprimantes et les plus pernicieuses. On ne comptait toujours que sur des héros. On ne se rendait pas compte qu'étant donnés certaines conditions du travail, certains salaires, certains logements, l'individualité, à moins d'un miracle, était arrêtée dans son développement normal et que L'âme de l'homme ne

pouvait plus respirer. De cette vue incomplète du problème de la vie provenait également cette défiance à L'égard de l'association, quel que soit le nom qu'on lui donne — pourvu qu'elle soit forte — qui, seule, dans l'ordre économique, peut faire régner la justice, et par là mieux concourir à édifier l'individualité. Dans l'ordre économique, et ceci n'est pas contradictoire avec les idées de Vinet — ce n'en est que le prolongement moderne — le rôle de l'Etat a pour objet défaire apparaître l'individualité. Il en résulte que l'étatisme quand il se circonscrit au domaine économique, n'est pas incompatible avec l'individualisme le plus accentué, dans le sens de Vinet, et que toutes réserves faites sur les moyens, les méthodes de réalisation, le socialisme rectifié des Jaurès, en France, des Bernslein, en Allemagne, et des Greulich, en Suisse, peut être considéré comme de 1 individualisme qui se déploie et se rapproche de son propre idéal. C'est ce que le sens moral merveilleusement sûr de Vinet avait sans doute comme pressenti quand il s'écriait: «l'individualité est le vrai socialisme. »

Qu'on cesse donc de considérer l'individualisme soit comme un dissolvant de la société, soit comme le synonyme d'égoïsme, de tyrannie et d'injustice. Il ne le devient que lorsqu'il ne s'attache pas à une loi supérieure à toutes les lois écrites, que (bien que nous ne ne songions pas à dire du mal de celles-ci, quand elles m- prétendent pas régler les rapporls cuire Dieu et 1 individu) lorsqu'il est infidèle à la pensée de Vinet.

Enfin, aux destinées de l'individualité sont attachées celles de la liberté de la pensée ou plutôt les deux ne

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font qu'un. La liberté de la pensée esl Le moyen de l'individualité, son milieu nécessaire. L'un des philosophes contemporains donl les idées se rapprochent par plusieurs points dé celles de \ inet, M. Darlu, dans >a réponse à M. Brunetière au sujel de l'individualisme, a très clairement montré cette connexité étroite entre l'individualisme el la liberté, quand il dit que l'individualisme tend à affranchir l'individu de tonte autorité extérieure.

Vinet n'a pas été seulement l'ami de la liberté, il en a été le chantre inspiré, le soldat, le serviteur humble et passionne. Dans l'ordre religieux, ecclésiastique — il était partisan de la séparation de l'Eglise et de l'Etat — philosophique, civil, il l'a glorifiée. Mais il la tondait toujours sur l'obéissance au devoir. « Séparez, dit-il, l'idée de liberté de celle de son but qui est notre perfectionnement individuel, le bien de la société et la gloire de Dieu, que nous resle-l-il sons ce nom P [lien qu'un instinct sauvage ! » Non pas que Vinet ait jamais été un partisan de la théorie de la liberté du bien et de la seule mérité: au contraire, il appelait à L'expression publique toutes les convictions, il détendait la liberté de l'erreur, il aimait la liberté comme un principe. comme une vérité et non seulement comme un intérêt.

« Le respect d un homme ou d un peuple, dit-d. pour la liberté religieuse est L'exacte mesure de son amour pour la liberté en général : quiconque n aune pas la liberté religieuse n'en aime réellement aucune, car s'il n'aime pas celle qui est nn bien de I esprit el non du corps, c'est une marque que, dans tontes les antres, c'est le corps ou la matière qu il aime et non point l'esprit, ce n est point un droit, une vérité, un

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principe qu'il défend, mais seulement un intérêt et seulement son propre intérêt; son libéralisme, en un mol, est de l'égoïsme. »

L'ordre et la liberté n'avaient pas à ses yeux des intérêts opposés. Comme la liberté est la satisfaction de tous les droits, la liberté produit l'ordre, et l'ordre produit la paix ! « On peut sans doute, suivant le temps » (et combien judicieuse, cette remarque) et suivant son caractère insister davantage sur ce qui règle le mouvement, ou davantage sur le mouvement luimême, mais quiconque aime Tordre sans aimer la liberté, n'aime pas l'ordre et quiconque aime la liberté sans aimer l'ordre n'aime pas la liberté. »

