Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p
•>(><> LA PHILOSOPHIE MORALE M \ I V ^inu
Nous allons étudier brièvement La morale el l;i p<>litique de Renan. Notre premier effort doit être pour essayer «le comprendre la crise à laquelle nous venons de faire allusion. Dans nue révolution intérieure de ce genre, toul l'homme esl ramassé. C'est plus qu'un acte que l'on noie à une certaine date, c'esl L'existence tout entière qui esl condensée en une décision donl le retentissemenl prolongé ne cesse qu'avec la vie. Et comme la philosophie esl essentiellemenl réflexion de La vie intime, nous devons nous attendre à retrouver dans les doctrines de Renan La traduction en formules de son expérience morale, 1 expression raisonnée du frisson (jui vienl de Le secouer, un efforl de légitimer intellectuellement l'attitude dont il ne se départira plus.
Pourquoi Renan s csl-il enfui de Saint-Sulpice ? 11 a résumé lui-même tous ses motifs en une proposition très simple : « Parce qu'il crut s'apercevoir qu'une partie de ce que ses maîtres lui axaient dit n'était peut-être p.i^ vrai '. »
11 n'y a eu que cela dans sa crise, mais il y a eu tout cela. Renan n'a pas connu celle impatience de la règle qui parfois emporte des séminaristes ou même des prêtres dans les tempêtes du siècle. Dans sa chamhrette de penseur solitaire, il vécut comme à Saint-Sulpice. « Les gens du monde, dit-il, dans leur ignorance des choses de lame, croient, en général, qu'on ne quitte
i. L'Avenir de la Science, préface, p. v,
l'état ecclésiastique que pour échapper à des devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonné de prêter une apparence de raison à des manières de voir aussi superficielles '. »
Renan n'a pas songé, non plus, à s'insurger contre une autorité qui menaçait de l'opprimer. Jamais il n'a instruit le procès de l'autorité comme telle. 11 lui a reproché de se tromper ; mais si elle lui avait paru dans le vrai, il n'aurait point trouvé insupportable sa prétention de tout régenter : « Si j'avais pu croire que la Initie el la théologie étaient la \érilé. aucune des doctrines plus tard groupées dans le Syttabus, et qui, dès lors, étaient plus ou moins promulguées, ne m'eût causé la moindre émotion-... Je n'aime ni Philippe II, ni Pie V, mais si je n'avais pas des raisons matérielles de ne pas croire au catholicisme, ce ne seraient ni les atrocités de Philippe II, ni les bûchers de Pie V qui m'arrêteraient beaucoup 2. »
Qu'on n'objecte pas que Renan a écrit cela en i883 et qu'il lui a plu d'introduire quelques paradoxes rétrospectifs dans ses souvenirs. Nous n'avons qu à ouvrir Y Avenir de la Science, ce livre dans lequel il a fiévreusement jeté toutes les idées qui bouillonnaient en lui. Nous y lisons, par exemple : « Aux époques de scepticisme, quand les vœux aspirent à une nouvelle forme qui n'est pas encore éclose, personne n'ayant le mot de la situation, ne possédant la vraie religion, il serait abominable que tel ou tel. de son autorité individuelle, vînt imposer sa croyance aux autres... Il n'en est pas
I. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 35g. a. Ibid., p. 298, 299.
202 LA PHILOSOPHIE MORALE AU \l\" SIÈGL1
ainsi dans les Etats dogmatiques où il y a une raison vivante H actuelle, une doctrine hors de laquelle il n'y a pas «lf salut. Forte de toute la vie de la nation, elle en est le premier besoin et le premier droit... Tout fléchit devant elle, et le pouvoir spirituel, <|ni la représente, esl autant au-dessus du pouvoir temporel que les besoins supérieurs de l'homme sont au-dessus «les intérêts matériels, ou, comme on disait autrefois, que l'esprit est au-dessus de la chair. El ce règne al>solu n'est pas la tyrannie. La tyrannie ne commence que l<' jour où la chaîne est sentie, où l'ancien dogme a vieilli, cl emploie les mêmes coups de force pour se maintenir '. .. »
L'autorité extérieure n'esl donc pas. pour Renan, illégitime par cela seul qu'elle prétend être l'autorité. Mais elle perd ses droits du moment qu'elle se trompe et qu'elle laisse apercevoir ses erreurs. Direqu elle esl alors dépouillée de ses droits, c'est mal parler. Dn moment où elle n'apparaît plus comme infaillible, elle est, en réalité, privée de.tout pouvoir. Elle n'est pas dénoncée comme avant des exigences immorales : elle s elVondre doucement sons l'action dissolvante du doute. L ne fois la réflexion éveillée, il n'appartient plus àpersonne dé l'endormir. Les questions se posent tontes seules à l'esprit. On a beau les fuir, elles se présentent sans cesse, elles sont toujours là. \ oiei nne lettre que Henan écrivait à son directeur le (i septembre i8'io. juste un mois a van I sa sortie du séminaire: « Je vois autour de moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme snllil pour être vertueux et heureux. Ah ! que
i. L' luero'r de la Science, [>. 345, 346.
LA MORALE ET LA l'OI.l l l< ur. DE RENAN
Dieu les préserve de jamais réveiller en eux une misérable faculté, cette critique fatale qui réclame si impérieusement satisfaction, et qui, après qu'elle est satisfaite, laisse dans l'âme si peu de jouissances ! Plût à Dieu qu'il dépendit de moi de la supprimer!... Ne serait-ce pas une contradiction de commander la conviction à la faculté qui crée la conviction ' ? »
C est ce que Renan écrit, à ce même moment. à son intime ami qui sera bientôt 1 abbé Cognai : « Oui. si Dieu me demandait d'éteindre cette pensée, de me condamner à une vie simple et vulgaire, j'accepterais. Que de fois j'ai cherché à me mentir à moi-même ? Mais est-il au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas croire ? Je voudrais qu'il me fût possible d'étouffer la faculté qui en moi requiert l'examen 2. »
Renan voit bien qu'il serait mal de céder à cette tentation ; mais il voit surtout que ce serait parfaitement inutile : « Oh ! que j en voulais à ma raison de m avoir ravi mes rêves ! Je passais une partie de mes soirées dans l'église de Saint-Sulpice, et là je cherchais à croire : mais je ne pouvais... Que de fois je fus tenté de choisir une vie simple cl vulgaire, que j'aurais su ennoblir par l'intérieur. J'avais perdu le besoin de savoir, de scruter, de critiquer ; il me semblait qu il m'eût suffi d'aimer et de sentir ; mais je sentais bien qu'au premier jour où le cœur cesserait de battre si fort . la tête recommencerait à crier famine ...3 »
La crise est essentiellement intellectuelle. Peut-être