Voyons maintenant comment il unit la liberté à lidée religieuse : « La liberté est la patrie des croyances sérieuses, fortes et conséquentes. Là, la religion est l'affaire de chacun; là, je l'avoue, ne cesse pas miraculeusement l'attrait des formes et le prestige de lautorité, mais l'homme y est miraculeusement averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes, elles lui refusent 1 asile qu'il leur demande et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent incessamment vers sa conscience et vers l'Evangile. Mille questions se lèvent et se posent dans les Eglises issues de la Réforme, le fidèle ne peut ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe pas. ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté pour le protestant est bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées vulgaires ! Idée qui réveille sans cesse la conscience, qui combat la pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Eglise, un long engourdissement ni une décadence irrémédiable. »

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( )n \oil donc Messieurs, combien Vinet, par les détours les plus imprévus, mais qui ne sonl pour lui que des lignes droites, ramène toutes 1rs questions au

sentiment de l'obligation, au devoir el à l'Evangile. S'il demande la liberté pour loule la pensée el pour tous, ce n'est pas par indifférence, par scepticisme — fonder la liberté sur le scepticisme, c'est préparer la venue de l'armée des fanatiques, de quelque nom religieux ou politique qu'on les décore. S'il demande la liberté, c'est par devoir, c'est par religion. — Nous la devons, dit-il. même aux intolérants. Et clans les consciences comme celles de Ainet. la liberté qui est le premier des biens, se trouve plus sûrement gardée et garantie que dans les consciences qui ne s'attacheraient à elle que par un heureux instinct. Rien, d'ailleurs, n'a pu faire trahir à A inel la cause de la liberté de la pensée. Il ne l'a pas seulement servie par devoir, il l'a aimée. Le danger et les crimes de la liberté n'ont pu en détacher son âme. « Toutes les libertés, dit-il, liberté religieuse, liberté de la presse, liberté de l'enseignement arrivent sur les ailes de la tempête ! Des crises passagères sont la condition presque indispensable de tout perfectionnement social ; il y a des victimes, telle est encore la misérable condition de noire nature, mais sans celle liberté dont nous craignons les brusques mouvements, nous retomberions au niveau des peuples dont I absolutisme héréditaire excite notre pitié. Le seul moyen de prévenir les révolutions, c'esi de les taire Jamais un peuple entier n'a demandé plus que ses vrais besoins, mais il faut d'une manière ou d'une autre, plus tôt ou plus lard, que le droit se fasse jour, et alors vient le temps d<^ luttes déplorables dont

on rend la liberté responsable, tandis qu'il faudrait en accuser le despotisme. »

Messieurs, nous venons de parcourir le monde moral de Vinet, sous sa propre conduite: j'ai voulu vous donner plutôt une vue d ensemble de ses idées morales, que discuter tel ou tel ponil particulier.

J'ai cru devoir conserver à cet entretien un caractère tranquille, car dès qu'on précise, dès qu'on s'arrête, dirai-je, et qu'on appuie un peu sur le terrain où se tient \'inet, on trouve le feu, et nous n'en serions peutêtre pas sortis, vous et moi, sans quelque profonde brûlure. Pour résumer ses idées morales en quatre mots nous dirons : obligation, Evangile, individualité, liberté, et nous citerons encore ces paroles qui jettent sur toute son œuvre la coloration suprême :

« Quand même tous les périls seraient dans la liberté, toute la tranquillité dans la servitude, je préférerais encore la liberté, car la liberté, c'est la vie, et la servitude, c'est la mort. »

Par R. Ai.l.ir.

Agrégé de philosophie.

Le 6 octobre i84o. un jeune homme, révêtu de la soutane, descendait les marches du séminaire Saint- Sulpiee. traversait la place au plus court et gagnait rapidement l'hôtel qui en occupait alors l'angle Nord- Ouest. « l'hôtel de mademoiselle Céleste ». Il s'appelait Ernest Renan, il venait de renoncer définitivement à la prêtrise et se trouvait sans ressources matérielles. Quelques jours plus tard, il accepta de l'abbé Gratry, alors directeur du collège Stanislas, une place de surveillant dans la division supérieure. Cependant, il ne tarda pas à constater que sa situation nouvelle impliquait encore ce à quoi il avait voulu mettre fin en sortant du séminaire, c est-à-dire « une profession extérieure avouée de cléricature ». Le 2 ou o novembre, il quitta Stanislas et alla s'établir comme répétiteur dans une institution du quartier Saint-Jacques, relevant du lycée Henri IV. Dans une modeste chambre de cette pension de la rue des Deux-Eglises (aujourd'hui rue de l'Abbéde-l'Epée). le passage s'acheva de l'habit ecclésiastique à 1 habit laïque. « Ce fut un peu, dit Renan, la métamorphose d'une chrysalide '. »

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